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L'édition intégrale des "Ouvrages historiques" de François-René de Chateaubriand présente un ensemble riche et varié qui plonge le lecteur dans les réflexions d'un auteur au carrefour du romantisme et du classicisme. À travers des récits tels que "Les Mémoires d'outre-tombe", Chateaubriand déploie un style élégant, empreint de lyrisme, tout en explorant des thématiques telles que la nature, la solitude, et la quête d'identité. Son écriture, à la fois érudite et poétique, témoigne de son engagement envers une vision personnelle et émotive de l'Histoire, ancrée dans le contexte tumultueux des débuts de la Révolution française et de ses conséquences. François-René de Chateaubriand, figure emblématique de la littérature française, puise son inspiration dans ses voyages et son vécu personnel. Né en 1768 en Bretagne, il a été témoin de bouleversements sociaux majeurs qui ont profondément influencé sa pensée et son écriture. En tant que diplomate et homme de lettres, il a su articuler des réflexions sur le passé et le temps présent, utilisant l'Histoire pour dialoguer avec ses contemporains sur le sens de la destinée humaine. Ce recueil est vivement recommandé à tous ceux qui s'intéressent à la littérature historique et à la réflexion philosophique. Les "Ouvrages historiques" de Chateaubriand offrent une vision unique qui marie la passion et la réflexion, révélant des vérités intemporelles qui continuent de résonner avec nos propres interrogations sur l'Histoire et la mémoire. Dans cette édition enrichie, nous avons soigneusement créé une valeur ajoutée pour votre expérience de lecture : - Une Introduction tisse des liens en expliquant pourquoi ces auteurs et ces textes variés se retrouvent réunis dans un même recueil. - Le Contexte historique explore les courants culturels et intellectuels qui ont façonné ces œuvres, offrant un éclairage sur les époques communes (ou divergentes) ayant influencé chaque écrivain. - Un Synopsis combiné (Sélection) résume brièvement les intrigues principales ou les arguments des textes inclus, aidant les lecteurs à saisir la portée globale de l'anthologie sans dévoiler les éléments essentiels. - Une Analyse collective met en avant les thèmes communs, les variations de style et les croisements significatifs de ton et de technique, reliant ainsi des écrivains d'horizons différents. - Les questions de réflexion encouragent les lecteurs à comparer les différentes voix et perspectives au sein du recueil, favorisant ainsi une compréhension plus riche de la conversation globale.
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Veröffentlichungsjahr: 2023
La présente collection rassemble les ouvrages où Chateaubriand médite l’histoire, intervient dans la chose publique, et éprouve la mémoire religieuse et nationale. Des Études ou discours historiques sur la chute de l’empire Romain à l’Itinéraire de Paris à Jérusalem, de l’Essai sur les révolutions au Génie du Christianisme et à sa Défense, l’ensemble dessine une pensée unitaire portée par l’expérience du temps. S’y ajoutent des analyses politiques, des portraits dynastiques et des études littéraires qui éclairent sa méthode. La biographie de Jules Lemaître et les Études sur la Littérature Française au XIXe siècle – Chateaubriand offrent un contrechamp critique intérieur à ce parcours.
Le fil qui unit ces textes tient à une interrogation constante sur la légitimité, la foi et la liberté. Génie du Christianisme et Défense du Génie du Christianisme élaborent une esthétique de la croyance qui informe l’Essai sur les révolutions et les Études ou discours historiques sur la chute de l’empire Romain. De Buonaparte et des Bourbons, De la monarchie selon la charte, De la Vendée, Les Quatre Stuarts, Le roi est mort, vive le roi! et Congrès de Vérone composent une cartographie politique. Vie de Rancé et l’Itinéraire déplacent cette réflexion vers l’ascèse et le pèlerinage, articulant l’intime et l’événement.
Les objectifs curatoriaux visent à faire apparaître l’arc qui va de l’effondrement antique aux convulsions modernes, puis aux recompositions constitutionnelles et spirituelles. Un même geste de lecture traverse Analyse raisonnée de l’histoire de France, les Mémoires sur le duc de Berry, Duchesse de Berry, et les textes consacrés à la captivité et à l’exil. Shakespeare, Essai sur la littérature Anglaise, Études sur la Littérature et Mélanges littéraires introduisent une comparaison transnationale. L’ensemble se distingue de lectures isolées en montrant comment le politique, le religieux et l’esthétique se nourrissent réciproquement, offrant une vision systémique de l’histoire telle que Chateaubriand l’éprouve et la pense.
Réunir ces écrits permet d’observer la continuité entre l’intervention publique et la spéculation morale. De la nouvelle proposition relative au Bannissement de Charles X et de sa famille répond aux pièces consacrées à la duchesse de Berry, tandis que Congrès de Vérone; Guerre d’Espagne de 1823; Colonies Espagnoles expose la diplomatie en mouvement. L’Itinéraire de Paris à Jérusalem donne au regard historique un théâtre concret, que Vie de Rancé réoriente vers l’examen intérieur. Les études signées Jules Lemaître et les Études sur la Littérature Française au XIXe siècle – Chateaubriand installent enfin un miroir critique qui rend sensible l’unité de cette trajectoire.
Les textes dialoguent par contrastes et reprises. Génie du Christianisme formule une grammaire spirituelle à laquelle répond la Défense du Génie du Christianisme, tandis que Vie de Rancé radicalise l’exigence d’intériorité. L’Itinéraire de Paris à Jérusalem confronte cette vision à l’expérience des lieux saints, où l’histoire, la mémoire et le paysage se superposent. Les Études ou discours historiques sur la chute de l’empire Romain et l’Essai sur les révolutions réfléchissent la crise comme moteur de renouvellement. Partout, reviennent les motifs de la Providence, de la fidélité, du sacrifice et de l’exil, mis en tension avec la liberté, l’incrédulité et la violence politique.
Le registre polémique des écrits politiques tranche avec la méditation des ouvrages religieux, produisant un clair-obscur fécond. De Buonaparte et des Bourbons et De la monarchie selon la charte interrogent l’autorité, la représentation et l’honneur, quand De la Vendée et Les Quatre Stuarts examinent la persistance dynastique et ses mémoires concurrentes. Congrès de Vérone; Guerre d’Espagne de 1823; Colonies Espagnoles expose la dimension européenne de ces dilemmes, que l’Analyse raisonnée de l’histoire de France resitue dans une continuité nationale. Le roi est mort, vive le roi! cristallise la dialectique succession/rupture, écho solennel aux volte-face décrites par l’Essai sur les révolutions.
L’esthétique irrigue l’historique. Études sur la Littérature, Mélanges littéraires, Shakespeare et Essai sur la littérature Anglaise formulent des critères de style et de génie qui rejaillissent sur la narration des crises politiques. Le jugement formulé dans Shakespeare ouvre un face-à-face entre théâtres nationaux, utile pour comprendre les choix de tonalité dans les textes historiques. L’Itinéraire, par son art de la description, montre comment la sensation prépare le concept. Les Études sur la Littérature Française au XIXe siècle – Chateaubriand et la biographie par Jules Lemaître fonctionnent comme boussole interprétative, rappelant que les options esthétiques orientent la lecture des événements.
Un noyau cohérent se dessine autour des figures de Berry et de la fidélité légitimiste. Mémoires sur le duc de Berry, Duchesse de Berry, Courtes explications sur les 12 000 francs offerts par Madame la duchesse de Berry et Mémoire sur la captivité de Mme la duchesse de Berry construisent une séquence où l’éthique de l’honneur et la raison d’État s’affrontent. De la nouvelle proposition relative au Bannissement de Charles X et de sa famille prolonge cette méditation sur l’exclusion politique. En contrepoint, De la Vendée et Les Quatre Stuarts relient insurrection, mémoire et succession, tandis que l’Analyse raisonnée de l’histoire de France apporte un cadre explicatif plus large.
Cette collection demeure essentielle parce qu’elle articule, avec une rare densité, pensée historique, imagination religieuse et responsabilité civique. Les tensions qu’elle met en scène — foi et modernité, autorité et liberté, mémoire et réforme — résonnent encore dans les discussions contemporaines. L’ampleur des contextes abordés, de l’Antiquité tardive aux débats européens, favorise des comparaisons fructueuses. L’Itinéraire de Paris à Jérusalem continue d’inspirer une lecture située des cultures, tandis que Vie de Rancé rappelle l’importance de l’examen de conscience. Ensemble, ces textes fournissent un vocabulaire conceptuel pour comprendre la fragilité des régimes et la persistance des croyances.
Les jalons critiques admis reconnaissent dans Génie du Christianisme un moment clé de la redéfinition des rapports entre littérature et religion, influençant la sensibilité et la rhétorique de l’époque. L’Essai sur les révolutions occupe une place de carrefour dans l’intelligence des bouleversements, souvent relu à la lumière de la pensée ultérieure. Shakespeare et Essai sur la littérature Anglaise nourrissent un dialogue franco-anglais durable, tandis que les écrits politiques, de De Buonaparte et des Bourbons à De la monarchie selon la charte, s’imposent comme repères pour saisir le rêve constitutionnel et ses limites.
Au-delà du champ littéraire, ces ouvrages traversent la culture par des citations récurrentes, des appropriations oratoires et des débats idéologiques. Les réflexions sur la monarchie, la fidélité et la souveraineté irriguent discours publics et controverses, notamment autour des figures des Stuarts, de la Vendée et de la maison de Bourbon. Les analyses du Congrès de Vérone et de la Guerre d’Espagne éclairent des formes d’intervention européenne souvent évoquées à titre comparatif. Les jugements formulés dans Shakespeare et Essai sur la littérature Anglaise circulent dans les essais et sur les scènes, tandis que l’Itinéraire et les Études sur la Littérature nourrissent les arts du récit et de la critique.
Sur le plan académique, l’ensemble offre une base de travail transdisciplinaire, propice aux parcours croisant histoire, littérature et pensée politique. Études ou discours historiques sur la chute de l’empire Romain et Analyse raisonnée de l’histoire de France servent de pivots pour des séquences diachroniques, que complètent les textes consacrés à la duchesse de Berry et à Charles X. Les contributions de Jules Lemaître et les Études sur la Littérature Française au XIXe siècle – Chateaubriand fournissent des cadres d’interprétation synthétiques. Cette cohérence autorise des lectures comparées, depuis Shakespeare jusqu’aux Mélanges littéraires, en passant par l’Itinéraire et Vie de Rancé.
Les textes s’inscrivent entre la chute de l’Ancien Régime, la Révolution, l’Empire, la Restauration et l’onde de choc de 1830. L’Essai sur les révolutions formule un diagnostic inquiet des cycles politiques, tandis que De la monarchie selon la charte assume l’alternance entre légitimité historique et exigence constitutionnelle. De Buonaparte et des Bourbons et Le roi est mort, vive le roi! répondent aux affrontements de souveraineté, dans une France partagée entre fidélité dynastique, centralisation administrative et aspirations libérales. L’ensemble déploie une géographie du pouvoir où l’État, l’Église et l’opinion se redéfinissent au rythme des insurrections et des restaurations.
La Restauration apparaît comme un laboratoire d’autorité et de mémoire. De Buonaparte et des Bourbons cherche à fixer un récit de salut monarchique après les secousses révolutionnaires. Le roi est mort, vive le roi! ritualise la continuité dynastique, dans un espace public saturé de controverses. Les Mémoires sur le duc de Berry et Duchesse de Berry mettent à nu la politique des affects, où l’assassinat, le deuil et l’espérance dynastique se transforment en instruments de mobilisation. De la nouvelle proposition relative au Bannissement de Charles X et de sa famille, rédigé après 1830, mesure l’ampleur d’une rupture et les paramètres juridiques d’un changement de régime.
De la Vendée aborde la guerre civile comme un nœud du politique moderne. Le soulèvement y révèle l’armature sociale du contre-révolutionnaire, adossée au catholicisme rural et à des fidélités locales. En miroir, Génie du Christianisme et Défense du Génie du Christianisme confèrent une densité morale à ces appartenances, en rappelant la puissance identitaire du culte, de l’art sacré et des rites. Le conflit vendéen y devient moins un archaïsme qu’un langage de résistance aux abstractions révolutionnaires. L’ouvrage observe les modes de répression et de clémence, et ausculte la manière dont l’État révolutionnaire puis impérial organise la pacification et la mémoire des provinces.
Le volume Congrès de Vérone; Guerre d’Espagne de 1823; Colonies Espagnoles éclaire l’ordre continental restauré et ses mécanismes d’intervention. Les débats sur la légitimité des expéditions militaires, la doctrine de non-ingérence et le statut des colonies espagnoles y structurent une géopolitique post-impériale. Le regard diplomatique s’y articule à une défense du rang français, tout en exposant les tensions entre principes et opportunités. Dans cet horizon, la politique étrangère est indissociable de la question intérieure, car l’autorité du gouvernement se juge à l’extérieur comme à l’intérieur, et la stabilisation européenne fournit un miroir des fragilités des monarchies constitutionnelles.
Analyse raisonnée de l’histoire de France ambitionne de rabattre l’événementiel sur une architecture intelligible, où la monarchie, le droit et les provinces composent un tissu national. Ce geste entrecroise l’histoire dynastique et la montée des institutions. Placé en vis-à-vis, Les Quatre Stuarts suit outre-Manche des luttes de succession, de religion et de Parlement qui reflètent les dilemmes français. Le comparatisme révèle une Europe traversée par des conflits de légitimité, où la civilité du compromis s’oppose à la tentation de la force. Les deux livres inscrivent la France dans un système d’échos politiques qui déborde ses frontières et éclaire ses crises domestiques.
Études ou discours historiques sur la chute de l’empire Romain, la naissance et les progrès du christianisme et l’invasion des barbares replace les débats contemporains dans la longue durée. La question du déclin, des migrations et de l’édification ecclésiale devient un laboratoire d’interprétation du présent. Vie de Rancé ajoute, par le portrait d’un réformateur monastique, une méditation sur l’obéissance, la retraite et le pouvoir de la règle. Entre effondrement impérial et réforme spirituelle, ces livres montrent comment des gestes religieux structurent la société et ses hiérarchies, et comment la discipline intérieure peut devenir une politique de la paix civile et de l’ordre.
Itinéraire de Paris à Jérusalem et de Jérusalem à Paris inscrit le politique dans la géographie des routes, des ports et des frontières. Dans les provinces ottomanes comme sur les rivages méditerranéens, le pèlerinage croise la rivalité des puissances, la protection des minorités, et la circulation des idées. L’écriture voyageuse capte les formes locales d’autorité, la fiscalité, l’urbanisme, et le poids des sanctuaires dans l’économie. Elle laisse voir une France qui se pense puissance protectrice et héritière d’antiques routes, tout en éprouvant la complexité d’empires pluriels. Le trajet compose une cartographie où spiritualité, commerce et stratégie s’entrelacent sans cesse.
Génie du Christianisme fonde une esthétique de la foi en exaltant sacrements, arts et poésie religieuse contre la sécheresse perçue des systèmes abstraits. Défense du Génie du Christianisme consolide ce programme en affrontant les objections, et en affinant l’argument selon lequel beauté et vérité se soutiennent mutuellement. Études sur la Littérature, Essai sur la littérature Anglaise et Shakespeare étendent ce chantier au domaine comparé, replaçant les formes poétiques dans une histoire des sensibilités. L’ensemble participe à la montée d’une poétique du sublime, de la mélancolie et des ruines, où le sentiment, l’imaginaire et la mémoire collective façonnent la légitimité morale des œuvres.
L’Essai sur les révolutions expérimente une écriture mixte, entre chronique, méditation et philosophie de l’histoire. L’Analyse raisonnée de l’histoire de France tente, elle, de rationaliser la narration du passé en filtrant l’événement par des catégories durables. Ces deux gestes exhibent la tension entre héritage des Lumières et inflexions sensibles d’une époque fascinée par la subjectivité. Mélanges littéraires prolonge cette plasticité en offrant un laboratoire de formes brèves où la critique, le portrait et l’aphorisme se testent. Le résultat est un outillage intellectuel qui valorise l’épreuve de l’histoire par l’expérience intérieure, sans renoncer aux exigences de l’ordre et de la preuve.
L’art du manifeste et du discours politique structure plusieurs ouvrages. De la monarchie selon la charte déploie une rhétorique du compromis institutionnel, attentive aux garanties et aux libertés. Le roi est mort, vive le roi! réinvestit les rituels de succession en langage public, tandis que Mémoires sur le duc de Berry et Duchesse de Berry dramatisent la politique des passions. Courtes explications sur les 12 000 francs offerts par Madame la duchesse de Berry illustre la minutie d’une controverse financière devenue symptôme moral. Ces textes démontrent que la prose pamphlétaire est une technologie d’opinion, où cadence, métaphore et dispositif de preuve structurent la scène publique.
Itinéraire de Paris à Jérusalem propose une esthétique du relevé topographique et de la vision, mêlant antiquaire, pèlerin et lecteur des paysages. Il dialogue implicitement avec Études ou discours historiques sur la chute de l’empire Romain, qui fait des ruines des opérateurs d’intelligibilité. Essai sur la littérature Anglaise et Shakespeare, en retour, offrent une méthode comparative où écarts linguistiques, climats et mœurs engendrent des styles. Études sur la Littérature et Mélanges littéraires fédèrent ces perspectives, faisant de la critique un art d’agencer passages, correspondances et contrastes. L’innovation tient à l’alliage de l’observation précise et de l’hypothèse globale sur les formes.
Vie de Rancé érige l’ascèse en modèle esthétique, où le silence, la règle et la prière deviennent principes de composition. La biographie y croise l’histoire morale, faisant du portrait un examen de conscience collectif. Les Quatre Stuarts transpose cette grammaire tragique dans le domaine politique, où la scène de l’exil, du serment et de la rupture produit une théâtralité du pouvoir. Shakespeare, considéré comme objet critique, nourrit cette dramaturgie des passions et des fautes souveraines. Ainsi s’élabore une poétique où la politique est lisible comme destinée, et où la forme littéraire modèle l’intelligence des conflits de légitimité et des métamorphoses du trône.
Les bouleversements postérieurs, de 1830 à l’enracinement d’un ordre constitutionnel, ont reconfiguré la lecture des pamphlets monarchiques. De Buonaparte et des Bourbons et Le roi est mort, vive le roi! ont tour à tour été brandis comme étendards de fidélité ou comme documents d’un temps révolu. Génie du Christianisme, longtemps canonisé, a affronté l’usure d’un anticléricalisme triomphant, puis un retour d’intérêt pour la culture religieuse comme matrice esthétique. L’Essai sur les révolutions a été relu comme une topographie des crises, où l’écrivain incarne l’oscillation entre nostalgie et espérance, révélatrice des seuils de modernité politique.
La professionnalisation de l’enquête historique a déplacé la valeur des Études ou discours historiques et de l’Analyse raisonnée de l’histoire de France. Déclassées par des méthodes archivistiques, elles ont gagné en prestige littéraire et en puissance de synthèse. Leur capacité à forger des schémas interprétatifs, à calibrer le rythme des époques et à installer des contrepoints comparatistes demeure féconde. Études sur la Littérature et Mélanges littéraires, de leur côté, ont été reconnus comme matrices d’une critique moderne, attentive aux genres et à la réception. Les lecteurs y mesurent la transition d’une histoire des idées vers une poétique des formes et des publics.
Itinéraire de Paris à Jérusalem a été revisité à la lumière des débats sur l’orientalisme, entre projection européenne et curiosité érudite. Sa valeur documentaire sur les institutions locales et les itinéraires a nourri l’histoire du voyage, tandis que ses descriptions spirituelles ont suscité des controverses d’interprétation. Congrès de Vérone; Guerre d’Espagne de 1823; Colonies Espagnoles, longtemps lues comme plaidoyer, servent désormais d’observatoire pour la diplomatie de la Restauration, ses justifications juridiques et ses limites. Les Quatre Stuarts prolongent ce fil comparatif, donnant aux historiens une scène où se lisent les mécanismes de la crise de succession comme laboratoire européen.
Les écrits autour de la duchesse de Berry ont suscité de nouvelles approches, sensibles à la performativité du genre, de la maternité politique et de l’exemplarité dynastique. Mémoires sur le duc de Berry, Duchesse de Berry, Courtes explications sur les 12 000 francs offerts par Madame la duchesse de Berry et Mémoire sur la captivité de Mme la duchesse de Berry ont été relus comme archives d’émotions publiques. De la nouvelle proposition relative au Bannissement de Charles X et de sa famille éclaire, par contraste, la formalisation juridique du traumatisme dynastique. Ces textes nourrissent une histoire de la mémoire, du deuil et des fidélités dans la culture politique.
La canonisation critique s’est consolidée par des médiations biographiques et universitaires. Chateaubriand (De l’académie Française par Jules Lemaître) a fixé une silhouette, arbitrant entre l’orateur, l’historien et le styliste. Études sur la Littérature Française au XIXe siècle - Chateaubriand a, de son côté, cadré l’auteur dans un siècle disputé, en soulignant les alliances et tensions entre foi, politique et art. Les relectures contemporaines interrogent ce legs, mais l’ensemble du corpus, de Shakespeare et Essai sur la littérature Anglaise à Études sur la Littérature et Mélanges littéraires, demeure un atelier de comparaison. Il continue d’orienter les débats sur la relation entre forme, croyance et pouvoir.
Chateaubriand relit la fin de l’Antiquité en articulant déclin de Rome, essor du christianisme et migrations barbares dans une vision providentielle de l’histoire. L’ouvrage mêle synthèse érudite et éloquence oratoire pour dégager des causes morales et spirituelles autant que politiques. Il met en avant l’influence des idées et des croyances sur la destinée des empires.
Journal de voyage où paysages, ruines et rencontres servent de tremplin à des méditations historiques et religieuses. Du bassin méditerranéen à la Terre sainte, Chateaubriand juxtapose observation concrète, souvenirs de lectures et réflexions géopolitiques. Le ton, à la fois lyrique et contemplatif, conjugue curiosité d’érudit et ferveur romantique.
En confrontant révolutions anciennes et modernes, l’auteur interroge les ressorts des bouleversements politiques et leurs effets sur les mœurs, la religion et la liberté. L’analyse alterne considérations philosophiques et exemples historiques pour dégager cycles, illusions et impasses. Le ton, souvent sceptique et mélancolique, met en garde contre les promesses excessives du changement radical.
Apologie esthétique et morale, le Génie du Christianisme montre comment la foi a fécondé arts, lettres, institutions et sensibilités, en exalting la beauté et la consolation qu’elle inspire. La Défense précise la méthode et répond aux objections, réaffirmant la centralité de l’imagination, du sentiment et de l’héritage chrétien dans la culture. L’ensemble conjugue persuasion oratoire, érudition et polémique mesurée.
Ces textes défendent la légitimité dynastique et un monarchisme constitutionnel, critiquant à la fois les dérives révolutionnaires et le césarisme. Chateaubriand y commente la guerre civile, la succession, la Charte et le sort des exilés, mêlant principes, circonstances et témoignage personnel. Le ton, combatif et rhétorique, cherche à concilier tradition et libertés publiques.
Récit-justification d’une action diplomatique confrontée aux insurrections libérales et aux équilibres européens. Chateaubriand y expose ses vues sur l’intervention en Espagne, les rapports de force continentaux et les enjeux des possessions d’outre-mer. Le propos allie mémoires politiques, analyse stratégique et défense de choix controversés.
Synthèse pédagogique qui parcourt l’histoire française en mettant en relief enchaînements politiques, mouvements religieux et transformations sociales. L’auteur privilégie des clefs d’intelligibilité et des filiations d’idées plutôt que l’exhaustivité factuelle. Le ton est didactique, orienté vers la clarté et la mise en perspective.
Suite de portraits et de plaidoyers consacrés aux figures princières au cœur des espoirs et crises de la Restauration. Chateaubriand y mêle souvenirs, défense de personnes et précisions sur des affaires sensibles, jusqu’aux conditions de captivité. Le ton oscille entre intimité, indignation et volonté de fixer un dossier historique.
Biographie spirituelle du réformateur de la Trappe, envisagée comme méditation sur la conversion, la pénitence et le retrait du monde. À travers le destin d’un homme, l’auteur interroge vanité, grâce et radicalité du choix religieux. L’écriture, grave et introspective, explore la tension entre grandeur littéraire et silence monastique.
Tableau de la dynastie des Stuarts examiné sous l’angle de la légitimité, des conflits religieux et de l’exil. Chateaubriand dresse des portraits contrastés et met en parallèle l’histoire britannique et les débats français sur la monarchie. Le ton est élégiaque et comparatif, sensible aux tragédies du trône.
Ensemble critique où Chateaubriand articule une poétique de l’imagination, commente l’apport de Shakespeare et brosse un panorama des lettres anglaises. Les articles et mélanges abordent thèmes, styles et querelles esthétiques, opposant héritage classique et sensibilité moderne. Le ton est programmatique, comparatiste et volontiers polémique, au service d’une vision romantique des arts.
Ces études offrent un regard externe sur la vie, l’œuvre et l’influence de Chateaubriand au sein du XIXe siècle littéraire. Elles confrontent l’écrivain, l’homme d’État et le théoricien du romantisme, en évaluant sa langue, ses positions et ses héritages. Le ton, critique mais nuancé, situe sa singularité dans l’histoire des idées et des formes.
La collection tisse un dialogue constant entre foi, histoire et politique, où l’esthétique sert d’argument moral et d’instrument d’intelligibilité. Elle oppose révolutions et légitimité, individu et institutions, exil et mémoire, tout en croisant voyage, diplomatie et critique littéraire. Se dessine ainsi une poétique de la tradition renouvelée, où la sensibilité romantique interroge les fondements du pouvoir, de la culture et de la croyance.
Table des matières
« Souvenez-vous, pour ne pas perdre de vue le train du monde, qu’à cette époque (la chute de l’empire romain) (…) il y avait des historiens qui fouillaient comme moi les archives du passé au milieu des ruines du présent, qui écrivaient les annales des anciennes révolutions au bruit des révolutions nouvelles; eux et moi prenant pour table, dans l’édifice croulant, la pierre tombée à nos pieds, en attendant celle qui devait écraser nos têtes. »
(Etude historiques, tome V bis.)
Je ne voudrais pas, pour ce qui me reste à vivre, recommencer les dix-huit mois qui viennent de s’écouler. On n’aura jamais une idée de la violence que je me suis faite; j’ai été forcé d’abstraire mon esprit dix, douze et quinze heures par jour, de ce qui se passait autour de moi, pour me livrer puérilement à la composition d’un ouvrage dont personne ne parcourra une ligne. Qui lirait quatre gros volumes lorsqu’on a bien de la peine à lire le feuilleton d’une gazette? J’écrivais l’histoire ancienne, et l’histoire moderne frappait à ma porte; en vain je lui criais: « Attendez, je vais à vous. » Elle passait au bruit du canon, en emportant trois générations de rois.
Et que le temps concorde heureusement avec la nature même de ces Etudes! On abat les croix, on poursuit les prêtres; et il est question de croix et de prêtres à toutes les pages de mon récit: on bannit les Capets, et je publie une histoire dont les Capets occupent huit siècles. Le plus long et le dernier travail de ma vie, celui qui m’a coûté le plus de recherches, de soins et d’années, celui où j’ai peut-être remué le plus d’idées et de faits, paraît lorsqu’il ne peut trouver de lecteurs; c’est comme si je le jetais dans un puits, où il va s’enfoncer sous l’amas des décombres qui le suivront. Quand une société se compose et se décompose, quand il y va de l’existence de chacun et de tous, quand on n’est pas sûr d’un avenir d’une heure, qui se soucie de ce que fait, dit et pense son voisin? Il s’agit bien de Néron, de Constantin, de Julien, des apôtres, des martyrs, des Pères de l’Eglise, des Goths, des Huns, des Vandales, des Francs, de Clovis, de Charlemagne, de Hugues Capet et de Henri IV! Il s’agit bien du naufrage de l’ancien monde, lorsque nous nous trouvons engagés dans le naufrage du monde moderne! N’est-ce pas une sorte de radotage, une espèce de faiblesse d’esprit que de s’occuper de lettres dans ce moment? Il est vrai; mais ce radotage ne tient pas à mon cerveau, il vient des antécédents de ma méchante fortune. Si je n’avais pas tant fait de sacrifices aux libertés de mon pays, je n’aurais pas été obligé de contracter des engagements qui s’achèvent de remplir dans des circonstances doublement déplorables pour moi. Je ne puis suspendre une publication dont je ne suis pas le maître; il faut donc couronner par un dernier sacrifice tous mes sacrifices. Aucun auteur n’a été mis à une pareille épreuve: grâce à Dieu, elle est à son terme: je n’ai plus qu’à m’asseoir sur des ruines et à mépriser cette vie que je dédaignais dans ma jeunesse.
Après ces plaintes bien naturelles, et qui me sont involontairement échappées, une pensée me vient consoler. J’ai commencé ma carrière littéraire par un ouvrage où j’envisageais le Christianisme sous les rapports poétiques et moraux; je la finis par un ouvrage où je considère la même religion sous ses rapports philosophiques et historiques: j’ai commencé ma carrière politique avec la restauration, je la finis avec la restauration. Ce n’est pas sans une secrète satisfaction que je me trouve ainsi conséquent avec moi-même. Les grandes lignes de mon existence n’ont point fléchi: si, comme tous les hommes, je n’ai pas été semblable à moi-même dans les détails, qu’on le pardonne à la fragilité humaine. Les principes sur lesquels se fonde la société m’ont été chers et sacrés; on me rendra cette justice de reconnaître qu’un amour sincère de la liberté respire dans mes ouvrages, que j’ai été passionné pour l’honneur et la gloire de ma patrie, que, sans envie, je n’ai jamais refusé mon admiration aux talents dans quelque parti qu’ils se soient trouvés. Me serais-je laissé trop emporter à l’ardeur de la polémique? Je m’en repens, et je rends justice aux qualités que je pourrais avoir méconnues: je veux quitter le monde en ami.
Hérodote commence son histoire par déclarer les motifs qui la lui ont fait entreprendre; Tacite explique les raisons qui lui ont mis la plume à la main. Sans avoir les talents de ces historiens, je puis imiter leur exemple; je puis dire, comme Hérodote, que j’écris pour la gloire de ma patrie et parce que j’ai vu les maux des hommes. Plus libre que Tacite, je n’aime ni ne crains les tyrans. Désormais isolé sur la terre, n’attendant rien de mes travaux, je me trouve dans la position la plus favorable à l’indépendance de l’écrivain, puisque j’habite déjà avec les générations dont j’ai évoqué les ombres.
Les sociétés anciennes périssent; de leurs ruines sortent des sociétés nouvelles: lois, moeurs, usages, coutumes, opinions, principes même, tout est changé. Une grande révolution est accomplie, une grande révolution se prépare: la France doit recomposer ses annales, pour les mettre en rapport avec les progrès de l’intelligence. Dans cette nécessité d’une reconstruction sur un nouveau plan, où faut-il chercher des matériaux? Quels sont les travaux exécutés avant notre temps? Qu’y a-t-il à louer ou à blâmer dans les écrivains de l’ancienne école historique? La nouvelle école doit-elle être entièrement suivie, et quels sont les auteurs les plus remarquables de cette école? Tout est-il vrai dans les théories religieuses, philosophiques et politiques du moment? Voilà ce que je me propose d’examiner dans cette préface. Je travaillais depuis bien des années à une histoire de France, dont ces Etudes ne présenteront que l’exposition, les vues générales et les débris. Ma vie manque à mon ouvrage: sur la route où le temps m’arrête, je montre de la main aux jeunes voyageurs les pierres que j’avais entassées, le sol et le site où je voulais bâtir mon édifice.
Documents et historiens étrangers à consulter pour l’histoire de France.
Les anciens avaient conçu l’histoire autrement que nous; ils la regardaient comme un simple enseignement, et sous ce rapport Aristote la place dans un rang inférieur à la poésie: ils attachaient peu d’importance à la vérité matérielle; pourvu qu’il y eût un fait vrai ou faux à raconter, que ce fait offrit un grand spectacle ou une leçon de morale et de politique, cela leur suffisait. Délivrés de ces immenses lectures sous lesquelles l’imagination et la mémoire sont également écrasées, ils avaient peu de documents à consulter; leurs citations ne sont presque rien, et quand ils renvoient à une autorité, c’est presque toujours sans indication précise. Hérodote se contente de dire dans son premier livre, Clio, qu’il écrit d’après les historiens de Perse et de Phénicie; dans son second livre, Euterpe, il parle d’après les prêtres égyptiens, qui lui ont lu leurs annales. Il reproduit un vers de l’Iliade, un passage de l’Odyssée, un fragment d’Eschyle: il ne faut pas plus d’autorités à Hérodote ni à ses auditeurs des jeux Olympiques. Thucydide n’a pas une seule citation: il mentionne seulement quelques chants populaires.
Tite-Live ne s’appuie jamais d’un texte: des auteurs, des historiens rapportent; c’est sa manière de procéder. Dans sa troisième Décade, il rappelle les dires de Cintius Alimentus, prisonnier d’Annibal, et de Coelius et Valerius sur la guerre Punique.
Dans Tacite les autorités sont moins rares, quoique encore bien peu nombreuses; on n’en compte que treize de nominales: ce sont, dans le premier livre des Annales, Pline, historien des guerres de Germanie; dans le quatrième livre, les Mémoires d’Agrippine, mère de Néron, ouvrage dont on ne saurait trop déplorer la perte; dans le treizième livre, Fabius Rusticus, Pline l’historien et Cluvius; dans le quatorzième, Cluvius; dans le quinzième, Pline. Dans le troisième livre des Histoires, Tacite nomme Messala et Pline, et renvoie à des Mémoires qu’il avait entre les mains; dans le quatrième livre, il s’en réfère aux prêtres égyptiens; dans les Moeurs des Germains, il écrit un vers de Virgile en l’altérant. Souvent il dit: « Les historiens de ces temps racontent, » temporum illorum scriptores prodiderint; il explique son système en déclarant qu’il ne rapporte le nom des auteurs que lorsqu’ils diffèrent entre eux. Ainsi deux citations vagues dans Hérodote, pas une dans Thucydide, deux ou trois dans Tite-Live, et treize dans Tacite, forment tout le corps des autorités de ces historiens. Quelques biographes, comme Suétone et Plutarque surtout, ont lu un peu plus de Mémoires; mais les nombreuses citations sont laissées aux compilateurs, comme Pline le Naturaliste, Athénée, Macrobe, et saint Clément d’Alexandrie, dans ses Stromates.
Les annalistes de l’antiquité ne faisaient point entrer dans leurs récits le tableau des différentes branches de l’administration: les sciences, les arts, l’éducation publique, étaient rejetés du domaine de l’histoire. Clio marchait légèrement, débarrassée du pesant bagage qu’elle traîne aujourd’hui après elle. Souvent l’historien n’était qu’un voyageur racontant ce qu’il avait vu. Maintenant l’histoire est une encyclopédie; il y faut tout faire entrer, depuis l’astronomie jusqu’à la chimie; depuis l’art du financier jusqu’à celui du manufacturier; depuis la connaissance du peintre, du sculpteur et de l’architecte jusqu’à la science de l’économiste; depuis l’étude des lois ecclésiastiques, civiles et criminelles jusqu’à celle des lois politiques. L’historien moderne se laisse-t-il aller au récit d’une scène de moeurs et de passions, la gabelle survient au beau milieu; un autre impôt réclame; la guerre, la navigation, le commerce, accourent. Comment les armes étaient-elles faites alors? D’où tirait-on les bois de construction? Combien valait la livre de poivre? Tout est perdu si l’auteur n’a pas remarqué que l’année commençait à Pâques et qu’il l’ait datée du 1er janvier. Comment voulez-vous qu’on s’assure en sa parole s’il s’est trompé de page dans une citation, ou s’il a mal coté l’édition? La société demeure inconnue si l’on ignore la couleur du haut de chausses du roi et le prix du marc d’argent. Cet historien doit savoir non seulement ce qui se passe dans sa patrie, mais encore dans les contrées voisines, et parmi ces détails il faut qu’une idée philosophique soit présentée à sa pensée et lui serve de guide. Voilà les inconvénients de l’histoire moderne: ils sont tels qu’ils nous empêcheront peut-être d’avoir jamais des historiens comme Thucydide, Tite-Live et Tacite; mais on ne peut éviter ces inconvénients, et force est de s’y soumettre.
L’écrivain appelé à nous peindre un jour un grand tableau de notre histoire ne se bornera pas à la recherche des sources d’où sortent immédiatement les Franks et les Français; il étudiera les premiers siècles des sociétés qui environnent la France, parce que les jeunes peuples de diverses contrées, comme les enfants de divers pays, ont entre eux la ressemblance commune que leur donne la nature, et parce que ces peuples, nés d’un petit nombre de familles alliées, conservent dans leur adolescence l’empreinte des traits maternels.
Quatre espèces de documents renferment l’histoire entière des nations dans l’ordre successif de leur âge: les poésies, les lois, les chroniques contenant les faits généraux, les mémoires peignant les moeurs et la vie privée. Les hommes chantent d’abord; ils écrivent ensuite.
Nous n’avons plus les Bardits que fit recueillir Charlemagne; il ne nous reste qu’une ode en l’honneur de la victoire que Louis, fils de Louis le Bègue, remporta en 881 sur les Normands; mais le moine de Saint-Gall et Ermold le Noir ont tout à fait écrit dans le goût de la chanson germanique.
La mythologie et les poésies scandinaves; les Edda et les Sagas; les chants des scaldes, que nous ont conservés Snorron, Saxon le Grammairien, Adam de Brême et les Chroniques anglo-saxonnes; les Nibelungs, quoique d’une date plus récente, suppléent à nos pertes: on verra l’usage que j’en ai fait en essayant de tracer l’histoire des moeurs barbares. Quant à ce qui concerne les langues, les évangiles goths d’Ulphilas sont un trésor.
Pour le midi de la France, M. Raynouard a réhabilité l’ancienne langue romane, et en publiant les poésies écrites ou chantées dans cette langue il a rendu un service important.
M. Fauriel, à qui nous devons la belle traduction des chants populaires de la Grèce, doit montrer dans la formation de la langue romane les traces des trois plus anciennes langues de la Gaule, encore parlées aujourd’hui, l’une en Ecosse, l’autre dans le pays de Galles et la Basse-Bretagne, la troisième chez les Basques. Il a remarqué un poème sur les guerres des Arabes d’Espagne et des chrétiens de l’Occitanie dont le héros est un prince aquitain nommé Walther: ne serait-ce point Waiffre? Plusieurs chants remémorent les rébellions de divers chefs du midi de la France contre les monarques carlovingiens: cela sert de plus en plus à prouver que les hostilités de Charles le Martel, de Pepin et de Charlemagne, contre les princes d’Aquitaine, eurent pour cause une inimitié de race, les descendants des Mérovingiens régnant au delà de la Loire. On nous fait espérer que M. Fauriel s’occupe d’une histoire des barbares dans les provinces méridionales de la France: le sujet serait digne de son rare savoir et de ses talents.
Il ne faut pas s’en tenir aux lois salique, ripuaire et gombette pour l’étude des lois barbares; on doit considérer comme chapitres d’un même code national les lois lombardes, allemandes, bavaroises, russes (celles-ci ne sont que le droit suédois), anglo-saxonnes et galliques: avec les dernières on peut reconstruire plusieurs parties du primitif édifice gaulois. Toutes ces lois ont été imprimées ou séparément ou dans les différents recueils des historiens de la France, de l’Italie, de l’Allemagne et de l’Angleterre. Le père Canciani recueillit à Venise, en 1781, Barbarorum Leges antiquae, en cinq volumes in-folio; excellente collection, qui devrait être dans nos bibliothèques: on y trouve la traduction italienne des Assises du royaume de Jérusalem et divers morceaux inédits. On assure que nous aurons bientôt les Assises entières publiées sur le manuscrit retrouvé, avec les traductions grecque, barbare et italienne de 1490. L’Académie des Inscriptions s’en occupe.
La collation des deux textes de la loi salique, dont il existe dix-huit ou vingt manuscrits connus, collation faite par M. Wiarda, est estimable; il sera bon d’y avoir égard. Mais Bignon reste toujours docteur en cette matière, comme Baluze est à jamais l’homme des Capitulaires et des Formules.
Après les Poésies et les Lois, on ne consultera pas sans fruit, pour les six premiers siècles des temps barbares, les historiens de la Russie, de la Pologne, de la Suède et de l’Allemagne, quoiqu’en général ils aient écrit après les nôtres.
Le plus ancien annaliste russe est un moine de Kioff, Nestor. La monarchie russe fut fondée vers le milieu du IXe siècle: Kioff, depuis l’an 882, en devint la première capitale. À la fin du Xe siècle, Kioff et toute la vieille Russie embrassèrent le christianisme. Nestor rédigea en slavon son ouvrage vers l’an 1073. Cet ouvrage a été traduit en allemand par Scherer, et commenté par Schloezer: il n’en existe aucune traduction française ou latine. Quelques notes tirées de Nestor se trouvent seulement dans la traduction française de l’histoire de Karomsine. Nestor a imité Constantin, Cedren, Zonare et autres écrivains de la Byzantine; il a transporté dans son texte plusieurs passages de ces écrivains; il nous a conservé in extenso deux documents précieux de l’histoire de la Russie, les traités de paix d’Olez et d’Igor avec la cour de Constantinople. Les Grecs eux-mêmes ne connaissaient pas l’existence de ces deux pièces, car elles sont de l’époque la plus stérile de leurs annales, de l’an 813 à l’an 959.
La Chronique de Nestor finit à l’année 1096. Nestor reste, d’après l’opinion de Schloezer, la première, l’unique source, au moins la source principale pour l’histoire du Nord scandinave et finnois; jusqu’à lui ces contrées étaient pour les historiens terra incognita. Dans un des continuateurs de Nestor, on remarque le plus ancien code des lois russes, nommé la Vérité russe ou le Droit russe; il est tiré des lois scandinaves. Les premiers souverains de la Russie vinrent de la Scandinavie, appelés qu’ils furent par la volonté des peuplades russes. Pour se convaincre que le Droit russe est d’origine scandinave, il suffit de le comparer avec la législation suédoise, dont les fragments les plus authentiques ont été conservés. Un ouvrage assez rare aujourd’hui, imprimé à Abo ou à Upsal, « De Jure Sveonum Gothorumque vetusto, » offre le texte original du droit russe, et souvent on ne peut comprendre le texte russe qu’à l’aide du texte suédois.
Un travail à consulter sur les historiens et la littérature slavo-russe est celui de Kohl, Introductio ad Histor. Litterar. Slav.
Les historiens des autres peuples d’origine slave sont venus plus tard que Nestor, et même plus tard que son premier continuateur; car Nestor a écrit entre l’an 1056 et l’an 1146, et l’historien de Prague, Cosme, est mort l’an 1125.
Martin Gallus, annaliste de Pologne, doit être placé de 1109 à 1136. Helmold, dont l’ouvrage sert de source à l’histoire des peuples du moyen âge de l’Allemagne, et surtout à celle des Slaves, a écrit à Lubeck, vers l’an 1170, Chronica Slavorum.
Adam de Bremen est presque contemporain de Nestor; il est inutile pour l’histoire du Danemark. Un autre annaliste aussi consciencieux que Nestor, et de quelques années plus ancien que lui (mort l’année 1018), est Difmar, évêque de Mersebourg; il a écrit touchant l’Allemagne.
Tous les documents de l’histoire de la Germanie se trouveront réunis dans le recueil des historiens allemands que publie en Hanovre le savant Paertz sous les auspices du baron de Stein. M. Paertz a visité le cabinet de nos chartes, et il a fouillé dans les archives du Vatican pour l’histoire du moyen âge de l’Allemagne.
Le premier volume in-folio de ce recueil a été publié, le second et le troisième doivent bientôt paraître. Ce recueil rendra inutiles ceux connus jusqu’à présent sous la dénomination de Scriptores Rerum Germanicarum. Reste à savoir pourtant si l’on se pourra passer de la collection de Leibniz, de Scriptores Rerum Brunsvicensium. Leibniz, génie universel, a pressenti l’importance de son travail pour la mythologie des Slaves et des Germains, et même pour la langue de ces peuples: dans une de ses préfaces on trouve sur l’histoire du moyen âge des idées que les appréciateurs modernes de ces temps n’ont fait souvent que reproduire sous d’autres formes.
L’Histoire de Suède de Dalen est une compilation assez complète, mais peu critique; celle de Rühs est la plus estimée. Le nouveau recueil, dont deux volumes ont déjà paru, est de Geyer. On a deux forts in-folio de Lagerbring, composés de matériaux historiques et législatifs sur la Suède.
L’Histoire de Danemark, de Mallet, n’est pas à négliger. L’introduction relative à la mythologie et aux poésies du Nord est intéressante, quoique depuis on ait fait des progrès dans la langue et des découvertes dans les fables scandinaves.
Saxo-Grammaticus est le Nestor du Danemark, comme Snorron est l’Hérodote du Nord: ce pays possède aussi un recueil de Scriptores.
Quant à l’Histoire de Pologne, outre Martin Gallus, on trouve Vincent Kadlubeck, évêque de Cracovie, mort en 1233. L’évêque Dlugosh compila les annales de son pays, vers le milieu et la fin du XVe siècle, empruntant ses récits, comme il l’avoue lui-même, aux traditions populaires.
Par ordre de Nicolas Ier on procède en Russie à la réunion des documents slaves et autres titres de ce vaste empire. La Lusace et la Bavière commencent des collections. La société formée à Francfort s’occupe sans relâche de la découverte et de la publication des diplômes et papiers nationaux de l’Allemagne.
Telles sont les richesses que nous offre le nord de l’Europe. Toutefois n’abusons pas, comme on est trop enclin à le faire, des origines scandinaves, slaves et tudesques. Il semble aujourd’hui que toute notre histoire soit en Allemagne, qu’on ne trouve que là nos antiquités et les hommes qui les ont connues. Les quarante ans de notre révolution ont interrompu les études en France, tandis qu’elles ont continué dans les universités germaniques; les Allemands ont regagné sur nous une partie du temps que nous avions gagné sur eux; mais si pour le droit, la philologie et la philosophie, ils nous devancent à l’heure qu’il est, ils sont encore loin d’être arrivés en histoire au point où nous nous trouvions lorsque nos troubles ont éclaté.
Rendons justice aux savants de l’Allemagne, mais sachons que les peuples septentrionaux sont, comme peuples, plus jeunes que nous de plusieurs siècles; que nos chartes remontent beaucoup plus haut que les leurs; que les immenses travaux des Bénédictins de Saint-Maur et de Saint-Yannos ont commencé bien avant les travaux historiques des professeurs de Goettingue, d’Iéna, de Bonn, de Dresde, de Weimar, de Brunswick, de Berlin, de Vienne, de Presbourg, etc.; que les érudits français, supérieurs par la clarté et la précision aux érudits d’outre-Rhin, les surpassent encore par la solidité et l’universalité des recherches. Les Allemands ne l’emportent véritablement sur nous que dans la codification: encore les grands légistes, Cujas, Domat, Dumoulin, Pothier, sont-ils français. Nos voisins ont sur les origines des nations barbares quelques notions particulières, qu’ils doivent aux langues parlées en Dalmatie, en Hongrie, en Servie, en Bohême, en Pologne, etc.; mais un esprit sain ne doit pas attacher trop d’importance à ces études, qui finissent par dégénérer dans une métaphysique de grammaire, laquelle paraît d’autant plus merveilleuse qu’elle est plus noyée dans les brouillards.
Que par l’étude du sanscrit et des différents dialectes indiens, thibétain, chinois, tartare, on parvienne à dresser des formules au moyen desquelles on découvre le mécanisme général du langage humain, philosophiquement parlant, ce sera un progrès considérable de la science; mais, historiquement parlant, il est douteux qu’il en résulte beaucoup de lumières. Au système des origines communes par les racines du logos on opposera toujours avec succès le synchronisme ou la spontanéité du verbe comme de la pensée dans divers temps et dans divers pays.
Si nous passons de l’Allemagne à l’Angleterre, il n’est pas sans profit de parcourir les poésies anglo-saxonnes, galliques, écossaises, irlandaises, afin de prendre un sentiment général de l’enfance d’une société barbare; mais il ne les faudrait pas convertir en preuves, car la vanité cantonale a tellement mêlé les chants faits après coup aux chants originaux, qu’on les peut à peine distinguer.
Quant aux lois, j’ai déjà dit qu’il était bon de consulter les lois anglo-saxonnes et galliques. Les Actes de Rymer, continués par Robert Sanderson, sont un bon recueil, mais ils ne commencent qu’à l’an 1101, sautent tout à coup de l’an 1103 à l’an 1137, et continuent de la sorte avec des lacunes de dix, quinze et vingt ans, jusqu’au XIIIe siècle, où les chartes se multiplient. Ce recueil, tout important qu’il soit, est fort inférieur à celui des ordonnances de nos rois et autres collections qui doivent faire suite à ces ordonnances: les matières y sont mêlées et incohérentes; elles ne sont point précédées de ces admirables préfaces dont les De Laurières, les Secousse, les Vilevault, les Bréquigny, ont enrichi leur travail, et qui sont des traités complets du Droit français. Le Clerc et Rapin ont pourtant donné, dans le dixième volume des Actes de Rymer, un abrégé historique sec, mais utile, des vingt volumes de l’édition de Londres de 1745.
Dans les historiens primitifs de l’Angleterre, l’annaliste français peut glaner avec succès les trois Gildas, l’Histoire ecclésiastique de Bède, et, dans les bas siècles, les chroniqueurs, poètes ou prosateurs de la race normande. Les traductions anglo-saxonnes faites du latin, par Alfred le Grand, les lois de ce prince publiées par Guillaume Lombard, son Testament avec les notes de Manning, apprennent quelques faits curieux. Dans sa traduction anglo-saxonne d’Orose, Alfred a inséré deux périples scandinaves de la Baltique, du Norvégien Other et du Danois Wulfstan: c’est ce qu’il y a de plus authentique touchant cette mer intérieure, au bord de laquelle étaient cantonnés ces barbares qui devaient aller conquérir les habitants civilisés des rivages de la Méditerranée.
Il existe plusieurs recueils des historiens anglais, mais sans ordre; ils se répètent aussi, parce que dans ce pays de liberté le gouvernement ne fait rien et les particuliers font tout. Il faut joindre à la collection d’Heidelberg (1587) la collection de Francfort (1601), et les dix auteurs du recueil de Selden (Londres 1652): on aura alors à peu près tout ce qui est relatif aux moeurs communes de l’Angleterre et de la France. La réunion des anciens historiens anglais, écossais, irlandais et normands de Camden ne vaut pas sa Britanniae Descriptio; c’est celle-là qu’il faut étudier pour les origines romaines et barbares. Le génie des Normands, lié si intimement au nôtre, se décèle surtout dans le Doomsdaybook: ce document, d’un prix inestimable, a été imprimé en 1783, par ordre du parlement d’Angleterre. On le compléterait en consultant le pouillé général du clergé d’Angleterre et du pays de Galles, auquel Edouard II fit travailler en 1291; le manuscrit de ce pouillé est aux bibliothèques d’Oxford. La principauté de Galles, les comtés de Northumberland, de Cumberland, de Westmoreland et de Durham manquent au Doomsdaybook: cette statistique offre le détail des terres cultivées, habitées ou désertes de l’Angleterre, le nombre des habitants libres ou serfs, et jusqu’à celui des troupeaux et des ruches d’abeilles. Dans le Doomsdaybook sont grossièrement dessinées les villes et les abbayes.
Il ne faut pas négliger de consulter les cartes du moyen âge; elles sont utiles non seulement pour la géographie historique, mais encore parce qu’à l’aide des noms propres de lieu on retrouve des origines de peuples. Dans le périple de Wulfstan, par exemple, l’île de Bornholm est appelée Burgendaland, et dans l’ouvrage historique de Snorron, Heims-Kringla, on voit que les Scandinaves disaient Borgundar-holm: voilà la patrie des Burgundes ou Bourguignons. En ne pressant pas trop ces indications, on en tire un bon parti; mais il ne faudrait pas, comme plusieurs auteurs allemands, se figurer qu’une tribu de Franks prit le nom de Salii, parce qu’elle campait sur les bords de la Saale en Franconie. Le gouvernement anglais a employé à Rome le savant Marini à la collection des lettres des papes et des autres pièces relatives à l’histoire de la Grande-Bretagne, depuis l’an 1216.
Le Portugal et l’Espagne fournissent d’autres espèces de documents. Les langues qu’on parlait dans le midi de la Gaule avant que ces langues eussent été envahies par le picard ou le français wallon, étaient parlées dans la Catalogne, le long du cours de l’Ebre, et se répandaient derrière les Basques par les vallées des Astures, jusque dans les Lusitanies. Les poèmes primitifs du Cid et les romances de la même époque, les anciennes lois maritimes de Barcelone, le récit de l’expédition de la grande compagnie catalane en Morée, doivent être lus la plume à la main par l’historien français; il trouvera aujourd’hui de nouveaux éclaircissements dans les Antiquités du Droit maritime, savant ouvrage de M. Pardessus, et dans la Chronique en grec barbare des guerres des Français en Romanie et en Morée, publiée par M. Buchon, à qui l’on doit de si utiles éditions.
Alphonse Ier, roi de Castille, surnommé le Sage, a laissé en vieux espagnol un corps de législation bon à consulter. Alphonse remonte souvent aux lois premières; il y a un ton de candeur et de vertu dans l’exposé de ses institutions qui rend ce roi de Castille un digne contemporain de saint Louis.
Parmi les chroniqueurs espagnols, Idace doit être recherché pour la peinture des moeurs des Suèves et des Goths, et pour celle des ravages de ces peuples dans les Espagnes et les Gaules; mais il y a plus à prendre dans Isidore de Séville, postérieur à Idace d’environ cent cinquante ans. Il faut lire particulièrement dans Isidore la fin de sa Chronique, depuis l’an 500 de Jésus-Christ, son Histoire des Rois goths, vandales et suèves, son livre des Etymologies, sa Règle pour les moines de l’Andalousie, et ses ouvrages de grammaire. Dans la collection des historiens espagnols en quatre volumes in-folio, l’ordre chronologique des autours n’a point été suivi; parmi les bruts-matériaux de l’histoire d’Espagne, gît le travail des écrivains modernes, et en particulier l’Historia de Rebus Hispanicis de Mariana. Les premiers livres de cette histoire sont excellents, surtout dans la traduction espagnole. Il y a deux cents pages à parcourir dans les Antiquités lusitaniennes, de Resend.
En descendant de l’Espagne à l’Italie, on retrouve la civilisation qui ne périt jamais sur la terre natale des Romains. Néanmoins, le royaume d’Odoacre, celui des Goths, celui des Lombards, ont laissé des documents où l’on reconnaît la trace des barbares. Les collections de Muratori offrent seules une large moisson. Mais nous avons négligé d’ouvrir, lorsque nous le pouvions, deux sources, l’Escurial et le Vatican, dont l’abondance aurait renouvelé une partie de l’histoire moderne. Qu’on en juge par un fait presque entièrement ignoré: il est d’usage de tenir un registre secret sur lequel est inscrit, heure par heure, tout ce que dit, fait et ordonne un pape pendant la durée de son pontificat. Quel trésor qu’un pareil journal!
Parlons de ce qui nous appartient et indiquons nos propres richesses. Rendons d’abord un éclatant hommage à cette école des bénédictins que rien ne remplacera jamais. Si je n’étais maintenant un étranger sur le sol qui m’a vu naître, si j’avais le droit de proposer quelque chose, j’oserais solliciter le rétablissement d’un ordre qui a si bien mérité des lettres. Je voudrais voir revivre la Congrégation de Saint-Maur et de Saint-Vannes dans l’abbatial de Saint-Denis, à l’ombre de l’église de Dagobert, auprès de ces tombeaux dont les cendres ont été jetées au vent au moment où l’on dispersait la poussière du trésor des chartes: il ne fallait aux enfants d’une liberté sans loi, et conséquemment sans mère, que des bibliothèques et des sépulcres vides.
Des entreprises littéraires qui doivent durer des siècles demandaient une société d’hommes consacrés à la solitude, dégagés des embarras matériels de l’existence, nourrissant au milieu d’eux les jeunes élèves héritiers de leur robe et de leur savoir. Ces doctes générations, enchaînées au pied des autels, abdiquaient à ces autels les passions du monde, renfermaient avec candeur toute leur vie dans leurs études, semblables à ces ouvriers ensevelis au fond des mines d’or, qui envoient à la terre des richesses dont ils ne jouiront pas. Gloire à ces Mabillon, à ces Montfaucon, à ces Martène, à ces Ruinart, à ces Bouquet, à ces d’Achery, à ces Vaissette, à ces Lobineau, à ces Calmet, à ces Ceillier, à ces Labat, à ces Clémencet, et à leurs révérends confrères, dont les oeuvres sont encore l’intarissable fontaine où nous puisons tous tant que nous sommes, nous qui affectons de les dédaigner! Il n’y a pas de frère lai, déterrant dans un obituaire le diplôme poudreux que lui indiquait dom Bouquet ou dom Mabillon, qui ne fût mille fois plus instruit que la plupart de ceux qui s’avisent aujourd’hui, comme moi, d’écrire sur l’histoire, de mesurer du haut de leur ignorance ces larges cervelles qui embrassaient tout, ces espèces de contemporains des Pères de l’Eglise, ces hommes du passé gothique et des vieilles abbayes, qui semblaient avoir écrit eux-mêmes les chartes qu’ils déchiffraient. Où en est la collection des historiens de France? Que sont devenus tant d’autres travaux gigantesques? Qui achèvera ces monuments autour desquels on n’aperçoit plus que les restes vermoulus des échafauds où les ouvriers ont disparu?
Les bénédictins n’étaient pas le seul corps savant qui s’occupât de nos antiquités dans les autres sociétés religieuses ils avaient des émules et des rivaux. On doit aux jésuites la collection des hagiographes, laquelle a pris son nom de l’érudit qui l’a commencée. Le père Hardouin, mon compatriote, ignorait-il quelque chose? Esprit un peu singulier toutefois. Le père Labbe doit être noté pour avoir fourni le plan et la liste des auteurs de la collection de la Byzantine et pour avoir publié les huit premiers volumes de l’édition des conciles. Le père Petau est devenu l’oracle de la chronologie. Le père Sirmond a mis au jour la notice des dignités des Gaules et les ouvrages de Sidoine Apollinaire, etc., etc.
Les prêtres de l’Oratoire comptent dans leur ordre Charles Le Cointe, auteur des Annales ecclesiastici Francorum, continuées par Gérard Dubois et par Julien Loriot, ses confrères. Nous devons à Jacques Le Long la Bibliothèque historique de la France, corrigée et augmentée par Fevret de Fontette, etc., etc.
La magistrature parlementaire, le chancelier à sa tête, était elle-même un corps lettré qui commandait des travaux et ne dédaignait pas d’y porter la main. On le verra quand j’indiquerai les manuscrits à consulter, et les entreprises arrêtées par l’action révolutionnaire.
L’Académie des Inscriptions travaillait de son côté aux fouilles de nos anciens monuments: je n’ai pas compté dans ses Mémoires moins de deux cent cinquante-sept articles sur tous les points litigieux de notre archéologie. On trouve les membres de cette illustre académie chargés de la direction de plusieurs grands travaux qui s’exécutaient avec le concours des lumières de diverses sociétés, sous le patronage du gouvernement. Plus heureuse que la Congrégation de Saint-Maur, l’Académie des Inscriptions existe encore; elle voit encore à sa tête ses chefs vénérables, les Dacier, les Sacy, les Quatremère de Quincy, savants de race, comme les Bignon, les Valois, les Sainte-Marthe, et dont les confrères continuent d’être parmi nous les fidèles interprètes de l’antiquité.
Auprès de ces trois grands corps des bénédictins, des magistrats et des académiciens, se trouvaient des hommes isolés, comme les Du Cange, les Bergier, les Leboeuf, les Bullet, les Decamps et tant d’autres: leurs dissertations consciencieuses ont jeté la plus vive lumière sur les points obscurs de nos origines. Il est inutile d’indiquer ce qu’il faut choisir dans ces auteurs. Quel puits de science que Du Cange! on en est presque épouvanté.
Je recommande surtout à nos historiens futurs une lecture sérieuse des conciles, des annales particulières des provinces, et des coutumes de ces provinces, tant latines que gauloises: c’est là qu’avec les vies des saints pour les huit premiers siècles de notre monarchie se trouve la véritable histoire de France.
