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Et si leur rencontre pouvait apaiser leur âme ?
Après le drame qu’elle a causé, Sunny ne trouve qu’une solution : quitter Ocean City en se jurant de ne plus y remettre les pieds. Pourtant, des années plus tard, elle décide de revenir pour renouer avec sa sœur. Sunny ne s’attendait pas à faire la rencontre de Beau, un jeune homme solitaire à l’air maussade et méprisé par les habitants de la ville. Sous ses tatouages et ses allures de mauvais garçon, elle remarque la tristesse qui semble hanter le jeune homme.
Sunny est bien décidée à comprendre pourquoi toute la ville en veut à Beau, même si elle n’a qu’un été. Beau, quant à lui, compte bien ignorer cette fille pleine de vie. Il ne s’attachera plus à personne, il se l’est promis.
À PROPOS DE L'AUTRICE
Barbara Flores est une romantique passionnée, adepte des histoires où les regards en disent autant que les mots. Elle affectionne les romances slow burn, les personnages cabossés et les ambiances mêlant lumière et obscurité. Lorsqu’elle n’écrit pas, elle rêve — souvent — d’histoires qu’elle ne couchera peut-être jamais sur le papier. Amoureuse des fleurs, des flamants roses et des récits qui font battre le cœur un peu trop fort, elle tisse ses romans avec autant de sensibilité que d’intensité.
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Seitenzahl: 453
Veröffentlichungsjahr: 2025
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Couverture par Scarlett Ecoffet
Maquette intérieure par Scarlett Ecoffet et Emilie Diaz
Correction par Emilie Diaz
© 2025 Imaginary Edge Éditions
19 chemin des cigalons 83400 Hyères
© 2025 Barbara Flores
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés.
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ISBN : 9782385723156
Mon plus beau souvenir remonte à mes dix ans.
Nous déjeunions en famille au Delilah’s Diner, le meilleur restaurant de la ville qui offrait une vue spectaculaire sur l’Atlantique. Installée contre la vitre aux côtés de ma sœur, je me rappelle le soleil printanier qui chauffait mon corps.
Dès que le moindre rayon pointait le bout de son nez, je ne pensais qu’à bronzer, ayant hérité de la peau laiteuse de ma mère. Chaque été, je finissais rouge comme une écrevisse parce que j’omettais de me badigeonner de crème afin de gagner quelques couleurs.
Ce 7 avril, alors que nous fêtions mon anniversaire, je me souviens de notre père qui fredonnait une chanson de Supertramp émanant du jukebox, au fond du diner. Comme toujours lorsqu’il entendait son groupe préféré. Ça faisait rire Freya et Maman, mais moi j’étais ailleurs. Mes yeux étaient happés par l’océan au loin, où se reflétaient les rayons du soleil. Des millions de diamants se trouvaient à la surface de l’eau. C’était d’une beauté à couper le souffle.
Mon cœur s’était gonflé de bonheur et ma respiration s’était coupée, encore plus que durant un câlin de ma mère. Je me sentais apaisée, enfermée dans une bulle que rien ne pouvait éclater. J’avais eu le sentiment que ma place était là, entourée de ma famille et face à l’océan. Jamais cet instant ne s’effacerait de ma mémoire.
C’était sans doute le destin ou une simple coïncidence, cependant j’ai été prise de court lorsque j’ai déballé le cadeau de mes parents : un Polaroid. Comme s’ils avaient lu dans mes pensées et qu’ils l’avaient acheté dans la seconde afin que j’immortalise ce moment.
Le premier cliché a été celui de l’océan. Lorsque la photo en est sortie, j’ai attendu avec impatience qu’elle se développe.
La déception m’est tombée dessus telle une enclume. Ce n’était pas à la hauteur de ce que mes yeux voyaient. L’image était brouillonne, floue. On remarquait les traces sur la vitre et les gens qui se promenaient sur le Boardwalk séparant le diner de la plage. Mon regard réussissait à oublier ces détails pour se concentrer sur le bleu scintillant de l’eau, mais pas l’appareil photo.
Toutefois, le cliché qui a suivi était bien plus beau. Mon père m’avait emprunté mon cadeau pour nous photographier, Freya, Maman et moi. Je détonnais toujours à leurs côtés à cause de mes cheveux bruns. Les leurs me rappelaient la couleur du blé, encore plus claire que celui-ci.
Assises sur la même banquette, nous enlaçant les unes aux autres, on avait affiché nos plus larges sourires face à l’objectif. De l’index, mon père avait réussi à saisir notre gaieté et à la figer pour l’éternité.
C’est tout ce qui subsiste de cette époque : des clichés et mes souvenirs. J’ai perdu tout le reste.
Lorsque je passe le panneau m’accueillant à Ocean City, Goodbye Stranger de Supertramp joue depuis l’autoradio tandis que je bats la mesure sur mon volant. Mon groupe préféré m’a accompagné durant ces neuf longues heures de trajet depuis l’Ohio.
Mon ventre se serre et les larmes m’étreignent tandis que j’entre dans cette station balnéaire du Maryland. Cette ville que je connais par cœur représente mon ancienne vie, celle que j’ai tenté de fuir il y a sept ans. En vain. Les fantômes du passé me poursuivront partout, peu importe les kilomètres.
Après une profonde inspiration pour retenir mes larmes, je me concentre sur la brise marine qui se glisse avec délice sur ma peau et s’infiltre entre mon siège et mon dos trempé. Je ne pense qu’à me baigner sous cette chaleur accablante, mais je dois d’abord manger puis me reposer sur un lit confortable. Je ne me fais pas de bile à ce sujet. Il y a tout ce qu’il faut à Ocean City.
Je traverse le pont qui rejoint l’île de Fenwick où se trouve le Boardwalk qui compte pas moins de deux parcs d’attractions et de nombreuses plages. Cette partie de la ville est plus belle la nuit lorsqu’elle est illuminée. Plus animée, aussi.
Près de l’océan, il n’y a plus que des hôtels, des restaurants et des boutiques. Tout ce qu’il faut pour attirer les touristes.
Je me gare sur le parking à l’arrière du Delilah’s Diner sans grande difficulté malgré le monde qui s’y trouve. Mon estomac se tord davantage à l’idée de dévorer des pancakes et un milkshake à la fraise avec supplément crème fouettée. Freya et moi en étions dingues.
Ma famille et moi avons toujours été fidèles au Delilah’s Diner. Et cela avant même que la fille de la patronne ne devienne l’une de mes plus proches amies au lycée. C’est ici que l’on fait les meilleurs milkshakes.
En sortant de voiture, j’emplis mes poumons de l’air salé provenant de l’océan de l’autre côté des bâtiments environnants, mes lunettes de soleil sur le nez.
J’ai toujours aimé vivre à Ocean City, surtout en été. Les touristes et leur frénésie animent notre ville, et rien de mieux que faire du bateau sous le soleil pour bronzer et se baigner.
Je n’avais jamais envisagé de partir, mais parfois la vie ne nous laisse pas le choix.
Un sourire se dessine sur mes lèvres lorsque le diner me fait face. Je n’ai oublié ni sa devanture au lambris blanc et sa porte rouge, ni même l’enseigne qui brille de mille feux une fois la nuit tombée. À côté des autres restaurants, celui-ci fait un peu désuet, néanmoins c’est ce qui fait son charme.
Avant d’y entrer, je prends quelques secondes pour observer l’océan juste en face. Je retrouve les diamants sur l’eau qui m’éblouissaient enfant. Quelques nageurs sont si éloignés de la rive qu’ils semblent aussi minuscules que des fourmis, tandis que certains bronzent sur la plage ou se reposent sous leurs parasols. C’est tout un mélange de couleur le long du rivage.
Mes souvenirs refont vite surface. C’était facile de ne pas y penser à Columbus, je n’y avais aucun passé avec ma famille, mais ici c’est différent. Je me revois courir derrière ma sœur dans un maillot de bain identique au sien, avant que nous ne plongions dans l’eau en riant. On pouvait passer des après-midis entiers à se baigner, sous les regards vigilants de nos parents.
Freya était ma meilleure amie, et nos parents nous aimaient plus que tout. Tous les quatre, nous étions un tout insécable. Nos parents constituaient une galaxie, ma sœur et moi y avions notre place telles deux étoiles.
Ces moments de bonheur en famille n’arriveront plus, pourtant je ne pleure pas en y repensant même s’ils me font mal. Je souris, parce qu’ils sont beaux et apaisants. Des souvenirs éternels que je chérirai pour toujours, qui me réconfortent plus qu’ils ne m’attristent.
Je délaisse la contemplation de l’océan pour rentrer dans le diner, affamée. Je salive à l’idée des délicieux pancakes et du milkshake que je vais déguster.
Lorsque je passe la porte, qui tinte dès qu’on la pousse, l’odeur de friture m’accueille et m’ouvre encore plus l’appétit.
Rien n’a changé ici. Il y a toujours les mêmes banquettes en skaï rouge et les tables blanches en Formica, ainsi que les nombreuses plaques d’immatriculation sur le pan d’un mur avec les noms de tous les États d’Amérique.
Le diner est assez calme pour un samedi matin, pourtant je ne peux ignorer ce signe du destin : la table où nous nous installions avec ma famille est libre, comme si elle m’attendait depuis tout ce temps. J’y prends place sans hésiter, remontant mes lunettes de soleil dans mes cheveux courts.
Mes yeux se perdent aussitôt au-delà de la vitre, et j’en oublie le vieux rock d’Elvis Presley qui émane du jukebox au fond de la salle. Tout est pareil que dans mes souvenirs et ça me fait du bien. Je ne me sens pas comme une étrangère, de retour dans cette ville qui autrefois était ma maison. L’endroit le plus rassurant sur cette planète.
— Sunny !
Je sursaute en entendant ce cri empli de joie, lâché par Lacey. Elle court jusqu’à moi, portant une robe bleu ciel qui contraste avec ses tresses et sa peau brune. Elle est ravissante, comme il y a sept ans.
Mon cœur manque un battement tant je suis heureuse de la retrouver. J’ai connu Lacey au lycée, c’est elle qui m’a recueilli dans son groupe d’amis. Cette période de ma vie n’était pas la plus agréable, mais elle a été une amie incroyable. D’un soutien indéfectible et d’une bonne humeur à toute épreuve. Elle l’est toujours.
Nous sommes restés en contact, la distance n’ayant su nous séparer, pourtant la voir en chair et en os a quelque chose de différent. Je remarque combien elle est devenue adulte, désormais. Moi, j’ai gardé mes traits d’adolescente. Rien n’a changé chez moi, pas même ma coupe de cheveux.
— Je n’en pouvais plus de fixer cette porte en attendant que tu la passes ! s’exclame-t-elle en m’enlaçant, et je ferme les yeux pour savourer ce contact.
Lacey est celle qui m’a convaincue de revenir. Elle était surexcitée lorsque je lui ai annoncé que j’arriverais dans la matinée.
— Tu es encore plus jolie que dans mes souvenirs !
— Parle pour toi, rétorqué-je dans un rire lorsqu’elle me lâche. Regarde cette taille de guêpe alors que t’as eu un bébé !
Et telle une horrible amie, je n’ai même pas fait le déplacement quand elle a accouché. Lacey me l’a déconseillée, elle savait qu’il était trop tôt pour que je revienne. Mais je compte me rattraper auprès d’elle, cet été. Et de son fils.
— Jude a quatre ans, j’ai eu le temps de perdre mes kilos en trop. Alors, ça te fait quoi d’être ici ?
— Du bien, avoué-je alors qu’elle prend un moment pour s’asseoir face à moi. Ça m’a manqué.
— Tu veux toujours en repartir, fin août ?
— Je sais que t’adorerais me voir rester, mais j’ai des plans pour septembre.
— Oui, tu me l’as déjà dit, soupire-t-elle, l’air déçu. Peut-être que ces sept prochaines semaines sauront te convaincre que ta vie est ici.
Elle me lance un clin d’œil dans un sourire, alors je m’abstiens de lui avouer que rien ne pourra me faire changer d’avis. J’ai fait une promesse à April, ma meilleure amie vivant à Columbus, je compte bien la tenir.
— Le diner de ta mère marche toujours aussi bien qu’à l’époque ?
L’établissement porte le prénom de Delilah depuis qu’elle en est devenue la patronne, il y a une trentaine d’années. Je n’ai jamais cessé d’y venir, davantage au lycée en compagnie de Lacey et de notre bande d’amis.
— On n’a pas à se plaindre, répond-elle en haussant les épaules. Même si l’été, on aurait besoin de bras supplémentaires.
— Je peux vous aider, si tu veux.
Même si j’ai de l’argent de côté, il me faut un job. Je ne peux pas vivre sept semaines ici avec seulement des économies. Et puis, ça m’occupera. Ce n’est pas comme si j’avais des choses à faire dans le coin, à part chercher ma sœur.
— T’as de l’expérience en restauration ? me demande-t-elle et j’acquiesce.
Je ne compte plus le nombre de boulots que j’ai faits, dont la plupart dans ce domaine. Sans diplôme, dur de viser autre chose. Trouver sa voie n’est pas aussi facile qu’on le croit. Depuis la fin du lycée, je suis complètement perdue.
— Et tu gères ? Parce que je n’oublie pas la fameuse soirée des popcorn…
Je lâche un rire. Je me souviens assez bien de cette soirée pyjama où j’ai eu la fabuleuse idée de faire du popcorn au caramel. Pour mon plus grand malheur, je ne les ai pas enfermés dans la poêle avec un couvercle, alors ils ont commencé à sauter partout dans la cuisine. Tout nettoyer a été un calvaire, et on a fini par ne pas en manger.
— J’ai appris de mes erreurs, répliqué-je en haussant les épaules. Je ne suis pas un as de la cuisine, mais je me débrouille. Promis.
— Génial ! Tu n’as qu’à passer lundi matin pour qu’on voie ça. Si tu peux, bien entendu.
Je hoche la tête.
— Tu comptes vraiment renouer avec Freya ?
— Je vais essayer, réponds-je en grimaçant. Tu connais ma sœur, ce sera loin d’être facile de l’approcher.
Lacey pose sa main sur la mienne, un sourire compatissant aux lèvres. Elle a toujours été au courant de ma relation tendue avec Freya. Elle, et nos amis du lycée.
On pourrait croire que revenir à Ocean City, sept ans après ma fuite, me rendrait nerveuse. Surtout pour revoir ma sœur. Néanmoins, j’ai eu le temps de me préparer pour ce bref retour aux sources. Je suis gonflée à bloc, déterminée à changer la vision de Freya à mon propos.
La Sunny de vingt-cinq ans ne s’échappe plus, elle répare ce qu’elle a brisé. Et elle prouve qu’elle n’a plus rien de l’ado de dix-huit ans qu’elle a été.
Freya est l’unique personne qui me pousse à revenir à Ocean City et à affronter mon passé. Il m’aura fallu un petit coup de pouce de la part de Lacey pour me décider, mais je suis là maintenant, et je ne compte pas repartir sans avoir approché ma sœur. La connaissant, lui adresser un mot va s’avérer être un véritable parcours du combattant. Elle ne va pas être ravie de me revoir, surtout après toutes ces années.
En m’éloignant d’ici alors que j’étais tout juste majeure, je me suis fait la promesse de ne plus y remettre les pieds. Je crois qu’il me fallait surtout du temps pour grandir et accepter la situation, même si la culpabilité continue de me ronger lorsque je me perds dans mes pensées. Elle sera toujours là, enfouie au plus profond de moi et prête à me dévorer, et ce peu importe les paroles des uns et les câlins des autres.
On n’oublie jamais le mal que l’on cause, mais comme dirait April : « Pour essayer d’aller mieux, on doit regarder droit devant soi ». C’est ce que je me répète chaque fois que je suis sur le point de craquer. J’ai commis une faute irréparable, seulement je dois tout de même avancer. Il n’y a pas d’autre alternative, pas de retour en arrière possible. Et cela signifie recoller les morceaux avec Freya.
— Ça fait sept ans, Sunny, déclare Lacey dans un soupir. Tu n’y es pour rien dans ce qui est arrivé, ta sœur le sait. Elle a dû s’en rendre compte.
Lacey se trompe. Aux yeux de Freya, ce drame est ma faute. Ni plus ni moins. Je ne le nie pas, c’est bien pour ça que je n’ai pas hésité à partir d’ici, mais il est grand temps que notre relation s’améliore.
— On verra bien. Merci de m’avoir convaincue de revenir, en tout cas. Peu importe ce qui peut arriver avec ma sœur, ça me fait plaisir de te revoir. Je regrette de ne pas être venue plus tôt…
— T’es là maintenant, rétorque-t-elle dans un sourire tendre. Et je compte bien te présenter mon fils, un de ces quatre ! Il est adorable.
— Difficile d’en être autrement avec une maman aussi géniale que toi.
À vingt-cinq ans, je suis loin d’être prête à devenir mère. C’est à peine si j’ai quitté l’adolescence alors élever un enfant ? De toute façon, la question ne se pose pas. Ce n’est pas dans mes projets. Encore moins en étant célibataire. Lacey, elle, sort avec le père de son fils depuis le lycée. Pas étonnant qu’ils aient décidé de fonder une famille.
Je ne connais pas Owen, il fréquentait un autre lycée, mais Lacey en a toujours été folle amoureuse. Et ce depuis l’enfance, lorsqu’ils sont devenus amis. J’espère que cet été, je ferai enfin la rencontre de son amour de jeunesse.
— Qu’est-ce que je te sers, ma jolie Sunny ? demande-t-elle de sa voix joyeuse.
— Je vais prendre des pancakes et un milkshake à la fraise avec supplément crème fouettée, s’il te plaît.
— Pourquoi je me fatigue à te poser la question ? réplique-t-elle en roulant des yeux, amusée. Je t’amène ça tout de suite !
Elle s’éloigne pour préparer ma commande, sifflotant l’air de Jailhouse Rock. Lacey représente la joie à elle seule.
— J’espère que tes milkshakes sont aussi savoureux que ceux de ta mère, la taquiné-je lorsqu’elle revient vers moi, mettant le tout sur la table en Formica. Je tiens à mon estomac.
— Ne me cherche pas ou la prochaine fois je crache dans ton milkshake.
Je lâche un rire, sachant qu’elle n’en ferait jamais rien, tout en versant le sirop d’érable sur mes pancakes.
— Bon, je vais te laisser manger. Bon retour provisoire à Ocean City, ma belle !
Mais dans la bouche de Lacey, ces mots sonnent comme « bon retour à la maison ». Or ça fait bien longtemps qu’Ocean City n’est plus ma maison. Plus depuis que ma famille s’est effondrée tel un château de cartes, sans crier gare.
Le motel peu avant la sortie d’Ocean City n’est pas le lieu le plus accueillant. Le gérant est un octogénaire en pleine forme, mais grincheux qui m’a à peine adressé un regard lorsque je lui ai demandé une chambre. Il se passionnait pour le match de football diffusé à la télé sur le mur derrière moi. C’est Thomas Clinton, il a toujours été aigri, sans doute parce qu’il possède le motel le plus miteux et le moins cher de la ville. Ou parce qu’il n’a jamais trouvé l’amour.
Petite, il m’intimidait lorsque je le croisais, me rappelant un peu le professeur Emmett Brown. Ce personnage de Retour vers le futur m’a traumatisé, sans aucune raison. Thomas Clinton lui ressemble, il a cet air farfelu et ces cheveux en pétard tel un savant fou.
Cela dit, il n’y a pas que l’accueil qui m’a refroidi. L’odeur d’urine m’a pris la gorge dès que je suis descendue de voiture. C’est encore le cas lorsque je longe le parking pour me rendre à ma chambre en traînant ma valise. Rien d’étonnant que ce motel n’héberge que des routiers et sûrement des drogués tout comme des gens en cavale. Tous les habitants d’Ocean City évitent de mettre les pieds ici, mais je n’ai pas d’autre solution si je veux faire des économies. Je prendrai soin de fermer ma porte à double tour. Voire de caler quelques meubles devant, on n’est jamais trop prudents.
Je grimace lorsque je passe la porte de la chambre numéro trois. Tout est démodé, de la moquette brune qui sent la poussière au vieux papier peint aux larges fleurs roses. La couverture du lit n’en est pas moins fleurie et affreuse, mais je m’en accommoderai pour les prochaines semaines tant que les draps sont propres. Ma chambre ne me sera utile que pour dormir, rien de plus. La journée, je ne compte pas m’y attarder. Au moins, j’ai une kitchenette et une salle de bain pour moi toute seule.
Allongée sur le lit, la tête calée contre l’oreiller que j’ai inspecté au préalable et mes chaussures balancées à l’autre bout de la pièce, j’appelle April. Elle bosse à l’hôtel de son oncle cet été en tant que réceptionniste, et elle ne remplace pas sa collègue avant quatorze heures.
Ma meilleure amie décroche dès la première sonnerie.
— Mon rayon de soleil est en vie ! s’exclame-t-elle et je roule des yeux.
April m’a donné ce surnom peu après notre rencontre à la fac. Sunny ne lui suffisait pas, apparemment.
— Désolée, j’attendais d’être installée pour t’appeler.
— T’as vu ta sœur ?
— Je suis arrivée il y a même pas deux heures, rétorqué-je dans un soupir, le regard perdu sur les hélices du ventilateur en marche suspendu au plafond. J’ai besoin de repos après ce trajet interminable.
Selon Lacey, ma sœur habite toujours en ville, puisqu’elle l’a déjà croisé plusieurs fois. Freya est sans doute restée vivre dans notre maison d’enfance, il faudra que j’y passe après ma sieste. Sinon, je devrai ratisser tout Ocean City à sa recherche.
— Ne baisse pas les bras avec Freya, même si elle te repousse, déclare ma meilleure amie d’un ton sérieux. Je sais que votre relation n’est pas géniale, mais elle est ta seule famille.
— Tu fais aussi partie de ma famille, April.
Elle rit, ça soulève les coins de ma bouche.
— Je sais. Ne laisse pas tomber avec ta sœur, c’est tout.
— Je ferai de mon mieux, soupiré-je.
Freya et moi ne nous entendons plus depuis longtemps. Avant même que l’on se retrouve seules et que je décide de m’enfuir à Columbus. J’ignore pourquoi j’ai choisi cette ville en particulier. Je voulais simplement partir loin d’ici.
Depuis j’ai mûri, et lorsque Lacey m’a annoncé qu’il était temps que je renoue avec Freya parce que j’allais être tata, l’évidence m’a percuté de plein fouet. Je souhaite autant faire partie de la vie de cet enfant à naître que de celle de ma sœur. Il est grand temps que l’on parle, qu’elle comprenne que je ne suis plus la même qu’avant.
— Tu ne comptes pas rester, si ? me demande April, semblant inquiète. Non pas que ça me dérangerait que tu te réconcilies avec Freya, mais j’ai besoin de toi ici…
— Je sais, et je te promets de rentrer fin août. J’ai promis de t’aider, je ne t’abandonnerai pas.
Début septembre, April récupère l’affaire familiale, ses parents prenant leur retraite et partant faire leur tour du monde. Sauf que ma meilleure amie angoisse. Elle veut tellement leur prouver qu’elle est capable de s’occuper d’un commerce aussi bien que ses grands frères qu’elle craint de se planter. Surtout qu’il s’agit de leur boutique de vinyles qu’ils gèrent depuis plus de quarante ans et qui marche du tonnerre. April craint de faire faillite. Alors j’ai promis de l’aider parce que c’est ma meilleure amie, et que, lorsqu’elle n’a pas confiance en elle, j’en ai assez pour nous deux.
***
En début d’après-midi, lorsque je me réveille de ma sieste improvisée, je décide d’aller me promener un peu. Surtout dans mon ancien quartier, à West Ocean City. Ceux qui peuvent se le permettre ont leur résidence près d’une embouchure et un bateau, qui les conduit jusqu’à l’océan à quelques kilomètres de là. Nous, on était ravis d’avoir une maison avec un jardin, on n’en demandait pas plus.
Je m’y rends en voiture, le motel se trouvant trop loin pour que je fasse la route à pied sous ce soleil de plomb. Heureusement que la brise marine aide à le supporter, j’ai pu vêtir un jean boyfriend et une blouse noire, accompagnés de mes Vans et de mes lunettes de soleil. Hors de question d’avoir les jambes à l’air, ma peau ne pourrait l’accepter. J’ai appris la leçon après toutes ces années.
Je laisse ma voiture à quelques mètres de là où j’ai grandi, désirant faire le reste du trajet à pied. Cette rue n’a jamais été très animée, on entend nettement le bruit des moteurs de bateau et le chant des oiseaux.
Mes pieds me guident jusqu’à ma maison d’enfance, se situant face à une intersection à Keyser Point Rd. Elle est toujours la même avec les panneaux solaires sur le toit du premier étage, et la façade en bois a gardé le beige d’autrefois.
Derrière la fenêtre œil-de-bœuf au premier, je me souviens de la jolie salle de bains qu’on y avait, décorée dans le thème marin. Ma chambre était juste à côté.
Sur le perron où jouent deux fillettes, je revois la balancelle sur laquelle je me suis si souvent assise pour lire. Le jardin est tout aussi bien entretenu qu’à notre époque, et je souris en remarquant le père tondre la pelouse et la mère jardiner près du garage. Ça me rappelle les miens, autrefois. En tout cas, Freya n’habite pas ici.
Alors que je rejoins ma voiture, je fronce les sourcils en apercevant un jeune homme vêtu de noir me foncer dessus sur son skate. Élancé à pleine vitesse, il ne semble pas me voir, écouteurs vissés aux oreilles. Quant à moi, je suis paralysée par la peur qu’il me rentre dedans, espérant qu’il s’écarte de mon chemin. Grossière erreur.
Son bras cogne le mien avec force lorsqu’il dévie de sa trajectoire au dernier moment, et je me tords la cheville quand je me retourne pour le fusiller du regard. Avant de perdre l’équilibre à cause de mon pied fragilisé.
Une douleur vive me transperce le coccyx tandis que je tombe sur les fesses, mais ce n’est rien comparé à ce que je ressens en voyant l’écran fissuré de mon portable que j’avais en main. Le sang se met à bouillir dans mes veines.
La colère m’anime soudain et je me lève tel un ressort, la cheville en feu. J’espère que l’inconnu a préféré prendre la fuite parce qu’il vient de réveiller un cyclone à son plus haut niveau d’intensité.
Le jeune homme court vers moi, son skate sous l’un de ses bras musclé, tatoué de l’épaule jusqu’au bout des doigts. Il est une véritable œuvre d’art vivante avec tous ces dessins. Pourtant j’ai quand même envie de l’étrangler.
Il retire ses écouteurs avant de s’adresser à moi d’un air inquiet et d’une voix légèrement éraillée :
— Ça va ? Tu n’as rien ?
Ma respiration est loin d’être régulière et j’ignore si c’est à cause de la chute, de la souffrance ou de ma colère. Ma cheville me fait tellement mal, brûlante et ankylosée, que j’en oublie la douleur de mon coccyx.
— Tu m’as bousculée ! m’énervé-je en époussetant mon pantalon.
Il peut bien être beau comme un dieu avec sa barbe de trois jours, vêtu d’un débardeur et d’un short, et porter les mêmes Vans que moi, ce type m’a fait tomber à cause de sa planche à quatre roues. Et parce qu’il avait l’esprit ailleurs. Résultat : mon portable est abîmé. Tout comme ma cheville et mon coccyx. Il ne manquerait plus que ces derniers soient cassés, comme si j’avais les moyens de me payer un potentiel séjour à l’hôpital en complément des nuits au motel, des repas et de l’essence.
— Tu m’as vu, t’aurais dû t’écarter, réplique-t-il, piqué au vif.
— Tu roules comme un dingue, c’est à toi de faire attention ! T’as abîmé mon portable, en plus !
Je tente de me calmer en recoiffant mes cheveux, où je cale mes lunettes de soleil, mais rien à faire. Ma colère est telle que j’en ai les mains qui tremblent. Je viens juste d’arriver en ville qu’un taré me fonce dessus. Ça me donne envie de repartir à Columbus.
Pense à Freya.
J’étudie la fissure sur mon portable, m’appuyant à peine sur le pied qui me fait mal, et un soupir m’échappe. Comme si j’avais les moyens d’acheter un nouveau téléphone en ce moment.
— Je te paie la réparation, réplique-t-il dans une moue désolée.
Sur le coup, j’ai envie d’accepter. C’est sa faute, il aurait dû faire preuve de plus de prudence. Mais je décide de laisser couler. Si la peur qu’il me fonce dessus ne m’avait pas statufiée sur place, je me serais écartée de son chemin. Je dois assumer ma part de responsabilité.
Je prends une grande inspiration pour retrouver un semblant de calme. M’énerver ne va pas effacer la fissure sur l’écran. Ni faire taire la douleur à mon coccyx et à ma cheville.
— Non, c’est bon. Je n’aurais pas dû rester là.
— Laisse-moi payer la réparation, insiste-t-il, passant une main dans ses cheveux noirs décoiffés. C’est le moins que je puisse faire…
— Pas la peine, marmonné-je, voulant en finir au plus vite. Investis plutôt cet argent dans une paire de lunettes.
Un rire lui échappe, pourtant l’inconnu est loin d’être amusé par ma remarque. Il me dévisage, visiblement mécontent, mais je m’en moque. J’ai mal, autant physiquement que pour mon porte-monnaie. Lui, il n’a rien du tout.
— Ma vue est excellente, réplique-t-il, vexé.
— Permets-moi d’en douter.
On se toise un moment, pendant lequel je m’attarde sur ses yeux. Un mélange d’or et de cuivre. Je n’ai jamais vu couleur plus envoûtante, plus belle que celle-ci.
Il est le premier à détourner le regard, et j’en profite pour m’éloigner en claudiquant sans lui adresser un mot.
— Attends ! s’exclame-t-il et je me retourne pour le dévisager, perplexe. Est-ce que t’as besoin d’aller à l’hôpital ? Je t’emmène, si tu veux.
— Et comment ? Sur ton skate de malheur ? Ça va aller, je peux me débrouiller. Et si tu ne sais pas en faire, va t’entraîner au skatepark. C’est là pour ça.
— Je sais très bien en faire, rétorque-t-il d’un ton bourru, les sourcils froncés. C’est aux piétons de faire attention.
Sur ces mots, il fait demi-tour et remonte sur sa planche, enfonçant ses écouteurs dans ses oreilles. Je suis certaine qu’il se doute que je l’observe et qu’il tente de me prouver qu’il sait en faire mieux que personne, zigzaguant sur la chaussée d’un geste assuré. Si seulement il pouvait s’abîmer sur le sol et se faire autant mal que moi.
Ne sois pas si méchante, Sunny.
J’écoute ma voix de la raison qui ressemble étrangement à celle d’April et décide de rentrer au motel. Conduire va être un calvaire avec l’état de ma cheville, mais j’ai besoin d’une douche pour faire disparaître la tension qui m’habite.
Je soupire en pensant au réparateur que je vais devoir trouver pour mon portable, et aux dollars que je vais gaspiller. Finalement, je n’aurais pas dû refuser que cet inconnu paie la réparation. Ma gentillesse me perdra.
Je profite de m’être levé tôt en ce dimanche pour aller me dépenser avec Sola, ma chienne. J’aime courir, j’ai sans arrêt besoin de me vider la tête, de me brûler les pieds jusqu’à m’en faire cracher les poumons. Ça chasse toutes les pensées qui me rongent. Seulement pour quelques heures, mais c’est toujours ça de pris.
Je suis tellement habitué à ce que quatre-vingt-dix-neuf pour cent de la population d’Ocean City me déteste que ça ne me surprend pas d’être regardé de travers dans la rue. Qu’ils aillent tous au diable, je ne quitterai jamais cette ville. Je dois être bien plus fort que tout ça. Qu’eux.
En courant, Sola à mes côtés, je tente d’ignorer les œillades que l’on m’adresse et repense à la brune d’hier que j’ai bousculée. Il est vrai que j’ai tendance à faire du skate – et à courir – la tête ailleurs, bercé par la musique dans mes oreilles. Plus rien n’existe autour de moi dans ces moments-là. Mais cette fille aurait pu s’écarter. Déjà qu’on ne m’aime pas beaucoup, pas la peine de donner du grain à moudre parce que j’ai involontairement blessé quelqu’un.
Ce choc aura au moins eu le mérite que je reste un peu plus concentré durant mon footing ce matin. Il ne faudrait pas que ça arrive de nouveau, même si j’ai encore en travers de la gorge les remarques de l’inconnue.
Moi, je ne sais pas faire du skate ? Je n’ai plus arrêté depuis que mes parents m’ont offert ma première planche pour mes dix ans. Lorsque je venais passer les vacances chez mes grands-parents, dans cette ville, je me rendais constamment au skatepark. C’est là-bas que j’ai rencontré Owen et Lacey, mes seuls amis, et on a appris ensemble. Quinze ans plus tard, je suis toujours autant doué. Il n’y a rien à redire sur ma manière de rouler.
Et ma vue ? Elle n’a jamais été aussi bonne. J’étais ailleurs avant de percuter cette fille, mais ce n’est pas pour autant que je n’ai pas remarqué la façon qu’avaient ses cheveux courts de frôler ses épaules. Ni son teint de porcelaine qui ne doit pas supporter le moindre rayon de soleil, son nez en trompette qui semblait me narguer, ou encore ses yeux d’un bleu si clair qui se sont verrouillés aux miens dès qu’elle a enlevé ses lunettes.
Au moins, j’ai vite compris que je lui étais étranger. Dans son regard, je ne voyais que de l’ignorance et de l’agacement. Pas de haine ou de mépris. Pas même une once de tristesse ou de compassion.
Elle doit être l’une des rares dans cette ville à ne pas me connaître. Ce n’est pas plus mal, j’en ai assez que l’on me juge parce que mon goût pour la solitude me rend asocial. Ou parce qu’avoir des tatouages vous fait passer pour un méchant. Ce n’est pas parce que j’y suis habitué que ça ne me blesse pas. Mais je dois vivre avec, encore plus depuis que j’ai commis l’irréparable selon ces gens alors même que je n’ai rien fait. J’en ai marre qu’ils m’aient enlevé tout mon courage pour affronter le quotidien et ses épreuves.
Lorsque j’arrive au phare une heure plus tard, je passe en coup de vent chez mon grand-père qui occupe la maison d’à côté en pierre et au toit rouge.
Quand je suis parti pour mon footing, il n’était pas encore réveillé. Mais cette fois-ci, lorsque je suis sur le pas de la porte, je le découvre dans sa cuisine en train de se verser du café dans une tasse.
Je déteste qu’il se lève seul, sans que l’infirmier soit là. Une chute pourrait arriver sans surveillance. Mais mon grand-père est têtu comme une mule, il ne supporte pas qu’on l’aide plus que nécessaire. Il nous sermonne dès qu’on en fait trop, moi et ses soignants. C’était pareil quand grand-mère était en vie.
Même si j’en meurs d’envie, je l’observe faire sans intervenir, adossé contre le chambranle de la porte. Il sait se gérer, ça fait plus de vingt ans qu’il est cloué sur cette chaise.
— Je te plais tant que ça ?
Je roule des yeux et Sola aboie. Ma chienne est capable de demeurer silencieuse sans que je lui demande. Là, en l’occurrence, elle a saisi qu’il ne fallait pas émettre le moindre bruit pour que grand-père ne me voie pas.
— Je préfère les filles. Et bien plus jeunes que toi.
— Mais je suis encore très jeune ! s’offusque-t-il en mettant un sucre dans son café. Viens t’asseoir avec moi au lieu de rester planté là.
— J’adorerais, mais j’ai envie d’aller faire un peu de skate. Tu peux garder Sola ?
Elle jappe à nouveau en entendant son nom.
— Tu me poses encore la question ? C’est avec plaisir que je m’occupe d’elle, Beau, tu le sais.
Et c’est avec plaisir que je la lui laisse. Elle peut veiller sur lui de cette façon.
Quand j’ai adopté Sola il y a deux ans, elle n’était qu’un chiot. Je voulais l’offrir à mon grand-père pour qu’il ait un compagnon dans cette maison bien vide depuis mon emménagement au phare, mais une connexion étrange s’est établie entre Sola et moi et je n’ai pu m’en séparer. Néanmoins, je la laisse avec lui lorsque je fais du skate. Je ne souhaite pas fatiguer ma chienne plus que de raison.
— Au fait, tu avances dans les réparations du violon de Monsieur Fritz ? me demande-t-il, son café en main.
Il tient la lutherie près du centre commercial sur Ocean Gateway, ce qui fait de lui mon patron. Il l’a ouverte avec grand-mère après avoir quitté Baltimore pour venir s’installer ici, il y a environ vingt ans, après son accident. Il ne voulait plus continuer son métier d’avocat dans ces conditions, alors il s’est mis à travailler avec sa femme. C’était elle, la luthière de la famille. Grand-père et moi n’avons fait que suivre le mouvement. Et notre passion.
J’aime ce métier plus que tout, fignoler le bois et voir se former l’esquisse d’un instrument à partir d’une simple planche. Assembler chaque pièce, de la plus minuscule à la plus grande, trouver sa mélodie parfaite, le vernir, et découvrir le sourire du client qui l’achète. Je n’en changerais pour rien au monde.
— Oui, il sera prêt lundi dans l’après-midi, je réponds, les bras croisés. J’ai fini l’éclisse1 qu’il fallait changer. Je dois juste la coller aux autres et l’amincir.
— Très bien, je le préviendrai dans ce cas.
Mon grand-père ne doute jamais de moi lorsque je lui déclare qu’un instrument sera prêt à tel moment puisque j’en ai la certitude. Il ne cherche même pas à vérifier que mon travail soit proprement accompli. Il a une confiance absolue en moi, et ce depuis toujours. Et puis, j’exerce ce métier depuis quatre ans, j’ai les connaissances qu’il faut, tout comme l’expérience.
— Tu m’as l’air triste, mon garçon…
— Ça fait des mois que je le suis, avoué-je en me grattant la nuque, séparé de lui par sa table ronde en chêne. Mais ça ira. Il y a juste des jours sans.
Aujourd’hui est plutôt un jour avec. Mon cerveau ne veut pas oublier mon accrochage avec la fille d’hier. J’en ai les cheveux qui se dressent rien qu’en repensant à mes nerfs qu’elle a mis à rude épreuve. Mais d’une étrange façon, ça a calmé le cauchemar sans fin que je me repasse en boucle chaque jour.
— Je garde espoir, les jours « sans » finiront par disparaître et laisser entrer le soleil dans ta vie, rétorque mon grand-père dans un soupir. Allez, va faire du skate. Je m’occupe de Sola.
Je ne me le fais pas dire deux fois et le salue avant de rejoindre le phare à côté. Octogonal et haut de quinze mètres, il surplombe l’Atlantique au-delà de l’île de Fenwick ainsi que presque tout Ocean City. Une vue à couper le souffle et dont je ne saurais me lasser. Ce n’est pas pour rien que j’ai tant tenu à le rénover lorsque je suis venu vivre ici.
Après avoir retiré mes baskets à l’entrée que je place sous le banc, je monte au deuxième où se trouve ma chambre dont les murs sont aussi bleus que l’océan, et récupère une de mes planches. J’en ai quatre, disposés sur un pan de mur telles des étagères. Je n’y pose rien, bien entendu. Je ne veux pas les abîmer.
Je garde mon short de sport et mon débardeur, enfile une paire de Vans au rez-de-chaussée et file.
Avant de rejoindre la route, je branche mes écouteurs, les glisse à mes oreilles et lance ma playlist. Rien de mieux que Boys don’t cry pour me redonner un peu d’assurance. Assez pour que je puisse affronter les regards de certains habitants que je croise, empoisonnant chaque centimètre de mon âme qui se brise au fil des jours.
Moi non plus, je ne voulais pas qu’il meure.
Je me présente au Delilah’s Diner à huit heures tapantes. Lacey ne m’a pas fixé d’horaires, alors j’ai pensé que m’y rendre le plus tôt possible serait le mieux. Pas du tout. C’est la cohue, et ils ne sont que deux en salle. Lacey ainsi qu’un jeune homme aux cheveux auburn et à l’allure de mannequin que j’avais déjà repéré à mon arrivée, samedi.
Mon amie m’aperçoit et vient à ma rencontre entre deux services, m’adressant son sempiternel sourire avant de lire mon CV d’une traite.
— Je te prends à l’essai, réplique-t-elle en me faisant signe de la suivre. À la fin de la matinée, on verra si ça a été concluant. Il faudra que j’en parle à ma mère, puisque c’est elle la boss, mais elle me fait confiance avec les embauches. Je suis certaine que tu vas assurer, Sunny. Sache que j’en attends beaucoup de toi, je n’oublie pas la catastrophe que tu étais en cuisine…
— Comme t’as l’air d’avoir placé la barre haute en ce qui me concerne, je vais tout faire pour ne pas te décevoir, rétorqué-je, amusée par sa remarque.
— Tant que tu ne mets pas le feu au diner, ça ira. Le reste, on pourra l’améliorer si besoin.
En riant, je suis Lacey jusqu’à la porte attenante aux toilettes des clients, qui nous mène à une salle de pause et à un vestiaire, pas plus grand que ma chambre au motel. Derrière une autre porte se cache le bureau de Delilah qui ne travaille que l’après-midi.
Lacey ne perd pas son temps en bavardages et me fourre un tablier dans les mains.
— Si t’es embauchée, t’auras le droit à la même robe que moi, déclare-t-elle en tournant sur elle-même. Et je ne doute pas qu’elle t’ira mieux. En attendant, va faire tes preuves ! Et ne brûle pas le restaurant de ma mère, surtout !
Voilà comment je me retrouve à servir table sur table avec Tim, le collègue de Lacey. Je ne me perds pas dans les commandes, je ne rate aucune boisson et je sais également garder le sourire face aux clients imbuvables. Le self-control, ça me connaît.
Enfin, la plupart du temps.
Je me suis calmée depuis l’incident de samedi. L’après-midi même, j’ai trouvé quelqu’un pour réparer l’écran de mon portable, que j’ai pu récupérer en fin de journée. Mon bébé est comme neuf, j’en ai oublié les dollars dépensés.
Ma douleur au coccyx s’est atténuée durant le week-end, à mon plus grand soulagement. Mon hématome en bas des reins est devenu jaunâtre. Je peux désormais m’asseoir et m’allonger sur le dos. Ma cheville, elle, n’a pas gonflé. Bientôt, cette chute ne sera plus qu’un lointain souvenir.
Il est neuf heures trente lorsque l’accalmie règne enfin au diner. Tandis que Lacey part en pause, je m’occupe de nettoyer des tables en compagnie de Tim en sifflotant sur la musique qui émane du jukebox.
— T’as assuré ton service, Sunny ! Lacey va t’engager, c’est sûr !
Je souris face à son enthousiasme, croisant les doigts pour qu’il ait raison. Travailler dans la restauration ne me dérange pas, j’y dépense mon énergie. Et puis, je ne dis pas non pour bosser en compagnie d’une vieille amie.
— Alors, d’où tu viens ? m’interroge-t-il en nettoyant la table derrière la mienne.
— De Columbus. Enfin j’ai habité ici, je connais Lacey depuis le lycée, mais j’ai voulu voir d’autres horizons.
En quelque sorte. Je ne souhaite pas lui déballer toute ma vie alors que je le connais à peine.
Par chance, Tim n’en demande pas plus et se contente de me poser des questions sans grande importance que je lui retourne. C’est comme ça que j’apprends que nous avons le même âge et qu’il habite avec sa copine dont il semble fou amoureux. Ses yeux brillent lorsqu’il évoque Layla.
Une fois notre nettoyage terminé, en musique et dans la bonne humeur, on se replace derrière le comptoir. Je ne lâche pas la porte d’entrée du regard, prête à me jeter sur les clients qui en franchiront le pas telle une lionne affamée. Après tout, je dois faire mes preuves auprès de Lacey.
Mes pieds arrêtent de trépigner lorsque je reconnais le type qui ouvre la porte. Celui qui m’a renversé en skate, avant-hier. Toutefois, il n’est pas seul. Un homme en fauteuil roulant passe le seuil, suivi par l’inconnu. Ils n’ont pas besoin de rire entre eux pour que je devine qu’ils sont proches. Le garçon de samedi observe le vieillard avec admiration en marchant près de lui, les mains dans les poches de son jean noir troué. Ils s’installent à l’une des tables avec vue sur l’océan.
Alors que je m’apprête à faire le tour du comptoir pour aller prendre leur commande, Tim m’arrête en posant sa main sur mon bras.
— N’y va pas, lance-t-il d’un air bougon. Je vais appeler Lacey, il n’y a qu’elle pour s’occuper d’eux. Enfin, surtout de Beau, son grand-père n’est pas méchant.
Donc l’inconnu se nomme Beau. C’est plutôt mignon.
— Pourquoi personne d’autre ne s’en occupe à part elle ? l’interrogé-je, poussée par la curiosité.
— Ils se connaissent depuis des années. Et parce que personne d’autre ne veut s’approcher de Beau Ascott. Il n’aime pas grand monde de toute façon. Crois-moi, ce type est un aimant à problèmes.
Mes yeux ne décrochent pas de ce fameux Beau. Il serait donc un loup solitaire, en plus d’être charmant. Un peu trop. Sa peau est bronzée, et ses cheveux noirs sont toujours décoiffés. En y ajoutant sa barbe qui a légèrement poussé depuis samedi, ça lui donne un air sauvage et sexy qui n’est pas pour me déplaire.
Il faut que j’arrête de trouver tous les hommes charmants.
Quoi qu’il en soit, je me demande pourquoi les autres ne veulent pas s’en approcher, même s’il aime peu les gens à ce que raconte Tim. Ce n’est pas une raison. Moi, il ne me semble pas méchant. Il s’est inquiété lorsque je suis tombé.
— Je vais les servir, annoncé-je en haussant les épaules.
— Je viens de te le dire : ce type est un aimant à problèmes. N’y va pas.
— C’est un client comme un autre donc je vais prendre sa commande et celle de son grand-père. On ne va pas déranger Lacey durant sa pause pour ça.
Et je ne compte pas discriminer les clients.
— Pas besoin de te déplacer, ils prennent toujours la même chose, lâche Tim dans un soupir. Un café noir avec un sucre, un milkshake aux fruits rouges et des pancakes.
Alors qu’il s’affaire à préparer les pancakes, je m’occupe des boissons. Tim est si énervé que j’ai peur qu’il puisse cracher dedans ou empoisonner celle du tatoué.
Plateau en main, je m’approche du grand-père et de Beau, le regard de ce dernier perdu de l’autre côté de la vitre.
— Voici pour vous ! annoncé-je, trop enthousiaste, en déposant le tout.
— Merci, Mademoiselle, réplique le grand-père dans un sourire que je lui rends, assis en bout de table à cause de sa chaise.
Beau lève enfin les yeux vers moi, quelques mèches lui tombant sur le front. Il semble détailler mon visage, ça me met mal à l’aise. Heureusement, je sais rester impassible. Il ne manquerait plus qu’il voie combien son regard me trouble. En tout cas, ses pupilles ambrées me captivent autant que la première fois. On dirait du miel.
— Merci, rétorque-t-il d’un ton las. Ton portable a été réparé ?
— Oui, contrairement à mon coccyx et à ma cheville, grogné-je.
Je suis mauvaise. Je n’ai plus si mal ; or j’ai besoin que Beau sache que j’ai souffert.
— Vous vous connaissez ? intervient le grand-père alors que je dévisage son petit-fils.
— Seulement de vue. Votre petit-fils m’a…
Je m’interromps en observant la façon qu’a ce dernier de me toiser, la mâchoire contractée. Comme s’il me suppliait de me taire. Il serre presque le poing sur la table.
— Je suis tombé en pleine rue et il m’a aidé.
Beau me scrute toujours, les sourcils froncés cette fois. Il paraît surpris que je mente.
— C’est un gentil garçon, déclare le grand-père dans un sourire fier.
Je me déteste de tromper cet homme qui semble vénérer Beau, mieux vaut ça que lui avouer qu’il m’a foncé dessus en skate. Et puis, son petit-fils ne me laisse pas vraiment le choix avec son air suppliant. Non pas qu’il me commande d’une quelconque façon, mais ça paraît important pour lui que son aïeul ne connaisse pas la vérité. Et je me détesterais si je créais le moindre conflit entre eux.
Beau finit par regarder de nouveau au-delà de la vitre, se désintéressant de nous, et je lâche un cri de surprise lorsque je vois un énorme chien poilu aussi blanc que la neige appuyer ses deux pattes avant dessus. Il a même l’air de sourire. Il est magnifique.
— Ma chienne te fait peur ? interroge Beau en me jetant une œillade, amusé.
— C’est ta chienne ?
Beau acquiesce avec sérieux, comme si je ne venais pas de passer pour une idiote.
— Elle est énorme !
Cette fois-ci, il ne peut contenir le rire qui lui échappe et qu’il tente d’étouffer contre son poing. Son grand-père, lui, boit son café sans nous porter la moindre attention.
— Je parlais de ta chienne, rétorqué-je en piquant un fard, le plateau vide contre moi.
Il essaye de cacher son sourire en coin en trempant ses lèvres dans son milkshake, mais je le vois tout de même et il est ravageur. Beau devrait sourire plus souvent.
— Comment s’appelle-t-elle ?
— Sola.
Drôle de nom, pourtant je m’abstiens de le lui avouer.
Beau est redevenu distant, le visage fermé, me faisant comprendre que la discussion vient de s’achever. Je lui demanderai la race de Sola une autre fois. Si l’occasion se présente.
— Il vous faut autre chose ? les interrogé-je en reprenant mon ton professionnel.
— Ça ira. Merci…
— Sunny, je réponds alors que Beau fronce les sourcils en me regardant. Je m’appelle Sunny.
— Sunny ? répète le grand-père en me fixant d’un drôle d’air. Serais-tu la fille d’Eva Larsen, par hasard ?
Mon cœur s’arrête en entendant son nom. C’est comme si l’on me l’arrachait à mains nues tandis que les images de cette soirée envahissent mon esprit. Je suffoque, mais je serre le plateau contre ma poitrine en inspirant le plus lentement possible pour ne pas craquer. Pas devant des clients.
— Je…
— Laisse-la tranquille, m’interrompt Beau dans un grognement, les yeux rivés sur son grand-père. Sunny a d’autres choses à faire.
— Tu as raison, pardon. Sa fille cadette s’appelait Sunny c’est pour ça, ajoute-t-il, comme si ma poitrine ne me faisait pas suffisamment mal. Merci de nous avoir servi, jeune fille.
Je les salue d’un bref signe de tête et m’éloigne, mon cœur battant comme un fou. Cet homme a évoqué ma mère, ce que je tente en vain d’oublier. Enfin, pas elle. Plutôt la raison de mon départ précipité d’Ocean City, il y a sept ans. Et ça me fait toujours aussi mal.
En rentrant de mon footing en compagnie de Sola, je retire mes baskets que je glisse sous le banc avant de foncer à la salle de bain. Ma chienne me suit jusqu’au troisième étage, s’allongeant par terre tandis que je prends ma douche. Elle ne me quitte jamais.
Sola est la seule compagnie que je supporte vraiment. Au moins, elle ne me demande pas comment je vais. Ce genre de questions me sort par les yeux, même venant de ma famille. Ils doivent se faire à l’idée que je n’irai plus jamais bien. Pas après ça.
Lorsque j’en ai assez de faire semblant de tenir bon et que je craque, Sola se contente de frotter son museau contre moi pour que je retrouve le sourire. Et ça marche à tous les coups. Adopter cette chienne a été la meilleure décision de ma vie.
Tous les soirs, lorsque l’on rentre du travail, je dépose mon grand-père chez lui, puis je me change pour aller courir. C’est notre routine avec Sola. Je me vide la tête et c’est tout ce qu’il me faut. Rien d’autre ne parasite mes pensées pendant mes séances de sport. Les regards de certains suffisent à me mettre mal à l’aise tant ils sont emplis de jugements, mais j’essaye de ne pas y prêter attention, surtout qu’ils sont peu nombreux en cette période à croiser mon chemin. Je vois plus de touristes que d’habitants d’Ocean City. Jamais je ne quitterai la ville où je me suis le plus épanoui, avant tout ça.
On sonne à la porte et je finis ma douche en vitesse sous les aboiements de Sola, prête à jouer avec notre visiteur imprévu. Ce doit être mon grand-père ou Lacey, ce sont les seuls à passer, cependant je n’aime faire attendre ni l’un ni l’autre.
Je descends les escaliers du phare trois par trois en espérant ne pas glisser à cause de mes pieds humides, tenant fermement la serviette autour de ma taille.
Lorsque j’ouvre la porte d’entrée, un sourire s’étire sur mon visage quand je découvre Jude dans les bras de sa mère. Il a beau avoir quatre ans, il adore être porté. Ce dont je suis loin de me plaindre. Pour le moment.
Je n’apprécie pas spécialement les enfants, ça braille trop et c’est insupportable. Or, Jude, je l’aime plus que tout. Ça me plaît de m’amuser avec lui, le chatouiller, l’observer rire lorsque Sola le lèche. Il resplendit la joie de vivre et l’innocence. Tout ce qu’il me manque.
— Désolé de te déranger, mais cette petite canaille veut te voir, soupire Lacey en entrant dans le salon.
Sola lui saute dessus sans ménagement, ce qui divertit la brune qui passe une main dans le poil blanc soyeux de ma chienne tout en enlevant ses chaussures. Elles s’adorent.
Si Lacey devait être une race de chien, elle serait un Samoyède, comme Sola. Sociable et enjouée. Elles ont le même sempiternel sourire, comme si rien ne pouvait les affecter. Pourtant, je sais combien Lacey souffre. Sa tristesse est simplement mieux cachée que la mienne.
Je prends Jude — le seul à avoir le droit de garder ses chaussures chez moi — et le cale contre ma hanche, veillant à ce que ma serviette ne tombe pas. Ce serait l’horreur.
— Il a demandé son parrain dès que je l’ai récupéré chez la nounou, et il n’a arrêté de pleurer que lorsque j’ai abdiqué.
— Il sait y faire ce petit diable, répliqué-je en lui pinçant la joue, ce qui le fait rire.
— Je veux Sola, rétorque-t-il en se penchant vers cette dernière, à mes pieds.
— Il voulait plutôt voir ma chienne, tout compte fait, dis-je, amusé, assoyant Jude sur mon canapé. Je vais m’habiller, je reviens.
Je connais Lacey depuis nos dix ans, ce n’est pas pour autant que j’aime être torse nu face à elle. Ou devant qui que ce soit d’autre. Je tiens à mon intimité.
Lorsque je les rejoins, je retrouve mon sourire en découvrant Jude installé par terre contre Sola qu’il caresse en riant. Lacey observe son fils d’un air attendri, pensant sans doute à la même chose que moi. Il ressemble de plus en plus à Owen avec ses cheveux blonds et ses yeux bleus perçants.