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Dans "À la recherche du temps perdu", Marcel Proust explore la mémoire, le temps et l'identité à travers les réflexions d'un narrateur dont l'expérience de vie se déploie sur plusieurs volumes. À travers un style d'écriture unique, caractérisé par des phrases longues et un vocabulaire riche, Proust utilise la technique de la recherche mémorielle pour illustrer la façon dont le passé élève et façonne l'existence présente. Ce chef-d'œuvre du début du XXe siècle, s'inscrivant dans le mouvement moderniste, dépeint avec une minutie psychologique et émotionnelle la vie bourgeoise et aristocratique française, marquée par des réflexions sur l'art, la société et l'amour. Marcel Proust, écrivain français de la Belle Époque, a été profondément influencé par sa propre vie et ses expériences de jeunesse dans la haute société. Sa santé précaire et sa passion pour la littérature ont guidé son besoin de capturer l'éphémère à travers les mots. La structuration complexe de "À la recherche du temps perdu" reflète aussi une quête personnelle de sens et de compréhension dans une époque de changements sociaux rapides. Je recommande vivement "À la recherche du temps perdu" non seulement pour son exploration acérée des thèmes universels, mais aussi pour sa prose extraordinaire qui transporte le lecteur dans un voyage introspectif et sensoriel. Proust nous invite à redécouvrir notre propre rapport au temps et à la mémoire, rendant cet ouvrage intemporel et d'une pertinence actuelle sur la quête d'identité. Dans cette édition enrichie, nous avons soigneusement créé une valeur ajoutée pour votre expérience de lecture : - Une Introduction succincte situe l'attrait intemporel de l'œuvre et en expose les thèmes. - Le Synopsis présente l'intrigue centrale, en soulignant les développements clés sans révéler les rebondissements critiques. - Un Contexte historique détaillé vous plonge dans les événements et les influences de l'époque qui ont façonné l'écriture. - Une Biographie de l'auteur met en lumière les étapes marquantes de sa vie, éclairant les réflexions personnelles derrière le texte. - Une Analyse approfondie examine symboles, motifs et arcs des personnages afin de révéler les significations sous-jacentes. - Des questions de réflexion vous invitent à vous engager personnellement dans les messages de l'œuvre, en les reliant à la vie moderne. - Des Citations mémorables soigneusement sélectionnées soulignent des moments de pure virtuosité littéraire. - Des notes de bas de page interactives clarifient les références inhabituelles, les allusions historiques et les expressions archaïques pour une lecture plus aisée et mieux informée.
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Veröffentlichungsjahr: 2023
Un instant minuscule suffit parfois à fissurer la surface du temps et à laisser remonter une vie entière. Dans cet intervalle, l’expérience ordinaire se déploie comme un continent secret, riche de correspondances et de réminiscences. C’est ce territoire intérieur, où sensation, mémoire et désir se nouent, qu’explore À la recherche du temps perdu. L’œuvre n’avance pas vers une conclusion spectaculaire, mais creuse, avec une patience singulière, la profondeur de ce que nous appelons le passé. Elle s’adresse à qui pressent que l’existence ne se comprend pas seulement en événements, mais en retours, en échos, en liens tissés entre perception et durée.
Si le livre a statut de classique, c’est d’abord par l’ampleur de son ambition: redéfinir ce que le roman peut saisir de la conscience humaine. Marcel Proust y transforme le récit en instrument d’exploration, capable d’embrasser la texture du souvenir, l’ambivalence du sentiment, la complexité du regard social. L’influence a été considérable: l’analyse introspective, le tissage de motifs, la narration sinueuse ont nourri la modernité romanesque et continuent d’inspirer la critique comme la création. Son impact tient aussi à sa capacité à unir expérimentation formelle et émotion reconnaissable, offrant une expérience de lecture exigeante mais durablement féconde.
Œuvre de Marcel Proust, écrivain français né en 1871 et mort en 1922, À la recherche du temps perdu a été composée principalement entre 1909 et 1922. Le cycle a paru en sept volumes, publiés de 1913 à 1927, les derniers paraissant après la mort de l’auteur. Le deuxième volume a reçu le prix Goncourt en 1919, consacrant un projet déjà remarqué pour son originalité. Cette chronologie compte: genèse lente, réécritures, parutions échelonnées. Elle signale un travail de construction minutieuse, où chaque publication ajuste l’architecture de l’ensemble, sans rompre la continuité d’une enquête intérieure mûrie sur plus d’une décennie.
La prémisse centrale peut se dire simplement: un narrateur, depuis la maturité, tente de comprendre sa vie passée, les milieux qu’il a traversés et la formation d’une vocation artistique. À travers parents, amitiés, amours et rencontres, il observe comment le temps altère ou révèle les êtres. L’intrigue, volontairement diffuse, s’attache moins à une succession d’événements qu’à l’expérience intime de la mémoire. Elle suit le fil d’une conscience qui apprend à reconnaître, dans des détails sensibles, la possibilité d’un sens. Rien n’y est résumé ni jugé hâtivement: l’œuvre propose un patient apprentissage du regard.
Formellement, le livre déploie des périodes amples, une syntaxe modelée par la pensée, et une capacité rare à intégrer analyse, description et narration en un seul mouvement. Le récit progresse par retours, variations, reprises de motifs, comme une partition. Cette organisation favorise une perception spiralée des situations: chaque retour éclaire autrement un visage, un lieu, un geste. Le style sert ici de méthode d’investigation: il dissèque les nuances du sentiment tout en les faisant sentir, conjuguant rigueur et sensualité. On lit ainsi un roman et, simultanément, une méthode pour percevoir plus finement ce que la vie diffuse.
Au cœur de cette méthode, la mémoire occupe un rôle décisif. Proust met en scène sa dimension volontaire, faite d’efforts et de récits construits, et sa dimension involontaire, où surgit, sans avertir, une vérité longtemps enfouie. Ce second régime, imprévisible, montre comment une sensation présente peut réactiver un passé intact, bouleversant l’ordre chronologique. L’œuvre ne promet pas de retrouver un temps perdu comme on recouvre un objet, mais d’en réinventer l’expérience par la forme littéraire. Ainsi, la fidélité au vécu ne tient pas à la chronologie, mais à l’intensité retrouvée d’un instant devenu lisible.
L’enquête sur le temps s’entrelace à un portrait aigu de la société française de la fin du XIXe siècle et du début du XXe. Salons, villégiatures, cercles mondains, provinces et capitale composent une cartographie des appartenances et des transferts symboliques. Le texte observe la mobilité des statuts, la tension entre aristocratie et bourgeoisie, l’attrait comme la vanité du prestige. Les mutations historiques et les débats publics de l’époque, dont l’Affaire Dreyfus, traversent l’arrière-plan, révélant comment l’intime se colore du politique. Cette dimension sociale n’est jamais décorative: elle informe la perception, façonne les désirs, oriente les jugements.
Classique, l’œuvre l’est aussi par sa place dans l’histoire du roman. Elle trouve un écho chez de nombreux écrivains qui ont reconnu sa portée, et a nourri la réflexion critique pendant tout le XXe siècle et au-delà. Samuel Beckett lui consacra un essai, signe de son rayonnement auprès des créateurs. En dialogue avec les expérimentations de la modernité, le livre a conforté l’idée qu’un récit peut accueillir l’extrême de l’analyse sans perdre son pouvoir sensible. Il a également renouvelé la manière d’articuler voix narrative, mémoire et durée, offrant un modèle de liberté et d’exigence formelle.
L’accueil critique et la réception internationale ont affirmé son statut de référence. Traduites dans de nombreuses langues, les pages de Proust circulent dans les bibliothèques et les programmes universitaires, où elles suscitent des lectures diverses: historiques, esthétiques, sociologiques, philosophiques. L’œuvre, dense et polyphonique, encourage ces approches sans se laisser clore par aucune. Sa capacité à retenir une pluralité d’interprétations contribue à sa vitalité: chaque époque, chaque lecteur, y découvre un angle neuf. Ce classicisme n’est pas figé; il se redéfinit à mesure que se transforment nos questions sur la mémoire, l’art et la vérité.
Lire À la recherche du temps perdu, c’est accepter un rythme qui fait place à la durée. La progression exige patience et disponibilité, mais elle rend à l’expérience la richesse que pressent l’intuition et que la hâte dissimule. Les motifs réapparaissent, s’enrichissent, se répondent, engageant une mémoire de lecteur qui se construit au fil des pages. La récompense n’est pas un dénouement spectaculaire, mais une conversion du regard. On ferme le livre en percevant autrement les relations, les lieux, les habitudes, comme si l’invisible s’était doté d’un relief jusque-là ignoré.
Cette transformation du regard parle puissamment à notre présent, marqué par la vitesse, l’archivage numérique et le flux incessant d’images. Le livre rappelle que la mémoire n’est pas seulement accumulation, mais travail de forme: ce qui compte est la manière dont les instants se composent, s’éclairent et se transmettent. Les interrogations sur l’identité, la reconnaissance sociale, le désir et la création y trouvent un laboratoire toujours actif. À l’heure où l’instantané domine, Proust réhabilite les continuités sensibles, la minutie des nuances, la lenteur qui fait advenir un sens durable.
Voilà pourquoi À la recherche du temps perdu demeure une œuvre à la fois exigeante et hospitalière. Elle accueille qui veut mieux comprendre comment se fait une vie à travers le temps, et propose l’art comme moyen d’en sauver l’intensité. Classique par son ampleur et son influence, moderne par sa lucidité, elle noue mémoire et forme en une promesse de clarté. En ouvrant ces pages, on n’entre pas dans un monument figé, mais dans une conversation vivante avec l’expérience humaine. C’est cette conversation, inépuisable, qui fonde sa pertinence contemporaine et son attrait durable.
À la recherche du temps perdu, cycle en sept volumes publié entre 1913 et 1927, suit un narrateur qui, à l’âge adulte, entreprend de ressaisir son existence et son époque par le travail de la mémoire. Située de la fin du XIXe siècle aux années de la Grande Guerre, l’œuvre observe la société française, de la province aux salons aristocratiques. La remémoration involontaire inaugure une exploration où sensations, lieux et arts agissent comme révélateurs. Le récit adopte une perspective introspective, attentive au passage du temps, aux métamorphoses du désir et à la formation d’une vocation esthétique. Chaque volume approfondit cette enquête sur soi et sur le monde.
Le premier temps conduit à Combray, bourgade de l’enfance où la famille, les habitudes et l’architecture forment un paysage intérieur durable. Les soirées, marquées par l’attente du baiser maternel, cristallisent la naissance d’une sensibilité inquiète et ardente. Les promenades opposent symboliquement deux horizons, celui lié aux Swann et celui associé aux Guermantes, préfigurant les sociabilités parallèles que le narrateur découvrira. La lecture, l’église et les saveurs domestiques installent un répertoire de signes qui, plus tard, redeviendront actifs. Dans ce milieu protégé, un voisin, Charles Swann, relie l’intime au monde mondain, tandis que se dessinent les premières curiosités pour l’amour, l’art et les hiérarchies sociales.
Le récit s’écarte ensuite vers l’histoire de Swann, figure élégante dont la liaison avec Odette se développe dans le cadre du salon Verdurin. Cette trajectoire amoureuse exhibe les mécanismes de la passion, de la jalousie et de l’aveuglement, tout en révélant la manière dont les milieux façonnent les attachements. Les codes sociaux, la musique et les conversations deviennent des forces qui intensifient ou déforment le sentiment. Le contraste entre clans mondains, ainsi que la mobilité des réputations, annonce un univers où la valeur des êtres fluctue selon les regards. Cette étude d’un amour prépare le narrateur, lecteur et témoin, à reconnaître la puissance d’illusions que recouvre toute expérience affective.
À l’ombre des jeunes filles en fleurs suit l’adolescence entre Paris et Balbec, station balnéaire où l’air marin, les halls d’hôtel et les promenades dilatent la perception. Le narrateur y rencontre un groupe d’adolescentes dont Albertine, objet d’une fascination encore indécise. L’amitié avec Robert de Saint-Loup, lié aux Guermantes, ouvre la voie vers d’autres cercles, tandis que l’atelier d’Elstir affine le regard esthétique et la compréhension des métamorphoses de l’apparence. L’éveil amoureux se mêle aux apprentissages de la mémoire, qui retient et transforme les instants. Les espérances et les malentendus qui naissent à Balbec dessinent l’entrelacement durable du désir, du temps et de l’art.
Le Côté de Guermantes transporte le narrateur au voisinage d’une famille aristocratique dont il observe les rites, l’esprit et les alliances. L’entrée progressive dans ces salons met à nu l’autorité des noms, le théâtre des réparties et les rivalités internes. Les événements publics, notamment l’Affaire Dreyfus, traversent les conversations et redistribuent les appartenances, révélant comment l’opinion façonne les cercles. Les déplacements militaires de Saint-Loup et les visites en province complètent ce tableau des hiérarchies. Au cœur de ces mondanités, le narrateur éprouve la distance entre l’attente et la réalité, et mesure la fragilité des corps et des illusions lorsqu’une épreuve intime bouleverse l’ordre familier.
Sodome et Gomorrhe élargit l’enquête aux zones secrètes du désir et des identités, à travers l’observation des codes, des dissimulations et des violences sociales qui les entourent. Le Baron de Charlus devient un foyer d’analyse où se croisent puissance, vulnérabilité et mise en scène. Les salons rivalisent, les Verdurin gagnent en influence, et les alliances se font et se défont selon les convenances. La relation du narrateur avec Albertine, marquée par l’attrait et le soupçon, se complexifie. Le récit montre comment les catégories morales et esthétiques s’entrelacent, comment la curiosité devient surveillance, et comment l’interprétation des signes gouverne les attachements et les jugements.
La Prisonnière recentre l’action sur la vie domestique, alors qu’Albertine, installée chez le narrateur, devient l’objet d’une vigilance qui voudrait se confondre avec l’amour. L’ordinaire des journées se charge d’indices, de questions et de tactiques destinées à prévenir la perte. La musique, notamment l’œuvre de Vinteuil, offre des moments de transfiguration où l’émotion se clarifie sans se résoudre. Dans cet espace cloîtré, le conflit entre la quête de vérité et le besoin de possession s’exacerbe. Le narrateur mesure le coût psychique de ses certitudes incertaines, tandis que la sociabilité mondaine poursuit, en parallèle, ses jeux d’influence et ses renversements de prestige.
Albertine disparue, aussi publiée sous le titre La Fugitive, met le narrateur face à l’absence et à la manière dont la mémoire recompose ce qui s’est défait. Entre enquête intérieure, nouvelles sociabilités et voyage à Venise, il explore les mécanismes du deuil, de l’oubli et de la substitution. Les souvenirs se hiérarchisent, les images se déplacent, et la recherche d’une cause stable cède devant la mobilité des versions. L’amour est relu comme un système de signes partiellement opaques. L’expérience personnelle s’articule à une méditation plus vaste sur la connaissance affective, où l’apaisement ne vient pas d’un fait, mais d’une transformation du regard.
Le Temps retrouvé traverse les années de guerre et constate la métamorphose des êtres, des salons et des valeurs. Des expériences sensorielles font affleurer une compréhension neuve du temps, où le passé, loin d’être perdu, se révèle dans des éclats disponibles à l’esprit. Le narrateur y entrevoit comment une forme peut accueillir ces survivances et donner cohérence aux vies changeantes. La société apparaît comme un théâtre dont les décors se déplacent, tandis que la mémoire offre un principe d’unité. Par son ampleur et sa méthode, l’œuvre propose une réflexion durable sur l’art, la perception et la durée, qui continue d’influencer la littérature moderne.
A la recherche du temps perdu s’enracine dans la France de la Troisième République, entre la fin du XIXe siècle et l’entre-deux-guerres. Le cadre principal est Paris et ses prolongements provinciaux et balnéaires, sous l’autorité d’institutions parlementaires, d’une administration puissante et d’un appareil scolaire laïque en expansion. L’œuvre observe les hiérarchies sociales qui structurent la capitale — aristocratie du faubourg Saint‑Germain, haute bourgeoisie financière, monde des arts — et les rites d’appartenance qui s’y attachent. Elle suit, sur plusieurs décennies, la mutation des codes de prestige, l’érosion des titres nobiliaires et la recomposition des élites dans un espace urbain modernisé où la vie mondaine joue un rôle d’arbitre symbolique.
La Troisième République, née après 1870, stabilise progressivement un régime parlementaire dominé par des partis de notables, des majorités changeantes et une presse très influente. Ses grandes réformes scolaires et juridiques, menées surtout des années 1880 au début du XXe siècle, visent la laïcisation de l’État et la consolidation d’une citoyenneté masculine universelle. La Recherche répercute ce contexte institutionnel par l’attention portée aux carrières, aux protections, aux élections locales et aux prérogatives des grands corps. Les salons et les clubs apparaissent comme des interfaces efficaces entre pouvoir politique, magistrature, armée et finance, révélant le poids des réseaux relationnels dans la République des intermédiaires.
La période dite Belle Époque, approximativement 1871‑1914, associe prospérité, foi dans le progrès et hantise des crises. La croissance industrielle, la hausse des revenus urbains et l’essor des loisirs semblent promettre une harmonie sociale, tandis que les krachs, scandales et tensions nationales en dévoilent les fractures. Proust fait sentir cette ambivalence: derrière l’éclat des réceptions et des théâtres affleurent l’instabilité des réputations, la fragilité des fortunes et la conscience d’un temps historique accéléré. Le roman enregistre la jouissance des modernités élégantes autant qu’il met à nu la comédie sociale qui les ordonne, révélant une époque brillante mais inquiète de sa propre durée.
Le Paris décrit est celui hérité des transformations haussmanniennes, aux boulevards rectilignes, aux immeubles normalisés et aux quartiers socialement différenciés. Le faubourg Saint‑Germain, les Champs‑Élysées, les Grands Boulevards et les quartiers de ministères forment un théâtre où se distribuent les distances de classe. Les lieux de promenade, de spectacle et de circulation — bois de Boulogne, Opéra, restaurants, hôtels — permettent la mise en scène de soi et l’observation d’autrui. La Recherche interroge cette géographie symbolique: elle montre comment l’adresse, la porte franchie, la place à table ou la loge occupée cristallisent des rapports de force et matérialisent l’invisible hiérarchie du monde social.
L’aristocratie française, dépourvue de pouvoir politique direct mais encore souveraine dans l’art du paraître, conserve à la fin du XIXe siècle une autorité mondaine. Les maisons titrées, leurs châteaux et leurs réceptions imposent un goût, un langage, une mémoire des alliances. Pourtant, l’attrition des rentes et le coût de la représentation fragilisent ces positions. Proust rend sensible ce déclin par la porosité croissante des cercles, l’entrée de fortunes nouvelles et la professionnalisation de l’art du salon. L’œuvre scrute la survivance des rites nobiliaires, leur transformation en capital symbolique négociable et la manière dont l’aristocratie renégocie son prestige avec le siècle.
La haute bourgeoisie, nourrie par la banque, les affaires et les industries culturelles, s’affirme comme puissance dominante. Les grands magasins, les expositions et la spéculation boursière transforment les pratiques de consommation et la visibilité sociale des fortunes. Les scandales financiers des années 1890 (comme le Panama) entament la confiance, mais n’entravent pas l’ascension d’élites économiques capables d’acheter œuvres, hôtels particuliers et alliances. La Recherche déploie cette dynamique: mécénat, collectionnisme et hospitalité deviennent des instruments d’accès aux cercles anciens. Le roman observe finement l’échange entre argent, goût et reconnaissance, et la manière dont l’étiquette se reconfigure au contact de la richesse moderne.
L’Affaire Dreyfus (1894‑1906) fracture la société française autour de l’armée, de la justice, de la vérité et de l’antisémitisme. Condamnation, campagnes de presse, révision et réhabilitation scandent un moment d’une rare intensité politique. Proust, favorable à la révision, s’engage publiquement, rejoignant le camp dreyfusard. La Recherche en conserve l’empreinte: elle montre comment avis, amitiés et invitations se redistribuent selon cette ligne de fracture, comment la conversation mondaine convertit un drame judiciaire en marqueur d’appartenance. Le roman interroge la plasticité des convictions et la responsabilité des élites face aux erreurs d’État et aux préjugés collectifs.
Laïcisation et conflit religieux marquent la même période. Des lois successives, des années 1880 à 1905, réduisent l’influence politique de l’Église, réorganisent l’école, puis séparent Églises et État. Dans les villes comme dans les provinces, confréries, congrégations et cérémonials subsistent, mais leur rôle public décroît. La Recherche restitue ces ambiances contrastées: culture catholique diffuse, sociabilités paroissiales et attachements esthétiques coexistent avec l’emprise d’un État laïque. Le roman examine moins la théologie que les usages sociaux du religieux, la place des rites dans la mémoire et la façon dont la piété peut devenir capital de respectabilité ou enjeu d’hostilité.
Le système médiatique de la Belle Époque — presse à grand tirage, feuilles d’opinion, chroniques mondaines — fixe et retourne les réputations. Titres, calomnies et comptes rendus de spectacles font la pluie et le beau temps des carrières artistiques et politiques. La Recherche met au jour ce pouvoir de publication et de rumeur: on y guette un article, on craint une indiscrétion, on calcule un démenti. L’œuvre interroge la médiation du réel par les discours, la circulation de stéréotypes et l’autorité des « noms » fabriqués par la presse, révélant une modernité où visibilité et vérité cessent d’aller de pair.
La scène artistique parisienne, traversée par l’héritage symboliste et l’après‑impressionnisme, voit se heurter académisme, avant‑gardes et culte de Wagner. Les salons privés prolongent théâtres et galeries, patronnés par des hôtesses et mécènes influents; la princesse de Polignac ou la comtesse Greffulhe comptent parmi ces figures. Proust, familier des salons et proche du compositeur Reynaldo Hahn, connaît ce monde de protecteurs, critiques et dilettantes. La Recherche examine les médiations du goût, la distance entre jugement mondain et expérience esthétique, et les voies par lesquelles les arts — peinture, musique, littérature — deviennent capital social, instrument de distinction et parfois piège de vanité.
Le progrès technique modifie la vie quotidienne: électricité domestique, ascenseurs, photographie, téléphone, chemin de fer et, à partir du tournant du siècle, automobile. Le métro parisien ouvre en 1900; les gares relient la capitale aux stations balnéaires normandes dont Cabourg, fréquentée par Proust avant 1914, nourrit la fiction de Balbec. Hôtels, grands restaurants et paquebots de la Manche dessinent un tourisme régulier. La Recherche inscrit ces mobilités et ces dispositifs dans l’expérience du temps: départs, arrivées, correspondances, changements d’échelle font sentir comment la technique dilate l’espace social tout en en réinventant les seuils et les exclusions.
La culture médicale de l’époque, marquée par la tuberculose, la neurasthénie et les cures climatiques, diffuse une sensibilité nouvelle au corps et aux nerfs. Les inhalations, sanatoriums et séjours au bord de mer participent d’un horizon thérapeutique autant social que sanitaire. Proust, asthmatique, compose une œuvre attentive aux rythmes de la respiration, aux fatigues, à l’insomnie et à l’alternance des saisons. La Recherche ne documente pas la science médicale; elle montre comment le discours des médecins, le prestige des spécialistes et les protocoles de soin pèsent sur les vies, organisent les calendriers mondains et offrent parfois un langage pour dire l’inexprimable malaise moderne.
Les normes de genre structurent fortement la sociabilité. Le suffrage reste masculin jusqu’en 1944; les femmes exercent un pouvoir informel décisif comme hôtesses, médiatrices et arbitres du goût. Parallèlement, la sexualité demeure régie par la bienséance et la réputation; en France, les relations entre personnes de même sexe ne sont pas pénalisées depuis 1791, mais demeurent stigmatisées et susceptibles de poursuites pour « mœurs ». La Recherche explore ces contraintes sans thèse militante: elle donne à voir la discrétion, le code, l’allusion, et la manière dont les sociabilités mondaines surveillent les désirs, convertissant intimité en enjeu d’influence et de pouvoir symbolique.
L’empire colonial de la Troisième République, étendu en Afrique du Nord et en Indochine notamment, projette à Paris une imagerie d’exotisme et une circulation de biens, d’objets et de capitaux. Les Expositions universelles de 1889 et 1900 mettent en scène cette puissance, ses vitrines et ses illusions. Sans être un roman colonial, La Recherche reflète ces arrière‑plans par touches: décors, tissus, denrées et récits de voyage alimentent la conversation et la distinction. L’œuvre suggère que la grandeur affichée s’accommode de stéréotypes et d’aveuglements, et que la curiosité cosmopolite peut coexister avec une indifférence au réel des dominations.
La vie théâtrale et musicale, du Conservatoire à l’Opéra en passant par les concerts privés, est un creuset de rivalités et de consécrations. Les cabales, les claqueurs et les critiques façonnent les trajectoires. La Recherche s’y attache pour interroger la formation de la valeur: pourquoi tel talent est‑il reconnu, tel autre moqué? Elle révèle la dépendance des œuvres à l’épreuve sociale de l’écoute et du regard, aux lenteurs de la réception, aux malentendus qui accompagnent toute nouveauté. Le roman met en scène la temporalité des consécrations, la distance entre l’enthousiasme du moment et la postérité, et le travail du temps sur le goût.
La Première Guerre mondiale (1914‑1918) bouleverse radicalement l’univers décrit. Mobilisation, deuils et pénuries affectent toutes les classes; Paris subit alertes et bombardements lointains, tandis que l’économie se réoriente. La guerre accélère la chute de certains apanages mondains, redistribue les priorités et éprouve les croyances nationales. Dans ses volumes tardifs, La Recherche fait entrer la guerre et ses traces, non pour en livrer une chronique militaire, mais pour mesurer comment elle recompose les liens, déplace les hiérarchies et introduit dans la mémoire individuelle un temps historique heurté, irréductible aux rituels d’avant‑guerre.
Le champ littéraire français, entre 1890 et 1920, passe de l’héritage naturaliste et symboliste à des expérimentations modernistes. Revues et maisons nouvelles — la Nouvelle Revue Française naît en 1909 — reconfigurent les filières de publication. Proust publie Du côté de chez Swann en 1913 chez Grasset, à compte d’auteur, après un refus de la NRF auquel André Gide reviendra plus tard; les volumes suivants paraissent chez la NRF à partir de 1919, jusqu’aux publications posthumes des années 1920. La Recherche, par sa forme cyclique et ses analyses, dialogue avec ce moment de refonte des critères, entre culte du style et interrogation des formes du récit du moi et de la société contemporains.
Marcel Proust (1871-1922) est un écrivain français majeur de la Troisième République, dont l’œuvre redéfinit le roman au XXe siècle. Connue surtout pour le cycle À la recherche du temps perdu, son entreprise explore la mémoire, la perception du temps, la subjectivité et les codes sociaux. Par des phrases longues et des analyses minutieuses, il transforme l’observation du monde mondain et de l’intimité en matière romanesque d’une ampleur nouvelle. Évoluant entre la fin de siècle et l’après-guerre, il conjugue héritage classique et modernité. Sa réception, d’abord prudente, devient rapidement décisive, installant Proust au premier rang des écrivains de langue française.
Formé dans les lycées parisiens, notamment au lycée Condorcet, Proust reçoit une solide culture littéraire et philosophique. Il suit à Paris des cours supérieurs, lit intensément les moralistes, les historiens et les critiques, tout en fréquentant les salons où se croisent artistes, écrivains et musiciens. Les esthétiques symbolistes et l’art des XIXe-XXe siècles nourrissent sa sensibilité. Grand lecteur de John Ruskin, qu’il traduit en français dans La Bible d’Amiens (1904) et Sésame et les lys (1906), il approfondit une poétique de la mémoire et de l’attention aux œuvres, à l’architecture et aux paysages. Cette formation, alliée à une curiosité sociale soutenue, prépare l’écrivain à renouveler les formes du récit.
Au tournant des années 1890, Proust publie des chroniques et pastiches dans la presse, observant avec acuité les mœurs et les discours. Son premier livre, Les Plaisirs et les Jours (1896), réunit nouvelles, esquisses et pièces en prose d’un raffinement déjà singulier. Il entreprend ensuite un vaste roman, resté inachevé, aujourd’hui connu sous le titre Jean Santeuil, qui préfigure des thèmes et procédés ultérieurs. À la même période et au début du siècle suivant, il rédige des essais et poursuit des traductions de Ruskin, affinant ses idées sur l’art et la critique. Cette période d’essais prépare l’architecture romanesque qui se déploiera plus tard.
De ses notes et essais naît un projet critique, souvent désigné comme Contre Sainte-Beuve, qui affirme l’autonomie de l’œuvre par rapport à la biographie. Ce chantier se transforme progressivement en un cycle romanesque. Après plusieurs refus éditoriaux, Du côté de chez Swann paraît en 1913, ouvrant À la recherche du temps perdu. La guerre interrompt les publications, mais Proust continue d’écrire et de réviser. Les volumes suivants paraissent entre 1919 et les années qui suivent, et À l’ombre des jeunes filles en fleurs reçoit le prix Goncourt en 1919. L’ensemble se caractérise par une exploration de la mémoire involontaire, du désir, de l’art et des hiérarchies sociales.
Observateur aigu du monde, Proust participe aussi aux débats civiques de son époque. Durant l’Affaire Dreyfus, il se prononce en faveur de la révision, geste documenté qui l’inscrit parmi les écrivains engagés pour la justice. Sa réflexion critique, formulée contre certaines méthodes biographiques de la critique, irrigue ses textes théoriques et romanesques. Ses traductions de Ruskin nourrissent sa méditation sur les cathédrales, la lecture et l’expérience esthétique. Dans la presse, il publie des articles et chroniques où s’affinent son sens des nuances sociales et son art de la pastiche, rassemblé notamment dans Pastiches et mélanges (1919), autant de laboratoires mis au service de son œuvre majeure.
Souffrant d’une santé fragile, Proust se retire progressivement pour consacrer tout son temps à l’écriture et à la révision de son cycle. Il travaille la nuit, corrige inlassablement ses épreuves et remanie ses cahiers jusqu’à ses derniers jours. Il meurt en 1922, alors que plusieurs parties de la Recherche restent à établir pour l’impression. Des éditeurs publient, à partir de ses manuscrits et d’instructions disponibles, les volumes posthumes qui complètent l’ensemble. Ces publications restituent un projet d’une ambition considérable, fondé sur l’entrelacement du souvenir, de la perception et de l’analyse sociale, tout en témoignant de l’ampleur matérielle de ses archives.
L’héritage de Proust est immense. Traduit dans de nombreuses langues et abondamment commenté, il a influencé le roman moderne, la critique littéraire et les études sur la mémoire et la narration. Son œuvre démontre qu’une enquête sur le temps vécu peut fonder une architecture romanesque d’envergure, attentive aux arts, aux voix et aux classes sociales. Les lecteurs, chercheurs et créateurs y trouvent un réservoir de formes et d’idées toujours actuel. Les rééditions, traductions et recherches sur ses cahiers continuent d’éclairer les strates de son travail, confirmant la place durable de Proust parmi les écrivains majeurs du XXe siècle.
(1908-1922) Marcel Proust
(1913) Marcel Proust
A la recherche du temps perdu (tome I de l’édition originale)
A Monsieur Gaston Calmette[1] Comme un témoignage de profonde et affectueuse reconnaissance.
Marcel Proust.
Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le temps de me dire: «Je m’endors.» Et, une demi-heure après, la pensée qu’il était temps de chercher le sommeil m’éveillait; je voulais poser le volume que je croyais avoir encore dans les mains et souffler ma lumière; je n’avais pas cessé en dormant de faire des réflexions sur ce que je venais de lire, mais ces réflexions avaient pris un tour un peu particulier; il me semblait que j’étais moi-même ce dont parlait l’ouvrage: une église, un quatuor, la rivalité de François Ier et de Charles-Quint. Cette croyance survivait pendant quelques secondes à mon réveil; elle ne choquait pas ma raison, mais pesait comme des écailles sur mes yeux et les empêchait de se rendre compte que le bougeoir n’était pas allumé. Puis elle commençait à me devenir inintelligible, comme après la métempsycose[3] les pensées d’une existence antérieure; le sujet du livre se détachait de moi, j’étais libre de m’y appliquer ou non; aussitôt je recouvrais la vue et j’étais bien étonné de trouver autour de moi une obscurité, douce et reposante pour mes yeux, mais peut-être plus encore pour mon esprit, à qui elle apparaissait comme une chose sans cause, incompréhensible, comme une chose vraiment obscure. Je me demandais quelle heure il pouvait être; j’entendais le sifflement des trains qui, plus ou moins éloigné, comme le chant d’un oiseau dans une forêt, relevant les distances, me décrivait l’étendue de la campagne déserte où le voyageur se hâte vers la station prochaine; et le petit chemin qu’il suit va être gravé dans son souvenir par l’excitation qu’il doit à des lieux nouveaux, à des actes inaccoutumés, à la causerie récente et aux adieux sous la lampe étrangère qui le suivent encore dans le silence de la nuit, à la douceur prochaine du retour.
J’appuyais tendrement mes joues contre les belles joues de l’oreiller qui, pleines et fraîches, sont comme les joues de notre enfance. Je frottais une allumette pour regarder ma montre. Bientôt minuit. C’est l’instant où le malade qui a été obligé de partir en voyage et a dû coucher dans un hôtel inconnu, réveillé par une crise, se réjouit en apercevant sous la porte une raie de jour. Quel bonheur! c’est déjà le matin! Dans un moment les domestiques seront levés, il pourra sonner, on viendra lui porter secours. L’espérance d’être soulagé lui donne du courage pour souffrir. Justement il a cru entendre des pas; les pas se rapprochent, puis s’éloignent. Et la raie de jour qui était sous sa porte a disparu. C’est minuit; on vient d’éteindre le gaz; le dernier domestique est parti et il faudra rester toute la nuit à souffrir sans remède.
Je me rendormais, et parfois je n’avais plus que de courts réveils d’un instant, le temps d’entendre les craquements organiques des boiseries, d’ouvrir les yeux pour fixer le kaléidoscope de l’obscurité, de goûter grâce à une lueur momentanée de conscience le sommeil où étaient plongés les meubles, la chambre, le tout dont je n’étais qu’une petite partie et à l’insensibilité duquel je retournais vite m’unir. Ou bien en dormant j’avais rejoint sans effort un âge à jamais révolu de ma vie primitive, retrouvé telle de mes terreurs enfantines comme celle que mon grand-oncle me tirât par mes boucles et qu’avait dissipée le jour — date pour moi d’une ère nouvelle — où on les avait coupées. J’avais oublié cet événement pendant mon sommeil, j’en retrouvais le souvenir aussitôt que j’avais réussi à m’éveiller pour échapper aux mains de mon grand-oncle, mais par mesure de précaution j’entourais complètement ma tête de mon oreiller avant de retourner dans le monde des rêves.
Quelquefois, comme Ève naquit d’une côte d’Adam, une femme naissait pendant mon sommeil d’une fausse position de ma cuisse. Formée du plaisir que j’étais sur le point de goûter, je m’imaginais que c’était elle qui me l’offrait. Mon corps qui sentait dans le sien ma propre chaleur voulait s’y rejoindre, je m’éveillais. Le reste des humains m’apparaissait comme bien lointain auprès de cette femme que j’avais quittée, il y avait quelques moments à peine; ma joue était chaude encore de son baiser, mon corps courbaturé par le poids de sa taille. Si, comme il arrivait quelquefois, elle avait les traits d’une femme que j’avais connue dans la vie, j’allais me donner tout à ce but: la retrouver, comme ceux qui partent en voyage pour voir de leurs yeux une cité désirée et s’imaginent qu’on peut goûter dans une réalité le charme du songe. Peu à peu son souvenir s’évanouissait, j’avais oublié la fille de mon rêve.
Un homme qui dort tient en cercle autour de lui le fil des heures, l’ordre des années et des mondes. Il les consulte d’instinct en s’éveillant, et y lit en une seconde le point de la terre qu’il occupe, le temps qui s’est écoulé jusqu’à son réveil; mais leurs rangs peuvent se mêler, se rompre. Que vers le matin, après quelque insomnie, le sommeil le prenne en train de lire, dans une posture trop différente de celle où il dort habituellement, il suffit de son bras soulevé pour arrêter et faire reculer le soleil, et à la première minute de son réveil, il ne saura plus l’heure, il estimera qu’il vient à peine de se coucher. Que s’il s’assoupit dans une position encore plus déplacée et divergente, par exemple après dîner assis dans un fauteuil, alors le bouleversement sera complet dans les mondes désorbités, le fauteuil magique le fera voyager à toute vitesse dans le temps et dans l’espace, et au moment d’ouvrir les paupières, il se croira couché quelques mois plus tôt dans une autre contrée. Mais il suffisait que, dans mon lit même, mon sommeil fût profond et détendît entièrement mon esprit; alors celui-ci lâchait le plan du lieu où je m’étais endormi, et quand je m’éveillais au milieu de la nuit, comme j’ignorais où je me trouvais, je ne savais même pas au premier instant qui j’étais; j’avais seulement dans sa simplicité première le sentiment de l’existence comme il peut frémir au fond d’un animal; j’étais plus dénué que l’homme des cavernes; mais alors le souvenir — non encore du lieu où j’étais, mais de quelques-uns de ceux que j’avais habités et où j’aurais pu être — venait à moi comme un secours d’en haut pour me tirer du néant d’où je n’aurais pu sortir tout seul; je passais en une seconde pardessus des siècles de civilisation, et l’image confusément entrevue de lampes à pétrole, puis de chemises à col rabattu, recomposaient peu à peu les traits originaux de mon moi.
Peut-être l’immobilité des choses autour de nous leur estelle imposée par notre certitude que ce sont elles et non pas d’autres, par l’immobilité de notre pensée en face d’elles. Toujours est-il que, quand je me réveillais ainsi, mon esprit s’agitant pour chercher, sans y réussir, à savoir où j’étais, tout tournait autour de moi dans l’obscurité, les choses, les pays, les années. Mon corps, trop engourdi pour remuer, cherchait, d’après la forme de sa fatigue, à repérer la position de ses membres pour en induire la direction du mur, la place des meubles, pour reconstruire et pour nommer la demeure où il se trouvait. Sa mémoire, la mémoire de ses côtes, de ses genoux, de ses épaules, lui présentait successivement plusieurs des chambres où il avait dormi, tandis qu’autour de lui les murs invisibles, changeant de place selon la forme de la pièce imaginée, tourbillonnaient dans les ténèbres. Et avant même que ma pensée, qui hésitait au seuil des temps et des formes, eût identifié le logis en rapprochant les circonstances, lui, — mon corps, — se rappelait pour chacun le genre du lit, la place des portes, la prise de jour des fenêtres, l’existence d’un couloir, avec la pensée que j’avais en m’y endormant et que je retrouvais au réveil. Mon côté ankylosé, cherchant à deviner son orientation, s’imaginait, par exemple, allongé face au mur dans un grand lit à baldaquin, et aussitôt je me disais: «Tiens, j’ai fini par m’endormir quoique maman ne soit pas venue me dire bonsoir», j’étais à la campagne chez mon grand-père, mort depuis bien des années; et mon corps, le côté sur lequel je reposais, gardiens fidèles d’un passé que mon esprit n’aurait jamais dû oublier, me rappelaient la flamme de la veilleuse de verre de Bohême, en forme d’urne, suspendue au plafond par des chaînettes, la cheminée en marbre de Sienne, dans ma chambre à coucher de Combray[2], chez mes grands-parents, en des jours lointains qu’en ce moment je me figurais actuels sans me les représenter exactement, et que je reverrais mieux tout à l’heure quand je serais tout à fait éveillé.
Puis renaissait le souvenir d’une nouvelle attitude; le mur filait dans une autre direction: j’étais dans ma chambre chez Mme de Saint-Loup, à la campagne. Mon Dieu! Il est au moins dix heures, on doit avoir fini de dîner! J’aurai trop prolongé la sieste que je fais tous les soirs en rentrant de ma promenade avec Mme de Saint-Loup, avant d’endosser mon habit. Car bien des années ont passé depuis Combray, où, dans nos retours les plus tardifs, c’étaient les reflets rouges du couchant que je voyais sur le vitrage de ma fenêtre. C’est un autre genre de vie qu’on mène à Tansonville, chez Mme de Saint-Loup, un autre genre de plaisir que je trouve à ne sortir qu’à la nuit, à suivre au clair de lune ces chemins où je jouais jadis au soleil; et la chambre où je me serai endormi au lieu de m’habiller pour le dîner, de loin je l’aperçois, quand nous rentrons, traversée par les feux de la lampe, seul phare dans la nuit.
Ces évocations tournoyantes et confuses ne duraient jamais que quelques secondes; souvent ma brève incertitude du lieu où je me trouvais ne distinguait pas mieux les unes des autres les diverses suppositions dont elle était faite, que nous n’isolons, en voyant un cheval courir, les positions successives que nous montre le kinétoscope. Mais j’avais revu tantôt l’une, tantôt l’autre, des chambres que j’avais habitées dans ma vie, et je finissais par me les rappeler toutes dans les longues rêveries qui suivaient mon réveil; chambres d’hiver où quand on est couché, on se blottit la tête dans un nid qu’on se tresse avec les choses les plus disparates: un coin de l’oreiller, le haut des couvertures, un bout de châle, le bord du lit, et un numéro des Débats roses, qu’on finit par cimenter ensemble selon la technique des oiseaux en s’y appuyant indéfiniment; où, par un temps glacial, le plaisir qu’on goûte est de se sentir séparé du dehors (comme l’hirondelle de mer qui a son nid au fond d’un souterrain dans la chaleur de la terre), et où, le feu étant entretenu toute la nuit dans la cheminée, on dort dans un grand manteau d’air chaud et fumeux, traversé des lueurs des tisons qui se rallument, sorte d’impalpable alcôve, de chaude caverne creusée au sein de la chambre même, zone ardente et mobile en ses contours thermiques, aérée de souffles qui nous rafraîchissent la figure et viennent des angles, des parties voisines de la fenêtre ou éloignées du foyer, et qui se sont refroidies; — chambres d’été où l’on aime être uni à la nuit tiède, où le clair de lune appuyé aux volets entr’ouverts jette jusqu’au pied du lit son échelle enchantée, où on dort presque en plein air, comme la mésange balancée par la brise à la pointe d’un rayon; — parfois la chambre Louis XVI, si gaie que même le premier soir je n’y avais pas été trop malheureux, et où les colonnettes qui soutenaient légèrement le plafond s’écartaient avec tant de grâce pour montrer et réserver la place du lit; parfois au contraire celle, petite et si élevée de plafond, creusée en forme de pyramide dans la hauteur de deux étages et partiellement revêtue d’acajou, où, dès la première seconde, j’avais été intoxiqué moralement par l’odeur inconnue du vétiver, convaincu de l’hostilité des rideaux violets et de l’insolente indifférence de la pendule qui jacassait tout haut comme si je n’eusse pas été là; — où une étrange et impitoyable glace à pieds quadrangulaires barrant obliquement un des angles de la pièce se creusait à vif dans la douce plénitude de mon champ visuel accoutumé un emplacement qui n’y était pas prévu; — où ma pensée, s’efforçant pendant des heures de se disloquer, de s’étirer en hauteur pour prendre exactement la forme de la chambre et arriver à remplir jusqu’en haut son gigantesque entonnoir, avait souffert bien de dures nuits, tandis que j’étais étendu dans mon lit, les yeux levés, l’oreille anxieuse, la narine rétive, le coeur battant; jusqu’à ce que l’habitude eût changé la couleur des rideaux, fait taire la pendule, enseigné la pitié à la glace oblique et cruelle, dissimulé, sinon chassé complètement, l’odeur du vétiver, et notablement diminué la hauteur apparente du plafond. L’habitude! aménageuse habile mais bien lente, et qui commence par laisser souffrir notre esprit pendant des semaines dans une installation provisoire; mais que malgré tout il est bien heureux de trouver, car sans l’habitude et réduit à ses seuls moyens, il serait impuissant à nous rendre un logis habitable.
Certes, j’étais bien éveillé maintenant: mon corps avait viré une dernière fois et le bon ange de la certitude avait tout arrêté autour de moi, m’avait couché sous mes couvertures, dans ma chambre, et avait mis approximativement à leur place dans l’obscurité ma commode, mon bureau, ma cheminée, la fenêtre sur la rue et les deux portes. Mais j’avais beau savoir que je n’étais pas dans les demeures dont l’ignorance du réveil m’avait en un instant sinon présenté l’image distincte, du moins fait croire la présence possible, le branle était donné à ma mémoire; généralement je ne cherchais pas à me rendormir tout de suite; je passais la plus grande partie de la nuit à me rappeler notre vie d’autrefois à Combray chez ma grand’tante, à Balbec, à Paris, à Doncières, à Venise, ailleurs encore, à me rappeler les lieux, les personnes que j’y avais connues, ce que j’avais vu d’elles, ce qu’on m’en avait raconté.
À Combray, tous les jours dès la fin de l’après-midi, longtemps avant le moment où il faudrait me mettre au lit et rester, sans dormir, loin de ma mère et de ma grand’mère, ma chambre à coucher redevenait le point fixe et douloureux de mes préoccupations. On avait bien inventé, pour me distraire les soirs où on me trouvait l’air trop malheureux, de me donner une lanterne magique[4], dont, en attendant l’heure du dîner, on coiffait ma lampe; et, à l’instar des premiers architectes et maîtres verriers de l’âge gothique, elle substituait à l’opacité des murs d’impalpables irisations, de surnaturelles apparitions multicolores, où des légendes étaient dépeintes comme dans un vitrail vacillant et momentané. Mais ma tristesse n’en était qu’accrue, parce que rien que le changement d’éclairage détruisait l’habitude que j’avais de ma chambre et grâce à quoi, sauf le supplice du coucher, elle m’était devenue supportable. Maintenant je ne la reconnaissais plus et j’y étais inquiet, comme dans une chambre d’hôtel ou de «chalet» où je fusse arrivé pour la première fois en descendant de chemin de fer.
Au pas saccadé de son cheval, Golo, plein d’un affreux dessein, sortait de la petite forêt triangulaire qui veloutait d’un vert sombre la pente d’une colline, et s’avançait en tressautant vers le château de la pauvre Geneviève de Brabant. Ce château était coupé selon une ligne courbe qui n’était guère que la limite d’un des ovales de verre ménagés dans le châssis qu’on glissait entre les coulisses de la lanterne. Ce n’était qu’un pan de château, et il avait devant lui une lande où rêvait Geneviève, qui portait une ceinture bleue. Le château et la lande étaient jaunes, et je n’avais pas attendu de les voir pour connaître leur couleur, car, avant les verres du châssis, la sonorité mordorée du nom de Brabant me l’avait montrée avec évidence. Golo s’arrêtait un instant pour écouter avec tristesse le boniment lu à haute voix par ma grand’tante, et qu’il avait l’air de comprendre parfaitement, conformant son attitude, avec une docilité qui n’excluait pas une certaine majesté, aux indications du texte; puis il s’éloignait du même pas saccadé. Et rien ne pouvait arrêter sa lente chevauchée. Si on bougeait la lanterne, je distinguais le cheval de Golo qui continuait à s’avancer sur les rideaux de la fenêtre, se bombant de leurs plis, descendant dans leurs fentes. Le corps de Golo lui-même, d’une essence aussi surnaturelle que celui de sa monture, s’arrangeait de tout obstacle matériel, de tout objet gênant qu’il rencontrait en le prenant comme ossature et en se le rendant intérieur, fût-ce le bouton de la porte sur lequel s’adaptait aussitôt et surnageait invinciblement sa robe rouge ou sa figure pâle toujours aussi noble et aussi mélancolique, mais qui ne laissait paraître aucun trouble de cette transvertébration.
Certes je leur trouvais du charme à ces brillantes projections qui semblaient émaner d’un passé mérovingien et promenaient autour de moi des reflets d’histoire si anciens. Mais je ne peux dire quel malaise me causait pourtant cette intrusion du mystère et de la beauté dans une chambre que j’avais fini par remplir de mon moi au point de ne pas faire plus attention à elle qu’à lui-même. L’influence anesthésiante de l’habitude ayant cessé, je me mettais à penser, à sentir, choses si tristes. Ce bouton de la porte de ma chambre, qui différait pour moi de tous les autres boutons de porte du monde en ceci qu’il semblait ouvrir tout seul, sans que j’eusse besoin de le tourner, tant le maniement m’en était devenu inconscient, le voilà qui servait maintenant de corps astral à Golo. Et dès qu’on sonnait le dîner, j’avais hâte de courir à la salle à manger, où la grosse lampe de la suspension, ignorante de Golo et de Barbe-Bleue, et qui connaissait mes parents et le boeuf à la casserole, donnait sa lumière de tous les soirs, et de tomber dans les bras de maman que les malheurs de Geneviève de Brabant me rendaient plus chère, tandis que les crimes de Golo me faisaient examiner ma propre conscience avec plus de scrupules.
Après le dîner, hélas, j’étais bientôt obligé de quitter maman qui restait à causer avec les autres, au jardin s’il faisait beau, dans le petit salon où tout le monde se retirait s’il faisait mauvais. Tout le monde, sauf ma grand’mère qui trouvait que «c’est une pitié de rester enfermé à la campagne» et qui avait d’incessantes discussions avec mon père, les jours de trop grande pluie, parce qu’il m’envoyait lire dans ma chambre au lieu de rester dehors. «Ce n’est pas comme cela que vous le rendrez robuste et énergique, disait-elle tristement, surtout ce petit qui a tant besoin de prendre des forces et de la volonté.» Mon père haussait les épaules et il examinait le baromètre, car il aimait la météorologie, pendant que ma mère, évitant de faire du bruit pour ne pas le troubler, le regardait avec un respect attendri, mais pas trop fixement pour ne pas chercher à percer le mystère de ses supériorités. Mais ma grand’mère, elle, par tous les temps, même quand la pluie faisait rage et que Françoise avait précipitamment rentré les précieux fauteuils d’osier de peur qu’ils ne fussent mouillés, on la voyait dans le jardin vide et fouetté par l’averse, relevant ses mèches désordonnées et grises pour que son front s’imbibât mieux de la salubrité du vent et de la pluie. Elle disait: «Enfin, on respire!» et parcourait les allées détrempées — trop symétriquement alignées à son gré par le nouveau jardinier dépourvu du sentiment de la nature et auquel mon père avait demandé depuis le matin si le temps s’arrangerait — de son petit pas enthousiaste et saccadé, réglé sur les mouvements divers qu’excitaient dans son âme l’ivresse de l’orage, la puissance de l’hygiène, la stupidité de mon éducation et la symétrie des jardins, plutôt que sur le désir inconnu d’elle d’éviter à sa jupe prune les taches de boue sous lesquelles elle disparaissait jusqu’à une hauteur qui était toujours pour sa femme de chambre un désespoir et un problème.
Quand ces tours de jardin de ma grand’mère avaient lieu après dîner, une chose avait le pouvoir de la faire rentrer: c’était, à un des moments où la révolution de sa promenade la ramenait périodiquement, comme un insecte, en face des lumières du petit salon où les liqueurs étaient servies sur la table à jeu — si ma grand’tante lui criait: «Bathilde! viens donc empêcher ton mari de boire du cognac!» Pour la taquiner, en effet (elle avait apporté dans la famille de mon père un esprit si différent que tout le monde la plaisantait et la tourmentait), comme les liqueurs étaient défendues à mon grand-père, ma grand’tante lui en faisait boire quelques gouttes. Ma pauvre grand’mère entrait, priait ardemment son mari de ne pas goûter au cognac; il se fâchait, buvait tout de même sa gorgée, et ma grand’mère repartait, triste, découragée, souriante pourtant, car elle était si humble de coeur et si douce que sa tendresse pour les autres et le peu de cas qu’elle faisait de sa propre personne et de ses souffrances, se conciliaient dans son regard en un sourire où, contrairement à ce qu’on voit dans le visage de beaucoup d’humains, il n’y avait d’ironie que pour elle-même, et pour nous tous comme un baiser de ses yeux qui ne pouvaient voir ceux qu’elle chérissait sans les caresser passionnément du regard. Ce supplice que lui infligeait ma grand’tante, le spectacle des vaines prières de ma grand’mère et de sa faiblesse, vaincue d’avance, essayant inutilement d’ôter à mon grand-père le verre à liqueur, c’était de ces choses à la vue desquelles on s’habitue plus tard jusqu’à les considérer en riant et à prendre le parti du persécuteur assez résolument et gaiement pour se persuader à soi-même qu’il ne s’agit pas de persécution; elles me causaient alors une telle horreur, que j’aurais aimé battre ma grand’tante. Mais dès que j’entendais: «Bathilde, viens donc empêcher ton mari de boire du cognac!» déjà homme par la lâcheté, je faisais ce que nous faisons tous, une fois que nous sommes grands, quand il y a devant nous des souffrances et des injustices: je ne voulais pas les voir; je montais sangloter tout en haut de la maison à côté de la salle d’études, sous les toits, dans une petite pièce sentant l’iris, et que parfumait aussi un cassis sauvage poussé au dehors entre les pierres de la muraille et qui passait une branche de fleurs par la fenêtre entr’ouverte. Destinée à un usage plus spécial et plus vulgaire, cette pièce, d’où l’on voyait pendant le jour jusqu’au donjon de Roussainville-le-Pin, servit longtemps de refuge pour moi, sans doute parce qu’elle était la seule qu’il me fût permis de fermer à clef, à toutes celles de mes occupations qui réclamaient une inviolable solitude: la lecture, la rêverie, les larmes et la volupté. Hélas! je ne savais pas que, bien plus tristement que les petits écarts de régime de son mari, mon manque de volonté, ma santé délicate, l’incertitude qu’ils projetaient sur mon avenir, préoccupaient ma grand’mère au cours de ces déambulations incessantes, de l’après-midi et du soir, où on voyait passer et repasser, obliquement levé vers le ciel, son beau visage aux joues brunes et sillonnées, devenues au retour de l’âge presque mauves comme les labours à l’automne, barrées, si elle sortait, par une voilette à demi relevée, et sur lesquelles, amené là par le froid ou quelque triste pensée, était toujours en train de sécher un pleur involontaire.
Ma seule consolation, quand je montais me coucher, était que maman viendrait m’embrasser quand je serais dans mon lit. Mais ce bonsoir durait si peu de temps, elle redescendait si vite, que le moment où je l’entendais monter, puis où passait dans le couloir à double porte le bruit léger de sa robe de jardin en mousseline bleue, à laquelle pendaient de petits cordons de paille tressée, était pour moi un moment douloureux. Il annonçait celui qui allait le suivre, où elle m’aurait quitté, où elle serait redescendue. De sorte que ce bonsoir que j’aimais tant, j’en arrivais à souhaiter qu’il vînt le plus tard possible, à ce que se prolongeât le temps de répit où maman n’était pas encore venue. Quelquefois quand, après m’avoir embrassé, elle ouvrait la porte pour partir, je voulais la rappeler, lui dire «embrasse-moi une fois encore», mais je savais qu’aussitôt elle aurait son visage fâché, car la concession qu’elle faisait à ma tristesse et à mon agitation en montant m’embrasser, en m’apportant ce baiser de paix, agaçait mon père qui trouvait ces rites absurdes, et elle eût voulu tâcher de m’en faire perdre le besoin, l’habitude, bien loin de me laisser prendre celle de lui demander, quand elle était déjà sur le pas de la porte, un baiser de plus. Or la voir fâchée détruisait tout le calme qu’elle m’avait apporté un instant avant, quand elle avait penché vers mon lit sa figure aimante, et me l’avait tendue comme une hostie pour une communion de paix où mes lèvres puiseraient sa présence réelle et le pouvoir de m’endormir. Mais ces soirs-là, où maman en somme restait si peu de temps dans ma chambre, étaient doux encore en comparaison de ceux où il y avait du monde à dîner et où, à cause de cela, elle ne montait pas me dire bonsoir. Le monde se bornait habituellement à M. Swann[5], qui, en dehors de quelques étrangers de passage, était à peu près la seule personne qui vînt chez nous à Combray, quelquefois pour dîner en voisin (plus rarement depuis qu’il avait fait ce mauvais mariage, parce que mes parents ne voulaient pas recevoir sa femme), quelquefois après le dîner, à l’improviste. Les soirs où, assis devant la maison sous le grand marronnier, autour de la table de fer, nous entendions au bout du jardin, non pas le grelot profus et criard qui arrosait, qui étourdissait au passage de son bruit ferrugineux, intarissable et glacé, toute personne de la maison qui le déclenchait en entrant «sans sonner», mais le double tintement timide, ovale et doré de la clochette pour les étrangers, tout le monde aussitôt se demandait: «Une visite, qui cela peut-il être?» mais on savait bien que cela ne pouvait être que M. Swann; ma grand’tante parlant à haute voix, pour prêcher d’exemple, sur un ton qu’elle s’efforçait de rendre naturel, disait de ne pas chuchoter ainsi; que rien n’est plus désobligeant pour une personne qui arrive et à qui cela fait croire qu’on est en train de dire des choses qu’elle ne doit pas entendre; et on envoyait en éclaireur ma grand’mère, toujours heureuse d’avoir un prétexte pour faire un tour de jardin de plus, et qui en profitait pour arracher subrepticement au passage quelques tuteurs de rosiers afin de rendre aux roses un peu de naturel, comme une mère qui, pour les faire bouffer, passe la main dans les cheveux de son fils que le coiffeur a trop aplatis.
Nous restions tous suspendus aux nouvelles que ma grand’mère allait nous apporter de l’ennemi, comme si on eût pu hésiter entre un grand nombre possible d’assaillants, et bientôt après mon grand-père disait: «Je reconnais la voix de Swann.» On ne le reconnaissait en effet qu’à la voix, on distinguait mal son visage au nez busqué, aux yeux verts, sous un haut front entouré de cheveux blonds presque roux, coiffés à la Bressant, parce que nous gardions le moins de lumière possible au jardin pour ne pas attirer les moustiques et j’allais, sans en avoir l’air, dire qu’on apportât les sirops; ma grand’mère attachait beaucoup d’importance, trouvant cela plus aimable, à ce qu’ils n’eussent pas l’air de figurer d’une façon exceptionnelle, et pour les visites seulement. M. Swann, quoique beaucoup plus jeune que lui, était très lié avec mon grand-père, qui avait été un des meilleurs amis de son père, homme excellent mais singulier, chez qui, paraît-il, un rien suffisait parfois pour interrompre les élans du coeur, changer le cours de la pensée. J’entendais plusieurs fois par an mon grand-père raconter à table des anecdotes toujours les mêmes sur l’attitude qu’avait eue M. Swann le père, à la mort de sa femme qu’il avait veillée jour et nuit. Mon grand-père qui ne l’avait pas vu depuis longtemps était accouru auprès de lui dans la propriété que les Swann possédaient aux environs de Combray, et avait réussi, pour qu’il n’assistât pas à la mise en bière, à lui faire quitter un moment, tout en pleurs, la chambre mortuaire. Ils firent quelques pas dans le parc où il y avait un peu de soleil. Tout d’un coup, M. Swann prenant mon grand-père par le bras, s’était écrié: «Ah! mon vieil ami, quel bonheur de se promener ensemble par ce beau temps! Vous ne trouvez pas ça joli tous ces arbres, ces aubépines et mon étang dont vous ne m’avez jamais félicité? Vous avez l’air comme un bonnet de nuit. Sentez-vous ce petit vent? Ah! on a beau dire, la vie a du bon tout de même, mon cher Amédée!» Brusquement le souvenir de sa femme morte lui revint, et trouvant sans doute trop compliqué de chercher comment il avait pu à un pareil moment se laisser aller à un mouvement de joie, il se contenta, par un geste qui lui était familier chaque fois qu’une question ardue se présentait à son esprit, de passer la main sur son front, d’essuyer ses yeux et les verres de son lorgnon. Il ne put pourtant pas se consoler de la mort de sa femme, mais pendant les deux années qu’il lui survécut, il disait à mon grand-père: «C’est drôle, je pense très souvent à ma pauvre femme, mais je ne peux y penser beaucoup à la fois.» «Souvent mais peu à la fois, comme le pauvre père Swann», était devenu une des phrases favorites de mon grand-père qui la prononçait à propos des choses les plus différentes. Il m’aurait paru que ce père de Swann était un monstre, si mon grand-père que je considérais comme meilleur juge et dont la sentence, faisant jurisprudence pour moi, m’a souvent servi dans la suite à absoudre des fautes que j’aurais été enclin à condamner, ne s’était récrié: «Mais comment? c’était un coeur d’or!»
Pendant bien des années, où pourtant, surtout avant son mariage, M. Swann, le fils, vint souvent les voir à Combray, ma grand’tante et mes grands-parents ne soupçonnèrent pas qu’il ne vivait plus du tout dans la société qu’avait fréquentée sa famille et que sous l’espèce d’incognito que lui faisait chez nous ce nom de Swann, ils hébergeaient — avec la parfaite innocence d’honnêtes hôteliers qui ont chez eux, sans le savoir, un célèbre brigand — un des membres les plus élégants du Jockey-Club[6], ami préféré du comte de Paris et du prince de Galles, un des hommes les plus choyés de la haute société du faubourg Saint-Germain[7].
