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"À Travers Ses Yeux" est le premier roman captivant d'un nouvel auteur prometteur. Elara Sterling, architecte à Londres, mène une vie apparemment parfaite avec son mari Liam. Mais un vœu étrange la transporte dans l'esprit de Liam, où elle découvre un amour profond et une loyauté inébranlable. Cependant, le retour à la réalité est brutal. Un rendez-vous manqué et une transaction bancaire suspecte révèlent une double vie. L'architecte en Elara se mue en enquêtrice, déterrant des preuves accablantes de tromperie et de secrets financiers. Avec l'aide de l'implacable avocate Isabella Rossi, Elara découvre l'ampleur de la trahison, impliquant même des proches et des malversations. Ce thriller psychologique intense explore la résilience d'une femme qui, après la destruction de sa réalité, apprend à se reconstruire. Un roman original qui prouve que la plus grande victoire est parfois de se libérer. Un potentiel best-seller pour les amateurs de suspense et de drame conjugal.
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Seitenzahl: 206
Veröffentlichungsjahr: 2025
M T
À Travers Ses Yeux
ROMAN
La nuit londonienne avait une couleur et un son qui n’appartenaient qu’à elle. Ce n’était pas le noir absolu, mais un dégradé de charbon, d’indigo et de saphir, teinté par la lueur orangée des lampadaires qui filtrait à travers les fines lattes du store vénitien. Ce n’était pas le silence, mais un murmure lointain et continu, la respiration d’une métropole qui ne dormait jamais vraiment. Le passage feutré d’une voiture sur le bitume humide de Kensington, la plainte mélancolique d’une sirène à plusieurs rues de là, le souffle du vent dans les platanes de la place.
Elara était éveillée.
Elle ne savait pas quelle heure il était, et elle ne voulait pas le savoir. Tourner la tête vers le cube lumineux du réveil sur sa table de chevet aurait brisé le charme fragile de cet instant suspendu. Elle était une île de conscience dans un océan de quiétude. Son propre souffle était à peine audible, mais celui de Liam, à côté d’elle, rythmait la pénombre. C’était une respiration lente, profonde, celle d’un homme tombé dans les abysses du sommeil, là où les soucis de la journée ne pouvaient plus l’atteindre.
Son regard s’attarda sur lui. La lune, généreuse ce soir-là, dessinait une fine bande de lumière argentée sur le lit, juste assez pour sculpter les formes. Elara voyait la courbe de son épaule, la masse sombre de ses cheveux coupés court, la ligne puissante de sa mâchoire, même détendue dans le sommeil. À quarante-deux ans, Liam possédait toujours cette beauté virile et rassurante qui l’avait séduite plus de dix ans auparavant. Une beauté qui n’était pas lisse, mais texturée par la vie. De fines ridules s’étaient formées aux coins de ses yeux, le témoignage de milliers de sourires, de rires partagés sous cette même couette, dans ce même lit.
Un sentiment de plénitude, chaud et lourd comme le duvet qui les recouvrait, envahit Elara. Elle sentait la chaleur qui émanait de son corps, un rayonnement palpable à quelques centimètres de sa propre peau. L’odeur de la chambre était un mélange familier et réconfortant : le parfum frais du détergent à la lavande dans les draps de coton égyptien, et sous cette note propre, l’odeur plus intime et unique de Liam. Une senteur boisée, musquée, celle de sa peau, qu’elle aurait pu reconnaître entre toutes. C’était l’odeur de la maison, l’odeur de sa vie.
Tout était parfait. Leur appartement, un duplex spacieux avec une terrasse donnant sur des jardins privés, était le fruit de leur succès commun. Sa carrière d’architecte était florissante, la sienne dans la finance était fulgurante. Ils étaient beaux, enviés, un couple modèle pour leurs amis, la preuve vivante que l’on pouvait tout avoir.
Alors pourquoi, dans le silence de cette chambre parfaite, au cœur de cette vie parfaite, une question insidieuse venait-elle parfois se lover en elle ?
Ce n’était pas un doute. Pas vraiment. C’était plutôt une curiosité, une sorte de vertige philosophique. Elle regardait cet homme, cet autre être humain qu’elle aimait plus que tout, et elle prenait conscience de la distance infranchissable qui séparait leurs deux esprits. Elle connaissait par cœur la structure de son visage, la carte de ses cicatrices, le son de sa voix au téléphone. Elle pouvait prédire ses réactions, ses plats préférés, le type de films qui l’ennuierait à mourir. En tant qu’architecte, elle comprenait les structures, les fondations, les façades. Elle pouvait dessiner les plans de leur vie commune avec une précision millimétrique.
Mais l’intérieur… l’architecture de son âme, le câblage de ses pensées, les fondations secrètes de ses émotions… tout cela lui restait inaccessible.
Que se passait-il derrière ce front paisible ? À quoi rêvait-il en cet instant précis ? Lorsqu’il la regardait le matin, que voyait-il vraiment ? L’image qu’il projetait, l’amour qu’il lui témoignait, était-ce le reflet fidèle de son monde intérieur, ou n’en était-ce que la façade admirablement conçue ?
Elle se rapprocha doucement, sans le toucher, retenant sa respiration. Le désir qui monta en elle n’avait rien de charnel. C’était un désir plus profond, plus absolu. Le désir de fusionner. De voir, ne serait-ce qu’une seconde, à travers ses yeux. D’entendre le monde avec ses oreilles. De ressentir la texture de ses propres cheveux sous ses doigts à lui. De se tenir devant un miroir et de se voir comme il la voyait, avec ses défauts qu’il ne mentionnait jamais et les qualités qu’il chérissait peut-être en silence.
Elle voulait savoir. Pas pour le juger, pas pour le surprendre. Juste pour comprendre. Pour effacer cette dernière frontière, cet ultime espace entre le "toi” et le "moi”. Pour que leur union soit totale, transparente, une structure parfaite sans aucune pièce cachée.
Sa main flotta un instant au-dessus de son torse nu, hésitant à se poser. Elle sentait l’énergie de son corps endormi, un champ magnétique invisible. L’envie était si forte qu’elle en devint une prière muette, une supplique adressée à la nuit, à la lune, à n’importe quelle force cosmique qui pourrait l’entendre.
Laisse-moi voir, pensa-t-elle avec une intensité qui la surprit elle-même. Juste pour une journée. Laisse-moi être toi.
Elle referma les yeux, le cœur battant contre ses côtes. Le désir était si puissant qu’il ressemblait à une douleur douce. Épuisée par cette vague d’émotion, elle sentit le sommeil la tirer à nouveau vers lui. Elle se laissa glisser, abandonnant sa requête aux ombres de la chambre, sans se douter que dans ce monde où tout semblait possible, certains vœux, même les plus secrets, étaient parfois exaucés. De la plus étrange et inattendue des manières.
Le sommeil ne la quitta pas d’un coup. Il se retira lentement, comme une marée descendante, la laissant sur le rivage d’une conscience brumeuse. La première sensation fut sonore. Un son grave et régulier, une respiration qui semblait venir de l’intérieur même de sa cage thoracique, mais qui, pourtant, lui paraissait étrangère. Elle était habituée au silence de sa propre inspiration, mais ce souffle-ci était plus ample, plus rauque. Il y avait une vibration dans la poitrine qui n’était pas la sienne.
Puis vint la conscience du corps. Une lourdeur. Un poids différent, une densité musculaire qu’elle ne reconnaissait pas. Ses jambes semblaient plus longues, étirées jusqu’à un point du lit qu’elle n’atteignait d’ordinaire qu’en se tendant au maximum. Le contact du drap sur sa joue était familier, mais la peau qui le recevait, la texture de l’épiderme contre le coton, semblait plus rêche. Une barbe de quelques heures. Le constat flotta dans son esprit sans encore provoquer d’alarme, comme un fait absurde dans un rêve.
L’air dans la pièce était frais, mais sous la couette, une chaleur intense était emmagasinée. Une chaleur animale. La sienne ? Non, celle qu’elle cherchait d’habitude en se blottissant contre son mari. Mais cette fois, la fournaise était à l’intérieur.
Une impulsion traversa ce corps étranger : l’envie d’ouvrir les paupières. Elara ne la commanda pas, elle la subit. Elle fut une passagère impuissante lorsque les deux paupières, lourdes de sommeil, s’entrouvrirent, d’abord en une fente mince, puis plus largement.
La lumière laiteuse du matin inonda sa vision. L’image était d’abord floue, un tableau impressionniste de formes et de couleurs douces. Le mur crème de leur chambre, la tête de lit en bois sombre, l’aquarelle de paysage marin qu’ils avaient achetée à St Ives… Tout était à sa place, et pourtant, tout était faux. L’angle était mauvais. Elle n’était pas du bon côté du lit.
La vision s’aiguisa. Et le monde d’Elara cessa de tourner.
Là, sur l’oreiller d’à côté, à moins d’un mètre, une femme dormait. Ses longs cheveux bruns étaient répandus en une cascade sauvage sur le coton blanc. Une mèche lui tombait sur la joue, et sa bouche était légèrement entrouverte, laissant échapper un souffle si léger qu’il était invisible. La lumière du matin adoucissait les traits de son visage, gommant les petites imperfections et lui donnant une sérénité presque picturale.
Elara la reconnut.
C’était elle-même.
Une vague de panique pure, froide et électrique, la submergea. C’était un cauchemar. Un phénomène de décorporation, une de ces choses qu’on lit dans des livres étranges. Elle voulut crier, mais aucun son ne sortit. La gorge qu’elle tentait d’utiliser resta silencieuse, le souffle régulier et inchangé. Elle voulut se lever, s’arracher à cette vision impossible, mais les membres qu’elle commandait restèrent inertes, lourds comme du plomb. Elle était une prisonnière derrière des yeux qui n’étaient pas les siens, dans un corps qu’elle ne contrôlait pas. La terreur la paralysa, un cri muet hurlant dans le silence de son esprit. Sors de là ! Réveille-toi ! C’est un cauchemar !
Alors qu’une nouvelle vague de panique menaçait de la noyer, une pensée traversa l’esprit qu’elle habitait. La pensée n’était pas la sienne. Elle ne naquit pas de sa peur, mais apparut, claire, calme et formée, comme une voix entendue de l’intérieur.
Mon Dieu, qu’elle est belle. Même avec ses cheveux en bataille. Je suis l’homme le plus chanceux du monde.
La pensée était si chargée d’une tendresse simple et évidente qu’elle agit comme un baume sur la peur brûlante d’Elara. Elle coupa court à sa panique. Cette voix intérieure… c’était celle de Liam. Le ton, la cadence, l’émotion… c’était lui.
Et soudain, le souvenir de la nuit précédente lui revint. Sa prière. Son désir fou, lancé aux étoiles depuis le secret de son cœur.
Laisse-moi voir… Juste pour une journée. Laisse-moi être toi.
Ce n’était pas un cauchemar. C’était… un exaucement. L’idée était si folle, si absolument impossible qu’elle aurait dû la rejeter. Mais la preuve était là, juste devant ses – ses – nouveaux yeux. Elle voyait son propre corps endormi à travers le regard de son mari.
La panique ne disparut pas complètement, mais elle se mua en autre chose. Une stupeur teintée d’incrédulité, puis, lentement, un sentiment d’émerveillement vertigineux. C’était donc cela. C’était donc cela, être Liam, se réveiller à côté d’elle. Le poids de son corps, la chaleur de son sang, et cette pensée d’amour, si simple et si pure, comme première lueur de sa conscience.
Une autre impulsion, non commandée, traversa le corps. Le bras droit, long et musclé, se souleva. Elara observa avec une fascination détachée la main – la main de Liam, avec ses doigts longs et ses jointures nettes – s’approcher de son propre visage endormi. Elle sentit le mouvement du muscle dans l’épaule, la tension dans le biceps. Le bout de l’index de Liam vint se poser sur la joue de son propre corps.
Elle ressentit les deux côtés de la caresse.
Dans l’esprit qu’elle habitait, elle perçut la sensation de la peau douce et chaude de sa femme sous le doigt. C’était une sensation familière, enregistrée des milliers de fois.
Et en même temps, une partie lointaine de sa conscience, une mémoire de son propre corps, se souvint de ce que l’on ressentait quand Liam la touchait ainsi.
Une nouvelle pensée de Liam, douce comme du velours : Réveille-toi, mon amour. Une nouvelle journée nous attend.
Le corps de Liam commença à bouger, à s’étirer. Elara, passagère silencieuse, se laissa porter par le mouvement. La peur avait cédé la place à une anticipation fébrile. Sa prière avait été entendue. Le don qu’elle avait tant désiré lui avait été accordé. Pour une journée, elle allait enfin savoir. Elle allait voir. Elle allait être lui. Et la première chose qu’elle avait découverte, c’était cela : un amour si tendre et si évident qu’il en était bouleversant.
Un sentiment de gratitude immense la remplit. Elle se détendit dans sa prison de chair, acceptant son rôle d’observatrice. L’aventure la plus étrange et la plus intime de sa vie ne faisait que commencer.
Le corps de Liam se mit en mouvement avec une lenteur délibérée. Elara fut la spectatrice passive de cette chorégraphie matinale. Elle sentit les muscles du dos se contracter lorsque le torse pivota, puis le poids du corps se déplaça sur un coude. De cette nouvelle position, légèrement surélevé, le regard de Liam plongea sur le visage endormi d’Elara. Son visage à elle.
La vue était si nette, si proche, qu’elle pouvait distinguer le grain de sa propre peau, la courbe de ses cils sur sa joue. C’était un portrait d’une intimité si crue qu’elle en eut le souffle coupé. Elle n’était pas en train de se regarder dans un miroir ; elle se voyait à travers le filtre de l’affection d’un autre.
La main de Liam, cette même main qui l’avait touchée un instant plus tôt, se leva de nouveau. Elle effleura une mèche de cheveux sur le front de la dormeuse.
Allez, mon cœur. La pensée était douce, teintée d’une légère malice. Le monde ne peut pas se passer de tes plans géniaux une minute de plus.
La main glissa sur son épaule et la secoua doucement. "Elara," murmura la voix de Liam.
Entendre cette voix depuis l’intérieur de sa tête fut une nouvelle expérience déstabilisante. Elle ressentit la vibration des cordes vocales dans sa gorge, la sortie de l’air chaud de ses poumons, et en même temps, elle entendit le son à l’extérieur, exactement comme il parvenait aux oreilles de sa version endormie.
Sur l’oreiller, les yeux d’Elara-la-dormeuse papillonnèrent puis s’ouvrirent. Le regard était d’abord embrumé, puis il se fixa sur le visage de Liam – le visage depuis lequel elle observait la scène. Elle se vit sourire.
"Bonjour, toi," dit sa propre voix, un peu pâteuse de sommeil.
Ce fut le choc le plus étrange jusqu’à présent. Voir son propre corps agir et parler de manière autonome, comme un automate programmé par des années d’habitude. Son corps à elle s’étira, bâilla, et s’assit dans le lit, les draps glissant sur ses épaules. Elle se vit passer une main dans ses cheveux, une expression de douce torpeur sur le visage.
Le corps de Liam se leva. Elara sentit le contact frais du parquet sous ses pieds nus, le léger craquement de ses genoux. Il se dirigea vers le dressing, et elle se vit, assise dans le lit, le regarder partir. C’était un ballet surréaliste dont elle était à la fois la danseuse et le public.
Quelques minutes plus tard, ils se retrouvèrent dans la cuisine. Le soleil de juin entrait à flots par l’immense baie vitrée qui donnait sur la terrasse, faisant scintiller la poussière en suspension. L’air sentait déjà le café.
Liam – ou plutôt, Elara dans Liam – était devant la machine à expresso, un monstre chromé qui trônait sur le comptoir en marbre de Carrare. Elle sentit ses mains bouger avec une assurance experte, tassant le café dans le porte-filtre, le clipsant à la machine. Le son du broyeur, puis le sifflement de l’eau chaude forcée à travers la mouture, étaient des bruits de fond si familiers, mais elle ne les avait jamais perçus avec cette clarté, cette présence physique.
Elle aime son café comme ça, très fort, avec juste un nuage de lait. Assez pour adoucir l’amertume, pas assez pour noyer le goût.
La pensée de Liam était précise, factuelle. C’était la preuve. La preuve qu’il faisait attention, qu’il enregistrait ces détails futiles qui, mis bout à bout, constituent la tapisserie de l’amour. Les doutes qu’elle avait pu nourrir, ces petites angoisses nocturnes, lui semblaient maintenant ridicules, les fantômes d’une autre vie.
Elle le vit verser le café dans sa tasse préférée – une tasse en céramique bleue qu’elle avait rapportée d’un voyage au Portugal. Pendant ce temps, son propre corps s’affairait près du grille-pain, le mouvement fluide et gracieux.
"Tu as bien dormi ?" demanda son double en beurrant une tranche de pain de seigle.
"Comme une pierre," répondit Liam. Et Elara sentit la sincérité dans cette réponse. Il n’y avait pas de double sens, pas de pensée cachée derrière ses mots. Juste la simple vérité. "J’ai fait un rêve étrange, par contre."
Le cœur d’Elara (son vrai cœur, où qu’il soit) manqua un battement.
Son double s’arrêta, le couteau en l’air. "Ah oui ? Lequel ?"
Le corps de Liam se tourna pour lui tendre la tasse. Leurs mains s’effleurèrent. Elara vit son propre visage se lever vers lui, une lueur de curiosité dans les yeux.
Dois-je lui dire que je rêvais que nous volions au-dessus de la Tamise ? Elle va encore se moquer de moi. Une vague d’amusement traversa l’esprit de Liam.
"Oh, rien d’intéressant," dit-il à voix haute. "Des trucs de super-héros." Il lui fit un clin d’œil.
Elle se vit rire. Un rire clair et sincère. "Tant que tu ne portes pas ton slip par-dessus ton pantalon, ça me va."
Le téléphone de Liam, posé sur le comptoir, vibra. Une notification s’alluma sur l’écran. D’un simple réflexe, le regard de Liam se posa dessus. Elara lut le message en même temps que lui.
Julian :Alors, ce soir ? On se retrouve au pub à 19h ? Ne sois pas en retard, j’ai une grosse nouvelle à t’annoncer.
Tiens, qu’est-ce qu’il a encore inventé ? pensa Liam. J’espère que ce n’est pas une autre de ses idées d’investissement foireuses. Il attrapa le téléphone et tapa une réponse rapide.
Elara vit le message qu’il envoyait : "OK pour 19h. Pas de problème. J’espère que c’est une bonne nouvelle !"
Il reposa le téléphone, sans le retourner, sans le cacher. Son attention était déjà revenue sur elle, qui buvait une gorgée de son café.
"C’était Julian," dit Liam, prévenant une question qu’elle n’avait même pas encore posée. "Il confirme pour ce soir."
"Ne rentre pas trop tard," dit son double, avec un sourire qui n’avait rien d’un reproche. "J’ai pensé qu’on pourrait commander thaï et regarder le dernier épisode de cette série qu’on aime bien."
Bonne idée. Ça fait longtemps qu’on n’a pas fait une soirée tranquille tous les deux. La pensée de Liam était comme une caresse. Il faut que je pense à réserver cette table pour notre anniversaire. Le Ledbury. Elle va adorer.
Il s’approcha d’elle et posa ses mains sur ses hanches. Elara, la passagère, observa son propre visage se lever vers lui. Elle vit dans les yeux de Liam – ses propres yeux, pour la journée – un reflet d’elle-même, baigné d’une lumière tendre. Il se pencha et l’embrassa.
Ce fut la sensation la plus renversante de toutes. Elle sentit la pression de ses propres lèvres contre celles de Liam, mais depuis son point de vue à lui. Elle ressentit la douceur, la chaleur, la familiarité de ce baiser comme s’il le recevait. C’était un circuit fermé d’amour et de sensation, une boucle parfaite.
"Je t’aime," dit la voix de Liam.
Et dans sa tête à lui, il n’y avait rien d’autre. Pas d’arrière-pensée, pas de distraction. Juste le poids et la vérité de ces deux mots, résonnant dans le silence de son crâne.
Pour Elara, ce matin n’était pas seulement idyllique. C’était une rédemption. La confirmation que sa vie, son amour, son mari, étaient exactement ce qu’ils paraissaient être : une structure parfaite, solide jusqu’aux fondations.
Le baiser prit fin, mais la proximité demeura. Elara, depuis son poste d’observation privilégié, vit son propre visage, à quelques centimètres de celui de Liam, les yeux encore mi-clos, un sourire flottant sur ses lèvres. Elle sentit le corps de Liam se détendre, un soupir de pur contentement s’échapper de sa poitrine.
"Il faut qu’on se prépare," murmura la voix de Liam, presque à contrecœur.
"Je sais," répondit la voix d’Elara.
Ils se séparèrent et la routine reprit son cours, mais pour Elara-l’observatrice, chaque seconde était une révélation. Ils se dirigèrent vers la salle de bain principale, un espace qu’elle avait elle-même conçu il y a des années. C’était son sanctuaire, une pièce de marbre gris veiné de blanc, de teck huilé et de verre. Elle l’avait pensée comme une bulle de décompression, un lieu de calme. La voir à travers les yeux de Liam lui donnait une nouvelle perspective. Il ne voyait pas seulement les matériaux ou le design ; elle percevait dans ses pensées une appréciation pour l’atmosphère.
Cet endroit… c’est la pièce la plus apaisante de la maison. C’est tout elle. Structurée, élégante, mais chaleureuse.
Liam se dirigea vers l’immense douche à l’italienne. Elara sentit ses doigts agiles ouvrir le robinet, le son puissant de l’eau martelant le sol en marbre. Il ôta son peignoir, et elle fut confrontée à la vision de ce corps nu, non pas comme elle le voyait de l’extérieur, mais comme il le ressentait de l’intérieur. Elle sentit la chair de poule provoquée par le bref courant d’air avant que le corps n’entre dans la cabine de douche.
La chaleur fut instantanée, une caresse liquide et enveloppante. La vapeur monta en volutes, embuant le verre, isolant Liam du reste de la pièce. Elara sentit l’eau ruisseler sur son crâne, dans ses cheveux, le long de sa nuque et de son dos. C’était une sensation qu’elle connaissait, mais vécue avec une conscience masculine, une autre proprioception. Elle sentit ses mains larges et fortes saisir le flacon de gel douche – un parfum de vétiver et de bois de santal, son préféré à lui. La mousse onctueuse, l’odeur qui emplissait la cabine, le geste vigoureux de se savonner… tout était à la fois banal et extraordinairement nouveau. Ses pensées étaient simples, pragmatiques. Une liste mentale des tâches de la journée qui l’attendait. Une réunion à 10h, le déjeuner avec un client potentiel, le rapport à finaliser… et au milieu de cette liste, une pensée surgit, sans rapport :
Il faut que je pense à faire réparer le fermoir de son collier. Celui que je lui ai offert pour ses 35 ans. Elle ne le porte plus, elle doit croire que je n’ai pas remarqué.
Cette petite pensée, si anodine et si tendre, frappa Elara en plein cœur. C’était un fil invisible de leur histoire, un détail qu’elle avait elle-même oublié, persuadée de sa futilité. Mais lui, il l’avait noté. Il s’en souciait. La certitude qu’elle était aimée, choyée dans les moindres détails, se solidifiait en elle, devenant une fondation inébranlable.
La porte de la salle de bain s’ouvrit de nouveau et son double entra. Elle se vit, vêtue d’un autre peignoir, les cheveux relevés en un chignon désordonné. Elle se dirigea vers le lavabo, indifférente à la silhouette embuée dans la douche. Elle se regarda dans le miroir, et donc, par un étrange effet de ricochet, Elara se vit se regarder à travers le regard de Liam qui l’observait depuis la douche. Il la regardait commencer sa propre routine, appliquer une lotion sur son visage.
Elle n’a même pas besoin de tout ça, pensa-t-il, un sourire mental se dessinant. Elle est magnifique au naturel. Elle ne le voit pas, mais c’est quand elle est comme ça, sans artifice, qu’elle est la plus belle.
Elara sentit une vieille insécurité, une petite voix qui lui murmurait parfois qu’elle devait faire des efforts, se dissoudre dans la chaleur de cette admiration silencieuse. Elle se sentait belle parce qu’il la trouvait belle.
L’eau se coupa. Liam sortit de la douche, s’enveloppant dans une immense serviette de bain épaisse. La buée commença à se dissiper. Il passa à côté d’elle, lui déposant un baiser sur la tempe. Elle sentit la fraîcheur de sa propre peau sous les lèvres chaudes et humides de Liam.
Ils se retrouvèrent ensuite dans le grand dressing attenant à la chambre, un espace organisé de part et d’autre par des rangées de vêtements. Elara se vit ouvrir son côté de l’armoire, le doigt courant sur les cintres, tandis que Liam faisait de même du sien. Elle sentit sa main choisir un costume d’un gris anthracite impeccable, puis une chemise d’un blanc éclatant. Ses gestes étaient précis, rapides.
Le gris inspire la confiance. Ni trop autoritaire comme le noir, ni trop décontracté comme le bleu. Parfait pour le déjeuner avec M. Abernathy.
Il enfila son pantalon, sa chemise. Elara, depuis son perchoir intérieur, le regardait boutonner sa chemise devant le grand miroir. Elle observait les muscles de son torse, la concentration sur son visage. Puis son regard à lui dévia vers elle. Son double tenait deux robes sur des cintres. Une robe fourreau d’un bleu cobalt intense, et une autre, plus sobre, d’un noir parfaitement coupé.
"J’hésite," dit la voix d’Elara-automate.
La bleue, pensa immédiatement Liam. Elle fait ressortir la couleur de ses yeux, c’est incroyable. On dirait l’océan. Puis une autre pensée suivit. Mais en noir, elle est si… puissante. Elle incarne l’architecte de génie qu’elle est. C’est sa tenue de combat.
"Le noir est parfait pour ta réunion avec les promoteurs," dit-il à voix haute, choisissant de renforcer sa confiance professionnelle plutôt que de flatter simplement son apparence. "Tu auras l’air de savoir exactement ce que tu veux. Et de ne faire aucun compromis."
Elle lui sourit, un vrai sourire de gratitude. "Tu as raison." Elle reposa la robe bleue.
