Box Feelgood: Et s'il n'était jamais trop tard et Une fleur dans la nuit - Anais Pla - E-Book

Box Feelgood: Et s'il n'était jamais trop tard et Une fleur dans la nuit E-Book

Anaïs Pla

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Beschreibung

Une fleur dans la nuit



Romance MxF- Douceur – New Romance  

À quelques jours de son mariage avec Elliott, Leïla reçoit un appel bouleversant de Maya, sa meilleure amie en pleine crise après une rupture. Malgré les préparatifs, Leïla décide de la rejoindre, fidèle à leur promesse de toujours être là l’une pour l’autre. Ce choix l’oblige à retourner à Clermont-Ferrand, la ville de son enfance qu’elle a fuie et qui ravive des souvenirs douloureux. Elle redoute surtout de revoir son amour de jeunesse, mystérieusement disparu six ans plus tôt. Entre le passé et le présent, Leïla devra affronter ses propres blessures et questionner ses choix avant de s’engager pour toujours.




« Et s’il n’était jamais trop tard pour changer le cours d’une vie ? »


Une fleur dans la nuit

Romance MxF- Douceur – New Romance – Idéal pour les petits cœurs de beurre

Vous êtes-vous déjà demandé quelle fleur vous

représente ? Celle qui correspond à votre caractère et permettrait de déterminer votre compatibilité avec une autre personne ?

Non ?

Moi non plus, figurez-vous. Mais j’adore y réfléchir à propos des autres à chaque fois que quelqu’un entre dans ma boutique. Enfin, ça, c’était avant que Thaïs, pétillant tournesol, débarque dans ma vie.

Il y a des instants où un vent de nouveauté vous surprend. Où la recherche d’une muse prend un tournant inattendu. Où votre colocataire ronchon vous embarque dans ses coups de folie…

Si mon aventure vous intrigue, achetez un gâteau à la boulangerie d’en face, attrapez un thé et venez à Un pétale dans le vent. Moi, Rowan, l’un des meilleurs fleuristes de Saint-Louis, je vous y attends. Vous pourriez peut-être découvrir votre fleur pendant que je cherche la mienne ! Qui sait ?

À PROPOS DES AUTRICES

Anaïs PLA vient du sud de la France, née dans la ville de Marcel Pagnol. Elle prend goût à l'écriture, le jour où elle tient pour la toute première fois un stylo dans sa main. Étant enfant, elle racontait des histoires durant les récréations à ses camarades. Étudiante en art et passionnée par l'écriture, Anaïs s'est d'abord fait connaître en autoéditant deux recueils de poèmes. Ces premiers ouvrages reflètent une sensibilité artistique et un goût pour les mots soigneusement choisis. "Et s'il n'était jamais trop tard" ? est son premier roman. Cette romance touchante, drôle et attachante révèle une autre facette de son talent. À travers des personnages sincères et des situations aussi émouvantes qu'amusantes, Anaïs offre à ses lecteurs une histoire pleine de vie et d'espoir.




Née en Auvergne en 1997, Eloïse Grand est désormais perdue en région parisienne (ne lui demandez pas pourquoi, elle ne comprend toujours pas ce qu’il s’est passé dans sa tête). Ingénieure de profession, elle ne s’est jamais séparée de ses passions. Mordue d’art sous toutes ses formes, elle aime dessiner ses personnages ou en faire de jolies peluches au crochet. Elle joue aussi du violon et du piano à ses heures perdues ! De temps en temps, elle grimpe dans un avion pour se jeter dans le vide avec un parachute sur le dos. Depuis 2019, il ne se passe pas un jour sans qu’elle travaille sur ses projets livresques. À travers ses romans, elle souhaite s’exprimer sur des injustices contemporaines qu’elle veut voir s’effacer, et bien sûr : donner des papillons dans le ventre à ses lecteurices. "Une Fleur dans la Nuit" est le septième roman qu’elle rédige, et le premier à être publié.

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Veröffentlichungsjahr: 2025

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Feel Good

 

Et s’il n’était jamais trop tard

d’Anaïs Pla

&

 

Une fleur dans la nuit d’Eloïse Grand

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Couverture par Ecoffet Scarlett

Maquette intérieure par Ecoffet Scarlett

Correction par Emilie Diaz

© 2025 Imaginary Edge Éditions

© 2025 Anaïs Pla et Eloïse Grand

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés.

Le code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou production intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

ISBN : 9782385722494

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre 1

 

Je me réveille en sursaut, un bruit assourdissant résonne dans tout l’appartement. Quelqu’un tambourine à la porte et s’en donne à cœur joie. Je grogne et vais ouvrir, mes pas traînent sur le sol, la fatigue est installée sur mon visage.

— Bonjour Leila ! Je comprends qu’il est un peu tôt, mais je me suis permis d’avoir un peu d’avance !

La pendule affiche huit heures trente. Tu parles ! Deux heures d’avance !

— Pas de souci Marlène ! Vous savez que vous êtes toujours la bienvenue, glissé-je entre mes dents.

Qu’est-ce qu’elle peut être agaçante !

Elle ôte son gilet en fourrure sans manches et me le tend, sans même me regarder.

— Oh ! Tu es un ange. Elliott n’est pas là ? demande-t-elle en entrant dans l’appartement d’un pas assuré tout en le cherchant d’un mouvement de tête.

— Non, il est parti au cabinet, comme chaque matin… grommelé-je en m’asseyant sur le tabouret haut en velours noir du bar.

La cuisine est trop moderne à mon goût, comme les autres pièces. Ce logement manque d’âme. Il n’y a qu’à voir le salon. Tout est parfaitement à sa place. Trop parfait… Ce canapé d’angle entièrement blanc, aucune trace d’usure apparente, où sont disposés trois coussins imprimés de diverses formes géométriques grises. Une table basse, terriblement basse, sur laquelle deux magazines sont entreposés de manière à ce qu’ils ne soient pas cornés. En face se trouve le fauteuil en similicuir fauve d’Elliott. Celui-ci travaille dans un cabinet d’avocats spécialisé en droit des affaires. L’année dernière, un très gros client a vu son potentiel et a insisté pour que ce soit lui et personne d’autre qui le représente. Ce jour-là, il a époustouflé toutes les personnes présentes à l’audience et depuis, son planning est devenu plus que chargé. À seulement vingt-huit ans, sa carrière a décollé en flèche, Elliott est un avocat avec une excellente réputation. Quelquefois, il m’arrive de ne pas me sentir à la hauteur. Intelligent, talentueux, enfant d’une famille bourgeoise qui a fait de grandes études. C’est un métier difficile, mais passionnant. Alors que moi, à l’âge de dix-huit ans, j’étais déjà en train de servir dans des bars. Le chemin de l’Université ne m’inspirait guère. Aujourd’hui, me voilà dans cette agence de marketing à Paris, au standard, où j’entends des clients pester à longueur de journée, parce qu’ils n’ont pas reçu le bon document. J’ai vingt-six ans, les personnes qui ne me connaissent pas m’en donnent généralement vingt, et pourtant, j’ai l’impression d’avoir dépassé la quarantaine. Tout ça m’épuise.

 

* * *

 

— Leila ? Je vois que tu n’es pas pressée pour ce jour si spécial. Je vais te faire couler un café, peut-être que celui-ci te secouera un peu, ajoute Marlène d’un ton condescendant.

Je sors immédiatement de ma rêverie et analyse sa peau lisse et tirée. Elle s’injecte du botox deux fois par an, si ce n’est plus… Son ennemi est la vieillesse. Depuis la première fois où je l’ai vue, elle m’a tout de suite fait penser à Jennifer Aniston en beaucoup plus âgée. Ma belle-mère est un peu spéciale, très intrusive dans l’existence des gens, un rien trop maman poule avec Elliott. C’est son fils unique. Avant de l’accueillir dans sa vie, elle a enchaîné les fausses-couches, tous les efforts du monde n’ont pas suffi. Il lui était impossible d’avoir ce qu’elle désirait le plus : un enfant. Peu de temps après sa dernière perte, elle a subi plusieurs examens, qui lui ont dit qu’elle ne pourrait jamais porter une grossesse à son terme. Charles — le père d’Elliott — et Marlène ont pris la décision d’adopter. C’est alors à l’âge de deux ans qu’Elliott s’est retrouvé entre de bonnes mains, dans une famille aisée et aimante. Aujourd’hui, il ne cherche en aucun cas à en savoir plus sur ses parents biologiques. Pour lui, ils sont et resteront sans importance.

Après avoir posé son doigt au-dessus des meubles de la cuisine, notifié qu’il y a de la poussière, Marlène me tend la tasse de café. Elle affiche une mine de dégoût à l’idée que je ne sois pas à la hauteur des besoins de son fils. Pour elle, la femme doit combler son homme sur tous les plans : respecter son autorité, effectuer les tâches ménagères, le soutenir en étant d’accord avec chacun de ses propos et l’épanouir sexuellement.

Elle est sans doute restée bloquée dans le temps…

— Merci, dis-je en l’attrapant délicatement.

J’enroule mes mains autour de la tasse chaude, trempe mes lèvres et me brûle légèrement. D’un mouvement vif, je l’éloigne en priant pour que Marlène n’ait pas assisté à la scène. Un sourire s’affiche sur mon visage en imaginant ma belle-mère arriver en courant avec un pain de glace à la main, hurlant de panique, une comédie dont j’ai l’habitude désormais. C’est une femme impulsive qui réagit de manière dramatique en utilisant toujours des gestes exagérés et des émotions intenses pour attirer l’attention. Une dame qui vit seule depuis bien trop longtemps.

Je lui jette un coup d’œil, mais elle s’occupe de noyer les plantes, qui, selon elle, sont assoiffées en permanence. Depuis que ma belle-mère a perdu son mari, elle est devenue une adepte des plantes, et plus particulièrement des bonsaïs. C’est comme une sorte d’échappatoire, une occupation, ou bien un manque de pouvoir chouchouter un être qui lui est cher. Sa maison ressemble littéralement à une jungle et Elliott ne l’aide pas beaucoup avec tous les bouquets qu’il lui apporte à chaque visite, tous les lundis et jeudis sans exception !

— On y va Leila ? J’ai réservé le restaurant pour ce midi. Le patron était un très bon ami de Charles. C’est un endroit très luxueux.

Tout est prévu d’avance avec Marlène. Telle mère, tel fils comme on dit. À la mort de son père, Elliott voulait déménager pour se rapprocher de Marlène qui était anéantie par le chagrin. Elle s’est démenée pour nous louer l’appartement juste au-dessus du sien. Dans un premier temps, j’avais catégoriquement refusé de vivre à seulement un plancher d’écart de ma belle-mère. Je l’appréhendais comme un cauchemar sans fin, mais j’ai fini par céder pour Elliott, afin qu’il ait l’esprit tranquille. L’argent n’a jamais été un problème pour eux, elle a sans doute dû servir un joli pot de vin au propriétaire pour que les anciens locataires soient priés de dégager rapidement. Au départ, Elliott était d’accord pour acheter un bien; or, il n’y avait aucun logement à vendre aussi proche de chez sa mère.

— Je suis prête.

J’enfile ce châle rose, le premier cadeau offert par mon cher et tendre compagnon, que je trouve à la fois adorable et détestable. J’ai horreur de cette couleur, je n’ai jamais osé lui avouer.

— Tu vas sortir dans cette tenue ? me toise Marlène, peu convaincue par le jean légèrement ample que je porte. Tu sais ma belle, tous les hommes préfèrent les filles un peu plus… souligne-t-elle en se dandinant sur place. Apprêtées… Et je pense qu’Elliott fait partie de ce…

— On y va !

— D’accord… Inutile de tout prendre comme une agression Leila. Tu sais de mon temps, les filles…

Marlène n’a pas l’occasion de finir sa phrase que j’ai déjà passé le pas de la porte. Comment une femme peut-elle ainsi dénigrer ses semblables ? Une question ahurissante qui restera un moment sans réponse. À son tour, elle enfile son gilet pour sortir de cet immense appartement parisien en faisant claquer ses talons sur le parquet gris, ce qui a le don de m’agacer. Pourquoi tu m’infliges ça Elliott ?

Nous marchons côte à côte avec Marlène, je la connais depuis maintenant trois ans, pourtant, je ne suis toujours pas à l’aise avec elle.

— Tu as déjà dressé la liste d’invités ? m’interroge-t-elle.

— Oui, c’est envoyé, il y aura peu de monde. Je préfère le faire en petit comité.

— Ah ? Dommage… Mais bon ça ne m’étonne pas de toi, ricane-t-elle comme une chèvre. Ta famille viendra ?

— Non.

— Oh. J’avais oublié tes parents morts. Quelle tragédie ! C’est terrible !

Je la fusille du regard et elle affiche une mine désolée, presque sincère. Quelle idiote !

 

* * *

 

Il y a quelques mois, mon compagnon m’a fait sa demande en mariage. Rien de trop original ou d’extravagant. Un soir, en revenant du tribunal, heureux d’avoir gagné une nouvelle affaire, il m’a invité dans un des restaurants les plus cotés de Paris. Le genre d’endroit où l’on sert de la nouvelle cuisine, celle où nous sortons en ayant plus faim qu’en y entrant. Où l’on paie uniquement le cadre et le standing. J’étais vêtue d’une robe rouge en satin légèrement échancrée sur le côté, offerte par mon compagnon et portée pour l’occasion, malgré l’angoisse d’attirer l’attention. Je m’étais maquillée pour ne pas paraître désassortie à cette tenue classe et sexy. Elliott a passé la soirée à me complimenter sur ma beauté, qui pour moi était superficielle. Il m’a toujours préférée féminine, quand mon corps est mis en valeur. Ce soir-là, il a fait beaucoup d’envieux, selon lui. On avait englouti en entrée un velouté royal et trinqué à sa réussite avec un champagne hors de prix. Les yeux d’Elliott s’étaient plongés dans les miens et après avoir pris son courage à deux mains, il m’avait dit ces petits mots qui nous font vite chavirer. : Veux-tu m’épouser ?

Mon compagnon ne s’était pas mis à genoux, sans doute bien trop timide pour exprimer ses sentiments en public ou trop maniaque, craignant d’abîmer son nouveau costume bordeaux. Il n’avait pas l’air stressé, au contraire, il semblait avoir anticipé ma réponse. En ouvrant la minuscule boîte qui venait d’une grande bijouterie, une bague en or y était placée. Sur le sommet de l’anneau se trouvait un diamant scintillant. J’ai eu les larmes aux yeux avant d’accepter sa demande, du moins, c’est ce que je pense. Mes souvenirs sont un peu flous… Sans doute trop émue ou dans un état second. Le bijou s’est glissé parfaitement autour de mon annulaire. Me voilà désormais fiancée.

Consciencieux est le mot idéal pour définir la personnalité de mon futur époux. Ce qu’on peut parfois lui reprocher, c’est d’être légèrement déconnecté, dans son monde. Il peut paraître vieux jeu. En trois années de relation, aucune tristesse ne s’est affichée sur son visage, pas même à la mort de son père. Pour lui, c’est une preuve de faiblesse, un homme n’a pas le droit de pleurer. Cette logique me contrarie beaucoup. Je n’ai jamais cherché à en connaître la raison, mais j’en ai tiré une conclusion. Il s’est forgé une carapace. C’est probablement une façon de se protéger du jugement que peuvent porter les autres sur lui, ou peut-être bien, l’éducation que Marlène lui a inculquée, ça ne m’étonnerait pas le moins du monde.

 

* * *

 

Le téléphone se met à vibrer.

— Chérie ?

— Oui, Elliott ?

— Tout se passe bien avec ma mère ?

— Oui, on est au centre commercial, on va rectifier certains détails pour le mariage et manger un morceau, tu nous rejoins ?

— Non, j’ai trop de travail, on se voit ce soir ?

— Oui, mais…

— Je dois te laisser, à ce soir, je t’aime.

Moi aussi

Il prévoit une journée avec sa mère et moi, et à chaque fois, au dernier moment, il nous fait faux bond. Évidemment, ce n’est pas volontaire, mais j’aurais préféré être ailleurs que de me coltiner sa mère. Je me sens seule et stupide d’avoir pensé que pour une fois, il serait là. Quelquefois, j’ai l’impression d’être sa colocataire et non sa petite amie.

Le téléphone se met une fois de plus à vibrer.

Il raccroche et il me rappelle cinq minutes après ! C’est tout Elliott ça !

— Oui, Elliott ?

— Leila ? C’est moi…

La voix au bout du fil se brise. J’entends des sanglots étouffés.

— Maya ?... Qu’est-ce qui t’arrive ?

— C’est Jules… Il m’a quittée. J’ignore quoi faire Leila… J’ai tellement donné dans cette relation, je me sens mal… réussit-elle à me confier entre deux pleurs.

— Mais hier, vous aviez l’air heureux pourtant !

— Si tu savais ce que j’ai vu !

— Maya, tu es où ?

— Je suis en voiture… Je ne sais pas où… Je ne sais pas quoi faire Leila, je ne peux pas vivre sans lui ! Je le connais depuis trop longtemps, on a tout construit ensemble… TOUT !

— Maya ! Écoute-moi… Tu vas poser ton téléphone et tu vas te garer sur le premier endroit que tu trouves, d’accord ?

— D’accord…

Je ne tiens plus en place, je commence à faire les cent pas dans cette allée remplie de boutiques. Anxieuse, je me mords les joues en attendant qu’elle me donne un signe de vie. Le silence m’est insoutenable, j’ajoute :

— Tu es bien garée ? C’est bon ?

— Oui, c’est bon.

— Dis-moi, comment tu te sens ?

— Leila… Je n’en peux plus, je ne veux plus d’éprouver cette douleur, je te jure que je ne peux plus…

— Maya, envoie-moi ta position, j’arrive !

— Tu ne vas pas pouvoir me rejoindre…

— Qu’est-ce que tu racontes ? Bien sûr que si ! Une promesse est une prom…

— Je suis en route pour Clermont, j’y serai dans une heure et demie, il y a trop de souvenirs de Jules à Paris, je le vois partout Leila. Je ne peux pas y rester… Notre engagement d’être toujours présente l’une pour l’autre, peu importe où nous sommes… je comprendrai si tu ne veux pas venir…

Des frissons parcourent mon corps, je demeure immobile en plein milieu du centre commercial. Les vitrines de luxe défilent sous mes yeux. Il fait si chaud tout à coup pour un mois de mai. Mes pupilles finissent par se figer. Un long silence s’est installé entre elle et moi. En face, Marlène, proche d’une boutique de mariage, exécute de grands gestes pour attirer mon attention. Dès qu’elle capte mon regard, elle me montre avec une forte obstination toute une collection de faireparts blancs et rose pâle. Je ne cherche pas à comprendre pourquoi elle insiste autant, en sachant que nous avons déjà envoyé nos invitations il y a six mois. Je suis complètement déconnectée de la réalité, mes pensées m’entraînent dans une bulle. C’est comme si plus rien ni personne n’avait d’importance. Le temps s’est suspendu. Ce n’est pas trop évident de faire face au passé quand on a fait l’autruche aussi souvent que moi.

Maya, toujours présente au bout du fil, répète sans cesse : Allô ? Leila, tu es là ? Ça a coupé, je crois… Il est bon à jeter ce téléphone !

L’appel est interrompu. Un son de fin de communication me sort soudainement de l’enfer dans lequel je suis restée bloquée pendant quelques minutes.

Clermont…

Il est hors de question que j’aille à Clermont, il m’est impossible de remettre les pieds dans cet endroit peuplé de souvenirs. Un monde que je me démène à oublier.

Le téléphone vibre une fois de plus.

— Chérie…

— Elliott ? C’est toi ?

— Oui, c’est moi ! Qui veux-tu que ce soit ?

— Per… Personne… bégayé-je, toujours perturbée par l’appel de ma meilleure amie.

— Chérie, tu es sûre que ça va ?

— Oui, ça va… On a presque fini avec ta mère, je suis fatiguée, je crois que je vais rentrer plus tôt que prévu… Je suis désolée, mais tout ce monde aux magasins. Je ne me sens pas vraiment à l’aise et puis on a encore du temps…

— C’est dans treize jours…

— Je sais… Mais à ce niveau-là, je ne tiendrai pas le rythme.

— Bon, reviens à la maison te reposer, je vais demander à ma mère qu’elle reste avec toi pour que tu puisses…

— Non ! articulé-je légèrement trop sèchement à mon goût.

— Hein ?

— Excuse-moi Elliott, mais je préfère m’isoler un peu là. J’ai besoin d’être seule et prendre du temps pour moi. Tu sais le mariage et tout ça…

— Oui, je comprends, ça fait beaucoup de choses. Je prends ma soirée, j’en informe le cabinet et je viens te rejoindre. À plus.

Il n’a pas saisi la définition de s’isoler.

— Mais Elliott… On est lundi, ils n’accepteront jamais que tu partes si tôt le premier jour de la semaine ! Et puis, j’en ai déjà pris trois de congés pour m’occuper du mariage… Tu n’es vraiment pas obligé de venir…

Une boule grossit dans mon ventre, mon regard divague sur chaque devanture de magasin, mon esprit vagabonde dans mes souvenirs. Je dois me ressaisir pour mon bien, mais aussi pour celui de Maya. Il faut impérativement que j’aille la rejoindre. Mes craintes ne doivent pas empiéter sur le sauvetage de ma meilleure amie. Elle a toujours été là pour moi. Une rupture peut nous emmener plus bas que terre, alors, je me dois d’être à ses côtés. Je vais me reprendre.

 

 

 

 

Chapitre 2

 

Il est tard. Malgré mes relances, je n’ai eu aucune nouvelle de ma meilleure amie depuis notre échange au centre commercial. Inquiète, je me suis mise à réfléchir sérieusement à la possibilité de la rejoindre à Clermont, pourtant, ma culpabilité l’emporte en pensant à Elliott, seul avec l’organisateur de mariage, pendant mon absence. Ce ne serait pas correct de ma part… Et puis c’est une excuse en béton pour ne pas remettre les pieds dans la ville où j’ai grandi. Je m’ôte immédiatement cette idée égoïste du crâne en imaginant Maya en sanglots, sûrement dans un état déplorable en ce moment même. La seule option qui me vient en tête : rejoindre Maya, la faire changer d’avis et remonter à Paris toutes les deux. Ce n’est qu’une question de jours, peut-être même d’heures !

Elliott s’installe à côté de moi sur le canapé au coin du feu. Au mois de mai, faites ce qu’il vous plaît. Sauf à Paris. La journée, il fait doux, en revanche, quand le jour s’en va, la fraîcheur s’introduit dans chaque recoin de la ville. Mon futur mari caresse ma main. Son pantalon beige et sa chemise noire n’ont aucun pli, même quand il est assis, impressionnant.

— Je te sens préoccupée… Tu vas bien ? s’inquiète-t-il.

— Oui Elliott, ça va… soufflé-je d’un ton submergé par l’émotion.

Il a raison et je le sais. Je suis ailleurs, absente et presque paralysée par mes pensées. Elliott fronce les sourcils et penche sa tête pour m’observer d’un peu plus près en gardant le silence. Ses petits yeux noirs essaient de lire en moi. Il est si proche que j’arrive à sentir son léger parfum boisé. Son odeur ne m’a jamais déplu, au contraire, elle est plutôt douce et agréable, mais j’ai du mal à m’en enivrer.

— Excuse-moi… Il faut que je passe un appel, c’est urgent ! m’exclamé-je en me levant brutalement.

Mon fiancé me regarde d’un air soucieux, il veut en savoir plus. Qu’est-ce qui peut la mettre dans un tel état ? doit-il se demander, ne m’ayant jamais vue aussi anxieuse. Quelques secondes plus tard, je fais mon apparition dans le salon. Son regard me questionne.

— Jules a quitté Maya et… quand je l’ai eue au téléphone aujourd’hui, elle était tellement mal que… Je… Je n’arrive pas à la joindre depuis et… j’ai… j’ai peur… Ce n’est pas le genre de Maya de ne pas répondre, bafouillé-je, le regard inquiet.

Elliott se lève aussitôt, il effleure mes mains toutes tremblantes et les prends dans les siennes. Maya est hypersensible, ses émotions peuvent l’écraser, la poignarder. Elle prend tout à cœur. Elle les ressent bien plus que nous. Son bonheur est intense tout comme son malheur. Elle a besoin que je veille sur elle, je ne supporterai pas qu’elle tombe dans une phase dépressive. Je dois la faire relativiser.

— Je crains qu’elle…

— Leila… Va rejoindre ton amie. Il n’y a que ton sourire qui peut lui remonter le moral, tu le sais bien. Je t’y emmène ! déclare-t-il en jetant un coup d’œil à sa Rolex.

— Elle est partie à Clermont !

— Ah ?

— Il faut que j’aille m’assurer qu’elle va bien. Je dois la ramener à Paris, ce ne sera pas long…

— Ce n’est pas parce que Maya est sensible qu’il va forcément lui arriver malheur !

Mon corps se tend à la suite de sa phrase. Il peut dire ce qu’il veut, mais certainement pas émettre son avis au sujet de cette fille, que je considère comme ma sœur. Je le fusille du regard, puis son attitude change tout à coup.

— Chérie, dit-il en s’approchant de moi. Je m’occupe de tout, vas rejoindre Maya, prends le temps dont tu as besoin…

Soulagée, je sens tous mes muscles se détendre. Elliott et ses changements d’humeurs !

— Tu pourras te mettre en contact avec Fabrice, s’il te plaît ?

— Fabrice ?

— L’organisateur de mariage !

— Oh ! Oui, bien sûr. Fabrice.

Il a complètement oublié qui était Fabrice. Parfois, je me demande s’il s’investit dans ce mariage. Sa bouche fine caresse ma joue pour me donner un baiser, étonnée par cet élan d’affection, je lui souris et pars préparer ma valise.

— Tu veux que je vienne avec toi ?

Elliott à Clermont… Hors de question !

— Non… C’est mieux que j’y aille seule, avoué-je en ajoutant ma trousse de toilette dans le petit bagage que je viens de sortir du grand dressing. Un bail qu’elle n’a pas été utilisée.

Plus je rajoute d’affaires dans ma valise, plus mon estomac se noue. Et si jamais il était à Clermont ? En pensant à cette possibilité, mon cœur se met à battre la chamade. Je m’assois au bord du lit, prise de nausées. Pourquoi est-ce si dur de retourner dans cette ville ? Pourquoi est-ce que j’ai l’impression de manquer d’air ? Respire… Respire…

Je finis mon sac de voyage dans la précipitation, après m’être perdue dans mes pensées une bonne dizaine de minutes. Mon fiancé entre dans la chambre avec précaution, incertain que sa présence soit la bienvenue. Sans réfléchir, je me dirige vers lui et le serre dans mes bras. Il n’est pas très grand, mais il me dépasse quand même légèrement. J’aimerais passer mes mains dans ses cheveux noirs pour l’attirer contre moi, mais je n’en fais rien. Je sais pertinemment que ça ne lui plaira pas, il a horreur d’être décoiffé. Nous n’avons pas l’habitude de nous enlacer. La démonstration affective n’est pas notre point fort. Nous manifestons notre amour d’une autre manière. Elliott le traduit par des mots tendres, rassurants et moi par l’écoute, la compréhension et le soutien au quotidien. Il me recoiffe et peigne avec ses doigts, mes mèches blondes rebelles. Cette fois, j’ai l’impression que c’est différent. Une sensation étrange, comme si je n’allais plus jamais le revoir. Nous échangeons un baiser plus langoureux, plus affectueux. Après cet élan de douceur, je lui offre un sourire. Il insiste pour porter ma valise. Elle n’est pas lourde, mais il refuse de me laisser la soulever. Vu les circonstances, entrer en conflit n’est pas dans mon intérêt. Donc, sans rechigner, je le laisse l’installer dans le coffre. Dernière ligne droite avant de prendre la route, je monte dans la Jeep offerte par Elliott quand ma toute première voiture, une Saxo d’un bleu pétant, achetée d’occasion avec mes économies, a fini par me lâcher.

Ce jour-là, Elliott m’avait offert cette grosse voiture noire, aux quatre roues motrices, et pour mon plus grand plaisir, les sièges personnalisés de couleur rose. Beurk ! Encore une fois, je n’avais pas osé critiquer cette couleur que je n’arrive pas à apprécier. Le véhicule sortait tout droit d’une vitrine de luxe, la nouvelle Jeep Grand Cherokee, avec toutes les options comprises. Au début, je l’ai refusée, ce qui a mis Elliott en rogne. Je n’aime pas l’énerver. Il devient méconnaissable, comme s’il changeait de personnalité. Son visage se transforme et sa personne aussi. En réalité, je me sentais beaucoup plus à l’aise dans mon ancienne Saxo toute cabossée, au moins je l’avais méritée.

 

***

 

Je prends la route. La nuit commence à tomber. L’heure de pointe est passée depuis un bon moment. Pourtant, traverser Paris en voiture reste épouvantable. C’est loin d’être une partie de plaisir. Les panneaux, le sens de la circulation, les piétons qui traversent par surprise, tout cela réuni est un enfer. Heureusement, les lumières de la ville brillent. Elles rendent, malgré tout, les rues de Paris plus chaleureuses.

Une fois sortie de la capitale, les rues deviennent désertes. Le GPS m’annonce l’heure d’arrivée à Clermont-Ferrand en prenant l’itinéraire le plus rapide, vingt-trois heures quinze précisément. Je préfère conduire de nuit, je ne supporte pas les bouchons et encore moins les abrutis de chauffard qui collent, doublent et klaxonnent. Ceux qui prennent toute la route en se pensant seuls ou pires, les voitures sans permis. C’est vraiment trop difficile de garder son sang-froid sur les trajets.

Le téléphone sonne via le Bluetooth.

— Chérie, tu as dépassé Paris ?

— Oui… Je viens de sortir de la ville à l’instant… Je t’appelle quand je suis arrivée.

Il ne peut pas s’en empêcher… Je n’imagine même pas une fois arrivée à Clermont… Je vais être bombardée d’appels !

— D’accord mon ange… Pour décongeler des légumes, c’est mieux de les laisser à l’air libre ou de les mettre au micro-ondes en option décongélation ?

— … À l’air libre, si tu as le temps.

— Hum… D’accord. Tu vas me manquer… Je t’aime.

— Moi aussi.

Elliott a besoin d’être rassuré en permanence, il n’aime pas la solitude. Du moins, il a du mal à se débrouiller seul. Je me demande, quelquefois, si ce n’est pas pour cette raison que l’on reste ensemble. Par habitude, peut-être même par peur de vivre isolé, de se sentir délaissé, mis de côté. Elliott serait perdu et moi, j’aime avoir une présence quotidienne. Ce que je redoute le plus, c’est d’être, une fois de plus, abandonnée. Mon avocat est une tête en l’air qui perd souvent ses affaires, heureusement que je suis là pour lui venir en aide à chaque fois. J’ai le souvenir qu’une fois, il a marmonné « Maman » pour m’appeler. J’aime sa compagnie, mais parfois, je ressens le besoin de m’enfermer dans ma bulle et il a du mal à le comprendre. La sonnerie du téléphone retentit une fois de plus.

Ce n’est pas vrai ! Il ne va vraiment pas me lâcher…

— Leila ? C’est Maya…

— Maya, je vais te tuer ! Tu m’as fait une de ces frayeurs ! Pourquoi tu ne m’as pas répondu ? Tu n’as pas le droit ! On a un pacte… Tu…

— Leila ! Je suis désolée O.K ?! C’est à cause de Nolan !

Nolan, Maya et… non, non, ce n’est pas possible…

— Tu es avec Nolan ? la questionné-je d’un ton glacial.

— Oui ! C’est lui qui m’a confisqué mon téléphone, il m’a dit qu’à force de harceler Jules de messages dépressifs, il va finir par porter plainte ! Tu vois que ce n’est pas ma faute…

Plus un mot de ce que mon amie me raconte n’arrive à mes oreilles. Je crois bien que mon sang s’est glacé dans mes veines. Ma vision se rétrécit à chaque nouveau souvenir qui me revient en tête.

— Leila ? Oh non, ça a encore coupé, je crois…

— Non ! Je suis là… C’était pour te dire que je… je suis en chemin pour Clermont !

— Quoi ? C’est vrai ? Leila merci, vraiment merci ! J’ai tellement besoin de te voir !

— Il est là ?

— Qui ? Celui dont on ne doit pas prononcer le nom ?

— Il est là ou pas, Maya ?

— Non, ton Voldemort n’est pas là…

J’émets un soupir de soulagement. Ma nausée se calme en même temps que le tremblement de mes mains.

Il n’a pas intérêt à se pointer !

— J’arrive vers vingt-trois heures, tu seras réveillée hein ?

— Bah oui patate ! De toute façon, j’ai du mal à dormir avec toute cette histoire…

Maya est à la fois douce et franche, mais son plus grand défaut est aussi sa plus grande qualité, sa générosité accompagnée d’une grande touche de sensibilité. Une amoureuse de l’amour, comme on la surnommait avec Nolan. Maya sait que le monde n’est pas toujours tout beau, ni tout rose, mais elle garde espoir. C’est ce que j’admire chez elle, sa positivité.

— Leila ? Tu veux que je reste au téléphone avec toi ?

— Non, ça va, je vais écouter la radio, histoire que ça me tienne compagnie.

— Tu es une vraie mamie !

— C’est toi qui ne connais rien à la mode ! On échange un rire avant de raccrocher.

Plus les paysages défilent devant mes yeux et plus mon ventre se resserre. Ma gorge se noue. Les souvenirs que j’ai défendu à mon inconscient de faire resurgir s’avèrent être de plus en plus ingérables.

Et s’il vient ? Qu’est-ce que je fais ? Je reste pour Maya ? Je fuis ?

 

***

 

Maya et moi, nous nous sommes rencontrées à l’école primaire à Clermont-Ferrand. J’étais toujours en retrait, je n’avais pas d’amis, mais en vérité je ne cherchais pas à m’en faire. Haute comme trois pommes, sautillant sur ses petites jambes, elle m’avait abordé dans la cour de récréation :

— Tu fais quoi toute seule ?

— Je dessine…

— Tu dessines quoi ?

— Un arc-en-ciel.

— Oh ! Je peux voir ?

Je lui avais fait signe de s’asseoir à côté de moi et je lui avais tendu un crayon bleu en ajoutant :

— C’est ma couleur préférée.

— Oh, c’est vrai ? Et tu me le prêtes ?

— Oui.

— Merci…

On s’était mises à colorier ensemble, je ne parlais pas beaucoup, contrairement à Maya qui me bombardait de questions. À chaque fois que je remettais ma mèche blonde derrière l’oreille, Maya m’observait. Les cheveux toujours emmêlés, mon père menaçait ma mère de les couper lui-même avec des ciseaux.

— Pourquoi il y a deux maisons ? m’avait demandé Maya, en secouant sa petite tête. Sa chevelure brune dansait au rythme de ses mouvements. Ils étaient doux, soyeux et lisses. Une senteur de vanille s’en dégageait. Son serre-tête rose empêchait ses petites mèches rebelles de lui chatouiller les narines.

— Ça, c’est ma maison, lui avais-je répondu, en plaçant mon doigt sur la petite maisonnette rouge que j’avais dessinée, puis, faisant glisser mon doigt sur l’arc-en-ciel, je m’étais arrêtée sur l’autre maison coloriée en bleu.

— Cette maison, c’est celle que j’aurai avec ma maman.

— Pas ton papa ?

— Non.

— Pourquoi ?

Maya n’avait pas remarqué que je n’avais pas répondu à sa question, elle avait tout de suite changé de sujet pour me parler du nombre de poupées qu’elle avait dans sa chambre. Depuis ce jour, on ne s’est plus jamais lâchées. Toutes les récréations, on les passait ensemble, comme si l’on s’était toujours connues.

 

***

 

Les cinq heures de route sont passées rapidement, même si je roulais plus lentement que d’habitude. Inconsciemment, je retardais mon arrivée à Clermont-Ferrand. C’est dans la nuit que j’atteins, saine et sauve, la ville de mon enfance. Je traverse en voiture une route arpentant différents petits commerces. Je dépasse le supermarché sur ma droite, puis je ralentis. Mon cœur s’accélère. J’aperçois avec difficulté les fenêtres de mon ancienne maison. Je crois voir de la lumière s’y échapper. Il est impossible que cette maison vive encore… A-t-elle été vendue ? Après avoir avalé ma salive à maintes reprises en me posant des milliers de questions, je reprends de la vitesse en essayant d’effacer les images qui surgissent dans ma tête.

Pourquoi est-ce qu’il t’a gâché la vie maman ? Comment a-t-il pu détruire mon enfance ?

Je connais toutes les ruelles par cœur, pourtant, je n’ose pas éteindre le GPS. Le déni est le plus fidèle de mes alliés dans l’aventure que je m’apprête à débuter. Je me gare sur le parking de la résidence des parents de Maya. Je reste quelques minutes dans la voiture sans éteindre le contact. Il me reste une étape cruciale à affronter. La pente de l’enfer. C’est comme ça que Maya et moi l’avons surnommée au collège. Une grande montée avec cinq cents mètres de dénivelé. Plusieurs maisons sont collées les unes aux autres sur toute l’allée. Je prends mon courage à deux mains en sortant de la Jeep et me mets à marcher. Mes pensées divaguent. Par réflexe, je regarde mes bras, mes jambes et je n’y vois pas de bleus. Il n’y a rien à cacher cette fois. Il n’y aura plus jamais d’hématomes à couvrir. Le passé me joue des tours. Je souffle.

Une fois sur le seuil, je me rappelle que six ans se sont écoulés depuis la dernière fois où je me suis tenue sur ce même paillasson. Un sourire nerveux s’affiche sur mon visage lorsque je vois le dessin des trois têtes de chat et le mot bienvenu légèrement effacé, bien qu’il soit toujours là. Moi en revanche, j’ai fui… Mon estomac se retourne, ma poitrine se resserre. Il y a six ans, j’étais avec lui. Prise de nausée, je me concentre pour ne pas vomir. Ce n’est pas le moment de me dégonfler… Respire… Respire !

Je prends mon courage à deux mains et d’un geste fébrile, j’appuie sur la sonnette. Même le son n’a pas changé, toujours aussi strident. La porte s’ouvre… Mon cœur lâche. Je manque d’air. Toutes mes angoisses, toutes mes craintes prennent le dessus. Je deviens l’esclave de mes émotions. Contrairement à d’habitude, je ne contrôle plus rien.

 

Chapitre 3

 

Le visage de Maya apparaît dans l’entrebâillement de la porte, ses grands yeux marron ont viré au rouge et sont gonflés. Mon amie a pleuré toute la journée et peut-être bien même peu de temps avant mon arrivée.

— Leila ! Tu es venue !

— Bien sûr que je suis venue ! Promesse du petit doigt ! réponds-je en avançant mon auriculaire vers le sien.

En croisant nos doigts, nous nous remémorons les souvenirs de cette promesse. Du temps est passé depuis la dernière fois que nous avons fait ce petit geste, simple et enfantin, pourtant si important à nos yeux.

Quand on a un appel de détresse d’un être cher, peu importe l’endroit où l’on se trouve, on se rejoint, même à l’autre bout du monde s’il le faut.

Maya me saute dans les bras, notre étreinte a l’air de la rassurer. En revanche, la joie qui s’affiche sur son visage disparaît aussi vite qu’elle est arrivée. Son sourire timide affirme une infinie tristesse. Il n’est pas comme d’habitude. Ce n’est pas un rictus forcé, mais un sourire qui me semble douloureux. Je déteste voir Maya dans cet état, je la serre encore plus fort, lui montrant mon soutien. À travers cette accolade, je lui hurle à quel point je tiens à elle, à quel point Jules est un idiot et que même un aveugle la verrait briller. Mon nez enfoui dans ses cheveux bruns courts, une odeur de vanille s’en dégage. Elle m’avait manqué.

En entrant dans le salon, cette brume de lilas qui embaume chaque pièce de la maison plane toujours dans l’air. Je me replonge instantanément dans mon adolescence. Je repense au bonheur que les parents de Maya m’ont apporté.

— Tes parents sont là ?

— Non, ils sont partis à Londres, ils ont prévu d’ouvrir une boulangerie là-bas, tu te souviens ?

— Ah oui !

— Eh ! Tu te rappelles quand on allait voler toutes leurs viennoiseries en sortant de l’école et qu’on les cachait dans nos poches ?

— Oui ! On se goinfrait tellement qu’on n’avalait plus rien arrivées à table !

— Qu’est-ce que ça énervait ma mère ! répond Maya en riant.

Une silhouette imposante entre dans le salon d’un pas assuré. Une voix rauque ajoute :

— Ne m’en parlez pas, les filles… Qu’est-ce que vous étiez insupportables !

Il m’a fallu quelques secondes pour découvrir son visage. Le jeune homme à l’allure d’un commercial. Sous sa barbe de trois jours se cache un sourire remarquable, aucun doute, c’est bien lui. Il est encore plus beau que dans mes souvenirs. Ses yeux verts sont remplis de ruse, mais surtout de passion. Le frère de Maya ouvre ses bras à mon attention. Sa grande taille me surprend.

— Nolan ! souris-je en profitant pleinement de cet agréable câlin.

Son pull à capuche bleu marine est doux. Je respire enfin.

— En chair et en os ! répond-il fièrement.

En l’enlaçant, je sens mes larmes monter. J’aimerais tellement lui dire qu’il m’a manqué, que je suis désolée de l’avoir abandonné… S’il pouvait savoir à quel point ! J’aimerais lui avouer toutes ces fois où j’ai eu besoin de lui, de le voir, de lui parler. Tout est ma faute. Le silence radio vient de moi. Nolan n’a jamais été rancunier. Sans avoir besoin de se parler, on se comprend toujours. Quel trio nous faisons tous les trois, Nolan, Maya et moi. Ils m’ont intégré dans cette belle fratrie, que j’ai fait éclater en vol. Avec Maya, nous sommes restées proches à Paris, mais avec Nolan, j’ai perdu volontairement contact. Parce qu’à travers lui, tout me ramenait à son meilleur ami. Celui que je m’efforçais d’oublier.

— Vient Maya ! lâchons-nous tous les deux en chœur.

Avant, notre surnom était les trois mousquetaires. On passait des heures à se chamailler, à rire, à danser et à chanter. Un pour tous et tous pour un, c’était notre devise. Une devise que j’ai mise de côté pendant six ans.

 

***

 

Fatiguée d’avoir roulé toute une partie de la soirée, mes bâillements se font de moins en moins discrets et de plus en plus fréquents. Mieux vaut se retrouver dans de bonnes conditions pour essayer de rattraper ces six années. Rien que d’y penser, j’ai la boule au ventre. Il me reste pourtant une chose importante à faire avant de me plonger dans un semi-coma, je dois parler avec Maya. Elle doit absolument me raconter ce qui s’est passé avec Jules, sans que son frère jumeau n’attire en permanence l’attention sur lui.

— On va se coucher ?

— Déjà Leila ? Tu viens à peine d’arriver ! révèle Nolan d’une mine déçue.

— J’ai roulé toute la nuit, monsieur.

— Dans ce cas, Madame, je te propose de boire le meilleur cocktail maison préparé par moi-même, le chef de cette maison. Il ne peut que te réveiller ! fait-il en faisant de grands gestes de manière théâtrale.

— Bien que ce soit vraiment tentant. Peux-tu laisser ton côté commercial pour tes prochains clients ? Ça n’a jamais fonctionné avec moi, tu devrais t’en souvenir !

— Tu es ma pire cliente Leila, se marre-t-il.

— Sauf quand tu fais ton sourire charmeur.

— Celui-là ? demande-t-il en me montrant ses belles dents blanches.

Je ris à mon tour avant de le pousser gentiment par les épaules jusque dans le couloir.

— Aller, au dodo !

Nolan a toujours sa chambre au fond du corridor. En jetant un bref coup d’œil vers celle-ci, je remarque que rien n’a changé, mis à part les posters de John Cena sautant de la troisième corde face à son adversaire, qui ont disparu. Oui, il était fan de catch et il nous en a fait baver. Alors comme ça, il est resté chez ses parents ? Depuis tout ce temps ? Lui qui rêvait d’indépendance… Celle de Maya, à droite, est vide. Le papier peint rose a vieilli et s’est légèrement déchiré dans les recoins de la pièce. Il ne reste qu’une commode et deux matelas au sol. On s’installe chacune sur un matelas.

— Tu veux bien m’expliquer ce qui s’est passé avec Jules ?

— Je crois qu’il voit une autre femme…

Je me redresse avec raideur. Je vois bien que Maya ne va pas tarder à éclater en sanglots.

— Je n’ai plus rien, Leila. Plus rien du tout.

— Qu’est-ce que tu racontes ? Ça ne va pas ! Tu as Nolan et tu m’as moi !

— Je n’ai plus de travail, plus d’appartement, plus rien.

— Quoi ? Comment ça ? Il t’a viré ?!

— Non, j’ai démissionné.

— Maya !

— Quelle idée de tomber amoureuse de mon patron ! Jules est tellement sexy, surtout quand il enfile son uniforme. En réalité, au travail, il ne me calculait même pas. Sauf quand…

— Quand quoi ?

— Quand on était dans le bureau et qu’il…

— Stop ! J’ai compris ! On arrête là. Sors de ta tête toutes les bonnes choses, O.K ? souris-je.

— O.K…

— Et pour l’appartement ?

— C’est le logement de sous-officier que le ministère des armées lui a attribué. Je dois partir.

— Maya, viens à la maison !

— C’est adorable, mais tu as ta propre vie, ton mariage, Elliott, ta belle-mère insupportable. Je ne veux pas m’imposer dans ton monde.

— Mais Maya, tu es mon monde.

— J’en étais sûr que tu allais me répondre ça ! s’exclame-t-elle en m’offrant son premier sourire sincère de la soirée.

— Tu ne seras jamais seule, compris ?

— Oui chef !

— Arrête ça ! ricané-je à nouveau.

Un silence s’installe entre nous. Toutes les deux perdues dans nos pensées. Après quelques minutes, Maya renchérit :

— Devine ce que j’ai retrouvé dans le lit…

— Une boucle d’oreille ?

— Non… pire… des cheveux blonds !

— Ah.

— J’ai toujours détesté les blondes.

— Eh ! T’es méchante !

— Oui, bon, sauf toi, peut-être, fait-elle en roulant ses doigts autour de mes boucles.

— Tu es beaucoup plus belle que n’importe quelle fille qu’il essaiera d’avoir dans toute sa vie. Et quand il s’en apercevra, ce sera trop tard.

Nos paupières commencent à s’alourdir. Les vagues brunes de Maya cachent une partie de sa joue. Je replace délicatement ses cheveux en arrière en constatant qu’elle vient de s’endormir. Le sommeil me submerge à mon tour et je tombe dans les bras de Morphée.

 

***

 

Le lendemain, un bruit de casseroles s’entrechoquant nous réveille en sursaut.

— Nolan ! Arrête ! hurlons-nous en chœur.

Plus nous nous énervons, plus Nolan continue. Il est heureux de pouvoir nous emmerder à nouveau. C’est dans sa nature. Il reste fidèle à lui-même. Toujours en mouvement, il est trop vif de bon matin. Je me jette sur lui, en attrapant une des deux marmites et je le mets au défi de continuer. Le jeu se transforme en combat de cocotte et Maya rit aux éclats. Après s’être épuisés, nous sommes tombés tous les deux sur le matelas. Ce commercial, tout souriant, ajoute :

— Bon allez ! Préparez vos valises ! On y va !

Maya et moi, nous nous questionnons du regard, en nous demandant une fois de plus ce qu’il a prévu.

— De quoi tu parles ? demande sa jumelle.

— On part en road trip les frangines, comme au bon vieux temps ! On a six ans à rattraper, je vous rappelle ! s’exclame Nolan enjoué.

Six ans à rattraper… Ce détail me donne l’effet d’une gifle… Six ans ont passé et mes retrouvailles avec Nolan se déroulent sans aucune gêne…

Il attrape le verre d’eau posé au sol à côté de mon coussin et le boit.

— Je ne peux pas Nolan ! Je me marie dans deux semaines.

En entendant cette phrase, il crache instantanément l’eau dans sa bouche et me regarde avec de grands yeux ronds.

Merde ! Il n’est pas au courant ! Je ne lui ai rien dit et Maya non plus apparemment… Quelle idiote je suis !

Son visage se referme, toute sa joie s’est envolée. Je sens les battements de mon cœur s’accélérer. Je m’en veux d’avoir fait l’autruche pendant toutes ces années. Je m’avance vers lui, gênée. En me voyant arriver, il recule d’un pas. Son regard hurle sa déception. Mon estomac se noue quand j’aperçois ses yeux verts, devenir plus sombre. Je suis déçu qu’il l’apprenne ainsi et je me rends compte que si je n’étais pas venu à Clermont, il ne l’aurait probablement jamais su. Nolan est connecté à mon passé, mais surtout, il est relié à ce garçon dont je souhaiterais oublier l’existence.

Je sens mon cœur se briser…

Quand Nolan sort de la chambre, je reste immobile quelques secondes avant de sentir des larmes couler sur mon visage…

J’ai tout foiré ! Quelle belle égoïste je suis ?

Cette fois, je me dois de faire les choses correctement. Et s’il n’était jamais trop tard pour renouer nos liens ? Je dois le faire. Je lui dois bien ça. Je me le dois également. Oui, un mariage c’est stressant, mais on a pris la décision d’embaucher un organisateur justement pour gérer cet évènement. De plus, il y a Elliott, sa mère… et puis ce voyage ne peut que m’être bénéfique. J’ai une envie folle de souffler. J’ai besoin de mes amis et mes amis ont besoin de moi. Si je ne le fais pas maintenant, quand est-ce que je le ferais ? Il n’y a rien de plus fou et à la fois de plus merveilleux que de partir sur un coup de tête pour se retrouver.

— Maya ?

— Oui ?

— On y va… décidé-je sur un coup de tête.

— Quoi ?

— On y va !

— Et ton mariage ?

— On sera rentré à temps pour le mariage, on a six ans à rattraper tous les trois, Nolan a raison…

Elle acquiesce avec un hochement de tête et je me dirige vers le salon, prête à affronter mon vieil ami. Mon pas est presque convaincant, mais mes gestes me trahissent par moment.

— Nolan ? le questionné-je d’une voix hésitante.

Vautré sur le canapé du salon, il m’ignore complètement, ses yeux restent plongés dans son bouquin. Je m’assois à côté de lui. Il ne lève pas son regard, ne bronche pas.

— Nolan… insisté-je.

Après un silence pesant, il réplique d’une voix détachée :

— Rentre chez toi.

Aïe… J’ai l’impression de me prendre un coup-de-poing dans le ventre…

— Non… Je suis prête, on y va ! On va le faire ce road trip !

— Je n’ai plus envie de partir et certainement pas avec toi.

J’avais oublié à quel point il pouvait être sans filtre…

— Tu n’as pas le choix, en plus, on prend ma voiture, tu as dix minutes pour grimper, au-delà de ce délai, je t’y ferai monter de force !

Il ne peut cacher un sourire. Déjà enfant, Nolan boudait à la moindre occasion pour en oublier la raison au bout de quelques minutes. Je ressens un soulagement intérieur. Un sourire s’affiche sur mon visage.

— Tu es toujours aussi folle ! me lance-t-il, s’efforçant de ne pas rire.

— Et toi toujours aussi con, déclaré-je en haussant les sourcils.

Nolan ne peut s’empêcher de ricaner, puis il répond avec un faux air de contrariété :

— Tu es toujours aussi vulgaire !

— Tu es toujours autant susceptible !

Nous rions de bon cœur. Pendant des heures, nous pourrions nous renvoyer la balle, mais c’est dans un sourire sincère qu’il me lâche :

— J’espère qu’il est à la hauteur et que c’est quelqu’un de bien.

— C’est quelqu’un de bien, je te le promets.

J’aurai une vie paisible à ses côtés, et puis, on a nos habitudes de vies, notre train-train quotidien qui n’est pas désagréable…

On s’enlace et je peux sentir mon cœur se réchauffer dans ma poitrine. Nolan paraît inquiet. A-t-il peur de me voir souffrir une fois de plus ? Ou bien que je l’abandonne encore pendant six ans ? J’essaie de deviner à travers son regard ce qui peut bien le préoccuper à ce point, je n’arrive pas à le décrypter. D’un geste vif, il s’extirpe de notre accolade. Puis, s’exclame :

— Je vais préparer ma valise !

D’un pas sûr et décidé, il se dirige vers sa chambre.

— Attends Nolan !

— Oui ?

— Tu ne bosses plus ?

— C’est compliqué.

— On en parle ?

— Plus tard.

— O.K.… Au fait, on ne part que quelques jours… Seulement quelques jours !

D’accord ?

— Oui, oui, O.K.

À sa réponse, je fronce les sourcils, peu convaincue. De toute façon, c’est moi qui prends le volant. Ils n’ont pas d’autre choix que de me suivre.

Peu de temps après notre réconciliation, mon faux frangin sort avec un sac noir en bandoulière de taille moyenne, duquel plusieurs fils pendent. Maya débarque à son tour devant la porte d’entrée chargée d’une valise qui fait la moitié de sa taille, d’un sac de voyage et plusieurs sacs à dos tenus ensemble par des cordes. Sans surprise, son pied se prend dans une des sangles, et elle se retrouve au sol en quelques secondes. Nous la jugeons du regard. Pour rien au monde, on ne pourra lui faire changer d’avis. Maya se battra coûte que coûte pour ramener son armoire avec elle, peu importe la durée du voyage.

 

***

 

Tous les trois, nous essayons tant bien que mal de faire entrer nos bagages dans le coffre de la voiture.

— Leila, tu n’as jamais joué à Tetris ? Tu vois bien qu’ils ne rentrent pas ensemble ces deux-là !

— Oh Nolan, lâche-moi tu veux ! clamé-je en forçant de plus belle sur les sacs de voyage superposés.

— Il a raison… regarde comment tu les déposes, ajoute Maya, les bras croisés, en me regardant.

Je la dévisage, en ajoutant :

— Maya tu es la plus mal placée pour parler, si tu n’avais pas pris autant d’affaires, on n’en serait pas là…

— Non, mais tu n’es pas sérieuse…

— Stop ! Poussez-vous, je vais le faire. Vous me saoulez, s’interpose Nolan en nous bousculant délicatement sur le côté.

À quelques mètres de distance du véhicule, toutes les deux, nous continuons de débattre sur la façon dont les valises devraient être rangées. Je lui reproche d’en avoir trop pris, encore une fois. Soudain, le vacarme assourdissant d’un moteur se fait entendre. Il s’approche de plus en plus. Je me fige. Plus aucun mot ne peut sortir de ma bouche. Tétanisée, mon estomac se retourne. Ce bruit me propulse instantanément dans mes souvenirs. Je pourrais le reconnaître parmi des milliers. Il m’est impossible de me retourner. Mes jambes tendues deviennent rigides. Mon visage, pâle, pourrait convaincre le monde entier que je sors d’une entrevue avec Gaspard le fantôme.1 Maya reste silencieuse, les lèvres pincées. Elle sait pertinemment que la suite des événements ne va pas être sympathique. Le moteur se coupe, le bruit de la moto s’arrête.

Dites-moi que je vais me réveiller. C’est un cauchemar !

Les battements de mon cœur s’affolent. J’ai de plus en plus de mal à déglutir. Le temps s’est arrêté. Je voudrais courir, m’enfuir, mais mes jambes sont clouées à même le sol. Ce que je craignais le plus, celui que je redoutais tant de revoir, est derrière moi. D’un mouvement lent, mon corps tourne sur lui-même, en essayant de rester impassible. Contrairement à mon visage, qui lui, s’assombrit au moment où le motard retire d’un geste sûr son casque. Mon cœur lâche.

C’est bien lui… Six ans et il n’a pas changé d’un poil…

Cet homme passe la main dans ses cheveux châtains et son regard perçant croise le mien.

Malgré toutes les scènes que j’ai pu lui faire, il continue de rouler à moto en tee-shirt. Inconscient ! Il est un poil plus grand que Nolan. Son visage est différent, il paraît plus dur. Nous restons tous les deux immobiles. Mon regard plonge dans le sien et il s’y noie sur-le-champ. Le monde autour de nous n’a plus aucune importance. Mon rythme cardiaque s’accélère. Des frissons parcourent l’intégralité de mon corps. J’ouvre la bouche, disposée à émettre un son. L’occasion rêvée d’exterminer enfin mon passé se présente. Je prends mon courage à deux mains, prête à rompre ce silence pesant. Tout ça a assez duré.

Chapitre 4

 

— Matt ? Qu’est-ce que tu fais là ? demande Maya, rompant en premier ce satané silence.

Nous détournons furtivement notre regard.

Qu’est-ce qu’il fait là… J’aimerais vraiment le savoir !

— Je te retourne la question, lui réagit-il visiblement amusé par la situation.

Maya baisse les yeux, puis réplique d’un air triste :

— Je me suis fait larguer par Jules.

— Ah ! Et tu as eu la merveilleuse idée de demander conseil à ton frère ? Bonne chance !

Les garçons s’esclaffent en chœur. Son humour est toujours moqueur sans une once de méchanceté et son rire très communicatif. Même Maya se met à glousser sans trouver le courage de riposter. Mon visage se décompose petit à petit. J’aurais aimé plaisanter, pourtant je n’y arrive pas. Je bous intérieurement telle une cocotte-minute au bord de l’explosion.

Matthieu se tourne vers Nolan comme si je n’existais pas. À croire que nous n’avons rien partagé. C’était comme s’il n’avait pas disparu du jour au lendemain sans laisser de trace.

— Je voulais te dire… ajoute-t-il en s’adressant à son meilleur ami. J’ai fini mon contrat au Sumbar hier soir et j’aimerais savoir si tu avais entendu parler de recrutement dans d’autres restos en tant que serveur ?

Dans un souffle court, je trouve le courage de tourner les talons. Les yeux brillants, le regard perdu, mes jambes se dirigent d’elles-mêmes vers la maison. Maya et Nolan échangent un regard inquiet. J’accélère de plus en plus le pas. Mon jean ample frotte, cette sensation n’est pas agréable. Comment peut-il m’éviter ? Je le déteste ! Je n’ai jamais gravi aussi rapidement la montée de l’enfer. Mes larmes ruissellent sur mes joues, plusieurs glissent entre mes lèvres tremblantes, elles ont un goût salé. En me retournant, j’aperçois Mathieu suivant mes pas. Je ne veux plus le voir. Il a décidé de sortir de ma vie, il n’a qu’à s’en tenir à ça. Il agit comme s’il ne s’était rien passé et ça me rend à la fois triste et folle de rage.

Une fois entrée dans la maison, je me réfugie dans la salle de bain. Ne tenant plus debout, je m’assois et m’agrippe au rebord de la baignoire. Tous mes membres tremblent. Malgré mes efforts, mon esprit divague et ma respiration s’affole. Peu de temps après, quelqu’un toque à la porte.

— Leila… Je peux entrer ?

Sa voix rauque résonne dans mon cœur. Elle est douce, rassurante. Non, il ne m’aura pas. Je m’oblige à fermer les yeux, incapable de lui répondre. Je suis physiquement présente, mentalement indisponible. Je me plonge et m’enferme dans ma bulle pendant un moment.

— Leila ! insiste-t-il d’un ton grave, plus prononcé.

Un sursaut m’éjecte de mes pensées. J’essuie mes pleurs d’un revers de main. Mon téléphone ne cesse de vibrer.

Elliott… J’ai oublié de l’appeler…

D’une main nerveuse, j’attrape mon portable. En voulant le sortir de ma poche, il glisse vitre la première contre le rebord de la baignoire et se rétame sur le sol. Au même moment, Matthieu ouvre la porte. Il me voit à genoux au sol, désespérée. Pour se mettre à ma hauteur, il s’agenouille, découvre mon visage et mon air absent. Sans attendre, il ramasse le portable. L’écran est brisé, des éclats de verre s’étalent sur le carrelage de la salle de bain.

— Fais chier… chuchoté-je.

Mon corps me trahit toujours. Quand je suis nerveuse, tous mes membres ne cessent de trembler. Je lui demande :

— Il est cassé ?

— Oui. L’écran n’affiche plus rien.

Je n’ai toujours pas levé mon regard vers le sien.

— Tu y accordais moins d’importance dans mes souvenirs, souligne-t-il toujours accroupi à côté de moi.

Ma tête se tourne vers lui. Mes yeux le foudroient. Si seulement je pouvais l’anéantir par télépathie.

— Et ta manière de me regarder n’a pas changé, on dirait, rétorque-t-il amusé.

Je soupire un long moment pendant qu’un sourire narquois se dessine sur son visage.

— Je n’ai jamais aimé ce sourire, réponds-je, impassible, sans détourner le regard.

— Lequel ?

À l’aide de mon doigt, j’appuie légèrement sur la fossette qui s’est creusée au coin des lèvres, en ajoutant :

— Celui-là.

Au toucher, je ressens une sensation familière, pourtant, je n’arrive pas à la cerner. Je vois bien qu’il ressent la même chose. Je retire subitement ma main, mal à l’aise. Matthieu m’observe, sans dire un mot. Je me lève, mon regard s’assombrit une fois de plus. La noirceur et l’amertume se lisent dans mes yeux.

Quand le passé ressurgit, il ne nous laisse pas un brin d’air.

Je sors de la maison, furieuse. D’un pas décidé, je m’apprête à rejoindre Nolan. Il s’est bien foutu de moi.

— Tu l’as fait exprès ! Avoue ! hurlé-je en me jetant sur lui.

— Leila ! braille Matthieu en dévalant cette satanée pente. Ses cheveux bruns sont légèrement plus longs, en revanche, au vent, ils dansent de la même manière qu’avant.

Sans perdre une seconde, mon ex-petit ami — briseur de cœur — m’attrape dans ses bras. Je gigote dans tous les sens pour qu’il me lâche. Entravée, je ne peux même pas toucher le sol. Hors de moi, je m’agite de plus belle. Pourquoi l’a-t-il fait venir ici ?

— Leila, arrête… me chuchote calmement Matthieu au creux de l’oreille. Je ressens son souffle sur mon cou. Mes mouvements s’arrêtent et, l’espace de quelques secondes, mes muscles crispés réussissent à se détendre.

— C’est bon, lâche-moi !

— D’accord.

Son ton est dur, mais calme. Il desserre doucement sa prise. Je touche le sol de la pointe des pieds. Des années que je ne me suis pas emportée. Dans le regard de mes amis, je vois de la tristesse, surtout dans ceux de Maya. Mon comportement m’inspire du dégoût. Embarrassée, je fuis, comme je sais si bien le faire. C’est toujours pareil quand il est là, je ne gère plus mes émotions. L’air perdu et désolé, je m’échappe sans rien dire en m’enfonçant dans la petite forêt qui s’étend à côté du parking de la résidence. Quelques pas plus loin, je m’assois sur une grosse pierre, me prenant le visage entre les mains. Qu’est-ce qu’il m’arrive ? J’entends des craquements de branches derrière moi, mais je ne me retourne pas. Toujours immobile, je sens une main se poser sur mon épaule.

— Je suis désolé Leila… Je te promets que je ne savais pas qu’il allait venir aujourd’hui.

— Je sais Nolan. C’est moi qui suis désolée d’avoir réagi comme une gamine écervelée.

— Non, ne t’inquiète pas. Je sais que tu es folle, je te l’ai déjà dit.

Mon faux frangin me tapote l’épaule et je lui souris. Il s’assoit à côté de moi et me regarde avec empathie.

— Tu sais le jour de son enterrement, Matthieu, il n’a pas…

— Nolan. Je préfère ne plus parler de cette histoire.

— Mais il faut que tu le saches, Leila.

Je ne veux rien savoir. C’est à lui de tout me dire.

— Je comprends sister, me surnomme-t-il en prenant ma main.

— On va toujours sur la côte ? Rien ne te retient non plus de ce que j’ai pu comprendre ? ajouté-je en penchant mon regard vers le sien.

— Oui… J’ai eu un problème avec mon patron.

— Du style ?

— Du genre, c’est une merde.

— Sérieusement ? Qu’est-ce qui s’est passé ? Raconte !

— Rien de particulier, seulement des remarques à la con pour faire rire la galerie.

— Remarques homophobes ?

— Ouais.

Le chant des oiseaux nous accompagne dans nos réflexions.

— Tu as démissionné ?

— Non, mieux que ça !

— Quoi ? Comment ça ?

— Son fils a été embauché pour un stage d’un mois en tant que commercial. Il a deux ans de moins que nous, il a vingt-quatre ans.

— Je sais compter Nolan… souris-je.

— On a craqué l’un sur l’autre, vraiment le coup de foudre, je te jure ! Le premier jour où je l’ai vu entrer dans la salle de pause, Cynthia m’a dit que je bavais tellement qu’on pouvait repeindre les murs.

— Tu me dégoûtes ! ris-je de bon cœur.

— Sauf que dans cette entreprise personne ne la boucle. On a commencé à se fréquenter souvent. Un soir, on s’est retrouvés seuls au bureau, au milieu d’une montagne de paperasse. La température est montée et… on l’a fait.

— Son père ne sait pas qu’il est gay ?

— Tu rigoles ! Attends d’entendre la suite… on était l’un sur l’autre, la porte s’ouvre. Si tu avais vu le visage de mon patron ! Il a frôlé la crise cardiaque.

— Mais non ! m’exclamé-je en cachant ma bouche avec mes mains, surprise.

— Et le lendemain, j’ai reçu une belle mise à pied.

— Oh. Mon pauvre…

Pendant une bonne demi-heure, nous continuons de discuter d’Elliott, du fils de son patron, de Maya, mais toujours pas de Matthieu.