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« A la recherche du temps perdu » est une œuvre magistrale de Marcel Proust qui explore les thèmes de la mémoire, du temps et de la quête d'identité. Écrite dans un style riche et introspectif, l'œuvre se compose de sept volumes, dont le célèbre « Du côté de chez Swann ». À travers le récit de l Narrateur, Proust engage le lecteur dans un voyage psychologique où les souvenirs et les sensations, souvent réactivés par des moments de la vie quotidienne, s'entrelacent pour tisser une profonde réflexion sur l'existence humaine. Ce livre est souvent perçu comme une réponse au réalisme et au naturalisme littéraire de son époque, s'inscrivant dans le mouvement moderniste qui cherche à capter la complexité des émotions humaines. Marcel Proust, issu d'un milieu bourgeois et influencé par ses propres expériences de vie, notamment son enfance en Normandie, et sa lutte contre la maladie, utilise sa plume pour examiner les nuances des relations humaines et la fragilité du temps. Son propre parcours introspectif, à l'instar de son personnage principal, témoigne d'une quête personnelle d'authenticité et de sens. Proust, connu pour sa délicatesse et son attention aux détails, rédige une œuvre qui se nourrit de son milieu et de ses observation sur la société. Je recommande vivement « A la recherche du temps perdu » à quiconque désire plonger dans une réflexion profonde sur la condition humaine. Ce chef-d'œuvre ne se limite pas seulement à une simple lecture, mais invite également à une immersion dans les méandres de la pensée, stimulant une réflexion personnelle sur le passage du temps et les souvenirs qui jalonnent notre existence. À travers sa prose lyrique et ses analyses pénétrantes, Proust nous offre un trésor littéraire intemporel. Dans cette édition enrichie, nous avons soigneusement créé une valeur ajoutée pour votre expérience de lecture : - Une Introduction succincte situe l'attrait intemporel de l'œuvre et en expose les thèmes. - Le Synopsis présente l'intrigue centrale, en soulignant les développements clés sans révéler les rebondissements critiques. - Un Contexte historique détaillé vous plonge dans les événements et les influences de l'époque qui ont façonné l'écriture. - Une Biographie de l'auteur met en lumière les étapes marquantes de sa vie, éclairant les réflexions personnelles derrière le texte. - Une Analyse approfondie examine symboles, motifs et arcs des personnages afin de révéler les significations sous-jacentes. - Des questions de réflexion vous invitent à vous engager personnellement dans les messages de l'œuvre, en les reliant à la vie moderne. - Des Citations mémorables soigneusement sélectionnées soulignent des moments de pure virtuosité littéraire. - Des notes de bas de page interactives clarifient les références inhabituelles, les allusions historiques et les expressions archaïques pour une lecture plus aisée et mieux informée.
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Veröffentlichungsjahr: 2023
Quand la vie se défait en instants dispersés, une mémoire imprévisible les rapièce soudain, et dans ce geste naît la possibilité de se connaître, d’aimer, de saisir les lois secrètes des milieux que l’on traverse et, par l’écriture, de sauver quelque chose du temps perdu; ce basculement furtif, où un détail sensoriel dénoue des années muettes, ouvre une enquête intime et sociale dont la récompense est moins un récit qu’une forme de lucidité.
Lire À la recherche du temps perdu dans son édition intégrale, c’est entrer dans un monument où chaque salle éclaire la précédente et annonce la suivante. Marcel Proust y déploie l’itinéraire d’un narrateur qui, par le ressouvenir et l’observation, apprend à reconnaître la vérité cachée sous les habitudes. Plus qu’une chronique, ce cycle est une architecture: motifs récurrents, perspectives déplacées, reprises et variations composent une expérience de lecture continue. L’ensemble propose une conversion du regard, invitant à mesurer comment le temps, loin de s’écouler uniformément, se recompose selon les rythmes de la conscience et les lois de l’art.
L’œuvre est due à Marcel Proust (1871‑1922), écrivain français ayant composé ce vaste roman au tournant du XXe siècle. Publiée en sept volumes entre 1913 et 1927, elle s’étend de la fin de la Belle Époque aux premières décennies du siècle. Certains volumes paraissent après la mort de l’auteur, qui laisse des manuscrits abondants et révisés jusqu’à ses derniers mois. En 1919, l’un des tomes reçoit le Prix Goncourt, consacrant un projet déjà ambitieux et singulier. Ces repères suffisent à situer une entreprise qui embrasse la vie privée et la vie sociale, tout en réfléchissant à ce qui, dans l’art, résiste à l’usure du temps.
La prémisse centrale demeure simple et fertile: un narrateur cherche à comprendre son existence et à reconnaître sa vocation en parcourant, avec une attention croissante, les milieux où il évolue et les sentiments qui l’éprouvent. Le récit adopte la première personne, non pour confesser, mais pour déplier une intelligence des gestes, des mots et des décors. La mémoire involontaire y joue le rôle d’un ressort, révélant des liaisons inattendues entre instants éloignés. Sans dévoiler d’épisodes spécifiques, disons que l’enfance, l’amitié, l’amour, la mondanité et l’art y deviennent des laboratoires où se testent la perception et la vérité.
Si ce livre a statut de classique, c’est d’abord qu’il atteint une justesse inépuisable en faisant du temps un personnage majeur. Proust invente une manière de raconter qui tient à la fois de l’analyse, de la peinture et de la musique. L’ampleur des périodes, l’attention aux transitions, l’exploration de causes minuscules aux effets décisifs renouvellent la narration. Les scènes sociales s’allient à une méditation sur la création artistique, portée par une exigence de nuance. À chaque relecture, le texte propose des rapports nouveaux, confirmant ce pouvoir propre aux classiques: reconfigurer l’expérience du lecteur sans recourir à l’effet spectaculaire.
Son impact littéraire se mesure à l’extension de son influence et à la précision de ses outils. Le roman moderniste trouve ici un laboratoire d’intériorité et de construction rythmique du récit. Des critiques et écrivains majeurs se sont confrontés à cette œuvre, y voyant un modèle d’analyse du temps et de la conscience; on peut rappeler, parmi d’autres signes, l’essai que Samuel Beckett consacra à Proust. De nombreux romanciers, du XXe siècle à aujourd’hui, héritent de sa manière de faire naître l’événement d’une infime modification du regard. La critique, elle, y puise un vocabulaire et une méthode.
Ses thèmes ne s’émoussent pas: la mémoire, l’identité, le désir, la jalousie, l’ambition, la hiérarchie sociale, la fragilité de la perception, la nécessité de l’art. Proust observe les codes d’un monde où l’on se fait et se défait par le langage et les usages. Il montre comment les images que nous avons des autres – et de nous-mêmes – se composent, se trompent, se corrigent. Le livre met en scène la fatigue des habitudes et la surprise des instants rares. Il rappelle que le temps humain n’est pas un calendrier, mais un tissu de durées intérieures, susceptible d’être relu et transfiguré.
La singularité de l’écriture proustienne tient à une phrase qui pense en même temps qu’elle décrit. L’ampleur de la syntaxe, loin d’être un luxe, est un instrument de précision: elle rapproche des faits dispersés, superpose les plans, recueille le détail juste. Les métaphores suivent des lignes mélodiques: un motif revient, se nuance, s’éclaire d’un sens neuf. La perspective se déplace subtilement, comme dans un tableau où la lumière change. Cette composition exigeante réclame du lecteur une attention active, mais elle lui offre en retour le sentiment rare d’entendre sa propre expérience se formuler.
Le contexte de publication éclaire la réception. Le premier volume paraît en 1913 et l’accueil, d’abord partagé, s’amplifie au fil des années. L’attribution du Prix Goncourt en 1919 contribue à la notoriété du cycle et élargit son public. Après la disparition de Proust en 1922, plusieurs volumes sont publiés à partir de manuscrits que l’auteur avait laissés en état avancé, prolongeant l’architecture voulue. La Recherche s’impose alors comme une œuvre de référence pour la critique et l’enseignement, sans cesser d’être un espace de découverte pour les lecteurs, qui y trouvent des cartes sensibles du monde social et de la vie intérieure.
L’édition intégrale permet de ressentir la continuité d’une forme qui avance par récurrences et retours. Des lieux, des noms, des gestes, d’abord secondaires, gagnent une densité nouvelle lorsqu’ils réapparaissent. L’ensemble compose un itinéraire de l’enfance à la maturité de l’esprit, où la vocation littéraire se précise à mesure que la mémoire se structure. Lire ainsi, d’un seul tenant, rend sensibles les infimes déplacements qui, cumulés, changent tout. L’expérience devient celle d’un vaste poème romanesque, dont chaque partie est nécessaire à la reconnaissance de la forme entière.
Ce cycle n’offre pas seulement un divertissement, mais une méthode de vigilance dans un monde où le flux des informations menace la nuance. Il apprend à prêter attention à ce qui, dans l’ordinaire, recèle un pouvoir de révélation. Les dynamiques sociales, la circulation du prestige, les malentendus du désir trouvent des équivalents actuels, des salons d’hier aux réseaux d’aujourd’hui. La Recherche parle à notre époque pressée en proposant une autre temporalité: la lenteur active, capable de transfigurer la mémoire et d’affermir le jugement. Elle rappelle que l’art n’est pas une fuite, mais un outil de connaissance.
Au seuil de cette édition intégrale, on entre donc dans une œuvre qui a façonné la modernité et continue d’aiguiser notre sens du réel. Sa portée tient à l’alliance d’une enquête sur le temps et d’une exploration minutieuse des vies et des milieux. Parce qu’elle montre comment l’attention, la patience et la mémoire composent une liberté, elle demeure d’une actualité vive. À la recherche du temps perdu ne promet pas l’évasion, mais la découverte de ce qui, en nous, attend d’être éclairé. Il suffit d’ouvrir le livre pour commencer ce voyage de lucidité.
À la recherche du temps perdu, roman en sept volumes publié entre 1913 et 1927, suit un narrateur qui cherche à comprendre comment le temps vécu peut devenir matière d’art. Dès les premières pages, ses nuits d’insomnie d’enfant à Combray, l’attente d’un baiser maternel et l’acuité de ses sensations installent le motif central de la mémoire. La prose explore comment impressions, odeurs et gestes persistants relient présent et passé. Dans ce cadre, se dessine une enquête intérieure qui n’est ni linéaire ni anecdotique, mais attentive aux réseaux de souvenirs et aux lois de la vie mondaine, de l’amour et de la création.
Le séjour à Combray structure l’enfance: famille bourgeoise, grands-parents, domestiques, voisinages, et les visites d’un ami, Swann. Deux itinéraires campagnards, vers Méséglise et vers Guermantes, ordonnent les rêveries du narrateur et éveillent son sens des correspondances entre lieux, noms et désirs. L’église, les lectures, la maladie et le retrait forment une sensibilité à la fois fragile et obstinée, qui cherche des signes. Ce monde provincial, minutieusement observé, devient un laboratoire de perception: les rites, les politesses, les malentendus et les hiérarchies s’y donnent à voir avec une précision qui annonce l’attention future portée aux milieux parisiens et à leurs métamorphoses.
Un récit enchâssé, consacré à Swann, retrace une passion amoureuse devenue obsession. L’ascendant d’une femme, l’emprise de la jalousie, la puissance des associations musicales et la pression des codes mondains s’y combinent pour montrer comment le sentiment se fabrique et se déforme. En miroir, à Paris, l’enfance du narrateur se prolonge par une première inclination pour Gilberte, fille de Swann, nourrie de rendez-vous incertains et de malentendus. La chronique souligne l’écart entre imaginaire et réalité, entre goût esthétique et jugement social. Elle affine aussi l’intuition que l’amour, loin d’être transparent, obéit à des lois secrètes, souvent indifférentes à la vérité.
À l’adolescence, un séjour balnéaire à Balbec déplace le regard. Le spectacle de la mer, la maladie et la présence de la grand-mère enveloppent la découverte de l’indépendance. Le narrateur se lie à un groupe de jeunes filles, dont Albertine, et éprouve les élans et les déceptions du désir. La rencontre d’artistes, écrivain et peintre admirés, dessine un horizon de vocation où l’on apprend que l’art n’est pas simple copie du réel, mais transfiguration patiente. La mémoire involontaire intervient par fulgurances, révélant que des sensations anciennes peuvent ressurgir et donner cohérence à l’expérience, sans que leur origine soit toujours maîtrisée.
Revenu à Paris, le narrateur s’initie au « monde » et au prestige du nom des Guermantes. Les salons aristocratiques et bourgeois sont observés comme des théâtres de rôles, d’esprit et de cruautés polies. L’amitié avec Saint-Loup, officier généreux, ouvre des passages entre milieux et valeurs. L’Affaire Dreyfus, enjeu majeur de l’époque, fracture les cercles, recompose les alliances et mesure la distance entre convictions affichées et calculs. Le narrateur, partagé entre fascination et lucidité, perfectionne son art d’écouter et de voir, tout en éprouvant l’écart entre la célébrité et l’œuvre, entre la conversation brillante et la profondeur créatrice recherchée.
Au cœur des volumes centraux, la figure du baron de Charlus et le parcours d’un musicien, Morel, exposent la diversité des désirs et l’hypocrisie sociale qui les entoure. La peinture de l’homosexualité apparaît à la fois comme dévoilement d’un monde clandestin et miroir des mécanismes généraux de la société: exhibition, secret, pouvoir et chute. La satire des salons se durcit, la logique des rivalités s’intensifie, et le narrateur, témoin à la fois impliqué et distant, observe comment l’assignation sociale façonne les destins. Ces épisodes affûtent sa compréhension des liens entre identité intime, masque social et violence latente des convenances.
Dans sa relation avec Albertine, le narrateur confronte la jalousie, la surveillance et l’oscillation entre désir de possession et peur de perdre. La vie domestique se fait laboratoire moral où la parole, le silence et l’interprétation produisent des vérités concurrentes. Les voyages, un second séjour à Balbec et des enquêtes maladroites nourrissent l’incertitude. L’amour se révèle moins par la transparence des faits que par le travail de l’imagination, aiguillonnée par le doute. Cette expérience éprouvante, loin d’être anecdotique, met à nu la dynamique générale de l’ouvrage: connaître suppose d’accepter le temps, l’incomplétude et l’opacité des êtres.
Les années passent, marquées par des pertes, la guerre et des transformations sociales sensibles jusque dans les salons. Les figures autrefois admirées vieillissent, déclinent, ou changent de statut, tandis que le narrateur perçoit la plasticité du souvenir et l’usure des reputations. Une série d’expériences de mémoire involontaire fait affleurer un principe d’unification: ce qui semblait dispersé peut se relier par des résonances souterraines. La découverte n’est pas une morale abstraite, mais une méthode de perception et de composition. Le temps, en altérant tout, rend possible une autre forme de vérité, non chronologique, où les instants se répondent et s’organisent.
À la recherche du temps perdu déploie ainsi une enquête sur le temps, la mémoire, le désir, le snobisme et l’art, nourrie par une observation serrée des individus et des milieux. Son importance durable tient à l’invention d’une forme romanesque capable d’épouser les sinuosités de la conscience et de convertir la vie en matériau esthétique. Sans livrer de morale univoque, l’œuvre montre comment la lucidité et la patience peuvent transformer l’expérience, et comment la littérature offre une manière de sauver quelque chose du temps qui fuit. Ce geste esthétique, à la fois intime et ambitieux, fonde sa résonance moderne.
À la recherche du temps perdu se déploie entre la fin du XIXe siècle et l’après-Première Guerre mondiale, principalement en France. Le cadre institutionnel est celui de la Troisième République, régime parlementaire né en 1870-1875, dont la stabilité apparente masque des crises politiques régulières. Paris domine l’imaginaire social, mais la province et le littoral normand y jouent des rôles essentiels. L’Église catholique conserve une forte présence rituelle malgré l’avancée de la laïcité. La noblesse du faubourg Saint‑Germain, la grande bourgeoisie d’affaires, la presse, les cercles, les salons et les grands hôtels organisent la sociabilité. Le roman interroge ces structures en montrant leurs codes, leurs hiérarchies et leurs métamorphoses.
Paris, remodelée au XIXe siècle par l’urbanisme haussmannien, fournit un théâtre social où chaque quartier signale un monde. Les beaux quartiers de la rive droite, les hôtels particuliers du faubourg Saint‑Germain, les grands boulevards, les théâtres et l’Opéra configurent des itinéraires codés. Les clubs masculins et les salons féminins règlent l’accès au prestige. Proust fait voir comment l’architecture, le protocole, l’éclairage, la distribution des pièces et la scénographie des réceptions fabriquent la notoriété. La ville impose des seuils: antichambres et portails filtrent, escaliers et loges exposent, couloirs chuchotent. À travers cette topographie, le roman dévoile les mécanismes d’inclusion, de réputation et d’illusion.
La Troisième République avance, entre les années 1880 et 1905, un programme laïque qui culmine avec la loi de séparation des Églises et de l’État (1905). Cette sécularisation s’accompagne de conflits scolaires, de débats sur les congrégations et de recompositions politiques. Dans le roman, les rites catholiques — messes, processions, funérailles — demeurent des repères esthétiques, affectifs et communautaires, même chez des personnages éloignés de l’orthodoxie. Proust montre ainsi comment le religieux persiste comme langage social et artistique, tandis que la sphère publique s’émancipe institutionnellement. Le contraste entre croyances privées, usages mondains et législation laïque nourrit une observation subtile des compromis sociaux.
L’Affaire Dreyfus, ouverte en 1894 et close juridiquement en 1906, polarise la France autour de la justice, de l’armée et de l’antisémitisme. La presse de masse, les pétitions d’intellectuels et les salons deviennent des arènes de persuasion. Proust, dreyfusard, participe à ce moment civique et fait de la querelle un révélateur des liens entre honorabilité, caste, vérité et réputation. Dans l’œuvre, les prises de position traversent familles et cercles, révélant la fragilité des solidarités mondaines. L’Affaire n’est pas seulement un arrière-plan: elle déplace l’échelle des valeurs, expose les préjugés, et inscrit dans la mémoire collective une expérience durable de suspicion et de révision.
L’antisémitisme, diffus à la fin du XIXe siècle et attisé par des publications comme La France juive (1886) d’Édouard Drumont, s’entrelace aux codes du prestige social. La présence de familles juives intégrées, actives dans la finance, la culture ou la médecine, nourrit à la fois assimilation, curiosité et hostilité. Proust, dont la mère est issue d’une famille juive, observe les nuances de l’inclusion et de l’exclusion, la rhétorique des origines et le jeu des stéréotypes. Le roman met en évidence comment la distinction sociale s’adosse parfois au préjugé, et comment les sentiments personnels peuvent devenir lisibles à travers les fractures idéologiques de l’époque.
La noblesse française, privée de pouvoir politique direct depuis le XIXe siècle, conserve un magistère symbolique, centré sur les titres, les alliances et la mémoire. À la Belle Époque, elle s’agrège à la grande bourgeoisie par des mariages et des échanges de capital économique et social. Proust détaille ce mouvement: rites de présentation, stratégies d’accès, minutie des patronymes et des généalogies. Les salons, instruments d’ascension et de défense, codifient la conversation et réorganisent l’élite. Le roman scrute les fissures d’un monde qui se croit immobile, alors qu’il consent, souvent à son insu, à l’emprise de l’argent, de la publicité et de la célébrité moderne.
Le climat culturel de la Belle Époque, nourri par les expositions, les revues et la critique, valorise l’art total: peinture, musique, théâtre et danse fédèrent les sociabilités. L’attrait pour Wagner et l’esthétique du symbole structure des goûts qui traversent classes et nations. En France, l’opéra, les concerts et les salons musicaux deviennent des scènes d’initiation et de tri social. Le roman, avec ses artistes fictifs et ses amateurs, interroge la formation du jugement: la célébrité d’un interprète, l’engouement passager, l’aveuglement snob. Proust y montre comment la valeur esthétique s’éprouve dans le temps, à rebours des instantanés mondains.
Les transformations technologiques modèlent la vie quotidienne. Le chemin de fer démocratise le tourisme littoral et les séjours en grand hôtel; l’électricité, l’ascenseur et la plomberie moderne redéfinissent le confort urbain; le téléphone introduit une présence vocale à distance; l’automobile modifie la perception du paysage et des distances au début du XXe siècle. Proust inscrit ces nouveautés dans des scènes où la sensation est médiatisée par la technique: la voix au bout du fil, la lanterne magique de l’enfance, le faste électrique des réceptions. Le progrès devient une expérience esthétique et psychologique, parfois euphorisante, parfois déstabilisante.
L’essor de la presse de masse, favorisé notamment par la loi sur la liberté de la presse (1881), restructure l’espace public. Grands quotidiens, chroniques mondaines, feuilletons et comptes rendus artistiques façonnent réputations et carrières. Proust collabore à la presse avant le roman et observe ces circuits de visibilité. Dans l’œuvre, nouvelles, rumeurs et articles circulent entre salons, cafés et antichambres, conférant à la notoriété une temporalité brève, sujette à renversement. L’imprimé et la conversation s’alimentent mutuellement, révélant une modernité où l’opinion se fabrique vite, se transforme, et laisse néanmoins des traces durables.
La médecine et les sciences humaines de la fin du XIXe siècle diffusent de nouveaux langages sur le corps et la psyché. La pathologie nerveuse, la psychologie expérimentale et les études sur la sexualité prétendent classifier comportements et tempéraments. En France, l’homosexualité n’est pas pénalisée en tant que telle depuis la Révolution, mais demeure socialement stigmatisée et sujette à la surveillance des mœurs. Proust saisit l’ambivalence entre clandestinité et visibilité, entre autocensure et exhibition, sans réduire les individus à des catégories cliniques. Le roman observe également la gestion sociale de la maladie et de la douleur, soulignant la fragilité des corps dans un monde obsédé par l’apparence.
Le tournant du siècle est marqué par des débats philosophiques sur la mémoire et la durée, auxquels contribuent les travaux d’Henri Bergson (années 1890‑1900). Ces controverses irriguent la vie intellectuelle et pénètrent le public cultivé. Proust, tout en menant sa propre enquête littéraire, situe la vérité des êtres dans une temporalité subjective, traversée par le souvenir involontaire. Des objets, des lieux et des sensations réactivent des strates oubliées, contre la mémoire volontaire et les archives sociales. Le roman propose ainsi une réponse esthétique à un questionnement philosophique de son temps: comment se forme, se perd et se retrouve l’expérience vécue.
La Première Guerre mondiale (1914‑1918) bouleverse l’ordre social et psychique. Mobilisation générale, deuils massifs, économie de guerre, pénuries et bombardements aériens affectent Paris et les provinces. Des raids touchent la capitale à partir de 1915, imposant mesures de protection et nouvelles habitudes nocturnes. Dans les derniers volumes, l’œuvre fait sentir la guerre à travers ses effets sur les relations, les carrières et les hiérarchies, sans en faire un récit de front. La suspension des mondanités, l’incertitude des nouvelles et l’usure du temps transforment la perception de la valeur individuelle et des réputations collectives.
La mémoire de la défaite de 1870‑1871 et la question d’Alsace‑Lorraine alimentent, jusqu’à 1914, un patriotisme parfois anxieux. L’admiration artistique pour l’Allemagne — notamment pour sa musique — coexiste avec une méfiance politique, créant des dissonances dans les jugements. L’armée, institution centrale de la Troisième République, incarne à la fois prestige, discipline et scandale potentiel, comme l’a montré l’Affaire Dreyfus. Proust enregistre ces tensions: on y voit des goûts culturels pris dans des polémiques nationales, et des loyautés personnelles traversées par l’histoire. La mondanité, qui semblait autonome, se révèle tributaire des secousses géopolitiques.
Le rôle social des femmes, bien que dépourvues de droits politiques jusqu’en 1944, est considérable dans les dispositifs d’influence. Les salonnières organisent réseaux, carrières et réputations. Sur le plan juridique, des avancées existent — par exemple, la loi de 1907 permettant aux femmes mariées de disposer librement de leur salaire —, mais l’autorité maritale demeure forte sous le Code civil. Le roman montre des hôtesses et des artistes négociant prestige et contraintes, et éclaire l’économie du goût comme champ d’initiative féminine. Les sociabilités mixtes y apparaissent comme un espace où s’éprouvent modernité, tradition et stratégies de respectabilité.
Les structures économiques de la Belle Époque favorisent les fortunes de rentiers, les spéculations boursières et l’essor d’un secteur tertiaire de services: domestiques, concierges, employés d’hôtels et de magasins. La grande distribution et le luxe coexistent, révélant une société attentive aux signes matériels de distinction. Le roman insiste sur l’infrastructure humaine de la mondanité — personnel de maison, serveurs, cochers puis chauffeurs — et sur le coût temporel des rites sociaux. Le mouvement des populations, notamment le flux de provinciaux vers Paris, compose un paysage où accent, vêtement et manière de servir deviennent des indices de trajectoires sociales.
Les voyages littoraux prennent leur essor grâce au rail et aux grands hôtels édifiés à la fin du XIXe siècle. Le littoral normand, avec ses casinos, ses promenades et ses régimes saisonniers, forme un laboratoire de la modernité des loisirs. Proust situe des épisodes maritimes dans un décor inspiré de ces stations, où la mer, la météo et l’architecture hôtelière modèlent la perception de soi et d’autrui. On y observe la mixité relative des classes, réordonnée par le protocole balnéaire: salles à manger, digues, théâtres, cabines. Le miroir de l’eau devient celui d’une société qui apprend à se voir autrement.
Le champ littéraire français traverse, de 1890 à 1920, une mutation: du symbolisme fin‑de‑siècle à la modernité romanesque, les revues et maisons d’édition redistribuent la légitimité. La Nouvelle Revue Française, fondée en 1909, occupe une place centrale. Proust essuie d’abord des refus, puis publie Du côté de chez Swann en 1913 chez Grasset, à ses frais. La suite paraît chez Gallimard à partir de 1919; À l’ombre des jeunes filles en fleurs reçoit le prix Goncourt en 1919, au milieu de controverses d’après‑guerre. Des volumes paraissent jusqu’en 1922 du vivant de Proust, puis posthumément jusqu’en 1927, scellant une réception d’abord hésitante, bientôt décisive pour le roman européen. Enfin, À la recherche du temps perdu agit comme miroir critique de son époque en révélant la logique intime des événements collectifs. Les institutions — Église, armée, presse, salons — y apparaissent à la fois comme amphithéâtres et décors d’une formation du regard. Les innovations techniques, les guerres et les scandales se déposent dans la mémoire, qui réorganise la chronologie officielle selon ses propres lois. L’œuvre ne se contente pas de refléter la Belle Époque et la guerre; elle en propose une radiographie, montrant comment, dans l’histoire, la vérité d’une vie s’éprouve au rythme du temps.
Marcel Proust (1871-1922) est l’un des grands romanciers français du tournant du XXe siècle, dont l’œuvre majeure, À la recherche du temps perdu, a profondément marqué la modernité. Issu de la Belle Époque et témoin de la Première Guerre mondiale, il a exploré la mémoire, le temps, la société et l’art avec une ampleur inédite. Son écriture, à la fois analytique et musicale, a renouvelé la forme romanesque par l’entrelacement de la réflexion, de l’observation sociale et du récit intérieur. Traduit et commenté dans le monde entier, Proust demeure une référence centrale pour comprendre les évolutions du roman et de la critique.
Élevé dans un milieu cultivé, Proust reçoit une solide formation à Paris, notamment au lycée Condorcet, où il se lie à des camarades lettrés et découvre la vie des salons. Sujet à l’asthme dès l’adolescence, il organise sa vie autour de la lecture et de l’écriture. Il suit des études de droit et de lettres, tout en publiant des chroniques dans la presse et en observant avec acuité les rites de la société mondaine. La fréquentation des musées, des concerts et des cercles littéraires façonne son regard, nourri par des lectures exigeantes. Il se déclare tôt dreyfusard et signe des pétitions en faveur de la révision du procès.
Dès les années 1890, Proust publie des nouvelles et textes mondains rassemblés dans Les Plaisirs et les Jours (1896). Son intérêt pour l’art et l’analyse critique le conduit à traduire John Ruskin, notamment La Bible d’Amiens (1904) et Sésame et les Lys (1906), entreprise qui affine sa réflexion sur l’architecture, la lecture et la perception. Il s’essaie aussi au pastiche et à la critique, pratique attestée par Pastiches et mélanges (1919). Parallèlement, il travaille à des projets narratifs abandonnés, comme Jean Santeuil et des essais contre Sainte-Beuve, publiés après sa mort, qui annoncent certains axes de sa future Recherche.
À partir de la fin des années 1900, Proust conçoit un vaste roman introspectif qui deviendra À la recherche du temps perdu. Il y élabore une poétique de la mémoire involontaire, où sensations et souvenirs reconfigurent la vie intérieure, et construit une exploration de la société française sur plusieurs décennies. Le récit adopte la première personne, tout en tressant des analyses de l’amour, de la jalousie, de l’art et du snobisme. L’œuvre, polyphonique et réflexive, s’attache à montrer comment l’expérience esthétique permet de saisir la vérité du temps et de transformer les matériaux de l’existence en forme.
La publication rencontre d’abord des obstacles éditoriaux. Du côté de chez Swann paraît en 1913 chez Grasset, à compte d’auteur, avant que la Nouvelle Revue française ne prenne le relais pour la suite. Pendant la guerre, Proust remanie profondément le cycle. L’après-guerre confirme son importance : À l’ombre des jeunes filles en fleurs obtient le prix Goncourt en 1919, tandis que Le Côté de Guermantes (1920-1921) et Sodome et Gomorrhe (1921-1922) étendent l’envergure sociale et psychologique de l’ensemble. La critique se partage entre réserves devant la longueur et admiration pour la précision, la musicalité de la phrase et la pénétration analytique.
Ses dernières années sont consacrées à une révision incessante de la Recherche. Vivant en retrait, Proust travaille la nuit, multiplie ajouts et corrections d’épreuves, et aménage une chambre capitonnée de liège pour se protéger du bruit. Sa santé fragile se dégrade, mais l’ambition architecturale de l’ensemble s’affermit. Il s’éteint en 1922, alors que plusieurs volumes restent à paraître. La Prisonnière (1923), Albertine disparue (également publiée sous le titre La Fugitive, 1925) et Le Temps retrouvé (1927) sortent à titre posthume, à partir de ses dactylogrammes et placards annotés, conformément à la progression qu’il avait fixée.
L’héritage proustien est considérable. Son roman a redéfini la temporalité narrative, inspirant des écrivains, critiques et philosophes du monde entier, et offrant un modèle pour penser l’identité, la mémoire et la perception. Sa manière d’intégrer observation sociale, analyse psychologique et méditation esthétique a enrichi le roman moderne et laissé une empreinte durable sur la prose française. La Recherche continue d’alimenter traductions, éditions savantes et travaux universitaires, ainsi que des lectures publiques, adaptations et dialogues interartistiques. L’œuvre demeure un laboratoire de la conscience et de la forme, dont la pertinence se confirme auprès de chaque nouvelle génération de lecteurs.
(1908-1922) Marcel Proust
(1913) Marcel Proust
A la recherche du temps perdu (tome I de l’édition originale)
A Monsieur Gaston Calmette[1] Comme un témoignage de profonde et affectueuse reconnaissance.
Marcel Proust.
Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le temps de me dire: «Je m’endors.» Et, une demi-heure après, la pensée qu’il était temps de chercher le sommeil m’éveillait; je voulais poser le volume que je croyais avoir encore dans les mains et souffler ma lumière; je n’avais pas cessé en dormant de faire des réflexions sur ce que je venais de lire, mais ces réflexions avaient pris un tour un peu particulier; il me semblait que j’étais moi-même ce dont parlait l’ouvrage: une église, un quatuor, la rivalité de François Ier et de Charles-Quint[2]. Cette croyance survivait pendant quelques secondes à mon réveil; elle ne choquait pas ma raison, mais pesait comme des écailles sur mes yeux et les empêchait de se rendre compte que le bougeoir n’était pas allumé. Puis elle commençait à me devenir inintelligible, comme après la métempsycose[3] les pensées d’une existence antérieure; le sujet du livre se détachait de moi, j’étais libre de m’y appliquer ou non; aussitôt je recouvrais la vue et j’étais bien étonné de trouver autour de moi une obscurité, douce et reposante pour mes yeux, mais peut-être plus encore pour mon esprit, à qui elle apparaissait comme une chose sans cause, incompréhensible, comme une chose vraiment obscure. Je me demandais quelle heure il pouvait être; j’entendais le sifflement des trains qui, plus ou moins éloigné, comme le chant d’un oiseau dans une forêt, relevant les distances, me décrivait l’étendue de la campagne déserte où le voyageur se hâte vers la station prochaine; et le petit chemin qu’il suit va être gravé dans son souvenir par l’excitation qu’il doit à des lieux nouveaux, à des actes inaccoutumés, à la causerie récente et aux adieux sous la lampe étrangère qui le suivent encore dans le silence de la nuit, à la douceur prochaine du retour.
J’appuyais tendrement mes joues contre les belles joues de l’oreiller qui, pleines et fraîches, sont comme les joues de notre enfance. Je frottais une allumette pour regarder ma montre. Bientôt minuit. C’est l’instant où le malade qui a été obligé de partir en voyage et a dû coucher dans un hôtel inconnu, réveillé par une crise, se réjouit en apercevant sous la porte une raie de jour. Quel bonheur! c’est déjà le matin! Dans un moment les domestiques seront levés, il pourra sonner, on viendra lui porter secours. L’espérance d’être soulagé lui donne du courage pour souffrir. Justement il a cru entendre des pas; les pas se rapprochent, puis s’éloignent. Et la raie de jour qui était sous sa porte a disparu. C’est minuit; on vient d’éteindre le gaz; le dernier domestique est parti et il faudra rester toute la nuit à souffrir sans remède.
Je me rendormais, et parfois je n’avais plus que de courts réveils d’un instant, le temps d’entendre les craquements organiques des boiseries, d’ouvrir les yeux pour fixer le kaléidoscope de l’obscurité, de goûter grâce à une lueur momentanée de conscience le sommeil où étaient plongés les meubles, la chambre, le tout dont je n’étais qu’une petite partie et à l’insensibilité duquel je retournais vite m’unir. Ou bien en dormant j’avais rejoint sans effort un âge à jamais révolu de ma vie primitive, retrouvé telle de mes terreurs enfantines comme celle que mon grand-oncle me tirât par mes boucles et qu’avait dissipée le jour — date pour moi d’une ère nouvelle — où on les avait coupées. J’avais oublié cet événement pendant mon sommeil, j’en retrouvais le souvenir aussitôt que j’avais réussi à m’éveiller pour échapper aux mains de mon grand-oncle, mais par mesure de précaution j’entourais complètement ma tête de mon oreiller avant de retourner dans le monde des rêves.
Quelquefois, comme Ève naquit d’une côte d’Adam, une femme naissait pendant mon sommeil d’une fausse position de ma cuisse. Formée du plaisir que j’étais sur le point de goûter, je m’imaginais que c’était elle qui me l’offrait. Mon corps qui sentait dans le sien ma propre chaleur voulait s’y rejoindre, je m’éveillais. Le reste des humains m’apparaissait comme bien lointain auprès de cette femme que j’avais quittée, il y avait quelques moments à peine; ma joue était chaude encore de son baiser, mon corps courbaturé par le poids de sa taille. Si, comme il arrivait quelquefois, elle avait les traits d’une femme que j’avais connue dans la vie, j’allais me donner tout à ce but: la retrouver, comme ceux qui partent en voyage pour voir de leurs yeux une cité désirée et s’imaginent qu’on peut goûter dans une réalité le charme du songe. Peu à peu son souvenir s’évanouissait, j’avais oublié la fille de mon rêve.
Un homme qui dort tient en cercle autour de lui le fil des heures, l’ordre des années et des mondes. Il les consulte d’instinct en s’éveillant, et y lit en une seconde le point de la terre qu’il occupe, le temps qui s’est écoulé jusqu’à son réveil; mais leurs rangs peuvent se mêler, se rompre. Que vers le matin, après quelque insomnie, le sommeil le prenne en train de lire, dans une posture trop différente de celle où il dort habituellement, il suffit de son bras soulevé pour arrêter et faire reculer le soleil, et à la première minute de son réveil, il ne saura plus l’heure, il estimera qu’il vient à peine de se coucher. Que s’il s’assoupit dans une position encore plus déplacée et divergente, par exemple après dîner assis dans un fauteuil, alors le bouleversement sera complet dans les mondes désorbités, le fauteuil magique le fera voyager à toute vitesse dans le temps et dans l’espace, et au moment d’ouvrir les paupières, il se croira couché quelques mois plus tôt dans une autre contrée. Mais il suffisait que, dans mon lit même, mon sommeil fût profond et détendît entièrement mon esprit; alors celui-ci lâchait le plan du lieu où je m’étais endormi, et quand je m’éveillais au milieu de la nuit, comme j’ignorais où je me trouvais, je ne savais même pas au premier instant qui j’étais; j’avais seulement dans sa simplicité première le sentiment de l’existence comme il peut frémir au fond d’un animal; j’étais plus dénué que l’homme des cavernes; mais alors le souvenir — non encore du lieu où j’étais, mais de quelques-uns de ceux que j’avais habités et où j’aurais pu être — venait à moi comme un secours d’en haut pour me tirer du néant d’où je n’aurais pu sortir tout seul; je passais en une seconde pardessus des siècles de civilisation, et l’image confusément entrevue de lampes à pétrole, puis de chemises à col rabattu, recomposaient peu à peu les traits originaux de mon moi.
Peut-être l’immobilité des choses autour de nous leur estelle imposée par notre certitude que ce sont elles et non pas d’autres, par l’immobilité de notre pensée en face d’elles. Toujours est-il que, quand je me réveillais ainsi, mon esprit s’agitant pour chercher, sans y réussir, à savoir où j’étais, tout tournait autour de moi dans l’obscurité, les choses, les pays, les années. Mon corps, trop engourdi pour remuer, cherchait, d’après la forme de sa fatigue, à repérer la position de ses membres pour en induire la direction du mur, la place des meubles, pour reconstruire et pour nommer la demeure où il se trouvait. Sa mémoire, la mémoire de ses côtes, de ses genoux, de ses épaules, lui présentait successivement plusieurs des chambres où il avait dormi, tandis qu’autour de lui les murs invisibles, changeant de place selon la forme de la pièce imaginée, tourbillonnaient dans les ténèbres. Et avant même que ma pensée, qui hésitait au seuil des temps et des formes, eût identifié le logis en rapprochant les circonstances, lui, — mon corps, — se rappelait pour chacun le genre du lit, la place des portes, la prise de jour des fenêtres, l’existence d’un couloir, avec la pensée que j’avais en m’y endormant et que je retrouvais au réveil. Mon côté ankylosé, cherchant à deviner son orientation, s’imaginait, par exemple, allongé face au mur dans un grand lit à baldaquin, et aussitôt je me disais: «Tiens, j’ai fini par m’endormir quoique maman ne soit pas venue me dire bonsoir», j’étais à la campagne chez mon grand-père, mort depuis bien des années; et mon corps, le côté sur lequel je reposais, gardiens fidèles d’un passé que mon esprit n’aurait jamais dû oublier, me rappelaient la flamme de la veilleuse de verre de Bohême, en forme d’urne, suspendue au plafond par des chaînettes, la cheminée en marbre de Sienne, dans ma chambre à coucher de Combray, chez mes grands-parents, en des jours lointains qu’en ce moment je me figurais actuels sans me les représenter exactement, et que je reverrais mieux tout à l’heure quand je serais tout à fait éveillé.
Puis renaissait le souvenir d’une nouvelle attitude; le mur filait dans une autre direction: j’étais dans ma chambre chez Mme de Saint-Loup, à la campagne. Mon Dieu! Il est au moins dix heures, on doit avoir fini de dîner! J’aurai trop prolongé la sieste que je fais tous les soirs en rentrant de ma promenade avec Mme de Saint-Loup, avant d’endosser mon habit. Car bien des années ont passé depuis Combray, où, dans nos retours les plus tardifs, c’étaient les reflets rouges du couchant que je voyais sur le vitrage de ma fenêtre. C’est un autre genre de vie qu’on mène à Tansonville, chez Mme de Saint-Loup, un autre genre de plaisir que je trouve à ne sortir qu’à la nuit, à suivre au clair de lune ces chemins où je jouais jadis au soleil; et la chambre où je me serai endormi au lieu de m’habiller pour le dîner, de loin je l’aperçois, quand nous rentrons, traversée par les feux de la lampe, seul phare dans la nuit.
Ces évocations tournoyantes et confuses ne duraient jamais que quelques secondes; souvent ma brève incertitude du lieu où je me trouvais ne distinguait pas mieux les unes des autres les diverses suppositions dont elle était faite, que nous n’isolons, en voyant un cheval courir, les positions successives que nous montre le kinétoscope. Mais j’avais revu tantôt l’une, tantôt l’autre, des chambres que j’avais habitées dans ma vie, et je finissais par me les rappeler toutes dans les longues rêveries qui suivaient mon réveil; chambres d’hiver où quand on est couché, on se blottit la tête dans un nid qu’on se tresse avec les choses les plus disparates: un coin de l’oreiller, le haut des couvertures, un bout de châle, le bord du lit, et un numéro des Débats roses, qu’on finit par cimenter ensemble selon la technique des oiseaux en s’y appuyant indéfiniment; où, par un temps glacial, le plaisir qu’on goûte est de se sentir séparé du dehors (comme l’hirondelle de mer qui a son nid au fond d’un souterrain dans la chaleur de la terre), et où, le feu étant entretenu toute la nuit dans la cheminée, on dort dans un grand manteau d’air chaud et fumeux, traversé des lueurs des tisons qui se rallument, sorte d’impalpable alcôve, de chaude caverne creusée au sein de la chambre même, zone ardente et mobile en ses contours thermiques, aérée de souffles qui nous rafraîchissent la figure et viennent des angles, des parties voisines de la fenêtre ou éloignées du foyer, et qui se sont refroidies; — chambres d’été où l’on aime être uni à la nuit tiède, où le clair de lune appuyé aux volets entr’ouverts jette jusqu’au pied du lit son échelle enchantée, où on dort presque en plein air, comme la mésange balancée par la brise à la pointe d’un rayon; — parfois la chambre Louis XVI, si gaie que même le premier soir je n’y avais pas été trop malheureux, et où les colonnettes qui soutenaient légèrement le plafond s’écartaient avec tant de grâce pour montrer et réserver la place du lit; parfois au contraire celle, petite et si élevée de plafond, creusée en forme de pyramide dans la hauteur de deux étages et partiellement revêtue d’acajou, où, dès la première seconde, j’avais été intoxiqué moralement par l’odeur inconnue du vétiver, convaincu de l’hostilité des rideaux violets et de l’insolente indifférence de la pendule qui jacassait tout haut comme si je n’eusse pas été là; — où une étrange et impitoyable glace à pieds quadrangulaires barrant obliquement un des angles de la pièce se creusait à vif dans la douce plénitude de mon champ visuel accoutumé un emplacement qui n’y était pas prévu; — où ma pensée, s’efforçant pendant des heures de se disloquer, de s’étirer en hauteur pour prendre exactement la forme de la chambre et arriver à remplir jusqu’en haut son gigantesque entonnoir, avait souffert bien de dures nuits, tandis que j’étais étendu dans mon lit, les yeux levés, l’oreille anxieuse, la narine rétive, le coeur battant; jusqu’à ce que l’habitude eût changé la couleur des rideaux, fait taire la pendule, enseigné la pitié à la glace oblique et cruelle, dissimulé, sinon chassé complètement, l’odeur du vétiver, et notablement diminué la hauteur apparente du plafond. L’habitude! aménageuse habile mais bien lente, et qui commence par laisser souffrir notre esprit pendant des semaines dans une installation provisoire; mais que malgré tout il est bien heureux de trouver, car sans l’habitude et réduit à ses seuls moyens, il serait impuissant à nous rendre un logis habitable.
Certes, j’étais bien éveillé maintenant: mon corps avait viré une dernière fois et le bon ange de la certitude avait tout arrêté autour de moi, m’avait couché sous mes couvertures, dans ma chambre, et avait mis approximativement à leur place dans l’obscurité ma commode, mon bureau, ma cheminée, la fenêtre sur la rue et les deux portes. Mais j’avais beau savoir que je n’étais pas dans les demeures dont l’ignorance du réveil m’avait en un instant sinon présenté l’image distincte, du moins fait croire la présence possible, le branle était donné à ma mémoire; généralement je ne cherchais pas à me rendormir tout de suite; je passais la plus grande partie de la nuit à me rappeler notre vie d’autrefois à Combray chez ma grand’tante, à Balbec, à Paris, à Doncières, à Venise, ailleurs encore, à me rappeler les lieux, les personnes que j’y avais connues, ce que j’avais vu d’elles, ce qu’on m’en avait raconté.
À Combray, tous les jours dès la fin de l’après-midi, longtemps avant le moment où il faudrait me mettre au lit et rester, sans dormir, loin de ma mère et de ma grand’mère, ma chambre à coucher redevenait le point fixe et douloureux de mes préoccupations. On avait bien inventé, pour me distraire les soirs où on me trouvait l’air trop malheureux, de me donner une lanterne magique[4], dont, en attendant l’heure du dîner, on coiffait ma lampe; et, à l’instar des premiers architectes et maîtres verriers de l’âge gothique, elle substituait à l’opacité des murs d’impalpables irisations, de surnaturelles apparitions multicolores, où des légendes étaient dépeintes comme dans un vitrail vacillant et momentané. Mais ma tristesse n’en était qu’accrue, parce que rien que le changement d’éclairage détruisait l’habitude que j’avais de ma chambre et grâce à quoi, sauf le supplice du coucher, elle m’était devenue supportable. Maintenant je ne la reconnaissais plus et j’y étais inquiet, comme dans une chambre d’hôtel ou de «chalet» où je fusse arrivé pour la première fois en descendant de chemin de fer.
Au pas saccadé de son cheval, Golo, plein d’un affreux dessein, sortait de la petite forêt triangulaire qui veloutait d’un vert sombre la pente d’une colline, et s’avançait en tressautant vers le château de la pauvre Geneviève de Brabant[5]. Ce château était coupé selon une ligne courbe qui n’était guère que la limite d’un des ovales de verre ménagés dans le châssis qu’on glissait entre les coulisses de la lanterne. Ce n’était qu’un pan de château, et il avait devant lui une lande où rêvait Geneviève, qui portait une ceinture bleue. Le château et la lande étaient jaunes, et je n’avais pas attendu de les voir pour connaître leur couleur, car, avant les verres du châssis, la sonorité mordorée du nom de Brabant me l’avait montrée avec évidence. Golo s’arrêtait un instant pour écouter avec tristesse le boniment lu à haute voix par ma grand’tante, et qu’il avait l’air de comprendre parfaitement, conformant son attitude, avec une docilité qui n’excluait pas une certaine majesté, aux indications du texte; puis il s’éloignait du même pas saccadé. Et rien ne pouvait arrêter sa lente chevauchée. Si on bougeait la lanterne, je distinguais le cheval de Golo qui continuait à s’avancer sur les rideaux de la fenêtre, se bombant de leurs plis, descendant dans leurs fentes. Le corps de Golo lui-même, d’une essence aussi surnaturelle que celui de sa monture, s’arrangeait de tout obstacle matériel, de tout objet gênant qu’il rencontrait en le prenant comme ossature et en se le rendant intérieur, fût-ce le bouton de la porte sur lequel s’adaptait aussitôt et surnageait invinciblement sa robe rouge ou sa figure pâle toujours aussi noble et aussi mélancolique, mais qui ne laissait paraître aucun trouble de cette transvertébration.
Certes je leur trouvais du charme à ces brillantes projections qui semblaient émaner d’un passé mérovingien et promenaient autour de moi des reflets d’histoire si anciens. Mais je ne peux dire quel malaise me causait pourtant cette intrusion du mystère et de la beauté dans une chambre que j’avais fini par remplir de mon moi au point de ne pas faire plus attention à elle qu’à lui-même. L’influence anesthésiante de l’habitude ayant cessé, je me mettais à penser, à sentir, choses si tristes. Ce bouton de la porte de ma chambre, qui différait pour moi de tous les autres boutons de porte du monde en ceci qu’il semblait ouvrir tout seul, sans que j’eusse besoin de le tourner, tant le maniement m’en était devenu inconscient, le voilà qui servait maintenant de corps astral à Golo. Et dès qu’on sonnait le dîner, j’avais hâte de courir à la salle à manger, où la grosse lampe de la suspension, ignorante de Golo et de Barbe-Bleue, et qui connaissait mes parents et le boeuf à la casserole, donnait sa lumière de tous les soirs, et de tomber dans les bras de maman que les malheurs de Geneviève de Brabant me rendaient plus chère, tandis que les crimes de Golo me faisaient examiner ma propre conscience avec plus de scrupules.
Après le dîner, hélas, j’étais bientôt obligé de quitter maman qui restait à causer avec les autres, au jardin s’il faisait beau, dans le petit salon où tout le monde se retirait s’il faisait mauvais. Tout le monde, sauf ma grand’mère qui trouvait que «c’est une pitié de rester enfermé à la campagne» et qui avait d’incessantes discussions avec mon père, les jours de trop grande pluie, parce qu’il m’envoyait lire dans ma chambre au lieu de rester dehors. «Ce n’est pas comme cela que vous le rendrez robuste et énergique, disait-elle tristement, surtout ce petit qui a tant besoin de prendre des forces et de la volonté.» Mon père haussait les épaules et il examinait le baromètre, car il aimait la météorologie, pendant que ma mère, évitant de faire du bruit pour ne pas le troubler, le regardait avec un respect attendri, mais pas trop fixement pour ne pas chercher à percer le mystère de ses supériorités. Mais ma grand’mère, elle, par tous les temps, même quand la pluie faisait rage et que Françoise avait précipitamment rentré les précieux fauteuils d’osier de peur qu’ils ne fussent mouillés, on la voyait dans le jardin vide et fouetté par l’averse, relevant ses mèches désordonnées et grises pour que son front s’imbibât mieux de la salubrité du vent et de la pluie. Elle disait: «Enfin, on respire!» et parcourait les allées détrempées — trop symétriquement alignées à son gré par le nouveau jardinier dépourvu du sentiment de la nature et auquel mon père avait demandé depuis le matin si le temps s’arrangerait — de son petit pas enthousiaste et saccadé, réglé sur les mouvements divers qu’excitaient dans son âme l’ivresse de l’orage, la puissance de l’hygiène, la stupidité de mon éducation et la symétrie des jardins, plutôt que sur le désir inconnu d’elle d’éviter à sa jupe prune les taches de boue sous lesquelles elle disparaissait jusqu’à une hauteur qui était toujours pour sa femme de chambre un désespoir et un problème.
Quand ces tours de jardin de ma grand’mère avaient lieu après dîner, une chose avait le pouvoir de la faire rentrer: c’était, à un des moments où la révolution de sa promenade la ramenait périodiquement, comme un insecte, en face des lumières du petit salon où les liqueurs étaient servies sur la table à jeu — si ma grand’tante lui criait: «Bathilde! viens donc empêcher ton mari de boire du cognac!» Pour la taquiner, en effet (elle avait apporté dans la famille de mon père un esprit si différent que tout le monde la plaisantait et la tourmentait), comme les liqueurs étaient défendues à mon grand-père, ma grand’tante lui en faisait boire quelques gouttes. Ma pauvre grand’mère entrait, priait ardemment son mari de ne pas goûter au cognac; il se fâchait, buvait tout de même sa gorgée, et ma grand’mère repartait, triste, découragée, souriante pourtant, car elle était si humble de coeur et si douce que sa tendresse pour les autres et le peu de cas qu’elle faisait de sa propre personne et de ses souffrances, se conciliaient dans son regard en un sourire où, contrairement à ce qu’on voit dans le visage de beaucoup d’humains, il n’y avait d’ironie que pour elle-même, et pour nous tous comme un baiser de ses yeux qui ne pouvaient voir ceux qu’elle chérissait sans les caresser passionnément du regard. Ce supplice que lui infligeait ma grand’tante, le spectacle des vaines prières de ma grand’mère et de sa faiblesse, vaincue d’avance, essayant inutilement d’ôter à mon grand-père le verre à liqueur, c’était de ces choses à la vue desquelles on s’habitue plus tard jusqu’à les considérer en riant et à prendre le parti du persécuteur assez résolument et gaiement pour se persuader à soi-même qu’il ne s’agit pas de persécution; elles me causaient alors une telle horreur, que j’aurais aimé battre ma grand’tante. Mais dès que j’entendais: «Bathilde, viens donc empêcher ton mari de boire du cognac!» déjà homme par la lâcheté, je faisais ce que nous faisons tous, une fois que nous sommes grands, quand il y a devant nous des souffrances et des injustices: je ne voulais pas les voir; je montais sangloter tout en haut de la maison à côté de la salle d’études, sous les toits, dans une petite pièce sentant l’iris, et que parfumait aussi un cassis sauvage poussé au dehors entre les pierres de la muraille et qui passait une branche de fleurs par la fenêtre entr’ouverte. Destinée à un usage plus spécial et plus vulgaire, cette pièce, d’où l’on voyait pendant le jour jusqu’au donjon de Roussainville-le-Pin, servit longtemps de refuge pour moi, sans doute parce qu’elle était la seule qu’il me fût permis de fermer à clef, à toutes celles de mes occupations qui réclamaient une inviolable solitude: la lecture, la rêverie, les larmes et la volupté. Hélas! je ne savais pas que, bien plus tristement que les petits écarts de régime de son mari, mon manque de volonté, ma santé délicate, l’incertitude qu’ils projetaient sur mon avenir, préoccupaient ma grand’mère au cours de ces déambulations incessantes, de l’après-midi et du soir, où on voyait passer et repasser, obliquement levé vers le ciel, son beau visage aux joues brunes et sillonnées, devenues au retour de l’âge presque mauves comme les labours à l’automne, barrées, si elle sortait, par une voilette à demi relevée, et sur lesquelles, amené là par le froid ou quelque triste pensée, était toujours en train de sécher un pleur involontaire.
Ma seule consolation, quand je montais me coucher, était que maman viendrait m’embrasser quand je serais dans mon lit. Mais ce bonsoir durait si peu de temps, elle redescendait si vite, que le moment où je l’entendais monter, puis où passait dans le couloir à double porte le bruit léger de sa robe de jardin en mousseline bleue, à laquelle pendaient de petits cordons de paille tressée, était pour moi un moment douloureux. Il annonçait celui qui allait le suivre, où elle m’aurait quitté, où elle serait redescendue. De sorte que ce bonsoir que j’aimais tant, j’en arrivais à souhaiter qu’il vînt le plus tard possible, à ce que se prolongeât le temps de répit où maman n’était pas encore venue. Quelquefois quand, après m’avoir embrassé, elle ouvrait la porte pour partir, je voulais la rappeler, lui dire «embrasse-moi une fois encore», mais je savais qu’aussitôt elle aurait son visage fâché, car la concession qu’elle faisait à ma tristesse et à mon agitation en montant m’embrasser, en m’apportant ce baiser de paix, agaçait mon père qui trouvait ces rites absurdes, et elle eût voulu tâcher de m’en faire perdre le besoin, l’habitude, bien loin de me laisser prendre celle de lui demander, quand elle était déjà sur le pas de la porte, un baiser de plus. Or la voir fâchée détruisait tout le calme qu’elle m’avait apporté un instant avant, quand elle avait penché vers mon lit sa figure aimante, et me l’avait tendue comme une hostie pour une communion de paix où mes lèvres puiseraient sa présence réelle et le pouvoir de m’endormir. Mais ces soirs-là, où maman en somme restait si peu de temps dans ma chambre, étaient doux encore en comparaison de ceux où il y avait du monde à dîner et où, à cause de cela, elle ne montait pas me dire bonsoir. Le monde se bornait habituellement à M. Swann, qui, en dehors de quelques étrangers de passage, était à peu près la seule personne qui vînt chez nous à Combray, quelquefois pour dîner en voisin (plus rarement depuis qu’il avait fait ce mauvais mariage, parce que mes parents ne voulaient pas recevoir sa femme), quelquefois après le dîner, à l’improviste. Les soirs où, assis devant la maison sous le grand marronnier, autour de la table de fer, nous entendions au bout du jardin, non pas le grelot profus et criard qui arrosait, qui étourdissait au passage de son bruit ferrugineux, intarissable et glacé, toute personne de la maison qui le déclenchait en entrant «sans sonner», mais le double tintement timide, ovale et doré de la clochette pour les étrangers, tout le monde aussitôt se demandait: «Une visite, qui cela peut-il être?» mais on savait bien que cela ne pouvait être que M. Swann; ma grand’tante parlant à haute voix, pour prêcher d’exemple, sur un ton qu’elle s’efforçait de rendre naturel, disait de ne pas chuchoter ainsi; que rien n’est plus désobligeant pour une personne qui arrive et à qui cela fait croire qu’on est en train de dire des choses qu’elle ne doit pas entendre; et on envoyait en éclaireur ma grand’mère, toujours heureuse d’avoir un prétexte pour faire un tour de jardin de plus, et qui en profitait pour arracher subrepticement au passage quelques tuteurs de rosiers afin de rendre aux roses un peu de naturel, comme une mère qui, pour les faire bouffer, passe la main dans les cheveux de son fils que le coiffeur a trop aplatis.
Nous restions tous suspendus aux nouvelles que ma grand’mère allait nous apporter de l’ennemi, comme si on eût pu hésiter entre un grand nombre possible d’assaillants, et bientôt après mon grand-père disait: «Je reconnais la voix de Swann.» On ne le reconnaissait en effet qu’à la voix, on distinguait mal son visage au nez busqué, aux yeux verts, sous un haut front entouré de cheveux blonds presque roux, coiffés à la Bressant, parce que nous gardions le moins de lumière possible au jardin pour ne pas attirer les moustiques et j’allais, sans en avoir l’air, dire qu’on apportât les sirops; ma grand’mère attachait beaucoup d’importance, trouvant cela plus aimable, à ce qu’ils n’eussent pas l’air de figurer d’une façon exceptionnelle, et pour les visites seulement. M. Swann, quoique beaucoup plus jeune que lui, était très lié avec mon grand-père, qui avait été un des meilleurs amis de son père, homme excellent mais singulier, chez qui, paraît-il, un rien suffisait parfois pour interrompre les élans du coeur, changer le cours de la pensée. J’entendais plusieurs fois par an mon grand-père raconter à table des anecdotes toujours les mêmes sur l’attitude qu’avait eue M. Swann le père, à la mort de sa femme qu’il avait veillée jour et nuit. Mon grand-père qui ne l’avait pas vu depuis longtemps était accouru auprès de lui dans la propriété que les Swann possédaient aux environs de Combray, et avait réussi, pour qu’il n’assistât pas à la mise en bière, à lui faire quitter un moment, tout en pleurs, la chambre mortuaire. Ils firent quelques pas dans le parc où il y avait un peu de soleil. Tout d’un coup, M. Swann prenant mon grand-père par le bras, s’était écrié: «Ah! mon vieil ami, quel bonheur de se promener ensemble par ce beau temps! Vous ne trouvez pas ça joli tous ces arbres, ces aubépines et mon étang dont vous ne m’avez jamais félicité? Vous avez l’air comme un bonnet de nuit. Sentez-vous ce petit vent? Ah! on a beau dire, la vie a du bon tout de même, mon cher Amédée!» Brusquement le souvenir de sa femme morte lui revint, et trouvant sans doute trop compliqué de chercher comment il avait pu à un pareil moment se laisser aller à un mouvement de joie, il se contenta, par un geste qui lui était familier chaque fois qu’une question ardue se présentait à son esprit, de passer la main sur son front, d’essuyer ses yeux et les verres de son lorgnon. Il ne put pourtant pas se consoler de la mort de sa femme, mais pendant les deux années qu’il lui survécut, il disait à mon grand-père: «C’est drôle, je pense très souvent à ma pauvre femme, mais je ne peux y penser beaucoup à la fois.» «Souvent mais peu à la fois, comme le pauvre père Swann», était devenu une des phrases favorites de mon grand-père qui la prononçait à propos des choses les plus différentes. Il m’aurait paru que ce père de Swann était un monstre, si mon grand-père que je considérais comme meilleur juge et dont la sentence, faisant jurisprudence pour moi, m’a souvent servi dans la suite à absoudre des fautes que j’aurais été enclin à condamner, ne s’était récrié: «Mais comment? c’était un coeur d’or!»
Pendant bien des années, où pourtant, surtout avant son mariage, M. Swann, le fils, vint souvent les voir à Combray, ma grand’tante et mes grands-parents ne soupçonnèrent pas qu’il ne vivait plus du tout dans la société qu’avait fréquentée sa famille et que sous l’espèce d’incognito que lui faisait chez nous ce nom de Swann, ils hébergeaient — avec la parfaite innocence d’honnêtes hôteliers qui ont chez eux, sans le savoir, un célèbre brigand — un des membres les plus élégants du Jockey-Club[7], ami préféré du comte de Paris et du prince de Galles, un des hommes les plus choyés de la haute société du faubourg Saint-Germain.
