14 jours volés - Erin Kromborr - E-Book

14 jours volés E-Book

Erin Kromborr

0,0
0,99 €

oder
-100%
Sammeln Sie Punkte in unserem Gutscheinprogramm und kaufen Sie E-Books und Hörbücher mit bis zu 100% Rabatt.

Mehr erfahren.
Beschreibung

Richard doit réaliser l'évaluation psychiatrique de Thomas, placé en détention provisoire à la maison d'arrêt des Hauts de Seine. Au cours de cet entretien, pour établir son diagnostic, il lui faudra pénétrer dans la psyché complexe de son patient, et s'aventurer dans les méandres les plus reculés de l'esprit humain, entre sciences cognitives et sciences occultes. Parviendra-t-il à comprendre ce qu'il s'est réellement passé au cours de ces quatorze jours que Laura, l'ex-compagne de Thomas, déclare avoir volé à Dieu?

Das E-Book können Sie in Legimi-Apps oder einer beliebigen App lesen, die das folgende Format unterstützen:

EPUB

Veröffentlichungsjahr: 2019

Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.


Ähnliche


Merci

À ma Super Tata Sandra,

À Gibbon,

À mon Tinou,

À ma Maman,

À mon Papa,

À toute la famille, de sang et de cœur,

Et bien sûr à toi, cher lecteur,

Sans qui cette histoire

N’aurait pas de raison d’être.

« AUTRE MORALITÉ :

Pour peu qu’on ait l’esprit sensé,

Et que du monde on sache le grimoire,

On voit bien que cette histoire

Est un conte du temps passé ;

Il n’est plus d’époux si terrible,

Ni qui demande l’impossible,

Fût-il malcontent et jaloux.

Près de sa femme on le voit filer doux ;

Et de quelque couleur que sa barbe puisse être,

On a peine à juger qui des deux est le maître. »

La Barbe Bleue, Contes

CHARLES PERRAULT (1697)

Sommaire

Entrée

Lent

Avec étonnement

Lent

Lent (sans presser)

Moderato (souple et expressif)

Avec conviction et avec une tristesse rigoureuse

Sortie

Il y a un an de cela, j’ai donné une conférence à Besançon sur mon travail en tant qu’expert auprès de la Cour d’assises de Paris. Je l’avais débutée ainsi : « À chaque nouveau cas sur lequel on me demande une expertise, j’essaie de repartir à zéro, comme si c’était mon premier cas. Je dois faire abstraction de tout ce que j’ai vu par le passé, oublier toutes les généralités sociales, toutes les probabilités de comorbidité que je connais. Je ne suis pas là pour faire des statistiques, mais pour envisager des pistes à côté desquelles les statisticiens sont passés. À chaque nouveau cas, je dois toujours me rappeler que tout est possible».

J’ai redécouvert mes propres mots la semaine dernière, en relisant mon diaporama, alors que je m’apprêtais à donner la même conférence à Toulon. Ces mots me sont alors apparus sous un jour nouveau. Ils ont résonné en moi avec la même conviction que lorsque je les avais écrits, mais cette fois, ils m’ont laissé un goût piquant. Une sensation crue et poignante qui, si je prends le temps de lui accorder un peu d’attention, me prend au cœur et me laisse avec la nausée.

C’est sans doute qu’entre ces deux conférences, au cours d’une des plus noires affaires auxquelles ma carrière m’ait jamais confronté, j’ai eu tout le loisir de vérifier par moi-même la pertinence de ce propos. Quant à savoir si j’ai su appliquer ces grands principes à ma propre pratique, comme j’en avais toujours eu le sentiment jusqu’alors, cela reste à déterminer. Je tremble aujourd’hui à l’idée d’avoir repoussé, avant même de l’avoir envisagé avec toute l’attention et le sérieux qu’elle méritait, une des hypothèses que j’avais alors devant moi, au motif qu’elle me paressait beaucoup trop invraisemblable, et peut-être aussi, beaucoup trop effroyable. Pourtant, malgré tous mes efforts pour la maintenir à distance, malgré le fait que je la considère encore aujourd’hui comme une idée fantaisiste, et même farfelue, l’éventualité en question me revient toujours à l’esprit.

La simple évocation de ses potentielles implications suffit à engendrer chez moi un trouble bien plus profond que je n’oserais l’admettre devant qui que ce soit. En vérité, je redoute que mes choix d’alors aient contribué à la survenue des événements dramatiques qui ont suivi cette affaire, et qui me hantent encore jusque dans mes rêves. Voici pourquoi, presque un an après les faits, je ressens un tel besoin de me replonger dans cette affaire, de l’éplucher à nouveau, de la décortiquer et de la presser jusqu’à en extraire le suc, avec le maigre espoir de sauver quelques-unes de mes certitudes.

Pour ce faire, j’ai résolu de transcrire ici chacun des souvenirs que j’ai conservés de l’entretien du 24 mars, en m’aidant de mes notes ainsi que des enregistrements audio alors réalisés. Je ne me réfèrerai au dossier que lorsque je le jugerai absolument nécessaire, afin de revenir en premier lieu sur ce dont j’ai moi-même été témoin, et si possible, éviter que mon ressenti ne soit de nouveau contaminé par la clarté dérangeante qui illumine les faits.

En procédant ainsi, j’inverse mon mode opératoire habituel. En effet, lorsque je suis amené à intervenir sur une affaire, j’ai pour habitude de commencer par étudier consciencieusement les informations transmises par mes collègues. Il m’a toujours paru essentiel d’être à l’aise avec la concaténation des événements, du moins autant qu’il est possible de l’être, avant de rencontrer l’accusé. Il s’agit d’une preuve de sérieux et d’implication, qui doit être extrêmement solide si l’on espère gagner, et avant cela, mériter la confiance du patient.

Entrée

J’avais donc soigneusement pris connaissance du dossier avant de me rendre à la Maison d’arrêt des Hauts de Seine pour y rencontrer le mis en examen, alors en détention provisoire, dans l’attente du procès. Je passai les murs d’enceinte et me dirigeai vers le bâtiment de porterie, jetant de temps à autre un regard furtif en direction des miradors. Je dois avouer que, malgré ma familiarité avec ce type d’établissements, les vingt mètres que j’avais à parcourir me parurent bien longs, et que la pénibilité de ce trajet n’était pas uniquement due à ma hanche arthrosique. J’accédai enfin à la cabine d’accueil des auxiliaires de justice, où l’agent pénitentiaire inspecta ma mallette et me remit mon badge. Je le montrai une première fois pour entrer dans le hall administratif, une deuxième fois en passant devant le bureau du chef de détention, et une troisième fois pour franchir la porte du sas d’accès, après que ma mallette eut été à nouveau examinée sous toutes les coutures.

Après le sas, il me restait encore à claudiquer tout le long de la galerie menant au bâtiment B. Évidemment, le quartier d’isolement se trouvant au quatrième et dernier étage, et le monte-charge étant réservé au transport des repas, cantines et autres équipements, il me fallut gravir un nombre effroyable de marches. En arrivant au sommet, essoufflé et grinçant de douleur, je saluai le surveillant à son bureau. Sur la gauche, se trouvait le quartier disciplinaire, le « mitard », la prison dans la prison, pour les plus punis des punis – ou les plus dangereux. Mais ma destination se trouvait sur la droite, au sein du quartier d’isolement, où sont placés les détenus pour lesquels des mesures de protection individuelle ont été jugées nécessaires, ou qui sont en attente de comparution. En effet, le juge d’instruction avait demandé le placement en détention provisoire pour empêcher toute concertation frauduleuse entre le mis en examen et d’éventuels coauteurs ou complices. C’était du moins la justification officielle qu’il avait donnée, car, en réalité, les doutes qui pesaient sur la santé mentale de l'accusé pouvaient laisser craindre des revirements inattendus dans son comportement, et c’était là, précisément, l’objet de ma présence.

Le surveillant m’escorta jusqu’à la grille qui séparait le pallier du couloir, de part et d’autre duquel se trouvaient les dix cellules individuelles qui composaient le quartier d’isolement. Il s’arrêta devant la quatrième cellule sur la droite, et m’ouvrit la porte. Avec un large sourire, il salua le détenu en l’appelant par son prénom, me gratifia d’un simple et dynamique « Voici votre homme » en me laissant entrer, avant de s’éclipser de la pièce et de refermer la porte à clé.

Je me concentrai un instant sur la fenêtre pour chasser l’élan de claustrophobie qui menaçait de me submerger. Malgré les volets mi-clos, la lumière naturelle de la fin d’après-midi me rasséréna. Dans le prolongement du lit, disposé le long de la cloison, et séparé de celui-ci par une armoire de rangement, se trouvait le coin sanitaire avec un lavabo, un miroir et une prise électrique. Sur la tablette au-dessus du lavabo, je notai la présence d’une brosse à dent, d’un tube de dentifrice, d’un gobelet, d’un peigne et d’un flacon de parfum, le tout soigneusement disposé. À côté du coin toilette, on pouvait trouver l’espace du WC en faïence, clos jusqu’au plafond, et séparé du reste de la pièce par une porte à battants. Le mobilier était complété par une table, une chaise, et un petit réfrigérateur, le tout dans douze mètres carré.

Un téléviseur à écran plat de vingt-deux, peut-être vingt-quatre pouces était accroché au-dessus de la porte de la cellule mais il était éteint. Je remarquai quelques livres entassés à la tête du lit, un ou deux romans à la couverture désuète, un traité d’histoire - une antiquité en lui-même – et une Bible de poche. La bibliothèque secondaire, présente à cet étage, n’était visiblement pas aussi bien pourvue que la bibliothèque principale. Mon regard s’attarda un instant sur la platine avec interphone fixée sur le côté de la porte. Je songeai au voyant d’appel situé dans le couloir au-dessus de l’encadrement. Cette modeste ampoule constituait désormais mon seul lien tangible avec l’extérieur.

1. Lent

Je me présentai au détenu. Celui-ci me salua respectueusement et s’empressa d’aménager l’espace disponible du mieux qu’il put en rapprochant la table du lit et en positionnant la chaise de l’autre côté afin que nous puissions nous entretenir face à face. J’ancrai dans mon esprit mes premières observations. J’avais devant moi un homme de taille moyenne, châtain foncé, rasé de près. Je savais qu’il était plus jeune que cela mais, de but en blanc, je lui aurais donné la quarantaine. C’était sans doute la fatigue accumulée lors des événements qu’il venait de traverser qui le vieillissait.

Le témoignage de Robert Ménard, ami proche et collègue du mis en examen, me revint aussitôt en tête « Thomas est à la fois l’homme le plus ordinaire et le plus extraordinaire que je connaisse. Je ne dis pas ça parce que c’est mon meilleur ami. Il porte en lui une sorte de clarté étrange ». Maintenant que je le voyais en chair et en os, je comprenais mieux cette déclaration. Son allure était en effet des plus banales. Mais il gardait ses grands yeux clairs et soucieux légèrement plissés, les sourcils à demi froncés, comme s’il cherchait en permanence à voir au-delà des choses matérielles, à découvrir un trésor incroyable caché sous un meuble, dans le pli d’un vêtement, ou dans le regard d’un autre. Sa voix était posée, grave et profonde, mais les maigres sourires qu’il tenta de m’adresser dégageaient une candeur presque enfantine. Je notai également que les menottes qu’il avait portées pendant sa garde à vue avaient laissé des marques à ses poignets.

Il me laissa poliment la chaise et nous nous assîmes dans un silence inconfortable que je tentai d’écourter au maximum en sortant mes affaires le plus rapidement possible. Je posai sur la table mon carnet de notes, un stylo, le dossier de l’enquête ainsi que mon dictaphone. Après lui avoir demandé s’il voyait un inconvénient à ce que je nous enregistre, tout en précisant que ce ne serait que pour mes oreilles, j’enclenchai l’enregistreur vocal avec sa minuterie bien en vue, afin de pouvoir faire correspondre mes notes au déroulement de la conversation. Je remarquai tout de suite un détail qui tranchait sur son apparence des plus classiques. Il serait l’occasion parfaite d’un début de discussion anodine qui me permettrait d’évaluer plus précisément son état de fatigue morale.

— Guitariste ?

— Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?

— Vous avez les ongles longs. Je croyais que c’était à la mode chez les joueurs de guitare ?

— C’est vrai. Ça permet d’attaquer les cordes de manière plus franche, pour donner une sonorité plus définie, plus brillante. Mais il ne faut les garder longs qu’à la main droite, et pas aux deux mains, comme moi. Car pour la main gauche, celle qui positionne les accords, avoir les ongles longs est plus un handicap qu’autre chose. Mais je ne suis pas musicien pour un sous. Je les aime bien comme ça, c’est tout. Et vous, vous jouez d’un instrument ?

Ce premier contact était positif. Le sujet ne fuyait pas le contact visuel, ne faisait preuve d’aucune hostilité, ni de tentative de séduction. Il manifestait simplement le désir de lier conversation avec moi. Je supposai qu’il m’identifiait comme un pair possédant un niveau d’éducation équivalent au sien.

— Un peu de piano à mes heures perdues, répondis-je.

À l’évocation de cet instrument, il manifesta un réel engouement qui me parut des plus sincères, et me répondit sur un ton presque enjoué.

— Je rêverais d’apprendre le piano. Je me suis récemment découvert un amour inconditionnel pour Satie.

— Une œuvre préférée ? Laissez-moi deviner. Gymnopédies ?

— Gnossiennes.

Cet homme m’était sympathique au premier abord. Je résolus donc de me montrer particulièrement vigilant, c’est-à-dire de me méfier de lui. Il cherchait visiblement à dissimuler son épuisement en se donnant une contenance calme et mesurée. Je ne pus retenir une vague de compassion en pensant aux épreuves qu’il avait vécues. Malheureusement pour lui, je n’avais pas le temps d’y aller en douceur.

— Comme vous le savez, cet entretien a pour but de faire un bilan des dispositions psychologiques dans lesquelles vous vous trouviez au cours de ces deux derniers mois. Et plus particulièrement pendant la période du 8 février au 21 mars, lorsque vous habitiez avec Laura Tarroux. Cette évaluation psychiatrique s’inscrit dans le cadre de votre mise en examen. Vous avez l’obligation de vous y soumettre et je pense que vous avez compris qu’il est dans votre intérêt de coopérer de la façon la plus active possible. À la suite de cet entretien, je devrai faire part à l’instruction, ainsi qu’à votre avocat, de toutes les conclusions que j’estimerai liées à cette affaire. Cela dit, nous pouvons faire une pause à tout moment, si vous le souhaitez. Si c’est le cas, n’hésitez pas à m’en faire part. Je ne suis pas là pour tenter de vous faire avouer quoique ce soit. Je suis là pour essayer de vous comprendre au mieux, Monsieur Jean.

— Appelez-moi Thomas.

— Très bien, Thomas. Je vous propose de commencer par quelques tests cognitifs basiques. Je vais vous poser plusieurs questions pour voir comment fonctionne votre mémoire. Les unes sont très simples, les autres un peu moins. Vous devez répondre du mieux que vous pouvez. Tout d’abord, pouvez-vous me donner la date complète d’aujourd’hui ?

Je fis passer au sujet un premier examen de l’état mental, appelé MMSE, qui consiste en une série de tâches d’apprentissage et de mémorisation, comme retenir une suite de trois mots « Cigare – Fleur – Porte », compter à partir de cent en retirant sept à chaque fois, épeler le mot MONDE à l’envers, répéter « pas de mais, de si, ni de et », ou encore exécuter des ordres simples comme « Prenez une feuille de papier avec votre main droite, pliez-la en deux et jetez-là par terre ». Ayant bien compris le but de l’exercice, il suivit les consignes à la lettre, sans poser de question, et réussit parfaitement chacune des tâches. Je lui proposai donc un deuxième test légèrement plus poussé, un BREF, pour Batterie Rapide d’Efficience Frontale, au cours duquel il dut réaliser la séquence motrice de Luria, ainsi qu’une épreuve de consignes conflictuelles et une épreuve de GO - NO GO, pour lesquelles il obtint à chaque fois le score maximum. Les résultats de ces tests me permettaient de conclure que le sujet ne présentait a priori aucun trouble cognitif majeur. Comme il se montrait très coopératif, et que nous avions un certain nombre de choses à démêler avant la fin de la journée, je décidai d’attaquer directement dans le vif.

— J’aimerais que vous me parliez un peu de Madame Tarroux.

— Qu’est-ce que vous voulez savoir ?

— Contentez-vous de me dire ce qui vous vient à l’esprit quand vous pensez à elle.

Le sujet croisa les jambes, passa l’index de sa main droite sur l’arrête de son nez trois fois d’affilée, rapidement, puis masqua sa bouche derrière sa main, en prenant appui sur son coude posé sur la table, avec le regard fixe. Il ne faisait aucun doute pour moi que la première stéréotypie gestuelle traduisait une nervosité, dont le sujet avait vite pris conscience, puisqu’elle avait été immédiatement suivie par la seconde que j’assimilai à un réflexe de distanciation.

— Et bien... Je regrette de ne pas avoir été informé de son état de santé plus tôt. Je me suis fait beaucoup de souci. Je ne vois pas ce que ça leur apportait de m’empêcher d’avoir de ses nouvelles. Je comprends que je n’aie pas le droit de la voir, avec la procédure en cours... Mais ça, c’était un coup bas, je trouve.

— Vous avez été rassuré à son sujet depuis ?

— Après ma garde à vue seulement ! C’est long vingt-quatre heures sans savoir si la femme avec qui vous vivez est hors de danger ou non…

Les termes employés « la femme avec qui vous vivez » me semblèrent froids, sans que j’arrive à discerner s’ils exprimaient du détachement ou de la pudeur, mais l’emploi du présent me poussa à supposer qu’il n’avait pas fait le deuil de sa relation avec Laura Tarroux. Les faits étant encore très récents, cela n’avait rien de surprenant.

— …Et rassuré n’est pas le terme exact. Ce n’est pas que je manque de confiance en la police, mais c’est quand même eux qui lui ont tiré dessus…

— Mme Tarroux a clairement manifesté des intentions hostiles envers les forces de l’ordre. Vous en avez-vous-même attesté.

— Il leur aurait suffi de me laisser lui parler, et tout ce serait bien passé. C’est véritablement une chance que sa blessure soit sans gravité.

Je notai son ton légèrement menaçant. Cette démonstration d’assurance dénotait avec mes premières impressions. Je m’interrogeai sur la possible existence de tendances mégalomaniaques chez mon patient.

— Une chance pour qui, Thomas ?

— Comment ça ? Pour elle, pour moi, pour Robert, pour le policier qui lui a tiré dessus ! Qui voudrait être responsable de la mort de quelqu’un ? Je veux dire… C’est stupide, une telle violence n’était pas nécessaire.

— Vous avez peut-être raison. Mais la santé physique de Laura n’est pas ce qu’il y a de plus préoccupant. Elle sera très vite rétablie. Concernant sa santé mentale, en revanche, c’est une histoire bien différente.

— J’avais cru comprendre, oui.

Il réalisa le même tic nerveux, mais cette fois, colla son front dans la paume de sa main. Malgré le sarcasme, son appréhension vis-à-vis de ce qui allait suivre était palpable. Je décidai de lui énoncer le verdict rendu par ma collègue sans le faire attendre davantage.

— J’ai pu m’entretenir avec sa thérapeute par téléphone. Elle a conclu à une psychose aiguë schizo-affective sévère. Laura a été transférée dans le service des soins psychiatriques en péril imminent de Saint-Anne. Le Docteur Alves souhaite qu’elle reste là-bas le temps que la question de sa responsabilité pénale soit tranchée. Si elle est reconnue pénalement responsable, elle encourt une très longue peine d’emprisonnement. Dans le cas contraire, elle sera gardée en hôpital psychiatrique.

— Donc enfermée quoiqu’il arrive. Avec ou sans sédation. C’est ça les options ?

Il ne montra aucun signe de surprise. Son visage affichait une expression figée de souffrance morale. La déception dans sa voix m’indiquait que jusqu’ici il avait conservé de l’espoir pour Laura Tarroux. Je me trouvai dans l’une des situations les plus pénibles qu’il est possible de rencontrer dans mon travail. J’allais soit faire du mal inutilement à un homme innocent, soit apporter à la Justice des éléments utiles pour mettre hors d'état de nuire un homme dangereux. Je ne pouvais pas encore affirmer avec certitude à laquelle de ces catégories appartenait l’homme que j’avais en face de moi. Je devais faire tomber le masque.