ADhaiNe - Alexandre Maubert - E-Book

ADhaiNe E-Book

Alexandre Maubert

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  • Herausgeber: Publishroom
  • Kategorie: Krimi
  • Sprache: Französisch
  • Veröffentlichungsjahr: 2021
Beschreibung

Montreux, le cadavre d'un généticien est retrouvé et deux jeunes policiers singuliers plongent dans son histoire familiale... hallucinante !

Un généticien de renom est assassiné à Montreux. Tout accuse l’un de ses fils. Les enquêteurs se dirigent vers une résolution rapide de l’affaire. Pourtant, la vérité se dérobe au fur et à mesure des révélations.
Deux jeunes policiers, singuliers par leur apparence et leur comportement mènent l’enquête tambour battant. Ils vont devoir démêler l’intrigue et plonger dans le passé de la victime pour faire toute la lumière sur une histoire familiale hallucinante qui va chambouler leur vie et celle de leurs proches. Ils vont apprendre à leurs dépens que génétique ne rime pas toujours avec éthique.
Ces flics aux fêlures qui affleurent vont voir se percuter les mystères de la science la plus avancée et la soif de vengeance.
Aux confins du polar et de l’étude de mœurs, Alexandre Maubert signe un roman magistral.

Découvrez ce polar palpitant qui jongle avec les questions d'éthique, de moeurs et de génétique !

À PROPOS DE L'AUTEUR

Alexandre Maubert vit en Suisse. Il travaille dans la finance. Il est également auteur-compositeur. Il inaugure avec ADhaiNe un nouveau genre : le polar musical. Le récit est rythmé par des chansons de circonstance que l’on peut suivre à l’aide de QR codes et qui permettent au lecteur de vivre une expérience inédite d’immersion dans la psychologie des personnages du roman.

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Seitenzahl: 285

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Alexandre Maubert

ADhaiNe

Note de l’auteur

Ce roman a la particularité de comporter, au fil des pages, des textes de chansons. Au dessus de ces textes, vous trouverez des codes QR qui vous renvoient vers les plateformes Apple Music et Spotify pour écouter, si vous le souhaitez, les chansons originales des artistes concernés. J’espère que vous pourrez ainsi mieux intérioriser l’état d’esprit des passages en question.

J’en profite pour adresser un immense merci à Pierre-Dominique Burgaud et Alain Chamfort de m’avoir autorisé à insérer le texte de la chanson « Exister » et à Renan Luce de m’avoir donné son accord concernant le titre « Je suis une feuille ».

Toutes les autres chansons ont été écrites et composées par moi-même.

À ma maman,

à ma sœur,

à Christophe,

à la mémoire de Christian

Chapitre 1

10 mars 2020 – 16 h 30 – Lausanne – Centre de la police judiciaire

Première sonnerie

Une étrange sensation m’envahit. Je reçois des dizaines d’appels par jour, mais pour une fois, je n’ai pas envie de répondre.

Deuxième sonnerie

En fait, ce n’est pas vraiment une question d’envie, mais plutôt un sentiment désagréable encore inconnu au catalogue de mes émotions.

Troisième sonnerie

Je dirais même une angoisse, une peur viscérale, inexplicable. Je me rends compte que j’ai les mains moites et la gorge sèche.

Quatrième sonnerie

Je perds la boule ? C’est juste un coup de fil bon sang ! Pourquoi ai-je le cœur qui s’accélère autant ? Pourquoi mes jambes semblent-elles incapables de soutenir le poids de mon corps?

Cinquième sonnerie

Il va falloir que je décroche, mais je préfère retarder ce moment le plus possible. J’ai l’intime et ridicule certitude que cet appel va changer ma vie, que rien ne sera plus comme avant.

Sixième sonnerie

C’est pourtant pas compliqué ! Il suffit d’appuyer sur une touche ! Je fais un effort surhumain pour sortir de ma torpeur. Il me faut encore quelques secondes pour reprendre mes esprits.

Septième sonnerie

Je presse sur l’icône verte et je sais que ma vie bascule à cet instant.

Chapitre2

10 mars 2020 – 16 h 31 – Lausanne – Centre de la police judiciaire

–Qu’est-ce que tu fous Ethan, bordel ! Tu étais encore en train de t’astiquer ?

Je reconnais la voix de ma coéquipière, Marie Lefèvre, avec son langage peu raffiné et souvent au-dessous de la ceinture.

–Toujours aussi subtile, Marie, dis-je en tentant de retrouver mon calme après cette crise d’angoisse incompréhensible.

–Ramène ton cul vite fait ! Un corps a été retrouvé à Montreux et nous sommes en charge de l’enquête.

–Je suis à Lausanne actuellement, mais je pars illico presto.

–Illico presto ? Tu crois peut-être que j’ai fait italien première langue, balance-t-elle en raccrochant.

Elle me fait trop rire cette nana. Elle est vulgaire, soupe au lait, colérique, borderline, mais Bon Dieu qu’est-ce qu’elle peut être loyale, drôle, perspicace et d’un soutien indéfectible. Bref, je l’adore ! Malgré son caractère de cochon, elle a toujours été là pour moi dans les pires moments de mon existence. Rien que pour ça, je lui en serai éternellement reconnaissant. J’ai une totale confiance en elle. La confiance est un concept binaire. Soit on l’a, soit on ne l’a pas. Il n’y a pas de demi-mesure.

Je saute dans ma voiture de fonction et prends l’autoroute A1 en direction de Montreux. Je me retrouve immédiatement coincé dans un bouchon et je dois employer la manière forte pour me frayer un chemin. J’enclenche le gyrophare et allume la sirène. Je constate avec satisfaction que la magie opère. Tel Moïse ouvrant les eaux de la Mer Rouge, les véhicules s’écartent sur les côtés pour me laisser passer sur la voie centrale. Je ne peux m’empêcher de savourer cet instant de superpuissance même si je me sens coupable de laisser derrière moi tous ces travailleurs qui doivent supporter ces embouteillages quotidiens. Cette autoroute a un siècle de retard. Elle est prévue pour des calèches et non pour le trafic de 2020 !

En arrivant à la Tour-de-Peilz, je vois Marie sortir en trombe de son immeuble. Elle ouvre la portière alors que ma voiture n’est pas encore à l’arrêt et me harangue d’emblée.

–C’est ce que tu appelles rapido pesto ? J’aurais eu le temps de partir faire un tour du monde en t’attendant, maugrée-t-elle.

–J’ai dit illico presto ! Je crois qu’il va effectivement falloir reprendre tes cours de langues. Et de cuisine par la même occasion !

–Le corps se trouve dans l’hôtel du Montreux Palace, chambre dix, m’informe-t-elle. Fonce au lieu de dire des conneries !

Pendant les quelques minutes de trajet entre La Tour-de-Peilz et Montreux, j’en profite pour raconter à Marie ma crise d’angoisse au moment de prendre son appel. C’est la première fois que ça m’arrive et j’ai besoin d’en parler à quelqu’un. Je lui avoue que j’ai l’intuition que cette enquête va être compliquée et bouleversante.

–Tu me fais quoi, demande-t-elle. Tu es la personne la plus cartésienne que je connaisse !

–Je sais. Je n’y comprends rien. Je te jure que je n’ai jamais rien ressenti de tel. Une peur panique au moment de te répondre, comme si je jouais mavie.

–Tu m’inquiètes, Ethan. Tu n’as pas l’air dans ton assiette. C’est sans doute le stress. Tu as besoin de vacances.

–C’est mal barré. On est au début d’une nouvelle affaire. La plage m’attendra un peu. Elle a tout son temps.

En moins d’un quart d’heure, nous nous retrouvons face à face avec le directeur du luxueux établissement montreusien. Il nous accompagne jusqu’à la chambre numéro dix en précisant d’emblée que personne n’a rien vu ni entendu.

–Pourrais-je parler aux clients des chambres voisines, demandé-je.

–Les chambres adjacentes n’étaient pas occupées, me répond le directeur. Nous sommes en mars et il s’agit d’une période calme. À Montreux, en dehors du Festival de jazz et du marché de Noël, c’est toute l’année une période calme, soupire-t-il.

–Le personnel n’a rien signalé d’anormal ?

–Non. Monsieur Deschamps séjournait dans notre hôtel depuis avant-hier. C’était un habitué. Il venait régulièrement depuis de nombreuses années à cette saison. Depuis qu’il a divorcé enfait.

–Il faisait quoi de ses journées ?

–C’est un éminent généticien à la retraite. Il passait des heures à lire sur le balcon de sa chambre et à se balader au bord du lac.

–Lecture, promenades, rien d’autre au programme ?

–Oui, il avait un rituel. Il sortait chaque jour en voiture pendant deux à trois heures, mais je ne sais pas où il allait.

–Aux putes, interrompt Marie qui était restée discrète jusque-là.

–Ce n’était pas vraiment le genre du bonhomme, répond le directeur d’un ton agacé, le regardnoir.

–Ah, il y a un genre pour ça, rétorque Marie sarcastiquement.

–Je n’en sais rien. Toujours est-il qu’il n’a jamais voulu me dire où il partait chaque jour. Il a juste lâché une fois qu’il s’agissait pour lui d’une sorte de pèlerinage.

Je tente de reprendre la main pour éviter que Marie ne nous mette définitivement le directeur àdos.

–Il était bigot ?

–Non. Au contraire, il était athée. En tant que scientifique émérite, il avait une explication rationnelle à tout. Je crois que son histoire de pèlerinage était une métaphore.

–Il faudra qu’on trouve où il se rendait quotidiennement, dis-je en me tournant vers Marie.

Arrivés devant la porte de la chambre dix, nous nous équipons de gants et nous demandons au directeur de rester sur le seuil. Nous entrons en faisant attention de ne rien dénaturer de la scène du crime. Le sol est jonché d’objets cassés. Il y a visiblement eu une violente bagarre entre la victime et le meurtrier. La chambre est sens dessus dessous. L’une des tables de nuit a été projetée de l’autre côté de la pièce et son contenu s’est éparpillé jusque dans la salle de bains. En m’approchant du corps inerte et en voyant le visage de Paul Deschamps, deux choses me frappent immédiatement et me mettent extrêmement mal à l’aise. Marie le remarque aussitôt et me demande :

–Tu n’as jamais vu un mort ? Il est où le problème ?

–Je le connais. Ou plutôt j’ai le sentiment de le connaître, dis-je interloqué.

–C’est pas très clair. Tu le connais oupas ?

–Son visage m’est familier, mais je ne peux pas dire ni où, ni quand je l’ai vu, ni même si je l’ai réellement déjà vu.

–Waouw, l’enquête démarre très fort mon coco. On est dans du travail de haute précision, ironise-t-elle.

–Je ne comprends pas plus que toi et ça m’intrigue.

–Tu es clair comme de l’eau-de-vie.

–Eau de roche ! Quand vas-tu arrêter de transformer les expressions ?

–Quand les poules auront des ailes ! Peut-être que tu as l’impression de le connaître parce qu’il est médiatique ? Il a certainement dû participer à des émissions télé ou être en photo dans des magazines.

–Probablement. Mais je suis sûr qu’il s’agit d’autre chose. Je chercherai plus tard. En attendant, l’autre élément qui me frappe sur son visage, c’est la profondeur de ses rides. Tu vois comme ses sillons naso-géniens sont marqués ? Et sa ride du lion ? C’est plutôt une tranchée ! J’ai rarement vu quelqu’un qui porte autant son vécu sur son faciès. Je te garantis qu’il a vu du pays et pas seulement celui d’Alice aux pays des merveilles !

–C’est vrai que c’est frappant, voire effrayant, concède Marie. Sûr qu’il n’a pas abusé du botox celui-là !

Nous analysons ensuite le reste du corps en détail. Les nombreuses ecchymoses et griffures présentes sur les endroits où la peau n’était pas protégée par des habits ne laissent planer aucun doute sur le fait qu’il y a eu une lutte acharnée. Paul Deschamps a visiblement été frappé à la tête avec un objet lourd qui a déclenché une hémorragie à l’arrière du crâne. Une quantité importante d’hémoglobine s’est déversée sur la moquette de la chambre. Le meurtrier a, semble-t-il, marché dans la flaque de sang car ses empreintes de pas courent jusqu’à la porte. Une lampe brisée se trouve par terre à un mètre de distance de la tête de la victime. Elle a probablement permis de porter le coup fatal. Paul Deschamps a des lambeaux de chair logés sous ses ongles. Ce sont très vraisemblablement ceux de son agresseur, vu la violence de la bagarre. Nous disposons donc d’un atout de taille pour l’éventuelle identification du meurtrier.

Nos collègues des sciences forensiques débarquent avec fracas et nous sortent de nos réflexions. Je m’exile avec Marie dans le couloir pour les laisser travailler. La scène du crime est chargée d’indices. Rien ne semble avoir été fait pour la maquiller. Comme si, malgré l’abondance de résidus corporels, l’assassin ne craignait pas d’être démasqué.

–Je vois que vos portes de chambres sont équipées de gros judas. Il est donc possible de voir qui frappe avant d’ouvrir, demande Marie au directeur de l’hôtel qui était resté en retrait pendant notre investigation.

–Oui, pour ouvrir une porte, il faut une clé électronique de format carte de crédit. Le personnel ne pénètre jamais dans une chambre sans avoir préalablement frappé. Monsieur Deschamps avait ses habitudes. Il regardait toujours par le judas pour voir qui était derrière la porte avant d’ouvrir. Vu qu’il n’y a pas de marques d’effraction et que personne n’a entendu de bruit, j’imagine qu’il connaissait son agresseur et qu’il l’a volontairement laissé entrer.

–Judicieuse déduction ! Mais dans ce cas, vos employés font aussi partie des suspects et il faudra nous donner la liste de ceux qui étaient de service hiersoir.

–N’importe quoi, marmonne le directeur. Ça m’étonnerait beaucoup que l’un de mes collaborateurs soit impliqué, mais je demanderai à la réception de vous fournir les noms de ceux qui étaient présents la nuit dernière.

–Vous n’avez pas de vidéo de surveillance ?

–Non, ce n’est pas Mexico ici. Vous croyez que nous avons des morts chaque semaine ?

–C’est peut-être le début d’une série, répond Marie agacée, avant de me faire signe de la suivre et de quitter les lieux sans un mot.

Il est 19 heures. Nous décidons de manger un morceau dans le restaurant italien qui se trouve juste en face du Montreux Palace.

–Nous recevrons rapidement les conclusions de la police scientifique. Avec un énorme coup de chance, l’agresseur figure déjà dans la base de données de la police et nous connaîtrons immédiatement son identité, déclare Marie. L’affaire sera réglée plus vite que le tonnerre.

–Que l’éclair ! Désolé de te contredire, mais je n’ai pas du tout le sentiment que cette enquête va se résoudre en deux temps trois mouvements.

–Ah oui, j’oubliais, Monsieur est en pleine reconversion médiumnique. Quand tu ouvriras ton cabinet, rappelle-moi de ne jamais venir te consulter.

En quittant le restaurant, je ramène Marie chez elle et je mets le cap sur Blonay pour rentrer chez moi. Nous habitons à cinq minutes l’un de l’autre. C’est très pratique aussi bien sur le plan privé que professionnel, car en plus d’être ma collègue, Marie est ma meilleure amie.

La vie est parfois surprenante. Si je ne connaissais pas son lourd passé, je ne verrais certainement chez elle que son côté vulgaire et décalé. Je m’arrêterais sans doute à son langage châtié, spécificité que j’apprécie très peu chez le commun des mortels. Mais dans sa bouche, et compte tenu de son parcours, tout prend une autre dimension. Marie a été abusée par son père lorsqu’elle avait dix ans. Sa mère n’a rien vu, ou n’a rien voulu voir, c’est selon. Elle a ensuite été placée de foyer en foyer. Son langage cru est la résultante de ces années d’une enfance violée et d’une adolescence volée. Quand on apprend à mieux la connaître, on découvre une personne avec le cœur sur la main et d’une fidélité en amitié indéfectible. Elle a cette richesse exceptionnelle des cabossés de la vie.

À 28 ans, elle vit toujours seule car elle a encore beaucoup de peine à faire confiance aux hommes. Elle me raconte parfois ses aventures d’un soir, mais je ne la sens pas prête à s’engager dans une relation sérieuse pour l’instant. Peut-être cela changera-t-il le jour où elle tombera follement amoureuse ? Généralement, toutes nos certitudes volent en éclat à ce moment-là. Toutes les règles, toutes les convictions qu’on croyait ancrées pour l’éternité se font la malle en quelques secondes. J’en sais quelque chose. Je ne pensais pas être éligible à l’amour.

Chapitre3

11 mars 2020 – 7 h 30 - Blonay

Confortablement installé dans le canapé de ma villa qui surplombe le lac, j’attends les résultats de la police scientifique qui devraient arriver dans le courant de la matinée. Je viens de faire une balade avec mon chien, Sultan, dans les vignes environnantes et de prendre mon petit-déjeuner avec Théo, mon conjoint. Cela fait trois ans que nous sommes ensemble et j’ai toujours le même plaisir à partager ces quelques minutes avec lui avant de commencer une journée effrénée à tenter de résoudre des énigmes. Théo est artiste-peintre et sculpteur. Son travail lui permet de rester à la maison, retranché dans son atelier, avec le chien en guise de compagnie. J’ai une chance infinie de l’avoir rencontré. Il rend mon quotidien plus léger et me prouve constamment que la vie vaut la peine d’être vécue malgré les coups du sort et les embûches. Avec lui, même lorsque tout est noir, je peux voir une certaine lumière. C’est mon Pierre Soulages àmoi !

Le fracas des poings de Marie sur la porte d’entrée me sort de mon état méditatif.

–Alors, ça roucoule là-dedans, crie Marie d’une voix haut-perchée.

–Entre, dis-je en ouvrant la porte.

–Salut Théo, dit-elle accompagné d’un clin d’œil dans sa direction. Ça dégouline encore d’amour par ici. C’est écœurant !

–T’inquiète, ça va te rattraper un jour ma belle, lui répondThéo.

–Il va encore en couler de l’eau sous les aqueducs d’ici là, conclut-elle.

–Sous les ponts !

Je souris, prends mes affaires, caresse Sultan, embrasse Théo et file avec mon acolyte pour entamer cette journée de travail qui devrait nous apporter les premiers éléments dans le dossier du meurtre de Paul Deschamps.

–Pour commencer, nous devons aller interroger son ex-femme, Éva Deschamps. Elle n’était pas joignable hier. Elle habite à Fribourg. On devrait y être d’ici trois quarts d’heure. Qu’as-tu comme infos sur elle ?

–Elle a 60 ans et vit actuellement seule dans un appartement de la vieille ville. Elle ne travaille plus depuis son divorce et touche une pension confortable de la part de Paul Deschamps. Elle n’a apparemment aucun problème d’argent.

–Elle exerçait quelle activité lorsqu’elle bossait encore ?

–Comme son ex-mari. Généticienne. Ils se sont rencontrés dans le cadre professionnel d’après un article que j’ai pu lire dans « Le Temps ». Ça a l’air d’être des pointures ! Il y a énormément de coupures de presse sur eux. Au fait, tu penses toujours connaître Paul Deschamps personnellement, demande Marie.

–Oui, j’en suis sûr. Malheureusement, même après une nuit de sommeil, je n’arrive pas à le replacer dans un contexte.

–C’est peut-être un ex, me dit-elle sarcastiquement.

–Ça ne risque pas. Tu as vu son âge ? Il a 65 ans. Je ne fais pas dans la gérontophilie.

–Dans ce cas, creuse-toi les méninges car ça pourrait toujours nous servir pour la suite de l’enquête.

Après trente-cinq minutes passées sur l’autoroute en direction de Fribourg, le téléphone de Marie retentit et vient chambouler nos plans.

–Tu es sûr de ce que tu dis, répète Marie interloquée. L’identification est formelle ?

–Affirmatif, lui répond Matthieu Gaillard, notre collègue de la police judiciaire de Lausanne.

Marie raccroche et me raconte les détails de la conversation :

–Le corps a été retrouvé le 10 mars à 16 heures. D’après le médecin légiste, la mort est survenue 17 heures plus tôt, soit le 9 mars à 23 heures. Selon le rapport de la police scientifique, aucun cheveu de l’agresseur n’a été retrouvé sur la scène du crime, ce qui est curieux compte tenu de la violence de la bagarre. Les empreintes de semelles laissées sur la moquette indiquent qu’il s’agit de basket Nike de taille 44. L’analyse ADN des résidus de peau et de sang sous les ongles de Paul Deschamps a été croisée avec le fichier national des criminels. Alexis Deschamps, le fils de Paul Deschamps a été identifié. Il a déjà été arrêté à de multiples reprises pour trafic de drogue, vol et outrage à agent public. Il a trois incarcérations à son actif. D’après le contrôle des habitants, son adresse actuelle est à Villeneuve.

–OK, je prends la sortie à Matran, on fait demi-tour et on va directement du côté de Villeneuve pour voir si on peut lui mettre la main dessus.

–Toi qui avais l’intuition que cette affaire allait se révéler ultra-compliquée et était susceptible de chambouler ta vie ! On se dirige plutôt vers le dossier le plus vite résolu de notre courte, mais flamboyante carrière.

–J’avoue que je me suis planté sur ce coup-là. Pourtant, je t’assure que je n’avais jamais rien ressenti de tel quand tu m’as appelé pour la prise en charge de l‘enquête. J’ai eu comme une prémonition. Idem quand j’ai vu le corps de Paul Deschamps. J’ai été foudroyé par une vague d’émotion totalement disproportionnée par rapport aux circonstances.

Je me parque au bord du lac pour éviter de me faire potentiellement remarquer dans la rue centrale de Villeneuve. Pendant que nous longeons les berges, Marie me dit, en imitant un accent chinois :

–Si tu vois un oiseau blanc sur le lac, c’est un signe !

–Fous-toi de moi ! Tu vas me lâcher les basques maintenant ?

–OK. J’arrête. Mais c’est tellement drôle de ta part de parler de prémonition quand tout notre métier est basé sur des faits concrets et sur l’analyse rationnelle des informations en notre possession.

L’immeuble qui abrite le studio d’Alexis Deschamps est peu engageant. La peinture de la façade extérieure est écaillée et les boiseries des fenêtres ne semblent pas vraiment minergie compatibles. Nous entrons dans la cage d’escalier et regardons les noms sur les boîtes aux lettres. Nous trouvons rapidement celui d’Alexis Deschamps qui signale sa présence au deuxième étage. Nous empruntons l’ascenseur et nous nous postons derrière la porte d’entrée pour écouter quelques instants si des bruits sont audibles à l’intérieur. Rien. Le calme plat. Nous dégainons nos armes. Marie actionne la sonnette et nous attendons quelques secondes, en alerte, prêts à réagir en cas de besoin. Nous entendons de faibles bruits de pas approcher avant que la porte ne finisse par s’entrebâiller lentement. Peu surpris de nous voir, Alexis Deschamps n’a aucune réaction en voyant les insignes de police que nous lui présentons et les pistolets pointés sur lui. Il ouvre grand la porte à une vitesse digne d’un paresseux et nous fait signe d’entrer. Dans la pénombre, son allure voûtée, sa silhouette squelettique et son teint cadavérique donnent l’impression d’une personne âgée alors même qu’il n’a que 20 ans, soit deux années de moins que moi. Nous pénétrons dans l’unique pièce du logement et nous asseyons tous les trois les uns à côté des autres, comme à un arrêt de bus, sur ce qui doit servir à la fois de lit et de canapé. En face de nous, sur une table basse, les seringues et tout le matériel du parfait toxico ne laissent planer aucun doute sur son état de dépendance. La notion de rangement lui est étrangère. Des habits jonchent le sol et des détritus n’ont visiblement pas trouvé la direction de la poubelle depuis une éternité.

–Monsieur Deschamps. Je ne vais pas y aller par quatre chemins, commence Marie. Votre père a été retrouvé mort hier après-midi dans sa chambre d’hôtel du Montreux Palace. Il s’agit d’un homicide. L’heure du crime est estimée à 23 heures, le 9 mars dernier. Des traces de lutte sont évidentes. Après analyse ADN des résidus corporels relevés sur place, vous avez été identifié comme étant présent sur les lieux et il n’y a pas beaucoup de doutes sur votre implication dans la mort de votrepère.

Alexis Deschamps reste impassible. Il est tombé dans une sorte de léthargie qui semble être son état naturel. Les yeux exorbités, un filet de bave à la commissure des lèvres et une odeur corporelle suspecte ne font pas de lui le candidat idéal au prochain concours de Mister Univers.

–Vous allez devoir nous suivre au poste de police et nous allons vous interroger, dis-je pour essayer de déclencher une réaction.

–Je n’ai pas vu mon père hier soir, marmonne Alexis péniblement, la bouche pâteuse.

–Difficile de vous croire. Il va falloir nous donner votre version des faits, mais je vous avertis déjà que ça va être compliqué de mentir compte tenu des résultats ADN. Je dois vous passer les menottes, dis-je en les sortant. Nous allons poursuivre cette conversation au poste une fois que vous aurez retrouvé vos esprits. Vous n’êtes actuellement pas en état de répondre à nos questions.

Alexis tend ses poignets docilement, se lève péniblement et nous suit sans broncher. À la lumière du jour, je suis encore plus frappé par les ravages dus à la drogue. Son regard trahit une détresse profonde, une inquiétude intense. Pourtant, ses traits du visage sont fins, emplis de douceur. Le paradoxe est saisissant.

Vu sa santé critique, je préfère appeler un médecin pour qu’il vienne au poste faire un examen médical avant l’interrogatoire. Je ne veux pas prendre le risque qu’il me claque dans les mains ou que je sois accusé de vice de procédure pour n’avoir pas assuré sa sécurité. Je ne peux m’empêcher de penser que, dans notre société actuelle, il faut presque plus se préoccuper du bien-être des accusés que de celui des victimes.

À notre arrivée au poste, le docteur Kachanov est déjà là. En constatant l’état pitoyable d’Alexis Deschamps, il nous informe qu’il doit l’ausculter et procéder à des analyses complémentaires avant de nous donner l’autorisation de l’interroger. Je suis de toute façon conscient que nous n’obtiendrons rien tant que les substances qu’il a ingurgitées ne se seront pas dissipées. Je propose donc de le laisser entre les mains du docteur Kachanov le reste de la journée ainsi que la nuit prochaine. Il a pour mission de le rendre présentable et, aussitôt son feu vert reçu, nous pourrons alors commencer à le questionner demain matin à 8 heures.

Dès que nous avons tourné les talons, Marie medit :

–C’est drôle, mais il te ressemble unpeu.

–Tu plaisantes ou quoi, j’ai autant de ressemblance avec lui qu’avec les frères Bogdanov.

–Non, mais sérieusement, il y a un petit air de famille.

–C’est pas très flatteur pour moi. Il fait au moins dix ans de plus que sonâge.

–Je te l’accorde, il fait beaucoup plus vieux que toi, il est bien plus maigre et, contrairement à toi, il a des cheveux et des sourcils, mais je t’assure qu’il y a un petit quelque chose.

–Avance ton rendez-vous chez l’ophtalmo ma grande !

Je dépose Marie chez elle et je pars retrouver Théo. J’ai besoin de finir la journée de façon calme et sereine après toutes ces péripéties.

Sur le trajet, je ne peux m’empêcher de penser à mon physique atypique qui m’a valu de nombreuses moqueries tout au long de ma vie. Je souffre d’hypotrichose, une maladie génétique. Je n’ai pas de poils, pas de cheveux, pas de sourcils. Bien évidemment, ça me donne un air étrange. Et croyez-moi, les enfants n’aiment pas les airs étranges ! Je dois avoir le record du monde du nombre de surnoms ridicules. Le Sphynx, le rat, le têtard, la chauve-souris et j’en passe. Les mioches ne sont visiblement pas très doués en zoologie, mais je peux vous garantir qu’ils sont experts en sadisme. J’étais celui que l’on montre du doigt, celui que l’on met de côté dans la cour de récréation, celui qui n’est pas invité aux anniversaires, celui que l’on ne veut pas dans son équipe de sport, celui qui déclenche les rires sur son passage, celui qui fait peur. Mais moi, peu importe les quolibets, et poils mis à part, je savais que ma maladie ne présentait aucun autre symptôme. J’étais comme tout le monde, avec l’envie d’aimer et l’espoir d’être aimé. J’avais toutefois l’impression d’être le seul à le penser. La différence dérange, la norme rassure, c’est une loi immuable de l’univers. Mon problème pileux a été le révélateur précoce de la cruauté et de la nature humaine. On grandit plus vite quand on est singulier. Et on en garde une empreinte indélébile.

Ce n’est pas évident non plus de trouver l’amour lorsque l’on sort du cadre. En plus d’être complexé par mon apparence, il se trouve que je suis gay, ce qui restreint statistiquement mes chances de rencontres. Quand j’ai croisé la route de Théo, notre relation a été une évidence, une libération, une véritable révélation. J’ai pris conscience que, peu importe ses particularités, il est toujours possible de trouver un cœur qui nous correspond. J’ai compris le sens du mot âme sœur. Théo a élargi mon horizon, changé l’échelle de mes valeurs. Il m’a permis de devenir une meilleure version de moi-même.

Il m’a également enseigné que les critères de beauté sont subjectifs. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que ceux de Théo sortent de l’ordinaire. Au début de notre relation, quand il me disait qu’il me trouvait magnifique, je me demandais s’il ne se foutait pas de ma gueule. Avec le temps, j’ai fini par comprendre qu’il était sincère. En tant qu’artiste, il appréhende le monde avec un prisme différent. Il perçoit de la beauté là où d’autres ne la voient pas. Je n’ai pas d’autre explication, mais je peux vous assurer que ça change une vie d’être aimé pour ce que l’on est, sans artifice.

Avec l’addition de ma maladie et de mon homosexualité, ce n’était pas gagné d’avance pour accéder au bonheur, mais je ne suis pas loin de croire, comme en mathématique, que moins plus moins font plus.

Chapitre4

12 mars 2020 – 6 h - Blonay

L’alarme de mon iPhone me sort brutalement des bras de Morphée, et de ceux de Théo par la même occasion. Je saute dans la douche, prends mon petit-déjeuner et sors Sultan car, même dans la nuit, même sous la pluie, mon chien ne raterait sa promenade pour rien au monde. Depuis petit, mes parents m’ont toujours permis d’avoir un chien. À défaut d’entretenir des relations avec mes congénères, j’ai ainsi eu l’occasion de tisser des liens très forts avec les animaux. Un véritable exutoire. Cette connexion m’a été d’un grand secours dans les moments d’infinie solitude. Un chien se fiche de l’apparence. Il se contrefout de l’orientation sexuelle. Il n’aime pas parce que. Il n’aime pas pour autant que. Il n’aime pas si. Il aime tout court. Inconditionnellement.

Sultan est toujours content d’être avec moi, toujours de bonne humeur. Il ne sait pas résoudre des équations matricielles, il ne connaît pas la loi de l’offre et de la demande, il ne peut pas rédiger un mémoire sur la philosophie antique. En revanche, il sait se coucher au soleil, humer le parfum des herbes fraîches et simplement attendre. Il a conscience qu’il n’y a finalement rien d’autre à comprendre dans ce monde. L’humanité devrait décidément retrouver un peu d’animalité.

À mon retour de balade, j’embrasse Théo qui est en train de se rendormir et je file rapidement prendre Marie avant de partir pour aller interroger Alexis. Le docteur Kachanov m’appelle comme convenu pour me confirmer que le prévenu est en état d’être entendu.

En entrant dans la pièce, je lui trouve meilleure mine. Alexis s’est légèrement redressé, son teint verdâtre a disparu et il a rajeuni de quelques années. Ses gestes sont également un peu plus rapides. Pas de quoi s’emballer toutefois. On est juste passé du paresseux à la tortue. Je ne sais pas si c’est une fable de La Fontaine, mais j’espère que, si fable il y a, ce ne sera pas dans la bouche d’Alexis car j’ai besoin de vérité. Je ne veux pas me laisser embarquer dans un jeu du chat et de la souris lors de cet interrogatoire.

–Monsieur Deschamps. Vous sentez-vous en état de répondre à mes questions ?

–Oui, marmonne-t-il laconiquement

–Parfait. Où étiez-vous le 9 mars dernier à 23 heures ?

–Chez moi, à Villeneuve.

–Quelqu’un peut-il le confirmer ?

–Non, bien évidemment. Je vis seul et je ne lance pas un avis public lorsque je m’injecte de ladope.

–Vous aviez consommé ce soir-là ?

–Comme tous les autres soirs.

–Nous n’avons pas trouvé de téléphone portable sur vous au moment de votre arrestation. Pouvez-vous me dire où il se trouve actuellement afin que nous puissions procéder à une analyse de l’historique de sa géolocalisation ? Cela permettrait de nous aider à confirmer ou infirmer vos déclarations.

–Il est chez moi, mais il est cassé depuis plusieurs jours. Il ne fonctionne plus. Avec mes problèmes d’addiction, je le laisse souvent tomber. Je dois constamment changer d’appareil. Ça me coûte une fortune.

–Comment expliquez-vous que vos empreintes génétiques se trouvaient sous les ongles de votre père ?

–Ce ne sont pas les miennes. Je n’étais pas présent sur les lieux.

–Les analyses sont formelles, Monsieur Deschamps.

–On voit toujours ce qu’on veut bien voir. Les empreintes ADN sont peut-être semblables aux miennes, mais ce ne sont pas les miennes.

–Vous souhaitez donc nier les faits. Je vous avertis que cela ne va pas vous faciliter la vie dans le cadre de la procédure. La fiabilité des analyses est de 99,9 %, ce qui laisse peu de marge d’erreur. Nous allons d’ailleurs faire valider la première analyse par un second laboratoire.

–Je vous dis simplement les faits tels qu’ils sont. Ce n’est pas moi. Consultez votre dossier ! Nous sommes cinq frères dans notre famille, inspecteur Miller. Mes parents, Éva et Paul Deschamps, ont eu des quintuplés monozygotes. Je suis l’un d’eux. Nous avons tous un patrimoine génétique identique. Et comme d’habitude, j’imagine que je suis le seul que vous interrogez ?

Je marque un temps d’arrêt. J’encaisse le coup. Je lève les yeux vers Marie qui me regarde d’un air dépité.

–Nous allons faire une pause, Monsieur Deschamps. Nous revenons dans quelques instants, dis-je en quittant la pièce.

Je m’engouffre dans la salle de conférence voisine avec Marie sur mes talons et je claque la porte.

–Alors, une enquête facile, bordel !

–OK. J’avoue que je ne m’y attendais pas à celle-là, concède Marie.

–Comment a-t-on pu raterça ?

–Facile. Alexis Deschamps est le seul nom qui figure dans le registre national des criminels. Les autres ont certainement un casier vierge.

–Depuis quand on ne lit pas les dossiers jusqu’au bout ! On aurait dû voir que les Deschamps ont eu cinq enfants.

–J’avais bien lu ça dans le rapport que nous a préparé Matthieu, mais ça ne change rien. Le dossier indique cinq enfants. Il ne précise pas qu’il s’agit de quintuplés. Sans cette dernière particularité, cela faisait d’Alexis le seul suspect potentiel puisqu’une fratrie n’a généralement pas les mêmes gènes. En plus, quand on nous sert tout sur un plateau d’or, ça n’incite pas à réfléchir, se défend Marie.

–Plateau d’argent ! Nous allons continuer l’interrogatoire sous un angle différent. Nous ne pouvons désormais plus traiter Alexis Deschamps comme coupable tout désigné. Il s’agit d’un suspect au même titre que ses frères. Il faut aller à la pêche aux informations. On y retourne !

J’entre à nouveau avec Marie dans la salle où se trouve le prévenu et je me rends compte que ses mains tremblent assez fortement.

–Vous ne vous sentez pas bien, Monsieur Deschamps ?

–C’est le manque. Je ne vais pas tenir longtemps.

–Nous avons prévenu le docteur Kachanov. Il vous administrera de la méthadone dès que nous aurons fini.

–Merci.

–Reprenons. Pourquoi votre père séjournait-il à l’hôtel ?