Bella - Jean Giraudoux - E-Book
Beschreibung

Les Capulet et les Montaigu… pardon, les Rebendart et les Dubardeau sont deux grandes familles ennemies qui représentent deux courants politiques opposés. Bella, fille de l’aristocratique Fontranges, est aussi la veuve du fils de Rebendart qui poursuit de sa vengeance le père de Philippe Dubardeau, son amoureux. Prise dans cette implacable intimité, elle mourra de ne pouvoir les réconcilier.
Les modèles ne sont pas loin : Philippe Berthelot, secrétaire général aux Affaires étrangères et chef de Jean Giraudoux (sa disgrâce se répercutera sur la carrière de Giraudoux) et Raymond Poincaré. Giraudoux ne cache pas sa sympathie pour les uns et son antipathie pour les autres. Au jeune héros, Phillipe Dubardeau, revenant du front, qui s’écrie : « Il ment », lors du discours aux morts de Rebendart correspond la dénonciation par Giraudoux du nationalisme de Poincaré. Bella, dans cette lecture si transparente, fit scandale et renforça la notoriété de Jean Giraudoux.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl:223

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi ohne Limit+” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS

Jean Giraudoux

BELLA

Copyright

First published in 1926

Copyright © 2019 SIN Libris Digital

Chapitre 1

René Dubardeau, mon père, avait un autre enfant que moi, c’était l’Europe. Elle était autrefois mon aînée, et, depuis la guerre, ma cadette. Au lieu de me parler d’elle comme d’une sœur d’âge et d’expérience, à peu près casée, il prononçait son nom avec plus de tendresse mais plus d’inquiétude, enfant encore à marier, et pour laquelle mes avis de jeune homme justement ne lui semblaient pas inutiles. Mon père était, si l’on excepte Wilson, le seul plénipotentiaire de Versailles qui eût recréé l’Europe avec générosité, et le seul, sans exception, avec compétence. Il croyait aux traités, à leur vertu, à leur force. Neveu de celui qui amena la synthèse dans la chimie, il jugeait possible, surtout à cette chaleur, de créer des États nouveaux. Westphalie avait donné la Suisse, Vienne la Belgique, États qui devaient à l’artifice même de leur naissance un esprit naturel de neutralité et de paix. Versailles avait le devoir d’accoucher elle aussi les nations dont l’Europe était maintenant enceinte et qui se développaient sans profit en son centre. Mon père aida Wilson dans cette tâche, et il fit mieux, il donna un mouvement à l’Europe centrale. Au lieu de s’arrondir, toutes les jeunes nations avançaient maintenant vers le Nord ou vers le Sud, l’Est ou l’Ouest ; elles étaient toutes en place pour un départ. Dans sa jeunesse, pour gagner sa vie d’étudiant, mon père avait rédigé dans la Grande Encyclopédie les notices sur les peuples disparus ou asservis. Au Congrès, sans que personne s’en aperçût, il s’était amusé à réparer des injustices millénaires, à restituer à une commune tchèque les biens qu’un seigneur lui avait ravis en 1300, à rendre l’usage d’un fleuve à des bourgs qui avaient défense depuis des siècles d’y pêcher leur poisson, et son nom, ce nom de Dubardeau que mon grand-oncle avait donné à des filtres, à des courants électriques, à des axiomes, les jeunes États, avançant sur leurs terres nouvelles, en baptisaient maintenant des cascades, des lacs. Toutes les pointes d’une nation en dehors de sa vie égoïste s’appelaient maintenant comme moi, les hôpitaux, les écoles, les gares. Au lieu de clamer « Thalassa », c’est au cri de « Dubardeau » que le pays auquel mon père obtint l’accès de l’Adriatique poussa son armée vers la mer. Si, dans ma vieillesse, comme les veuves des grands hommes, j’aimais habiter la rue ou le coin de terre qui porte mon nom, je n’aurais à choisir qu’entre des pics, des péninsules, qu’entre ces terrasses du monde d’où l’on domine et l’on espère. Quand mon père voyageait en Tchéco-Slovaquie et en Pologne, des paysans venaient en foule le supplier de trancher des procès vieux de vingt ans. Il les tranchait en contentant les deux parties, et sans trancher d’enfants.

Mon père avait vu venir la guerre sans illusion. C’est à lui également que l’on doit, dans la Grande Encyclopédie, les notices sur les fléaux qui ont désolé l’humanité et sur les dates fatidiques, sur l’an mil, la peste, les Huns. Il avait que le pire ne comporte pas d’arrêt. Le 2 août 1914, alors que j’espérais encore que par une chance inouïe, à part le caporal Peugeot, tué déjà, aucun Français ne pouvait plus tomber dans cette guerre, il savait que des millions d’hommes allaient mourir. Il me dit d’ailleurs tout cela le lendemain, quand je rejoignis mon régiment. Délié de l’ignorance et de la crédulité universelles il ne se croyait pas tenu au mensonge. Je suis le seul soldat qui soit parti pour la guerre en sachant qu’elle était dangereuse, et mon père m’estimait assez pour me tenir au courant de chaque nouveau danger. Je savais, en gaspillant par ordre mes balles, que nous manquions de munitions. Quand une fausse alerte faisait crépiter le front, je ne pouvais m’empêcher de voir le vide qu’elle apporterait dans une minute à la voiture de compagnie, ce soir au train de combat, demain aux arsenaux. Je savais, quand toute l’armée, le soir venu, enlevait son képi et dénudait son visage pour la nuit, que l’heure des gaz asphyxiants approchait. Je savais, chaque fois que l’on nous faisait attaquer pour la dernière fois, que nous commandions en Australie du drap de guerre pour quatre ans. Je savais que les Japonais ne viendraient pas, que le Kronprinz ne pillait pas, que le président des mutilés avait reçu sa blessure d’un copain en chassant le sanglier entre des tranchées, j’étais un atome épuré de la guerre, je n’avais d’autre raison d’espérer que l’espérance, qui était chez mon père un sens comme la vue ou l’ouïe, qu’il m’avait léguée, et que je nourrissais de ces calamités exceptionnelles. Certes il est dur d’entendre derrière soi un soixante-quinze vous empêcher de dormir toute la nuit et attirer des ripostes, quand on sait qu’il n’y a plus d’obus en France que pour deux jours. Mais j’étais rassuré, dans mes permissions, à la vue seule de celui qui me révélait tous les périls de la guerre. Il arrivait au restaurant où nous nous donnions rendez-vous près de ma gare, satisfait et presque en avance. C’étaient les seuls jours, me disait-il, où il relayait, et il ne me quittait pas de la soirée. Il avait confié toutes les affaires et toute la voiture des alliés à un vieux général nommé Brimaudou, dans lequel il avait toute confiance, car Brimaudou était incapable de comprendre le raisonnement d’un civil, et n’admettait par jalousie aucun argument militaire. C’était Verdun. J’avais pris Douaumont. J’avais l’enjouement de ceux qui n’ont pas perdu tout à fait leur année, leur vie. Mon père, lui, avait la gaieté de ceux qui n’ont pas perdu leur journée ; c’est qu’il venait d’obtenir d’un roi allié que son armée ne serait pas pour toujours mise au repos, des Anglais qu’ils n’évacuassent pas Salonique. Nous partions donc au cinéma, malgré Brimaudou qui téléphonait en vain, acculé pour la nuit à des responsabilités d’empereur, dont nous ne voulions pas voir l’envoyé, et qui faisait demander d’urgence par l’ouvreuse la façon de parler à un prince royal siamois, qu’il allait recevoir. Chaque Président du Conseil nouveau disgraciait mon père, mais, au premier déjeuner, au premier voyage, il était repris par lui ; car les Français aiment jouer, surtout s’ils sont Ministres, et mon père connaissait toutes les recettes par lesquelles les générations et les races se divertissent, tous ces légers opiums pour peuples que sont le billard, le mah-jong, le loto et la manille. Un Président du Conseil ne refuse plus sa confiance à l’homme qui a joué aux boules avec lui en plein château de Madrid. Dans ces soirées de congrès, sinistres comme des soirées de province, mon père sut jouer les dominos à Londres, les dames à Spa, les jonchets à Cannes. Dès le wagon-restaurant, attirés par ce bonneteau auquel il ne les faisait d’ailleurs jamais gagner, les présidents le prenaient en amitié, et c’était leur chance. Car, à celui-là, il indiquait aussitôt où se trouvait la Vistule, lui passait sa carte d’Europe à jour comme une carte de tranchées à la relève et lui faisait prendre une sérieuse avance sur Wilson et sur Lloyd George. Pour celui-là, il ramassait la Syrie tombée du panier, et la replaçait dans le lot de la France. Ce sont les présidents non-joueurs qui ont perdu Mossoul, Sarrelouis, et Constantinople. À ce troisième, plus curieux, qu’il ahurissait à chaque minute par une nouvelle imprévue, lui révélant que les paroles de la Marseillaise sont en partie de Boileau, que les mirabelles tirent leur nom de Mirabeau, que les éléphants blancs deviennent, quand ils s’aperçoivent qu’on les adore, d’un orgueil de femme et réclament des colliers, il expliquait les adversaires du Congrès par leurs femmes et leurs familles, par leur passé et leur ambition, amenait ce Méridional à son juste degré de chauffe, à son point de culture, et le lançait plein de naturel et d’esprit dans l’assemblée. Il ne connaissait peut-être pas les hommes mais admirablement les grands hommes. Il connaissait les mœurs, les forces, les faiblesses de cette race internationale qui vit toujours, sinon au-dessus, du moins en marge des lois. Il en connaissait même l’anatomie particulière. Il savait comment les engraisser, les faire maigrir, quelle boisson et quelle nourriture leur donnait leur maximum de génie politique. Que j’aimais ces soirs où, pour se reposer d’avoir manié tout le jour dix sexagénaires, il s’asseyait bien en face de moi, me présentait son visage un peu plus grand que nature, auquel le mien ressemblait, et où je lui apprenais les distractions de ma compagnie, la bourre, la belote, lui transmettant ma jeunesse sous forme de ces jeux qui allaient lui servir, dans le prochain congrès, à obtenir les mines de la Sarre et le Cameroun.

Mon père avait cinq frères, tous de l’institut, deux sœurs, mariées à des conseillers d’État ancien Ministres, et j’étais fier de ma famille quand je la trouvais rassemblée les jours de fête ou de vacances dans la propriété de mon oncle Jacques, en Berry. Cette propriété n’était pas de famille. Elle nous avait été vendue par un carrossier de Châteauroux, qui la tenait d’un marchand de vins de La Châtre. Un chemisier en gros, un teinturier, l’avaient également possédée aux époques où les chemises et les couleurs florissaient à Issoudun et à Guéret. Elle ne portait l’empreinte ni d’un métier, ni d’une caste. La maison n’avait aucune originalité, le chemisier l’avait ornée de gouttières à la chinoise, le teinturier d’un paratonnerre, le carrossier d’un canon à grêle, et le marchand de vins, le moins craintif sans doute des éléments, d’un cadran solaire doublé d’un mécanisme qui sonnait les heures. On devinait dans l’air, sous les tonnelles, les places vides de boules dorées ou argentées… La province n’était pas notre province. Le hasard nous avait amenés dans ce district d’Argenton où mon oncle voulait étudier avec Rollinat la vipère du Berry. Mais, dans ce jardin dont une suite de faillites et non d’héritages nous avait valu l’ombre et les fruits, où l’arbre le plus grand dont nous fussions responsables était le petit pois, le chou, sous ces hêtres auxquels le nom d’aucun ancêtre n’avait jamais été gravé, devant ce pays de vignes et de topinambours vers lequel nous avions été guidés de Paris par un serpent, mes cinq oncles et mon père rayonnaient de bien-être et réparaient leur teint tout comme au milieu d’une demeure ancestrale et d’une province maternelle. Ce sentiment d’aise, cette euphorie de tous leurs organes ne leur venait pas du large paysage, des terrasses, des collines lointaines, des vues sur la vallée de la Creuse. Il en avait été ainsi quand nous avions passé les vacances dans un moulin dissimulé sur son écluse, dans un château Louis XIII à ras le sol, au hasard de cette migration commandée par l’oncle Jacques, directeur du Muséum, qui étudiait les végétaux et les animaux migrateurs, et qui se rendait dès juin là où l’appelait de toute sa voix une variété particulière de lichen, d’aigle ou de brochet. Dans le dernier canton adopté par l’animal migrateur, nous nous installions, et prenions un repos enfin à jour d’après les dernières lois de l’histoire naturelle. Parvenus en vingt ans, grâce à cette allure, au terme qui avait demandé dix millions d’années à la flore et à la faune française, les six frères avaient acquis le talent de s’installer au milieu de tout pays. Nous n’avions pas davantage un cimetière de famille, si ce n’est toutefois le Panthéon. Mes oncles et mon père étaient simplement habitants de la France en général, de la terre aussi peut-être, et il leur suffisait de poser deux photographies dans leur chambre pour que le paysage aperçu de la fenêtre leur parût familier. Dès le soir de l’arrivée, ils contractaient de nouvelles habitudes, différentes de celles qu’ils avaient pu avoir déjà dans leur vie et définitives, oubliant la pêche au goujon pour la chasse aux grives, adoptaient l’huile de noix au lieu de l’huile d’olive, se levaient ou se couchaient tôt selon que dans cette nature nouvelle le coucher ou le lever du soleil valait ou non le dérangement, buvaient le vin du pays, sans réclamer même ces compagnons dont le perfectionnement, la découverte, étaient dus avant tout aux Dubardeau, l’électricité, le gaz, l’acétylène, et dont les appareils auraient pu être traités par des Français plus vaniteux en blasons ou en meubles de famille.

Le soir, de même qu’ils se réunissaient les années précédentes devant l’écluse de Maintenon ou le jardinet sans horizon de Montmirail, ils s’asseyaient sur la terrasse d’où l’on dominait la Marche à dix lieues, et d’où chacun voyait exactement les mêmes choses, car ils avaient tous des regards d’aigle et personne dans la famille n’était myope ou hypermétrope. C’était le crépuscule, aurore des chouettes, de la sagesse. C’était l’heure où monte de la terre ce relent qui enivre depuis Ausone les écrivains régionalistes, où le paysage avoue à ses enfants poètes sa raison – ténacité ou faiblesse, dissimulation ou loyauté – où il exprime sa plus originale vertu par les instruments et les aveux les plus simples, une cornemuse, le son des sabots sur la route, un meuglement. Mais ni l’angélus, ni l’accordéon, ni le cri du hibou berrichon, ni toutes ces églises romanes qui prenaient encore le soleil quand les maisons n’étaient déjà plus éclairées, ne donnaient à ma famille d’émotion, de langueur, et ne les attendrissaient sur le sort des anciens Bituriges. Ce n’était là pour eux qu’un balbutiement de province, un zézaiement, alors qu’ils comprenaient la langue la plus perfectionnée de la terre entière. Ils écoutaient cette rumeur comme un dialecte pittoresque, dont on sourit, parce qu’il couvre les grands mots de terminaisons trop sensibles. En vain les fenêtres du château de Gargilesse flambaient tout à coup, en vain les truites sautaient dans chaque coude de la Creuse, ils étaient insensibles à cette ponctuation limousine. Installés sans qu’ils s’en doutassent devant la nuit dans l’ordre où ils étaient nés, en un demi-cercle qui rapprochait le cadet et l’aîné, le chimiste et le financier, le pôle négatif et le pôle positif, souriants à on ne sait quel créateur, mais d’un sourire artificiel, comme on sourit au téléphone, mes cinq oncles et mon père attendaient la nuit, burgraves d’un bourg en rayons ultra-violets que l’humanité ne voyait pas encore. Les étoiles venaient. Dédaignant les districts du firmament si décrits et si contemplés que l’éclat nous en semblait aussi un patois provincial, l’oncle Gustave, l’astronome, nous montrait, délimité entre des bornes que deux savants allemands déplaçaient chaque nuit, le petit champ obscur qu’il explorait et où il découvrait, avec des étoiles de onzième ou de dix-septième grandeur, le vrai journal du ciel. Puis ils parlaient. Une sorte de confession s’instituait, où le chirurgien, puis le naturaliste, puis le chimiste, puis le ministre des Finances racontaient chacun sa dernière expérience. Tous avaient le même timbre de voix. Dans cette ombre, il pouvait me sembler que c’était la même personne, éparse dans la journée, qui le soir se reconstituait pour ce monologue. Ce que la vipère du Berry avait aujourd’hui révélé à l’un s’ajoutait à ce que l’autre avait appris d’un gaz nouveau. C’était le rapport du soir d’un démon favorable aux hommes, en journée sur la terre. Un venin de cette minute cessait d’être nocif. Une nouvelle lueur à dater de cette nuit était donnée aux hommes. C’était l’humanité se parlant à elle-même au bord extrême de l’inconnu. C’étaient les dernières réponses à Einstein, à Bergson, et à d’autres auxquels il n’avait jamais été répondu aussi nettement encore, à Darwin, à Spencer. Parfois celui qui dans une autre famille eût médit de cousins et de cousines avouait sa brouille, passagère, il l’espérait, avec Leibnitz, avec Hegel. Nous l’espérions aussi. Nous savions que Leibnitz, Hegel, feraient les premiers pas. Celui qui aurait raconté ses trouvailles chez l’antiquaire, nous faisait l’éloge du système d’Empédocle ou d’Anaximène, et le dégageait pour nous de la rouille dont Platon et le christianisme l’avaient recouvert. Un rayon de lune les éclairait. Je voyais leurs gestes un peu raides, leur tête un peu grosse, leur large poitrine. J’avais vraiment devant moi une équipe de scaphandriers plongés dans la couche d’air, au fond des profondeurs de l’air, et y travaillant, et y souriant, renseignés plus que personne au monde sur ce qu’il y a de factice dans un poumon humain, d’instable dans un mélange d’oxygène et d’azote, mais tranquilles, et décidés à ne jamais tirer la corde de secours. La lune aveugle brillait, les caressait au visage, voulait les reconnaître. Ils se taisaient, pour qu’elle n’en distinguât aucun. Puis, celui qui dans une autre famille eût feuilleté alors un roman, pensait avec indulgence à ces fausses sciences admirables qui permettent à l’homme de jongler dans le vide, à la géométrie, à la métaphysique. Il souriait. Les lanternes des gardes-barrières elles-mêmes étaient invisibles et rien n’indiquait plus qu’il faut aux humains des chemins tracés. La terre, tous feux éteints, renonçant à ses prétentions du jour, se donnait peureusement à son petit cabotage. Parfois naissait une minute où sombrait le temps tout entier. Le sommeil venait, et plusieurs, méprisant le lit, restaient dans leurs fauteuils d’osier, d’un bois tout frais sur lequel prenait encore la rosée, endormis jusqu’au matin. Une ou deux fois ils se réveillaient en sursaut dans leur sleeping : la terre sautait un cassis. Le coq chantait. Ils dormaient. Ce n’était pas une famille qu’on réveille avec des chants d’oiseau. Mais, soudain, le soleil les prenait de face, aveuglait ces yeux fermés, et ils descendaient engourdis se jeter dans la rivière.

Ou bien ils parlaient de la mort. J’étais surpris de voir combien ces savants prenaient, en ce qui les concernait, peu de précaution contre elle. Pas une minute l’idée ne leur vint de tirer un bénéfice personnel, ne fût-ce que contre les coryzas, de leurs recherches, ou, par un suicide bien calculé, d’éviter toute lutte avec la déchéance. Ils s’étaient donnés sans réserve au sort commun. Ils refusaient toujours d’admettre qu’ils étaient souffrants, se jugeant injuriés quand on les soupçonnait d’avoir un rhume, allant à leurs conseils d’administration ou à leurs séances d’immortels avec des joues gonflées par la fluxion, ce dont à la rigueur ils pouvaient ne pas s’apercevoir, aucun d’eux n’usant du miroir. Selon leur humeur du moment, ils acceptaient la maladie chez les autres ou en étaient un peu irrités. Mais si, au lieu de les convaincre de rhume ou de névralgie, on leur avait annoncé une maladie mortelle, ils auraient pris la révélation avec enjouement et se seraient confiés à ce mal comme à un nouveau sens. Beaucoup de mes aïeux d’ailleurs étaient morts subitement. La tension de la vie était si grande en eux qu’elle amenait un jour, aux approches de la vieillesse, quelque déchirement. Ou bien leur vie, cette vie qui semblait un acier inflexible, cédait à une raison morale, et la mort du mari entraînait, parfois dans la journée, celle de sa compagne. On ne saurait trop se réjouir d’un destin antique dans une famille moderne. L’embolie pour les parents, l’aviation pour les fils, nous n’étions pas trop mal servis. Tous d’ailleurs savaient où ils allaient, c’est-à-dire au néant. Dans les discours d’apparat, pour satisfaire la foule émue, en Sorbonne, ils voulaient bien l’appeler le Néant Éternel, mais en fait ils savaient que ce mot ne comporte pas plus d’adjectif que le vide ne supporte de couronne. La vue de cent nouvelles cornues ou de dynamos monstres dans leur laboratoire, la découverte d’un nouveau remède, l’échec d’une expérience, ne les incitait pas davantage à accoler au mot Néant le mot Provisoire, ou le mot Hostile, ou le mot Insondable. Ils allaient à une fin sans épithète, à une dissolution sans couleur. Ils ne nous en aimaient pas moins, mes cousins et moi. Ils étaient même tendres. On n’a pas tous les jours des fils forts et habiles qui vont au néant, des nièces qui s’y acheminent de quel pas heureux et souple ! Ils cherchaient au contraire à projeter sur nous le plus de lumière humaine. Ils parlaient devant nous sans restriction. Ils traitaient la vie par la lumière comme un cancer. Pas de secrets dans cette famille. Nous étions, dès qu’arrivait l’âge de comprendre, au centre du plus vif cercle de clarté qui ait été dirigé sur les événements et les hommes. C’étaient des secrétaires perpétuels de l’Académie des sciences qui répondaient consciencieusement et sans se lasser à nos pourquoi d’enfant. Ils aimaient aussi, le soir, sur la terrasse, unissant leur expérience, à nous donner, en sages chinois, les définitions de la sagesse, de la bonté, de la popularité, de la vertu. Ils soulevaient pour nous ces pierres étincelantes, ils en chassaient les cloportes. Pas un seul des secrets de seconde main dont vit la conversation et le monde qu’ils n’aient révisé à notre usage. Pas une indication sur Pasteur, sur Meredith, sur Nietzsche qu’ils n’aient obtenue par leur contact avec ces hommes-là eux-mêmes. Nous étions d’ailleurs rarement seuls, à Paris ou à la campagne. D’abord nous avions le droit d’amener nos camarades. Le bruit des jeux et des disputes leur importait peu. Oncles et père travaillaient dans le tumulte, ne faisaient leurs découvertes que bousculés. Nos amis étaient les descendants des amis de nos parents ou de nos grands-parents, les petits Hugo, les petits Claude Bernard, les petits Renan, les petits Gobineau. Mes oncles aimaient voir la jeunesse, l’espièglerie, l’entêtement crier et gesticuler chez nous avec le timbre de voix et les gestes des plus grands hommes. Leur esprit de recherche et de découverte baignait dans cette jeunesse géniale. Cette danse devant l’arche scientifique qu’ils portaient, ils aimaient la voir exécuter par les pages de la science, et installaient des dancings dans le laboratoire. Nous valsions autour de cornues célèbres par leur contenu et leur passé. Eux se mêlaient à tous nos jeux, faisaient avec nous des courses à pied, de la boxe, prétendaient nous battre. Nous avions aussi des visites moins agréables. C’étaient des curieux, qui arrivaient avec ces lettres dont on se munit pour visiter les monuments interdits au public, entraient avec précaution dans cette cathédrale invisible, examinaient chaque tête de mes oncles comme un chapiteau, comme un chapiteau d’un style futur, du trentième, du cinquantième siècle, se reprochant intérieurement de ne pas deviner l’acte de politesse qui correspondait dans notre maison au signe de la croix ou à l’ablation des chaussures. C’étaient ceux encore que la société déconcertait ou réprouvait, et qui se réfugiaient en vertu du droit d’asile dans un des rares points de l’univers où mouraient les préjugés, c’était Verlaine qui venait prendre son premier verre de vin au sortir de prison, Oscar Wilde, qui venait manger son premier toast après sa geôle, Ferdinand de Lesseps, qui venait dormir son premier sommeil après le procès. Souvent aussi c’étaient des espions, car certains jugeaient indispensable d’espionner la clarté ; c’étaient des gens du monde délégués par le monde pour connaître les dessous de notre famille. Ils flattaient mes oncles et mon père. C’étaient des agents provocateurs de l’orgueil, ils disaient devant eux du mal de Madame Curie, de Cuvier. Ils les amenaient à ces carrefours où la franchise ressemble à de l’orgueil, où une restriction sur l’écriture et les pattes de mouches de Pasteur ressemble à l’envie pour ses travaux sur la rage. Par mille aiguillages sournois, ils essayaient de diriger vers la vanité le rapide familial. Mais souvent la sérénité de mes oncles les déconcertait. Mes oncles, dans leurs jugements et leurs expériences, faisaient la part la plus large à l’hypocrisie, à la bassesse, à l’ingratitude humaine, aux déchets humains. Tout cela, c’était en effet la base de l’humanité actuelle. Mais, dès que le problème se posait devant eux sous la forme d’un homme, ils oubliaient que cet homme était la personnification de cette humanité qu’ils connaissaient pour vile, ils le traitaient en lui supposant toutes les qualités qu’ils estimaient le plus, ils le traitaient non comme s’il était nouvellement arrivé à Argenton, mais bien nouvellement créé, traitaient ses oreilles, son cœur comme des oreilles nouvelles, un cœur nouveau et parfois l’un de ces espions était conquis. Il entreprenait de les admirer. Incapable de soutenir chaque jour le train de loyauté le plus rude que famille française ait mené vis-à-vis de la Création, du théâtre moderne, de l’affaire Malvy, de l’inceste et de l’adultère, il cessait d’être familier, mais reparaissait tous les trois mois, et prenait part une heure par trimestre à cette course sans relâche, se donnant ce jour-là des allures d’entraîneur. Puis les vacances finissaient, chacun se précipitait à nouveau à la bataille, et sous ces prénoms de petits rentiers, l’oncle Jules, l’oncle Émile, l’oncle Charles et l’oncle Antoine, tout ce qu’il y a de moins mortel en France, travaillait.

Telle était ma famille, occupant terriblement son temps, car la plupart de ses membres ne dormaient que trois heures par nuit, comme dans une cabane d’aiguilleur. C’est qu’elle surveillait les aiguillages des venins, des théories politiques, des atomes. Par certains, elle était crainte et détestée. Ces âmes stérilisées paraissaient des ferments d’indiscipline, des virus d’orgueil. Le curé de Meudon, l’actuel, obligeait les femmes à se signer quand passait l’oncle Jacques. Tout prenait d’ailleurs aisément un air de défi dans leur conduite, à leur insu. Ce fut le jour où la Bertha commença de bombarder Paris que l’oncle Antoine se mit à installer dans des vitrines une collection de petits objets en verre filé dont on lui avait fait cadeau longtemps auparavant. C’est le jour du raz de marée de Biarritz que l’oncle Émile prit sa première leçon de natation. Mon oncle Charles, dans sa jeunesse, avait parié de sortir déguisé dans la rue en sonnant du cor. Il s’aperçut que les passants étaient scandalisés, c’était le jour des Morts. Par dépit contre ces gens assez injustes pour croire qu’il se moquait de leurs pratiques, il sonna, comme l’autre, jusqu’à ce qu’un petit vaisseau se fût rompu dans sa gorge. Une famille éplorée qui sortait du Père-Lachaise le vit cracher le sang, le soigna et la fille devint amoureuse… Ce qui leur valait le plus de haine et aussi le plus de dévouement, c’est qu’ils ne croyaient pas que la science, le détachement des honneurs, la loyauté dussent les éloigner de la vie publique. Ils appartenaient à un parti. Ils se mêlaient à tous les grands remous sociaux avec l’à-propos de l’oncle Émile à son premier bain, apprenant la politique dans l’affaire Dreyfus et la banque dans Panama. L’oncle Charles apportait dans les finances une méthode d’audace et d’innovations qui froissaient aussi violemment les dynasties banquières protestantes que les juives et les catholiques. Ces trois variétés d’argentiers étaient habitués à considérer l’or bien plus en raison de leur religion que des qualités de l’or même. C’était avec des vêtements sacerdotaux qu’ils s’approchaient du capital. Avec leurs barbes de pope, leurs mains de prélat, rien ne ressemblait plus à un conseil de fabrique que leurs conseils d’administration. Ils avaient pour l’or des égards rituels : toute augmentation de leur capital était pour eux une augmentation de leur Dieu et de leur propre sainteté, et seul le caissier, gardant une idée juste dans les pouvoirs bas de l’or, se précipitait le samedi après-midi jouer aux courses. L’oncle Charles révisa ces catéchismes d’avarice et d’usure. On n’avait jamais vu cela, un banquier contre le veau d’or ; et ce que Charles avait fait pour l’or, Antoine le fit pour le radium, et l’oncle Jules, qui était général, lutta toute la guerre contre certains mots également divins, qui amenèrent à la mort, en mots divins qu’ils étaient, les vagues de dix de nos classes. Ce fut le rôle de mon père à Versailles de fondre les mots archi-saints de Question Balkanique, de Question du Rhin, de Question d’Autriche en des termes plus humains et plus simples. Contre tout ce qui prenait la forme d’une granulation dans l’air, d’un fibrome dans l’organisme, d’une entité dans l’état, on pouvait être sûr que l’oncle présent, suivant sa spécialité, y allait carrément. On s’en aperçut quand l’oncle Émile fut préfet de police, à propos de certains groupements communistes et même du simple docteur Macaura… Mais le vulgaire pardonne difficilement à la cohorte qui fonce avec cette vigueur et cette simplicité contre le Pulsokôn, l’Offensive, et l’Or…

Chapitre 2