Anubis, une aventure napoléonienne - Franck Berneo - E-Book

Anubis, une aventure napoléonienne E-Book

Franck Berneo

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Beschreibung

De Napoléon Bonaparte jusqu’à aujourd’hui, l’histoire d’Anubis, une statuette précieuse récupérée lors de la campagne d’Égypte, est marquée par un enchevêtrement de mystères. Cet artefact, accompagné d’un trésor encore introuvable, mène les protagonistes d’une enquête fascinante à travers les siècles. L’un des plus grands secrets réside dans les hiéroglyphes gravés sur l’obélisque de la Concorde, dont les vérités enfouies pourraient bien bouleverser tout ce que l’on croyait savoir sur l’histoire de l’Égypte antique.

À PROPOS DE L'AUTEUR 

Franck Berneo est maître du suspense et des intrigues fascinantes. Après Cuisine dangereuse, son précédent ouvrage, il vous entraîne cette fois dans une aventure prête à remettre en cause les certitudes établies.

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Seitenzahl: 243

Veröffentlichungsjahr: 2026

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Ähnliche


Franck Berneo

Anubis,

une aventure napoléonienne

Roman

© Le Lys Bleu Éditions, Paris, 2025

www.lysbleueditions.com

[email protected]

ISBN : 979-10-422-9715-2

Chapitre 1

— Comme promis au sommaire de notre émission, je reçois aujourd’hui sur notre plateau, monsieur Jean Yves Blondeau, docteur en sciences humaines, diplômé des prestigieuses universités d’Oxford, du « Cres », le centre de recherches égyptologiques de la Sorbonne, et enseignant à l’université de Nice.

— Monsieur Blondeau, commença le présentateur de l’émission, vous êtes ici ce soir dans le cadre de notre page « découverte de nos régions ». En spécialiste reconnu du monde universitaire et scientifique pour vos travaux évidemment sur l’Égypte, mais aussi pour votre connaissance de l’histoire en général, et plus spécialement celle de notre région ; vos livres sur le Comté de Nice et de la Savoie en sont la preuve.

Mais ce soir, c’est au titre de l’actualité que vous allez nous faire part d’une hypothèse qui expliquerait le subit engouement d’une certaine catégorie de chercheurs pour la région Méditerranéenne.

— D’abord, merci de m’avoir invité à votre émission ; cela va me permettre, j’espère, de faire le point sur le soudain regain d’intérêt pour l’arrière-pays niçois dans ce qui est, précisons-le tout de suite, lié à l’affaire dite « de la Bévéra ».

— C’est-à-dire ?

— La Bévéra est une rivière de l’arrière-pays qui passe, entre autres, par le village de Sospel ; je vais essayer d’être concis, autant que faire se peut, compte tenu du temps dont nous disposons.

La caméra se déplaça, fixant avec son œil rouge allumé le professeur Blondeau, aussi à l’aise ici que devant ses étudiants. Il enchaîna :

— C’est vrai que, depuis quelques mois, on a vu une nouvelle race de randonneurs dans cette région de l’arrière-pays azuréen ; ils sont facilement reconnaissables, car tous sont équipés d’écouteurs et de matériel qui les font ressembler à des démineurs ; seulement et heureusement, ce ne sont que des chercheurs de trésor.

— De trésor ? Soyez plus précis, sinon vous allez déclencher une ruée vers l’or !

Le présentateur, debout derrière son pupitre, rajusta rapidement ses lunettes qui avaient tendance à glisser sur son visage, sûrement à cause de la chaleur du studio.

— C’est bien d’or dont il s’agit, tout au moins pour une partie ; disons, pour faire court, que, suite à un événement exceptionnel, en l’occurrence les inondations catastrophiques dans cette région dont vous avez abondamment parlé l’année dernière, des éboulements ont permis de mettre à jour une cache dans les fondations d’un lit de la Bévéra, sur la commune de Sospel. C’est en procédant aux travaux de soutènement des berges très endommagées que, par hasard, les ouvriers ont mis à jour une petite cavité qui avait dû servir d’abri en cas de bombardements pendant la Deuxième Guerre mondiale. Lors du débarquement des Alliés en Provence, cette zone sous contrôle des Allemands fut très touchée par l’artillerie de marine américaine, ancrée à Villefranche.

On en est à peu près sûr, car il y avait là, d’après la gendarmerie à laquelle furent remises d’autres affaires militaires, un long et volumineux cylindre de métal tout rouillé, du type de ceux qu’on parachutait aux résistants. Il était vide.

— Un instant, je vous prie ! Si je comprends bien, c’est la découverte de l’abri qui intéresse nos chercheurs ?

— Pas tout à fait ; ce genre d’affaires intéresse plutôt les amateurs-collectionneurs de souvenirs de guerre ; la différence, c’est que s’est greffé sur ce matériel une autre découverte bien plus énigmatique.

— Vous commencez à intéresser nos téléspectateurs, à en croire les appels reçus à notre standard qui, je le rappelle, est ouvert jusqu’à la fin de cette émission ; ensuite, vous pouvez toujours nous joindre sur notre site Internet, en scannant le QR code qui apparaît en bas à droite de votre écran.

Le professeur Blondeau reprit calmement la parole, cherchant à être clair dans ses explications forcément brèves.

— Dans le conteneur, il y avait une inscription probablement gravée au couteau, au tournevis, ou bien quelque chose de pointu. D’après l’ouvrier qui l’a découvert, elle était illisible, la rouille ayant rongé le métal. Cependant, il eut la très bonne idée d’en faire des photos avec son téléphone ; hélas, l’espace étroit et le manque de lumière n’ont pas donné des images précises, suffisantes cependant pour être à l’origine de l’intérêt de la communauté des réseaux sociaux.

— Expliquez-vous, car le mystère s’épaissit et il ne nous reste que quelques minutes.

— Personne n’a fait attention à ce conteneur abîmé et vide. Comme il n’y avait rien d’autre, les autorités ont été davantage intéressées par le fait que cet abri n’était pas recensé dans les archives municipales ou militaires : la région est encore entourée de nombreuses fortifications, certaines datant de la ligne Maginot. Ce qui a vraiment déclenché une curiosité soudaine et quasi internationale, d’où la présence inhabituelle de chercheurs de trésor, ce sont les photos publiées sur les réseaux sociaux. Des tas de chercheurs amateurs se sont mis au défi de déchiffrer ce qui était gravé ; sans beaucoup de succès jusqu’à ce jour, à vrai dire.

— Mais alors, intervint le présentateur qui voyait défiler le chronomètre de son émission, pourquoi cette ruée ?

— Tout simplement à cause de l’arrivée de l’intelligence artificielle ! Ce que nos apprentis détectives, passez-moi l’expression, n’ont pas réussi à déchiffrer pendant des mois, l’IA y est parvenue en quelques heures.

— C’est incroyable ce que vous nous expliquez ! Je dirais même plus, comme les célèbres Dupont-Dupond, détectives eux aussi, c’est passionnant ! Mais en quoi ces gravures dans le métal peuvent-elles subitement provoquer cet attrait sur les réseaux ?

— C’est difficile à expliquer : la logique des internautes n’est pas fatalement celle des scientifiques ; disons que certains pensent qu’il s’agit d’un message.

— Un message ?

— C’est leur supposition ; il y a toutes sortes de penseurs sur le Net ; dès qu’une hypothèse est émise, elle trouve ses aficionados, ou ses détracteurs ; certaines peuvent être sérieuses, d’autres farfelues, l’imagination n’a pas de limite. Ici, en l’occurrence, en éliminant toutes celles qui touchent au complotisme ou à une relation avec des extraterrestres, on peut en retenir quelques-unes.

— Bien, interrompit le présentateur-vedette de « Découvertes », pouvez-vous nous les synthétiser afin de mettre nos téléspectateurs au niveau des connaissances les plus actuelles ?

— Voici les plus envisageables, continua le professeur ; mais, comme vous me le demandez, je résumerai celles-ci ; pour ceux que cela intéresse, je les invite à visiter mon site Internet.

La première, c’est qu’il s’agit d’un message laissé par une personne enfermée volontairement, ou non, dans cet abri ; par exemple, un résistant qui se serait caché pour éviter d’être pris ou par un prisonnier qu’on aurait retenu pendant longtemps en attendant de pouvoir le relâcher ou de l’exécuter.

Une autre consiste à dire qu’il s’agit d’un code laissé par quelque confrérie ; le lieu secret aurait alors servi de salle de réunion, mais d’après les dimensions de la pièce, il ne pourrait s’agir que de peu de personnes. C’est vrai que cette région abrita et abrite encore plusieurs congrégations plus ou moins actives, telles que les pénitents noirs, gris ou blancs.

Enfin, la troisième, la plus intéressante historiquement : ce serait un message laissé par des initiés à des initiés pour qu’ils perpétuent la connaissance d’une histoire ancienne, avec tout ce qui s’y rattache, par exemple l’emplacement d’un trésor ou de ce qui pourrait y ressembler.

— Hélas, notre émission se termine. Monsieur le Professeur Blondeau, je vous remercie et surtout vous invite dans une prochaine émission à venir nous tenir informés des suites de cette affaire de la Bévéra !

Le générique commença à défiler et mit fin à la retransmission.

À peine rentré chez lui, qu’il fut assailli de messages ; il ouvrit une boîte cartonnée de soupe chinoise et dîna rapidement : il voulait profiter du reste de la soirée pour répondre aux questions que les internautes brûlaient de lui poser.

Ils étaient nombreux, très nombreux, à tel point que son site dès le lendemain fut submergé.

Il fut obligé de le fermer pour quelques jours, le temps d’écrire un résumé de toute l’histoire.

Après avoir bien réfléchi aux conséquences que ses révélations risquaient d’entraîner, y compris au sein de l’université, il rouvrit sa page et publia le texte suivant :

« Ceci est l’histoire encore non élucidée de la disparition d’un butin méconnu récupéré lors de la campagne d’Égypte de Napoléon Ier ; celui-ci, nous allons le voir, est constitué de deux parties bien distinctes :

La première se compose de métal, en particulier d’or qu’il voulut faire fondre. Conscient ou pas, du sacrilège qu’il commettait, il le compensa, à ses yeux, par la protection de tout ce qui touchait à l’égyptologie et notamment à la “pierre de Rosette”.

C’est la deuxième partie du trésor : une statuette mystérieuse enveloppée et bien protégée dans un étui ou un coffret ; elle porte sur différentes faces des inscriptions, identiques à celles qui permirent à Champollion de commencer son déchiffrage.

Les deux, ensemble, forment un tout inestimable tant par la valeur matérielle que par la valeur scientifique ; beaucoup de gens se sont intéressés à l’un des deux aspects de cette chasse au trésor, voire aux deux.

Aussi bien des honnêtes citoyens amoureux de l’égyptologie ou du patrimoine de l’humanité que des gens avides de pouvoir, celui que cet or permettrait d’acquérir ; enfin, il y a ceux qui, à la seule idée d’être un découvreur de trésor, au sens noble, se lancèrent et continuent aujourd’hui encore à se mettre sur la piste du trésor de l’empereur.

Aucun, jusqu’à présent, n’est parvenu à s’approprier la partie sonnante et trébuchante, ou ce qu’il en reste.

En effet, s’il est vraisemblable que tout ce qui y avait trait n’existe plus, ou reste introuvable, il est certain que la statue existe et, avec elle, une longue, très longue suite de phénomènes extraordinaires, au sens littéral du terme.

Ce qu’il est convenu d’appeler “le secret d’Anubis”. »

Chapitre 2

Mais, revenons à la genèse de cette incroyable aventure : nous sommes à Aix-en-Provence en avril 1914.

Nicolas, dans son petit studio, bien situé, au centre d’Aix, termina de s’habiller, tout excité à l’idée d’enfin rencontrer l’interlocuteur qui avait mis tant d’empressement à le contacter.

Il venait de terminer ses études et avait brillamment présenté son doctorat d’histoire ancienne, spécialité : l’Égypte, sous les dynasties du 15e au 18esiècle av. J.-C. Il s’était passionné pour celle de la 18e dynastie, celle d’Akhénaton, car elle avait la particularité d’avoir volontairement été effacée des stèles et autres monuments par ses successeurs. D’où un mystère à éclaircir, ou tout au moins à comprendre.

Mais, en quoi un jeune chercheur pouvait-il intéresser si fort un journaliste, surtout d’un journal en voie de disparition ? Et qui avait tant insisté pour le voir.

Il faut dire qu’en ces temps troublés, les gens lisaient davantage les nouvelles des grands quotidiens, comme « le petit Parisien », et suivaient les préparatifs de guerre, ou tentative de rester en paix, des belligérants putatifs : la France, l’Allemagne, la Russie et l’Angleterre : donc la terre entière.

Depuis 1884, le journal « la Provence Nouvelle » basé à Aix-en-Provence avait bien évolué ; en ce printemps 1914, il était bien loin de l’hebdomadaire de ses débuts ; il ne survivait plus que grâce aux annonces judiciaires et légales.

Onze heures n’avaient pas encore sonné quand Nicolas rejoignit le cours Mirabeau, encombré par les marchands et les étudiants. L’air était parfumé des odeurs des épices et fruits des étalages ; le ciel d’un bleu immaculé bénéficiait des violentes bourrasques en altitude qui avaient chassé tous les nuages.

De bonne humeur, il s’assit à la terrasse du café « les deux garçons » ; le 53 bis était le lieu le plus connu de la ville grâce à ce charme unique dû à la fois à ses façades, mais aussi à son emplacement au cœur de la cité.

Il ne patienta pas très longtemps ; le serveur n’était pas encore venu prendre la commande que son inconnu, reconnaissable à sa casquette blanche et à son porte-documents en cuir rouge, arriva à son tour ; il faut dire que ses chaussures bicolores et son élégance naturelle, mise en évidence par le fin foulard de soie négligemment posé sur ses épaules, le rendaient facilement identifiable. Il avait d’ailleurs donné une description sommaire de sa personne par téléphone.

— Bonjour Monsieur… Monsieur Charcot, Nicolas Charcot, je crois.

— Effectivement, monsieur Laforet ; mais je ne connais pas encore votre prénom !

— Hubert Laforet, pour vous servir, journaliste à « la Provence Nouvelle », ou tout au moins de ce qu’il en reste !

— Bon, prenez place et commandons quelque chose de rafraîchissant, il va faire chaud aujourd’hui ; un pastis me semble un peu prématuré ; cependant, en ce qui me concerne, je prendrai une menthe à l’eau bien glacée, et vous ?

— Je préférerais un jus d’orange : ils en ont un extraordinaire ici ! Je ne sais pas où ils vont chercher leurs fruits, mais ils ont une saveur particulière.

À peine avaient-ils préparé leur commande que le garçon de café se présenta et prit note de leurs souhaits ; dès qu’il disparut, le journaliste s’attaqua au sujet de la rencontre.

— Je vais vous conter une longue histoire, absolument étonnante, voire stupéfiante ; toutefois, avant de commencer, je suis obligé de vous imposer quelques questions préliminaires afin qu’il n’y ait pas d’ambiguïtés pour la suite.

— Mais je vous en prie, je suis tout ouïe ! répondit d’une manière plutôt joviale le jeune étudiant.

— D’ailleurs, ce sont davantage des conditions que des questions.

— Ça ne change rien à l’affaire, ce ne sont jamais les questions qui sont importantes, mais les réponses ! J’en sais quelque chose : je me pose chaque jour tellement de questions sur mes recherches historiques et je n’ai presque jamais de réponse !

— Bien, voilà ce dont il s’agit : je vous demanderai de garder le thème de notre discussion secret, j’insiste, absolument secret ; vous comprendrez plus tard pourquoi.

D’autre part, si vous acceptez, il vous faudra être d’une grande disponibilité à la fois dans le temps, mais aussi pour voyager à plus ou moins longue distance.

— Jusque-là, rien de problématique : je peux être muet comme une tombe ! En ce qui me concerne, ce serait celle d’un pharaon ! Il éclata de rire devant ce qu’il considérait comme une bonne plaisanterie, mais qui ne suscita aucune réaction.

Pour la partie disponibilité, aucun souci : j’ai fini mes études et je dispose donc de temps, mais pas de beaucoup d’argent !

— Ce n’est pas encore le sujet ; je dispose d’un certain pécule, qui risque d’augmenter si le journal devait s’arrêter.

— Pourquoi s’arrêterait-il demanda, surpris Nicolas ?

— Les ventes, depuis des années, sont en régression, nous ne survivons que par les annonces officielles ; et l’état d’insécurité actuel ne fait que renforcer mes craintes.

— Bon, ne soyons pas pessimistes, tout va se calmer ; nos politiciens n’ont pas vraiment envie de la guerre, c’est plus une partie de cartes menteuses, quoique l’attentat de Sarajevo soit une grave affaire.

— J’espère que vous dites vrai, Nicolas.

— C’est bien, mais puis-je vous appeler Hubert, Monsieur Laforet ; ce serait plus facile pour moi ?

— Bien entendu ; donc, vous acceptez les conditions initiales ?

— Vous l’avez compris ; maintenant, je vous écoute.

Il allait commencer quand le serveur revint avec la commande des boissons, et repartit aussitôt, vers d’autres clients impatients. Dès son départ, Hubert commença son exposé.

Ce serait long, passionnant et mouvementé, précisa Hubert.

Mais, dans quel but ? Nicolas continuait à se demander en quoi il pouvait intéresser autant Hubert.

— Commandons à déjeuner, si le garçon veut bien revenir ! Ici, la nourriture est toujours excellente et à un prix correct ; vous êtes mon invité, évidemment.

— Merci, Hubert.

— Alors, commandons et je vous écouterai jusqu’à ce soir !

Ils rirent de bon cœur et appelèrent à nouveau le garçon.

Les salles intérieures étaient pleines de marchands qui avaient fini leur journée et d’étudiants qui venaient faire une courte pause avant de retourner dans leurs bibliothèques.

Un doux parfum émanait des glycines environnantes et, même les oiseaux, qui venaient régulièrement s’abreuver à l’une des quatre fontaines, semblaient profiter de cette belle journée : leurs gazouillis en étaient la preuve.

Chapitre 3

— Mon récit débute à l’été 1793, près de Toulon, au sein de l’armée révolutionnaire, commença Hubert.

En ce 31 août 1793, seule la météo semblait du côté de l’armée des Carmagnoles.

Le Général Carteaux, Jean-François de son prénom, malgré ses 42 ans et ses batailles victorieuses sous la révolution, restait hésitant.

Les conquêtes d’Avignon et de Marseille, six jours plutôt, avaient coûté beaucoup d’hommes et les munitions étaient restreintes.

Il avait immédiatement besoin des conseils de son État-Major ; la journée pouvait devenir cruciale.

— Que mon aide de camp aille chercher mon fidèle De la Vasta et ses lieutenants ! Il est en réunion avec eux sous la tente des officiers.

— À vos ordres, mon général !

L’estafette courut aussi vite que le terrain pierreux le permettait ; heureusement, l’heure très matinale lui épargna une suée. Le bonnet rouge et l’uniforme bleu étaient utiles en hiver, bien que facilement repérables par l’ennemi, mais étaient totalement inappropriés en cette période estivale.

Sous la tente, le lieutenant-colonel De la Vasta étudiait avec les autres officiers la carte qui détaillait Ollioules, commune juste à l’ouest de Toulon.

Ils en étaient là de leurs réflexions, quand le messager les interrompit brutalement.

— Mon Colonel, le Général veut vous voir immédiatement !

Il était si pressé qu’il avait oublié le salut réglementaire, mais avait eu le bon réflexe de se mettre au garde-à-vous.

— Du calme soldat, sinon tu vas mourir d’une crise cardiaque et je ne peux me permettre des pertes aussi stupides ! Retourne immédiatement auprès du Général, j’arrive illico !

Reprenant à peine son souffle, rouge comme une pivoine, il repartit de plus belle.

Quelques instants plus tard, De la Vasta se présentait au Général :

— De la Vasta, je dois prendre une nouvelle initiative très rapidement ; l’ennemi hésite, nous laissant une opportunité de poursuivre notre avancée vers Toulon ; as-tu assez d’hommes et de munitions pour tenter une percée ? Et par où ?

— Mon général, voici mon opinion : si on détournait une partie des forces royalistes pendant un certain temps, mettons deux ou trois jours, nous pourrions attaquer par l’ouest où nous sommes, en prenant les gorges d’Ollioules : c’est risqué, mais faisable.

Carteaux frisa sa moustache et lissa sa chevelure déjà blanchie ; c’était sa décision la plus difficile en tant que commandant d’une division de l’armée des Alpes.

Le Général reprit la parole :

— Je viens d’apprendre que la flotte brittano espagnole, qui était au large, s’apprête à débarquer à la baie des Islettes.

L’air sombre, il pointa du doigt le site concerné ; tous les officiers déjà présents étaient concentrés sur cette carte, comprenant que, dans quelques heures, le destin de la Révolution pouvait basculer dans cette région.

— Ce sont plus de 17000 hommes avec leurs matériels ; nous allons faire face à un ennemi considérable.

— Général, les troupes de la Convention sont prêtes à mourir pour la patrie ! En avant ! s’écria un officier au tempérament exalté.

De la Vasta n’en restait pas moins interloqué : comment la ville de Toulon en proie à la pénurie alimentaire avait-elle pu trouver l’appui des Anglais ?

C’était une très mauvaise nouvelle, rendant la prise des gorges d’Ollioules encore plus nécessaire et urgente.

De la Vasta n’eut pas le temps d’écrire quelques mots, comme il le faisait avant chaque bataille, à sa jeune épouse.

Il ajusta son uniforme, chargea quelques munitions supplémentaires dans un étui à sa ceinture, fit coulisser son sabre dans sa gaine et partit aussitôt au combat.

La journée fut évidemment meurtrière : le sang des soldats de la coalition s’ajouta à celui des Carmagnoles. Les gorges furent prises, puis perdues, puis reprises.

L’odeur de la lavande en fleur avait vite fait place à celle de la poudre ; la fumée âcre des obus avait rempli le ciel habituel bleu azur d’une couleur grise et d’une couleur noire provenant de la garrigue en feu ; des lambeaux d’uniformes recouvraient çà et là le maigre sentier menant aux étroits passages ; seul un expert pouvait reconnaître au premier coup d’œil à quelle armée ils avaient appartenu. Les cadavres qui n’avaient pas encore été enlevés par les brancardiers commençaient à perdre leurs couleurs sous l’effet de la chaleur montante ; les senteurs du thym et du romarin n’arrivaient pas à couvrir l’odeur de la putréfaction.

De la Vasta survécu ce jour-là ; ça serait pour une prochaine fois, pensa-t-il, soulagé, mais conscient que les jours à venir seraient peut-être les derniers.

Il chassa ces mauvaises pensées.

Profitant d’un instant de répit, De la Vasta s’assit devant un reste de table qui avait connu des jours meilleurs ; il y avait un quignon de pain rassi, sûrement laissé par un soldat parti précipitamment vers son destin ; il l’ingurgita, affamé. À peine fini son maigre repas et bu une gorgée d’eau tiède de sa gourde, qu’il s’écroula sur la table, épuisé.

Ses rêves se transformèrent rapidement en cauchemars ; il revécut les derniers événements révolutionnaires ; quelques mois plutôt, la mort du roi avait été votée, en septembre 1792, vite suivie de son exécution en janvier 1793 ; décidément, cette année commençait dans le sang.

Les familles royales étaient toutes plus ou moins liées entre elles par les mariages successifs de leurs membres ; maintenant, elles se soutenaient contre les Révolutionnaires qui risquaient de leur faire subir un sort identique à celui de Louis XVI.

Le 5 septembre marqua le début de la Terreur.

Les portraits de ses chefs lui apparurent, plus ou moins flous, suivant ses souvenirs embrumés par la fatigue. L’image ensanglantée de son ami le capitaine Elzéar-Auguste Cousin de Dommartin, blessé à son côté, provoqua son réveil ponctué par un cri de douleur.

Décidément, la mort ne voulait pas encore de lui.

Chapitre 4

Le port de guerre de Toulon était l’enjeu de la confrontation. Entre les Montagnards et les Girondins, les Royalistes comptaient les coups.

— Voici le point de la situation : notre percée d’Ollioules nous permet désormais d’attaquer Toulon ; avec notre armée d’Italie, on peut enfin encercler la ville.

Depuis qu’il avait quitté le Beausset pour Ollioules, Carteaux se sentait pousser des ailes ; la présence de son épouse de 32 ans y était sûrement pour quelque chose.

Il continua :

— Malheureusement, j’ai une mauvaise nouvelle : notre Commandant de l’artillerie est blessé et nous voilà retardés.

— Général, je crois savoir que le camarade Saliceti a une proposition à faire ; le représentant du Peuple, qui nous accompagne depuis toujours, connaît bien un des officiers d’artillerie, un certain Adjudant-Major Bonaparte.

— Saliceti, expliquez-nous cette affaire.

— Mon général, ce Commandant de la compagnie d’artillerie vient de traverser la Provence insurgée ; je le crois officier de qualité, courageux et audacieux ; je pense qu’il nous serait très utile dans les circonstances présentes.

De la Vasta ajouta :

— Le citoyen-député me semble avoir une juste idée du problème et nous avons impérativement besoin d’un spécialiste.

Carteaux se renfrogna et décida d’accepter la proposition, un peu vexé que De la Vasta s’appuie sur Saliceti.

— Bien, qu’on le fasse venir et qu’il nous montre ses capacités.

À la fin de la réunion, de la Vasta rejoignit Saliceti.

— Camarade, il faut persuader Carteaux que c’est pure folie ! La citadelle est imprenable : on court au suicide !

— Tu as raison De la Vasta ; je pars illico et vais demander à Bonaparte de se mettre en route pour Le Beausset. En tout cas, je te remercie pour ton intervention !

Rentré sous la tente, De la Vasta se mit enfin à écrire à sa jeune et tendre épouse.

« Ma chère, très chère Eugénie, voilà plusieurs jours, voire des semaines que je pense à t’écrire pour te rassurer ; les événements ne me l’ont pas permis ; nous voici en ces premiers jours de septembre aux portes de Toulon.

Enfin, assez sur la guerre ; il est mille fois plus important de parler de notre amour !

Dès mon retour, que j’espère prochain, je veux te serrer dans mes bras et te rendre heureuse ! Sois rassurée, je te rejoindrai bientôt ; reste prudente et donne des nouvelles, les dernières sont si lointaines ! »

Il conclut par un baiser sur le papier ; il serait invisible, mais elle savait qu’il le faisait à chaque missive. Cachetant son courrier, il appela son ordonnance, lui demandant de s’occuper de son envoi.

Il s’attela à faire un bilan des forces à disposition ; de ce qu’il savait, Carteaux tablait sur environ 4000 hommes aguerris, essentiellement des anciens de l’armée royale.

De la Vasta décida de faire le point et, pensif, retourna au Quartier-Général de Carteaux, le château de Montauban.

La vue était superbe s’étendant sur toute la rade de La Seyne.

Il fallait impérativement que Cervoni réussisse à convaincre ce Commandant ; son point de vue d’artilleur devenait primordial.

La nuit tombait ; les gardes se mirent à redoubler de vigilance et allumèrent des feux, pour s’éclairer et pour se réchauffer : les nuits de Provence restaient fraîches en septembre.

Le 17 au matin, tous les officiers furent convoqués pour l’arrivée du nouveau commandant de l’artillerie, le citoyen Bonaparte.

Il arriva à midi et, saluant militairement toute la troupe, se dirigea immédiatement sur son cheval vers la colline de Piedardan. Carteaux était visiblement renfrogné, mais il devait cependant se rendre à l’évidence : de cette modeste colline, toute la rade était visible et, surtout, on découvrait toutes les positions anglaises.

— Commandant, sans vous offenser, votre idée me semble incompatible avec ma conception de l’attaque.

La remarque de Carteaux pétrifia les officiers, sauf De la Vasta qui se permit d’intervenir afin de détendre l’atmosphère : il ne pouvait contrer son supérieur sans le froisser devant les autres officiers, mais il fallait absolument que l’artilleur garde son commandement ; il y allait de la vie de milliers d’hommes.

— Mon général, je vous propose de laisser Bonaparte se faire une idée plus précise de la situation ; donnez-lui quelques jours, bien que le temps presse, et nous en reparlerons.

Carteaux, tout comme Napoléon, resta interloqué par l’audace de De la Vasta ; si ça n’avait pas été une période révolutionnaire, Carteaux l’aurait remis à sa place.

Bonaparte remercia De la Vasta et lui serra peu protocolairement la main.

Il n’oublierait plus jamais Louis Gonzague De la Vasta.

Chapitre 5

De la Vasta restait préoccupé par le différend opposant Carteaux à Bonaparte ; d’un côté, en tant que son supérieur, il respectait la décision du Général ; de l’autre, il était enclin à suivre les conseils du jeune artilleur : Ollioules était trop loin de la rade, il fallait absolument s’en rapprocher et c’est à La Seyne que tout se jouerait.

Bonaparte ajouta :

— Il suffit, mais encore faut-il le faire, de regarder la carte et d’observer le panorama : le fort de l’Eguillette commande le passage entre les deux rades : prenons-le et toute la flotte ennemie sera sous le feu de nos canons.

On le sentait sûr de lui, pas exalté, mais extrêmement décidé.

De la Vasta prit la direction de la demeure de Carteaux et sollicita une entrevue. Le Général, toujours aussi mal fagoté, l’accueillit cordialement :

— Est-ce que mon Colonel m’apporte de bonnes nouvelles ?

De la Vasta repéra dans un coin un tableau à peine commencé ; il savait que le Général était un passionné de dessin et de peinture.

— Mon Général, bientôt, vous pourrez peindre les détails de la rade de Toulon, mais d’abord, il faut s’en emparer ; aussi, je vous suggère d’accorder à notre artilleur son souhait, qui ne va pas à l’encontre de votre décision ; il voudrait approcher deux pièces d’artillerie, cette nuit et la prochaine.

De la Vasta remercia le général, lui rappelant de terminer sa toile pour pouvoir commencer la prochaine au port.

Il salua respectueusement et retourna aussitôt au camp, accompagné d’une petite escorte ; il rejoignit la zone où logeaient Bonaparte et ses hommes affairés à astiquer les canons ou à ranger soigneusement les boulets et obus ; les artilleurs étaient devenus rapidement la nouvelle force de frappe des armées révolutionnaires ; c’est ce que le jeune Bonaparte avait immédiatement compris.

Carteaux admit la justesse de vue de l’artilleur et réagit en conséquence.

— Que les troupes se mettent immédiatement en ordre de marche, nous passons à l’attaque dès demain ; que tous les commandants me rejoignent et disposent du maximum de troupes !

Napoléon installa ses canons Gribeauval de 12 sur la colline où De la Vasta l’attendait ; à peine arrivé, il s’était précipité vers le Colonel et l’avait chaleureusement remercié.