Chryséis au désert - Gérald-Montméril - E-Book

Chryséis au désert E-Book

Gérald-Montméril

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"Chryséis au désert", de Gérald-Montméril. Publié par Good Press. Good Press publie un large éventail d'ouvrages, où sont inclus tous les genres littéraires. Les choix éditoriaux des éditions Good Press ne se limitent pas aux grands classiques, à la fiction et à la non-fiction littéraire. Ils englobent également les trésors, oubliés ou à découvrir, de la littérature mondiale. Nous publions les livres qu'il faut avoir lu. Chaque ouvrage publié par Good Press a été édité et mis en forme avec soin, afin d'optimiser le confort de lecture, sur liseuse ou tablette. Notre mission est d'élaborer des e-books faciles à utiliser, accessibles au plus grand nombre, dans un format numérique de qualité supérieure.

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Gérald-Montméril

Chryséis au désert

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066304713

Table des matières

I
II
III
VI
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI
XXII
XXIII
XXIV
XXV
ÉPILOGUE
OU L’ON FAIT ESPÉRER AU LECTEUR BIENVEILLANT QUE CHRYSÉIS SUIVRA SA VOCATION

I

Table des matières

LES MALLES DE CHRYSÉIS

«Là ! dit Mlle Rosita en donnant un tour de clé à sa dernière malle, voilà qui est fait!

— Tu as fini, tante? cria sa nièce de la chambre voisine. Moi pas, tant s’en faut!»

Mlle Rosita abandonna son propre champ de bataille, et vint mettre un pied timide sur le seuil du sanctuaire où se trémoussait la fillette.

Ce sanctuaire offrait le plus drôle d’aspect qu’on pût se figurer. D’abord, au milieu, six malles énormes, ouvertes, béantes, et déjà pleines.... non de chiffons, grand Dieu! quoiqu’il y en eût bien un peu, mais de livres, atlas, cahiers, tous bagages infiniment plus sérieux et plus lourds; puis, épars à travers la chambrette tendue de perse rose fleurie, des instruments de physique de toutes les formes: ici une machine pneumatique, que la studieuse habitante du lieu emballait en ce moment avec amour, là des éprouvettes de toutes les tailles et des bocaux de toutes les couleurs; à vos pieds, un herbier, grand ouvert, dormait sur une immense carte d’Afrique étalée par terre comme pour servir de tapis; partout des voltamètres, des baromètres, des thermomètres, des hygroscopes, des électroscopes, des baroscopes... enfin tout ce qui finit en mètre ou en scope, tous les réactifs de la chimie, joints à toutes les épices de l’histoire naturelle... Et au fond d’une malle ouverte, reposant sur une couche de ouate rose, un squelette étendu semblait rire de ce spectacle étonnant.

Ce n’était pourtant pas un vieux savant qui habitait ce tabernacle scientifique. C’était la plus jolie et la plus coquette petite fille qu’on pût voir: quinze ans, de beaux yeux gris vifs et clairs, et des cheveux dorés admirables, le tout rehaussé par une toilette de voyage d’un goût et d’une coupe irréprochables. Elle se remuait, s’agitait, au milieu de tout son matériel d’étude, à faire croire qu’elle emportait la Sorbonne à la semelle de ses bottines.

Des malles énormes, ouvertes, béantes.

«Veux-tu que je t’aide, ma Chryséis chérie?» demanda tante Rosita avec une certaine timidité.

La fillette releva le nez et par la même occasion les cheveux qui lui tombaient dans les yeux. Elle secoua énergiquement la tête:

«Non! Non! s’écria-t-elle. Tu n’aurais qu’à me faire quelque sottise! Je ne peux me fier qu’à moi pour emballer mes instruments. Regarde-moi cet amour de machine pneumatique: ne serait-ce pas dommage qu’il lui arrivât malheur?... Prends donc garde! tu vas mettre le pied sur mes éprouvettes... Tiens! va-t’en! tu me gênes. Envoie-moi plutôt Annette: elle est plus adroite que toi.»

Sur ce congé plein d’égards, Mlle Rosita Verduron — qui s’appelait Rose, ô ironie! —quitta Chryséis — qui s’appelait Catherine; vous ne vous en seriez pas doutés? — et alla promener dans d’autres lieux sa longue, mince, jaune et poétique personne. Elle envoya Annette, et, prenant une mandoline oubliée dans le déménagement, alla s’asseoir dans le salon abandonné, couvert de housses grises, où le piano, emballé pour voyager avec ses maîtresses, avait l’air d’un monument d’un autre âge.

Là, elle charma les minutes qui la séparaient du départ en chantant une romance de sa composition, où il était question du tendre cœur d’une tante dévouée, d’une nièce orpheline et infortunée, «vraie rose du paradis», dont le père, «vaillant guerrier au pays du soleil», goûtait les beautés insoupçonnées du continent africain. Cela ne manquait pas de charmes, mais c’était un peu incohérent.

Le temps passait cependant et Mlle Annette, les malles finies, descendait très paisiblement l’escalier, pour obéir à l’ordre bref et précis d’avoir «à se dépêcher de chercher une voiture ». Tous les ordres de Mlle Verduron jeune étaient du reste brefs et précis, et renfermaient également presque tous le verbe «se dépêcher». C’est pourquoi Annette ne se pressait pas.

«Mam’selle Annette!

— Madame Pichu?

— Entrez donc un petit moment. Vous prendrez bien une goutte de doux?

— Tout de même, dit la jeune femme de chambre en entrant dans la loge. Vous savez que «je me dépêche» de chercher une voiture?

— Bon! ça ne presse pas, dit la concierge avec philosophie. Si vos dames manquent un train, elles en prendront un autre.

— Pour sûr! Elles ont bien le temps d’arriver pour le bonheur du colonel.

— Mais où vont-elles donc, enfin? dit Mme Pichu en versant le «doux» dans le verre de Mlle Annette. C’est-il vrai qu’elles vont en Alger, et même plus loin?

— Oh! bien plus loin!... Elles vont jusque chez les nègres, pour rejoindre le colonel, qui est le père de la petite, comme vous le savez, et le frère de Mlle Rosita. C’est une vilaine surprise qu’elles vont lui faire là, je vous en réponds. Il paraît qu’il est en garnison dans le désert...

— Dans le désert! fit la bonne femme en joignant les mains. Mais alors ils se mangent les uns les autres, lui et ses soldats?

— Non, il y a une ville: une drôle de ville, même, où il n’y a que des autruches et des chameaux: Tomboutou, à ce que dit Mademoiselle.

— Si Mademoiselle le dit, c’est que ça est, fit sentencieusement la concierge. Une gauffrette, mam’selle Annette?... C’est qu’elle en sait long, votre demoiselle!

— Oh! oui! répondit la petite femme de chambre, et qu’il y en a long aussi qu’elle ne sait pas! Une mijaurée, une hurluberlu, comme il n’y en pas deux, bien sûr! Croyez-vous qu’elle ne sait pas remettre un bouton à un gant? qu’elle croit que les œufs à la coque doivent bouillir autant qu’un pot-au-feu? et qu’hier elle voulait me faire repasser sa robe avec des fers tièdes, parce que le mouvement se transforme en chaleur, et que... que... est-ce que je me rappelle les bêtises qu’elle m’a dites! J’ai fini par l’envoyer promener. Chaque jour elle a des fantaisies nouvelles: ainsi vous savez qu’elle ne veut plus qu’on l’appelle par son nom: Catherine, c’est trop commun! Elle vous parle perpétuellement de choses qu’on ne comprend pas, et vous traite du haut en bas parce qu’on n’est pas si savant qu’elle. Elle emporte six malles, pleines de livres et d’instruments de toutes sortes, avec des bocaux où il y a tant de vilaines drogues qu’à la première douane on va pour sûr les arrêter comme anarchistes. Elle appelle cela des réactifs pour ses expériences de chimie. Et puis des cartes à n’en plus finir, et son piano — sans compter la. guitare de sa tante, — et de la musique, tout Wagner, et puis... et puis... Par exemple, il n’y a ni une aiguille, ni un peloton de fil. Elle ne saurait qu’en faire, du reste, et elle compte trouver une femme de chambre là-bas... Ah! la pauvre petite! ça lui a tourné la tête, d’apprendre tant de choses; elle en sait long, oui, mais cela n’empêche pas que j’ai peur que son pauvre mari ne mange un jour de drôles de potages!»

«C’est-il vrai qu’elles vont en Alger?»

Mme Pichu riait de bon cœur, mais Mlle Annette était montée, elle allait, elle allait:

«C’est sa vieille folle de tante qui l’a mal élevée, je le sais Lien, ce n’est pas tout à fait la faute de la petite... Pensez! une femme qui fait des vers! qui dit des choses encore plus incompréhensibles que sa nièce, qui se pâme à tout instant en roulant des yeux blancs et en parlant de son tendre cœur!... Elle est archifolle, je vous dis! seulement, elle est bonne femme, au fond: tandis que la petite est maligne comme une teigne!

— Oh! mam’selle Annette!

— Oui, oui, rageuse, impatiente, orgueilleuse! Et coquette avec cela! Il ne faut pas qu’une épingle cloche dans sa toilette. J’en ai vu de dures, allez! et je ne suis pas fâchée, au fond, de leur départ.

— Alors ne leur faites pas manquer le train, ma fille, conclut Mme Pichu, qui savait maintenant tout ce qui pouvait l’intéresser. Allez vite leur chercher une voiture, et priez le bon Dieu pour que le voyage les rende raisonnables.

— Ainsi soit-il! répondit la petite femme de chambre. Mais j’ai grand’peur que, pour Mlle Rosita tout au moins, il ne soit bien tard.»

II

Table des matières

DOUBLE TUILE

Tombouctou est une belle ville; ça, c’est connu. Du moins il faut bien le croire, puisque depuis un siècle les voyageurs se sont fait, à l’envi, massacrer, piller, hacher, écorcher, pour pouvoir y faire seulement une villégiature.

C’est aussi, assurément, un poste militaire et commercial enviable, puisque la France s’en est emparée, que l’Angleterre en a grogné, que l’Italie en a jauni, et que l’Allemagne, si elle en a pensé long, n’en a du moins rien dit de désagréable.

Mais, à coup sûr, et malgré tous ses avantages, c’est une garnison qui n’est pas drôle.

C’est du moins ce que pensait tout le régiment du colonel Verduron, lequel régiment, occupait la ville, et s’ennuyait ferme depuis tantôt un mois qu’on ne s’était pas battu.

Aussi, quand arriva le courrier, ce matin-là, je vous prie de croire qu’il fut fêté. Six semaines! il y avait six semaines que le facteur n’était passé ! Quel service mal fait, dites!

Mais quand je dis le facteur, il faut s’entendre. Ce facteur — très intermittent et pour cause — était représenté par un convoi de soldats indigènes, montés à dos de chameaux, et escortant à la fois les lettres du pays, les vivres, les armes, les munitions, la pharmacie, les vêtements indispensables aux troupes. On ne traverse pas, en effet, le pays à demi-soumis — ou pas soumis du tout — qui s’étend de Saint-Louis à Tombouctou, comme on traverserait la place de la Concorde; les innombrables Koko, Mâdou, Lolo, Kiki et autres Majestés nègres du Sénégal et du Niger ne savent pas toujours bien au juste s’ils sont alliés ou ennemis de la France; — la sphère d’influence anglaise est si près de la nôtre qu’il se produit parfois des erreurs fâcheuses, dans lesquelles on se prend réciproquement pour le Ghéso ou le Soho rebelles; — enfin les Maures et les Touareg du désert sont généralement, à l’inverse de Sosie , ennemis de tout le monde. De toutes ces circonstances, il résultait que les communications des troupes de Tombouctou avec le littoral étaient rares, difficiles, et surtout exigeaient l’adjonction d’une nombreuse escorte.

Cependant, ce jour-là, les méharistes qui portaient le courrier s’étaient détachés du convoi quelques heures avant d’atteindre le camp, alors qu’il n’y avait plus à craindre d’attaque imprévue. Les braves garçons savaient bien avec quelle impatience ils étaient attendus et quelle joie causerait leur arrivée. Aussi pressèrent-ils les bonnes bêtes qu’ils montaient; et, conduits par un sergent du régiment qui revenait d’une mission à Saint-Louis, ils arrivèrent plus de deux heures avant leurs camarades.

Les vaguemestres avaient fort à faire.

Tout le régiment faisait cercle autour d’eux; tous les grades se confondaient, et les cris de bienvenue formaient un chœur à faire fuir les singes dans les palmiers. Le colonel Verduron, tout le premier, s’impatientait de la lenteur avec laquelle les lettres sortaient des sacs, et les vaguemestres avaient fort à faire.

Enfin ce moment de tohu-bohu passa; chacun eut sa part de la distribution; puis les fourriers emmenèrent les méharistes se rafraîchir, ce dont ils avaient grand besoin, tandis que les laptots avaient pour les chameaux les mêmes soins que d’autre part on avait pour les cavaliers.

Le colonel avait deux lettres pour sa part: une de sa sœur, une de sa fille. Les chères créatures! quelle joie pour lui de recevoir de leurs nouvelles! quelle tranquillité de les sentir là-bas, dans la jolie petite maison de Passy, sous les ombrages frais du jardin, loin du tumulte de Paris, loin surtout du désert brûlant, de ses luttes, de ses dangers, de ses horreurs! Ce lui était un vrai rafraîchissement, quand la vie était par trop dure pour lui, que de fermer les yeux et de se représenter sa jolie Catherine en robe claire, ses beaux cheveux dorés sur les épaules, étudiant une leçon au bord de la fontaine, ou faisant un devoir sous la grande lampe à l’abat-jour transparent.

«Ma chérie! murmura-t-il en baisant la lettre de sa fille avant de l’ouvrir. Que Rosita est bonne de me la garder si bien!»

Et en père gourmand qui garde le meilleur pour la fin, il ouvrit d’abord la lettre de sa sœur. Voici ce que disait Mlle Rosita, dans un style auquel on n’atteint plus de nos jours:

«Mon frère bien-aimé,

«Lorsque vous recevrez cette lettre, faible et infidèle messagère du vol de mes pensées, votre sœur et votre fille auront quitté, pour jamais peut-être, le sol sacré de la patrie. C’est un déchirement; malgré mon stoïcisme bien connu, mon cœur ne peut se le dissimuler. Mais l’intérêt de la science l’exige. La science! ne doit-on pas être prêt à immoler pour elle

Famille, rang, patrie, amour et liberté ?»

«Mille diables! que me raconte-t-elle là ? s’exclama le colonel ahuri. Elles quittent la France, à présent? Et sa manie de vers qui la reprend... si bien que je n’y comprends plus rien...»

«Mais je m’explique en vile prose, car je me rappelle à temps votre profane horreur pour la langue des dieux. Votre Chryséis...»

«Qu’est-ce que c’est que celle-là ? Est-ce que ce serait Catherine?»

«Votre Chryséis désire ce voyage. Ne vous étonnez point de l’appellation gracieuse par laquelle je désigne ma nièce: nous avons d’un commun accord changé l’odieux nom dont vous aviez affublé la chère enfant, pour le nom harmonieux de la fille de Chrysès, de celle qu’entre toutes ses adorables créations, Homère a chantée la première... Les cheveux d’or de votre fille nous ont suggéré cette pensée , et je voudrais que vous pussiez voir avec quelle grâce fière et charmante ma nièce sait porter ce beau nom. Vous le verrez bientôt d’ailleurs, mon frère chéri...»

«Comment! je le verrai? Est-ce qu’elles viendraient en Afrique?»

Et le colonel enfila une série d’interjections, que je dois à la vérité de constater, et aux convenances de passer sous silence. Un colonel n’est pas une élève du Sacré-Cœur, et un colonel en colère, dame!...

«Car nous partons demain pour Saint-Louis du Sénégal; là, nous comptons, utilisant le célèbre chemin de fer transsaharien, prendre le premier train pour Tombouctou. Vous voudrez bien nous y assurer un coupé....»

La série d’interjections recommença, mais elle passa du positif au comparatif, et de là au superlatif, sans que le colonel reprît haleine dans l’intervalle. Puis il pouffa de rire en continuant de jurer, à l’idée du train de Tombouctou, et du coupé-lit demandé ; puis enfin, visiblement soulagé par ces démonstrations violentes, il reprit sa lecture.

«O Terre du Soleil, Afrique Nourricière Des Hommes noirs du Sud, mes Yeux le verront donc!»

continuait Mlle Rosita en vers fâcheusement harmonieux, mais par compensation émaillés de majuscules inexpliquées, dernier cri du jour en poésie. — «Mais vous nous connaissez trop, mon frère, reprenait-elle en prose, pour nous croire capables d’abandonner par simple caprice l’air que nos cœurs ont respiré à leur aurore.» (Quel galimatias! fit le colonel; l’air que nos cœurs ont respiré... j’aurais attribué cela aux poumons, moi. Mais j’oublie que pour Rose tout est remplacé par le cœur, même l’estomac.)

«Et vous ne pensez pas non plus que j’aurais sans raison fié ma Chryséis à l’élément perfide. Non, de nobles motifs ont vaincu nos timidités et enflammé nos âmes. Tout nous appelle près de vous: le désir ardent de faire faire des progrès à la science géographique si fort rehaussée aujourd’hui par d’illustres efforts; la curieuse ethnographie de ces peuplades si mélangées, si diverses, que vos lettres, trop sèches, hélas! nous ont fait entrevoir; la faune, la flore de ces régions mystérieuses nous sollicitent aussi:

«Le lourd Hippopotame au pied très lent, mais sûr»,

(Aïe! cria le colonel comme si on l’eût pincé) nous attire par cette grâce sauvage et noble que d’ignares naturalistes n’ont pas su apprécier (!!). Enfin, pour pousser jusqu’au bout la confidence, mon frère, je vous avouerai bien bas que j’ai déjà le plan et quelques centaines de vers d’un poème en dix-sept chants, intitulé «la Rositéide ou l’Afrique ouverte». Ce sujet est à peu près celui qu’avait imposé l’Académie pour l’un de ses plus récents concours; si vous vous en souvenez, mon frère, il n’y eut pas lieu de décerner le prix: je ne m’étais pas mise sur les rangs. (Ma sœur est une violette, décidément!...) Mais j’ai ramassé ce sujet tombé dans l’arène littéraire, et j’ai tout lieu d’en espérer beaucoup. J’ai même déjà fait choix de l’heureux éditeur dont il fera la fortune. (Pauvre homme! grommela le colonel, il ne se doute pas de ce qui l’attend!)

«Quant à ma nièce, dont vous ne pouvez soupçonner les merveilleuses aptitudes, elle veut doter la France d’un grand ouvrage sur «les races de l’Afrique occidentale, depuis les Atlantes jusqu’à nos jours». Elle y introduira une étude admirable, dont elle a déjà quelques chapitres, sur l’influence phénico-carthagino-romano-vandalo-arabique sur les populations françaises du littoral algérien...»

«Que le diable les emporte toutes les deux!» s’écria le colonel désespéré, en se laissant tomber sur son lit de camp, la tête dans ses deux mains.

Il se secoua cependant bientôt comme un. chien mouillé, apparemment pour débarrasser sa cervelle de la prose de Mlle Rosita, et ramassa la lettre de sa fille qu’il avait laissée tomber.

«Celle-ci est peut-être plus raisonnable... quoique, à la vérité, je n’ose plus guère y compter maintenant.»

«Monsieur et honoré père — écrivait la jeune fille, — ma tante a dû vous dire, avec la grâce et l’abondance qui caractérisent son style, quels sont nos projets, et quels mobiles nous font agir. Je dois ajouter que l’intérêt de mes études me décide, à la vérité, à entreprendre ce voyage, mais que j’aurai, en outre, un réel plaisir à vous voir. Vous me trouverez bien changée depuis deux ans... (Oh! oui! bien changée! mâchonna le colonel que cette sécheresse bouleversait), mais croyez cependant que je ne vous ai pas oublié. (Bien obligé !) Je compte sur votre prévoyante sollicitude pour nous faire préparer une installation convenable, ainsi que pour mettre à notre disposition des moyens de transport, avec le matériel scientifique qui pourra nous être nécessaire. Je désire particulièrement étudier les traces de la colonisation carthaginoise dans l’Afrique septentrionale, mais il est certain aussi que je ne compte négliger aucune des autres études qui pourront m’être utiles.

Le colonel, désespéré, se laissa tomber sur son lit de camp.

«Veuillez croire, mon cher père, aux sentiments respectueux de votre fille obéissante,

«Chryséis VERDURON.»

P.-S. «Je vous serai obligée de ne plus m’appeler Catherine, mais Chryséis; c’est le seul nom que je veuille porter désormais.»

«Cela est précis, au moins, murmura le colonel. Mais ce n’est guère tendre... Il me semblait bien, depuis quelque temps... ses lettres étaient si sèches! mais je croyais me tromper...»

Il mordilla sa moustache en silence; une larme involontaire y avait roulé. Sa fille, c’était sa fille, sa petite Catherine, qui lui écrivait: «Monsieur et honoré père... j’aurai un réel plaisir à vous voir...» Qu’est-ce que Rosita avait fait de sa chérie?

III

Table des matières

LE TRAIN DE TOMBOUCTOU, S. V. P.?

«Dieu dont l’arc est d’argent dieu de Claros, écoute!»

Il dardait toutes ses flèches à la fois ce jour-là, le dieu de Claros. Par ce soleil à nul autre semblable dont l’Afrique a le secret, le paquebot venu de France abordait au port de Saint-Louis, dans le chenal vaseux et allongé que forment les bouches du Sénégal. Il apportait avec lui des munitions et des armes, des nouvelles de la mère patrie, et maintes autres choses nécessaires à la colonie.

Il apportait aussi, marchandise rare, deux passagères, objet des attentions de tout l’équipage, d’ailleurs peu blasé. L’une était longue, mince, jaune, fanée, prétentieuse de mise et de langage: on a nommé Mlle Rosita Verduron. L’autre, toute, jeune, toute fraîche, toute coquette: un bouton de rose... Mais que d’épines à cette rose! et combien peu de parfum! La pauvre Chryséis était figée, confite, dans la profonde admiration qu’elle avait pour sa propre personne, et cette admiration n’avait d’égale que son dédain pour les autres: elle commençait «les autres» à son propre père, car le bon colonel ne se souvenait guère qu’approximativement des primes études de sa jeunesse, et avait peu de souci de tout ce qui n’était pas son cher métier de soldat.