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Avec Déborah, la lutte se poursuit : nous entrons dans la phase trois de cette terrible guerre... Prendra-t-elle seulement fin ?
Troisième et dernier volet de cette trilogie haletante. La guerre va-t-elle enfin se terminer ?
Adossée à l’arbre auquel elle était attachée, elle ne savait plus depuis combien de temps il faisait nuit. Les hommes qui les avaient capturés se tenaient dans une petite clairière à quelques pas, autour d’un feu de branchages qui dégageait une fumée épaisse et nauséabonde. Ils l’avaient allumé pour se réchauffer et cuire leur repas à base de conserves. Peut-être la puanteur provenait-elle de ces aliments ? Ils étaient cinq en plus de l’adolescent qui surveillait Déborah. Personne ne lui avait proposé de manger. À peine avait-elle reçu un peu d’eau qu’elle avait dû quémander. Ils portaient des armes disparates, quelques fusils de chasse, des machettes, des battes de baseball. Un groupe de pillards de la pire espèce.
Découvrez le troisième et dernier tome de ce thriller dystopique haletant !
À PROPOS DE L'AUTEUR
Bruxellois, né en 1951, belge, européen et citoyen du monde,
Téo Démos écrit depuis l’enfance. Conteur de petites histoires dessinées d’une main malhabile, il décide de troquer le dessin contre la prose. Epris de liberté et de justice sociale, le choix du pseudo Dèmos reflète idéalement ses maîtres à penser que sont Victor Hugo, Emile Zola, Carl Sagan.
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Seitenzahl: 317
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Adossée à l’arbre auquel elle était attachée, elle ne savait plus depuis combien de temps il faisait nuit. Les hommes qui les avaient capturés se tenaient dans une petite clairière à quelques pas, autour d’un feu de branchages qui dégageait une fumée épaisse et nauséabonde. Ils l’avaient allumé pour se réchauffer et cuire leur repas à base de conserves. Peut-être la puanteur provenait-elle de ces aliments ? Ils étaient cinq – tous plus laids et dépenaillés les uns que les autres – en plus de l’adolescent qui surveillait Déborah. Il s’était assis près d’elle. Personne ne lui avait proposé de manger. À peine avait-elle reçu un peu d’eau qu’elle avait dû quémander. Ils portaient des armes disparates, quelques fusils de chasse, des machettes, des battes de baseball. Un groupe de pillards de la pire espèce.
L’état de santé de son compagnon la tracassait. Ses hématomes au visage semblaient si importants qu’on pouvait le croire défiguré à jamais. Étendu à ses côtés sur un tapis de feuilles, il geignait constamment et, bien qu’il paraisse conscient, il répondait à la jeune fille par des grognements incompréhensibles. Heureusement que les pillards lui avaient rapidement ôté son casque ; non pas pour s’enquérir de son état mais, pour le voler. Elle préféra ne pas songer aux conséquences si sa tête s’était mise à gonfler sous le casque. Cette brute épaisse ne l’avait pas raté. La planche lui avait certainement fracturé la pommette droite qui présentait un volume disproportionné et une couleur violacée. Au-dessus, l’œil disparaissait complètement sous des paupières gonflées à outrance. Son nez, tout de travers, était sûrement cassé lui aussi. Il respirait avec difficulté, émettant une sorte de gargouillis à chaque expiration. Déborah se tordait les mains d’inquiétude sous leurs liens serrés, éprouvant un insupportable sentiment d’impuissance.
Elle avait cru sa dernière heure venue lorsque ces immondes types s’étaient jetés sur elle. Celui qui semblait les commander, un certain Gus, n’était pas le moins virulent. Il menaçait la jeune fille en la prévenant qu’il allait lui faire son affaire, usant de son autorité en affirmant à ses complices qu’il avait la préséance pour ladite affaire. Il offrait une physionomie encore plus horrible que celle des autres, avec un œil éteint par la cataracte, des croûtes verdâtres sur le front et les joues mangées par une barbe pelée.
Une voix s’était alors élevée, celle d’un homme plus âgé qui se tenait en retrait.
— P’tit Louis s’ra pas ben conteint si tu lui ramènes pas la fille intacte, avait-il lancé. J’t’arois prévenu, Gus.
Comme si cette voix leur rappelait l’existence d’une autorité supérieure, les hommes l’avaient lâchée aussitôt et s’étaient écartés. Profitant de cet instant de répit, le vieil homme avait emmené Déborah à l’écart et l’avait ligotée à un arbre, près de Selim. Ensuite, le plus jeune de la bande était venu s’asseoir près d’eux. Elle ne parvenait pas à définir l’origine de leur accent – de quelque part en Wallonie, pour sûr. Mais de quel coin perdu sortaient ces monstres ? Elle se résolut à questionner le garçon.
— Nous ? On est des verts (il prononçait vérts), des verts de la louve, répondit-il avec une grimace qui, sans doute, lui tenait lieu du plus affable sourire.
— La louve, c’est quoi, une secte ?
— Ben, la louve, quoi. On est des fils de la louve.
— Comme à Rome ?
— Nan, pas Rome. On est tous de La Louvière.
— La Louvière ? C’est pas la porte à côté. Qu’est-ce que vous venez faire par ici ?
— Ben, quand on a vu que tout partait en couille, on s’est dit qu’il y avait du pognon à faire. P’tit Louis – c’est notre chef –, il a rassemblé tout le monde et il a dit qu’on allait partir en voiture pour attaquer les réfugiés, les maisons isolées, tout ce qu’on pouvait trouver. Y’a qu’à prendre et tout est à nous. Et pour finir, en suivant les réfugiés, on s’est retrouvé ici.
— Et vous êtes nombreux ?
— Ah ça, oui alors. On est…
— Jean-Jacques ! Tais-t’us gueuye 1 ! cria quelqu’un du groupe.
Le garçon jeta un regard effrayé vers ses congénères et se mordit la lèvre inférieure, réalisant un peu tard qu’il se montrait trop loquace.
— Cause de toi, vais co m’fé disputeu, maugréa-t-il entre ses dents.
— Mais non, t’as qu’à parler plus bas. Inutile de gueuler comme tu le faisais. Au fait, c’est une manie chez vous de hurler pour parler ? Pas très discrets pour des gens qui montent des embuscades.
— Ah ouais ? Et l’coup des filins sur la route, c’était pas discret, ça ? ricana-t-il.
Elle préféra changer de sujet.
— Vous devez emmener mon ami à l’hôpital.
— Ha ! Ti veux p’têt co qu’on se livre à l’police ?
— Qu’allez-vous faire de nous ?
— Ben, ton copain, s’il survit – j’dis ben si – il travaillera pour nous. Y d’vra faire tout c’qu’on lui demande. Et ti…
— Et moi ?
— Ti d’viendrois une des nouvelles femmes de P’tit Louis, les aime très jeunes.
Elle se réveilla au petit jour. Sa montre indiquait six heures trente. La clairière baignait dans une clarté grisâtre et dégageait une odeur de terreau humide. Des lambeaux de brume traînaient çà et là sur les herbes hautes et les fougères, cachant en partie les sacs de couchage des ravisseurs. L’orée de la forêt demeurait dans la pénombre. Dans un bref moment d’empathie, le jeune homme avait consenti à fournir des couvertures aux prisonniers. Il avait même enveloppé Selim dans la sienne. Les types avaient bu et braillé durant une bonne partie de la nuit, l’empêchant de dormir. À présent, ils cuvaient leur vin et ronflaient comme des cochons. Sauf Gus, leur chef. Il urinait contre un arbre et, quand il eut terminé, il se retourna et regarda dans sa direction. Tout en se caressant l’entrejambe, il se mit en marche d’un pas mal assuré. Il arriva près d’elle en titubant, arborant un sourire malsain sur ses lèvres crevassées. Il se tenait si près qu’elle voyait les croûtes de sang séché. Enfin, elle aperçut le couteau qu’il brandissait dans sa main droite.
— J’va t’faire ton affaire comme je l’avais dit, annonça-t-il d’un air mauvais. Et ti vas pas crier, sinon j’te saigne et ton copain avec.
La tête du type éclata avant qu’elle n’entende la détonation. Un coup de feu si assourdissant qu’il était impossible de deviner d’où il provenait. Des visages émergèrent hors des paquetages et d’autres déflagrations tonnèrent. Elle vit le jeune garçon, plus vif, qui s’était mis à courir. Un tir le faucha en pleine course et son corps s’affala dans la prairie. Il y eut six coups de feu puis ce fut le silence. Les voyous qui les avaient attaqués étaient tous morts. Elle entendit un craquement de bois sec et vit un homme qui descendait à toute vitesse du haut d’un arbre. Parvenu à la première grosse branche du hêtre, il sauta prestement sur le sol et vint rapidement vers elle.
C’était un homme jeune, revêtu de l’uniforme vert des gardes forestiers ; elle en avait connu un à La Roche. Mais elle n’avait jamais vu un fusil comme celui qu’il portait en bandoulière, une arme de précision, semblait-il, deux longs canons superposés coulés dans un acier gris avec un viseur à lunette, une crosse en bois laqué sous laquelle dépassait un long chargeur ; une arme de qualité, pas le genre de fusil dont les gardes-chasse étaient généralement munis. L’homme se pencha vers le cadavre de Gus et ramassa son couteau. Il passa derrière l’arbre et entreprit de couper ses liens.
La justesse de son intervention la laissait proprement sidérée.
— Vous, on peut dire que vous êtes arrivé à temps, merci, lui dit-elle.
— J’étais planqué dans l’arbre depuis hier, répondit-il, bien avant votre arrivée. Je savais qu’ils allaient revenir dans la clairière, j’avais vu qu’ils y avaient planqué leurs vivres. Cela fait deux jours que je les traque. Mais je ne m’attendais pas à ce qu’ils amènent des prisonniers. D’habitude, ils tuent les gens, vous savez.
La corde se détacha et elle fut libérée. Elle massa ses poignets endoloris, la douleur était forte.
— Mettez-vous debout et secouez vos bras le long du corps. Il faut réactiver la circulation.
Elle se pencha en avant et retomba. Ses jambes ne la soutenaient plus.
— Attendez, je vais vous aider.
Il la prit sous les aisselles, la souleva et attendit qu’elle puisse se tenir debout toute seule.
— J’ai apporté de l’eau, donnez-en à votre compagnon. Moi, je vais chercher le Land Rover. On chargera la moto, j’ai une rampe pour l’embarquer. Et il ne faut pas moisir dans le coin, les autres vont se mettre à leur recherche.
Ils avaient parcouru plusieurs kilomètres par des chemins forestiers. Finalement, le garde avait arrêté son véhicule au beau milieu d’un sentier, entre des fourrés aussi drus qu’une haie, sans raison apparente. On ne voyait que la forêt tout autour.
— Attendez un instant, dit-il.
Et il sortit. Il se prénommait Robert et il prétendait être le seul garde-chasse encore en fonction pour toute la contrée. Ses trois collègues avaient été réquisitionnés par la mairie pour la défense et la gestion de la ville. D’allure robuste, il paraissait âgé d’une trentaine d’années. Dès leur départ de la clairière, il s’était mis à bavarder comme quelqu’un qui en a rarement l’occasion. Il était toujours célibataire, son métier l’accaparait trop – il adorait courir les bois – et il n’avait pas encore eu le temps de trouver une compagne. Mais il ne désespérait pas de fonder une famille. Elle se dit qu’avec un physique aussi avenant que le sien, cela ne devrait pas lui poser de difficultés. Déborah sentait intuitivement qu’elle pouvait lui faire confiance. D’ailleurs, son intervention comparable à celle d’un commando leur avait sauvé la vie. Un gémissement la tira de ses réflexions. Selim reprenait conscience. Ils l’avaient installé à l’arrière sur un matelas de fortune, à côté de la Kawazaki arrimée à la cloison.
— Pourquoi on s’arrête ? parvint-il à articuler.
Elle se tourna au-dessus du dossier et sourit à son copain.
— Tu vas mieux ?
Il leva doucement sa main.
— Bof… Pourquoi on s’est arrêté ?
— Je ne sais pas. Il a disparu derrière ces buissons.
Regardant par les vitres crasseuses du tout-terrain, elle crut à une illusion d’optique. Tel un mur érigé en trompe-l’œil, un pan entier de feuillage s’ouvrit sur une autre partie de forêt, débroussaillée, si différente avec ses fûts majestueux disposés en allées, comme s’il s’agissait d’un passage vers un monde parallèle. Le garde rabattit le camouflage sur le côté tel une porte. Il revint s’installer derrière le volant et démarra vers le passage. Une fois l’entrée franchie, il stoppa à nouveau et ressortit. Quelques instants plus tard, il reprit sa place au volant.
— Voilà, j’ai effacé les traces de notre passage et j’ai tout remis en place.
— Ingénieux, fit Déborah admirative.
— Nécessaire, surtout pour surprendre les braconniers. J’ai plusieurs planques dans le genre mais celle-ci est la principale, vous allez voir.
Quelques mètres plus loin, ils débouchèrent devant un grand étang qu’ils longèrent avant de s’engager entre deux enfilades de pins sylvestres. Il s’arrêta devant une seconde plantation de conifères derrière laquelle elle devina, plus qu’elle ne vit, les formes estompées d’un chalet.
— Ici, nous sommes en sécurité, déclara le garde en souriant, une fois qu’ils eurent couché Selim dans la chambre du bas.
Après avoir soigné et pansé ses plaies au visage, Déborah et le forestier s’étaient assis sur des chaises près du large lit en pin couleur miel dans lequel Selim semblait perdu.
— Mais je vous recommande la prudence, ajouta-t-il, et de ne pas faire de bruit, surtout si vous sortez. Le sentier n’est qu’à quelques dizaines de mètres.
— Pas question que je sorte, grogna Selim, je veux dormir.
— Ouais, les antidouleurs commencent à agir. On va te laisser te reposer, mon garçon.
— Dors bien, mon motard adoré, sourit Déborah. Fais de beaux rêves.
— Il s’est déjà endormi. Viens, petite, allons préparer le repas. Et il me reste des choses à faire.
La construction, érigée en rondins de bois, disposait d’une grande pièce de séjour, cuisine équipée et coin à manger devant un feu ouvert, ainsi que de plusieurs fauteuils et canapés en tissu tartan vert et accoudoirs en pin vernis. Une chambre et une salle de bain complétaient l’arrière de l’habitation. En surplomb à l’étage, une galerie qui menait aux autres chambres courait sur trois murs. Un râtelier à fusils en occupait un. Il y avait l’eau courante et, dès que leur nouveau compagnon eut mis le générateur en marche, l’électricité également. Il rejoignit Déborah dans le séjour.
— Ce chalet appartient aux Eaux et Forêts, dit-il en embrassant la pièce principale d’un geste du bras, et, avec mes collègues, nous pouvons en disposer à notre guise, du moment qu’il serve toujours de relais pour nos inspections. Comme tu le vois, on en a fait une résidence pour nos loisirs et week-ends. Le coin ne manque pas de charme pour qui apprécie l’isolement.
— Le bruit du générateur ne s’entend pas au-dehors ? questionna-t-elle.
Elle avait déjà nettoyé et haché les légumes et découpé en tranches le petit rôti de bœuf que le garde forestier avait apporté.
— Non. Je l’ai testé, tu penses bien. Il est assez silencieux, personne ne peut l’entendre depuis le chemin.
Il fixait d’un œil curieux le rôti coupé en tranches.
— J’ai pensé que ça cuirait plus vite en tranches, expliqua-t-elle.
— Bonne idée, dit-il, laconique. De toute façon, j’ai encore un truc à faire. Tu vas voir.
Il ouvrit une armoire pour en sortir un petit émetteurrécepteur, une radio amateur d’un modèle assez ancien, muni d’une batterie qu’il brancha sur le réseau, une fois le système posé sur la table. Il manipula des manettes et des grésillements d’interférence s’élevèrent dans la pièce. Il lança un appel.
— Tango vert à Charlie quatre, vous m’entendez ? Over.
— Cinq sur cinq, tango vert, fit une voix nasillarde. Ici Charlie quatre. Allez-y.
— Les charognards se trouvent dans le bois de Bé. Je répète : les charognards se trouvent dans le bois de Bé. J’en ai dégommé six ce matin. Attention au gros de la bande, ils sont une bonne trentaine, over.
— Bien joué, Tango vert, s’exclama le correspondant, on te reconnaît bien là. Quel est leur armement ? Over.
— Des machettes, des masses et des fusils de chasse. Je n’ai aperçu qu’un seul AK 47. Il pourrait y en avoir d’autres, over.
— Bien reçu, on s’en occupe. Repérage et interception à toute heure. Je répète : repérage et interception à toute heure. Reste en dehors, Tango vert. Tu en as déjà assez fait. Terminé.
Il coupa l’alimentation et se leva. Devant le regard interloqué de la jeune fille, il se sut en devoir d’explication.
— Retiens bien une chose, Déborah, commença-t-il. « À toute heure », c’est un code qui signifie que les chasseurs patrouilleront et traqueront cette bande dès la tombée de la nuit. Le travail nocturne, c’est leur spécialité.
— Des chasseurs ? Des miliciens ?
— Non, ne te méprends pas. Ce sont des militaires, les Chasseurs ardennais, des commandos. Je ne travaille pas avec des civils.
— Vous êtes un soldat ?
— Non plus, je suis garde-chasse et garde forestier en même temps, crois-moi. Mais j’assiste les Chasseurs ardennais. Ils représentent la seule défense qu’on a dans le coin.
— Mais cette radio alors, c’est pour quoi ? Qui êtes-vous réellement ? demanda-t-elle, les yeux agrandis.
— Je suis bien ce que je prétends être, n’aie pas peur.
— Depuis quelques jours, je ne sais plus très bien à qui me fier.
— Je comprends et je devine par quoi vous avez dû passer. Mais il faut que tu saches qu’il existe encore des personnes qui réagissent, qui tentent de s’organiser dans cette débâcle. On n’a pas envie, ici, qu’il nous arrive la même chose qu’à Bruxelles. Malheureusement, c’est ce qui est en train de se produire. Et il ne s’agit même pas des islamistes. Non, ce sont des bandes de pillards qui écument la région. Et ce sont de bons Belges, pour la plupart.
— Comme ceux qui nous ont attaqués ? Ils prétendent venir de La Louvière.
— Oui. Cette bande est la pire de toutes, jusqu’à présent. Ils ne sont ici que depuis deux jours et ils ont déjà massacré des dizaines de personnes, des réfugiés et des gens du coin, des villageois… On dirait qu’ils sont assoiffés de sang. De véritables barbares. Les Chasseurs ne sont plus en nombre suffisant, ils ont subi trop de coupes dans leurs effectifs. Ils ont un bataillon en service à l’étranger et un autre qui se bat en ce moment à Bruxelles. Ceux qui restent casernés ici, à Marche2, et bien, pour l’instant, ils sont tous à la poursuite de ces bandes. Ils en ont arrêté quelques-uns et ils ont, disons, éradiqué les autres. Ils savent que cette bande de La Louvière est particulièrement dangereuse. Ils s’en occuperont cette nuit ou demain.
— Je ne pense pas que les Louviérois soient tous ainsi…
— Bien sûr que non. C’est le chaos qui engendre cela, qui fait resurgir la pire canaille. Et je suppose que tu en as vu des pillages.
— Et pire que ça mais je ne veux pas en parler.
— Oui, je m’en doute et je ne te le demande pas mais, tu comprends, je suis considéré comme un bon pisteur, c’est mon métier qui veut cela. Alors, je me suis mis au service des militaires pour traquer ces salopards. Et je les ai débusqués hier, ce groupe qui t’a enlevée.
— Et eux, ils ne vont pas nous débusquer ?
— Non, aucune chance. Tu as vu comme cet endroit est isolé par son camouflage ? Cela fait des dizaines d’années que nous ne débroussaillons plus les sous-bois tout autour. À présent, les taillis forment une barrière pratiquement infranchissable. Nos ancêtres, les Gaulois, comme le dit la chanson, pratiquaient de même, pour se protéger.
— Vous êtes garde-chasse ?
— Et garde forestier, je te l’ai dit.
— Comment se fait-il que vous n’ayez pas de chien ?
— Qui t’a dit que je n’en avais pas ?
Elle fit un geste de dénégation.
— Je ne vois aucun chien ici.
L’homme esquissa un sourire.
— Il est dehors, répondit-il, il monte la garde. Il nous avertira si le moindre danger se présente et rien ne lui échappe.
— C’est quoi comme race ?
— Un berger malinois. Tu le verras tout à l’heure, quand je l’appellerai. C’est un chien formidable.
— Un malinois ? Mais c’est un chien de flic ça, pas un chien de chasse.
Cette fois, le visage du garde se renfrogna.
— C’est le meilleur de tous les chiens de chasse que j’ai eus.
Ils sortirent du chalet à la nuit tombée. Selim se reposait toujours dans sa chambre. Demain, ils profiteraient de l’intervention des commandos pour se faufiler jusqu’à la ville et l’emmener à l’hôpital. Ses fractures au visage n’avaient de cesse d’inquiéter la jeune fille. Le fait de mastiquer le faisant souffrir, il avait peu mangé, se contentant d’une petite portion de ratatouille de légumes.
L’air était frais, le ciel, constellé d’étoiles et une demi-lune brillait fortement, éclairant les sous-bois d’une clarté bleutée.
— Je vais l’appeler, annonça Robert.
— Comment s’appelle-t-il ?
— Ringo.
De ses mains, il forma comme une conque devant sa bouche et hulula le cri de la chouette. Le son, long et lugubre, s’éleva à deux reprises dans la nuit.
— C’est ainsi que les Indiens d’Amérique appelaient leurs chevaux, commenta-t-il.
D’abord, il ne se passa rien, aucun bruit, nul craquement de branches mortes, nul piétinement d’une course sur le tapis de feuilles. Puis, un grand chien de berger surgit silencieusement sur l’allée devant eux. Les apercevant, il se mit à courir joyeusement vers les humains et, l’instant d’après, il sautait sur son maître, les deux pattes avant posées sur ses épaules. Il lécha bruyamment le visage du garde.
— Calme, Ringo, calme, fit celui-ci en riant.
— Il est magnifique, s’enthousiasma la jeune fille.
— Tu vois ? Je ne t’avais pas menti.
Il s’agissait d’un malinois de haute stature, aux muscles longs et robustes. Son pelage court, d’un ton roux clair et son énorme tête, mâchoires puissantes et regard droit, en faisaient un chien racé, digne de concours.
— Présente-lui ta main, conseilla Robert. Ringo, regarde, voilà Déborah.
Le chien vint poser sa grosse truffe sur le dos de la main offerte qu’il lécha.
— Te voici adoptée. Je ferai la même chose pour Selim, tout à l’heure.
Elle caressa la tête du chien entre les deux oreilles, espace où s’étendait une tache de poils plus foncés, presque noirs. Sa hauteur au garrot dépassait les hanches de la jeune fille et il se frotta contre elle en se tortillant comme un chat.
— Suffit, Ringo, tu vas la faire tomber. Viens, c’est l’heure de ta pitance.
Quelques instants plus tard, ils prirent place dans des fauteuils bas sur la terrasse du chalet. D’une main douce, elle caressait, couché à son côté, le chien qui, repu, ronflait légèrement. Les signes d’une vie nocturne se faisaient entendre par intermittence dans la forêt située à quelques pas. Une légère brise s’était levée, embaumant l’air de la nuit d’une forte odeur de résine.
— Je vais veiller ici et le laisser dormir encore une heure, prévint le forestier. Ensuite, il reprendra sa place dans les bois.
Elle redressa la tête en entendant sa voix, elle venait de s’assoupir.
— Je vais dormir, je suis vannée. Bonne nuit, Robert.
— Tu fais bien, on se lève à six heures. Bonne nuit.
— Vous croyez que les soldats sont déjà intervenus ?
— Non, on les aurait entendus. Durant la nuit, les bruits portent loin dans la forêt. Mais, ils sont là, j’en suis certain.
Cela faisait un bon moment que le malinois était retourné sous les arbres, arpentant les futaies et le creux des vallons, le pas aussi silencieux que celui d’un fauve. Robert le savait attentif et courageux dans l’accomplissement de sa garde. Cependant, il se ne résigna pas à aller se coucher. Il se sentait en proie à un sentiment d’inquiétude diffuse, une sensation prégnante qu’il ressentait au fond de ses tripes, celle d’un danger invisible. Il s’était muni de son gros fusil à lunette – malheureusement, son système de visée ne disposait pas de vision nocturne. Qu’importe, la nuit était suffisamment claire. Il restait debout sur le côté droit du chalet, à l’opposé de l’étang, face à la forêt dont il scrutait les sous-bois, tous les sens aux aguets. Les rayons lunaires perçaient çà et là des frondaisons et il pouvait voir à une cinquantaine de mètres. Ringo se tenait plus loin, hors de vue, sans doute à proximité du chemin. Il ne se manifestait pas. Donc, tout allait bien. Il entendit alors le crissement irrégulier produit par des pas sur les feuilles mortes.
Il vit le chien sortir du sous-bois. Quelque chose clochait dans son allure. Il était blessé. Agitant la queue quand il aperçut son maître, il trottina vers lui en boitillant. Il s’affala soudain sur le flanc. Robert se mit à courir. Il se laissa tomber dans l’herbe et s’accroupit près de l’animal. Il déposa son fusil et alluma sa lampe de poche.
— Eh bien, mon grand, qu’est-ce que tu as ? demanda-t-il d’une voix altérée.
Le chien haletait, son torse se soulevait avec des mouvements rapides et il geignait doucement. Repoussant le sentiment de panique qui commençait à s’emparer de lui, le garde l’ausculta prestement, caressant la toison à rebrousse-poil, tâtant la peau, palpant ses membres, à la recherche d’une blessure ou d’une fracture. Il ne remarqua rien. Puis, il vit une petite tige métallique qui émergeait de la peau d’une de ses cuisses. Il s’approcha, prit l’objet entre le pouce et l’index et tira d’un coup sec. Il observa la pointe à la lumière de sa torche. Une fléchette hypodermique, comme celles qu’utilisent les vétérinaires.
— Qui a fait ça ?
Il prit la tête du malinois entre ses bras et reçut au visage un lapement de langue en signe d’affection.
— Ça va aller, mon grand. Ça va aller.
Le corps fut secoué de soubresauts. Il regarda son chien dans les yeux et il les vit se voiler. Puis, le chien mourut.
— Hé, fais pas ça, réveille-toi !
Il secoua le corps amolli, redressa la tête et la caressa. L’évidence s’imposa à son esprit, son chien n’était plus, quelqu’un l’avait abattu, sournoisement, silencieusement. Le chagrin s’abattit sur lui, il se mit à sangloter.
— Non, non, cria-t-il.
Dans la pénombre des futaies, des silhouettes couraient furtivement d’un fût à l’autre. Il les repéra. Les pillards, comment ont-ils fait pour me retrouver ? Il s’empara de son arme et s’étendit sur le ventre, prenant appui sur le corps de son compagnon.
— Salauds, je vais tous vous buter.
Il tira une première fois, au jugé. Dans le silence de la nuit, la détonation explosa comme un coup d’artillerie. Il tira au coup par coup, sans s’arrêter jusqu’à ce que son chargeur soit vide. Il le remplaça. Quelque part dans le sousbois, un blessé hurlait. Les ombres poursuivaient leur progression, chaque course éperdue menant derrière le tronc d’un arbre. Il fit feu encore et en abattit un autre. Il vit le corps s’arquer en arrière et basculer sur le sol.
Trop nombreux, ils m’ont tourné.
Un bruit de pas rapide à peine atténué par l’herbe haute, derrière lui. D’un unique mouvement rapide, il se tourna sur le dos et tira. Une tête explosa juste au-dessus de lui, l’aspergeant de sang et de matières cervicales. La lame d’une machette s’abattit, foudroyante, et brisa l’avant-bras du garde-chasse étendu dans l’herbe. Puis, une barre de fer lui fracassa le crâne.
Depuis la terrasse du chalet où ils se tenaient tapis dans l’ombre, les deux jeunes gens ont tout vu. À présent, les agresseurs poussaient leurs glapissements d’Indiens, enragés, ivres de sang. Surgissant du bois à toute vitesse, un individu se précipita sur le corps du garde sur lequel il se mit à danser comme un fou furieux, brisant les côtes dans le thorax. Un autre s’empara du fusil et le brandit à bout de bras, trophée d’une infamante victoire.
Les deux jeunes gens étaient tétanisés. Déborah avait envie de vomir, c’était trop monstrueux. Selim s’agrippa à sa compagne. La douleur au visage s’était réveillée et il haletait, malade de peur et de dégoût.
— Foutons le camp d’ici, prenons la moto !
— Comme on se retrouve, mes gaillards !
Cette voix. Ils se retournèrent. Le garçon qui accompagnait leurs ravisseurs se trouvait derrière eux, à un endroit de la terrasse éclairé par la lune. Il avait survécu à ses blessures, un bandage sale lui enserrait la tête. Un homme, plus grand, se tenait à son côté. Rictus aux lèvres, tous deux se jetèrent sur les jeunes gens.
Les mains liées dans le dos, une corde les reliant, ils marchaient depuis des heures sous la voûte des frondaisons. Les arbres avaient à peine leurs minces feuillages de printemps, la canopée demeurait clairsemée, laissant passer la lumière du jour. Le ciel était d’un bleu clair très pur. Ils avaient froid malgré l’exercice de la marche. Les pillards les enserraient, un groupe les précédant et l’autre les suivant de près, en tout, dix hommes hirsutes et puants. L’un d’eux était parti devant, au volant du Land Rover contenant leur précieuse moto. D’après ce que Selim avait compris en les écoutant, ils avaient perdu trois hommes durant l’attaque du chalet. Cela n’avait pas l’air de les affecter beaucoup. Ils ne s’étaient pas donné la peine d’ensevelir les corps, se contentant de les délester de leurs biens, comme les charognards qu’ils étaient. Mais peut-être s’agissait-il d’une indifférence de façade. Ils parlaient peu, les cris de victoire de la nuit semblaient oubliés. Chacun ruminait ses pensées, songeant sans doute à la réaction de leur chef. Ce chef dont ils n’avaient cessé de vanter les mérites, avec une pointe d’admiration mêlée de crainte dans le ton de leurs voix.
— On y est. Salut, Georges, fit l’homme qui marchait en tête en voyant un individu à l’aspect aussi échevelé que le leur surgir de derrière un tronc.
— C’est ça vos prisonniers, fit la sentinelle d’un air de dédain.
— P’tit Louis est là ?
— Il vous attend, répondit l’autre en arborant un sourire mauvais.
Ils parvinrent devant le creux d’un vallon où serpentait un ruisseau malingre et boueux. Quelques tentes avaient été érigées à la hâte et trois groupes d’hommes se tenaient devant des feux de camp, occupés à cuire un maigre repas. Selim compta grosso modo quarante individus. Plus loin, ils virent le tout-terrain garé dans une pente. Il avait été déchargé, la moto accotée contre son flanc. Un gémissement leur fit tourner la tête. En apercevant l’homme qui avait conduit le Land Rover, attaché à un arbre et, comme seule récompense pour sa peine, avoir été battu comme plâtre, le chef de leur groupe déglutit douloureusement. De bien mauvais augure, songea Déborah. Autour des feux, les autres les regardaient à la dérobée, gardant leur distance et leur langue, comme s’ils craignaient de subir le sort qui attendait les maraudeurs par effet de contagion.
— P’tit Louis, tu es là ? glapit piteusement le chef de groupe.
Personne ne répondit. Quel qu’il soit, ce chef savait user les nerfs de ses subordonnés en les laissant mijoter dans la peur et l’incertitude, se dit Selim.
— P’tit Louis, s’il te plaît.
Toujours le silence. Les hommes commencèrent à trépigner sur place, trognes pâlissant sous la crasse, regardant de tous côtés et visiblement sujets à une crainte sinistre.
Une voix s’éleva soudain, surgissant de nulle part.
— T’as tout foiré, Camille.
Une voix étrangement haut perchée, presque aiguë, celle d’un enfant ? Déborah avisa un homme très petit, quasiment un nain, qu’elle avait remarqué à leur arrivée dans le camp. Mais l’homme ne bronchait pas, ce n’était pas lui qui avait élevé la voix.
— P’tit Louis, je peux tout expliquer, répondit le prénommé Camille, et, regarde, je t’ai ramené les prisonniers.
— Tu perds tous tes hommes, Camille. T’es une sacrée ganache3.
Il y eut des ricanements. Le chef avait sans doute proféré une insulte des plus avilissantes.
— Quant à tes prisonniers, m’en vins voir ça de plus près, fit la voix flûtée.
Déborah n’en crut pas ses yeux. Elle vit un arbre bouger, se déplacer sur le côté, les branches basses faisant office de pattes, tel un improbable crabe, un crabe vert et brun de la forêt, des rameaux de feuillages en guise de carapace. La chose se déplaçait silencieusement et, à cet instant précis, elle se souvint de son cours d’anglais, lorsque sa classe avait étudié un extrait d’une tragédie de Shakespeare4, quand le roi d’Ecosse voit son règne se terminer avec l’accomplissement d’une vieille prophétie : les arbres de la forêt de Birnam se mettant en marche vers les murailles de son château. Et à présent, elle observait, incrédule, un tel prodige se réaliser. Il fallut que la créature se rapproche à quelques pas pour qu’elle puisse distinguer les premiers signes en trompe-l’œil. Un camouflage, un « satané » bon camouflage, comme dans la pièce de théâtre. L’homme – s’il s’agissait bien d’un homme – devait être très grand pour figurer un vieux tronc d’arbre, quasi à la perfection. Elle remarqua que la majeure partie de cet « escamotage » était constitué de fines brindilles synthétiques, vertes, beiges et brunes, à travers lesquelles elle entraperçut le tissu d’un treillis militaire. Le hérissement de feuillages ajoutés parachevait l’illusion. Une main apparut entre ce foisonnement et tira sur un branchage. Le « costume » s’ouvrit en un clin d’œil, laissant sortir un être immense qui se détendit en étirant ses membres. Il abandonnait derrière lui son énorme accoutrement qui, dressé sur le sol, ressemblait toujours à un arbre.
— Qu’est-ce que…
Elle avait déjà croisé des hommes très grands, notamment des basketteurs noirs américains que son père lui avait fait rencontrer après un match, lorsqu’il l’avait emmenée avec lui à New York au cours d’un voyage d’affaires. Mais là, la créature qui s’élevait devant elle dépassait l’entendement. Elle n’avait jamais vu quelqu’un d’aussi grand, il devait mesurer deux mètres quarante.
Il baissa la tête vers elle, minuscule enfant devant un géant, et l’observa de son œil unique. L’autre avait été fermé avec des points de suture maladroitement cousus aux paupières, blessure ancienne et mal cicatrisée. Et de même, elle n’avait jamais vu quelqu’un d’aussi hideux. Pas étonnant qu’il inspire la terreur à ses hommes, se dit-elle. L’énorme tête en forme de poire était asymétrique, les oreilles en choux-fleurs ne se présentaient pas à la même hauteur, les orbites oculaires, non plus ; le nez tordu, démesuré, ressemblait à une patate et la bouche, aux lèvres minces, formait comme une ligne brisée. Le corps soutenant cette difformité était à l’avenant, avec une épaule plus élevée que l’autre qui lui donnait l’aspect d’un bossu, un torse disproportionné, un ventre plat et des membres allongés, bras et jambes interminables avec des pieds comme des pilons industriels et des mains comme des battoirs.
Étrangement, la jeune fille ne ressentit nulle crainte devant ce monstre ; elle avait connu tant de dangers et d’horreurs ces derniers jours qu’elle se sentait comme anesthésiée, audelà du danger et de la peur. De plus, elle crut déceler comme une lueur de connivence dans son unique œil. Plus étrange encore, le monstre lui sourit, cicatrice zigzagante dans ce visage de troll.
— Toi, tu n’as pas peur, siffla-t-il, ça me plaît.
Encore cette voix suraiguë, désynchronisée par rapport à la stature du géant. Déborah découvrit un effet des plus comiques à ce décalage. Elle rit.
Épouvantés par sa réaction, les autres reculèrent d’un pas. Le géant, lui, s’assit sur une souche. Ses genoux arrivaient à hauteur des hanches de la jeune fille. Il la regarda comme s’il s’apprêtait à lui arracher la tête. Puis, il se passa un autre fait curieux : il éclata de rire à son tour. Plus de voix fluette à présent, son hilarité retentit comme une tempête, emplit l’espace du vallon en éclats tonitruants, semblant se répercuter à des kilomètres à la ronde.
— C’est ma voix qui te fait rire ? Elle est drôle, hein, pour un bonhomme comme moi. Je n’y peux rien, c’est ma mère qui m’a brisé les cordes vocales quand j’étais petit. À coup de talons. Elle m’avait flanqué par terre et elle m’a donné des coups de pieds. P’t êt ben qu’elle avait ses raisons. Je n’saurais nin dire, j’ai oublié pouquwè. Mais j’aime toujours ma mère, tu sais.
Ils avaient retrouvé leur sérieux. Fidèle à son habitude, elle attaqua, bille en tête.
— Pourquoi faites-vous le méchant ? Au fond de vous, vous ne l’êtes pas. Alors, pourquoi ?
Interloqué, le géant la fixa de son regard borgne. Même Selim, à cet instant, se demanda si sa copine était devenue folle, pour interroger avec autant de culot celui qui allait devenir leur bourreau.
— Soit tu es une écervelée, soit tu es très intelligente, déclara le chef des pillards. Mais j’va t’expliquer quand même. Dans l’monde qui s’annonce aujourd’hui, il n’y aura que les plus forts pour survivre. J’veux être de ceux-là, tu comprends ? Et pour survivre, il faut se montrer impitoyable.
— Mais non, voulut-elle renchérir, toi et tes hommes, vous auriez dû vous mettre au service des citoyens, les défendre au lieu de les voler. Vous représentez une sacrée force, vous auriez pu aider les militaires et la police, contre les pilleurs…
Le visage du monstre devint pivoine. Il expulsa bruyamment son exaspération par les narines, son œil unique irradiait. Levant lentement les mains, il se redressa à demi.
— Elle est folle, faut pas met’ p’tit Louis en colère, souffla quelqu’un en panique.
Le géant se passa une main sur le front et, semblant se raviser, se rassit. Il fixa la jeune fille d’un regard furieux mais, au lieu de laisser éclater sa colère, il reprit la parole, ce qui suscita des murmures de soulagement parmi l’assistance.
— Les militaires ? J’vais t’dire une bonne chose : les militaires, j’les connais. Pourquoi ? Parce que j’en étais. Ici même, à Marche. J’étais dans un peloton d’éclaireurs chez les Chasseurs ardennais. Tu as vu mon camouflage ? C’est chez eux que j’ai appris ça. On formait de bonnes équipes, entraînement au couteau et tout, c’est comme ça que j’ai perdu un œil et les salauds, ils m’ont réformé. Mais j’va t’dire une bonne chose. Face aux islamistes, l’armée, elle est dépassée, même les Chasseurs, tout bons qu’ils soient. Pourquoi ? Parce qu’au-dessus, les chefs, les généraux qui commandent et les politiciens à qui ils obéissent, y sont pas à la hauteur. Ce sont tous des nases, des incapables. Non, on ne peut compter que sur soi-même et j’va t’dire encore une chose, des hommes, j’va encore en recruter et on formera une bonne troupe, tu verras.
Sur ce, la jeune fille se tint coite, au grand soulagement de Selim. L’homme la regarda à la dérobée puis se tourna vers sa troupe.
— Ho vous autres ! Vous bayez aux corneilles ? Faites des patrouilles, nom di d’jo. Les Chasseurs peuvent venir et là, on d’vra fout’ le camp, j’vous l’dis, moi.
Comme électrisés par les ordres de leur chef, les pillards s’emparèrent de leurs armes et se dispersèrent en un instant.
— Et toi, jeune fille, assieds-toi ici, près d’mi. Tu vas me raconter ton histoire. Paraît que ton père est un homme important, y nous donnera une bonne rançon pour sa fille. Et même, si on l’trouve pas, y t’arrivera rien avec mi. J’te relâcherai quand même, j’suis pas un voleur d’enfants. Et toi, le p’tit blessé, assieds-toi à côté d’ta copine.
Selim n’en revenait pas. Il avait cru sa dernière heure venue et son amie, une fois de plus, par il ne savait quel prodige, avait retourné la situation, avait mis ce monstre dans sa poche, comme d’autres avant lui. Une fille formidable, définitivement, un sacré bout de petite bonne femme, convint-il.
Elle s’arrêta à la moitié de son récit.
— J’ai soif, déclara-t-elle.
— Tiens, bois à ma gourde, fit le géant en lui passant le récipient, et ton copain aussi.
— C’est vrai que vous êtes tous de La Louvière ? questionna-t-elle en donnant la gourde à Selim.
— Tu cherches des renseignements ? sourit le Petit Louis. Pour les refiler aux flics, c’est ça ?
— Mais non, je t’assure. C’est juste histoire de parler, simple curiosité. C’est pas un renseignement important. D’ailleurs, ce sont tes hommes qui me l’ont raconté.
— Si tu le dis. Bah, après tout… Ouais, c’est vrai, on est tous des verts de La Louvière et même supporters de l’Union Royale, si tu veux savoir. On va voir tous les matchs au Tivoli et…
Il ne termina pas sa phrase. Un trou sanglant s’ouvrit au milieu de son front et un bruit de détonation se fit entendre. Il resta assis là, bouche bée, son œil unique écarquillé de surprise. Plus tard seulement, après un laps de temps d’une durée indéterminée, son corps bascula lentement sur le côté et son visage, toujours hanté par une expression d’incrédulité, disparut à leur vue dans l’humus spongieux du sol.
Il y eut d’autres déflagrations, des tirs en rafales d’armes automatiques.
— Déborah, couche-toi !
Ils se jetèrent sur le sol.
— Les militaires ? questionna-t-elle.
— Oui, sûrement.
— Décidément, on perd tous nos nouveaux copains, d’abord le garde-chasse puis celui-ci…
— Un copain, ce salopard ! Tu veux rire ? Un assassin, oui ! Qu’est-ce qui te fait croire qu’il n’allait pas nous tuer finalement.
