5,99 €
"Errare Humanum Est" L'histoire raconte le parcours de dix personnages d'horizons et d'âges différents. Rien ne les lie de près ou de loin et, pourtant, un choix les unit : celui de s'engager dans l'espoir de prendre possession de leurs vies. Ils sont tous des erreurs et ils ont cessé de l'être.
Das E-Book können Sie in Legimi-Apps oder einer beliebigen App lesen, die das folgende Format unterstützen:
Seitenzahl: 112
Veröffentlichungsjahr: 2020
| Arc Principal
I. Ce pourquoi nous nous battons II. A bout de souffle III. Jeunesse perdue IV. Ne t’inquiète pas maman, nous sommes soldats V. Sur nos tombes, nous danserons VI. Medic VII. Les étoiles se fanent
| Arc secondaire
I. De crâne et d'os
«Merci à mon entourage qui a participé à la relecture et à la correction de ce livre, mais surtout à leur soutien sans faille. Je vous aime tellement, ne changez en rien !»
« Nous sommes plus que frères puisque nous nous sommes choisis » David Diop, Frère d’âme
Kasey Brook essayait de rester le plus calme possible : il était plongé dans le noir, seul avec ses démons. Cela faisait une heure que le gamin était enfermé dans ce placard et d'ici il pouvait entendre la pendule qui donnait la mesure. Au-dessus de lui, l’eau qui s’écoulait goutte à goutte du robinet résonnait bruyamment dans l’évier. Et son cœur… Il battait avec une telle force dans ses veines, qu'il en avait mal à la tête. Sa respiration était sifflante, lui arrachant parfois une plainte. Ses côtes fêlées comprimaient ses poumons, accentuant cette sensation d’étouffement. Sans parler de sa position qui était des plus inconfortable : Kasey était allongé sur le côté, ses jambes repliées contre lui, tandis que son épaule pulsait sous la douleur. De plus, le placard était si exigu, qu’il ne pouvait guère bouger pour changer sa posture. Après une brève hésitation Kasey essaya de pousser le battant du placard qui était scellé. Il tenta de faire sauter le verrou, mais il résista à son faible coup. Et pendant ce laps de temps, la pendule donnait toujours la mesure. Les “ploc” répétitifs lui donnaient la migraine et il aurait souhaité poignarder son cœur larmoyant.
Kasey entendit la porte d’entrée claquer et le gamin ne sut sur le coup s’il devait être rassuré ou non. Des pas lourds s’approchèrent de la cuisine et, par réflexe, Kasey s’enfonça dans cet espace oppressant dans un désir de disparaître. Il sursauta en entendant la clé s’enfoncer dans la serrure et à peine la porte fut-elle ouverte, qu’une forte poigne agrippa son bras. Malgré lui, Kasey quitta le placard qui avait au moins la décence de le protéger de son géniteur. Ce dernier lui asséna une gifle et Kasey se retint mollement au comptoir, sonné par le coup qui accentua sa migraine. Il n’eut guère le temps de rassembler ses pensées, qu’Alec Brook attrapait une poignée de ses cheveux. Kasey se débattit un instant, abandonnant bien vite toute velléité de résistance, quand Alec accentua sa prise. Le gamin se plaignit bien plus quand son visage rencontra brutalement le plan de travail et ses jambes flanchèrent.
Kasey tomba lourdement au sol, la respiration courte. Alec eut un regard méprisant et il quitta la cuisine pour rejoindre le canapé, non sans prendre une bière au passage. Kasey resta prostré ainsi, enfermé dans une bulle faite de plomb qui alourdissait son corps malade. Depuis le salon, Alec hurlait la même rengaine : des insultes en allant à des remarques pour le rabaisser, remettant en question l'utilité de son existence. Pourtant, c'était un mot précis qui le tourmentait parmi ce ramassis de phrases qui perdaient leur sens : pourquoi. Cette question était devenue anxiogène, elle qui se gravait dans ses os depuis ses six ans. Elle qui hantait à jamais ses nuits, même quand elles n’étaient faites d'aucun songe. Pourquoi ? Il voulait devenir sourd, pour ne plus l'entendre.
Kasey finit par se lever quand son père cessa de s’égosiller. Tremblant, il se tint au plan de travail qui grinça au poids soudain, tandis que le monde tourna sous ses yeux. Kasey eut envie de vomir en observant son sang goutter dans l’évier, tâchant la vaisselle oubliée. Le gamin se contenta de renifler et il partit s’enfermer à double tour dans la salle de bains. Immédiatement, Kasey ouvrit l’eau et il remplit presque à ras bord la baignoire. Il se défit de ses vêtements trop grands et durant le processus, il évita soigneusement d’observer son reflet. Kasey se glissa dans l’eau brûlante. Sa peau picota en virant au rouge et il coula en ignorant cette sensation désagréable. Ses yeux se fermèrent et ses maigres doigts pressèrent sa peau couverte de bleus.
Il retint sa respiration et ses poumons finirent par protester contre le manque d’air. Mais bien qu’ils réclamèrent d'être abreuvés, Kasey poussa le vice : il laissa l'asphyxie nouer sa gorge et oppresser sa cage thoracique déjà malmenée. Le silence perça ses tympans dans un bourdonnement infernal et il finit par se redresser brusquement. Kasey avala une grande bouffée d'oxygène qui picota instantanément sa gorge, pendant qu’il s’affaissait contre la baignoire en se perdant dans son esprit troublé. Kasey revint à lui après une longue minute et il ne s’attarda pas plus dans son bain : il se débarbouilla en à peine cinq minutes et il vida la cuve faite de porcelaine de son eau qui s’évacua dans les tréfonds du siphon. Lui aussi voulait s’y engouffrer. Disparaître, pour ne plus jamais revenir.
Kasey oublia vite cette pensée en attrapant sa serviette et il s'essuya vivement malgré la douleur tiraillant son corps. Le linge se retrouva enroulé autours de sa taille, le temps qu’il aille se réfugier dans sa chambre et avec une lenteur mesurée, le gamin enfila des vêtements propres. Après hésitation, il glissa son trousseau de clés dans sa poche et il rejoignit le salon d’un pas feutré. Dans un premier temps, Kasey dévisagea son père endormi, puis la porte d’entrée. Après avoir été confiné dans un si petit espace, tout son être réclamait de se perdre dans l'immensité de Bâton Rouge. Mais si Alec se réveillait alors qu'il n'était pas encore rentré ? Il déglutit à cette éventualité, prenant tout de même le risque de quitter l’appartement.
Son cerveau lui hurlait que c'était une mauvaise idée et au fond, il donna raison à cette petite voix. Kasey continua néanmoins son chemin et trottina jusqu'à la sortie de l'immeuble mais, contrairement à ce qu'il avait pour but initial, le gamin n'alla pas plus loin que le bas des marches. Là, il se blottit contre la rambarde métallique, s’enfermant dans son mutisme tandis que sous ses yeux, la vie continuait sans lui : la rue vibrait au rythme des passants dont certains effectuaient le tour des bars, quand d’autres se dirigeaient vers les cinémas ou bien les restaurants. Et lui, il était au milieu de tout cela en éternel spectateur. L’envie ne tarda pas à le gangrener, nourrissant cette colère sourde qu’il traînait en lui depuis des années.
Kasey baissa la tête et l'amertume noua sa gorge, tandis qu’il se levait mécaniquement pour rebrousser chemin. Cependant, il resta planté là, quand ses yeux tombèrent sur cette affiche placardée contre la porte. Sa curiosité piquée au vif, il prit le temps de détailler le papier qui avait connu des jours meilleurs que les siens. Représentés sur ce dernier, deux soldats en soutenaient un troisième sûrement blessé. En son centre, dans un rouge criard rappelant le sang, un slogan scandait « À la vie ? À la mort ! ». Doucement, Kasey récupéra l’affiche et il remarqua qu’était annotée plus en bas : « Rejoignez l'infanterie et devenez le Héros de demain ! ». Il eut un rire moqueur face à cette propagande. Des histoires venant du Pacifique et d’Afrique, il en avait entendues ! Des témoignages de cet enfer sur Terre qui ne donnaient aucunement le désir d'être le prochain héros.
Sans qu’il sache pourquoi, il arracha l'affiche, la plia et la glissa dans sa poche, avant de pénétrer dans la bâtisse. Kasey se traîna jusqu'à la porte de cette maudite prison et à peine s'était-il arrêté devant, que cette dernière s'ouvrit avec fracas. Une peur viscérale lui tordit l’estomac quand son géniteur se présenta à lui, le visage déformé par cette haine qu'il connaissait à la lettre. Kasey fit un pas en arrière et Alec l'attrapa par ses cheveux, le tirant dans son antre. Son corps ne tarda pas à rencontrer le sol avec violence, lui arrachant une longue plainte. Il jeta un coup d’œil craintif à la porte qui se referma, condamnant sa seule issue. Alec s’approcha et instinctivement, Kasey rampa aussi loin qu’il pouvait.
— Où étais-tu, sale p’tit merdeux ?
— J-Juste en bas… P-Pas plus loin que l’escalier, promis !
Alec porta un coup de pied dans ses côtes meurtries et par réflexe, Kasey entoura son crâne de ses bras tremblants. Un second coup se rajouta puis un dernier, qui embrasa tout son être. Kasey se mordit la lèvre et ravala sa douleur, pour ne pas lui donner la satisfaction de pleurer, se laissant complètement malmener, ne pouvant rien faire d’autre concrètement. Il n'avait pas un dixième de sa force, en plus d’être bien trop maigre et petit. Kasey entendit vaguement son père s’éloigner et, naïvement, il se redressa en croyant qu’Alec en avait déjà fini. Une bouteille se brisa en mille morceaux contre son crâne et il geignit. Sonné, Kasey toucha maladroitement cette plaie qui barrait maintenant sa tempe. Tandis qu’il lorgnait ses doigts tâchés de sang, Alec agrippa sa gorge avec force. Le gamin fut pris d’un sanglot bruyant et il lutta au mieux, sous l’air impassible d’Alec qui le maintenait sans aucune difficulté.
— Lâ… Lâche-moi… S’il… S’il te plaît… S’il te plaît… Lâche-moi…
Ses mains s’enroulèrent autour des poignets de son père, dans l’espoir de lui faire lâcher prise. Ce dernier le surplombait, le corps tendu par cette rage qui brûlait son regard et de son ton le plus mauvais, Alec lui cracha :
— Tu n’es qu’un bon à un rien… Un putain de lâche et un gamin inutile.
Sa prise s’accentua.
— Tout est de ta putain de faute. Tu m’entends ? Tout. C’est toi qui aurait dû crever !
Il criait à présent.
— Elle ne t’aimait pas, de toute manière. Tu n’étais pas désiré, t’étais une putain d’erreur obligée à garder !
Alec serra encore plus fort.
— Elle serait encore vivante, si tu n'avais pas été là… Ta putain de faute !
Sous lui, Kasey griffait son bras, à bout de souffle.
— Pourquoi elle et pas toi ? Pourquoi ? Pourquoi, merde !
Kasey voulait mourir et échanger sa vie de misère contre celle de sa défunte mère, qui avait bien plus de mérite. Alec finit par le lâcher et Kasey avala de grandes bouffées d’air, qui lui firent plus de mal que de bien. Du coin de l’œil, Kasey suivait chaque mouvement confus de son géniteur qui marmonnait des paroles incohérentes. C’était un mélange de “Va crever” et d’insultes en tout genre qui se fanaient dans une série de grognements. Alors qu’Alec tombait raide dans le canapé, Kasey tenta de se lever, n’y parvenant pas dans un premier temps. Il serra les dents et, passant outre à sa souffrance lancinante, il se remit sur ses jambes.
Le gamin s’appuya contre le mur à sa droite et il se traîna hors de l’appartement. La porte se referma dans un claquement qui résonna dans toute la vieille bâtisse. Marche après marche, ignorant cette infâme sensation d’oppression et de suffocation, Kasey atteignit le dernier étage. De là et maladroitement, il se faufila sur le toit de son pas boitant. Ses larmes se mêlaient à son sang, tandis que la cacophonie de la vie était fracassante en contrebas : c'était une composition chaotique faite de moteurs et d'éclats de voix qui donnait l’impression que dix milliards de décibels brisaient ses tympans. À ses pieds, le vide était astronomique. Son corps était attiré par ce dernier, voulant laisser la gravité l'emporter ne serait-ce que pour une fraction de seconde.
C’était tentant, lui qui était fatigué non physiquement, mais mentalement. Il se sentait dispersé, perdu dans un néant aussi noir que ses songes. Sans parler de son cœur, qu’il tenait au creux de sa poitrine, vide et brisé. Le désespoir à son paroxysme, sa seule issue se dessinait sous ses yeux. Son point final. Juste un tout petit pas et il aurait le monde à ses pieds, pendant qu'il regarderait une dernière fois le ciel. Mais pourquoi n'y arrivait-il pas ? Pourquoi se reculait-il ? Un sanglot secoua ses frêles épaules qui n’en pouvaient plus de porter toute sa misère. Son hurlement se joignit à cette symphonie, son unique cri de détresse qui passerait inaperçu.
Reprenant courage, il se plaça au bord du vide et laissa son corps se balancer doucement. Kasey prit une grande inspiration, se tournant vers le ciel en adressant une prière dans un cajun rouillé. Mais il ne trouva pas la force de sauter le pas, bien trop peureux ou lâche pour attenter à sa vie et il s’en maudit, tout en plongeant ses mains dans ses poches. Ses doigts rencontrèrent l'affiche jusqu’ici oubliée et, après hésitation, Kasey sortit le prospectus qu’il toisa. Le papier promettait mille et une solutions à sa chute qui ne possédait aucune fin. Il laissa l’affiche s’envoler au gré du vent, tandis que cette promesse à lui-même l’étreignait. Kasey quitta le rebord et il retourna dans l’immeuble.
Demain signerait le commencement de sa mort.
« Tu n’es qu’une erreur ! »
Cette affirmation, Asher Boyd l’assimilait avec beaucoup de difficulté. Elle s’empara de son cœur battu à vif et devint une réalité pour son esprit troublé.
« Qu’une erreur ! »
La voix d’Archibald Boyd était rêche, rendue grave par la tonne de cigares qu’il consommait chaque jour. Avec toute l’amertume du monde, il méprisait le rouge carmin sur les lèvres d’Asher. Le sang ne tarda pas à se mêler à la couleur, quand la gifle fendit sa bouche avec force.
« Erreur ! »
