…au milieu d’une poussière immense… - Ariel Prunell - E-Book

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Ariel Prunell

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Marcelin Jarlat est le nouveau curé d’un village perché du sud de la France. Protégé, tout autant qu’écrasé par l’ombre de l’imposant vaisseau de pierre construit au temps reculé où la foi était plus vivace, il vit son sacerdoce aux côtés de sa mère, à la fois sa cuisinière, son intendante et sa confidente. Tout rempli de son idéal apostolique acquis au cours de ses études théologiques à Rome, il se heurte aux dures réalités d’un milieu de paysans frustes et de petits bourgeois plus préoccupés du contenu de leur portefeuille que du salut de leur âme. Marcelin Jarlat finit par douter de la nature humaine, et face aux silences de l’évêché, il s’interroge sur les fondements de la doctrine. Tout au long de son chemin de croix, l’espoir et l’exaltation mystique vont le disputer au découragement et aux pulsions qui assaillent l’homme ordinaire. Jusqu’où ira l’abbé Jarlat pour sauvegarder sa foi ?

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Seitenzahl: 387

Veröffentlichungsjahr: 2016

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Le palais flamboie au soleil couchant. Ses tours traversent les nuages, ses fenêtres innombrables sont deux fois d’or. Le seigneur et ses dignitaires festoient. Ils croient l’édifice debout pour encore des millénaires.

Or, dans le secret du sol, les fondations pourrissent. Un jour proche, le palais s’écroulera sur eux, au milieu d’une poussière immense…

Prédiction ancienne

SOMMAIRE

Chapitre I

Chapitre II

Chapitre III

Chapitre IV

Chapitre V

Chapitre VI

Chapitre VII

Chapitre VIII

Chapitre IX

Chapitre X

Chapitre XI

Chapitre XII

Chapitre XIII

Chapitre XIV

Chapitre XV

Chapitre XVI

Chapitre XVII

Chapitre XVIII

Chapitre XIX

Chapitre XX

Chapitre XXI

I

Le soleil parut et jaunit brusquement le haut de la page blanche. Marcelin Jarlat, curé d’Esclarmont, leva vers la fenêtre un regard émerveillé : toute la campagne s’était éclairée d’un coup. Le soleil ! Ici, ce n’était pas comme en Normandie ! Il ne manquait pas un seul matin de venir le saluer dans sa chambre, cet ami infaillible et silencieux !

« Arrondissons les chiffres. » murmura-t-il.

Mon traitement du 1er trimestre : 20 000 frs

Messes de janvier : …………… 5 000

Messes de février : …………… 6 700

Messes de mars : ……………… 6 200

« Deux messes chez moi en un trimestre ! Et s’il n’y avait pas les vieilles femmes, si elles venaient toutes à mourir, qu’est-ce que ce serait ! En fait de messes, si je n’avais pas celles que me repasse l’Évêché, les chiffres seraient tout à fait ronds ! soupira-t-il. Mais aussi, payer pour des messes ! Ils ont déjà assez de mal à venir à celles que Dieu leur offre pour rien ! »

L’abbé Jarlat ricana, et soudain frappa brutalement du poing sur la table :

« Jarlat, fais taire ton esprit critique ! Je n’en ai que faire ! » cria-t-il.

Encadrée de bandeaux gris, une figure fanée se montra dans l’entrebâillement de la porte :

« Tu es seul, Marcelin ? demanda une voix timide. Je croyais que tu te disputais avec quelqu’un.

– Maman, laisse-moi. Je fais mes comptes. » répondit sèchement l’abbé.

Il se pencha et il se remit à écrire avec application :

Quêtes de janvier : ...………………. 1 750

Quêtes de février : ...……………… 1 200

Quêtes de mars : …………………… 2 280

Casuel :

Baptêmes : ..……………………………… 0

Mariages : ..………………………………. 0

Enterrements : ..………………………… 0

Il s’arrêta, l’œil égayé. Il se rappelait le mot de sa mère, le jour où la vieille Bonafé, quatre-vingt-dix ans, fut à l’agonie :

« Puisque de toute façon, elle est perdue, si elle pouvait s’en aller avant le trente, au moins on aurait de quoi payer la note d’électricité ! »

Et la mère Bonafé n’était pas morte ! L’abbé Jarlat eut un rire sombre. Il lui fallait faire argent de la naissance et de la mort, les seules réalités infrangibles devant quoi, justement, les hommes abdiquaient leur amour de l’argent !

« Finissons-en avec l’Avoir ! » dit-il. Et il se pencha davantage. Les arrondis, les pleins et les déliés, la perfection de ses chiffres le ravissaient. S’il n’avait pas choisi le sacerdoce, il aurait été comptable, c’était certain.

Réserves : ..…………………………

0

Prêté à Boulitran

 : ..………………...

3 000

Total :

Au moment d’écrire le total, il raya nerveusement la dernière ligne :

« Inutile ! Ceux-là, je ne les reverrai pas ! » murmura-t-il.

Et aussitôt le coup de vent de la colère le mit debout. « Je ne prête plus ! » s’écria-t-il. Il tourna machinalement son regard vers la porte comme s’il se fut attendu à y voir un visage inquiet. Et il l’y vit, en effet :

« Maman, je ne prête plus ! »

Mme Jarlat le regardait, toute surprise.

« Tu comprends, maman : ceux qui ont besoin d’emprunter de l’argent, c’est qu’ils n’ont pas su diriger leur barque. Alors comment espérer qu’ils la dirigeront mieux dans l’avenir, et à plus forte raison qu’ils auront de l’argent de reste pour rendre, puisqu’ils n’en auront jamais assez pour eux ! Maman, je ne prête plus !

– Qu’est-ce que tu veux prêter ? Nous n’avons rien !

– Oh, en général, ils ne demandent pas des mille et des cents, tu le sais bien ! Qu’est-ce qu’ils en feraient, Seigneur, dans ce pays perdu ! Mais quand il manque un peu pour arriver au bout, on va chez le curé ! Avec lui, si on ne rend pas, ça n’a pas d’importance ! Le Bon Dieu, c’est comme l’État ! Une sorte d’État au-dessus de l’autre ! Je le leur dirai en chaire ! “Demandez-moi n’importe quoi, excepté de l’argent !”… Oh, et puis, je ne leur dirai rien du tout ! »

Mme Jarlat haussa des épaules découragées. Son grand exalté de fils la déroutait. Elle partit.

L’abbé Jarlat reprit sa feuille, baignée maintenant d’un jaune tendre, et inscrivit derrière le Total : 43 130.

« Maintenant, les dépenses ! » dit-il.

Chauffage (charbon : 15 000, bois : 10 000) :

…………………………………… 25 000

Vêtement : 3 mensualités sur la soutane neuve :

…………………………………… 3 600

Il raya le dernier mot : la soutane était déjà rapiécée. Frais…

Il hésita, puis il écrivit :

… professionnels.

Et aussitôt, avec précipitation, il fit une nouvelle rature et inscrivit en surcharge :

… du culte :

Vin de messe : 10 litres x 120 : …..

1 200

Cierges, hosties : …………………..

3 000

Entretien du linge : ………………….

560

Sacristain : ………………………….

1 950

Enfants de chœur : ………………..

1 800

Récompenses pour le catéchisme : .

500

Crépi de deux chapelles latérales, maçonnerie pour soutenir l’autel : ……………………….

8 000

Impôts du presbytère (payés le 1

er

janvier) : ………………………………………

8 000

Électricité (église et presbytère) : .

4 200

Téléphone : ...………………………

2 350

Total : …..

60 160

Il examina le chiffre en fronçant les sourcils. Puis il traça une dernière ligne, côté de l’Avoir :

Déficit pris dans le denier du Culte avec l’autorisation de l’Évêché : ………………………… 14 030

« Il ne me reste plus qu’à trouver de quoi manger. Je compte sur maman, mais comment se débrouille-t-elle avec sa petite pension ? » Puis il dit à voix basse : « Ô maman, c’est toi qui es obligée de nourrir ton grand dadais de fils ! Je suis un domestique de Dieu et Dieu ne me nourrit pas ! »

Cependant, la feuille redevenait blanche : la lumière du soleil montant perdait sa couleur safran. L’abbé Jarlat repassa amoureusement sa plume sur le plein des derniers chiffres et souligna les totaux d’un trait rouge. « Budget d’un prêtre de campagne ! » murmura-t-il, narquois. L’ironie fit place à l’amertume quand il se rappela son premier enterrement dans la paroisse, la veuve qui, chargée d’enfants, ne pouvait pas payer les 2 500 francs de la classe unique ; et les dix pour cent de rigueur qu’il avait dû quand même verser à l’Évêché, alors qu’il en avait assumé lui-même la dépense. Une vague de dégoût se leva en lui et noya l’amour des chiffres. Il écarta ses longues jambes que la soutane gênait toujours – il n’était jamais parvenu à s’y habituer –, se leva et ouvrit la fenêtre.

Au-delà de la vallée où s’attardait un fleuve de buées bleuâtres, les lignes molles des collines s’étageaient jusqu’au point culminant de l’Estérel. La plus proche était presque noire, la seconde gris foncé, la troisième bleue, la suivante couleur de brume, et au fond le mont impalpable culminait, presque transparent de lumière. Encore au-dessus se dessinaient des crêtes argentées que l’œil hésitait à reconnaître pour des nuages. Plus haut encore, il y avait Dieu !

Mais le spectacle que lui offrait gracieusement la nature n'avait pas suffi. Une tempête montait qui achevait de bouleverser l’abbé Jarlat. Il ferma brutalement la fenêtre, prit l'escalier, qu'il dévala, traversa le jardin d'un pas rapide, ouvrit la grille, la referma, puis, courant à moitié, il descendit le raidillon et ne ralentit qu’arrivé à la route, emportant avec lui une souffrance qu’il était incapable de nommer. Devant les maisons aux fenêtres chargées d’invisibles regards, il s’imposa de marcher d’un pas tranquille jusqu’à l’énorme construction du dix-septième, aux contreforts trapus, où tant de fois il revenait chercher une paix toujours fuyante. Il tourna au ras du mur, entra par la petite porte et demeura immobile au seuil du vaisseau démesuré. « Où sont les fidèles de cette église ? » murmura-t-il. Oui, où était le temps où mille places ne suffisaient pas pour ceux qui venaient rendre hommage, accourus, par neige et par pluie, des versants de la montagne, même les enfants avec leur mère, même les vieux, d’un pied chancelant ? « Que ne suis-je né alors ? soupira-t-il. Et que fait à présent l’armée de Dieu, au lieu d’étendre le champ de la foi ? »

Entré par un vitrail latéral, un rayon de soleil traversait obliquement la nef, long et droit comme une lance, et si rouge que l’attention de l’abbé Jarlat se fixa sur lui, et qu’il ne pensa plus à rien. Avançant machinalement vers le maître-autel, il frissonna. Il avait oublié son gilet de grosse laine. Le canal du Marnon courait le long du bascôté nord, à mi-hauteur sous la terre accumulée, et le mur suintait l’humidité.

L’abbé Jarlat s’agenouilla et baissa son front alourdi par le remords de ne rien ressentir. Dans ce mouvement, son regard tomba sur les deux pièces de sa soutane, à l’endroit où, pendant la marche, il lui arrivait de la piétiner quand elle touchait le sol. Tout son émoi lui revint d’un coup. Il se mit à dire à voix basse, comme s’il priait :

« Seigneur, accordez-moi que tout cela ne soit qu’une épreuve passagère et non pas l’ordinaire de ma vie. Seigneur, daignez me dire si vous m’avez désigné pour souffrir et manquer ou pour me consacrer avec une entière disponibilité au soulagement des malheureux de l’âme et des malheureux de la chair. Si vous m’avez envoyé icibas pour mon salut ou pour celui d’autrui, et si j’assurerai le mien en assurant celui des autres. Si c’est pour rendre leur existence plus lucide et plus harmonieuse ou pour me défendre contre ma propre vie. Seigneur, vous avez fait dire à Saint-Thomas d’Aquin : “Il faut un minimum de bien-être pour pratiquer la vertu.” Pourquoi supportezvous que je sois misérable et mal portant, et que ces forces qui devraient être entièrement à votre service, je les disperse à me débattre contre les soucis d’argent et les défaillances de mon corps ? Je sais que je dois me renoncer entièrement, dût une mort prompte s’ensuivre. Mais si je meurs, où est mon œuvre ? Ne vaut-il pas mieux que je vive longtemps ? Vous savez bien que les années sont de plus en plus fécondes. Ma personne m’importe peu, mais beaucoup m’importent mes actes, et à vous aussi, mon Dieu. Seigneur, mon maître, donnezmoi les moyens d’être votre serviteur ! »

Il n’eut pas le temps de poursuivre : une humilité, un remords poignant fondaient sur lui. Il se pencha jusqu’à toucher du front la marche de marbre, et il s’écria par deux fois, dans le grand silence de l’Église : « Seigneur, pardonnez-moi ! Seigneur, pardonnez-moi ! »

Un instant plus tard il se releva, lent et calme. Ayant glissé sur le vitrail, le rayon de soleil n’était plus rouge, mais d’un vert aigu. L’abbé Jarlat l’admira un moment, puis il sortit. Sous un platane de trois cents ans, la place de l’Église somnolait, noyée d’ombre.

Revenant au presbytère, et entendant des voix de femmes, il entra dans la salle à manger, poussé par une curiosité d’enfant :

« Sœur Saint-Denis ! Oh, quelle joie ! » s’écria-t-il. Et aussitôt il se maîtrisa et ses traits durcirent. Elle allait le prendre pour un gamin. Jarlat, tu as bientôt trente-neuf ans, t’en souviens-tu ? Mais si je n’étais pas ainsi, seraisje prêtre ? pensa-t-il.

La religieuse inclinait la tête, et dans le peu de visage qui passait hors de la guimpe comme à la lucarne de la porte d’une cellule, un sourire ajouta quelques rides.

Sœur Saint-Denis, de l’ordre de Saint-Anselme, avait soixante-dix-huit ans. Elle était courte et forte. Ce qui surprenait d’elle dès l’abord était sa voix à la fois profonde et cassée. Elle l’avait usée à faire chanter à l’harmonium des générations de filles. Malgré lui, chaque fois qu’il la voyait, l’abbé Jarlat plongeait son regard dans celui de la vieille femme, comme s’il cherchait à y découvrir de passionnants mystères.

« Monsieur le Curé, je vous amène Rosette, la petite du balayeur municipal. »

Celle-ci était blottie contre la robe noire, des yeux obliques, des cheveux de charbon, le visage bistre et rose comme un abricot.

Sœur Saint-Denis poursuivit :

« Elle et moi, nous avons besoin de vous.

– Parlez, ma Mère.

– C’est Rosette qui va vous mettre au courant. Il n’y a pas dix minutes je la vois qui se met à pleurer en pleine classe. Je lui demande ce qu’elle a. Elle me répond : “Je ne veux pas vous quitter ! Papa veut me faire partir d’ici !” Voilà où nous en sommes. Vous savez que nous n’avons plus que quatorze élèves. Eh bien, nous sommes menacées de perdre celle-ci. Et vous savez ce que c’est : une s’en va, d’autres suivent. Alors, qu’est-ce que nous allons faire, après ? Vous connaissez notre situation financière. Nous avons un déficit de…

– Je sais, je sais, ma Mère.

– Alors voilà. Rosette, dis un peu à monsieur le Curé ce qui se passe exactement.

– Eh bé voilà, récita la petite, papa y veut plus que j’aille à l’école libre. Il dit qu’on me fait faire trop de prières et pas assez de problèmes…

– Vous entendez ça ? Et elle vient d’avoir un quatorze en calcul ! Un quatorze, monsieur le Curé !

– Et quand je dis : “Seigneur, bénissez la nourriture que nous allons prendre”, avant de m’asseoir à table, il se met à crier : “Seigneur, donnez-nous un peu plus de pognon pour qu’elle soit meilleure ! Et toi, fous-nous la paix avec tes bondieuseries !” Et après il se dispute avec maman.

– Oh le païen ! » s’écria la vieille religieuse, avec une conviction si ingénue que l’abbé, un peu secoué par le mot de Rosette, ne put s’empêcher de rire.

« Papa m’a défendu aussi d’aller à la prière du soir, et aujourd’hui il a dit à maman qu’il allait me sortir de cette école ! »

Et la fillette de se mettre à pleurer.

« Vous voilà édifié, je pense. Moi, je ne puis rien, mais j’imagine que vous devriez aller le voir, ce monstre qui veut faire de sa fille une enfant sans Dieu. Votre influence…

– Mon influence sur le balayeur municipal ? Ah, ma Mère !… soupira l’abbé, très ennuyé.

– Vous devez soutenir les représentants de la foi ! Si notre école ferme ses portes, l’Évêché ne sera pas content ! Et je crains qu’alors il ne soit pas non plus content de vous !

– Ma Mère, réfléchissons bien. Le balayeur est communiste – Palpitant d’intérêt ! soupirait-il en lui-même –, comme tous ceux qui n’ont rien et qui éprouvent, naturellement, le désir de tout mettre en commun, c’est-à-dire de partager l’argent des autres. La majorité du Conseil municipal était, jusqu’à l’an dernier, réactionnaire, comme ils disent, et je suis bien sûr que c’est lorsque cette majorité est venue au pouvoir que notre balayeur a mis sa fille à l’école libre. »

La religieuse approuva d’un signe de tête.

« Savez-vous ce que c’est qu’un opportuniste ?

– Monsieur le Curé, une des supériorités de notre sexe sur le vôtre, c’est que nous ne comprenons rien à la politique. Je tiens à conserver cette supériorité-là. Je vous en prie, ne me faites pas de cours !

– Bien, ma Mère, mais je voulais en venir à ceci : maintenant que la tendance est renversée, au Conseil, pourrons-nous empêcher le balayeur municipal de faire sa cour au nouveau maire ? Voilà la question.

– Si Dieu le veut, nous l’empêcherons. Les obstacles sont faits pour être surmontés.

– Bien, bien, j’irai le voir, c’est entendu, mais n’espérez pas de miracle. C’est mon rôle d’aller voir les gens qui ne m’aiment pas, et qui me détestent bien plus encore quand, à force d’homélies, j’ai réussi à les dissuader de commettre leurs sales actions !

– Merci, monsieur le Curé. D’ailleurs vous ne pouvez pas faire autrement. Dieu vous a donné le don de parole, vous avez le devoir de l’utiliser à son service. Je vais vous signaler un détail que vous ignorez sûrement. La maison qu’habite cet impie, qui n’a jamais songé à balayer les ordures de son âme, appartient à Mme de Lozé. Mme de Lozé est un des plus fermes soutiens de la paroisse de Saint-Martin. Ce n’est pas loin, il est aisé de lui glisser un mot. En ces temps de crise du logement, mon Dieu… »

Le cœur de Marcelin se serra :

« Ma Mère, vous n’êtes guère charitable.

– Je défends ma religion, voilà tout ! Ad majorem…1 En tout cas je vous fournis un argument. »

De la bouche mince chaque mot sortait entamé d’un coup de dent.

« Bien, bien, ma Mère. » répéta l’abbé Jarlat.

Sœur Saint Denis donna une petite tape sur la tête de l’enfant :

« À partir de demain je te donnerai trois problèmes tous les soirs, et tu demanderas à ton père de t'aider. Et s’il ne sait pas les faire, tu lui diras de venir à ton école ! Et maintenant, va rejoindre la classe. Et ne pleure plus : tu resteras chez nous. »

La fillette s’élança, et tandis qu’elle refermait la porte on vit, dans le vestibule, Mme Jarlat glisser dans son tablier une poignée de biscuits.

« Monsieur le Curé, je vous remercie d’avance. Je suis votre mère en Jésus-Christ. »

Elle inclina légèrement la tête et attendit ostensiblement que l’abbé lui ouvrît la porte. Celui-ci la reconduisit jusqu’à la grille, et il la regarda presser du pied les cailloux du raidillon : Ah, si toutes étaient comme toi, rude montagnarde ! songeait-il. Et c’est bien toi qui as raison ! Il faudrait les conduire à l’église à coup de pied où je pense, tous tant qu’ils sont !

Il referma le portail et demeura un instant sans bouger, perdu dans l’ombre colossale de l’église. L’édifice géant écrasait la petite boîte de briques du presbytère. Et c’était bien : il était bon que l’humble valet sentît à côté de lui l’énorme puissance du Maître. Que d’autres n’en eussent souci… Mais lui, s’il se permettait de s’éloigner de son sacerdoce, de le quitter, peut-être, il lui semblait qu’il se passerait quelque évènement extraordinaire, que Dieu lui ôterait sa raison, ou que le clocher s’écroulerait sur lui…

Ce balayeur, je vais aller chez lui tout de suite. À cette heure-ci j’ai des chances de l’y trouver, se dit-il.

Il partit, et de la route il vit sœur Saint-Denis qui poussait la porte de son école. Elle l’aperçut, sourit, lui fit un signe de tête et disparut. Elle avait compris qu’il allait làbas. Jarlat pressa le pas. L’ivresse de l’action le poussait comme une rafale de vent. Une action bien pauvre, certes, mais qu’espérer d’autre, à Esclarmont ? Il allait, bouillant d’une folle envie de retrousser sa soutane pour se mettre à courir. Mais un prêtre n’avait pas le droit de courir. Il lui fallait réfréner tous ses élans. Et d’ailleurs, il n’aurait pas pu soutenir le rythme de la course. Son enthousiasme décrut, et la dure montée acheva de ralentir sa marche. Si dure que, par endroits, on y avait grossièrement disposé quelques degrés de pierre. Essoufflé, Jarlat suivait avec peine la spirale qui conduisait aux ruines du château-fort, dans lesquelles on avait encastré le cube saugrenu de la mairie. Il eût étendu ses longs bras qu’il eût touché les maisons des deux côtés. Il s’y était amusé, déjà. 1651, 1670, 1724, elles portaient leur âge sur une pierre en saillie, et prête à crouler depuis cent ans, la façade de certaines avançait en son milieu, bombée comme un ventre. Une surtout, et Jarlat passa très vite, en s’écartant. Qui serait pris sous elle, quelque jour ? Dans ce couloir en colimaçon où le soleil n’était jamais parvenu à couler son souffle brûlant, régnait une fraîcheur de caveau. Je n’ai jamais eu si froid qu’au pays de la chaleur ! songea l’abbé en serrant son coude contre son côté droit.

Une vieille femme parut sur un seuil, le visage de la couleur de la pierre :

« Bonjour monsieur le Curé !

– Bonjour madame Galetti. Excusez-moi, je cours !

– Il n’y a personne de malade, au moins ?

– Non, non… »

Une journée banale avait commencée. En viendrait-il jamais de singulières ? Comment se résigner à partager jusqu’au bout la vie de ces gens-là ? Il ralentit encore, courbé sous la honte de n’être pas simple.

Au moment où il aperçut la grosse tour de l’Est, il se dirigea vers la gauche, et à la maison d’angle frappa à une porte vermoulue.

Deux visages se levèrent. Le balayeur et sa femme étaient à table. La petite fille posa sa fourchette et sourit.

Jarlat parla à mots précautionneux. Roux et osseux, la tête courbée sur son assiette, l’homme continuait à lamper sa soupe, muet. Sa femme avait suspendu tout geste, et elle écoutait, fine, gracieuse, avec des joues douces et rondes d’où s’échappait un bout de menton pointu :

« Je te l’avais dit… » murmura-t-elle d’une voix timide.

« Il ne faut pas penser qu’au présent ! Le pouvoir change. Dieu, lui, est éternel. » expliquait Jarlat. « Si vous le désirez, j’irai voir le maire… »

À ce dernier mot l’homme se leva d’un coup, lâchant sa cuiller pleine qui tomba bruyamment, éclaboussant le carrelage, et il eut une sorte d’aboiement, appuyé d’un hochement de tête furieux :

« Foutez-moi le camp ! Je sais ce que j’ai à faire ! Je n’ai pas besoin d’un corbeau chez moi ! »

Pétrifié, Jarlat demeura une seconde la bouche ouverte.

« Foutez-moi le camp ! » répéta l’homme, le geste menaçant.

La petite fille se mit à pleurer. « Félicien ! » soupirait la femme.

Lentement, Jarlat tourna le dos et s’en alla. Il avait eu le temps de recevoir, comme un baume, le regard consterné de l’épouse et de distinguer le tremblement de son menton.

Il prit la descente, encore ému. Ses raisons lui paraissaient excellentes, il ne comprenait pas la colère de cet homme. Une fois loin il s’avisa qu’il n’avait pas pensé à l’argument de sœur Saint-Denis : le logement, Mme de Lozé… Il se redressa : Même si je ne l’avais pas oublié, je ne m’en serais pas servi ! se dit-il, avec une fierté qui réconforta son amour-propre.

Cependant il arrivait sur la place, tout remué de tristesse. Passant devant l’école libre, il répugna à s’arrêter un moment : Elle le saura bien assez tôt ! songea-t-il.

Depuis la route, il leva les yeux vers son jardin. Celuici surplombait, assis sur un rocher pansu comme un balcon de théâtre. D’en bas il ne voyait qu’une profonde barrière de troènes, de jasmins, de rosiers grimpants emmêlés, et de plantes adventices qui s’étaient faufilées dans ce désordre d’où l’on ne pouvait plus les ôter sans tout détruire, et où, l’été, des fleurs de toutes teintes étoilaient le sombre foisonnement du feuillage. Le passant imaginait un petit paradis de curé, comme dans les romans à l’eau de rose. Mais Jarlat savait qu’au-delà il n’y avait que de la pierraille, hormis trois pitoyables rosiers-tiges qui vivotaient là, et un fils du rocher, un palmier, de ceux qui ont la palme en éventail et le cœur chiffonné. Mme Jarlat se lamentait que le jardin fût incultivable : les légumes étaient si chers en cet arrière-pays où il n’y avait place que pour l’olivier, les fleurs et quelques fruits !

L’abbé Jarlat remonta dans sa chambre et aperçut la tache blanche d’une enveloppe posée sur la table. L’évêché ! songea-t-il, et son cœur s’accéléra. Il prit dans le tiroir ses vieux ciseaux, et les tenant d’une main tandis que l’autre saisissait l’enveloppe, il tenta d'introduire dans un coin la pointe d’une des lames, mais, tremblant, il n'y parvint pas. Il se raidit : « Tu es en face de l’instinct le plus répugnant qui soit au monde : celui de la peur ! Ah, tu es beau ! Tiens, voilà ce que j’en fais ! » s’écria-t-il avec fureur, et il déchira le pli. Puis il dégagea les deux morceaux de la lettre, les rapprocha, et lut :

Le 8 avril 195.

Cher Monsieur le Curé,

L’examen de vos comptes du trimestre dernier fait ressortir un chiffre de quête absolument dérisoire pour le dimanche de l’Épiphanie. Que s’est-il donc passé ce jour-là à Esclarmont ? Nous attendons vos explications à ce sujet.

Enfin nous devons ajouter que Monseigneur n’a pas vu d’un très bon œil votre demande d’avance sur le denier du culte. Nous faut-il croire que vos efforts sont insuffisants ou mal dirigés ?

Nous vous adressons cependant, bien cher fils, nos encouragements, et avec l’expression de notre paternelle sollicitude, celle de notre dévouement en Notre Seigneur.

Jean Vigoureux

Vicaire général

« Maman ! » cria l’abbé.

Il vibra d’impatience, tandis que le pas précipité de sa mère faisait gémir l’escalier.

« Je m’en doutais : c’est un blâme ! Ils n’écrivent que pour ça ! Tiens, lis ! s’écria-t-il.

– Elle était déchirée ? demanda Mme Jarlat en recevant avec précaution les deux morceaux de la feuille.

– Déchiré, je le suis aussi ! » répondit Marcelin avec exaltation.

Et il poursuivit, sans attendre qu’elle eût fini :

« L’Épiphanie, Pâques, l’Ascension, l’Assomption, la Toussaint et Noël, celles-là ils me demandent pourquoi elles sont dérisoires ! Les autres, les miennes, ils s’en fichent un peu ! Esclarmont n’est pas Cannes, où l’on ramasse 150 000 francs par dimanche ! On est sur une autre planète, ici ! Avec mes bigotes qui regardent venir la quêteuse en cachant une pièce de vingt sous entre leurs doigts ! Est-ce ma faute s’il a fait un orage à tout casser, le matin de l’Épiphanie, et si je n’avais que treize femmes à la grand-messe, celles qui habitent à côté ? Qu’ils s’adressent au Bon Dieu ! C’est lui qui a fait pleuvoir ! »

Mme Jarlat se signa. Puis elle dit, d’une voix changée :

« Tu te mets en colère comme le dernier de tes paroissiens ! »

Marcelin eut un soupir de détresse :

« Cette lettre me fait mal ! Tiens, fais-en ce que tu voudras ! » dit-il, anxieux de se jeter à genoux et n’osant le faire en présence de sa mère.

Mais quand elle fut partie il n’eut plus envie que de s’acquitter de ses prières du jour. Il était en retard, comme d’habitude. Prime et Tierce n’étaient pas encore dites. « C’est pourtant bien moi qui avais pris à Thorenc la passion de l’heure canonique ! » murmura-t-il en ouvrant son bréviaire.

Il commençait, quand sa mère l’appela :

« Marcelin ! Viens déjeuner !

– Ça ne peut pas attendre ? cria-t-il.

– Non, c’est servi ! »

Il referma son bréviaire et descendit, agacé par son remords quotidien.

« Et je parie que j’aurai encore à faire cet après-midi ! grogna-t-il en s’asseyant. Ils me font rire avec leurs Grandes et Petites Heures ! Bon pour le clergé régulier qui n’a pas autre chose à faire, et qui se livre à ces exercices comme des soldats à la manœuvre ! Mais nous !…

– Calme-toi, Marcelin, et mange !

– Figure-toi, maman, que le cardinal de Richelieu, l’homme le plus occupé du royaume, disait son bréviaire pour deux jours, histoire de travailler tranquille après ! Il va falloir que je m'en inspire !… »

« Entendu. Vous pouvez compter sur moi. J’y vais à l’instant même. Ça me promènera ! »

L’abbé Jarlat raccrocha le combiné du téléphone, chaussa ses gros souliers et sortit, en jetant au passage à sa mère : « Je vais chez les Bénazet ! »

Il n’y avait qu’à traverser la route et aussitôt un raccourci abrupt conduisait à une pente plus douce. Là un vrai chemin s’ouvrait entre les oliviers, et au bout on apercevait l’habitation des Bénazet, mi-maison mi-ferme. Vue d’en haut elle semblait toute en toit, un toit posé sur le sol, comme si, arraché d’une construction voisine, la tempête l’avait emporté jusque-là.

Jarlat descendit le sentier des chèvres en se retenant aux arbustes. Ensuite il marcha à pas lents, régalant sa vue des oliviers veloutés de gris. Quelques-uns brandissaient, comme un reproche, leurs moignons inutiles : touchés par un hiver sans exemple, on les avait sciés jusqu’aux fortes branches afin de leur rendre leur vigueur. Le tronc des plus vieux se répandait en socles énormes, parfois repliés, pareils à des nœuds de boas.

Debout sur le seuil de la ferme, une fille brune et drue regardait venir Jarlat. Dès qu’il la vit, il se troubla. Il détourna vivement la tête, puis il eut honte, essaya de ramener son regard. Malgré lui celui-ci s’éleva, s’abaissa, glissa sur les herbes, puis se résorba, fuyant en tous sens comme un oiseau affolé. Son pas se fit hésitant. Il se sentit ridicule, puis misérable. Il arriva devant la fille, qui ne bougeait toujours pas. Quand il passa, elle lui décocha une œillade liquide, si noire et si hardie qu’il en fut secoué. Il fit un salut timide à quoi elle ne répondit point. Elle dut s’écarter pour le laisser entrer. Gonflée de chair dure, sa robe frôla sa soutane. L’abbé ne put s’empêcher de se signer en pâlissant. Elle était belle à en crier de désir et de crainte.

À l’intérieur, après l’éblouissement du grand soleil, Jarlat n’y vit goutte et n’en sentit que mieux la fumée du bois, le foin et les pommes acides dont les parfums mêlés imprégnaient l’air. Mme Bénazet accourait d’une pièce voisine, il la reconnut à sa silhouette massive, puis ses yeux s’accommodèrent, et tout changé par la cordialité de l’accueil, il s’écria gaiement :

« Je viens vous annoncer quelque chose de très grave : il faut que vous alliez tuer le cochon !

– Ah ! c’est ma sœur qui vous a téléphoné ? Pardi, on le savait, mais elle nous avait pas dit le jour.

– C’est demain. Demain, c’est le grand jour cochonesque ! reprit Jarlat, d’un ton solennel.

– Eh bé on partira ce soir, dit Mme Bénazet. Tu entends, Maryse ?

– Oui, j’ai entendu ! répondit la jeune fille, toujours adossée au chambranle de la porte.

– Tu pourrais rentrer, quand même ! »

L’abbé Jarlat souhaita ardemment qu’elle s’en abstînt. La jeune fille resta muette et n’obéit pas davantage.

Tandis que Jarlat s’ingéniait gauchement à parler d’arboriculture et de maraîchage, Mme Bénazet fourrageait dans un placard, et quand l’abbé se retira il emportait dans un panier d’osier une douzaine de pommes tardives, d’un si beau jaune et d’un si beau rouge qu’il n’en pouvait détacher son regard, tout en marchant. Maryse l’avait laissé repartir avec indifférence, et même, quand il était passé devant elle, elle avait ostensiblement tourné la tête de l’autre côté. Étrange fille ! pensa Jarlat, moins troublé qu’à son arrivée.

Il avait pris le chemin d’en bas qui contournait le village à sa base, courbe comme si on l’avait tracé au compas. Au-dessus de lui la masse féodale des toits se pressait autour du château et semblait accrochée à ses tours pour se retenir sur la pente ; impression que prolongeaient les murettes des terrasses étagées jusqu’à la plaine.

Il s’essoufflait, et de temps en temps s’asseyait sur quelque pierre. La troisième fois, il ne put retarder plus longtemps de croquer une pomme. Au premier coup de dent, le jus lui coula sur la lèvre. C’était bon. Les Bénazet étaient de bien braves gens. Qu’on ne voyait guère à la messe. Mais ici où les travaux de la terre accaparaient, avec les forces physiques, le maigre fonds de pensées de chacun, qu’est-ce que cela pouvait bien faire ? Jarlat soupira et leva la tête vers les hautes bâtisses grises construites par les anciens et adaptées aux besoins d'autonomie d’alors. Dans ces demeures immenses, on pouvait tout juste manger et dormir : greniers, caves, celliers, resserres à bois et à fruits, séchoirs, étables et ateliers, pour les habitants d’aujourd’hui qui n’avaient plus besoin de bêtes ni de réserves, la place était gâchée à plaisir. Derrière leurs fenêtres étroites, certains y vivaient la lumière allumée en plein midi. Avec ce soleil, et sous un ciel si pur !

Ce n’était pas seulement pour s’épargner la montée du sentier que l’abbé Jarlat avait pris le chemin le plus long. Il se rendait à la mairie. J’ai récité Sexte et None, s’était-il dit, j’ai encore une bonne heure devant moi : allons préparer le terrain.

Au point culminant de la colline, il déboucha sur la place de la Mairie, entourée, sur trois côtés – les ruines du château en constituaient le quatrième –, de maisons si basses de toit qu’elles en choquaient la vue. Mais sur leur face en contrebas elles avaient deux ou trois étages.

Quand Jarlat entra, il sursauta en apercevant le maire installé à sa table, en face de deux gendarmes, le képi sur les genoux. L’un joufflu et couperosé, l’autre sec, grisonnant et grave, ils se levèrent poliment, tandis que le maire, resté ostensiblement assis, les regardait avec une expression de hargne. Jarlat ne s’y trompait pas, c’était comme s’il l’entendait penser tout haut : Nom de Dieu, tant d’histoires pour un curaillon ! On est en république laïque, oui ou m… ?

Jarlat battit en retraite. Il redoutait la rencontre de ce petit homme tout rond : rond le ventre, rond le nez, ronde la nuque, les bras eux-mêmes pendaient ronds ; et là où, d’ordinaire, la nature met la bonhomie et le rire, gîtaient une méchanceté et une grossièreté sans bornes.

« Alors, qu’est-ce que vous voulez ? grogna le maire.

– Rien, rien ! dit précipitamment Jarlat. Je reviendrai.

– Va te faire foutre ! » marmotta l’homme.

L’abbé ne comprit pas, mais il en supposa davantage. Il rougit légèrement, sortit, et tout en descendant la ruelle il redressait le buste et se disait : C’est parce que je n’ai pas le droit de me mettre en colère. Ce n’est pas de lui que j’ai peur, c’est de moi.

Devant l’atelier du menuisier, deux jeunes filles blondes qu’il ne connaissait pas bavardaient à proximité d’une voiture de livraison. Jarlat passa et entendit, dans un murmure :

« Oh, dis donc, vise un peu la soutane ! »

Il se retourna et fit front :

« Deux belles pièces, n’est-ce pas ? C’est du travail d’orfèvre ! Il y a longtemps que je le répète à ma couturière : elle devrait se lancer dans le neuf ! Elle me répond qu’elle ne veut pas perdre ma clientèle ! »

Frémissant, il se hâta vers le refuge du presbytère. Il entendait derrière lui des « Oh ! » consternés. Qu’auraient-elles dit, pensa-t-il, si elles avaient su que je n’ai pas encore fini de la payer ?

En pleine rue, les traits immobiles, il pleurait. Une vieille peine. Les larmes se détachaient de ses cils, et comme il gardait la tête basse, elles tombaient sans mouiller ses joues, étrangères, semblait-il, à son visage ; et il lui semblait n’être tout entier qu’une goutte de douleur coulant sur une énorme face malade, celle de Dieu. Était-ce donc si rare, si incongru, d’avoir sa soutane rapiécée ? Quand la couturière la lui avait rapportée, il lui avait dit avec gaieté : « Vous savez qu’on finira par me prendre pour un saint ? » Pas de danger, en ces temps de doute ! Il n’y avait plus de signe de sainteté nulle part, il n’y avait plus que des signes de misère. Une certitude fulgura dans sa pensée : la médiocrité de sa condition lui était en partie masquée par le respect dont on entourait, malgré tout et pour quelque temps encore, l’état ecclésiastique. Laïque, il n’eût pu supporter ce dénuement sans espoir.

L’approche de la place de l’Église, toujours peuplée, avec ses trois cafés, l’épicerie et l’arrêt des autocars, l’aida à se ressaisir mieux que toutes les philosophies qu’il appelait si souvent en vain. À cette heure où la journée de travail était finie, les quatre bancs municipaux étaient occupés, les hommes d’un côté, les femmes de l’autre. Et sauf quelques filles qui jacassaient par intermittences, ils ne se donnaient même pas la peine de se parler entre eux. Agité comme il l’était, l’abbé frémit devant ce spectacle de paresse tranquille.

Il reconnut le facteur.

« On se repose ? lança-t-il au passage.

– Eh oui, monsieur le Curé. Il fait déjà chaud, vous savez ?

– Ah, s’il n’y avait pas la chaleur en été et le froid en hiver, on en ferait, des choses ! s’exclama Jarlat, avec la gaieté alerte qu’il affectait devant ses paroissiens et qui ne répondait à rien de lui-même.

– On en fait déjà trop ! dit en rigolant le facteur.

– Allons, allons, avez-vous déjà réfléchi à toute la joie que vous apportez dans les maisons ? Moi, je voudrais faire ça vingt-quatre heures sur vingt-quatre !

– Surtout quand c’est des mandats ! Quand c’est la feuille du percepteur, ils font une autre gueule !

– Eh, tè, dit un autre, vous aussi, c’est du pareil au même : vous êtes le facteur du Bon Dieu !

– Oui, mais lui, quand il entre dans les maisons, c’est pour enterrer le monde. C’est pas la même chose, eh ? » s’écria le facteur.

Les six hommes s’esclaffèrent. L’un d’eux :

« Ne te fous pas de lui, il t’aura, le jour où il viendra chez toi ! »

L’hilarité gagna le banc voisin. L’abbé Jarlat s’éloigna en rougissant. Ils avaient raison, ces rustres. C’est de rire qu’ils avaient besoin. Lui, Marcelin, accompagnait tous les morts du village : il était comme leur ombre. Et en chaire, il lui fallait parler de la mort, en brandir sans arrêt la menace. Et il ne savait pas rire, lui – et pourquoi, mon Dieu, pourquoi cela lui était-il si difficile ? Comment l’aurait-on aimé ?

Les femmes l’observaient, mi-intriguées mi-narquoises. Comment cataloguer ce grand échalas qui n’était ni homme ni femme ? Sentant sur son dos la brûlure de leurs regards, Jarlat se hâtait en baissant les yeux. Il retrouva le raidillon du presbytère avec soulagement.

« Bonjour, monsieur le Curé ! »

L’appel venait de la route.

« Bonjour, ma Sœur. Attendez-moi ! »

Il rebroussa chemin. Il avait un mot à dire à sœur Saint-Jacques. Un mot qu’il n’avait pas osé prononcer devant sœur Saint-Denis.

Elle l’accueillit d’un hochement de tête discret. Pas un cheveu, pas un duvet ne passait hors de sa guimpe, ses traits étaient calmes, ses joues roses, sa bouche immobile, ses yeux lumineux. Une fois pour toutes soustrait au temps, on sentait que c’était surtout de ce merveilleux visage qu’elle avait fait don à Dieu.

« Ma Sœur, j’ai à vous adresser une prière.

– La force de l’habitude ! répondit-elle en riant.

– Celle-là n’est pas réconfortante. Savez-vous, ma Sœur, que ma dernière quittance d’électricité s’élevait à 4 200 francs ?

– Tout augmente, monsieur le Curé ! C’est ce que notre Mère dit tout le temps !

– Sans doute, ma Sœur, mais on peut y remédier par l’économie. Voici ma prière : le soir, une fois les vêpres finies, après les complies, ne restez pas à bavarder sous la lampe de l’harmonium. Une ampoule de cent bougies, ma Sœur ! Et surtout n’oubliez pas d’éteindre !

– C’est bon, je le dirai à notre Mère. » dit sœur Saint-Jacques, d’un air pincé. Fléchissant sur ses genoux, elle esquissa une révérence et s’en fut à petits pas précipités.

Froissé, Jarlat acheva seul sa diatribe :

« Les fidèles veulent davantage de lumière. Pour vingt ou trente qu’ils sont ! “C’est triste, cette église !” voilà ce qu’on entend ! Mais si je les écoute, si j’éclaire pour les bancs, qui paiera, puisque je ne peux pas payer, moi ? »

Il regagna le presbytère, le contourna, entra dans le baraquement désaffecté du patronage, et monté sur l’estrade, seul derrière les volets clos dont les fentes laissaient passer le jour, il se mit à discourir comme devant un auditoire :

« Cet humble ministère de campagne est une lutte pour mon pain quotidien. Quand j’étudiais à Rome, le cœur gonflé de zèle et d’espérance, aurais-je pu penser que j’en viendrais à ces expédients ? Je n’ai pas de biens personnels, la générosité de mes paroissiens est sensée compléter mon traitement insuffisant… et ils m’ont envoyé chez les païens ! »

Il poussa un soupir et se résolut enfin à gagner sa chambre. Là, son regard tomba sur la feuille de comptes qu’il avait abandonnée sur son lit. « Petit fonctionnaire ecclésiastique ! Jarlat, mets ton rond-de-cuir sur ta tête, tu seras la caricature d’un saint ! » ricana-t-il.

Puis il fut lassé de son accablement même :

« Toujours seul ! Ah, je voudrais avoir quelqu’un à qui parler ! Je suis sûr que si j’avais quelqu’un là, il me dirait :

“Marcelin, ne te prends donc pas autant au sérieux ! C’est demain dimanche : que vas-tu leur raconter en chaire ?” Et que lui répondrais-je ? »

Il se campa devant une minuscule armoire à glace. Il s’y voyait très laid, avec un nez qui changeait de forme et de volume au moindre mouvement. Une armoire salutaire, une armoire pour curé !

« Mes bien chers frères !

« Nous voici réunis… en trop petit nombre, hélas !… et mon cœur se serre… en évoquant la damnation éternelle… à laquelle personne ne croit plus… et qui est pourtant une réalité terrible… qui éclatera… qui éclatera… sur les pauvres morts… comme un coup de tonnerre… dans un ciel pur… »

Il s’efforçait à une articulation à la fois majestueuse et mordante. Il lui était indispensable de compenser sa faiblesse pulmonaire, de se faire comprendre par l’articulation, de convaincre par le ton et de séduire ou de terrifier par les idées. Marcelin s’appliquait si fort qu’il en oublia la pensée et demeura coi.

Voyons, voyons… Va donc ! Pour l’importance que cela peut avoir ! La partie la plus ennuyeuse de la messe, quoique la plus reposante : on était assis ! “Mes bien chers frères…” et ensuite on attrapait un mot par-ci parlà, en ruminant ses petites affaires. Et au-delà de dix minutes les vieilles s’endormaient automatiquement… Une bonne sieste. “Il fait trop froid dans cette église : ce curé parle trop longtemps ! Oh, mais, je suis décidée : s’il dépasse les vingt minutes, tant pis pour lui, je ne viendrai plus à la messe, moi !” Mme Brissat dixit.

Une fois encore la voix grave de l’abbé Jarlat s’éleva dans la chambre solitaire :

« Jésus, Jésus, étaient-ils ainsi, de votre temps ? »

« Marcelin, la soupe est servie ! »

Sa mère était devant lui. Elle le couva d’un regard triste :

« Qu’est-ce que tu as donc à parler tout seul, sans arrêt ? »

1Ad majorem Dei gloriam : Pour la plus grande gloire de Dieu.

II

Marcelin Jarlat était grand, d’une façon si particulière qu’on l’eût dit étiré par quelque tortionnaire, comme dans les contes de terreur. Un trait accentué encore par son visage tout en longueur et sa soutane tombant droit jusqu’au sol. Il mesurait un mètre soixante-dix-sept pour moins de soixante-cinq kilos. Tel était ce grand corps. Quand il agitait les bras – fréquemment, car il était vif –, il évoquait l’absurde image d’un moulin à vent, avec la tour de sa soutane au sommet de laquelle la tête, coiffée de cheveux châtains foncés, de dimensions pourtant normales, jurait par une relative petitesse.

Enfin, lorsqu’il levait haut le bras gauche, ce dont il s’abstenait autant que possible, on notait de ce côté de son buste un affaissement étrange…

Le long corps de Jarlat, la grande table où il était assis, la vaste salle nue, tout était à l’unisson, même l’immense tableau synoptique qu’il avait sous les yeux, formé de quatre feuilles qui godaient à l’endroit où il les avait collées. Jarlat remplissait avec soin quatre colonnes, avec quatre titres en capitales rouges : FIDÈLES, PROBABLES, POSSIBLES, IRRÉDUCTIBLES. Cette dernière était triple, et Jarlat voyait avec désespoir que pour cette subdivision il n’avait pas prévu assez de papier. À sa gauche étaient étalées d’interminables listes de noms, et la tête de Jarlat allait continuellement de la gauche à la droite, avec parfois de courtes immobilités méditatives.

Parfois, aussi, les échos d’une voix qui se prodiguait à l’étage en-dessous venaient le distraire : l’instituteur, qui parlait aux enfants de hauts-fourneaux et de puissance industrielle.

Au moment où intervint la secrétaire de mairie, Jarlat en était à la lettre P, et la colonne des fidèles comprenait vingt-cinq noms, celle des probables dix, celle des possibles quatorze et celle des irréductibles, trois cent quatre-vingt-trois. L’abbé Jarlat venait de s’interrompre, et repoussant les listes électorales, il avait pris son visage dans ses mains. Le dos rond, il demeurait prostré.

La secrétaire de mairie passa le buste à la porte que Jarlat avait laissée entrouverte, et regarda quelques secondes, sans dire un mot. Si un rayonnement de bonté souriante n’avait d’emblée attiré la vue, on eût remarqué qu’elle avait cinquante ans peut-être, qu’elle était brune, un peu grise déjà, un peu forte, aussi.

« Alors, monsieur le Curé, ça marche comme vous voulez ? Vous vous y retrouvez, dans les listes électorales ? »

L’abbé Jarlat eut un sursaut :

« Oui, oui ! » répondit-il, les yeux papillotants.

La secrétaire de mairie hésita, puis fit quelques pas.

Jarlat soupira profondément :

« Je suis fixé, dit-il. C’était bien la peine !

– Sauf indiscrétion, qu’est-ce que vous inscrivez là ?

– Une idée qui m’était venue… Ce que j’ai pu m’enthousiasmer avec ça ! J’en dormais mal depuis samedi !

– Mon Dieu, qu’est-ce que c’est donc ?

– Bah !… Une méthode à l’Américaine ! Tenez, regardez vous-même… Je classais mes paroissiens, je repérais surtout ceux qui m’échappaient, et en avant ! je me lançais à la conquête du village ! Seulement voilà, je ne m’attendais pas à ce recensement-là. Bien sûr, en six mois je ne peux pas savoir à quoi m’en tenir sur tous, mais tenez, vous connaissez les Esclarmontais mieux que moi : vous voulez la liste des langues les mieux pendues d’Esclarmont ? Lisez la première colonne !

– Heureux vous êtes d’avoir celles-là avec vous ! Si vous les aviez contre ! Et dans les autres colonnes vous en avez qui…

– Ne parlons pas de ceux-là. Il y a des gens qui ont la paresse de croire la question résolue par leur seule incrédulité. Ce serait trop simple ! Et ils s’en apercevront ! Sans compter les imbéciles qui sont convaincus que passer sous une échelle ou renverser du sel sur la table porte malheur, et qui, en même temps, ne veulent pas admettre que l’Univers ne se soit pas fait tout seul ! »

La secrétaire de mairie lisait les noms des probables et des possibles :

« Vous en avez quand même vingt-quatre qui…