Buridan, le héros de la tour Nesle - Michel Zévaco - E-Book

Buridan, le héros de la tour Nesle E-Book

Michel Zévaco

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Beschreibung

Si le roi Louis X se rend a Montfaucon pour assister a une pendaison, Philippe et Gautier d'Aulnay y accourent avec leur ami Jean Buridan pour accuser publiquement de meurtre et de vol le premier ministre Enguerrand de Marigny et le provoquer en duel. Dans le tumulte qui s'ensuit, le futur pendu s'évade, les chevaux de la reine Marguerite de Bourgogne s'emballent et Buridan les arrete. Sa bravoure attire sur lui l'attention de la reine qui ordonne a sa suivante Mabel de le faire venir a la tour de Nesle. Oh! l'invitation est anonyme et le bruit court en ville qu'aucun de ceux qui franchissent le seuil de la tour n'en est jamais ressorti. Ce n'est d'ailleurs pas cela qui empeche Buridan d'arriver a l'heure au rendez-vous, heureusement pour les freres d'Aulnay, invités eux aussi. Buridan a le duel mais aussi l'amour en tete : il s'apprete a demander Myrtille en mariage. Or, le meme soir, la jeune fille est arretée comme sorciere. Qui s'acharne contre elle, et pourquoi?

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Buridan, le héros de la tour Nesle

Michel Zévaco

Booklassic 2015 ISBN 978-963-525-899-4

Chapitre1 LA COURTILLE-AUX-ROSES

Près du Temple, presque dans l’ombre sinistre de cette noire et silencieuse bastille aux abords de laquelle nul n’osait s’aventurer, c’était un enclos fleuri, d’une exquise et imprévue gaieté, plein de chants d’oiseaux, quelque chose comme une jolie primevère tapie au pied d’un monstrueux champignon.

On l’appelait la Courtille-aux-Roses, nom charmant de ce poétique jardin où, venue la belle saison, les roses de toutes nuances éclosaient, en effet, en buissons magiques.

Dans l’enclos, c’était une mignonne maison, un bijou, avec un toit aigu à clochetons, sa tourelle, ses fenêtres ogivales à vitraux de couleur, un logis qui respirait le bonheur.

Et là, par cette claire matinée caressée de brises folles, là, en une salle ornée de belles tapisseries et de meubles richement sculptés, c’était un groupe adorable de jeunesse et de beauté… deux amoureux ! Elle, délicate, fine, gentille à ravir ; lui, mince, fier, et très élégant dans son costume un peu râpé.

Dans le fond de la pièce, une femme déjà vieille, au teint blafard, au sourire visqueux, les couvait de son regard louche.

« Adieu, Myrtille… à demain, murmura le jeune homme.

– Demain ! répondit la jeune fille. Demain, hélas ! Puis-je être assurée que je te reverrai demain ou jamais, quand tu cours à un si terrible danger ! Oh ! si tu m’aimes, Buridan, renonce à cette folie ! »

Les bras autour du cou de l’aimé, ses cheveux blonds dénoués en flots d’or, ses yeux d’azur pleins de larmes, elle suppliait :

« Songe que ce soir mon père sera ici ! Songe que ce soir je vais lui avouer notre amour !

– Ton père, Myrtille ! fit le jeune homme en tressaillant.

– Oui, Jean, oui, mon cher fiancé, ce soir, mon père saura tout !

– Ton père !… Mais ce père que je ne connais pas, qui ne me connaît pas, voudra-t-il de moi ? Qui sait ?… Et qu’est-ce, ton père ? Ô Myrtille, depuis six mois que tu m’apparus en cet enclos retiré, depuis le soir où tu laissas tomber sur moi ton doux regard, que de fois n’ai-je pas essayé d’entrevoir cet homme qui est ton père ! En vain ! Toujours en vain ! »

La vieille au regard louche s’avança :

« Maître Claude Lescot, dit-elle, est toujours par monts et par vaux dans le lointain pays des Flandres, pour son commerce de tapisserie. Mais ce soir, sûrement, il sera ici, comme il me l’a fait savoir…

– Et je lui dirai tout ! reprit Myrtille. Si tu savais comme il m’aime, comme il me comble de sa tendresse ! Quand je lui dirai que je te veux pour époux, que je meurs si je ne suis pas à toi, il sera bien heureux, va, de mettre ma main dans la tienne !

– À demain donc ! fit gaiement le jeune homme. Et puisse le digne Claude Lescot accueillir Buridan qui, alors, se croira admis dans le paradis des anges !

– Cher bien-aimé !… Mais est-ce bien dans un jour comme celui-là, à la veille de notre bonheur, que tu veux… oh ! jure-moi de n’y pas aller… oh ! il secoue la tête… Gillonne, ma bonne Gillonne, aide-moi à le convaincre ! »

La vieille s’approcha et posa sa main sèche sur le bras du jeune homme.

« Ainsi, dit-elle, vous êtes résolu à parler à Mgr Enguerrand de Marigny ?

– Ce matin même. Et puisque tu as surpris ce secret, vieille, puisque la langue t’a démangé et qu’à toute force tu en as parlé à ta jeune maîtresse, répare ta faute en lui disant la vérité : que je ne cours aucun danger.

– Aucun danger ! gronda Gillonne. Insensé ! Il faut être possédé du diable pour s’attaquer à Mgr Enguerrand de Marigny ! Écoutez, Jean Buridan, écoutez : ne savez-vous pas que le premier ministre est plus puissant que le roi lui-même ? Malheur à qui se heurte à pareil rocher ! Celui-là est mis en pièces. Car cet homme sait tout, voit tout, peut tout ! L’un après l’autre, ses ennemis tombent par le poignard ou le poison. Et il a encore la hache et la corde. Son œil d’aigle lira dans votre conscience le projet que n’aurez bagayé qu’à votre pensée dans le silence des nuits profondes. Sa rude main vous saisira au fond de la retraite la plus sûre, et, tout pantelant, vous jettera au bourreau. »

Gillonne fit un signe de croix.

« Tu entends ? » balbutia Myrtille.

Un nuage assombrit le front du jeune homme. Mais, secouant la tête :

« Enguerrand de Marigny fût-il plus puissant encore, fût-il escorté de cent diables des plus cornus et des plus fourchus, rien ne peut m’empêcher d’aller au rendez-vous que m’ont assigné mes deux braves amis, Philippe et Gautier d’Aulnay. Et même, si je n’avais pas promis assistance à ces deux loyaux gentilshommes, je hais Marigny comme il me hait. Il faut enfin que face à face…

– Écoutez ! » s’écria Gillonne.

Un bruit de cloches traversait l’espace.

Myrtille enlaça le cou de l’aimé.

« Jean ! fit-elle d’une voix mourante, par pitié, n’y va pas ! »

D’autres cloches se mettaient à sonner… puis d’autres, partout, dans Paris, et les airs se remplirent d’un vaste bourdonnement.

« Voici le roi qui sort de son Louvre ! cria Buridan. C’est l’heure ! Adieu, Myrtille !

– Buridan ! Mon fiancé bien-aimé !

– À demain, Myrtille ! Demain, l’amour ! Aujourd’hui, la vengeance ! Demain, la Courtille-aux-Roses ! Aujourd’hui, Montfaucon ! »

En s’arrachant à l’étreinte désespérée, il jeta un dernier baiser du bout des doigts à Myrtille et s’élança au-dehors.

Éperdue, sanglotante, Myrtille tomba à genoux devant une naïve image de la Vierge…

À ce moment, Gillonne, d’un pas furtif, sortit du logis dans l’enclos et de l’enclos sur la route.

Un homme était là, qui, d’un recoin de haie où il se dissimulait, s’avançait vivement :

« Est-ce fait, Gillonne ?

– Oui, Simon Malingre. Et voici la chose. »

La vieille sortit d’une poche un petit coffret, que l’homme ouvrit avec crainte.

Et c’était étrange ce que contenait ce coffret ! C’était une figure de cire ornée d’un diadème et vêtue d’un manteau royal ! Une épingle était plantée dans le sein, à l’endroit du cœur ! Alors, Gillonne, les yeux aux aguets, la voix sourde, murmura :

« Tu diras à ton maître, le noble Charles comte de Valois : cette figure est le premier maléfice établi par la sorcière Myrtille à l’effet de tuer le roi. Myrtille en a préparé un autre qu’on trouvera dans sa chambre. Va, Simon Malingre, et répète bien ces paroles au comte de Valois ! »

Simon Malingre, alors, cacha le coffret sous son manteau, puis s’élança, rasant les haies.

Gillonne, un livide sourire sur ses lèvres minces, rentra dans la Courtille-aux-Roses et gagna la salle où Myrtille priait la Vierge pour son fiancé…

Chapitre2 LA MARCHE ROYALE

Ces cloches, ces fanfares, ces bruits qui montaient de Paris en puissantes rafales, c’étaient les rumeurs de l’immense joie populaire saluant le nouveau roi de France.

Pour la première fois, Louis – dixième du nom – se montrait aux Parisiens.

Le cortège triomphal venait de sortir du Louvre, dans l’étincellement des armures, dans le piaffement des chevaux couverts de splendides caparaçons, dans la clameur énorme des applaudissements du peuple.

À l’encoignure de la rue Saint-Denis, une foule plus épaisse était massée, acclamant au passage les grands dignitaires de la couronne qui escortaient le monarque.

Là, trois hommes, pourtant, demeuraient silencieux, trois jeunes hommes serrés l’un contre l’autre, guettant d’un regard ardent ces mêmes dignitaires que le peuple saluait de ses vivats.

« Le voici ! fit sourdement l’un d’eux en désignant un cavalier placé à gauche du roi. Gautier, regarde ! Philippe ! Philippe d’Aulnay, regarde ! Voici l’homme qui a tué ta mère ! Voici Enguerrand de Marigny !…

– Oui ! répondit plus sourdement encore Philippe d’Aulnay. Oui ! c’est lui !… Mais puissé-je être foudroyé si je commets un sacrilège. Buridan, oh ! Buridan, ce n’est pas à Marigny que vont mes regards insensés !…

– Philippe ! tu pâlis ! Tu trembles !

– Je tremble, Buridan, et mon cœur défaille… car… la voici !… elle !… »

Les acclamations retentissaient plus ardentes, plus enivrées, plus idolâtres.

En effet, dans un carrosse, ou plutôt dans un char découvert traîné par quatre chevaux blancs caparaçonnés de blanc, souriantes, enfiévrées de plaisir, envoyant des baisers, vêtues de somptueux costumes de soie et de velours, apparaissaient la reine et ses deux sœurs : Jeanne, femme du comte de Poitiers ; Blanche, femme du comte de La Marche.

Un délire, alors, soulevait la foule.

Car elles étaient puissamment belles, oh ! belles d’une capiteuse et violente beauté, capables de figurer le groupe des trois déesses du mont Ida, avec en plus on ne savait quoi d’orgueilleux et de fatal dans la volupté de leurs sourires… elle surtout !

Elle ! avec sa taille sculpturale, ses lourds cheveux du même blond lumineux que ceux d’Aphrodite sortant des ondes, ses yeux voilés de longs cils entre lesquels passait parfois un fulgurant jet de flamme, son sein qui se soulevait en tumulte, comme si, dans cette inoubliable minute, son amour eût rêvé d’enlacer ce peuple tout entier !

Elle ! dont on ne prononçait le nom qu’avec une admiration passionnée !

Elle !… La reine !

Marguerite de Bourgogne !…

*

* *

C’était elle… c’était Marguerite que, d’un regard éperdu de passion, contemplait Philippe d’Aulnay, tandis que son frère Gautier et Buridan attachaient leurs yeux sur le premier ministre Enguerrand de Marigny.

Et là, à cette encoignure de la rue Saint-Denis, il y eut dans le cortège une seconde d’arrêt.

La reine, à ce moment, se penchait comme pour mieux saluer le peuple. Et dans ce mouvement, ses yeux, à elle, tombèrent sur le jeune homme placé à côté de Philippe d’Aulnay, sur le fiancé de Myrtille, sur Buridan !…

Marguerite eut comme un rapide frisson à fleur de chair. Elle pâlit comme avait pâli Philippe. Son sein palpita. Un soupir d’amour… un soupir de passion brûlante… une de ces passions qui dévorent, ravagent et tuent !

Déjà le cortège se remettait en route.

Philippe d’Aulnay, les mains jointes dans un geste d’adoration, balbutia :

« Marguerite !… »

Et Marguerite de Bourgogne, reine de France, dans ce soupir qui râlait sur ses lèvres, murmurait :

« Buridan !… »

Et, à cet instant, Buridan saisissait Philippe d’Aulnay et son frère par la main, et grondait :

« À Montfaucon !… »

C’était vers Montfaucon, en effet, que se dirigeait l’escorte royale.

Par les rues où les deux cent mille habitants de Paris s’écrasaient, oscillaient en vaste flux et reflux, le cortège se développait, précédé par le prévôt qui, du haut de son grand cheval à housse bleue fleurdelisée d’or, criait à tue-tête :

« Place au roi ! Place à la reine ! Place au très-puissant comte de Valois ! Place à monseigneur de Marigny ! Archers du guet, refoulez le populaire ! »

Escorté de chevaliers à bannières flottantes, d’évêques ruisselants de pierreries sur leurs chevaux caparaçonnés d’or, de capitaines empanachés, de seigneurs étincelants – duc de Nivernais, comte d’Eu, Robert de Clermont, duc de Charolais, Geoffroy de Malestroit, sire de Coucy, Gaucher de Châtillon, cent autres, somptueux, brodés, chatoyants –, rutilantes armures, casques à cimiers, manteaux d’hermine, d’azur, de pourpre, gens d’armes bardés de fer, gardes hérissés d’acier, prestigieuse cavalcade où éclataient le luxe et la force guerrière de la féodalité, c’est dans cette mise en scène de puissance et de gloire, c’est dans la rumeur des acclamations qu’apparaissait le roi !

Le roi ! Un mot, aujourd’hui. Alors, une chose effrayante, un être exceptionnel plus près du ciel que de la terre.

Élégant, hardi, robuste en la fleur de ses vingt-cinq ans, Louis X riait au peuple, faisait exécuter des courbettes à sa monture, échangeait des plaisanteries avec les bourgeois, saluait les femmes, criait bonjour aux hommes.

Et Paris, qui sortait de ce cauchemar sanglant qu’avait été le siège de Philippe le Bel, Paris, qui depuis des années ne respirait plus, s’émerveillait, applaudissait et croyait ses misères finies du coup, car, pour le peuple, un changement de maître, c’est toujours un espoir qui naît, quitte à bientôt s’éteindre.

« Ah ! le bon sire ! comme il rit à sa bonne ville !

– Un hutin ! c’est un vrai hutin !

– Hutin, soit ! criait le roi, ramassant le mot au bond. Car hutin veut dire aussi batailleur ! Gare à mes ennemis, qui sont les vôtres !

– Noël ! Vive Louis Hutin ! »

Le peuple rugissait de joie, enthousiasmé par cette bonne grâce, et par la splendeur du cortège qui, sous ses yeux, déroulait sa pompe éblouissante. Et pourtant…

Dans ce cortège même, aussitôt après les gens du roi, un malheureux, pieds nus, la tête basse, les yeux hagards, un cierge à la main, s’avançait entre deux moines et deux aides du bourreau : c’était son escorte, à lui.

La première sortie du roi, c’était une partie de plaisir.

La partie de plaisir, c’était ce que de nos jours on nomme une inauguration.

Ce qu’on devait inaugurer, ce matin-là, c’était un monument qu’à grand travail et grands frais, le ministre Enguerrand de Marigny avait fait bâtir pour le service de son roi Philippe le Bel. Louis X héritait le ministre et le monument.

Et ce monument, c’était le gibet de Montfaucon !

*

* *

Nul dans la foule ne s’occupait du condamné qui, le premier, devait être accroché aux nouvelles fourches patibulaires, honneur dont le pauvre diable se fût bien passé. Son nom ? On le savait à peine. Son crime ? On l’ignorait.

Nul ne s’occupait de lui, nul, si ce n’est un homme de haute taille, de forte envergure, de mine glaciale et hautaine, de costume splendide, qui chevauchait aux côtés de Louis X.

Et cet homme qui seul se préoccupait du condamné, c’était Charles, comte de Valois, l’oncle du roi !

Le patient, parfois, se retournait brusquement et levait sur le comte un regard désespéré où flamboyait une suprême menace. Alors le comte, alors le puissant seigneur, frissonnait, pâlissait et faisait hâter la marche.

Quelle mystérieuse accointance pouvait donc exister entre ce superbe personnage, placé sur les degrés du trône presque aussi haut que le roi, et ce misérable condamné qu’on allait pendre à Montfaucon ?

Pourquoi le regard de l’homme livré au bourreau faisait-il trembler l’homme qui, dans le cortège, tenait la droite du roi ?

Dès que la cavalcade était passée, la foule se dispersait, les uns courant à la fontaine qui, tout ce jour, devait verser du vin ; d’autres, s’arrêtant autour des jongleurs ou des ménétriers – ancêtres de nos camelots – qui, aux carrefours, chantaient un lai de circonstance ; d’autres, en plus grand nombre, se dirigeant vers la porte aux Peintres (plus tard porte Saint-Denis), pour prendre place autour du gibet de Montfaucon.

Et dans toutes les rues où passait Louis X, c’était le même spectacle de joie, c’étaient les mêmes acclamations frénétiques saluant l’un après l’autre tous les personnages qui figuraient dans la merveilleuse cavalcade.

Tous ?… Non ! Car des murmures, de sourdes imprécations couraient comme des frissons de terreur et d’angoisse lorsque les yeux de la multitude se portaient sur la sombre physionomie que nous venons d’entrevoir : Valois, l’oncle du roi ! sur la physionomie plus sombre encore et plus tourmentée d’Enguerrand de Marigny – le premier ministre du roi !

Valois et Marigny, l’un à droite, l’autre à gauche de Louis X, croisaient leurs regards mortels. L’incurable haine qui divisait ces deux hommes éclatait maintenant au grand jour. Écrasé, dévoré de rage et d’envie, réduit à l’impuissance par Marigny triomphant sous Philippe le Bel, Charles de Valois avait, pendant des années, fait provision de fiel.

Quelle effroyable vengeance préparait-il depuis que son neveu était roi ?

Quoi qu’il en soit, dans la foule, c’étaient les mêmes blasphèmes sourdement grondés, lorsque passaient ces deux hommes également redoutés, également haïs.

Mais bientôt, comme si un rayon magique eût dissipé ce nuage d’épouvante et de haine, les acclamations s’élevaient délirantes, pour saluer celle pour qui seule semblaient mugir les cloches, éclater les fanfares, rutiler le soleil de printemps, onduler les bannières et rugir la clameur d’amour de deux cent mille Parisiens :

« La reine !… Marguerite de Bourgogne !… »

Chapitre3 MONTFAUCON

Une immense estrade. Le roi a pris place dans un grand fauteuil doré, sous un dais. Au pied de l’estrade se massent les gardes. Et sous les rayons du soleil, cela forme un grandiose spectacle, d’une richesse de couleurs et de majesté qui électrise le peuple, éternel spectateur de ces mises en scène fastueuses – qu’il paie !

Les princesses sont restées sur leur char, un peu en avant de l’estrade.

La colline étincelle d’or, d’acier, de broderies, de joyaux… et sur toute cette magnificence, le gibet projette son ombre monstrueuse…

Le gibet ! Colonne de maçonnerie supportant seize piliers titanesques, lesquels, à leur tour, supportent trois étages d’énormes poutres d’où pendent des chaînes.

Cela formait un enchevêtrement fantastique où plus de cent condamnés pouvaient à la fois se balancer dans l’espace : cela apparaissait comme un effroyable rêve, et Enguerrand de Marigny souriait devant ce rêve réalisé en pierres de taille et en fer. Il souriait en dénombrant les fils de cette toile d’araignée géante.

Et Charles de Valois suivait d’un œil d’envie les évolutions du premier ministre courbé devant le roi. Charles de Valois étouffait de rage devant ce nouveau triomphe de son rival.

« Voilà, Sire, disait Enguerrand de Marigny, ce que j’ai fait pour la gloire et la sûreté de votre illustre père. Je ne veux pas qu’il en coûte un denier à l’État. Tout cela, ajouta-t-il avec un geste large, sera payé sur ma modeste fortune. Ce que je voulais offrir au père, je le donne au fils, trop heureux si mon roi est satisfait de mon zèle !

– Merci Dieu ! cria Louis X, vous êtes un bon serviteur et ce gibet est vraiment magnifique. »

Un murmure d’admiration, alors, salua Marigny, qui, d’un regard, écrasa Valois.

Celui-ci grinça des dents et essuya la sueur que la haine faisait perler à son front.

À ce moment, un homme qui était parvenu à se hisser sur l’estrade se glissa jusqu’au comte de Valois et le toucha au bras. Puis il entrouvrit son manteau et, sous ce manteau, lui montra un objet… un coffret qu’il entrouvrit !… Puis à son oreille, il murmura quelques paroles…

Et Valois, alors, ayant saisi le coffret, se redressa de toute sa hauteur, une joie épouvantable flamboyant dans le coup d’œil qu’à son tour il darda sur Marigny… et il gronda :

« Enfin !… Je t’écrase !… Je te tiens !… »

Dans cette minute, le prévôt de Paris, voyant que le roi commençait à s’ennuyer et s’agitait dans son fauteuil, fit signe au bourreau d’en finir avec celui qu’on devait pendre.

Capeluche, maître des hautes œuvres, s’approcha du condamné.

À cet instant suprême, le malheureux leva une dernière fois les yeux vers Valois, et celui-ci recula, blême, tremblant…

« Je veux parler ! » cria le condamné d’une voix forte.

Valois chancela…

Mais dans cette seconde où tous se taisaient pour entendre ce que le patient avait à dire, soudain, par trois fois, le cor retentit, impérieusement.

Tous, roi, reine, princesses, seigneurs, gardes, bourreau, tous se tournèrent, du côté par où venait cet appel, et chacun vit un groupe d’une vingtaine de cavaliers, à la tête desquels se trouvaient trois jeunes hommes de fière mine.

« Par Notre-Dame ! vociféra Louis X en se levant, pâle de fureur, qui donc ose nous appeler du cor ?

– Moi ! dit une voix éclatante.

– Toi ! Et qui donc es-tu ?

– Quelqu’un qui demande justice ! Justice contre Enguerrand de Marigny ! »

À ces mots, une sourde rumeur monta des profondeurs de la foule, rumeur de haine, explosion des désespoirs de tout un peuple.

« Oui, Sire ! Justice ! Justice !

– Sire, murmura Valois à l’oreille de son neveu, écoutez la voix du peuple, car c’est la voix de Dieu. »

Et le comte se recula, tandis que Marigny, livide, contemplait les audacieux cavaliers comme il eût contemplé des spectres.

« Voyons, jusqu’où ira leur insolence, dit Louis X. Ton nom ! ajouta-t-il, rudement.

– Jean Buridan !… Parlez, Gautier d’Aulnay ! Parlez, Philippe d’Aulnay !

– Moi, Gautier d’Aulnay, prononça le cavalier placé à droite de Buridan, devant Dieu et devant le roi, j’accuse Enguerrand de Marigny d’avoir fait mourir mon père et ma mère, et je déclare que si on ne me fait justice, je me la ferai moi-même !

– J’atteste ! cria Buridan.

– Moi, Philippe d’Aulnay, continua le cavalier placé à gauche de Buridan, devant Dieu et devant le roi, j’accuse Enguerrand de Marigny d’avoir voulu nous tuer, mon frère et moi, de nous avoir dépouillés de nos biens par fraude et félonie, et je déclare que si on ne me fait justice, je me la ferai moi-même !

– J’atteste ! » cria Buridan.

Et tout aussitôt, dans le silence de stupeur qui pesait sur cette scène :

« Moi, Jean Buridan, devant le peuple de Paris ici présent, j’accuse Enguerrand de Marigny d’avoir opprimé le royaume, d’avoir édifié sa fortune sur la misère publique, d’avoir versé le sang innocent, d’avoir fait plus d’orphelins que n’en peut faire une guerre. Et comme il est voué à l’exécration des hommes, je dis qu’il mérite d’être le premier pendu à ce monument d’infamie et de mort dont il menace Paris. Et comme je prétends faire justice, j’assigne Enguerrand de Marigny en un combat loyal dans le délai de huit jours, dans le Pré-aux-Clercs. Afin qu’il n’en ignore, je lui jette ici mon gant ! »

Buridan se haussa sur ses étriers. Il eut un geste violent. Et le gant lancé alla tomber sur l’estrade royale, en même temps qu’une tempête de cris, d’acclamations et de menaces se déchaînait sur le Montfaucon.

« Sire, sire, rugissait Marigny, laisserez-vous donc insulter le serviteur de votre père, le vôtre !…

– Non, de par tous les diables ! Gardes ! Holà ! Mon capitaine des gardes !… »

Des archers déjà s’élançaient…

À ce moment, une clameur d’épouvante jaillit de toutes les poitrines.

Exaspérés par les vociférations et le choc des armures, pris de folie, les quatre chevaux attelés au char des princesses et de la reine se lançaient dans un galop éperdu, furieux, droit devant eux, renversant, écrasant ceux qui essayaient de les arrêter !

Dans un nuage de poussière, on vit le char cahoté, ballotté, descendre la colline avec une vitesse vertigineuse. On vit le roi, affolé, verser de grosses larmes et on l’entendait crier, les bras au ciel :

« Madame la Vierge, si vous sauvez la reine, je fais vœu de pendre cent hérétiques à ces fourches durant la première année de mon règne !… »

Dans cette minute de désarroi, de désespoir et de terreur, Capeluche, le bourreau, qui, un instant, avait tenté de se jeter au-devant du char, revint au pied du gibet pour surveiller le condamné.

Mais alors, Capeluche poussa un cri terrible :

Le condamné n’était plus là !…

Le condamné s’était sauvé !…

Le char filait à cette allure folle qu’ont les chevaux emballés. Marguerite, Jeanne et Blanche, la reine et les princesses, les trois sœurs, se tenaient enlacées comme pour mourir ensemble, et elles avaient des regards farouches qui défiaient la mort…

« Le char va droit aux fossés ! dit Jeanne avec un calme étrange.

– Nous sommes perdues ! ajouta Blanche.

– Mourir ! gronda Marguerite. Quel dommage, quand la vie est si belle ! »

À cette seconde, elles tressaillirent, haletantes d’espoir, fascinées par le spectacle qui s’offrait à elles, oubliant jusqu’au danger de mort pour suivre la manœuvre inouïe qui s’exécutait sous leurs yeux.

Devançant les nombreux chevaliers qui s’étaient élancés en vain, trop pesamment armés qu’ils étaient, un cavalier lancé en une fulgurante ruée venait d’atteindre le char, et galopait côte à côte avec le cheval de droite… le cheval conducteur…

Cela dura un éclair…

Puis elles virent cet homme se pencher, saisir la crinière du conducteur… il y eut un bond : et soudain, abandonnant sa selle par la plus hardie et la plus périlleuse des manœuvres, l’homme se trouva enfourché sur le cheval conducteur du char…

Presque aussitôt, il y eut une lueur d’acier, puis un hennissement terrible… Le cheval de gauche, frappé en plein poitrail, tombait sur ses genoux ; les trois autres, enrayés, s’abattaient… et les princesses, miraculeusement sauvées, calmes, froides, immobiles à leur place sur le char, répondaient par un sourire étrange au cavalier… à Jean Buridan, qui, ayant sauté à terre, les talons joints, la main sur la garde de sa rapière, comme à la parade, les saluait…

De toutes parts, on accourait… les cris de joie retentissaient…

Buridan avait disparu…

Dans ces quelques secondes où elles se trouvèrent seules, la reine et les deux princesses rapprochant leurs têtes l’une de l’autre, se parlant à l’oreille, échangeant des regards de feu, se dirent des choses mystérieuses, des choses formidables sans doute, car lorsqu’elles se redressèrent, elles étaient palpitantes et livides… elles qui avaient à peine un peu pâli devant la mort…

Le premier de tous, un cavalier à mine basanée, au regard narquois, atteignit le char immobile.

La reine regarda derrière elle, et voyant qu’elle avait le temps de parler, consulta une dernière fois ses sœurs d’un coup d’œil.

« Oui, répondirent-elles des yeux.

– Stragildo ! » fit la reine Marguerite.

Le cavalier s’approcha, se pencha, un ironique sourire au coin des lèvres.

D’une voix basse, haletante, saccadée, la reine demanda :

« Tu connais les deux gentilshommes qui ont accusé Marigny ?

– Philippe et Gautier d’Aulnay ? Oui, Majesté !

– Stragildo, tu connais le jeune homme qui a provoqué Marigny ?

– Et qui vient de sauver Votre Majesté ?

– Oui, le connais-tu ? dit la reine avec un tressaillement.

– Jean Buridan ? Je le connais, Majesté.

– Stragildo, murmura la reine, je veux parler à ces trois cavaliers. Cherche-les, trouve-les, amène-les-moi !

– Quand ?

– Ce soir ! »

À ce moment, de nombreux chevaliers arrivaient, entouraient le char à demi brisé, agitaient leurs écharpes et poussaient de frénétiques vivats…

« Sauvées, elles sont sauvées !

– Vivent les princesses ! Vive la reine ! »

Stragildo se pencha davantage, son sourire satanique se fit plus narquois, et il murmura ce seul mot :

« Où ?… »

Et tandis qu’elle saluait de la main la foule accourue, tandis qu’elle remerciait du sourire, d’une voix plus sourde, Marguerite de Bourgogne répondit :

« À la Tour de Nesle !… »

Chapitre4 LE PÈRE DE MYRTILLE

Les ombres du soir enveloppaient la Courtille-aux-Roses. Aux environs, tout était solitude et silence. Dans la nuit tombante, la masse confuse du Temple apparaissait plus redoutable et sa silhouette semblait figurer quelque monstre à l’affût.

Accoudée à l’appui d’une fenêtre, Myrtille, le cœur battant, examinait la route par où devait arriver son père ; mais parfois, malgré elle, ses yeux se levaient sur la sombre forteresse, et alors elle frissonnait.

« Gillonne, murmura-t-elle, il faudra que mon père cherche un autre logis, la vue de ce manoir me glace d’effroi…

– Des idées de petite fille ! dit Gillonne en grimaçant un sourire. Pourtant, vous ne devriez avoir aucune inquiétude. N’avez-vous pas su, tout à l’heure, que non seulement votre cher Buridan est hors de tout péril, mais encore qu’il a sauvé la reine… ce qui lui vaudra quelque magnifique récompense du roi ?

– C’est vrai ! fit Myrtille, pensive. Il a sauvé la reine !… Gillonne… est-il vrai que la reine… soit aussi belle qu’on le dit ?

– Si belle que tous les seigneurs de la cour, et même beaucoup de bourgeois par la ville, en sont épris à se damner. Mais la reine est plus sage encore que belle. Et puis, qui donc oserait se déclarer amoureux de l’épouse du roi ?

– Cette forteresse me fait peur ! dit Myrtille en refermant le châssis de la fenêtre.

– En effet… vous voici toute pâle… vous avez des larmes plein vos yeux… Allons, que craignez-vous, enfant ? Ne suis-je pas là, moi, pour vous protéger ? Et puis, maître Claude Lescot va arriver…

– Oui… murmura fiévreusement la jeune fille. Et je lui demanderai de m’emmener d’ici dès demain… Jamais le manoir du Temple ne m’a produit pareille impression. Mais, ajouta-t-elle en secouant sa tête charmante, dis-moi, Gillonne, ne penses-tu pas que mon père acceptera Buridan pour mon époux ?…

– Sans doute ! fit la vieille. Où trouverait-on un cavalier plus accompli et de meilleure grâce, et plus brave et plus… mais vous allez savoir à quoi vous en tenir, car voici maître Claude Lescot.

– Enfin ! » s’écria Myrtille.

Et elle courut se jeter dans les bras de son père qui, en effet, venait d’ouvrir la porte et s’avançait rapidement. Il étreignit la jeune fille sur sa poitrine, déposa un long baiser sur son front virginal, et murmura d’une voix tremblante :

« Laisse-moi te voir… toujours aussi jolie ! plus jolie devrais-je dire ?… Chère enfant ! Depuis plus d’un mois que je n’ai pu venir, combien j’ai pensé à toi !… Et toi ? As-tu un peu pensé à ton père ?…

– Mon bon père ! Comment ne penserais-je pas à vous, à qui je dois toutes les joies de ma vie… vous qui êtes toute ma famille… puisque je n’ai point connu ma mère ! »

Un nuage passa sur le front de maître Lescot, mais se remettant aussitôt, il se mit à déposer sur une table des cadeaux qu’il avait apportés, de belles écharpes de soie, des bijoux d’or enrichis de pierreries, que Myrtille contemplait et maniait avec une joie naïve.

Maître Claude Lescot, tout en interrogeant Gillonne, tout en se défaisant de sa toque et de sa cape de riche marchand, contemplait sa fille en souriant, heureux de sa joie.

C’était un homme d’environ quarante-cinq ans, aux traits durs, aux yeux froids, au front soucieux, à la parole rude et brève, habituée, semblait-il, au commandement.

Cette physionomie, dans ses moments de colère, devait être terrible.

Mais à ce moment elle s’estompait, s’adoucissait d’une profonde tendresse qui brillait dans ses yeux noirs enfoncés dans les orbites sous d’épaisses touffes de sourcils.

Une demi-heure se passa en effusions, en questions et réponses ; puis, tandis que Gillonne dressait la table pour le souper, maître Lescot s’assit dans un grand fauteuil, attira sa fille sur ses genoux et la considéra d’un regard profond.

Myrtille tremblait, rougissait, palpitait, pâlissait… Le moment si terrible et si doux de l’aveu était venu !

« Père, commença-t-elle, avec le secret espoir de renvoyer cet aveu au lendemain, resterez-vous au moins quelques jours, cette fois ?

– Non, mon enfant… au contraire, je ne pourrai même pas passer une journée entière près de toi, comme à ma dernière visite… il faut que dès demain matin je sois parti… je passerai seulement la nuit ici, pour respirer pendant quelques heures le même air que toi… quand le sommeil t’aura gagnée, je te regarderai dormir, et ce sera une douce vision que j’emporterai, ange consolateur, de cette misérable existence tourmentée qui est la mienne…

– Ô mon bon père ! Mais pourquoi ne cesseriez-vous pas votre commerce ? Pourquoi tant de tourments, alors que vous pourriez être si heureux ? N’êtes-vous pas assez riche ?…

– Mon commerce périclite, dit maître Lescot d’une voix sombre, tandis que ses yeux noirs lançaient des flammes. Si je me retirais maintenant, ce serait une défaite, une ruine, un aveu d’impuissance, et je ne veux pas !… Malheur ! oh ! malheur à ceux qui m’ont conduit au bord de l’abîme !… je leur montrerai, je leur prouverai… »

Claude Lescot s’interrompit par un geste violent.

Mais presque aussitôt, secouant sa tête comme pour chasser des idées effrayantes, il ramena ses yeux sur sa fille tremblante et se prit à sourire avec une ineffable tendresse.

« Je suis fou, dit-il, fou de te troubler ainsi ! Oublie ce que je viens de dire, ma Myrtille chérie… tout s’arrangera bientôt ; oui, bientôt, je l’espère, je pourrai vivre toujours près de toi… Alors, mon enfant, je veux, oh ! je veux de toutes mes forces que tu sois heureuse… Parmi les plus riches, parmi les meilleurs, parmi les plus nobles même, je te choisirai un époux… ne rougis pas… te voilà en âge d’être mariée… et tiens, je connais un jeune homme qui… »

Myrtille était devenue très pâle.

Elle cacha sa tête sur la poitrine de son père, jeta ses bras autour de son cou, et comme l’aveu, tout d’un coup, montait à ses lèvres, elle balbutia :

« Père, mon bon et digne père, écoutez-moi ! J’ai à vous demander pardon de vous avoir désobéi… »

Maître Lescot se leva brusquement, entraîna Myrtille près du grand flambeau de cire qui brûlait dans une torchère d’argent, écarta rudement les mains dont elle se couvrait le visage, la fixa un instant et, d’une voix basse, gronda :

« Quelqu’un est venu ici !…

– Oui ! fit Myrtille dans un souffle.

– Quelqu’un qui t’a parlé !… Que tu as revu !… qui a profité de mon absence pour t’entretenir !… Quelqu’un que tu aimes !…

– Oui ! » répéta Myrtille.

Maître Lescot baissa la tête, et avec une indicible amertume murmura :

« Cela devait arriver !… Encore un de mes rêves qui s’évanouit !… Mais je ne puis t’en vouloir, Myrtille. Je voulais moi-même te choisir un époux digne de toi… Mais à Dieu ne plaise que je contrarie le vœu de ton cœur. J’aimerais mieux mourir que te voir pleurer par ma faute. Mon rêve, je le brise. La parole que j’ai donnée, je la reprendrai… »

Myrtille éclata en sanglots, car au visage désespéré de son père, à sa parole tremblante, elle comprenait qu’en cette minute il accomplissait un immense sacrifice…

« Mon père, mon cher et vénéré père, dit-elle, que Dieu, la Vierge et les anges vous bénissent pour la preuve d’affection que vous me donnez en ce moment ! Car si je ne pouvais être à celui que mon cœur a choisi, j’en mourrais…

– Oui, je le vois, je le sens, tu aimes à jamais cet inconnu… Eh bien, soit ! dit maître Lescot avec un profond soupir. Et qu’importe, après tout, s’il est digne de toi !

– Certes, mon père ! Et sans vous connaître, il vous aime ! Vous l’aimerez aussi dès que vous l’aurez vu. Il est si bon, tendre, et puis gai comme un enfant… s’il est noble, je ne saurais le dire, mais il porte fièrement l’épée, et il a des pensées dignes du plus fier gentilhomme ! Que de fois il a souhaité vous voir ! Que de fois il vous a cherché ! »

Maître Lescot, peu à peu, devant le bonheur de sa fille, reprenait son sourire de tendresse.

Le sacrifice de ses rêves accompli, il ne songeait plus qu’à la joie de cette enfant adorée.

Et, d’ailleurs, il était bien sûr que Myrtille, avec sa nature fière, délicate, son sens profond de la beauté et de la générosité, ne pouvait pas avoir choisi un homme indigne.

À chacune de ces paroles, il voyait clairement que cet amour profond et absolu était innocent, et que l’inconnu avait respecté la candeur de sa fille… et déjà, dans son cœur, il se mettait à aimer cet inconnu.

Myrtille, délirante de bonheur, le couvrait de caresses et de baisers.

Et maintenant, laissant déborder son amour, elle parlait de l’aimé, le décrivait cent fois, citait ses moindres paroles, racontait comment, pour la première fois, ils s’étaient vus et comment elle l’avait aimé…

« Très bien ! dit enfin maître Lescot avec un sourire radieux, mais cette perle des amoureux, ce phénix, ce gentilhomme enfin, car, d’après tes descriptions, il ne peut être que gentilhomme, et des plus fiers, ton fiancé, dis-je, tu n’as oublié qu’une chose, c’est de me dire son nom… »

Myrtille éclata de rire en frappant ses mains l’une contre l’autre…

« Il s’appelle Jean Buridan, dit-elle.

– Qu’as-tu dit ? hurla maître Lescot, devenu soudain livide.

– Père, bégaya Myrtille, épouvantée, j’ai dit : Jean Buridan, le nom de mon fiancé…

– Malheureuse ! » tonna Claude Lescot, en repoussant violemment sa fille.

Et tandis que Myrtille, défaillante de terreur, allait tomber dans un fauteuil, lui, les traits convulsés par une sorte d’effroyable haine, les poings levés au ciel dans un geste de menace et de défi, la parole saccadée, rauque, terrible, rugissait :

« Jean Buridan ! C’est Jean Buridan que tu aimes !… »

Un éclat de rire atroce éclata sur ses lèvres blanchies.

« Père ! Père ! sanglota Myrtille, affolée d’épouvante et d’angoisse, quel vertige vous saisit ? Par pitié, revenez à vous. Oh ! vous me faites mourir !… »

Il s’était approché d’elle, lui avait saisi les deux poignets, et, penché sur sa fille, la figure flamboyante, la voix brisée par les sanglots ou par un paroxysme de fureur, il grondait :

« Ah ! c’est Jean Buridan que tu aimes ! Dis ! C’est bien Jean Buridan ! Malheureuse ! Ah ! oui, malheureuse ! Sais-tu ce que c’est que Jean Buridan ? Sais-tu qui est cet homme que tu aimes ? Dis ! Le sais-tu ?… Non, tu ne le sais pas !… Je le sais, moi ! et je vais te le dire !… »

À ce moment, trois coups violents retentirent à la porte extérieure de l’enclos ; sans doute ces coups étaient frappés d’une façon spéciale que reconnut maître Lescot, car il eut un tressaillement qui l’agita tout entier, et s’élança lui-même pour aller ouvrir.

Pantelante de terreur et de désespoir, Myrtille perdit connaissance en murmurant :

« Ô mon cher Buridan !… »

Maître Lescot, d’un bond, avait franchi la Courtille.

La porte ouverte, il vit un homme à cheval qui tenait en main une deuxième monture.

« Toi ici, Tristan ! gronda Claude Lescot avec une sombre inquiétude. Que se passe-t-il ? »

L’homme se pencha jusqu’à l’oreille du riche marchand de tapisseries flamandes et lui murmura quelques mots rapides qui le firent frissonner.

« Je vous ai amené un cheval, ajouta cet homme en terminant.

– C’est bien, dit Claude Lescot ; attends-moi !… » Dans la salle où il s’élança, il ne fit aucune attention à sa fille évanouie, mais, saisissant par le bras la vieille gouvernante qui s’empressait autour de Myrtille :

« Gillonne, fit-il d’une voix terriblement froide, écoute-moi. Je t’avais confié ma fille. Grâce à ta négligence, un malheur me frappe, plus affreux que tous les malheurs : ma fille aime un homme que je tuerai ou qui me tuera. Gillonne, tu mérites la mort…

– Doux Jésus ! Mon bon maître…

– Tais-toi et écoute. Si tu exécutes bien mes ordres, je te pardonnerai…

– Faut-il me jeter au feu ? Faut-il…

– Tais-toi ! Il faut tout simplement tout préparer pour que je puisse emmener ma fille d’ici cette nuit. Je serai de retour dans deux heures. D’ici là, tire les verrous, tends les chaînes, barricade les portes… Si ce Buridan vient, n’ouvre pas ! N’ouvre à personne au monde ! Quand ce serait Dieu qui frappe, n’ouvre pas ! Voilà tout ce que je veux de toi : deux heures de surveillance, et tu es pardonnée ; sinon, la mort !… Que dans deux heures tout soit prêt pour le départ de Myrtille. »

Sans attendre la réponse de la vieille, maître Claude Lescot, certain de l’obéissance passive de Gillonne, bondit jusqu’à la porte, sauta sur le cheval que lui avait amené l’homme et s’élança à toute bride vers le centre de Paris.

Bientôt, il mettait pied à terre devant une sorte de palais où de forteresse, jetait un mot de passe aux sentinelles, franchissait une cour, montait un escalier et traversait précipitamment plusieurs salles magnifiques.

Il arriva enfin devant une haute porte que gardait un huissier.

À la vue de maître Lescot, cet huissier se hâta d’ouvrir la porte et, d’une voix forte, annonça :

« Monsieur le premier ministre Enguerrand de Marigny ! »

Chapitre5 LE MYSTÉRIEUX RENDEZ-VOUS

Tout près du Louvre s’ouvrait la rue Fromentel, ou Froidmantel, étroit passage où deux cavaliers pouvaient à peine se présenter de front. Car les rues, alors, n’étaient que des ruelles, et les ruelles des boyaux.

Paris n’était pas encore la belle ville qu’elle devait devenir plus tard sous François Ier et qui ne devait s’épanouir en plein qu’à partir d’Henri IV.

À l’époque reculée où régnait le roi Louis le Hutin, Paris était un inextricable fouillis de voies tortueuses, capricieuses, biscornues, titubantes, les maisons plantées chacune à sa guise, de côté, de travers, en long ou en large, celle-ci bouchant tout à coup la rue, celle-là se renfrognant au contraire, lacis impénétrable avec, comme points de repères, les églises, les hôtels seigneuriaux, les piloris et les gibets, assemblage informe de maisons bancales ou boiteuses s’appuyant cahin-caha les unes sur les autres, s’enjambant ou se soutenant, étages se surplombant, toitures aiguës, se touchant d’un bord à l’autre de la rue et dansant dans les airs une ronde folle, pignons à croisillons de bois, petites fenêtres à vitraux enchâssés dans les filets de plomb et placées au hasard, un défi général à la bonne règle, un reniement universel de l’alignement, l’exubérance de la fantaisie, une indépendance échevelée à laquelle tôt ou tard la police et l’art coalisés devaient mettre bon ordre : car l’indépendance est aussi dangereuse dans l’apparence d’une ville que dans l’esprit d’un peuple. Et il faut dire qu’il y avait alors autant d’indépendance que les mœurs en pouvaient supposer. La foule parlait au roi comme sûrement elle n’oserait parler aujourd’hui à un brigadier de sergents de ville. En revanche, la société étant en état de guerre perpétuelle, on vous pendait pour des crimes qui aujourd’hui feraient sourire le brigadier. Et nul ne s’en étonnait, pas plus qu’on ne s’étonne d’un coup de fusil à la guerre. On s’attaquait et on se défendait, du haut en bas de l’échelle sociale, voilà tout.

Pour en revenir à la rue Froidmantel, c’était donc une rue ou plutôt une ruelle sombre entre les toits de laquelle le soleil trouvait à peine place pour risquer un coup d’œil sur la chaussée bourbeuse où coulait un ruisseau, lequel recevait les immondices ménagères, lesquelles attendaient d’être balayées par le grand et unique balayeur public de ce temps : l’orage.

Vers le milieu de la rue, il y avait un enclos au fond duquel s’élevait un vaste et solide bâtiment. Cet enclos était bordé de hautes et solides murailles que, par surcroît de précautions, couronnait une grille de fer en épais barreaux entre-croisés et haute elle-même d’une dizaine de pieds.

De ce bâtiment, et parfois de la cour de l’enclos, s’élevaient de temps à autre des rugissements effrayants. L’été surtout, aux jours où l’air se chargeait d’électricité, ces voix étranges formaient un formidable concert qui portait l’alarme dans tout le voisinage…

Ce bâtiment, c’était le logis des lions de Sa Majesté !

Ce bâtiment, c’était une ménagerie contenant une douzaine de superbes fauves que le roi entretenait et qu’il prenait plaisir à visiter en compagnie de la reine, laquelle aimait fort à contempler de près ces hôtes redoutables.

Or, sur la gauche de l’enclos aux lions, se dressait un antique hôtel qui devait remonter pour le moins à saint Louis, hôtel abandonné en apparence, avec son fossé comblé, ses murs d’enceinte démolis par le temps, ses fenêtres fermées de mémoire de voisins, un hôtel qui avait dû être fort riche et dans lequel nous introduisons le lecteur, le soir même de ce jour où, sur la route de Montfaucon, Jean Buridan, Philippe et Gautier d’Aulnay avaient insulté et provoqué Enguerrand de Marigny.

C’est là, dans une pièce bien conservée donnant sur l’enclos aux lions, autour d’une table qui supportait divers flacons et trois gobelets d’argent, c’est là que nous retrouvons ces trois dignes compagnons que nous demandons la permission de présenter, en engageant notre formelle parole de faire aussi brève que possible cette indispensable présentation.

Buridan était mince et même maigre, mais bien fait de sa personne. Son œil gris, plus astucieux que rêveur ou tendre, sa mine hardie et parfois provocante, son sourire peu bienveillant et plutôt railleur, sa parole mordante et son geste cinglant eussent fait de lui le type du coureur de rues, à cette époque où batailleurs et chercheurs d’aventures pullulaient, mais cet ensemble était corrigé par la finesse du visage et par une certaine dignité inconsciente des attitudes. Il portait fièrement l’épée, et peut-être n’en avait-il pas le droit, vu les récentes prescriptions royales qui enjoignaient, sous peine de mort, à tous les bourgeois, écoliers et manants de sortir sans armes, et permettaient aux seuls gentilshommes le port de la dague ou de la rapière. Mais ce droit, s’il ne l’avait pas, il l’avait pris, voilà tout. Il était toujours vêtu avec beaucoup de soin, bien qu’il fût évident que ses costumes étaient achetés au rabais dans les friperies. Voilà Buridan au physique ; quant au moral, nous le verrons à l’œuvre.

Philippe d’Aulnay pouvait avoir vingt-six ans. C’était un jeune homme aux yeux doux et profonds, d’une beauté de visage très pure, d’une parfaite distinction de manières. Il y avait en lui cette sorte de mélancolie qu’on remarque chez les êtres aux sensations violentes et presque morbides, car il semblait être d’une vibrante sensibilité ; il était de taille moyenne, admirablement proportionné, d’une exquise élégance de gestes, de tenue et de parole.

Moins âgé de deux ans que son frère, plus grand, plus fort que lui, Gautier faisait avec Philippe un contraste frappant. Débraillé, vêtu à la diable, grand coureur de femmes, pilier de cabarets mal famés ; de geste violent, de parole abondante et quelque peu hâbleur ; la figure joyeuse, les joues rouges, la moustache conquérante, toujours prêt à en découdre, on le voyait passer, les épaules roulantes, une immense rapière en travers des mollets, bousculant le bourgeois qui ne se rangeait pas assez vite, glissant aux jolies filles des compliments qui les faisaient rougir et s’enfuir, puis finissant par s’engouffrer dans quelque taverne où il mettait tout sens dessus dessous pour une demi-pinte d’hypocras, jurant, sacrant, ne parlant que de capilotades d’oreilles, de crânes pourfendus et de poitrines percées comme des écumoires : au demeurant, jusqu’à l’heure où nous faisons la connaissance du terrible Gautier, il n’avait encore coupé que les oreilles des têtes de porcs qu’il allait manger à l’auberge de la Fleur de Lys en Grève et dont il raffolait.

Ce trio étant ainsi campé, ou à peu près, nous pouvons nous hasarder dans cette honorable société destinée à jouer un rôle actif dans ce récit.

« Tête et ventre ! criait Gautier avec un rire qui congestionnait sa face, rien que pour revoir la vilaine figure que faisait Marigny, je risquerais volontiers la hart ou la hache !

– Pourquoi pas d’être ébouillanté dans une chaudière sur la place du marché aux pourceaux ! fit Buridan qui semblait de méchante humeur. C’est très joli ce que nous avons fait là, mes braves amis ; devant la cour et le peuple de Paris, nous avons un peu dit ses vérités à ce pendeur, à ce suceur de sang, à ce pillard, à ce tueur de pauvres gens, à ce faussaire de la monnaie publique, à ce… mais la liste des crimes serait trop longue. Donc, nous avons provoqué Marigny, et cela nous donne une crâne allure qui ne me déplaît pas, mais…

– Regretteriez-vous votre belle vaillance de ce matin ? fit doucement Philippe d’Aulnay.

– Oh ! cher ami, ce n’est pas à moi que vous croyez parler. Je ne regrette rien. Si c’était à refaire, j’irais de nouveau avec vous. N’empêche que c’est vraiment dommage de se dire que trois gaillards comme nous, beaux et bien faits, ne demandant qu’à vivre, vont porter leur tête sur l’échafaud !

– Bah ! fit Gautier, Marigny n’osera pas. Tout Paris se lèverait pour nous défendre. Buridan, nous n’irons pas à l’échafaud, et nos têtes resteront sur nos épaules.

– À moins que nous ne soyons pendus, ou roués, ou écorchés vifs, ou brûlés en Grève, ou soumis à la question jusqu’à ce que mort s’ensuive, et toutes ces manières de trépasser ne sont rien encore à côté des mille autres moyens dont dispose Marigny.

– Où voulez-vous en venir, Buridan ? dit Philippe.

– À ceci, que Marigny nous a sûrement condamnés comme nous l’avons condamné, et que, maintenant, il s’agit de nous défendre… Nous avons attaqué, la riposte sera terrible ; nous avons attaqué à visage découvert, en plein jour ; c’est la nuit, traîtreusement, que viendra cette riposte… nous sommes engagés dans une guerre où il ne sera point fait de quartier.

– Ah ! Buridan, qu’importe ce que peut tenter Marigny ! Nous lui avons dit ce que nous avions sur le cœur. Loyalement, nous l’avons prévenu de notre intention de nous faire justice. Nous lui avons offert le combat… Pour moi, depuis ce matin, je me sens plus léger. Et vous surtout, vous devriez être heureux… vous dont j’envie la chance… vous qui l’avez sauvée… qui lui avez parlé… qui l’avez vue de près…

– Qui ça ? fit Buridan.

– La reine ! répondit sourdement Philippe d’Aulnay, tandis qu’une pâleur s’étendait sur son visage.

– Au fait ! dit Gautier en remplissant son gobelet, la reine nous doit protection, puisque nous l’avons sauvée ! Je dis nous, car Buridan, c’est nous, et nous, c’est Buridan ; il est impossible que Madame Marguerite ignore ce détail. »

Buridan saisit une main de Philippe d’Aulnay.

« Ainsi, dit-il, cette malheureuse passion vous tient toujours au cœur ?…

– Toujours ! Buridan ! dites qu’elle s’est développée au point de faire de moi le plus misérable des hommes ! répondit Philippe en étouffant un sanglot.

– Bois ! fit Gautier d’un ton conciliant. Moi, quand je m’aperçois que je suis amoureux, je bois jusqu’à ce que je roule sous la table, et à mon réveil, plus rien, guéri. Tu vois comme c’est simple. »

Philippe repoussa le gobelet que lui tendait son frère, puis le saisit avec une sorte de rage, le vida d’un trait pour le remplir et le vider encore, comme s’il eût espéré, en effet, noyer son désespoir.

« Tête et ventre ! cria Gautier émerveillé.

– Buridan, continua Philippe en serrant convulsivement la main du jeune homme, vous avez dit passion malheureuse, et c’est vrai, car j’en mourrai. Lorsque j’y pense, lorsque je songe que je suis assez insensé pour aimer la reine de France, il y a des moments où j’ai envie de me briser la tête contre un mur, ou de me fouiller le cœur avec une dague pour essayer d’en arracher cette prodigieuse souffrance qu’est mon amour ! Savez-vous, Buridan, savez-vous que pour un sourire d’elle je me ferais tuer ! Savez-vous, oh ! savez-vous que si elle me commandait de pardonner au meurtrier de mon père et de ma mère, j’oublierais père et mère, et je me mettrais à aimer Marigny ! Savez-vous que ce matin, pour avoir quelque chose d’elle, j’ai franchi le cordon des gardes qu’on avait mis autour de son char brisé, après son départ, et que j’ai volé cette écharpe oubliée sur les coussins, cette écharpe que j’ai là sur la poitrine et qui me brûle le cœur ! Savez-vous que son image adorée me suit partout et toujours, que je veille ou que je rêve, et que je me sens peu à peu mourir parce que je sais que cette image, c’est tout ce que j’aurai jamais d’elle !… »

Philippe d’Aulnay se couvrit les yeux de sa main et laissa éclater ses sanglots.

« Par la tête ! Par le ventre ! rugit Gautier, je vais pleurer comme un veau, moi ! Eh ! que diable ! veux-tu que j’aille te la chercher, ta Marguerite ? Je cours au Louvre, je la saisis et je te l’amène !… Et, d’ailleurs, je ne vois pas ce qu’il y a de si terrible à être amoureux !… Moi aussi, je suis amoureux !

– Depuis combien de minutes ? fit Buridan.

– Il y a, ma foi, quelques heures : depuis ce matin.

– Et de qui êtes-vous amoureux, mon digne Gautier ?

– Des princesses Blanche et Jeanne, dit Gautier sans sourciller.

– Des deux à la fois ?…

– Mais oui. Pourquoi pas, puisque les donzelles sont également jolies ? Et puis, mon frère aimant une reine, je ne puis moins faire que d’aimer deux princesses pour établir la balance. »

Buridan approuva d’un signe de tête cette arithmétique amoureuse.

À ce moment, des rugissements montèrent de la cour de l’enclos voisin, et on entendit une voix d’homme qui hurlait :

« La paix, Brutus ! La paix, Néron ! Ou gare à la fourche !

– Qu’est-ce que c’est que ça ? fit Buridan.

– Ça, dit Gautier, ce sont les lions de la reine qui plaisantent, et leur gardien, le digne Stragildo, qui gourmande. Dieu me damne si je n’aime mieux la voix des fauves que celle de l’homme !…

– Buridan, dit Philippe, vous avez entendu rugir le lion. Eh bien, figurez-vous que c’est la voix de mon amour dans mon cœur. Ces bêtes sauvages, Buridan, je les envie, je les trouve plus heureuses que moi ! Car elle vient les voir, elle les caresse de son regard, elle leur parle doucement… Et moi, alors caché derrière cette fenêtre, je pleure de n’être qu’un homme…

– Un homme ! fit Buridan. Oui, tâchez d’être un homme, Philippe ! Je sais ce que c’est que d’aimer. Et moi aussi, si celle que j’aime ne pouvait être à moi, il me semble que je serais bien malheureux. Mais il me semble aussi que je n’oublierais pas pour cela le danger que courent mes amis.

– Vous avez raison ! s’écria fiévreusement Philippe. J’oublie que depuis ce matin nous sommes liés par une destinée commune, et que je me dois à vous… Pardonnez-moi, ami… Nous avons entrepris une lutte terrible, et avant même de songer à la mort, il faut vaincre !

– Vous voilà comme je vous aime, vaillant, prêt à faire face au péril, capable de vous mesurer avec un Marigny !… Voici donc ce que je prépare : il est sûr que Marigny ne viendra pas au Pré-aux-Clercs, mais il est non moins sûr qu’il y enverra un nombre respectable de sbires et d’archers pour nous arrêter. Car il sait bien que nous irons, nous ! Eh bien, tenez-vous prêts, car je n’ai pas envie d’aller moisir au Châtelet ou au Temple et je prépare une défense dont il sera parlé, je vous jure !

– Par la sambleu ! rugit Gautier enthousiasmé.

– Ce soir même, j’ai rendez-vous avec quelques beaux garçons. Nous irons sur le Pré-aux-Clercs, escortés par des gens capables de faire trembler le roi dans son Louvre !

– Ah ! ah ! s’écria Gautier en assenant un coup de poing à la table. Il paraît que nous allons en découdre ! Il paraît que nous allons un peu frotter messieurs du guet ! Tête et ventre ! Je ne suis pas content si je n’en occis une vingtaine à moi tout seul, et si je n’emporte leurs vingt paires d’oreilles pour les faire manger à leurs camarades survivants !…

– Adieu donc ! fit Buridan qui se leva. Si nous avons étonné Paris par notre provocation, nous l’étonnerons davantage lorsque nous nous rendrons sur le Pré-aux-Clercs. Mais, d’ici là, pas d’imprudence, pas même pour voir la reine, Philippe, pas même pour admirer les princesses, Gautier ! Si vous sortez, soyez armés jusqu’aux dents. Si vous allez au cabaret, que l’hôte boive d’abord devant vous du vin qu’il verse. Si quelqu’un veut vous aborder dans la rue, dégainez d’abord et causez ensuite. Car le poison et le poignard sont les armes favorites d’Enguerrand de Marigny, et songez que si cet homme pouvait tuer à distance par la pensée, nous serions foudroyés à l’instant. »

Et Buridan s’étant élancé au-dehors, Gautier, tout frissonnant, se hâta vers la porte pour tendre la chaîne et pousser les verrous.

Mais à cette porte même, à ce moment, on frappa !

Gautier d’Aulnay était aussi brave que son frère et que Buridan. Mais il sentit un rapide frisson courir sur son échine. Après les paroles de Buridan, cette visite imprévue dans cet hôtel abandonné où nul ne savait leur présence le frappait d’une sorte de terreur superstitieuse.

« Qui va là ? gronda-t-il.

– Quelqu’un qui désire parler à messires Philippe et Gautier d’Aulnay pour affaire d’importance.

– Allez au diable ! gronda Gautier.

– Ouvre ! » dit froidement Philippe.

Gautier tira sa dague, puis ouvrit. Un homme était là, masqué, encapuchonné, qui s’inclina profondément avec un respect ironique.

« Comment savez-vous que nous sommes ici ce soir ? demanda Philippe en essayant vainement de dévisager l’homme.

– Qu’importe ! Puisque je vous trouve, c’est l’essentiel !

– Entrez…

– Inutile. Je n’ai que quelques mots à vous dire…

– Parle donc, fusses-tu Satan cherchant à nous attirer en enfer ! » gronda Gautier.

L’homme tressaillit.

« Parlez mon ami », dit Philippe.

L’inconnu, alors, se pencha vers eux et murmura :

« Un terrible danger vous menace, un redoutable ennemi vous guette. Voulez-vous échapper au danger ? Voulez-vous terrasser l’ennemi ?

– Je devine de quoi et de qui vous parlez. Mais vous, au nom de qui venez-vous ?

– Au nom d’une puissante personne qui, ce matin, vous a vus à Montfaucon et qui hait mortellement celui que vous haïssez. Si vous voulez venger votre père et votre mère assassinés, rendez-vous ce soir à dix heures sur les berges de la Seine et suivez celui qui vous dira : « Marigny » et à qui vous répondrez : « Montfaucon ! »

– Et sur quelle rive de la Seine devrons-nous nous trouver ?

– Au pied de la Tour de Nesle ! »

Sur ces mots, l’inconnu fit une deuxième salutation plus profonde que la première et disparut au fond de l’escalier branlant de l’antique hôtel d’Aulnay, laissant les deux frères stupéfaits.

*

* *

Buridan, après avoir quitté ses amis, s’était engagé dans la rue Froidmantel, se dirigeant vers la Halle.

Mais il n’avait pas fait dix pas, qu’une femme sortant d’une encoignure s’approcha de lui, le toucha au bras et murmura :

« Bonsoir, Jean Buridan ! »

Buridan jeta un rapide regard autour de lui en portant la main à sa dague, mais voyant que la rue était parfaitement paisible et déserte, il ramena ses yeux sur celle qui lui parlait.

Elle était impénétrable, la tête couverte de sa capuche rabattue, et masquée par surcroît.

« Holà ! fit Buridan, es-tu donc sorcière, toi qui sais mon nom ?

– Peut-être ! fit sourdement la femme.

– Bah ! Et que me veux-tu ? Si tu viens m’inviter à quelque sabbat, ce que j’accepterais d’ailleurs, je te prierai de remettre ton invitation à plus tard, car je suis fort pressé…

– Buridan, dit la femme, veux-tu triompher de Marigny ? Veux-tu tenir à ta merci cet ennemi qui ne te pardonnera pas, qui te guette, et qui t’aurait déjà fait saisir si une puissante volonté ne t’avait sauvé… pour aujourd’hui ?

– Triompher de Marigny ! Certes, je le veux !

– Buridan, tu es pauvre et sans avenir assuré. Veux-tu d’un coup gagner la fortune et les honneurs ?

– Voilà qui me conviendrait assez. Tu parles d’or, bonne femme.

– Eh bien, cette puissante personne dont je te parlais t’attend ce soir, à dix heures et demie : trouve-toi à ce moment au rendez-vous, où tu verras quelqu’un qui te dira : « Marigny. » Toi, tu répondras : « Montfaucon. »

– Et où est ce rendez-vous ?

– Au pied de la Tour de Nesle… »

L’inconnue, alors, fit une révérence et, rapide, silencieuse, s’éloigna, pareille à un spectre.

Suivons-la un instant.

Elle pénétra dans le Louvre où les sentinelles la virent passer avec une sorte de respect mêlé de terreur, traversa plusieurs cours, parvint à un escalier dérobé qu’elle monta, et pénétra enfin dans une galerie au fond de laquelle se trouvait un oratoire où, pâle et palpitante, attendait une femme.

« Est-ce fait, Mabel ?… murmura en frissonnant l’habitante de l’oratoire…

– Oui, Majesté !… » répondit celle qui s’appelait Mabel.

La reine Marguerite de Bourgogne, alors, fit un bref signe d’adieu, et majestueuse, calmant d’une main les palpitations de son sein, sortit de l’oratoire.

Mabel la suivit du regard jusqu’à ce qu’elle eût disparu.

Alors elle laissa tomber sa capuche, retira son masque, et son visage apparut, glacial, animé seulement par les yeux flamboyants.

Et elle gronda :

« Va, reine insensée ! Fie-toi à moi ! Laisse-toi enlacer dans le filet que je tends autour de toi !… Quand il en sera temps, je n’aurai qu’un mot à dire, un signe à faire pour que ta belle tête tombe sous la hache du bourreau !… Mais il faut que tu souffres d’abord ce que tu m’as fait souffrir ! Puisses-tu bientôt être mère comme je l’ai été… et alors… »

Un sanglot l’interrompit.

Longtemps, elle demeura à la même place, immobile et pensive. Puis, lentement, elle porta ses deux mains à son front flétri.

Et qui se fût alors trouvé près d’elle l’eût entendue qui sanglotait ceci tout bas :

« Ce Buridan s’appelle Jean… Mon petit, lui aussi, s’appelait Jean… »

Chapitre6 ENGUERRAND DE MARIGNY

Le père de Myrtille, que nous avons vu quitter précipitamment la Courtille-aux-Roses, était entré dans la grande salle où il venait d’arriver.

Il était entré d’un pas rude, en homme habitué à voir toutes les têtes se courber sur son passage.

Devant le Louvre, il s’était simplement défait du manteau qu’il avait endossé pour aller à la Courtille-aux-Roses, et Tristan, le serviteur qui était venu le chercher, lui avait remis sa lourde épée à forte garde de fer en croix qu’il avait ceinte.

Enguerrand de Marigny se dirigea droit vers un groupe qui occupait le fond de la pièce où il venait de pénétrer.

C’était Louis X, debout, pâle et agité. C’était le comte Charles de Valois, souriant d’un sourire de triomphe. C’était le connétable Gaucher de Châtillon, c’était Geoffroy de Malestroit, c’était le capitaine des gardes, Hugues de Trencavel. C’étaient divers autres seigneurs, tous penchés autour d’une table sur laquelle ils considéraient un coffret en hochant la tête avec une sorte de terreur.

« Sire, dit Enguerrand de Marigny, me voici aux ordres de Votre Majesté.

– Par Notre-Dame ! Il y a plus d’une heure, monsieur, que je vous attends !

– Votre Majesté daignera m’excuser. Je me trouvais loin de mon hôtel. Prévenu par un serviteur que le roi me mandait pour affaire grave, j’ai tout quitté pour accourir. »

Marigny attendait, la main appuyée sur la garde de son épée de guerre, et jetait un profond regard sur les seigneurs présents. Tous détournèrent la tête, sauf Geoffroy de Malestroit qui le regarda fixement et lui fit un signe imperceptible. À ce signe, Marigny pâlit, mais, les sourcils froncés, il prit une attitude de menace et de défi.

Le roi Louis, que les bourgeois de Paris avaient, le matin, surnommé Hutin, le roi allait et venait, mâchonnant de sourdes imprécations. Sur son passage, il trouva une table chargée de verreries précieuses : d’un violent coup de pied, il envoya rouler table et verreries. Parvenu à la fenêtre, il donna dans les vitraux un formidable coup de poing, les vitraux sautèrent en éclats, la main du roi saigna, et Louis X se mit à sacrer, à rugir des jurons qui eussent ébahi les mariniers de la Seine.

« Par les tripes du diable ! hurla-t-il, par les entrailles maudites de la mère qui me mit au jour ! Y a-t-il au monde un roi plus misérable que moi ! On me veut meurtrir lâchement. On veut que je crève comme quelque charogne au coin de la Grève. »

Il y eut une nouvelle bordée de jurons, suivie de coups de pied assenés aux fauteuils et aux meubles, de coups de poing qui pleuvaient un peu partout.

En quelques minutes, le cabinet royal se trouva dévasté comme s’il eût été envahi par une bande de truands pillards : les sièges renversés, les porcelaines en pièces, les rideaux déchirés…

Calme et grave, Marigny attendait la fin de ce déchaînement de fureur.

Enfin Louis X marcha sur le premier ministre, se croisa les bras et gronda :

« Savez-vous ce qui se passe, monsieur ?

– Sire, dit Marigny, Paris est dans la joie, le royaume est tranquille, voilà ce qui se passe. Pour le reste, j’ignore s’il y a un reste !

– Vous ignorez ! Vous qui devriez savoir ! Vous ignorez qu’on me veut trucider ! Voilà une heure que je vous le crie ! Venez ! Regardez ! » ajouta Louis X en entraînant Marigny jusqu’à la table sur laquelle se penchaient les témoins de cette scène.

Marigny vit le coffret, et, dans le coffret, comme en un cercueil, une figurine de cire couverte d’un manteau royal, une épingle plantée à l’endroit du cœur.

Le premier ministre prit le simulacre et l’examina attentivement.

« Savez-vous ce que c’est que cela ? cria Louis X.

– Oui, Sire, c’est un misérable sortilège comme en font les sorciers et les sorcières, race maudite dont nous devrons purger Paris et le royaume. Ce sortilège semble avoir été fait contre Votre Majesté. »

Le comte de Valois s’approcha du roi et murmura à son oreille.

« Vous entendez, Sire ?

– Sans doute, fit Marigny qui avait surpris ces paroles. La chose est incontestable. Il faudrait être l’ennemi du roi pour ne pas reconnaître en cette figure un maléfice destiné à faire mourir Sa Majesté… »

Le premier ministre jeta à Valois un mortel regard de défi et ajouta :

« Est-ce que monseigneur le comte, oncle de Sa Majesté, aurait des doutes à cet égard ? »

Valois, à son tour, fixa Marigny et rendit défi pour défi :

« Non seulement je n’ai pas de doutes, mais encore, c’est moi qui, en votre lieu et place, ai prévenu mon cher sire et neveu du détestable complot tramé contre lui par des sorciers ou des sorcières. »

Marigny grinça des dents. Et déjà il apprêtait quelque foudroyante riposte, lorsque Louis X, posant sa main sur l’épaule du ministre, lui jeta un long regard chargé de soupçons.

Marigny comprit ce soupçon. Et il eut froid jusque dans la moelle des os. Car ce soupçon, s’il ne l’écrasait pas… ce n’était pas seulement la ruine, la déchéance, c’était la mort, le supplice, l’affreuse torture infligée aux régicides !…

« Marigny ! dit Louis X avec une gravité qui fit frémir les témoins de cette scène bien plus que n’avait fait sa colère furieuse, Marigny, consentiriez-vous à jurer que vous ne connaissiez pas l’existence de ce sacrilège ? »

Marigny s’inclina très bas. Puis, se redressant de toute sa hauteur, d’une voix tonnante, il prononça :

« Gentilshommes, seigneurs, ducs et comtes, il est un homme qui cent fois a risqué sa vie et mille fois sa fortune pour le service du glorieux Philippe, père de notre illustre sire ! Cet homme, dans les batailles contre l’ennemi de France, a donné son sang et il n’a pas compté ! Cet homme, aux jours où le roi affolé voyait ses coffres vides, a vendu jusqu’à ses derniers bijoux pour donner de l’or au roi, et il n’a pas compté ! Cet homme a passé des nuits de fièvre à travailler pour que son roi pût dormir tranquille ! Cet homme a délivré son roi des Templiers ! Cet homme a réduit Paris révolté à demander pardon à son roi !… Si Sa Majesté Philippe sortait du tombeau où nous l’avons couché il y a un mois, le roi Philippe le Bel, sachant ce qui se passe et que ce soit en son Louvre, entrerait ici, vous regarderait tous en face et vous crierait ce que je vous crie : « Qui donc ose soupçonner le serviteur de la monarchie ! Qui ose donc demander à Marigny de jurer qu’il est fidèle à son roi !… Que celui-là parle ! Que celui-là jette le masque ! Et par le tonnerre du Ciel, celui-là, ici même, est un homme mort !…

En parlant ainsi, Enguerrand de Marigny avait à demi sorti sa dague, et, majestueux, superbe d’audace et de force, foudroyait Valois de son regard.

Le comte recula, blême de rage ; un frisson électrique passa parmi les seigneurs présents.

« Par la mort de Dieu ! cria Geoffroy de Malestroit, si on soupçonne ainsi à la cour de France, nous n’avons qu’à briser nos épées et prendre le froc !

– C’est vrai, c’est vrai ! grondèrent les autres. Sire, Enguerrand de Marigny est la colonne du royaume ! »

Mais déjà la violente apostrophe du ministre avait produit son effet sur Louis X et fait évanouir tout soupçon de son esprit.

« Marigny, dit-il, tu dis vrai, tu es insoupçonnable, et voici ma main ! »

Enguerrand de Marigny plia le genou, saisit la main royale et la baisa.

Le comte de Valois eut un sourire qui semblait dire :

« Ce n’est pas fini !… »

« Sire, dit Marigny en se relevant, je vais, dès cette nuit, faire fouiller toutes les maisons suspectes d’abriter sorciers ou sorcières, et demain les coupables seront livrés à la justice.

– C’est inutile ! » dit Valois.

Ce n’était qu’un mot prononcé d’une voix paisible. Et, pourtant, ce mot fit trembler Marigny. Une sorte de terreur se fit jour jusqu’à son âme.

« Inutile ? Pourquoi ? demanda-t-il.