Amphitryon 38 - Jean Giraudoux - E-Book
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Comédie en trois actes représentés pour la première fois à la Comédie des Champs-Élysées, le 8 novembre 1929, avec la mise en scène de Louis Jouvet.

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Jean Giraudoux

AMPHITRYON 38

Copyright

First published in 1929

Copyright © 2019 SIN Libris Digital

Amphitryon 38

Comédie en trois actes représentés pour la première fois à la Comédie des Champs-Élysées, le 8 novembre 1929, avec la mise en scène de Louis Jouvet.

Personnages

Noms des artistes dans l’ordre de leur entrée en scène :

Jupiter                  Pierre Renoir

Mercure                Louis Jouvet

Sosie                     Romain Bouquet

La Trompette        Michel Simon

Le Guerrier          Alexandre Rignault

Alcmène               Valentine Tessier

Amphitryon          Allain-Durthal

Ecclissè                Charlotte Clases

Léda                     Lucienne Bogaert

L’Écho                 Suzet Mais

Acte premier

Une terrasse près d’un palais.

SCÈNE PREMIÈRE

Jupiter, Mercure.

Jupiter

Elle est là, cher Mercure !

Mercure

Où cela, Jupiter ?

Jupiter

Tu vois la fenêtre éclairée, dont la brise remue le voile. Alcmène est là ! Ne bouge point. Dans quelques minutes, tu pourras peut-être voir passer son ombre.

Mercure

À moi cette ombre suffira. Mais je vous admire, Jupiter, quand vous aimez une mortelle, de renoncer à vos privilèges divins et de perdre une nuit au milieu de cactus et de ronces pour apercevoir l’ombre d’Alcmène, alors que de vos yeux habituels vous pourriez si facilement percer les murs de sa chambre, pour ne point parler de son linge.

Jupiter

Et toucher son corps de mains invisibles pour elle, et l’enlacer d’une étreinte qu’elle ne sentirait pas !

Mercure

Le vent aime ainsi, et il n’en est pas moins, autant que vous, un des principes de la fécondité.

Jupiter

Tu ne connais rien à l’amour terrestre, Mercure !

Mercure

Vous m’obligez trop souvent à prendre figure d’homme pour l’ignorer. À votre suite, parfois j’aime une femme. Mais, pour l’aborder, il faut lui plaire, puis la déshabiller, la rhabiller ; puis, pour obtenir de la quitter, lui déplaire... C’est tout un métier...

Jupiter

J’ai peur que tu n’ignores les rites de l’amour humain. Ils sont rigoureux ; de leur observation seule naît le plaisir.

Mercure

Je connais ces rites.

Jupiter

Tu la suis d’abord, la mortelle, d’un pas étoffé et égal aux siens, de façon à ce que tes jambes se déplacent du même écart, d’où naît dans la base du corps le même appel et le même rythme ?

Mercure

Forcément, c’est la première règle.

Jupiter

Puis, bondissant, de la main gauche tu presses sa gorge, où siègent à la fois les vertus et la défaillance, de la main droite tu caches ses yeux, afin que les paupières, parcelle la plus sensible de la peau féminine, devinent à la chaleur et aux lignes de la paume ton désir d’abord, puis ton destin et ta future et douloureuse mort, – car il faut un peu de pitié pour achever la femme ?

Mercure

Deuxième prescription ; je la sais par cœur.

Jupiter

Enfin, ainsi conquise, tu délies sa ceinture, tu l’étends, avec ou sans coussin sous la tête, suivant la teneur plus ou moins riche de son sang ?

Mercure

Je n’ai pas le choix ; c’est la troisième et dernière règle.

Jupiter

Et ensuite, que fais-tu ? Qu’éprouves-tu ?

Mercure

Ensuite ? Ce que j’éprouve ? Vraiment rien de particulier, tout à fait comme avec Vénus !

Jupiter

Alors pourquoi viens-tu sur la terre ?

Mercure

Comme un vrai humain, par laisser aller. Avec sa dense atmosphère et ses gazons, c’est la planète où il est le plus doux d’atterrir et de séjourner, bien qu’évidemment ses métaux, ses essences, ses êtres sentent fort, et que ce soit le seul astre qui ait l’odeur d’un fauve.

Jupiter

Regarde le rideau ! Regarde vite !

Mercure

Je vois. C’est son ombre.

Jupiter

Non. Pas encore. C’est d’elle ce que ce tissu peut prendre de plus irréel, de plus impalpable. C’est l’ombre de son ombre !

Mercure

Tiens, la silhouette se coupe en deux ! C’était deux personnes enlacées ! Ce n’était pas du fils de Jupiter que cette ombre était grosse, mais simplement de son mari ! Car c’est lui, du moins je l’espère pour vous, ce géant qui s’approche et qui l’embrasse encore !

Jupiter

Oui, c’est Amphitryon, son seul amour.

Mercure

Je comprends pourquoi vous renoncez à votre vue divine, Jupiter. Voir l’ombre du mari accoler l’ombre de sa femme est évidemment moins pénible que de suivre leur jeu en chair et en couleur !

Jupiter

Elle est là, cher Mercure, enjouée, amoureuse.

Mercure

Et docile, à ce qu’il paraît.

Jupiter

Et ardente.

Mercure

Et comblée, je vous le parie.

Jupiter

Et fidèle.

Mercure

Fidèle au mari, ou fidèle à soi-même, c’est là la question.

Jupiter

L’ombre a disparu. Alcmène s’étend sans doute, dans sa langueur, pour s’abandonner au chant de ces trop heureux rossignols !

Mercure

N’égarez pas votre jalousie sur ces oiseaux, Jupiter. Vous savez parfaitement le rôle désintéressé qu’ils jouent dans l’amour des femmes. Pour plaire à celles-là, vous vous êtes déguisé parfois en taureau, jamais en rossignol. Non, non, tout le danger réside dans la présence du mari de cette belle blonde !

Jupiter

Comment sais-tu qu’elle est blonde ?

Mercure

Elle est blonde et rose, toujours rehaussée au visage par du soleil, à la gorge par de l’aurore, et là où il le faut par toute la nuit.

Jupiter

Tu inventes, ou tu l’as épiée ?

Mercure

Tout à l’heure, pendant son bain, j’ai simplement repris une minute mes prunelles de dieu... Ne vous fâchez pas. Me voici myope à nouveau.

Jupiter

Tu mens ! Je le devine à ton visage. Tu la vois ! Il est un reflet, même sur le visage d’un dieu, que donne seulement la phosphorescence d’une femme. Je t’en supplie ! Que fait-elle ?

Mercure

Je la vois, en effet...

Jupiter

Elle est seule ?

Mercure

Elle est penchée sur Amphitryon étendu. Elle soupèse sa tête en riant. Elle la baise, puis la laisse retomber, tant ce baiser l’a alourdie ! La voilà de face. Tiens, je m’étais trompé ! Elle est toute, toute blonde.

Jupiter

Et le mari ?

Mercure

Brun, tout brun, la pointe des seins abricot.

Jupiter

Je te demande ce qu’il fait.

Mercure

Il la flatte de la main, ainsi qu’on flatte un jeune cheval... C’est un cavalier célèbre d’ailleurs.

Jupiter

Et Alcmène ?

Mercure

Elle a fui, à grandes enjambées. Elle a pris un pot d’or, et, revenant à la dérobée, se prépare à verser sur la tête du mari une eau fraîche... Vous pouvez la rendre glaciale, si vous voulez.

Jupiter

Pour qu’il s’énerve, certes non !

Mercure

Ou bouillante.

Jupiter

Il me semblerait ébouillanter Alcmène, tant l’amour d’une épouse sait faire de l’époux une part d’elle-même.

Mercure

Mais enfin que comptez-vous faire avec la part d’Alcmène qui n’est pas Amphitryon ?

Jupiter

L’étreindre, la féconder !

Mercure

Mais par quelle entreprise ? La principale difficulté, avec les femmes honnêtes, n’est pas de les séduire, c’est de les amener dans des endroits clos. Leur vertu est faite des portes entrouvertes.

Jupiter

Quel est ton plan ?

Mercure

Plan humain ou plan divin ?

Jupiter

Et quelle serait la différence ?

Mercure

Plan divin : l’élever jusqu’à nous, l’étendre sur des nuées, lui laisser reprendre, après quelques instants, lourde d’un héros, sa pesanteur.

Jupiter

Je manquerais ainsi le plus beau moment de l’amour d’une femme.

Mercure

Il y en a plusieurs ? Lequel ?

Jupiter

Le consentement.

Mercure

Alors prenez le moyen humain : entrez par la porte, passez par le lit, sortez par la fenêtre.

Jupiter

Elle n’aime que son mari.

Mercure

Empruntez la forme du mari.

Jupiter

Il est toujours là. Il ne bouge plus du palais. Il n’y a pas plus casanier, si ce n’est les tigres, que les conquérants au repos !

Mercure

Éloignez-le. Il est une recette pour éloigner les conquérants de leur maison.

Jupiter

La guerre ?

Mercure

Faites déclarer la guerre à Thèbes.

Jupiter

Thèbes est en paix avec tous ses ennemis.

Mercure

Faites-lui déclarer la guerre par un pays ami... Ce sont des services qui se rendent, entre voisins... Ne vous faites pas d’illusion... Nous sommes des dieux... Devant nous l’aventure humaine se cabre et se stylise. Le sort exige beaucoup plus de nous sur la terre que des hommes... Il nous faut au moins amonceler par milliers les miracles et les prodiges, pour obtenir d’Alcmène la minute que le plus maladroit des amants mortels obtient par des grimaces... Faites surgir un homme d’armes qui annonce la guerre... Lancez aussitôt Amphitryon à la tête de ses armées, prenez sa forme, et prêtez-moi, dès son départ, l’apparence de Sosie pour que j’annonce discrètement à Alcmène qu’Amphitryon feint de partir, mais reviendra passer la nuit au palais... Vous voyez. On nous dérange déjà. Cachons-nous... Non, ne faites pas de nuée spéciale, Jupiter ! Ici-bas nous avons, pour nous rendre invisibles aux créanciers, aux jaloux, même aux soucis, cette grande entreprise démocratique, – la seule réussie, d’ailleurs, – qui s’appelle la nuit.

SCÈNE DEUXIÈME

Sosie, Le Trompette, Le Guerrier.

Sosie

C’est toi, le trompette de jour ?

Le Trompette

Si j’ose dire, oui. Et toi, qui es-tu ? Tu ressembles à quelqu’un que je connais.

Sosie

Cela m’étonnerait, je suis Sosie. Qu’attends-tu ? Sonne !

Le Trompette

Que dit-elle, votre proclamation ?

Sosie

Tu vas l’entendre.

Le Trompette

C’est pour un objet perdu ?

Sosie

Pour un objet retrouvé. Sonne, te dis-je !

Le Trompette

Tu ne penses pas que je vais sonner sans savoir de quoi il s’agit ?

Sosie

Tu n’as pas le choix, tu n’as qu’une note à ta trompette.

Le Trompette

Je n’ai qu’une note à ma trompette, mais je suis compositeur d’hymnes.

Sosie

D’hymnes à une note ? Dépêche-toi. Orion paraît.

Le Trompette

Orion paraît, mais, si je suis célèbre parmi les trompettes à une note, c’est qu’avant de sonner, ma trompette à la bouche, j’imagine d’abord tout un développement musical et silencieux, dont ma note devient la conclusion. Cela lui donne une valeur inattendue.

Sosie

Hâte-toi, la ville s’endort.

Le Trompette

La ville s’endort, mais mes collègues, je te le répète, en enragent de jalousie. On m’a dit qu’aux écoles de trompette ils s’entraînent uniquement désormais à perfectionner la qualité de leur silence. Dis-moi donc de quel objet perdu il s’agit, pour que je compose mon air muet en conséquence.

Sosie

Il s’agit de la paix.

Le Trompette

De quelle paix ?

Sosie

De ce qu’on appelle la paix, de l’intervalle entre deux guerres ! Tous les soirs Amphitryon ordonne que je lise une proclamation aux Thébains. C’est un reste des habitudes de campagne. Il a remplacé l’ordre du jour par l’ordre de nuit. Sur les manières diverses de se protéger des insectes, des orages, du hoquet. Sur l’urbanisme, sur les dieux. Toutes sortes de conseils d’urgence. Ce soir, il leur parle de la paix.

Le Trompette

Je vois. Quelque chose de pathétique, de sublime ? Écoute.

Sosie

Non, de discret.

Le trompette porte la trompette à sa bouche, bat de la main une mesure légère, et enfin, sonne.

Sosie

À mon tour maintenant !

Le Trompette

C’est vers les auditeurs qu’on se tourne, quand on lit un discours, non vers l’auteur.

Sosie

Pas chez les hommes d’État. D’ailleurs là-bas ils dorment tous. Pas une seule lumière. Ta trompette n’a pas porté.

Le Trompette

S’ils ont entendu mon hymne muet, cela me suffit...

Sosie, déclamant.

Ô Thébains ! Voici la seule proclamation que vous puissiez entendre dans vos lits, et sans qu’il soit besoin de vous tirer du sommeil ! Mon maître, le général Amphitryon, veut vous parler de la paix... Quoi de plus beau que la paix ? Quoi de plus beau qu’un général qui vous parle de la paix ? Quoi de plus beau qu’un général qui vous parle de la paix des armes dans la paix de la nuit ?

Le Trompette

Qu’un général ?

Sosie

Tais-toi.

Le Trompette

Deux généraux.

Dans le dos même de Sosie, gravissant degré par degré l’escalier qui mène à la terrasse, surgit et grandit un guerrier géant en armes.

Sosie

Dormez, Thébains ! Il est bon de dormir sur une patrie que n’éventrent point les tranchées de la guerre, sur des lois qui ne sont pas menacées, au milieu d’oiseaux, de chiens, de chats, de rats qui ne connaissent pas le goût de la chair humaine. Il est bon de porter son visage national, non pas comme un masque à effrayer ceux qui n’ont pas le même teint et le même poil, mais comme l’ovale le mieux fait pour exposer le rire et le sourire. Il est bon, au lieu de reprendre l’échelle des assauts, de monter vers le sommeil par l’escabeau des déjeuners, des dîners, des soupers, de pouvoir entretenir en soi sans scrupule la tendre guerre civile des ressentiments, des affections, des rêves !... Dormez ! Quelle plus belle panoplie que vos corps sans armes et tout nus, étendus sur le dos, bras écartés, chargés uniquement de leur nombril... Jamais nuit n’a été plus claire, plus parfumée, plus sûre... Dormez.

Le Trompette

Dormons.

Le guerrier gravit les derniers degrés et se rapproche.

Sosie, tirant un rouleau et lisant.

Entre l’Ilissus et son affluent, nous avons fait un prisonnier, un chevreuil venu de Thrace... Entre le mont Olympe et le Taygète, par une opération habile, nous avons fait sortir des sillons un beau gazon, qui deviendra le blé, et lancé sur les seringas deux vagues entières d’abeilles. Sur les bords de la mer Égée, la vue des flots et des étoiles n’oppresse plus le cœur, et dans l’Archipel, nous avons capté mille signaux de temples à astres, d’arbres à maisons, d’animaux à hommes, que nos sages vont s’occuper des siècles à déchiffrer... Des siècles de paix nous menacent !... Maudite soit la guerre !...

Le guerrier est derrière Sosie.

Le Guerrier

Tu dis ?

Sosie

Je dis ce que j’ai à dire : Maudite soit la guerre !

Le Guerrier

Tu sais à qui tu le dis ?

Sosie

Non.

Le Guerrier

À un guerrier !

Sosie

Il y a différentes sortes de guerre !

Le Guerrier

Pas de guerriers... Où est ton maître ?

Sosie

Dans cette chambre, la seule éclairée.

Le Guerrier

Le brave général ! Il étudie ses plans de bataille ?

Sosie

Sans aucun doute. Il les lisse, il les caresse.

Le Guerrier

Quel grand stratège...

Sosie

Il les étend près de lui, à eux colle sa bouche.

Le Guerrier

C’est la nouvelle théorie. Porte-lui ce message à l’instant ! Qu’il s’habille ! Qu’il se hâte ! Ses armes sont en état ?

Sosie

Un peu rouillées, accrochées du moins à des clous neufs.

Le Guerrier

Qu’as-tu à hésiter ?

Sosie

Ne peux-tu attendre demain ? Jusqu’à ses chevaux se sont couchés, ce soir. Ils se sont étendus sur le flanc, comme des humains, si grande est la paix. Les chiens de garde ronflent au fond de la niche, sur laquelle perche un hibou.

Le Guerrier

Les animaux ont tort de se confier à la paix humaine !

Sosie

Écoute ! De la campagne, de la mer résonne partout ce murmure que les vieillards appellent l’écho de la paix.

Le Guerrier

C’est dans ces moments-là qu’éclate la guerre !

Sosie

La guerre !

Le Guerrier

Les Athéniens ont rassemblé leurs troupes et passé la frontière.

Sosie

Tu mens, ce sont nos alliés !

Le Guerrier

Si tu veux. Nos alliés, donc, nous envahissent. Ils prennent des otages. Ils les supplicient. Réveille Amphitryon !

Sosie

Si j’avais à ne le réveiller que du sommeil et non du bonheur ! Ce n’est vraiment pas de chance ! le jour de la proclamation sur la paix !

Le Guerrier

Personne ne l’a entendue. Va, et toi demeure. Sonne ta trompette...

Sosie sort.

Le Trompette

Il s’agit de quoi ?

Le Guerrier

De la guerre !

Le Trompette

Je vois. Quelque chose de pathétique, de sublime ?

Le Guerrier

Non, de jeune.

Le trompette sonne. Le guerrier est penché sur la balustrade et crie.

Le Guerrier

Réveillez-vous, Thébains ! Voici la seule proclamation que vous ne puissiez entendre endormis ! Que tous ceux dont les corps sont forts et sans défaut s’isolent à ma voix de cette masse suante et haletante confondue dans la nuit. Levez-vous ! Prenez vos armes ! Ajoutez à votre poids cet appoint de métal pur qui seul donne le vrai alliage du courage humain. Ce que c’est ? C’est la guerre ?

Le Trompette

Ce qu’ils crient !

Le Guerrier