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Alban Bourdy est écrivain, un statut informe qui lui donne l'impression d'être à la marge de la vie. Celle-ci lui réserve pourtant bien des surprises et va le remettre en selle de façon spectaculaire et inattendue, parfois bon gré mal gré. L'aventure croisera des stars, des moutons (au sens propre), des terroristes, des médecins, la mort, des journalistes, des spectres sexy, des sucreries et des femmes épatantes. "Autopsy d'un Enfoiré", c'est une autofiction narrant le parcours initiatique d'un jeune homme hypersensible, en pleine crise de la trentaine, qui apprend à apprivoiser l'existence. Le tout sous la forme d'un hommage à la Chanson Française et à la diversité culturelle.
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Seitenzahl: 257
Veröffentlichungsjahr: 2018
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à Nadja, Gregor Samsa, Sam Lowry… et autres jouets de la Fortune
WRITTEN IN THE DUST
STILL UNDER THE WEATHER
TOYS STORIES
LES ACTEURS SONT FATIGUÉS
RÉ-VISIONS
MIRES LAINE
ON A FOIRÉ
SILENCE ON TOURNE, ON TOURNE EN ROND
OÙ ? CAEN ? COMMENT ? POURQUOI ?
EN AMOUR
CHERCHEUR D’OR
LOVE UNITED
SUR LA SCĒNE
RETOUR SUR TERRE
PARAPSYKOPAT
ENTREVUE
ITINÉRANCES
ALLIGATOR, JE TE VOIS
DES IDOLES EN SOLDES
LE RETOUR DE JEN
JE SUIS CYRIL
LE CHIC DANS LES PRÉS
VOYEURISME CLINIQUE
LE PHÉNIX
ON M’A DIT GO GO GO GO TO AMERICA
KISS AND LOVE
LETTRES À FRANCE
MAD IN PARIS
CHRISTOPHE DANS SES LUMIĒRES
OBÉLIX ET RAMZY (ou bien CHOUCHOU ET LES SEPT NAINS)
À TON TOUR, VAS-Y !
- Écrivain ? ricane-t-elle.
Je reste interdit, ayant du mal à maintenir mon regard sur elle. Je suis un peu désarçonné, hésitant entre colère et envie de me cacher sous la table. Le genre de moments où l’on voudrait voir s’ouvrir une voie du milieu, mais en vain. La seule voie du milieu est cet instant figé, cette stupeur tremblante qui est en soi une non-réaction mais qui en est finalement une.
Mon interlocutrice doit avoir une vingtaine d’années au juste. Elle est dans la moyenne, rien en elle ne dépasse du cadre. L’esprit ne retient rien de spécial de l’examination de cette jeune femme, le regard glisse et ne s’attarde nulle part.
Ayant repris son sérieux sans gêne apparente, elle s’exclame hautainement avec perplexité et des airs de donneuse de leçons :
- Mais c’est pas un métier ça ! Ou alors, au dix-neuvième siècle. C’est juste un hobby.
Je me sens imposteur, mythomane, bluffeur. Ce que je ne suis pourtant pas. Mais j’ai cette faiblesse de me sentir facilement coupable de ce dont on m’accuse, même lorsque c’est faux. Je pourrais aller jusqu’à plaider coupable en m’auto-persuadant, douter de mon innocence en me réinventant l’histoire d’après le point de vue de mon interlocuteur.
L’air que j’arbore doit faire comprendre à ma compagne de table que je ne blague pas et qu’elle fait fausse route, elle change d’expression et articule :
« Ah si ?
- Assi Pata Pata…
- Je veux dire…Si, c’est un métier ? »
Je ne réponds et sifflote la chanson précédemment citée, elle étaye son interrogation :
- Et vous écrivez quoi ?
- Des romans.
Le mot est lancé. J’aimerais pouvoir me rétracter. J’ai répondu la vérité du tac-au-tac. J’aurais aimé avoir eu une autre réponse, une plus sexy, plus bankable. Ou alors quelque chose de plus mystérieux, de plus perché.
Des romans… Mes mains en ont vu passer un certain nombre. Des que j’ai lu avec ardeur, des que j’ai laissé tomber au bout de trois pages, des que j’ai traités comme de vulgaires ramassepoussières, des que j’ai largués à la décharge ou légués au feu après qu’ils m’aient pourtant formidablement enthousiasmé… Il y a aussi les miens, ceux que j’ai écrits. Ceux-là ont des natures différentes suivant qu’ils sont manuscrits ou produits édités finis. Il m’arrive de traiter ces choses dans le deuxième cas comme si elles étaient des produits de mon cru et des gagnepains. Ce sont un peu des légumes de mon potager.
Qu’est-ce que pouvait bien représenter un roman pour cette jeune femme ? Un objet vétuste, un has-been vestige d’une époque révolue digne de mépris. On destinait jadis un roman à l’éternité. Aujourd’hui, il semblait davantage destiné aux piles de fourbis encombrant les caves et les Emmaüs et se détériorant au gré des caprices climatiques.
- Vous allez bien ?
- Oui. Enfin, je le pense. Après, c’est peut-être ce fameux orgueil mâle qui veut que, même au seuil de l’agonie, on fanfaronne de se porter à merveille. Vous ai-je l’air d’aller mal ?
- Non, enfin… Vous avez l’air, euh… bizarre.
Ah voilà ! Le mot est lâché. Bizarre. Oui, je m’y attendais. Ce « bizarre » n’a rien d’étrange, il a un goût de normalité. Il est sain. Sembler bizarre à quelqu’un de si ordinaire est évident et rassurant.
- Les écrivains sont des gens bizarres. Comme tous les artistes, d’ailleurs, articulé-je dans un sourire, tout en portant à mes lèvres ma tasse de Rooibos.
La satisfaction de ma réplique ne dure pas. À peine le liquide brûlant acidulé se répand-il sur ma langue que je me sens con, peut-être en flagrant délit d’orgueil élitiste. Mon vis-à-vis paraît enfin un peu troublée, un peu en-dehors de son arrogante zone de confort.
- On peut les trouver en librairie, vos romans ?
- Dans les bonnes, oui.
Je me pince la lèvre de cette teinte d’orgueil renouvelée. Ma remarque semble pourtant porter. Je suis toujours étonné des réactions des jeunes de maintenant. Je suis presque effrayé par leur soumission. Ils semblent intouchables, je-m’en-foutistes, insensibles…Et pourtant, tout ça n’est qu’une infantile insolence de façade. Au premier effritement, ils s’écroulent. Aucune constance, aucun aplomb dans l’épreuve. Ils ont gardé ancrée, à corps défendant, la réaction de l’élève face au professeur, la réaction du supposé inculte face au prétendu érudit. Ils baissent la tête et s’inclinent devant une illégitime intelligentsia dont ils ne contestent pas l’autorité.
Avec un tout autre ton, la jeune femme demande :
- Et vous écrivez sur quoi en ce moment ?
Là, la réponse ne fuse pas. La réalité est trop complexe pour surgir inopinément. Je pourrais me centrer sur un seul de mes projets, mais je suis presque découragé d’avance…Me disant que quoi que je dise, je n’aurais le droit au mieux qu’à un acquiescement poli. Un autre parti s’impose à moi, avec l’élan de bluff du joueur de poker :
- Je n’arrive plus à écrire. J’ai vieilli, je n’ai plus rien à dire. Je ne crois plus suffisamment à mon existence pour penser avoir quelque chose à raconter. Et puis, que vaut l’écriture face à la télé-réalité, aux mangas, aux sitcoms, etc… ? Au mieux, on dévore votre ouvrage en une heure et demie. Puis, on le met au rebut et on n’y repensera plus jamais, ou alors en y mélangeant les fragments d’autres choses vues ou entendues ailleurs.
- Quel dommage d’arrêter d’écrire lorsqu’on a la chance d’avoir du talent pour ça ! C’est magnifique, d’écrire, de lire…
- Vous trouvez ? Vous lisez, vous ?
- Euh… Oui, ça m’arrive…
- Oui, vous devez avoir lu les Cinquante nuances de Grey.
- Non, je suis pas une perverse.
- Quelle est la perversité de lire une œuvre que tout le monde lit ? Ce livre est plus une niaiserie qu’une perversion. C’est le Hélène et les garçons des temps modernes.
- C’est chelou ce que vous dites. Mais quand bien même, cela plaide pour vous et contre votre discours sombre. Si l’équivalent d’un feuilleton est devenu un bouquin, c’est que le livre est au goût du jour et a gagné la bataille.
- Vu comme ça…
La demoiselle vient de me moucher, elle est plus astucieuse que je ne le pensais…Je jette un coup d’œil aux tables alentour. La terrasse est déserte à cette heure-ci, surtout que la pluie menace de se mettre à tomber à tout moment. Je lance dans un rire :
- Vous m’avez surpris. Je m’attendais à ce que vous me demandiez ce qu’était Hélène et les garçons. En général, les jeunes personnes ont si peu de mémoire de tout ce qui a précédé leur arrivée sur Terre.
- Vous voyez, il faut sortir de vos a priori. Le Monde n’est pas si négatif que vous le pensez. Je suis sûre que c’est ça la raison pour laquelle vous n’écrivez plus, vous faîtes juste un peu de déprime de la trentaine. Aérez-vous la tête !
- Vous faites un merveilleux ventilateur… Aurais-je la joie de vous revoir ?
La jeune femme sourit en baissant les yeux. Elle ne sait pas trop comment réagir. D’un côté, elle est tentée par cette ouverture sur un monde plus mature, un monde différent de celui qu’elle fréquente. D’un autre côté, elle se sent aussi bien pouvoir éconduire son rendez-vous de l’après-midi avec une formule creuse. Elle ne veut surtout pas devenir l’infirmière psychologique d’un pitoyable vieil oisif qui se lamente sur sa condition. Elle se mord les lèvres, puis lance :
- Pourquoi vous intéresser à moi ? Vous n’avez donc pas de groupies par là ?
- (hilare) : Des groupies ? Vous me prenez pour une rock star ou une vedette de la télévision ? Je vous assure qu’une belle jeune femme comme vous doit avoir bien plus d’admirateurs qu’un écrivain comme moi.
- Vous n’avez pas des fans ? Des lectrices à qui vous tournez la tête ?
- Peut-être, mais pas au point de venir camper sous mes fenêtres.
- Vous êtes quand même un peu connu, apparemment…
Aïe ! Mes oreilles crissent à ces mots. Elle ose avancer ses cartes et s’enquérir de ma réelle notoriété et par là de mon statut social en quelque sorte. Je me compose un masque et entonne :
- Un peu, beaucoup, passionnément, à la folie…pas du tout !
Elle sourit mais reste sur sa faim et est trop inexpérimentée dans la vie pour ne pas le laisser paraître sur son visage. Trop inexpérimentée aussi pour insister et obtenir une réponse claire. Elle me lance sans me regarder qu’elle me recontactera sûrement et que ce sera alors à moi de proposer une sortie intéressante. Là-dessus, elle se lève. Puis se penche vers moi pour me coller deux bises sèches comme on mettrait deux gifles.
Elle a à peine touché à son coca zéro. Génération gâchis ou bien papillonnage de l’étudiante parisienne…
Je la regarde s’éloigner des tables du café. Ses courbes sont plus avantageuses ainsi de dos dans un mouvement de marche. Dommage qu’elle porte un manteau noir trop large qui ne montre que par intermittence le spectacle de son corps en action.
Elle ne se retourne pas. Elle se noie à l’horizon, au milieu d’un magma sombre, informe et anonyme, d’où elle n’est jamais vraiment sortie à mes yeux.
Bon. Voilà. J’ai tenté l’expérience des rendez-vous organisés et des filles plus jeunes.
Je ne suis ni satisfait ni déçu que cette expérience soit peu concluante. Cela n’a pas suffisamment de corps à mes yeux pour m’impliquer émotionnellement sur un sentiment quel qu’il soit.
C’est ainsi. Et voilà. Cela est peut-être désormais mort à tout jamais. Peut-être encore que cela découlera sur toute une histoire insoupçonnable. Bien malin celui qui peut prétendre savoir ce qu’il en est. Les choses ne portent pas toujours à conséquences, et celles-ci, lorsqu’elles arrivent, s’inscrivent rarement là où on les attend. Quant à en connaître la couleur…
En tout cas, j’ai fait en ce début d’aprèsmidi ma B.A. en la rencontre d’une jeune femme prénommée Sylvie qui a laissé une porte ouverte. Une modeste entrebâillure par où passe un courant d’air dont je ne saurais encore dire s’il est chaud ou froid. À mes yeux, pour le moment, il est tiède et insignifiant.
La pluie me raccompagne sur le chemin. Peut-être que pleurer ainsi est un moyen pour un habitant du ciel de signifier sa présence à mes côtés dans mon incontournable périple solitaire. N’ayant rien pour me protéger, je presse le pas et recherche des abris où je m’attarde.
En ce trajet de retour sur le lieu où je crèche, je compare mon état d’esprit avec celui de Philibert Dumont (l’alter ego autobiographique de mon premier roman), lorsqu’il effectue cette même action juste après avoir rencontré Anicée sur un plateau de télévision. Je suis sidéré par la disparité existant. Je ne reconnais plus mon moi passé dans ce moi présent. Comme si ce dernier avait supplanté l’autre, qu’il l’avait anéanti et qu’il avait impunément pris sa place. J’ai un peu peur de ce nouveau moi, de cet inconnu, de cette espèce de coucou qui a élu domicile dans un nid qui n’est pas le sien. De la fièvre romanesque de Philibert, je suis passé à l’imperturbabilité grossière d’un Antoine Roquentin pré-nausée et n’ayant pas encore soumis ses oreilles au Some of these days.
L’écœurement me gagne quelque peu en remarquant qu’il n’y a pas que les individus qui soient vêtus de noir. Même les voitures sont noires en très large majorité, presque toutes en teintes sombres ennuyeuses, ternes et désespérantes. Dans la grisaille du temps, c’est insoutenable.
C’est pire que Londres. Au moins la mégalopole Britannique a le bon goût d’avoir des autobus et des cabines téléphoniques de couleur rouge. Sans parler des signalisations de stations de métro et des uniformes de la garde de cette même couleur. Ici, tout est gris. Là-bas, il y a aussi des panneaux publicitaires lumineux, colorés, criards, presque vulgaires. Les flashs dégagés par ceux-ci bravent la chape de plomb, transpercent le brouillard, illuminent les chutes d’eau. On est là-bas gardé de cette sinistrose ambiante qui me pénètre ainsi que la pluie ayant raison de la mesurée imperméabilité de mes vêtements.
Bienheureusement, je tombe à un carrefour sur un trio de femmes habillées de couleurs vives bariolées. Leurs rires fendent la grisaille et réinjectent du sang dans mes artères. Des femmes respirant la joie de vivre. Et pourtant originaires d’une quelconque région du tiersmonde qui aurait la déprime beaucoup plus légitime, mais dont les enfants ne sont cependant pas contaminés par notre culte du morbide. Bénis soient ces résistants héroïques de la positive attitude !
Je suis trempé et arrive frigorifié dans l’entrée de mon appart-hôtel. J’enlève mes vêtements et me précipite pour mettre le radiateur au maximum de puissance.
Une fois installé devant une nouvelle infusion chaude, je prends mon téléphone et compose le numéro de mon amie ayant arrangé le rendez-vous de tantôt. La sonnerie ne retentit qu’une seule fois avant que la voix chantante et haut-perchée ne résonne à mon oreille. Pas de convenances ni de fioritures. Mon amie attaque d’emblée sur un ton impatient, limite euphorique :
- Alors, raconte…
- Tu me prends pour Smaïn ? Je te préviens, je ne te répondrais que si tu vas au piano…Et pour passer derrière Bécaud, faut du cran ! Sinon, je prends aussi la formule magique. Mais, dans ce cas, c’est à moi de commencer et de dire « Conte ». Pour que tu puisses me répondre « Raconte, raconte, raconte ! ».
- Non, mais sérieusement…
- Mais je suis sérieux. Toujours. Tu le sais bien.
- (avec lassitude) : Ok. Alors vas-y…
- Conte.
- Raconte, raconte, raconte !
- Eh bien, comme dirait une très chère amie : « Il était une fois. Fin. »
- (totalement dégrisée) : Oh ! À ce pointlà…
- Comment ça, à ce point-là ? Je n’ai usé d’aucun superlatif, d’aucune formule radicale. Rien à dire. Point barre. Cela s’est passé. C’est tout. Ni bien, ni mal.
- Pourtant, cette fille m’avait l’air très sympa et très intelligente.
- Ah ! L’intelligence… Qu’est-ce donc que l’intelligence ? Et est-ce un don ou un fardeau ? Vaste sujet… Pour ce qui est d’être sympa, je ne trouve pas spécialement, mais je ne dis pas non plus le contraire.
- Oh ! Je suis si désolée que ce soit passé comme ça…
- Mais il n’y a pas à l’être. Il ne s’est rien passé de négatif. Et il y a même une probabilité pour que l’on se revoie.
- (perplexe) : Ah…
- Je te remercie pour cette expérience. Même si je crois que l’on doit s’arrêter là. Ta vocation à me désintoxiquer des femmes plus âgées est peut-être louable, mais…
- Je ne prends pas la chose négativement. Je ne cherche pas à te désintoxiquer de quelque chose. Ce que je veux, c’est que tu t’intéresses à des filles de ton âge ou plus jeunes. Que tu oublies cette femme.
- Oui. Je pensais… En fait, j’ai toujours été béat devant les petites filles. Ce qui me faudrait pour captiver mon cœur, c’est une préadolescente. Une qui rigole tout le temps, mais d’un vrai rire franc et clair, pur et sans arrière-pensée. Une naïve avec l’acuité du regard neuf. Une qui n’ose pas regarder en face, une qu’a un cartable plus gros qu’elle et à qui il manque des quenottes. Ou encore une qui a un appareil dentaire et qui en a honte, qui se cache derrière ses cheveux. Une boutonneuse avec un cheveu sur la langue. Une qui ne sait pas articuler et se cache dans un grand manteau noir qu’elle croit lui donner des airs de femme. Une qui passe sa journée à rêvasser, ne prêtant aucune intention à ce qui se dit autour d’elle.
- Heureusement que je te connais, parce que ce genre de propos, c’est plutôt glissant…En public, on te jetterait l’opprobre vite fait. Tu finirais même au commissariat.
- Mais ce sont ceux-là qui s’indignent qui ont des pensées perverses et dangereuses. Parce que moi, je ne pense pas du tout au sexe quand je dis ça. Je ne parle que d’amour, d’un amour dévot passionné.
- Oui, tu retournes le problème dans l’autre sens. Après trop vieux, tu choisis trop jeune. Pour pouvoir toujours t’inventer un amour absolu immature. Arrête tes histoires de dévot et trouve-toi un amour véritablement partagé, un amour fait de chair, un amour…banal, en fait.
- Je n’ai plus la sainte horreur de la banalité que j’avais plus jeune. Je pense que tu pourrais bien avoir raison. N’empêche que ce qu’il y a de bien avec la petite que je décrivais tout à l’heure, c’est qu’elle ne mélangerait jamais les sentiments avec le partenariat social, l’extase sexuelle ou la pondaison.
- (mi-blagueuse, mi-grave) : Tu ne peux pas tenir de tels propos à possible interprétation pédophile. Surtout lorsque tu as fricoté avec un certain Konstantin Rudnev, reconnu publiquement comme tel.
- C’est quand même impensable ces filles, qui, d’une grande passion, d’un amour fou, nous entraînent dans une routine sexuelle et sociale, puis dans l’établissement d’un ménage et l’éducation de gamins ingrats. On tutoie les étoiles, on se sent pousser des ailes et puis on se retrouve à dresser des budgets, à remplir des agendas et à torcher des culs. Peut-être est-ce une péripétie inévitable à notre condition… Lorsque nous prenons notre envol, nous devons nous retrouver nous écrasant la gueule sur le sol, le nez dans une couche sale. C’est le retour mordant à la réalité des choses. Cette réalité que l’on pense vile et qui est peut-être encore plus sacrée.
- Mais oui, le sacré est partout. Et avoir des enfants est un miracle qui révèle le meilleur en nous. Il est temps de te débarrasser de tes illusions et de voir tout ce que la vie a de beau à offrir dans les choses les plus simples, les plus banales. Rien n’est anodin. Dans toutes ces petites choses, il y a une grandeur qui nous dépasse. Et cette grandeur nous dépassera toujours. Tu ne peux pas la décréter, la créer. Tu ne peux pas la façonner, ni la capturer. Tu ne peux au mieux que la susciter. Il faut que tu arrêtes de penser que tu peux devenir Dieu. Tu ne seras jamais Dieu, et heureusement... Tu ne se-ras ja-mais Dieu. Amélie Nothomb l’avait compris bien plus jeune que toi.
- (en m’étranglant quelque peu, sonné) : Wah ! Tu fais mouche. C’est vrai, je devrais accepter mieux ma position de passager temporaire. Et qui plus est ma condition de type qui a échoué socialement, et qui n’est donc, selon la formule officielle, plus utile à la société que pour sa capacité à procréer et à générer ainsi de futurs citoyens émérites qui feront la gloire de la nation. Tu as raison, je devrais me proposer en tant que père à des femmes en mal d’enfants. Sans la moindre notion de sentiments ou d’affinités. Quelque chose de cru, de fonctionnel. La rencontre que tu as organisée cette après-midi est encore bien trop romantique.
- Pfff ! Toujours ton extrémisme. Bon, allez, j’te laisse. J’ai du travail. Prends soin de toi. Bisous.
- (dans un souffle) : Toi aussi. Bisous
Je tiens un moment le téléphone raccroché à l’autre bout qui braille ses stridentes sonneries saccadées.
Un petit café bio, dans le sixième arrondissement, donnant sur le quai de Conti. Je rêvasse en regardant vers la Seine. Je me retrouve souvent dans cette torpeur béate que je ne saurais expliquer et qui m’handicaperait si jamais je devais un jour me rabaisser aux activités communes des êtres humains de ce début de vingt-et-unième siècle.
Les décorations de Noël sont restées dans la vitrine et sur les étagères. Nous sommes pourtant déjà le 9 janvier. Une date que j’ai longtemps chérie car étant la date d’anniversaire d’une certaine Lara Crockaert.
Contrairement à hier, le soleil darde de timides rayons d’hiver. Le temps est encore beaucoup trop clément pour la saison et les terrasses sont toujours anormalement peuplées. Il n’y a plus d’hiver, comme le chantait déjà Philippe Lavil en 1992. Le monde humain contemporain semble avoir triomphé de la nature en gommant cette hibernation, cette jachère, ce repos cyclique… Mais, garde ! La Nature a toujours le dernier mot.
Mon regard se désengage de la vue d’audehors pour se poser sur mon service à thé de faïence bleue. La théière contient de quoi abreuvoir une équipe de bridge, elle est plus dodue que la madame Samovar de La Belle et la Bête de Disney. Qui a dit que la population bio était pingre et sèche ?
Je trouve une belle perfection à la configuration de la pièce et à ma présence dans celle-ci. En fond sonore, il y a le She’s the one de Robbie Williams, à un volume ni trop fort ni trop faible. Ma contemplation générale s’attarde bientôt sur la serveuse. J’admire intensément cette latine quadragénaire. Celle-ci me touche d’autant plus que je connais quelque peu son histoire. Elle a quitté le Mexique il y a peu, fuyant des horreurs sans nom, seule avec ses deux enfants de moins de dix ans. Elle est venue en France sans ne rien en connaître que la langue. Son courage m’est d’une beauté étincelante, de celles qui m’embrasent de passion.
Un homme au visage poupin rougeaud entre dans le café et vient vers moi. J’ai un instant de panique, me demandant ce qu’il me veut et si, bien que je ne l’identifie pas, nous nous connaîtrions. L’homme ôte sa lourde écharpe grise et me demande s’il peut s’installer à ma table. Il est vrai que toutes les autres sont occupées et je suis seul à une table de quatre. En bafouillant légèrement, je lui réponds qu’il est le bienvenu. Le dit-bienvenu ne se fait pas prier et se laisse tomber sur la chaise me faisant face. Il prend ses aises en éparpillant ses effets personnels sur le siège d’à côté. Je me sens envahi tout en étant à la fois admirateur de cette emphatique aisance. Je ne peux m’empêcher de me reculer en pinçant mes lèvres. L’homme a ses grosses mains sur la table, dépassant la moitié et empiétant donc sur ce qui devrait être mon territoire. Des considérations se bousculent dans ma tête : devrais-je dire quelque chose ? Suis-je véritablement gêné ? N’est-ce pas symptomatique du fait que je n’arrive pas à m’affirmer, du fait que l’on vient toujours manger dans mon assiette sans que je ne fasse rien pour m’y opposer ? S’indigner est-il un manque de tolérance ou accepter est-il un manque de respect pour soi ? Puis-je protester sans m’énerver et en restant aimable ? Que ferait Charles Ingalls à ma place ? Est-ce une situation normale que je devrais accepter ? Devrais-je même me réjouir de cette chaleureuse compagnie ? Suis-je agacé ou fasciné par cet homme ? Vais-je m’enfuir ou vais-je rester ?
Mon compagnon de table ne remarque pas mes interrogations intérieures et débite tout un discours auquel je réponds de temps à autre par un hochement de tête, lorsque son ton me semble l’appeler. Je ne saisis pas tout, loin de là. La musique a changé, retentit en ce moment une version jazzy féminine un peu surréaliste du Wake me up before you go-go de George Michael. J’essaye de me réinitialiser complètement pour me composer une personnalité à son aise dans ce nouveau contexte improbable. L’homme me faisant face, replet et sans âge, continue tout son discours. Il parle comme s’il ne se souciait pas d’être écouté. En tout cas, il ne se soucie pas de l’écoutant. Une pause est marquée dans son débit de paroles lorsque la sublime serveuse vient vers nous afin de lui porter son café noir accompagné d’un verre d’eau. Le type demande s’il peut avoir aussi finalement une part de gâteau, du moelleux au chocolat. Je ne suis pas étonné par ce choix, l’olibrius a l’air gourmand. Je suis ravi à l’idée que de manger le fera peut-être un peu taire. D’un autre côté me vient un effroi à l’idée qu’il continue imperturbablement la bouche pleine son torrent de paroles. J’imagine les gras postillons chocolatés venir m’assaillir. Je me recule au maximum en ne pouvant réprimer une grimace de dégoût.
L’attente du gâteau est en tous cas porteuse de silence. L’homme est retourné et ne quitte pas des yeux la sensuelle Mexicaine jusqu’à ce que celle-ci revienne avec la pâtisserie. Ses pupilles brillent et sa bouche salive. Moi qui ne suis pas sensible au chocolat, je pourrais avoir ces réactions-là, mais à la vue de la livreuse et non de la livraison. Lorsque le moelleux est à portée de ses yeux, l’homme est au comble de son excitation, il roule des yeux et jette vers moi un rapide regard de connivence. Alors qu’il se délecte de son mets, il s’interrompt brutalement (le dessert est à moitié dévoré). Il s’essuie la bouche et articule en essayant d’avaler le contenu de sa bouche :
- Excusez-moi, je ne me suis pas présenté.
Il me tend sa grosse paluche molle et moite que je saisis sans entrain. Il reprend solennellement, la voix claire maintenant :
- Adolphe Garcin, marchand de jouets.
Je suis un peu abasourdi. J’aimerais être surtout sous l’effet de l’annonce de sa profession qui ouvrait de bien beaux horizons inattendus. Mais, je suis surtout sous le coup de la révélation de son prénom. Se peut-il que j’ai mal entendu ? Après un silence embarrassant, je réalise qu’il attend impatiemment que je me présente à mon tour. Je bredouille :
- Alban Bourdy, é…écrivain.
- Écrivain ! ? Fichtre, ce n’est pas courant.
- Excusez-moi, mais marchand de jouets non plus. C’est un peu l’hôpital qui se moque de la charité.
- Oui, c’est vrai. C’est une rencontre insolite que nous vivons là. Cela dit, il y a énormément de magasins de jouets.
- Des magasins de jouets, peut-être… Mais pas des marchands de jouets. À la limite, des vendeurs de jouets. Des vendeurs de formation qui vendent ça comme ils pourraient vendre autre chose. Il y a aussi une bonne quantité de gens qui sont employés chez Toys’R’Us ou La Grande Récré. Mais pas foule de « marchands de jouets », c’est une espèce rare.
- J’apprécie que vous fassiez le distinguo.
- Je présume que vous avez un magasin bien à vous, sans enseigne. De ceux en désuétude, qu’on ne voit plus que dans les films de Noël.
- Ahah ! Oui, et pourtant je suis sûr que ce métier est immortel. Il y aura toujours deux-trois passionnés pour s’y consacrer. Il y a toujours des nostalgiques, des cœurs purs, des collectionneurs, des éternels enfants, des promeneurs solitaires qui suivent la voie des rêves, des énergumènes qui rament à contre-courant, des gens qui voient autre chose que des valeurs mercantiles.
- Vous avez créé ce magasin ou bien c’est une entreprise familiale ?
- Mais vous m’insultez là ! Je vous ai dit tout à l’heure que j’étais un self-made man, que mon père nous avait abandonnés quand j’avais 3 ans… Non, je n’ai rien hérité. Et les jouets, c’est une passion bien personnelle. J’ai marqué ma rébellion en restant dans le monde des enfants, dans le monde de ceux qui ont la magie dans le cœur.
- Je comprends bien, je suis un peu comme vous…
- Ah oui ?! Qu’est-ce que vous écrivez comme bouquins ?
- Des romans. Souvent très autobiographiques.
- Ah !? Et cela fait rêver ? Vous parlez de votre enfance ?
- Parfois, oui. Mais je ne m’y suis pas encore trop attardé dans mon écriture.
- Vous avez une existence enchantée ?
- La vie est un enchantement. On peut voir du beau et de la magie partout. Tout dépend du point de vue. Un bon écrivain résolument optimiste peut vous écrire une belle fable enchanteresse à partir du pire des drames humains. Du moins je le pense…
- Hmm ! Possible. Quand vous dites ça, je pense à Benigni et sa vie est belle.
- Exactement.
- J’ai quelques livres dans mon magasin. Peut-être d’ailleurs ai-je un des vôtres ? Mais je ne pense pas. Normalement, je lis tous les livres que je vends et votre nom ne me dit strictement rien.
- Mes livres ne sont pas si enchanteurs que vous semblez le croire. Le fait d’avoir une âme d’enfant ne veut pas dire que l’on va forcément écrire de jolis contes. Mes œuvres n’ont pas leur place dans un magasin de jouets, même si la couverture de mon premier roman édité pourrait le laisser penser.
- Pourquoi ? C’est quoi, comme couverture ?
- C’est un dessin très coloré, un peu manga. Cela fait irrémédiablement penser à Pocahontas, ce qui n’est pas pour me déplaire. Le hic, c’est que cela donne parfois l’impression que j’ai écrit une bande dessinée ou un roman jeunesse, alors que ce n’est pas le cas.
- Mais vous me faites le coup d’André Dussollier dans On connaît la chanson, non ?
- Je vous vois venir… Vous pensez que je fais en réalité un autre métier pour gagner ma vie et qu’être écrivain n’est qu’une annexe. Mais vous oubliez que Dussollier, quand il prétendait avoir pour métier d’écrire des pièces pour la radio, c’était pour épater Agnès Jaoui. C’était pour se rehausser à ses yeux, pour susciter sa considération voire son admiration. Pensez-vous que je recherche chez vous un quelconque sentiment de ce genre ? Pensez-vous sérieusement que je cherche à vous plaire, Adolphe ?
Mince, j’ai prononcé son prénom ! Je croyais produire mon effet avec ces questions, et c’est moi qui suis tombé dans le panneau. Je me sens confus, le rouge doit me monter aux joues. Déjà que l’avoir nommé de son prénom est un peu cavalier de ma part. Pourquoi me suis-je permis cette familiarité ?
L’homme remarque ma gêne et me lance, hilare :
- Oui, je sais, vous devez trouver mon prénom un peu ridicule. Surtout pour un jeune homme comme moi. Un nom qui sied mal de plus à une âme d’enfant. Ce prénom vieillot est un peu une tragédie que je me trimballe, à contre-sens de mon caractère et de ma personnalité. Même si j’y trouve une étrangeté qui finalement me convient et
