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Caméléon est un nom qui résonne fortement chez l’enquêteur Ludovic Sauvé, un agent de la sureté du Québec. Le policier d’expérience a vu filer l’habile et sympathique voleur entre ses doigts trop de fois déjà.
Il a même été humilié et méprisé par la presse. Mais cette fois, il s’est juré que cet homme, dont il ne connaît pas le visage et la véritable identité ne lui passera pas entre les doigts. Pas cette fois.
Qui gagnera cette féroce bataille entre les deux éternels rivaux ? Le célèbre policier qui veut commencer sa retraite en beauté ou ce gentleman célibataire qui détrousse les riches commerçants et hommes d’affaires ?
À PROPOS DE L'AUTEUR
Yves Déry a grandi dans la ville de Laval, à proximité de l’ile de Montréal, au Québec. Après avoir enseigné les arts martiaux pendant presque 25 ans, il décide de se mettre à l’écriture.
Professeur d’arts martiaux, gestionnaire, entrepreneur, diplômé de l’école de police et auteur des romans
Instabilité et
La chute des rois 1 : Le plan, Yves Déry nous plonge maintenant dans un roman policier digne des Arsène Lupin, un personnage de roman qui l’aura marqué dans son enfance.
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Seitenzahl: 561
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Yves Déry

Éditions Lo-Ély
www.editionsloely.com
Facebook : Éditions Lo-Ély

Auteur : Yves Déry
Facebook : Yves Déry
Correction: Anne-Laure Brun
Mise en page et direction littéraire : Tricia Lauzon
Graphiste pour la couverture : Véronique Brazeau
www.trifectamedias.com
Imprimerie :Marquis
Dépôt légal –
Bibliothèque et Archives nationales du Québec 2022
Bibliothèque et Archives Canada 2022
Toute reproduction, intégrale ou partielle, faite par quelque procédé que ce soit, photographie, photocopie, microfilms, bande magnétique, disque ou autre, est formellement interdite sans le consentement de l’éditeur.
Imprimé au Canada
ISBN papier : 978-2-925030- 96-6
ISBN PDF : 978-2-925030-97-3
ISBN EPUB : 978-2-925030-98-0
Ce livre est dédié à mes quatre enfants ;
Vincent, Erika, Francis et Jean-Christophe
Avec amour et gratitude…
Le voleur qui n’est pas pris passe pour un honnête homme.
Proverbe Turc
Laval, province de Québec
Boulevard Chomedey
Vendredi 1er août 2014, 14 h 45
Avant d’entrer, le quinquagénaire prit une profonde respiration. Jetant un regard furtif autour de lui, il poussa d’une main ferme la lourde porte vitrée, puis pénétra dans la salle d’exposition.
Se dirigeant vers l’extrémité ouest, il passa avec lenteur devant une BMW noire, longea avec un plaisir évident les Bugati, zieuta de loin la Lamborghini, puis s’immobilisa finalement en face d’une Porsche 911, rouge vif. Superbe.
Voilà ! C’est celle-là !
En tant qu’amateur de belles voitures, il sentit son pouls s’accélérer et malgré ses mains moites, son visage resta de glace. Le Poker face savait jouer, depuis longtemps.
Satisfait, le menton légèrement levé, il tourna la tête. Son regard parcourut les murs de gypse, peints en vert et jaune. Artiste dans l’âme, contemplatif de nature, il apprécia le mélange de teintes apaisantes et de bon goût. Mais il n’était pas là pour perdre son temps. Il regarda sa montre.
Parfait ! constata-t-il.
Tout était chronométré. Comme toujours pour ce genre de projet.
Du haut de ses cinq pieds neuf pouces, l’homme s’avança vers la Porsche rutilante. Il remonta ses lunettes sur son nez égal et fin, fronça un sourcil large et grisonnant devant la machine luxueuse, alors que la réceptionniste au teint trop bronzé tentait de lui envoyer un sourire de bienvenue mielleux, mais forcé. Il l’ignora délibérément.
Méticuleusement, Simon Bédard, alias Doug White, entreprit alors l’inspection extérieure de la voiture, en connaisseur. Tout autour, uniquement des véhicules de classe, valant plus de 60 000 $ et des vendeurs aux aguets, anxieux de toucher leurs généreuses commissions.
Il vit approcher l’un d’entre eux, un peu trop sûr de lui. Simon sourit intérieurement, rattacha la veste de son costume chic, bleu et gris, puis remonta d’un doigt sa paire de lunettes qui ne servait que de façade.
Et le jeu commence, fit-il en jubilant.
De sa main gauche, Simon caressa le métal scintillant du bolide, baissa légèrement la tête pour regarder à l’intérieur, sachant que l’employé plein d’orgueil se trouvait maintenant à deux pas de lui.
— L’intérieur est entièrement équipé, monsieur, l’informa ce dernier. Sièges en cuir chauffés ; toit ouvrant électrique ; ordinateur puissant dans le tableau de bord. Côté technique, elle possède un moteur boxer 6 cylindres qui peut atteindre les 100 km/h en 4,2 secondes.
Tout ce bla-bla était inutile, mais Simon fit un signe de tête pour démontrer son intérêt.
— C’est bon, je veux voir « la » intérieur, if you don’t mind1.
Le type, légèrement bedonnant, tout sourire, s’empressa d’ouvrir la lourde portière dont le mécanisme s’avérait parfaitement lubrifié. Simon monta dans la voiture, étira la main droite et joua avec quelques boutons noir et doré. Il tâta le siège en cuir naturel de couleur carbone et glissa un doigt sur le tableau de bord en merisier.
De la qualité, comme d’habitude, songea-t-il, imaginant déjà le montant qu’il allait en retirer une fois sorti de là.
Au moins cent mille.
— Pas mal, souffla-t-il sans se tourner vers le vendeur.
Un vrai sourire de contentement fit alors remuer la barbichette rousse du représentant, qui était alors penché, guettant les moindres gestes ou paroles de satisfaction de son client.
— J’aimerais « la »… essayer, ajouta Simon en replaçant sa cravate de soie.
Ce n’était pas une question.
***
Laval
Boulevard Cartier
Poste de police
14 h 55
Au même moment, à moins de huit kilomètres du concessionnaire, l’inspecteur Charles Laurier leva la tête quand deux des enquêteurs sous ses ordres se présentèrent au pas de sa porte.
— Assoyez-vous, messieurs, les invita l’homme qui était devenu le patron du poste no 2 de Laval, depuis un peu plus de douze mois. Je ne vous retiendrai pas longtemps, car j’ai une réunion web avec le directeur dans quelques minutes.
Viens-en au fait, pensa Gendron.
— On fait face à une situation particulière, commença Laurier.
— C’est à propos des motards ? le coupa l’enquêteur Gendron, sans prendre le temps de s’asseoir. Boucher fait des siennes ?
Il avait entendu toutes sortes de choses dernièrement. On parlait beaucoup de cette bande.
— Il n’est pas question des Prédateurs, aujourd’hui, fit l’enquêteur en levant la main. Ni d’aucune autre bande. La SQ2 s’occupe d’eux en ce moment, et on va les laisser faire leur travail. Ce dont je veux vous entretenir est d’un autre ordre, reprit Laurier en relevant le menton – que Gendron avait toujours trouvé trop large par rapport au reste de son visage.
— On t’écoute, Charles, dit l’enquêteur Labrie en plaçant ses deux mains sur ses hanches.
Puis, sur une invitation de Laurier, il décida de s’asseoir et patienta.
— Vous avez entendu parler du fameux cambrioleur de Sherbrooke, sans doute, commença ce dernier.
— De Sherbrooke ? répéta Gendron en regardant son collègue Labrie.
— Ça fait la une des journaux depuis quelques mois. Vous n’allez pas me dire que vous l’ignorez ?
— Tu parles sans doute du Caméléon ? demanda Gendron en se souvenant alors d’un vol très médiatisé, rapporté aux nouvelles télévisées.
— Exact !
— C’est pas lui qui a aussi sévi à Laval-sur-le-Lac, il y a quelques semaines ?
— On croit qu’il est effectivement à l’origine de cette fraude à Laval. C’est le poste 4 qui s’est occupé de l’enquête, précisa l’inspecteur.
— Comme tout le monde, on a pris connaissance de ce qui s’est écrit dans les médias, confia Gendron.
— Ils en ont beaucoup parlé sur les réseaux sociaux, acquiesça Labrie. J’ai croisé un enquêteur du poste 4 au tribunal, il y a deux semaines. Et il m’a avoué que le gars est comme un fantôme.
Gendron fronça les sourcils. Puis, lui, qui n’avait pas encore pris place, finit par tirer une chaise à son tour. Son collègue semblait en savoir plus que lui sur ce fameux voleur.
— Qu’est-ce qu’on a à voir avec le Caméléon ? demanda-t-il.
— Vu qu’on le sait être à l’origine de ce délit, à Laval-sur-le-Lac, et grâce à certaines informations obtenues récemment, reprit l’inspecteur Laurier, on croit que le Caméléon se serait installé à Laval, en ce moment. Pour de bon, peut-être…
Les deux enquêteurs attendirent simplement la suite. Gendron se força à rester silencieux, une main sous le menton.
Et alors ? auraient-ils pu simplement dire.
Mais les deux hommes patientèrent. C’était dans les habitudes de Laurier de prendre ce genre de pause pendant une discussion, comme pour s’assurer qu’il avait l’attention de ceux à qui il s’adressait. Un comportement qui énervait Gendron.
— Nous avons reçu des informations selon lesquelles notre homme prépare un autre coup, très bientôt…
Il toussa.
— … à Laval encore, s’empressa aussitôt d’ajouter Laurier.
— Ah oui ? Comment on sait ça ?
Ça venait de Gendron. Une autre pause. Labrie fronça les sourcils, se demandant toujours pourquoi leur patron leur parlait de cet homme qui faisait l’objet d’une enquête par la Sûreté. Et comment pouvait-on savoir qu’il préparait un autre coup.
— La source, affirma Laurier.
— La source ? répétèrent en même temps Labrie et Gendron.
***
Laval
Dans une cour à scrap
15 h 15
Thomas Mercier, fébrile, s’accroupit aux côtés de Joseph, son comparse. Ce dernier, agenouillé derrière la camionnette, retira la plaque et la remplaça par une fausse.
Thomas regarda l’heure sur son cellulaire. Il tentait de garder son calme en face de son complice.
— Ça avance, Joe ?
— Tu peux faire marcher le moteur, stipula Joseph. J’en ai pour trente secondes. Une vis à installer, et c’est parti.
— Okay. On va être correct, marmonna Thomas en regardant sa montre une fois de plus. 15 h 16. On est dans les temps et on n’est qu’à huit kilomètres du concessionnaire.
Il se leva, remit ses gants et fouilla dans sa poche pendant que Joseph serrait la deuxième vis. La carte de son patron s’y trouvait, et il devait la remettre à Joseph, en prenant tous deux la précaution de ne pas y laisser d’empreinte. Les épaules aussi tendues que ses mâchoires, Joseph monta dans le véhicule volé et prêté par Pierrot, une heure plus tôt. Puis, il laissa tomber le tournevis à ses pieds avant d’essuyer ses deux mains sur son pantalon.
Thomas regarda à droite et à gauche, prit une bonne respiration, puis il fit un signe à un homme en camisole pour que celui-ci leur ouvre la grille.
— Allons-y, fit-il alors que Joseph attachait sa ceinture. Simon est déjà dans la place.
« Le respect dans l’horaire, c’est primordial », ne cessait de leur répéter Simon.
La grille métallique se referma derrière eux.
C’est parti !
***
Laval
Au poste de police
15 h 20
— La source ? demanda encore Mathieu Gendron.
— Quelqu’un s’est manifesté pour nous donner de l’info, expliqua Laurier aux deux policiers.
— On avait compris ça, acquiesça Labrie en décroisant les jambes. On sait ce que c’est qu’une source. Mais pourquoi tu nous dis tout ça puisque c’est le poste 4 qui s’est occupé du dossier ?
— On a eu le mandat de reprendre en main le dossier du Caméléon. Le dossier en cours, et les prochains qui surviendront.
Les prochains qui surviendront ?!
Laurier fit une pause. Il observa la réaction de ses deux agents.
Gendron regarda Labrie, qui restait de glace pour l’instant. Comme d’habitude. Il était reconnu pour son esprit analytique et pour son calme. Il attendit la suite.
— Et pourquoi le poste 4 ne continue pas l’enquête ? demanda Gendron en tournant la tête à nouveau vers son patron.
— Ils n’ont pas assez de ressources. Ils viennent de perdre un enquêteur, et l’autre est en vacances. On nous transfère le dossier.
— Ben voyons !
— Le mandat vient de qui exactement ? demanda Labrie.
— De notre directeur.
— Et qui va s’occuper de cette enquête ?
— Toi, stipula Laurier en regardant le sergent Gendron. Tu seras aidé par un enquêteur de la SQ, ajouta-t-il. On va te faire parvenir tout ce que tu dois savoir sur le Caméléon.
Pascal Labrie, bien que surpris, laissa Gendron s’exprimer en premier.
— La SQ ? Je comprends pas. Qu’est-ce que la SQ viendrait faire ici ?
Labrie aurait pu poser la même question.
— L’enquêteur Ludovic Sauvé, qui connaît bien le Caméléon pour avoir mené quelques enquêtes sur lui, s’installera ici, avec nous. Exclusivement pour cette enquête, précisa Charles Laurier.
— Sauvé, ici ? grimaça Gendron.
Labrie fronça les sourcils, mais garda son attention sur l’échange, tentant de se rappeler si cela s’était déjà fait qu’un enquêteur de la SQ s’installe dans un poste de police municipale.
— On va lui prêter un bureau, stipula l’inspecteur. Il y en a un de libre en face de Joly.
Comme si cela expliquait les questions implicites…
— Pourquoi avoir un type de la Sûreté dans nos bureaux ? demanda Gendron. J’ai jamais vu ça.
Labrie regarda le patron.
— Il nous sera d’un grand secours, commença Laurier. Il talonne le Caméléon depuis deux ans. Il le connaît bien.
— Attends… Je vois ce qui se passe, là, affirma Gendron. Ce sera ce flic de la SQ qui va me dire quoi faire, c’est ça, n’est-ce pas ?
— Bien…
Constatant que son supérieur hésitait, Labrie sortit de son mutisme :
— C’est lui qui va mener l’enquête ? supposa-t-il.
Gendron serra les lèvres en réfléchissant rapidement. Il entrevoyait déjà des difficultés.
Maudit ! Il ne manquait plus que ça ! Jumelé à Monsieur-je sais-tout, rumina-t-il.
Ce Ludovic, il en avait entendu parler.
— L’ordre vient d’en haut, Mathieu. On m’a pas demandé mon avis. Je tiens à vous le préciser.
Ben oui ! rumina Gendron.
— Qu’est-ce que je viens faire dans tout ça, moi ? demanda calmement Labrie.
— Pascal, tu aideras Mathieu et Ludo quand ils auront besoin de toi. En support seulement. Je peux pas te libérer 100 % de ton temps. Je sais que tu as quand même un dossier important qui concerne les gangs de rue. Tu prendras quand même certains des dossiers en cours de Mathieu pour le libérer, car ton chum en aura sûrement plein les bras si le Caméléon est vraiment aussi actif.
Gendron s’était tu. Il jeta un regard vers Labrie.
— À en croire le boss de Ludo, ce gars-là est un vrai génie dans l’art du déguisement et du vol d’identité, précisa Laurier.
Gendron poussa un soupir alors que Labrie se leva simplement.
***
Laval
Boulevard Chomedey
15 h 28
— Allons-y, se réjouit le vendeur de voitures en saisissant son téléphone portable d’un modèle récent, très compact.
Une fois derrière le volant, alors que l’employé faisait le tour du véhicule pour s’installer du côté passager, Simon appuya discrètement sur un bouton de son cellulaire.
Le message texte, rédigé à l’avance, fut envoyé. C’était le signal pour Joe et Thomas.
[C’est parti]
Simon huma encore le cuir neuf et saisit le volant à pleines mains. Le vendeur sentait le désir naître chez son client. Rayonnant de satisfaction, il fit un signe à un collègue pour faire ouvrir les grandes portes vitrées du magasin.
Une fois à l’extérieur, Simon engagea la voiture sur le boulevard Chomedey, direction nord. Le représentant, assis à sa droite, une main sur sa ceinture de sécurité, soupirait d’aise. Convaincu de faire une affaire en or, il calculait déjà sa commission généreuse.
3 % sur 175 000 $… Ça fait… 5 300 $ ! WOW !
Le bruit du moteur était à peine perceptible.
Incroyable, songea Simon.
Dépassant l’autoroute puis le boulevard Saint-Elzéar, il jeta un œil nonchalant sur le cadran du tableau de bord.
***
15 h 30
Arrivé à la hauteur d’un triplex tout neuf, il aperçut la camionnette garée.
Parfait !
Simon appliqua soudainement les freins. Le vendeur, surpris par cet arrêt brusque, leva la tête tout en s’accrochant fermement à la poignée à sa droite.
Une silhouette immobile gisait au centre de la chaussée, face contre terre.
Jouant le jeu, Simon fronça les sourcils.
— My god3 ! s’exclama-t-il, What the4 …?
— Nom d’un chien ! s’énerva le vendeur. Qu’est-ce que c’est que… ?
Devant l’hésitation de son compagnon de route, Simon ordonna sèchement :
— Get out of the car ! This person needs some help. Go ahead, I'm calling for help right away5.
— Oui, je vais l’aider…, acquiesça l’autre en détachant sa ceinture.
Puis, il ouvrit la portière, les yeux rivés sur le corps inerte devant eux.
Sapristi !!!
— Let’s go ! Don't loose any second6, insista Simon en empoignant son cellulaire.
Le vendeur, dans la jeune trentaine, nerveux, faisant fi des règles de sécurité de la boîte qui interdisaient de sortir de voiture lorsqu’un client la conduisait, se précipita vers la silhouette étendue. Après tout, il s’agissait d’une urgence.
— I call 911 immediately7, tonna Simon, un pied dans la voiture et l’autre sur la chaussée.
Il appuyait sur les touches minuscules de son portable… éteint.
— Monsieur… monsieur ! cria le vendeur à l’intention de la silhouette immobile, cherchant à le réveiller au seul son de sa voix nerveuse.
Réveille-toi ! s’énerva-t-il.
Il se pencha, chercha un signe de vie, releva ses lunettes d’un doigt.
Nom d’un chien, qu’est-ce que je fais ?
Il chercha des taches de sang, mais n’en trouva pas. Ni sur la victime ni par terre.
Puis… Un bruit de moteur. Celui de la Porsche.
Le vendeur tourna la tête alors que le véhicule de luxe faisait marche arrière de façon vive. L’homme se redressa vivement. Un stylo tomba de sa poche.
Que ?!
Sans freiner, Simon fit accomplir un cent quatre-vingts degrés au bolide. Puis, la voiture fila vers le sud à vive allure.
Pris de stupeur, le vendeur figea puis, comprenant qu’il s’était fait berner, il se mit à courir stupidement en vociférant, les bras vers le ciel.
Heeey !
Il vit l’automobile croiser une Honda blanche, puis accélérer en prenant la bretelle de l’autoroute 440 pour se diriger vers l’est.
Essoufflé, le front trempé, il interrompit alors sa course après avoir franchi quelques mètres.
Penché vers l’avant, les deux mains sur les genoux, l’homme tenta de reprendre son souffle.
— Ostie ! souffla-t-il.
Puis, réalisant la futilité de sa réaction et se souvenant du type qui gisait par terre, il se retourna vers celui qu’il devinait maintenant être un complice de cet escroc.
Trop tard. L’individu s’était relevé et avait rejoint un troisième complice dans une minifourgonnette bleue qui déjà s’éloignait vers la direction opposée.
Le vendeur tenta de distinguer le numéro de la plaque en revenant vers l’endroit où avait été étendu le corps, mais en vain.
Puis, par terre, près de son stylo, son regard perçut quelque chose. Une petite carte.
***
Laval
Poste de police
15 h 32
Gendron déposa sur son bureau le dossier que son patron venait de lui confier. Labrie, installé à la droite de son collègue, tira une chaise.
Le Caméléon, marmonna Gendron pour lui-même en s’assoyant à son tour.
Il se demanda si cette responsabilité qu’on lui assignait s’avérait une bonne chose. Surtout qu’il devrait travailler avec ce policier. Il avait entendu Labrie expliquer que cet enquêteur de la SQ, pourtant réputé, avait échoué à deux reprises au moins à coincer le bandit.
— Pourquoi il ne t’a pas confié ce dossier à toi ? demanda Gendron, qui allait avoir trente-huit ans dans un mois. Tu as plus d’expérience que moi.
Il jeta un œil vers Labrie qui fixait son écran d’ordinateur d’un regard impatient.
TOC TOC. Il attendait sa réponse, tapant de deux doigts sur sa table de travail.
— Tu veux pas de ce dossier ? demanda finalement le sergent Labrie.
Le ton était calme. Rien ne semblait jamais ébranler l’enquêteur d’expérience.
— Tu es plus ancien que moi, je trouve ça bizarre, ajouta Gendron.
— Plus d’expérience comme enquêteur, mais ici, à Laval, tu as plus d’ancienneté, précisa Labrie en levant sa main libre, paume vers le plafond.
— N’empêche, avoua Gendron en regardant sa montre. Ça me semble une patate chaude qu’on met dans mes mains.
Ce Ludo…
— Bizarre qu’ils envoient ce flic de la SQ ici, marmonna quand même Labrie.
— Ouais, je trouve cela aussi étrange que toi. Ils n’ont pas de bureau à Laval, eux, la SQ ?
Le sergent-détective Gendron haussa les épaules.
— Je crois pourtant que oui, finit-il par dire.
Puis, Labrie regarda encore sa montre et poussa un soupir alors que la mise à jour de son ordinateur tardait à se terminer. Gendron ouvrit le dossier de Simon Bébard que l’inspecteur Laurier lui avait remis et jeta un coup d’œil sur la première feuille.
— Eh ben, dit Gendron en parcourant la première page.
***
Dans le même quartier
La voiture du lieutenant Ludovic Sauvé, une Ford de l’année, aussi propre qu’un laboratoire, fut lancée sur la route à exactement 15 h 35. Ludo, méticuleux sur tout, maugréait.
Foutu indicateur qui m’a avisé à la dernière minute ! pesta-t-il en jetant un coup d’œil sur son cellulaire. Je risque d’arriver trop tard.
« Ils sont en train de le faire »,avait simplement affirmé sa source.
Rapide, mon cher Caméléon, marmonna-t-il ensuite avant de tourner sur sa gauche. J’ai même pas défait mes valises que tu me fais déjà courir.
Le GPS accroché à son tableau de bord l’informa qu’il se trouvait à quatorze minutes de la destination.
Ça, c’était s’il respectait la limite de vitesse.
Il appuya sur l’accélérateur en se demandant s’il devrait aviser l’inspecteur Laurier immédiatement. Mais il supposa que les flics de Laval avaient dû être prévenus déjà par la victime.
Ils doivent être en route eux aussi.
***
Laval
Poste de police
— Qu’est-ce que tu as vu dans le dossier du Caméléon ?
— Tu devrais voir le nombre de noms d’emprunt qu’il a, notre homme. J’aimerais pas voir la quantité de passeports qu’il a dû acheter, fit le policier-enquêteur en souriant.
Mathieu Gendron posa de nouveau son regard sur le dossier. Il examina la deuxième page. Puis, il texta sa femme pour lui dire qu’il rentrerait un peu plus tard.
Et ça, c’est juste les noms qu’on connaît. Qui sait combien d’autres il a qu’on ne connaît pas ?
Au même moment, l’enquêteur Labrie se leva.
— Bon, c’est fini pour moi, décida ce dernier en constatant qu’il était déjà presque 16 h.
Depuis quelques semaines, le policier faisait tout ce qu’il pouvait pour finir tôt le vendredi. Une promesse faite à sa femme.
Labrie glissa son cellulaire dans son étui, à la ceinture. Alors que Gendron se levait lui aussi, son téléphone le fit grimacer quand il résonna.
— Gendron à l’appareil, fit-il.
Pascal Labrie éteignit son ordinateur et enfila une petite veste. Mais, voyant le visage de Gendron, il fronça les sourcils.
— Merde ! fit ce dernier en raccrochant. Il fallait bien que ça arrive aujourd’hui, en fin d’après-midi.
Il regarda l’heure sur son téléphone.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Labrie.
— Viens avec moi, mon vieux. On a une urgence !
— Putain !fit Gendron en saisissant son arme à feu.
Labrie fit de même sans rechigner. Tant pis pour la promesse aujourd’hui.
***
Laval
Autoroute 440, direction est
15 h 36
Simon, n’ayant aucune seconde à perdre, avait emprunté comme prévu la voie de desserte de l’autoroute.
Muni de son portable, le vendeur s’empresserait de contacter les policiers. C’était sans doute déjà fait. Simon savait qu’il ne disposait que de sept ou huit minutes pour se rendre là où il serait à l’abri.
Arrivé au niveau de la sortie 25, il donna un coup de roue et se retrouva quelques secondes plus tard sur le boulevard des Laurentides, côté sud. Il se demanda si la sueur qui apparaissait sur son front provenait de l’humidité ambiante ou plutôt du stress. Il y passa sa main avant qu’une goutte lui tombe dans l’œil.
Il fallait prendre soin de ne pas brûler de feu rouge.
Un lave-auto. C’est plus très loin.
Il vociféra mentalement quand une voiture devant lui freina brusquement.
Idiot !
Le feu rouge lui parut alors une éternité. Quand celui-ci vira au vert, il s’enthousiasma, mais il dut laisser passer une vieille dame qui s’était engagée dans la rue.
Enfin, plus qu’une minute, fit-il en appuyant finalement sur l’accélérateur.
Il vira soudainement à gauche sur une petite rue isolée, un cul-de-sac. De chaque côté de la rue, deux bâtiments commerciaux.
Merde ! Je me suis trompé de rue. Quel imbécile je fais !
Ce n’était pas son genre de faire ce type d’erreur. Il aperçut tout à coup une voiture de police, au bout de ce cul-de-sac. Il sentit la veine de son cou palpiter.
Trop tard pour rebrousser chemin.
Les mains moites, il tourna immédiatement à droite dans un stationnement et se gara entre deux autres voitures.
Si vite, les flics ?! Sont-ils au courant ou c’est juste un hasard ?
Il éteignit ses phares et se cala dans son siège, l’esprit en alerte. La vigilance pour la survie.
***
Laval
Boulevard Chomedey
Concessionnaire
15 h 52
Ludovic Sauvé, de la SQ, poussa la porte vitrée du commerce au plancher fraîchement nettoyé. L’eau de Javel lui monta au nez alors qu’il se dirigeait d’un pas vif vers un petit groupe, tout au fond du magasin. Il rageait encore d’avoir été retardé par ces chauffeurs incompétents qui s’étaient trouvés devant lui. Normalement, il aurait dû arriver en tout premier.
Que de temps perdu !
S’il avait été dans un véhicule avec gyrophare, il aurait pu obliger ces idiots à se tasser du chemin.
BANG, BANG ! Ses pas lourds sur le carrelage. Comme si le policier de la SQ voulait laisser les traces de son passage.
Ne faisant ni une ni deux, et fidèle à ses habitudes, il fit irruption dans le groupe de quatre hommes et coupa la parole au vendeur en arborant son badge de la SQ.
— Enquêteur Ludovic, annonça-t-il entre deux respirations.
Les enquêteurs Labrie et Gendron, qui venaient à peine d’arriver, se regardèrent en même temps.
— Vous pouvez m’appeler lieutenant Ludo, ajouta le policier en remettant son insigne dans la poche de sa chemise. Ou simplement Ludo.
Comment a-t-il su si vite ? se demanda Labrie.
— Je suis le sergent-détective Mathieu Gendron, expliqua le policier de Laval à celui qui allait devenir son partenaire pour coincer le Caméléon. On vient d’arriver.
Le policier de la SQ lui serra la main à la va-vite.
Labrie se présenta à son tour et tendit la main au détective de la Sûreté.
— Qu’est-ce qui se passe ici ? demanda finalement le propriétaire. Qui s’occupe de cette enquête ?
— Moi ! s’exclamèrent en même temps Mathieu Gendron et Ludovic Sauvé.
Labrie tourna la tête vers le propriétaire interloqué.
***
Laval
Rue Renaud
15 h 52
De sa voiture, Simon regarda les deux patrouilleurs en uniforme s’engouffrer sans se presser dans leur véhicule. Simon s’avérait chanceux malgré sa malchance. Les deux flics avaient intercepté un véhicule pour une simple infraction de la route. Rien à voir avec lui.
Mais que de temps perdu ! Qui sait si ces deux agents n’avaient pas reçu les informations du vol, maintenant ? Mais il ne pouvait flâner ici plus longtemps.
Une fois la voiture de police hors de sa vue, Simon démarra le moteur et s’engagea à son tour sur le boulevard emprunté par les patrouilleurs. Il se trouvait très près du repaire – la cour à scrap – et s’en voulait encore d’avoir tourné sur la mauvaise rue.
Il prit soin de ne pas commettre d’infraction puisqu’il apercevait le véhicule de police à moins de cinquante mètres devant le sien. Alors que les agents continuèrent tout droit, Simon tourna à droite.
***
Laval
Du côté sud de l’autoroute 440
15 h 55
Le patrouilleur Régis Grenier tournait en rond depuis un moment, repassant sur les mêmes rues, vers le sud, puis le nord. Et se dirigeant ensuite vers l’est, puis l’ouest.
— Je crois qu’on perd notre temps, mentionna son collègue, assis à sa droite. Ça fait dix minutes qu’on circule, et pas de trace de cette Porsche.
Il déballa un paquet de gommes.
— Il doit être rendu bien loin à mon avis, supposa Grenier en ralentissant avant un stop.
Il tendit la main. Pour la gomme.
— Je vais appeler la voiture 24 qui se trouve au nord de l’autoroute 440 pour voir où ils sont rendus, proposa l’agent Blouin.
Mais au même moment, un appel d’une autre voiture de patrouille entra.
— Ici la voiture 28, annonça le patrouilleur en question. Du côté ouest de la 13, on n’a rien vu. On tourne en rond. Aucune Porsche en vue.
— Ici la répartition, coupa alors une autre voix. Une information vient de nous être transmise par les enquêteurs. On affirme que le vol a été commis par le Caméléon. Il aurait laissé une carte.
— Le Caméléon ? fit Grenier en fronçant les sourcils.
C’est qui, ça ?
***
Laval
Le repaire
15 h 55
C’est plus de vingt minutes après le moment du vol que Simon vit une porte grillagée et rouillée s’ouvrir à son approche. Il avait perdu au moins dix bonnes minutes avec cette erreur qu’il avait faite. Un message texte entra sur son cellulaire au même moment. Simon prit conscience que l’adrénaline courait encore dans ses veines. Les épaules tendues, la nuque perlante de sueur, il regarda le texte qui provenait de Thomas :
[Tout est okay de notre côté]
Eurêka ! fit-il en souriant.
Le véhicule de luxe pénétra alors dans une cour arrière où s’entassaient de la ferraille et de vieilles voitures. La grille se referma une fois la Porsche à l’intérieur.
Simon coupa le moteur. Ensuite, il descendit de la Porsche, souriant. Il regarda autour de lui alors qu’un individu corpulent jetait un œil suspicieux à travers la grille, cherchant la moindre trace de flics.
Simon leva les bras dans les airs, pour s’étirer, puis prit une profonde respiration, comme il avait l’habitude de le faire quand il se sentait tendu. L’homme qui lui avait ouvert resta debout à le surveiller du coin de l’œil.
Relaxe, Simon. Tout va bien, se convainquit l’homme déguisé.
Il fit monter et descendre ses épaules à deux reprises.
— Bédard ? C’est toi ? demanda un homme bedonnant qui vint alors à la rencontre de Simon sans pouvoir encore le reconnaître.
— Effectivement, lui répondit le faux quinquagénaire, arrachant d’un coup sec sa fausse moustache, sa perruque grise, et retirant ses lunettes à monture carrée.
— Câlisse ! s’exclama le colosse.
***
Laval
Boulevard Chomedey
Concessionnaire
15 h 58
L’enquêteur Gendron, encore sous le choc de cette apparition surprise de Ludo, répondit à un appel. L’enquêteur de la SQ et Pascal Labrie se laissèrent entraîner par le propriétaire vers un petit bureau vitré pendant que Gendron bouchait une oreille avec sa main.
— Aucune trace de la Porsche pour le moment, fit la voix du répartiteur à la question de Gendron.
— Et la camionnette ? demanda ce dernier.
— Rien non plus pour le moment. Elle est aussi introuvable.
— Nom de Dieu ! Dites-leur de continuer à chercher.
L’enquêteur Gendron raccrocha, songeur. Quatre voitures de police tournaient en rond dans le quartier, mais personne n’avait vu quoi que ce soit encore. Était-il trop tard déjà ? Il sortit de sa poche le petit sac de plastique dans lequel il avait glissé la carte que l’un des voleurs avait laissée sur la chaussée. Carte rapportée par le vendeur. Il faudrait la faire vérifier, pour les empreintes.
Où es-tu, toi ? se demanda-t-il alors que Ludovic, alias Ludo, sortait du bureau et se dirigeait vers la sortie sans le regarder.
Bonjour, cher collègue, grimaça-t-il en le regardant partir, hébété. Heureux de te connaître, moi aussi.
***
Laval
Le repaire
16 h 05
— Je te la laisse pour 120 000 $, offrit Simon sans perdre une seconde.
Pierrot semblait incapable de détacher son regard de la merveille qui se trouvait devant lui. Simon lui lança la clé de la voiture de luxe.
— T’es… t’es pressé…, finit par dire l’homme en tournant la tête. Pis 120 000…, tu veux ma che… chemise aussi… avec ça ? fit l’homme en donnant la clé à un complice.
Joe lui avait dit, à Simon, qu’il bégayait, Pierrot. Mais l’homme n’en était pas moins impressionnant pour autant. Par sa carrure et son regard.
— Elle en vaut 175 000. C’est un prix d’ami que je te fais ! insista Simon en souriant, dévoilant ainsi une rangée de dents bien égales. Et tu me paieras quand tu l’auras vendue.
Allez, mon vieux !
Le receleur prit alors un air sérieux, passa une main sur le dessus de son crâne rasé et luisant.
Les deux hommes finirent par s’entendre sur 90 000 $. Simon savait que Pierrot pourrait la vendre au Moyen-Orient à 120 000 ou 130 000 $. Tout le monde y trouvait son compte.
Le commerce de Pierrot, officiellement une entreprise de pièces d’autos usagées, lui servait en fait à écouler, au Moyen-Orient et en Russie, diverses voitures de luxe telles Porsche, Ferrari et Lamborghini. Simon lui avait été présenté par Joseph, quelques mois plus tôt, lors de son arrivée dans la région de Montréal.
Cela avait « cliqué » entre eux.
Simon tourna la tête et, tout en retirant ses faux sourcils, il admira la voiture qu’on déplaçait. Elle détonnait, au milieu des autres bagnoles.
Quel dommage que je ne puisse repartir avec ce bijou! se désola-t-il.
Celui qui se faisait appeler le Caméléon frotta ensuite son menton pour faire disparaître la fausse cicatrice devant Pierrot, estomaqué. Simon retira ensuite sa cravate, qu’il mit dans la poche de sa veste qu’il enfila en la renversant. La veste grise devint veste bleue.
L’homme de cinquante ans redevint lui-même, un homme de la fin trentaine, aux cheveux bruns, sans aucun poil sous le nez. Le signalement que le vendeur donnerait aux agents de police ne servirait plus à rien. Le taxi que Régis faisait venir n’emmènerait pas Doug White, l’anglophone de la Porsche, mais plutôt un courtier en Bourse, francophone québécois.
Dire que tu dois être en train de te prélasser devant ta télé de Sherbrooke, Ludo, alors que le Caméléon a encore frappé. Pas bon pour ta réputation, ça, s’amusa Simon en voyant arriver un taxi devant la grille qu’un homme allait ouvrir.
Montréal
Casino de l’île Notre-Dame
Samedi 2 août 2014
Enthousiaste, Joseph Gauthier s’avança vers la machine à sous, illuminée comme un sapin de Noël. Excité par le bruit des jetons qui tombaient dans le panier d’acier de l’appareil, il tira de sa poche d’autres billets de vingt dollars. Il joua, puis joua encore.
Il avait déjà oublié la Porsche et ses deux amis.
CLIC, CLAC, BING…
La chance allait bien finir par tourner.
CLIC, CLAC, BING…
Mais rien n’y fit. Ce n’était pas son soir. Pas le bon soir. Encore.
— Foutue machine ! s’emporta l’homme de trente-cinq ans en constatant que ses poches étaient vides.
Merde, il faut que je parte d’ici, 3 000 $ de dépensés, constata-t-il en maugréant.
CLIC, CLAC, BING… Encore ces foutus bruits de machine qui le hanteraient toute la nuit.
3 000 $ en quatre heures. Oui, en seulement quatre heures. Il fulmina contre lui-même. Contre ce qu’il savait être un vice. Un vice dont il avait un mal fou à se défaire. Thomas et Simon avaient raison.
— Une bière, monsieur ?
Joseph ignora la jeune femme qui lui avait adressé la parole, puis regarda la montre que Simon lui avait offerte deux mois plus tôt pour son anniversaire. Il sortit ensuite son cellulaire, un machin dont il ne comprenait pas encore toutes les fonctions. Lui trouvait ça suffisant, mais Thomas lui mettait de la pression.
« Tu dois apprendre, insistait-il. Un cellulaire, c’est pas juste un téléphone aujourd’hui. »
Oui, bon.
Une semaine plus tôt, Joseph s’était rendu chez le détaillant parce qu’il n’arrivait pas à entendre la sonnerie lorsque quelqu’un appelait. Un simple problème de sonnerie.
Il avait pourtant cherché, appuyé sur plusieurs boutons.
Les paramètres, supposait-il. Ça doit être dans les paramètres.
— Pouvez-vous me dire ce qui ne va pas ? avait-il demandé au représentant.
Le jeune technicien d’à peine vingt ans avait alors simplement appuyé sur un bouton sur le côté de son Apple. Joseph était reparti de la boutique, rouge de honte. Évidemment, il ne s’était pas vanté de ceci à ses amis. Surtout pas à Thomas ou à Simon.
Son cellulaire à la main, il se dirigea rapidement vers la sortie, déterminé maintenant à s’éloigner de cet endroit qui représentait pour lui à la fois le paradis et l’enfer.
Oh oui, l’enfer, parfois. Aujourd’hui en tout cas.
CLIC, CLAC, BING…
Il salua à la hâte un habitué de la place qui semblait perdu dans ses pensées et, une boule à l’estomac, il descendit un étage du casino et poussa la lourde porte de sortie. Son estomac se plaignit. Il devait avaler quelque chose.
Dehors, le temps s’avérait clément. Seulement un léger vent sifflait en cette fin de journée. Rien pour faire plier les arbres. Il renifla, probablement à cause d’une allergie. Puis, il composa le numéro de Simon. N’obtenant aucune réponse, il le texta.
[Salut. Appelle-moi quand tu auras le temps]
Simon avait-il réussi à obtenir un bon prix pour la Porsche ? Si c’était le cas, il recevrait une jolie somme très bientôt. Il en avait grandement besoin. Il replaça son portable dans son étui en se demandant ce qu’il allait faire maintenant. Aller manger ? Oui. La décision venait d’elle-même.
Reprenant sa marche pour rejoindre le stationnement gratuit, Joseph revit dans sa tête le vendeur du concessionnaire, courant comme un fou derrière la voiture que Simon dérobait. Au même moment, lui se relevait en plongeant la main dans sa poche. Puis, alors que le vendeur reprenait son souffle, il déposa la carte avec la signature du Caméléon au sol. Simon tenait à cela. La fameuse carte.
Une Porsche que j’ai même pas vue, réalisa-t-il.
Soudainement, alors qu’il était perdu dans ses pensées, une main le saisit au collet par l’arrière. Il fut tiré de façon brusque. Violente.
— Aie !
En moins de deux, et sans ménagement, on le colla contre une voiture. Une main ferme le tint alors par le cou, collant l’arrière de sa tête sur la vitre entrouverte.
— Alors, mon Joe, comment ça va ?
Salaman ! Pas lui !
***
Laval
Poste de police
Lundi 4 août 2014
Lundi matin, trois jours après le vol de la Porsche, Gendron mit le pied dans le bureau de son patron. Ce dernier leva les yeux vers son enquêteur, l’un des quatre détectives du poste.
— Il fait chaud ici, constata Gendron, les deux mains sur les hanches.
— On est encore au mois d’août, je te signale.
— Je croyais que tu étais absent aujourd’hui, fit le policier en s’approchant de son patron.
Puis, il releva les manches de sa chemise.
— Changement dans mon agenda, expliqua Laurier. Qu’est-ce que je peux faire pour toi, Mathieu ?
— Charles, tu sais que vendredi, en fin de journée, on s’est rendus chez un concessionnaire pour un vol de voiture, Pascal et moi ?
— J’imagine que si c’était dans un concessionnaire, c’était pour un char, conclut le policier, derrière son bureau.
Des dossiers, empilés sur un côté de celui-ci, ne semblaient pas bouger, de semaine en semaine. En fait, il y en avait toujours de nouveaux qui s’y ajoutaient.
— Très drôle, répondit l’enquêteur, les yeux fixés sur les dossiers.
Laurier déposa son stylo sur son bureau.
— Alors ? fit-il en levant les sourcils.
— Ben…, rendus sur place, Labrie et moi, on commence à questionner le vendeur, un type super énervé. Il s’est fait piquer une Porsche sous son nez, tu comprends.
Il défit le bouton du haut de sa chemise.
Putain ! Je vais bouillir, moi.
— Et ? Fais-moi pas un roman. Accouche, veux-tu.
Il regarda sa montre.
— Le vol a été perpétré par le Caméléon, expliqua Gendron en montrant la carte laissée sur place, toujours dans son sac de plastique.
Laurier ouvrit grand les yeux.
Déjà !
— Mais c’est pas tout, poursuivit le sergent-détective.
— Je t’écoute, fit Laurier en posant ses lunettes sur son bureau.
Gendron savait qu’il avait maintenant toute l’attention de son supérieur.
— À peine deux minutes après notre arrivée, on voit entrer un type énervé qui nous coupe la parole et nous met son badge sous notre nez.
— Son badge ? fit Laurier en fronçant les sourcils.
— Pascal était aussi surpris que moi. Devine qui se trouvait devant nous ?
— Mathieu, j’ai pas le temps des devinettes…
— Ton Ludo, figure-toi donc. Arrogant comme ça se peut pas. Il s’est glissé jusqu’à nous, m’a coupé la parole et s’est mêlé de l’enquête, prétendant que c’était « son » enquête.
Laurier remonta le menton, et sa lèvre inférieure recouvrit celle du haut.
— Ludo s’est pointé là juste après vous ?
Ce fut plus une constatation qu’une question.
— Presque en même temps… Ostie, comment il a su ? demanda Gendron.
— Je sais pas.
Gendron plissa les yeux. Son patron avait l’air aussi surpris que lui.
— C’est pas toi qui l’as appelé ? demanda l’enquêteur. Ou quelqu’un d’autre du poste ?
— Tu sais ben que je me mêle pas de vos enquêtes, Mathieu. Je savais même pas qu’il se trouvait déjà à Laval. J’le pensais encore à Sherbrooke. Je suis surpris que son boss m’a pas appelé.
— Bizarre.
— Ludovic Sauvé traque le Caméléon comme un forcené depuis deux ans, précisa Laurier. Alors, dès qu’il entend parler du gars, il fonce tête baissée, comme un foutu bélier. Mais qu’il soit déjà ici…
— Ouais…, c’est bizarre qu’il ait su si vite pour le vol. Peut-être même avant nous.
— Tu lui as demandé comment il a su que le Caméléon avait frappé ? C’est peut-être son informateur.
— Ouais. J’aurais bien voulu lui demander, mais j’ai pas eu le temps. Il a pris quelques notes et nous a plantés là, Labrie et moi, comme ça, sans rien nous dire.
Il ouvrit les deux bras et sourit par dérision.
— Okay. C’est sûrement sa source qui l’a informé, supposa Laurier.
— C’est avec ce type que je vais être pogné, moi ?
— Tu vas apprendre à le connaître. T’énerve pas avec ça, Mathieu.
— Merde. Donne donc cette enquête à Labrie. Il est plus patient que moi.
Une goutte de sueur lui tomba soudainement dans l’œil.
— Bon Dieu, Charles ! Mets l’air conditionné.
— Il est brisé, expliqua l’inspecteur. J’attends le technicien.
— Bon, fit Gendron simplement.
— Il rit pas, le Caméléon, constata Laurier en souriant. Une Porsche.
— Ouais. Il paraît qu’elle vaut 160 000 piastres.
— Je fais dur avec ma Toyota, moi, souligna l’inspecteur en souriant.
— Je pensais que quand on atteignait le titre d’inspecteur, on avait la voiture de luxe fournie, plaisanta Gendron en retrouvant son sourire.
— Pfff… Dans tes rêves, mon homme. Tes dossiers sont à jour, toi ?
— Pascal commence à me donner un coup de main. Il va s’occuper de deux dossiers que j’avais commencés. Ça va me permettre de plonger dans le dossier du Caméléon, en attendant que ton Ludo s’installe ici. J’avais jeté un coup d’œil sur le cas de la fraude de Laval-sur-le-Lac, mais maintenant, avec ce nouveau vol… Tu sais quand il est censé se présenter au poste, Ludo ?
— Je m’informe sur-le-champ, Pascal. J’ai l’impression que ce sera pas long.
— Bon.
— C’est pas MON Ludo en passant. Maintenant, sors de mon bureau. J’ai du travail.
***
Montréal
Boulevard Gouin
Joseph Gauthier, les yeux cernés, poussa sèchement la porte de la salle de bain de son logement. Il n’avait pas fermé l’œil de la nuit. Encore.
Salaman de bandit ! ragea-t-il en posant ses deux mains sur le comptoir.
Il fixa le miroir devant lui. Puis, il leva la main et, furieux, serra son poing.
Je vais le tuer ! s’enflamma-t-il, en sachant pertinemment qu’il n’en ferait rien.
Il n’avait ni les moyens, ni la force, ni le courage de le faire. Nicolas Labelle…
Le type à qui il devait de l’argent était un « prospect » du club de motards. Les Prédateurs. On ne touche pas à ces types. Joseph le savait dangereux, ce Labelle. Il avait entendu des choses à droite et à gauche, à la suite de cet emprunt qu’il avait fait auprès de lui. S’il avait su…
Que j’ai été stupide! reconnut-il.
Joseph leva la tête et poussa un soupir en constatant la situation dans laquelle il se trouvait.
Bon. Il me faut une bonne douche.
Puis, il se retourna, saisit une pile de serviettes qui avaient été accumulées à côté du bain et les lança dans le passage, devant sa porte de chambre. Il saisit la dernière serviette propre qui restait dans le placard. Il avait besoin de sentir couler l’eau fraîche sur son corps. Après, il faudrait réfléchir à ce qu’il convenait de faire. Il avait besoin de fric. Pour rembourser Labelle.
J’ai besoin d’une avance si je veux pas me faire casser les deux jambes. Il faut que je parle à Simon.
***
Laval
Poste de police
Gendron se laissa tomber dans sa chaise en regardant fixement devant lui.
— Qu’est-ce qu’il y a ? fit Labrie en tournant la tête. Tu m’as l’air perdu dans tes pensées.
— J’ai parlé à Laurier il y a cinq minutes.
— Concernant ce cher Ludo et le vol de la Porsche ?
— Ouais.
— Et ? Qu’est-ce qu’il t’a dit, le boss ?
— Il faut que je compose avec ce type. J’ai pas le choix. Laurier savait pas que Ludo était déjà à Laval et qu’il s’est pointé chez le concessionnaire.
— Pas eu de nouvelles concernant la Porsche ou la camionnette ?
— Aucune encore. Les patrouilleurs ont rien vu pour l’instant. Et pas de témoin pour le moment sauf notre vendeur énervé.
— Ouais. J’ai jamais vu un gars parler aussi vite que ça.
— Ouais. Il devait prendre du Ritalin plus jeune, lui. Bon, enfin.
L’enquêteur Joly s’assit devant son bureau, tout près d’eux.
— Qu’est-ce qu’il y a, tous les deux ? demanda ce dernier. Vous en faites, une tête…
— Ton ami Mathieu a rencontré son futur patron, dévoila Labrie avec un léger sourire.
Joly lança à ses deux collègues un regard interrogateur.
— Tais-toi donc, Pascal, fit Gendron.
— Je comprends pas, allégua Joly.
Labrie rigolait sans se cacher. Puis, Gendron expliqua la situation à leur collègue.
— Eh ben. C’est Laurier qui a décidé de ça ?
— C’est le grand boss, expliqua Gendron.
— Le boss du boss, ricana Pascal Labrie.
Joly releva les sourcils, puis sourit à son tour.
— Il sera juste en face de toi, mon chanceux, ajouta Labrie.
— Et si on retournait faire un petit tour dans le secteur pour voir s’il n’y aurait pas des témoins ? proposa Gendron. Tu aurais le temps ?
— J’y avais pensé, lui répondit son collègue. J’allais te le proposer. Je fais un appel, puis je me libère.
— Je suis censé recevoir la caméra de surveillance vidéo du concessionnaire, expliqua Gendron. Le proprio me l’a promis quand je lui ai envoyé un courriel tout à l’heure.
— Bon. Ton patron va être heureux pour sa première journée, se moqua Labrie.
Gendron le regarda en plissant les yeux.
— Je comprends pas. Laurier est…
— Ludo, coupa Labrie sans rire.
Puis, il saisit le téléphone.
— Va chier, Labrie, fit son collègue en faisant mine d’être fâché.
Joly sourit. Mais il n’offrit pas son aide et plongea dans son dossier.
Ludo déjà ici ! songea ce dernier.
***
Laval
Rue Galarneau
En fin de journée
L’inspecteur Charles Laurier posa ses clés sur une petite table, dans l’entrée de sa demeure.
— C’est toi, Charlot ? demanda sa femme.
Le policier de trente ans d’expérience retira ses souliers avant de répondre à sa femme Marianne. En le voyant mettre le pied dans la cuisine, elle sourit à son compagnon de vie. Mariés depuis vingt-cinq ans.
— Allô ! fit l’homme corpulent.
Il s’approcha de la femme qui était plus en chair que lui. Les régimes amaigrissants, elle avait cessé d’en essayer. Quatre, c’était assez. Il l’embrassa sur une joue. Une grosse joue bien rose.
— Une bonne journée ? demanda-t-elle en soulevant un couvercle de casserole.
— Figure-toi donc que notre fameux bandit a fait des siennes, vendredi.
— Qui ça ?
— Le gars dont je t’ai parlé. Celui pour qui on va avoir de l’aide de la SQ.
— Le voleur fantôme ? demanda la femme, à qui le policier confiait tout.
Il l’avait toujours fait.
— Oui.
— Il a volé quoi ?
— Une Porsche.
— Wow. Pas n’importe quoi, fit la femme en brassant ce qui se trouvait dans la casserole.
— On fait durs avec notre petite bagnole, nous.
— Bah, on se paie ce dont on a besoin. Je me plains pas.
— Moi non plus, ma chérie. C’était juste un commentaire comme ça.
Une Porsche… quand même, fit-il, se permettant de rêver.
Il approcha la tête de la casserole.
— Ça sent bon.
— J’ai fait un bouilli. La recette de ta mère.
— HUMMM !
Elle sourit.
— En passant, j’ai vu notre compte de banque aujourd’hui. Il va vraiment falloir qu’on fasse quelque chose, annonça-t-il. On est encore dans le rouge.
Elle sortit les assiettes sans relever la remarque.
— Je crois que je vais vérifier pour réhypothéquer la maison, chérie.
— Fais comme tu veux, Charlot, je te fais confiance.
— On n’aura pas le choix. La carte est pleine et la marge de crédit est pas loin de l’être. Si on veut arriver à payer nos dettes et les taxes de la ville, il faut qu’on prenne une décision. Et il va falloir qu’on surveille nos dépenses, prit-il soin d’ajouter.
Il observa sa femme qui baissait le feu sur la cuisinière et soupira. Il n’en parlait pas pour la première fois, mais sa conjointe ne semblait pas réaliser l’importance du problème.
Un inspecteur de police avait de bonnes conditions de travail, mais quand même. Leurs dépenses excédaient son revenu. C’était aussi simple que cela.
Il faut faire quelque chose. Je peux plus attendre.
***
Laval
Rue Aimé-Séguin
Thomas, dans la chambre, se trouvait agenouillé devant son coffre-fort. Alors qu’il y glissait une enveloppe, il entendit une clé qu’on insérait dans la porte d’entrée.
Vanessa.
L’homme de vingt-huit ans était marié à Vanessa depuis presque vingt-quatre mois. De deux ans son aînée, sa femme était de celles qu’on pouvait catégoriser de féministes. Pas endurcie, mais totalement assumée.
Thomas était tombé follement amoureux d’elle quand il l’avait connue à vingt et un ans, au cégep. Une femme ambitieuse, directe, courageuse et, sans être une reine de beauté, elle faisait tourner des têtes chez les garçons. Après deux ans de fréquentation, puis trois ans de vie commune, ils avaient décidé de se marier, une fois que tous les deux eurent décoché un emploi dans leur domaine respectif. Lui en informatique, elle dans les ventes.
Thomas s’empressa de fermer la porte du coffre quand il entendit sa femme poser sa mallette sur le plancher.
— Bébé, tu es là ? demanda la femme en accrochant sa veste.
— Oui, j’arrive, tonna-t-il en fermant la porte du garde-robe précipitamment, mais en silence.
Il leva la tête, et son regard s’arrêta sur la photo de mariage, accrochée au-dessus de la commode depuis leur union. Il sourit.
Un jour, ils auraient assez de sous pour s’acheter le bungalow dont Vanessa rêvait. Un plus grand que celui-ci. Avec une grande cour, une piscine creusée et une grande véranda. Simon lui avait laissé miroiter que ce jour viendrait. Jusqu’à maintenant, Thomas ne se montrait pas déçu des recettes récoltées grâce au Caméléon. La cagnotte du coffre-fort gonflait.
Son salaire comme technicien en informatique ajouté à cela…
Thomas entendit sa femme se débarrasser de ses chaussures. Elle les placerait dans le placard, là où on trouvait au moins une dizaine de paires de chaussures ou de bottes lui appartenant exclusivement.
Tu pourras acheter toutes les paires de chaussures que tu veux, mon lapin. Oui, tout ce que tu veux.
Il jeta un coup d’œil sur l’écran de son ordinateur pour être certain qu’il était verrouillé, avant de retrouver Vanessa.
***
Laval
Poste de police
Mardi 5 août 2014
Gendron déposa sa tasse de café sur son bureau alors que Labrie raccrochait son téléphone.
— Déjà là, toi ? constata Mathieu Gendron.
— Ma femme s’est débarrassée de moi ce matin, sourit Pascal Labrie.
Tous les deux saluèrent de la main leur collègue André Joly quand celui-ci prit place tout près d’eux. Danielle, la quatrième enquêtrice du poste, mit le pied dans la grande salle à son tour, là où les cinq postes de travail des enquêteurs se trouvaient. L’un de ces bureaux se trouvait en face du sergent Joly et était inutilisé depuis quelques mois.
— Salut la gang, fit-elle pour ses trois collègues.
— On t’a pas vue hier, fit remarquer le sergent-détective Gendron.
Elle était appréciée, Danielle. Du caractère, elle en avait, mais cette femme, diplômée depuis deux ans, savait écouter. De plus, elle savait, par son calme légendaire, détendre l’atmosphère quand cela s’avérait nécessaire. Affectée aux enquêtes qui concernaient les mineurs, elle travaillait souvent seule. Même chose pour Joly, qui donnait un coup de main seulement à l’occasion à ses deux collègues. Gendron et Labrie faisaient plus souvent équipe. Les deux enquêteurs étaient chargés des crimes contre la personne et des vols de toutes sortes. Labrie faisait en général cavalier seul contre les gangs de rue.
— T’as eu des nouvelles du concessionnaire ? demanda Labrie en tapotant du doigt sur son bureau.
Gendron alluma son ordinateur.
— Ils ont fini par m’envoyer la vidéo hier, en fin d’après-midi.
— Ouin. Ils sont pas pressés qu’on trouve leur voleur, souligna Labrie.
— Tu penses comme moi.
— Et ce fameux enquêteur, Ludo, comment ça se fait qu’il est pas encore arrivé ? Lui qui semblait si pressé de venir arrêter notre cher Caméléon.
— Je sais pas. Hier, Laurier m’a dit qu’il était censé entrer mercredi ou jeudi. Il est en train de s’installer dans une maison louée.
Charles Laurier se présenta devant le groupe d’enquêteurs.
— Salut, tout le monde. Meeting dans cinq minutes, gang ! annonça-t-il.
***
Laval
Rue de Saumur
Mercredi 6 août 2014
Le lieutenant Ludovic Leblanc regarda la pelouse de la maison louée en pestant.
Merde de merde ! Le proprio aurait pu couper ce foutu gazon avant que j’arrive. J’suis pas venu ici pour faire du jardinage et couper des gazons, moi, siffla-t-il.
Il tourna la tête vers le cabanon dont la porte était grande ouverte. Des portes ouvertes, ça l’énervait Ludo. Que ce soit des portes de placard ou les portes de la maison. Son ex-femme soupirait quand il affirmait : « Des portes, c’est fait pour être fermées. »
Il oublia le gazon long et généreusement fourni en mauvaises herbes et s’engouffra dans sa voiture. Il se rendit dans un magasin de meubles, acheta ce qu’il lui fallait, sans perdre de temps. Puis, il se rendit sur la rue où le vol de la Porsche avait eu lieu. Là où se trouvait le concessionnaire. Il tenta de reconstituer dans sa tête le déroulement de la scène. Il sortit son calepin et relut ses notes.
Le Caméléon, qui avait donné un faux nom au vendeur. Une fausse carte, laissée pour pouvoir conduire la voiture. Il était arrivé vers 15 h, le vol avait eu lieu à 15 h 30 selon le vendeur. Puis, lui était arrivé à 15 h 55, quelques minutes à peine après l’arrivée des deux policiers de Laval.
Tu as tout minuté, Caméléon, supposa-t-il. Tes hommes étaient là à un moment précis.
Il monta dans sa voiture et se rendit là où la camionnette se trouvait. Là où le corps du complice gisait, où le vendeur s’était fait berner par le petit groupe. Il voulut descendre de la voiture, mais il aperçut les deux policiers qui se trouvaient sur la rue. Il décida de les laisser faire leur boulot finalement. Il verrait demain les deux enquêteurs qu’il avait croisés au concessionnaire, la journée du vol.
Son téléphone sonna. Il regarda l’écran. L’appel provenait de Labrecque, son patron à la SQ. Probablement que celui-ci voulait savoir s’il était installé, s’il avait commencé à travailler.
Montréal
Rue Saint-Denis

La chanson du populaire chanteur français Patrick Bruel couvrait les murmures des quelques clients du restaurant. Les paroles, plus que la musique, firent soupirer d’aise une cliente.
Elle était du genre à s’arrêter aux paroles des chansons, Mélanie.
Assise en face de sa vieille mère, la femme à la chevelure ondulée, dans la trentaine, tourna la tête. À leur droite, un jeune couple d’une vingtaine d’années bavardait. Yeux dans les yeux, les deux jeunes gens se tenaient la main.
La montre de Mélanie marquait 18 h. Fredonnant dans sa tête, elle leva les yeux en prenant son verre de vin et aperçut alors un homme qui lui semblait être dans la fin trentaine ou début quarantaine. Le serveur tirait une chaise au client bien vêtu.
— Je reviens dans un instant, monsieur, l’entendit-elle lui dire.
Un instant plus tard, le serveur en question, un latino dans la mi-vingtaine, en uniforme noir, se présentait devant les deux femmes, un carnet à la main. Elle se demanda si ce dernier était aux études et s’il travaillait ici pour payer ses cours, comme elle, à l’époque.
— Vous êtes prêtes à commander, mesdames ? demanda-t-il avec un fort accent espagnol.
Mélanie trouva au serveur sympathique un visage exagérément allongé, mais aux traits fins et agréables. Il lui fit penser à un ancien camarade de classe quand elle avait étudié pour son diplôme d’infirmière.
— Je vais prendre des pâtes, moi, décida sa mère d’une voix éteinte.
Mais les yeux de la vieille dame n’avaient pas quitté la nappe. Mélanie leva les yeux de son menu et suggéra à sa mère les rigatonis.
— Tu aimes les rigatonis, maman, précisa-t-elle en saisissant sans y penser la petite chaîne qui pendait à son cou.
Sa mère hocha la tête et toussota alors que le garçon rédigeait la commande. Puis, celui-ci se dirigea vers une autre table.
Ouf ! fit-elle en poussant un heureux soupir. Que ça fait du bien de faire une petite pause !
Mélanie regarda sa mère. Elle ne sortait pas très souvent, la pauvre femme. C’était sa sœur ou elle qui s’occupait de lui changer les idées, quand l’une ou l’autre le pouvait. Mais certainement pas ses deux frères, bien trop pris dans leurs jeux vidéo et à la fois trop égoïstes pour penser à leur mère. Quelquefois, elle se sentait quand même coupable de ne pas en faire plus. Mais sa sœur lui disait qu’elle en faisait déjà assez, vu sa situation.
Moi, je sens que j’en fais jamais assez, mais…
Il y avait sa mère, mais aussi le travail. Ces derniers mois, Mélanie avait cumulé de nombreuses heures au boulot. Beaucoup trop. À l’hôpital, les burn-out étaient devenus courants. Trop. Elle devait vraiment s’en méfier. Cette sortie au restaurant n’était pas le remède à sa fatigue occasionnelle, mais cela avait le mérite de lui changer les idées, en plus de faire plaisir à sa pauvre maman, veuve depuis quatre ans maintenant.
Elle avait choisi ce restaurant au hasard, après une brève recherche sur internet.
À quelques tables de là, Simon Bédard commanda un verre de porto et choisit son assiette immédiatement, sans consulter le menu. En levant les yeux vers le miroir qui lui faisait face, il remarqua le visage de la femme, assise avec une vieille dame. Le regard de Simon s’accrocha un instant sur elle. Les traits du visage de cette inconnue lui semblaient tirés, mais malgré tout, il lui trouva des yeux formidables.
Brillants comme des diamants.
Simon sortit de sa rêverie quand il entendit un voisin de table passer sa commande. Il se retourna, sortit un calepin de la poche de sa veste de cuir et le posa devant lui, calmement, alors qu’on allumait une petite bougie à sa droite. Simon se plongea dans une intense réflexion. Une main sur son front, le coude sur la table, il avait son regard fixé sur la petite feuille blanche. L’heure du souper avait toujours été pour lui la source de ses meilleures idées. Il souhaita donc en trouver de nouvelles ce soir.
Allez, Simon, réfléchis ! Après la Porsche et le Futur monde virtuel, on s’attaque à quoi ? Au type de Westmount ou à autre chose ?
Entre deux gorgées de porto, il griffonna quelques mots, mais raya le tout quelques secondes plus tard, insatisfait. Puis, il se remit à écrire, faisant une pause entre deux phrases ou entre deux mots. Lorsque son plat chaud lui fut servi, il rangea finalement son calepin usé et huma avec satisfaction les effluves qui montaient de l’assiette chaude. Puis, il songea au coup du lendemain, réfléchissant aux pièges possibles.
Futur monde virtuel.
— Humm ! fit-il en baissant les yeux sur son repas.
Il posa son stylo à sa droite, sur la table. Il l’avait rapporté d’un hôtel où il avait logé un mois plus tôt, à Sherbrooke. Il se souvint de l’endroit luxueux où Thomas et lui avaient dormi deux nuits, juste le temps nécessaire pour clore un projet qui avait failli mal se terminer cette fois-là. Cela arrivait.
Une toute petite erreur, et tout pouvait basculer. Simon le savait.
Une seule erreur. Une seule.
L’enquêteur Ludovic Sauvé, qui le suivait à la trace, était passé bien près de les coincer cette fois-là. Voilà pourquoi les détails et le chronométrage étaient toujours importants.
Ludo, murmura-t-il dans sa tête.
Occasionnellement, Simon jetait un regard furtif dans le miroir et admirait la femme qui avait attiré son regard quelques minutes plus tôt. Elle devait avoir fin vingtaine, supposa-t-il. Le serveur vint retirer son verre à porto devenu inutile et lui servit un verre de chianti, un vin qui accompagnait à merveille les linguinis à la sauce marinara. Il dégusta sans plus tarder la platée de pâtes cuites juste à point.
— Buen provecho, señor Simon8 ! lui dit Ernesto en s’inclinant.
Tout en mangeant, Simon continuait de jeter des coups d’œil vers la jeune femme.
Quelle magnifique soirée pour lui ! Il songea qu’il n’avait rien à envier à ces foutus riches qui travaillaient soixante heures par semaine derrière leur luxueux bureau et qui avaient des tas de problèmes de gestion à régler. Non, décidément, il adorait sa situation, sa vie en général.
