Amours, délices et orgues - Alphonse Allais - E-Book

Amours, délices et orgues E-Book

Alphonse Allais

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Parée de son nouveau rouge à lèvres Fruit défendu, Thilda, treize ans moins le quart ne doute de rien. Et bien que le nouveau caissier de Sup'éco ait au moins dix-sept ans, elle est bien décidée à trouver un moyen de l'aborder et de le séduire... Et ce n'est certainement pas sa grande soeur, cette pimbêche d'Aurélie, qui l'en empêchera !

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Amours, délices et orgues

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Alphonse Allais

Amours, délices et orgues

Amours, délices et orgues

Édition de référence :

Paris, Paul Ollendorff, Éditeur, 1898.

À mon excellent ami

Léon Laurent(de Reims)

en souvenir

des Journées de Juin1.

À la russe

ou

La basane collective

Si nous voulons rester en bons termes avec le peuple russe, respectons ses traditions, sa foi, son idéal ; n’exigeons de lui aucune concession à nos façons de croire et de penser, car, dans une enveloppe souple, l’âme russe est rigide et tout d’une pièce, comme qui dirait une bille d’acier égarée dans un pneu.

De même aussi, n’empruntons à leurs coutumes que celles qui s’accordent à notre complexion, si différente de la leur.

En agissant ainsi, nous éviterons bien des gaffes, surtout celles d’une nature plutôt pénible, comme vous allez pouvoir en juger par ce récit.

Je commence par déclarer que l’histoire n’est pas de moi : elle me fut contée par le célèbre chansonnier américain Raphaël Shoomard, un garçon assez sérieux pour que je puisse garantir la véracité de cette aventure.

C’était, il y a quelques années, au début des manifestations de sympathie entre France et Russie.

Dans certains régiments, ces manifestations avaient pris tout de suite le caractère du pur délire.

Tous les officiers apprenaient le russe, se nourrissaient de caviar et ne buvaient plus que kummel ou vodka.

Au bout d’un mois, dans maintes garnisons, l’astrakan avait doublé de prix.

Parmi les plus frénétiques de ces russophiles, se fit particulièrement remarquer certain colonel d’infanterie, officier dont la rudimentaire intelligence se panachait de la plus exquise brutalité envers le subordonné.

Cet homme de guerre déclara un beau jour qu’il allait mener son régiment à la russe.

La discipline russe, il n’y a que ça, pour une armée qui se respecte !

Une coutume militaire russe l’avait particulièrement séduit.

En Russie, quand un colonel arrive devant son régiment, il le salue de la main en disant d’une voix forte : « Bonjour, mes enfants ! »

Et les soldats de répondre, comme un seul homme : « Bonjour, mon colonel ! »

Il fut donc annoncé, au rapport, qu’à la prochaine revue, les choses se passeraient ainsi.

Hélas ! les choses se passèrent autrement.

Le jour de la revue arriva.

Toute la population était rassemblée au Champ de Mars de l’endroit, préfet et notabilités dans une superbe tribune.

Les cœurs haletaient à l’émotion du beau spectacle de bientôt.

Splendide, le régiment, sous les armes, attendait son colonel.

Un petit nuage de poussière, là-bas ! C’est lui, le père du régiment !

Au galop de son petit cheval arabe, il arrive sur le front du régiment, met la main à son shako et, d’une voix de tonnerre, gueule : « Bonjour, mes enfants ! »

Alors, sans quitter le port d’armes, deux mille mains gauches s’abattent sur deux mille cuisses gauches, produisant deux mille claques formidables.

Le geste se termine en forme de basane ; mais quelle basane mon empereur ! et combien inoubliable !

En même temps, deux mille voix répondent : « Zut ! hé ! vieux daim ! »

Et le plus terrible, c’est que les hommes employèrent, en leur clameur, des expressions autrement vives que zut et que daim.

Raphaël Shoomard ne nous raconta pas ce qu’il advint ensuite ; mais j’ai tout lieu de penser que l’infortuné colonel n’alla pas plus avant dans son essai d’acclimatation des mœurs militaires russes.

Isidore

Mon ami Georges Street m’avait dit :

– En revenant d’Italie, vous repasserez par Vintimile et Nice ?

– Très vraisemblablement.

– Alors, ne manquez pas, quand vous serez à Nice, de pousser une pointe jusqu’à N... et d’aller saluer, de ma part, le brave curé de ce village.

– Je n’y manquerai point.

– Vous le prierez en outre de vous laisser interviewer son perroquet.

– Son perroquet ?

– Son perroquet... Ce volatile est un des plus braves perroquets avec lesquels il me fut jamais donné d’échanger quelques propos.

– La nature de ses propos ?

– Souffrez, mon cher Allais, que je vous laisse la volupté de ce frisson nouveau.

Je n’eus garde, comme aisément vous l’imaginez, de manquer cette promise aubaine.

N... (je fausse à dessein l’initiale de la bourgade) n’est éloigné de Nice que d’une heure quarante-trois minutes de voiture (je fausse également à dessein l’évaluation de la distance et le mode de communication).

L’excellent abbé Z... (je fausse de plus belle) allait précisément sortir, quand je me présentai à la porte de son presbytère.

L’abbé Z... (conservons-lui cette désignation fantaisiste) est un de ces dignes ecclésiastiques comme il en fourmille en Provence, chez lesquels le mysticisme s’est mué, comme par enchantement, en ronde jovialité.

Le brave ecclésiastique fut visiblement satisfait du bon souvenir de l’ami Street.

Il s’informa comment il allait et si, bientôt, on aurait l’occasion de se revoir et de trinquer ensemble sous la lumineuse et embaumée petite tonnelle.

*

– Et votre perroquet, monsieur le curé ?

Il paraît que vous avez un perroquet qui n’est pas dans une musette ?

– Dans une musette ! Isidore dans une musette ! Qu’y ferait-il, le pauvre ?

Isidore ! Le perroquet s’appelait Isidore !

Tout de suite – lointaine pourtant, mais pernicieuse encore, influence de Grosclaude ! – je pensai à Isidore de Lara, Isidore de l’Ara !

– Venez, invita l’abbé, venez avec moi.

Et me faisant traverser son petit jardin, le digne prêtre m’amena jusqu’au perchoir d’Isidore, sis au bord d’un petit chemin qui passe derrière la cure.

Telle une petite folle, notre volatile s’amusait à imiter les aboiements du chien, ce pendant que sur la route un épagneul de passage s’éperdait à rechercher son congénère ainsi clamant.

À la fin, Isidore éclata d’un rire interminable ; se sentant bafoué, le pauvre chien se retira lentement.

Isidore m’aperçut.

Une évidente méfiance s’indiqua au rond virant de ses petits yeux, un grommellement de mauvais accueil ronchonna du plus creux de sa gorge.

– Allons, Isidore, sois bien gentil avec Monsieur qui vient exprès de Paris t’apporter le bonjour de ton ami Street. (À moi.) Donnez-lui vos doigts à compter. (À Isidore.) Compte les doigts de Monsieur.

Je présentai mes mains larges ouvertes, les doigts écartés.

Isidore compta :

– Une, deux, trois, quatre, cinq, sept... M... ! je me trompe !

Il reprit :

– Une, deux, trois, quatre, cinq, sept... M... ! je me trompe !

Et tant que je lui montrai ma main, Isidore ne se rebuta pas :

– Une, deux, trois, quatre, cinq, sept... M... ! je me trompe !

Ce fut moi qui me lassai le premier.

Aussi bien, j’avais fort besoin de mes deux mains pour me tenir les côtes, tant cette petite séance de numération parlée dépassait tout ce qu’on peut rêver de comique !

Et en rentrant à Nice, le soir, doucement bercé par la voiture, je me surprenais à murmurer, moi aussi :

– Une, deux, trois, quatre, cinq, sept... M... ! je me trompe !

Le lion, le loup et le chacal

Fabliau bien moderne

Il était une fois un Loup qui avait un procès de mur mitoyen avec son voisin le Chacal.

Toute tentative de conciliation ayant échoué, on résolut de porter le litige devant la cour suprême des animaux, autrement dit le tout-puissant seigneur Lion.

Le Lion, exact au rendez-vous, battait négligemment de la queue ses flancs redoutables, tout prêt à rendre sentence sous son chêne ordinaire, un chêne d’au moins cinquante louis.

(Comme tout augmente, hein ! Du temps de Blanche de Castille et de son fils, un simple chêne de cinq louis suffisait amplement aux justiciables.)

Arrivèrent les plaideurs : le Loup accompagné de son avoué le Renard, le Chacal défendu par une vieille Pie, insupportable raseuse qui, tout de suite, indisposa le seigneur Lion.

– Assez ! s’écria brusquement ce dernier, ma religion est suffisamment éclairée.

– Ah ! firent les deux parties anxieuses.

– Loup, c’est toi qui as raison ! Chacal, ta cause ne tient pas debout ! Loup, je te livre ton adversaire et t’engage à le dévorer dans l’enceinte même de ce sylvestre prétoire.

Le Loup ne se le fit pas dire deux fois ; en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, du pauvre Chacal ne restaient plus que risibles déchets.

Discrètement, le Renard et la Pie s’étaient retirés vers leurs cabinets respectifs.

Quand la curée fut terminée :

– Mon cher Loup, dit le Lion, tu me feras plaisir en venant ce soir chez moi me remercier de ma sentence.

– Entendu, Seigneur. À ce soir.

Le Loup n’eut garde de manquer à sa parole : vers sept heures, sept heures et demie, il pénétrait dans la tanière du magistrat suprême.

Le Lion, comme en façon de familiarité gentille, lui mit sa forte patte sur l’échine, et :

– Eh bien, mon vieux Loup, digéras-tu à ta convenance ?

– On ne saurait imaginer mieux, mon Lord.

– Alors, à mon tour.

Le Loup, à ce moment, vit que le Lion ne badinait pas, et il devint blanc comme un linge.

– Quoi ! vous allez me manger ?

– Non, je vais me gêner ! Car j’ai une faim de Loup, si j’ose m’exprimer ainsi.

– Mais alors, pourquoi n’avez-vous pas, ce matin, dévoré le Chacal, puisque lui était dans son tort ?

– Dans son tort ou non, le Chacal vivant exhale une odeur qui me coupe l’appétit.

– Et moi, pourquoi avoir attendu jusqu’à ce soir, puisque vous me teniez ce matin en votre pouvoir ?

– Ce matin, tu étais trop maigre, mon pauvre ami.

Et, passant à l’action, le Lion mangea le Loup, dans des conditions exceptionnelles de prestesse et de bonne humeur.

Moralité

Soyez chacals ou soyez loups,

Les juges sont plus forts que vous.

Écoutez-moi (la chose est sûre),

Méfiez-vous d’la magistrature !

Ébénoïd

Or, un matin, toute rose d’émoi, elle lui murmura :

– Ça y est ! j’en suis sûre, maintenant. Ça y est !

Et lui, tout au plus réveillé, grommelant, s’étirant :

– Quoi ? qu’est-ce qu’y est ?

Mais elle, plus rose encore, si rose qu’à peine on entendit sa voix :

– Mon ami, le ciel a béni notre union.

L’homme sursauta de ravissement :

– Tu blagues ? douta-t-il encore, trivial.

– Je ne blague jamais avec ce sujet-là.

Ce fut alors une joie par toute la chambre.

Mariés depuis tantôt huit ans, les époux Duzinc n’avaient jamais pu, malgré d’incessants labeurs, obtenir l’ombre d’une progéniture.

À quoi tenait cet état de choses ? On ne sait pas. La faute à l’un ? La faute à l’autre ? La faute aux deux ?

Quien sabe ? comme disait Montaigne au toréador qui le rasait de ses questions indiscrètes.

Du coup, M. Duzinc décida qu’il n’irait pas à son bureau ce jour-là.

Père ! il allait être père !

Au déjeuner, sauta le bouchon du mousseux Léon Laurent.

Et au dîner aussi.

À la santé du petit !

Ou de la petite !

La grossesse de madame Duzinc se présenta aussi bien que les plus favorisés phénomènes de ce genre.

Comme toutes ses congénères, Mme Duzinc eut des envies.

Quelques-unes étranges.

Par exemple, celle de déguster l’odieuse ratatouille de confitures de fraises mélangées à des tripes à la mode de Caen.

Ce mets n’était pas d’un très joli ton.

Et de plus étranges, encore !

Renouveler tout leur mobilier, leur mobilier clair, qu’on remplacerait par un en ébène.

Un mobilier en ébène !

Voilà qui serait gai !

M. Duzinc, net, refusa !

La belle-mère de M. Duzinc eut beau représenter à M. Duzinc tout le danger qui peut résulter d’une non exécutée envie, M. Duzinc tint bon.

Un mobilier en ébène !

Jamais de la vie !

La pauvre petite Mme Duzinc pleura toutes les larmes de son corps.

Et puis arriva ce qui devait arriver.

Au bout du temps requis, Mme Duzinc mit au monde un enfant noir.

Un enfant d’un très beau noir.

Je dois, pour l’honneur de la vérité, finir par où j’aurais dû commencer.

Mme Duzinc, neuf mois avant la naissance du surprenant baby, avait cru devoir partager la couche d’un jeune attaché à la légation d’Haïti.

Cette histoire de mobilier d’ébène n’était qu’une frime.

Habile, d’ailleurs.

Cupides médicastres

Certains journaux sont fort durs, en ce moment, pour le corps médical.

MM. les médecins de Paris, au dire des folliculaires, auraient décidé la création d’un Livre noir, où seraient inscrits les noms de tous les malades mauvais payeurs, et se seraient mutuellement engagés à ne plus les soigner avant le règlement des notes préalables.

Et les gazettes de crier à l’inhumanité et d’appeler sur les médecins les foudres vengeresses du tollé général.

La situation très délicate que me crée, dans le gouvernement, le dernier vote du Sénat, m’interdit de prendre parti pour ou contre, en cette question.

Néanmoins, je dois reconnaître que certains praticiens ne brillent pas par une excessive sensibilité et qu’ils suppriment volontiers les saucisses dans le système d’attache de leurs fidèles toutous.

Il s’en rencontre même dont le mémoire ne concorde jamais avec celle du malade.

Témoin ce médecin qui réclamait le prix de deux visites à une bonne femme, laquelle semblait bien certaine de ne lui en devoir qu’une.

– Mais, docteur, je vous assure que vous n’êtes venu qu’une fois chez moi !

– Parfaitement, répondit le morticole, je suis venu une fois chez vous ; mais quelques jours après, je vous ai donné une consultation dans la rue.

– Vous appelez ça une consultation ! s’indigna la cliente. Eh bien ! vous avez du toupet ! Vous m’avez demandé comment j’allais... je vous ai répondu que j’étais tout à fait bien... Vous m’avez dit de continuer.

– Eh bien ! mais, c’est une consultation, cela.

– Bon ! je vais vous payer vos deux visites, mais dorénavant, quand vous me rencontrerez dans la rue, je vous défends de m’adresser la parole, et même de me saluer. Ça coûte trop cher, votre politesse !

Un autre exemple de rapacité peu commune chez un médecin de campagne :

Ce thérapeute avait coutume de se rendre, chaque jour, à un café de la ville, en lequel il faisait sa petite partie avec des messieurs, toujours les mêmes.

Un de ces derniers, personnage timoré et fort soucieux de son estomac, ne manquait jamais, en commandant son absinthe, de se tourner vers le médecin.

– Une petite absinthe, docteur, ça ne me fera pas de mal ?

– Mais non, mais non ; une petite absinthe n’a jamais fait de mal à un honnête homme.

Quand la partie se prolongeait et que la petite absinthe était ingurgitée, notre homme s’informait encore :

– Un petit vermout-cassis, docteur, cela n’est pas mauvais, n’est-ce pas ?

– Prenez-le plutôt avec du curaçao, votre vermout.

Ou bien, c’était un verre de porto qu’il lui conseillait, ou un quinquina Dubonnet, ou n’importe quoi. Et tous les jours, entre six et sept, reproduction du même dialogue.

Au bout d’un an, quelle ne fut point la stupeur de notre bonhomme de recevoir une note d’honoraires de son partenaire se montant à un millier de francs ! Comme il n’avait eu, avec le docteur, que des rapports de client à client du même café, il crut bonnement à une erreur matérielle.

Et comme il cherchait à s’en expliquer, le docteur lui répondit froidement :

– Mais non, mon cher ami, il n’y a pas la moindre erreur. Chaque fois que vous me demandez si une absinthe ne vous fera pas de mal et que je vous réponds que non, je considère cet avis comme une consultation... Vous m’en devez ainsi trois cents et quelques.

Le pauvre monsieur paya sa note ; mais, à partir de ce moment, il alla prendre son apéritif dans les cafés où l’on rencontre, de préférence, des charcutiers, d’anciens capitaines au long cours ou des chefs de fanfare, mais pas de médecins !

Le lard vivant

Le porc, cet utile auxiliaire du charcutier...

Buffon.

Et à cette occasion, laissez-moi vous rappeler une anecdote qu’aimait à conter un vieux mien oncle au temps jadis où, bébé frais et rose, j’encadrais mon front pur d’épaisses boucles brunes.

Deux individus s’avisèrent une fois d’acheter un cochon en commun.

Jusqu’à présent, cela va bien.

Consciencieusement, ils engraissèrent leur porc, lui apportant mille détritus du ménage, du son, et même des pommes de terre.

Tout le temps que dura cette suralimentation, la meilleure harmonie ne cessa de régner chez les braves copropriétaires.

Voici où les choses se gâtèrent.

Un beau jour, l’un de ces messieurs estima que le porc se trouvait à point et que l’heure avait tinté d’occire l’animal.

Tel n’était point l’avis de l’autre.

On résolut d’attendre.

Quelques jours passèrent et le premier revint à la rescousse.

– Il est temps de tuer notre cochon.