Chute Libre - André Lanseman - E-Book

Chute Libre E-Book

André Lanseman

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Beschreibung

Mis sur la touche après une intervention qui s'est achevée dans un bain de sang, Charles Morel et Thierry Senbauw refusent de lâcher prise. Ils se lancent sur la piste du tueur fou qui a sauvagement assassiné leurs collègues. Dépassés par les révélations inattendues et les cadavres qui jalonnent leur trajectoire, ils exhument, au milieu de secrets enfouis depuis plus d'un siècle, le passé trouble d'Adam Dorrisson dont la vie vient de basculer. Bientôt, sa complicité ne fait plus de doute. Et pourtant. Quelque chose leur échappe. Quel serait le mobile ? Et quel rapport entre Dorrisson et le tueur à l'arbalète ? Les coïncidences s'enchainent. Les indices s'imbriquent. Trop parfaitement. Comme scénarisés. Devenu un meurtrier aux yeux de tous, trahi par ses proches, Adam doit fuir. Peut-il encore se fier à sa compagne de cavale ? Que cache-t-elle ? Quels liens l'unissent à cet étrange messager et ce chasseur qui les traque sans répit ? Lorsque les membres de cette unité spéciale aux méthodes expéditives qu'il connait trop bien se retrouvent face à lui, déterminés, les mensonges volent en éclats. Le piège se referme. La question n'est plus de savoir si l'hécatombe va se poursuivre. Mais s'il y aura des survivants. L'opération Free Fall peut commencer. Un thriller en forme de labyrinthe inextricable mené tambour battant où science et surnaturel s'entrechoquent.

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Seitenzahl: 639

Veröffentlichungsjahr: 2020

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À ceux qui se reconnaitront… à tort,

et ceux qui ne se reconnaitront pas… à raison.

« Les lois de la physique ne font pas de distinction entre les

directions future et passée du temps. Cependant, il y a au

moins trois flèches de temps qui distinguent effectivement le

passé du futur. Ce sont les flèches thermodynamique,

direction du temps qui accroît le désordre ; psychologique,

direction du temps dans laquelle nous nous souvenons du

passé, pas du futur ; et cosmologique, direction du temps dans

laquelle l’Univers se dilate au lieu de se contracter. »

Stephen Hawking

Ce livre est une œuvre de fiction. Les noms, les personnages, les lieux et les événements sont le fruit de l’imagination de l’auteur ou sont utilisés fictivement, et toute ressemblance avec des personnes réelles, vivantes ou décédées, des entreprises, établissements d’affaires, des événements ou des lieux serait pure coïncidence.

Sommaire

VENDREDI 18 – 21h38

Chapitre

Chapitre

PREMIÈRE PARTIE

CHAPITRE DIX-HUIT

Chapitre

Chapitre

CHAPITRE DIX-NEUF

Chapitre

Chapitre

Chapitre

Chapitre

CHAPITRE VINGT

Chapitre

Chapitre

Chapitre

CHAPITRE VINGT ET UN

Chapitre

Chapitre

Chapitre

Chapitre

Chapitre

Chapitre

Chapitre

CHAPITRE VINGT-DEUX

Chapitre

Chapitre

Chapitre

Chapitre

Chapitre

CHAPITRE VINGT-TROIS

Chapitre

Chapitre

Chapitre

Chapitre

DEUXIÈME PARTIE

CHAPITRE VINGT-QUATRE

Chapitre

Chapitre

Chapitre

Chapitre

Chapitre

CHAPITRE VINGT-CINQ

Chapitre

Chapitre

Chapitre

Chapitre

CHAPITRE VINGT-SIX

Chapitre

Chapitre

CHAPITRE VINGT-SEPT

Chapitre

Chapitre

Chapitre

Chaptire

CHAPITRE VINGT-HUIT

Chaptire

Chaptire

TROISIÈME PARTIE

CHAPITRE VINGT-NEUF

Chaptire

Chaptire

Chaptire

CHAPITRE TRENTE

Chaptire

Chaptire

Chaptire

Chaptire

CHAPITRE TRENTE ET UN

Chaptire

Chaptire

Chaptire

Chaptire

CHAPITRE TRENTE-DEUX

Chaptire

Chaptire

Chaptire

Chaptire

Chaptire

Chaptire

Chaptire

Chaptire

Chaptire

Chaptire

Chaptire

CHAPITRE TRENTE-TROIS

Chaptire

Chaptire

Chaptire

Chaptire

Chaptire

Chaptire

QUATRIÈME PARTIE

CHAPITRE TRENTE-QUATRE

Chaptire

Chaptire

Chaptire

CHAPITRE TRENTE-CINQ

Chaptire

Chaptire

Chaptire

Chaptire

Chaptire

Chaptire

Chaptire

CHAPITRE TRENTE-SIX

Chaptire

Chaptire

Chaptire

Chaptire

Chaptire

CHAPITRE TRENTE-SEPT

Chaptire

Chaptire

Chaptire

Chaptire

Chaptire

Chaptire

CHAPITRE TRENTE-HUIT

Chaptire

Chaptire

Chaptire

Chaptire

Chaptire

Chaptire

CHAPITRE TRENTE-NEUF

Chaptire

Chaptire

Chaptire

Chaptire

Chaptire

Chaptire

Chaptire

Chaptire

CHAPITRE QUARANTE

Chaptire

Chaptire

12 Juin. 11h48.

VENDREDI 18 – 21h38

1.

La mort. Quoi de plus inéluctable ? De plus inquiétant. Source de mythologies craintives. Légendes qui émergent d’on ne sait où. Grandissent, s’insinuent d’esprit en esprit. Se moquant des distances, du temps. Muent. Se transforment. Perdent toute trace de leur origine. Deviennent abstraction.

Mais elle n’est pas abstraction. Alors, pour se protéger, chasser le « mauvais œil », on parle de signes avant-coureurs. De présages. On chuchote des évènements étranges au creux d’oreilles superstitieuses. D’échappatoires possibles. Tout bas. Surtout, ne pas provoquer la faucheuse ou ses séides ! On murmure de se méfier. De l’oiseau qui heurte la vitre. Du chant du coq juste avant minuit. Des rêves, aussi. Une étendue d’eau trouble. Un cheval à la robe sombre. Des sons annonciateurs. Le bruit lointain d’une charrette. Le maillet du collecteur d’âmes. Qui tambourine. Inlassablement.

Coups répétés. Lancinants.

Adam émit un râle, se contorsionna. Sa main balaya le néant autour de lui. En quête d’une hypothétique couverture. N’en trouva pas.

Nouveaux martèlements. Insistants.

Le collecteur d’âmes ?

Ce grincement caractéristique. Gonds fatigués.

Une charrette ?

Cette clarté qui s’approche. Par à-coup.

Il ouvrit les yeux. Deux fentes étroites. L’encéphale comme un gruyère. Soupira. Leva le nez vers la flaque de lumière en provenance du palier. Découvrit un visage dans l’embrasure de la porte. Un sourire vague. Embarrassé.

Quelque chose n’allait pas.

Où était-il ?

Une fraction de seconde, il ressentit un violent flottement. Une perte de repères. L’esprit englué.

Sensation d’incohérence.

De déphasage.

Le réverbère extérieur éclairait faiblement le coin cuisine par la fenêtre. La nuit était tombée. Il n’avait pas rabattu la tenture.

Même plongé dans la semi-pénombre, aucun doute n’était permis : il était bel et bien dans son loft de standing.

Comment pouvait-il se trouver là ?

— Bethany ? Qu’est-ce que… Quelle heure est-il ? interrogea-t-il d’une voix caverneuse.

— Un peu plus de vingt-et-une heures trente, répondit-elle en entrant complètement, les bras chargés.

Adam se redressa, un peu raide. Il s’était endormi dans son fauteuil, comme il le faisait régulièrement. Le second fauteuil rapproché juste en face lui servant à allonger ses jambes. De la paume de ses mains, il se frotta les yeux en grognant, dispersa aux quatre coins de la pièce le reste des images qui y étaient collées.

Nom de Zeus, quel rêve !

Il se gratta le crâne du bout des doigts, accentuant l’effet pétard de ses cheveux. Rituel généralement réservé au lever matinal.

Il s’extirpa de son fauteuil-plante carnivore, détailla sa voisine. T-shirt Arch Enemy, jean (savamment déchiré aux genoux) tombant sur des chaussons à l’effigie de Betty Boop, bras croisés contre le corps retenant des vêtements, des essuies de toilette et un petit vanity.

Son sourire contrit ne parvenait pas à cacher ses traits tirés, les cernes sombres sous ses yeux fatigués. Son expression manquait de tonus. La voir ainsi suffit à le réveiller complètement. Bethany se trouvait une nouvelle fois en équilibre instable. Sur le fil du rasoir. Adam ressentit le brouhaha d’une violente bouffée d’empathie le secouer.

— J’ai un problème avec ma douche. Plus d’eau chaude. J’ai laissé un message sur le répondeur de la proprio. Je peux prendre une douche chez toi ? J’ai emporté mon nécessaire. Je ne t’emprunterai rien.

Visiblement, elle ne s’attendait pas à un refus.

— Bien sûr, Beth. Fais comme chez toi. Mon jacuzzi t’attend.

— Génial. Merci.

Rassurée par la réponse, elle referma la porte, alluma la lumière de la pièce, éblouissant momentanément son hôte, se dirigea vers la salle de bain et rabattit sur elle l’huis cintré qui laissait apparaitre un jour perpétuel.

L’appartement était en ordre. Le lit de camp (non replié) gisait contre le mur, défait. Son ordinateur, siège d’étranges discussions, dormait de son sommeil électronique.

Aucun carreau d’arbalète n’était planté dans la cloison.

Sa table à dessin supportait toujours la même planche en cours d’encrage.

Son carton à dessin habituellement posé contre les pieds de la table n’était plus là.

Oliver l’aura emporté, comme convenu.

L’esprit engourdi, bercé par le bruit de l’eau qui coulait dans la salle de bain, il s’assit devant son PC. Agita la souris. Sans obtenir de réaction. Batterie déchargée. Tous les câbles étaient toujours débranchés.

Toujours coupé du monde extérieur.

Il se laissa aller à un bâillement de veau affolé, tout en s’étirant comme l’aurait fait Elastic-Man dans une de ses aventures.

Il passa une manche sur ses yeux larmoyants. C’est alors qu’il aperçut le post-it posé sur le bord du bureau.

Là où aurait dû se trouver une enveloppe beige à son nom !

Il le décolla, décrypta au mieux l’écriture nerveuse qui courait sur la surface.

Salut Adam. Pas tout compris à cette histoire. Je dépose ton matériel au scan. Quand tu « rentres », bigophone-moi. Je dois te donner la fin de mon explication. Je fais d’autres recherches. Holi.

Il ne se souvenait pas de la fin de leur échange. Enfin, si. Il se souvenait de ce tohubohu, de cette Elysia apparue comme dans un film. L’emmenant dans une aventure rocambolesque à la poursuite d’il ne savait quel souvenir métaphorique !

Absurde !

Quand tu « rentres ». Il s’était donc bien absenté avant le départ d’Holi. Pas tout compris à cette histoire. À quoi faisait-il allusion ?

La porte de la salle de bain s’ouvrit. Bouffée d’humidité et parfum vanillé. Le gel douche de la miss. Ses cheveux mouillés semblaient plus longs, prenaient une teinte plus sombre. Elle ne portait qu’un long t-shirt blanc (sur lequel Snoopy lui lançait un clin d’œil entendu) qui lui tombait au-dessus des genoux et ses Betty Boop. Elle lui adressa un sourire crispé. Les yeux s’emplissant peu à peu de larmes.

— Je peux dormir chez toi, cette nuit ? Je resterai sur les fauteuils. Je ne veux pas te déranger, c’est juste que… je ne veux pas être seule ce soir.

Adam ne sut quoi dire, comme toujours dans ces moments-là. Le visage de la jeune femme semblait plus allongé. Impact sur ses muscles faciaux des cachets qu’elle prenait lorsqu’elle anticipait une crise. Ce n’était pas la première fois qu’il la voyait dans cet état. Et n’imaginais pas que ce serait la dernière.

— Évidemment. Mais tu vas prendre le lit.

— Je ne veux pas te déranger, répéta-t-elle.

— Tu ne me déranges jamais, Beth. (Il se leva et avant qu’elle ne puisse réagir il avait déjà arraché les draps du lit de camp qu’il roula en boule. Il les lui tendit.) Si tu peux les mettre dans le bac à linge sale, dans la salle de bain…

Elle les lui prit, et s’exécuta. Comme une automate. Il récupéra des draps propres dans l’armoire méchamment inesthétique (mais particulièrement pratique) qui couvrait une partie de la cloison, et refit le lit en deux temps, trois mouvements.

— Je les ai mis au-dessus du tas qui débordait déjà, précisa la jeune femme.

— Je dois passer au Lavomatic, reconnut Adam.

— Ça doit faire un moment, non ? lança-t-elle tentant une pointe d’humour de sa voix au débit ralenti.

— Pas faux, convint-il.

Il ajouta une couverture datant de la guerre de Sécession et le tour était joué.

— Installe-toi. Moi, je dormirai dans la chambre d’ami. (Il désigna les deux fauteuils rapprochés.) De toute façon, j’y avais déjà entamé ma nuit.

— Merci, dit-elle.

Et brutalement, elle se jeta à son cou. Cacha son visage dans son col. Les larmes coulèrent à flots, secouant son corps comme une onde de choc.

Adam resta figé, bras ballants. Incapable de réagir. L’empathie le submergea. La peine, l’angoisse, la souffrance refoulée frappèrent à la porte de son esprit à grands coups de béliers.

Les larmes se transformèrent en déluge vanillé. Alors, doucement, comme il l’aurait fait à un enfant, il lui caressa les cheveux.

— Ça va aller, Beth. Ça va aller.

Il ne trouva rien d’autre à ajouter. Alors, il se tut. Ils restèrent là un bon moment. Elle, pleurant tout son soûl, lui, réfrénant l’écho de sa souffrance. S’efforçant de se barricader dans son exosquelette affectif bien trop poreux. Puis, elle s’écarta, s’essuya le visage dégoulinant. Évita son regard.

— Je suis désolée.

— Aucune raison, Beth. Ça sert à ça un ami. Même si ma chemise risque de ne pas le supporter, grimaça-t-il en faisant semblant d’essuyer la tache humide sur son épaule.

Elle sourit timidement, les yeux atones. D’un pas mal assuré, elle s’assit sur le lit. Adam récupéra dans la cuisine un rouleau de sopalin et le lui apporta, avant d’approcher un des fauteuils pour s’assoir en face d’elle.

— Je n’ai pas de mouchoirs en papier, s’excusa-t-il.

— Ça fera l’affaire, merci.

Elle s’essuya les yeux à présent rougis en plus d’être cernés, se moucha. Renifla. Adam chercha des mots, des phrases rassurantes ou, au pire, spirituelles. Il ne trouva rien de pertinent. Quelle que soit la phrase qu’il commencerait, elle serait stupide, mal adaptée. Il posa les avant-bras sur ses cuisses et attendit.

— J’ai foiré, Adam.

Pas besoin de lui demander ce dont elle parlait. Il s’en doutait.

— Ils ne te valaient pas Beth. Ce sont des connards.

Elle se dessina un sourire usé, les yeux perdus.

— J’ai pris des cachets.

— Je m’en doute. Combien ?

Elle haussa les épaules, telle une gamine de dix ans, tout en roulant en boule l’essuie-tout.

— Je ne sais pas. J’ai dû taper dans trois tablettes.

Il la dévisagea, dépité. À ce rythme-là, un jour, elle déraperait. Mais le moment était mal choisi pour lui faire la morale.

— Ce n’est pas grave. Une bonne nuit de sommeil et demain, il n’y paraîtra plus. En revanche, pour le café, il faudra piocher dans ton stock. Moi, je suis à court.

— D’accord, répondit-elle sans relever l’intonation humoristique savamment distillée par le dessinateur. J’ai rencontré ton ami, en sortant de mon entretien raté.

— Oliver ?

— Non, l’autre.

— Franck ?

— Oui.

Adam ne masqua pas son étonnement.

— Qu’est-ce qu’il faisait là ?

Haussement d’épaules.

— Je ne sais pas. Il m’a dit qu’il pourrait peut-être m’aider à trouver quelque chose.

— Franck ? (Adam tiqua. Son collègue était certes sympathique, mais pour ce qu’il en savait, il était loin d’être philanthrope. Plutôt autocentré.) Ce serait bien, finit-il par dire, en tentant d’être convaincant.

— Je n’y crois pas trop.

— Avant d’être illustrateur, il côtoyait de grosses huiles. Qui sait, peut-être a-t-il quelqu’un dans ses connaissances qui pourra t’embaucher ?

— Je n’y crois pas trop, répéta-t-elle d’une voix lointaine.

— Il faut y croire, Beth.

— Tous les mecs qui ont voulu m’aider n’avaient qu’une idée en tête : me sauter. Alors…

Elle haussa à nouveau les épaules. Mollement.

— Franck n’est pas comme ça, affirma Adam qui n’en savait rien.

Il se souvenait juste de son commentaire légèrement grivois de la dernière fois. Mais ça ne voulait rien dire. Réflexion idiote entre mecs.

Alors, mécaniquement, évitant toujours son regard, inexorablement abrutie par les psychotropes, elle se glissa entre les draps qu’elle remonta sur son menton.

— Tu n’étais pas là, quand je suis rentrée.

Adam accusa le coup. Cette remarque (lancée sans la moindre trace de reproche) lui fit comme un choc. L’évidence d’un manquement.

— Je suis désolé, bafouilla-t-il en repensant au mot d’Oliver.

Elle secoua la tête.

— Ce n’est rien.

Il sentit sa gorge se nouer. Sans raison. Ou avec. Qui sait ? Un sentiment de culpabilité accrocha sa conscience. Elle ne lui reprochait rien. Pourtant, les mots le blessaient. Ne lui avait-il pas dit un jour où elle était en pleine déprime qu’il serait toujours là pour elle ?

— Dors, Beth. Demain est un autre jour.

— C’était qui ton ami ?

— De qui parles-tu ?

— Le barbu.

Adam se figea.

— Le barbu ?

— Oui, le type dans ton appart, celui à qui j’ai dit bonjour.

Subitement, Adam manqua d’air.

— C’était… C’est… compliqué à expliquer.

Un rêve ? Vraiment ?

— Un membre de ta famille ?

Question étrange.

— Non. Pourquoi ?

— Il te ressemblait un peu, je trouve.

Adam émit un petit rire plus ou moins forcé. Ce type bizarre, lui ressembler ? Surement pas.

— Avec sa choucroute style années quatre-vingt sur la tête ?

— Le regard, insista-t-elle. Le nez aussi.

Elle l’avait bien vu ! Et Oliver lui avait laissé un mot. Il n’aurait donc ni rêvé ni imaginé les évènements ? CQFD.

Décontenancé, il décida de ne rien montrer de son trouble. Opta pour un masque d’humour.

— Tu parles de cet appendice ? fit-il en désignant son nez, comme un clown le ferait. Difficile à imiter. Ce n’est pas un nez, madame. C’est un pic, un roc, que dis-je un promontoire !

Elle leva enfin les yeux vers lui. Lui sourit.

— Merci Adam.

— De rien.

— Tu es un véritable ami. (Sa voix s’effaçait peu à peu.) Mon seul ami.

Il ne répondit rien. La regarda s’endormir, bras repliés, mains jointes sous sa joue. Débarrassées des bracelets et colifichets qui décoraient en permanence ses poignets, les cicatrices grisâtres étaient bien visibles.

Il repoussa le fauteuil en vis-à-vis du second, dans sa position « nuit confortable », éteignit la lumière et s’installa, l’esprit chaviré, se sentant épuisé, triste et inutile.

La clarté extérieure reprit timidement sa place.

Quand tu « rentres », bigophone-moi.

Le bruit de la circulation lointaine ronronnait sans force.

Tu n’étais pas là, quand je suis rentrée.

Il resta longtemps sans bouger, simplement à la regarder dormir, laissant le sommeil le recouvrir de son voile et lénifier la douleur. Ses paupières se firent de plus en plus lourdes.

C’est un peu comme si tu vivais les secondes paires et ton gars les secondes impaires. De fait, vous ne vous croisez pas. Vous vous superposez.

Adam sombra.

2.

Les balles sifflèrent. 350 mètres/seconde.

Le bruit des déflagrations se répercuta sur les pierres tombales, rebondit sur la frondaison des arbres, les murs de l’église dans un vacarme apocalyptique.

Et se perdit dans le vide.

La bête d’un noir d’ébène zigzagua à une vitesse inouïe, évita les projectiles. Sans la moindre difficulté. Sans même perdre d’altitude, en lévitation deux mètres au-dessus du sol.

Inconcevable !

En réponse immédiate, deux jets pourpres giclèrent du dos du monstre métallique.

Charles repoussa brutalement Thierry de la main gauche, l’envoyant valdinguer de côté pendant que lui s’écartait violemment sur la droite sans baisser le canon de son arme.

Deux rais de lumière léchèrent le sol à l’endroit où les deux policiers se trouvaient l’instant d’avant. Éclairèrent un instant fugace les détails du décor, la granularité du sol. Et disparurent.

Thierry battit des bras afin de ne pas chuter. Son pied glissa sur les graviers. Il fit le grand écart, mais parvint à se rétablir sans se vautrer sur le sol.

Charles tira à nouveau. Deux déflagrations. La bête évita les balles avec une facilité déconcertante. Un mouvement d’une rapidité hallucinante. Juste ce qu’il fallait pour éviter les projectiles mortels, sans pour autant dévier de sa position stationnaire, se repositionnant immédiatement.

— Qu’est-ce que c’est que ce truc ! C’est impossible de bouger aussi vite !

Charles avait crié. Sans même s’en rendre compte. L’organisme saturé d’adrénaline.

Thierry tira à son tour. Sans plus de succès. Engendrant juste ce mouvement saccadé chez sa cible. Le bruit des déflagrations semblait amplifié par le silence environnant.

Et la lumière fusa à nouveau. Dirigée vers les deux hommes. D’une précision infernale.

Les jets sanglants heurtèrent de plein fouet les policiers. Qui détournèrent la tête. Poussèrent des cris de douleur. Éblouis par la lumière intense. Ils se protégèrent inutilement les yeux. Une vague sanglante recouvrit leur univers.

— Que se passe-t-il ?

Le père Remblais accourait. Fusil de chasse en main. Visage tendu. Prêt au combat.

Dans un brouillard rougeoyant, Charles et Thierry levèrent des yeux larmoyants et leurs armes vers le ciel, tout en papillonnant des paupières.

La bête n’était plus là !

Le prêtre suivi leurs regards, puis reporta son attention vers les policiers visiblement perturbés. Ne relevant aucune menace à l’horizon (si ce n’est quelques insectes), il bascula les canons de son fusil vers l’avant et glissa la crosse patinée par les années nonchalamment sous son bras.

— Vous chassez la libellule ?

Charles passa la manche gauche de son costume sur son visage. Renifla. L’arme toujours serrée dans son poing.

— La chauve-souris, cracha-t-il tout en tentant d’accommoder sa vision.

— Les chauves-souris font partie des espèces protégées. Vous devriez prendre garde.

— Pas celle-là.

— Les trente-trois, affirma le prêtre.

— Ben, celle-là, c’est une espèce à part. En métal.

Remblais arqua un sourcil goguenard.

— Batman aurait-il décidé de passer des vacances dans ma paroisse sans m’en avertir ?

Le prêtre afficha un sourire radieux sur sa face de tortue-Clooney. Charles commençait à le trouver insupportable !

— C’était une espèce de drone, intervint Thierry.

— Un drone ? s’étonna le prêtre. Pourquoi donc avez-vous tiré sur un drone ? Je croyais que vous aviez des salles spéciales pour vous entrainer au tir dans la police ?

— Vous êtes inépuisable, constata Thierry en rangeant son arme et en reprenant sa mastication suspendue.

— C’est un moyen de dédramatiser les situations. Cela dit, nous avons beaucoup de drones qui nous survolent par ici. Optimisation de la fertilisation azotée des cultures, surveillance des récoltes, des élevages. Pas de raison de s’affoler.

— Ben là si, contra Charles, cette saleté ne s’est pas contentée de nos surveiller. Elle nous a menacés. Elle nous a balancé une sorte de laser dans les yeux.

Le père Remblais afficha un air dubitatif.

— Mazette. Je ne connaissais pas ce genre de chiroptères.

— Peut-être un appareil déréglé, éluda Thierry. Ou un plaisantin désirant s’amuser avec des touristes. (Il indiqua le fusil du doigt.) Vous chassez ?

— Vous plaisantez ? Tuer des animaux pour le plaisir ? Jamais de la vie. (Il tapota le canon de l’arme.) Héritage de mon prédécesseur. Un moyen de dissuasion. Pour éloigner les pilleurs d’églises. Une petite prune pour vous remettre de vos émotions ?

Charles secoua la tête.

— Nous avons de la route. Nous nous voyons demain.

— Sans faute, confirma le prêtre.

Les deux flics, groggys, rejoignirent leur véhicule, sous l’œil dubitatif du prêtre.

— J’ai vraiment cru qu’il allait nous dézinguer, pesta Charles en claquant la portière. Le drone, pas Remblais.

Thierry se passa une main sur ses yeux larmoyants. Souffla comme s’il venait de se prendre un direct dans le plexus solaire.

— En tout cas, ce n’était pas une arme. Aucune trace au sol. Juste… des lumières. Pour nous intimider ? Un avertissement ?

— Pour quelle raison ? Avoir découvert une tombe avec le nom d’un suspect ?

— Quoi que ce soit, ça jouait avec nous.

— Tu as vu cette agilité ? Il bougeait à peine de quelques millimètres à chaque fois.

Le père Remblais regagna son église. La silhouette de Marie se découpait sur le parvis, dans la flaque de lumière s’échappant de l’église ouverte. Elle rentra avec lui.

La lourde porte se referma derrière eux laissant place à la nuit.

— Ou un scan.

Charles lança un regard bas vers son collègue accroc au chewing-gum nicotinisé.

— Quoi ?

— Un scan laser servant à générer des images 3D, monté sur drone.

— Je sais ce que c’est, grogna Charles. On utilise ça en relevé topographique. Pas pour numériser les badauds. Quelqu’un voudrait des hologrammes de nos silhouettes de jeunes premiers ?

Thierry haussa les épaules.

— Plutôt un drone détourné par un petit malin. Une curiosité locale de plus ?

— Mouais. Ça ne change rien à notre planning. Demain matin, direction Ovalaires et on triture la mère Esther. En attendant, direction le motel. J’en est plein les bottes, là.

Charles mit le contact, éclaboussant la nuit d’un jet de lumière salvateur. Le véhicule mordit le bitume avec rage.

Fondu dans l’ombre, le messager les regarda s’éloigner.

PREMIÈRE PARTIE

INTRICATION

« D’une cause déterminée résulte nécessairement un effet ; et, inversement, si aucune cause déterminée n’est donnée, il est impossible qu’un effet suive. »

Baruch Spinoza, Éthique, axiome 3

CHAPITRE DIX-HUIT

1.

Il se réveilla en apnée.

Se redressa sur le lit.

Yeux grands ouverts. Bouche béante.

Aspira l’air à grande goulée.

Le jour traversait les tentures tirées sur les fenêtres, tatouait d’orange le moindre recoin de la pièce. Une odeur d’encaustique flottait dans l’air.

La chambre du motel.

Ce qui n’allait pas. Mais alors, pas du tout !

Était-il en train de rêver qu’il s’éveillait ? Ou avait-il rêvé qu’il s’endormait ?

Quel jour était-il ?

Reprenant son souffle par saccades, incapable d’ordonner ses pensées, il jeta un œil vers la table de nuit. Avança le bras pour saisir son téléphone. Geste trop brusque. Le téléphone glissa. Il tenta de le rattraper. Bascula. Chuta au bas du lit, rejoignit lourdement l’appareil sur le sol, un linoléum imitation plancher rustique.

Tout en pestant, il s’assit à même le sol, le téléphone à la main. Samedi. Il n’avait pas perdu de journée, cette fois-ci. Neuf heures trente-huit. Il était à la bourre ! N’avait-il pas réglé son réveil ? Apparemment, non. L’écran fissuré lui signalait la charge faiblarde de sa batterie et lui conseillait d’y remédier au plus vite.

Il se passa une main sur le visage. Les images de son rêve adhéraient à son esprit, comme s’il s’agissait de souvenirs de la veille (ou d’une vieille serpillère détrempée). Étaient-ce vraiment des souvenirs ? Un rêve ? Il n’avait jamais vécu de rêves aussi bouleversants. Le simple fait d’y songer l’emplissait à nouveau de cette empathie qui lui remuait les tripes. Laissait sourdre les remugles de son passé au travers des failles de sa cuirasse.

Elysia. Peut-être était-ce un souvenir exacerbé par sa présence ?

Non.

Ce n’était pas un souvenir. Impossible.

Certes, Bethany s’était déjà présentée chez lui dans cet état de détresse plusieurs fois. Combien ? Deux, trois fois ? Dix ? Plus ? Certainement plus. Bien sûr, elle avait déjà dormi chez lui. Il l’avait déjà couvée comme une enfant, faisant preuve d’une aménité exacerbée. Il l’avait déjà vue si souvent assommée par toutes ces drogues légalisées que son cerveau avait très bien pu reconstruire cette séquence de toutes pièces, glanant çà et là des images et des sons. Des sensations.

Non !

L’échange, les impressions ressenties, étaient trop… Trop quoi ? Réels ?

Tu n’étais pas là, quand je suis rentrée.

Des autos tamponneuses se percutaient joyeusement dans son esprit, faisaient gicler la cohérence de ses certitudes.

S’il n’avait pas rêvé, alors que faisait-il en ce moment ?

Chose certaine : ce n’était pas un rêve lucide. Il n’était pas conscient de rêver. Donc ?

Mal de crâne assuré. Et pas le temps de philosopher !

Il se redressa tant bien que mal, posa ses pieds sur le sol, constata le trou dans la chaussette droite, jeta son téléphone sur le lit, se dévêtit et se rua sous la douche pour se dégriser.

Il appellerait Oliver aujourd’hui. Peut-être aura-t-il trouvé quelque chose ?

Quand tu « rentres », bigophone-moi. Je dois te donner la fin de mon explication.

Il se sécha, piocha des vêtements propres dans son sac, constata l’oubli de son chargeur, pesta, glissa son téléphone dans la poche arrière de son jean et réalisa l’absence de ses baskets.

Il souleva le dessus-de-lit qui trainait sur le sol, regarda sous le lit. À part un peu de poussière, rien. Sous le fauteuil ? Non. Salle de bain ? Idem. Qu’en avait-il fait hier soir ? Il ne se souvenait pas les avoir retirées. Pourtant, il l’avait fait, puisqu’il ne les avait pas ce matin au réveil !

Il fulmina contre son manque d’organisation, fouilla la pièce de fond en comble, les armoires, les tiroirs de la petite commode. Rien. Il loucha vers la paire de chaussons de plage blancs, emballés de cellophane, au pied du lit, mise gracieusement à disposition par l’hôtel. Il n’avait pas mieux pour le moment. Et Elysia devait l’attendre. Il aviserait plus tard. Il les déballa, les enfila et sortit se cogner au soleil matinal.

Quelques nuages blancs se perdaient au lointain dans un ciel bleu azur. Les bâtiments, tout droit sortis d’un western (ou d’un village playmobil), se dressaient toujours vaillamment face à face. Il ne rêvait pas.

Il frappa à la porte pamplemousse de sa voisine. Attendit. Pas de réponse. Évidemment ! Elle était déjà au petit déjeuner. Il osa appuyer sur la poignée.

Elysia ne semblait pas plus prudente que lui. La porte s’ouvrit sur une réplique de sa chambre. À l’exception des tentures (couleur citrus paradisi) restées ouvertes. Le lit semblait ne pas avoir été défait, parfaitement aligné au carré. Le sac de voyage reposait au pied de la commode, fermé. Comme s’il n’avait pas été ouvert.

Troublé par cette incursion, même minime, dans l’intimité (toute relative, mais quand même !) de sa compagne de route, il se fit l’effet d’un voyeur, et referma prestement la porte, comme s’il venait d’être surpris en pleine activité compromettante.

Il descendit les marches deux à deux (sans se presser afin de ne pas déchirer ce qu’il portait aux pieds), croisa un homme d’un âge indéfini qui le salua poliment dans une langue gutturale. Au hochement de tête qui accompagnait les mots, il en déduisit, perspicace, que ce devait être un bonjour. Il lui retourna la pareille en anglais.

Machinalement, il sauta les dernières marches à pieds joints, comme il le faisait chez lui. La réception sur les graviers lui arracha un petit grincement de douleur. Les graviers s’avéraient plus résistants que les semelles en carton de ses pantoufles de plage. Il se dirigea vers le bâtiment d’accueil, en tentant au mieux de ne pas trop peser de son poids.

La réceptionniste l’accueillit d’un sourire distant.

Il repéra Elysia, attablée dans le réfectoire, un bol posé devant elle, contre le mur central, proche d’une des fenêtres. Elle lui adressa un geste de la main. Adam lui retourna un sourire exagéré un rien crétin tout en repérant la zone de libre-service.

La salle était spacieuse et lumineuse. De nombreuses tables étaient occupées. Le bruit des conversations voletait dans l’air en grappes emmêlées. Le plafond haut dévoilait la massive charpente d’origine. Des bastaings, laissés également à jour le long des murs, ajoutaient un air rural indispensable à un établissement de ce genre.

Il réalisa subitement qu’il mourrait de faim. Il récupéra un plateau, se servit une part d’omelette industrielle dans une assiette décorée d’un brin de romarin, une maxi-tasse de café noir au percolateur presque aussi bruyant que sa cafetière (tout en étant dix fois plus rapide) et piocha trois petits pains pour faire bonne figure, hésita, ajouta deux croissants et un yogourt régional.

Il manqua de se cogner à deux types en costumes sombres, dans la cinquantaine, un brun avec une mèche millésimée qui s’apprêtait à enfourner un chewing-gum et un Noir légèrement dégarni. Il s’excusa, les contourna et fronça les sourcils, troublé par un détail fugace. Il se retourna pour les détailler, ne vit que leurs dos qui s’éloignaient, haussa les épaules. Pas le temps.

Il prit place avec ses victuailles devant la jeune femme.

— Je suis à la bourre, s’excusa-t-il d’emblée.

Comme si elle ne s’en était pas aperçue ! Crétin !

— Bonjour à toi aussi, sourit sa compagne.

— Oui, bonjour. Ça fait longtemps que tu m’attends ? questionna-t-il en enfournant une part d’omelette.

Si tu prends en considération qu’il est passé dix heures, plus d’une heure, pourquoi ? Laisses tomber le sujet, tu te ridiculiseras moins !

Elle lui sourit, sans lui répondre. Son regard noisette semblait analyser ses mouvements, scruter ses traits. Ses cheveux d’un noir intense déployés sur un t-shirt sans manches à l’effigie du groupe The Agonist, tout aussi sombre. Le bol de café, figé devant elle à demi plein, ne fumait plus.

— D’accord. Désolé. On passe celle-là. (Il dévora son premier petit pain en trois bouchées, but la moitié de sa tasse, se racla la gorge.) Bien dormi ? lança-t-il piteux, pour se rattraper.

— Peu. J’ai surtout cherché à repérer les mouvements du chasseur.

Nom de Zeus ! Tout lui revint brutalement. Le chasseur. L’objet virtuel à trouver. Le messager. Ils n’étaient pas là en weekend !

— Oui, bien sûr, acquiesça-t-il plus bas, comme s’ils étaient un commando en mission. Alors ?

— Il attend. Tout prêt d’ici.

— Il faut s’en inquiéter ? s’inquiéta-t-il en mordant violemment un second petit pain.

— Pas pour le moment.

Il avala le reste de sa tasse de café, se brula le palais au passage, fonça se resservir, doublant de vitesse un des clients et revint se planter devant la jeune femme silencieuse. Il attaqua son omelette, étonné de cette fringale. Puis releva la tête. Elysia l’observait. En silence. Il mâchouilla un moment puis décida d’aborder le sujet de son pseudo-rêve.

— J’ai fait un rêve dément, cette nuit. J’étais chez moi. Avec Bethany. Et c’était tellement… tellement réel ! Y es-tu pour quelque chose ?

La jeune femme secoua la tête dans la négative.

— Je peux amplifier certains souvenirs, Adam, en aucun cas, créer des rêves.

Il mastiqua la bouchée suivante et réalisa l’ampleur de sa grossièreté matinale. Il avait tout bonnement perdu l’habitude de côtoyer d’autres personnes en dehors de son boulot ou des clients de chez Jacky, certains soirs. Il se comportait comme un ours face à un bocal de miel. Il dévorait sans prendre garde à son entourage.

— Désolé. Je ne sais pas ce que j’ai en ce moment, j’ai la dalle en permanence. Pourtant, nous avons mangé il y a quelques heures à peine. Je fais un peu morfal, non ?

Sourire entendu.

Il avala une gorgée.

— Je t’ai dit un rêve. Toutefois, ce ne pouvait pas en être un. C’était dingue. Difficile de décrire cette sensation. Et puis, ce matin, ça m’a fait comme si j’étais en train…

— De vivre deux vies en même temps ?

Il plongea les yeux dans ceux d’Elysia.

— Oui, c’est ça ! s’exclama-t-il en ouvrant de grands yeux devant cette évidence.

Il regarda autour de lui, craignant d’avoir trop élevé la voix. Personne ne s’était retourné vers lui. Il aperçut un groupe de touristes asiatiques qui envahissait la salle telle une flaque d’huile.

— Tu as vécu la même expérience ?

— Non. Mais j’ai également beaucoup réfléchi aux évènements d’hier. Je t’ai dit avoir ressenti un changement impossible à définir précisément. À présent, c’est plus clair. Il a altéré nos réalités.

Adam la dévisagea, intéressé.

— C’est-à-dire ?

— Le chasseur a cette capacité étonnante de pouvoir se trouver où il le désire à l’instant précis où il le désire. (Au regard de son compagnon, Elysia décida de couper à toute question.) Ne me demande pas comment je le sais, c’est comme ça.

Adam hocha la tête.

— Compris. Je range mon interrogation.

Et il attaqua un croissant après l’avoir plongé dans le café, faisant fi de toute logique alimentaire.

— Imagine une carte affichée sur un écran tactile. Il suffit de cibler un endroit précis avec le doigt pour agrandir cette partie et y apposer un point de destination. Tout porte à croire qu’il se comporte ainsi. Il est capable de visualiser l’univers qui l’entoure comme une carte en quatre dimensions, peut-être plus. Il peut choisir le lieu et le temps de sa destination.

— Si je comprends bien, il serait capable de se déplacer instantanément dans l’espace et… le temps ?

Elysia dodelina du chef, pour nuancer la conclusion.

— Il est capable de jouer avec le temps, l’attirer à lui ou le repousser, comme s’il manipulait une couverture. Lui ne se déplace pas. Il déplace la réalité, joue avec le temps présent. C’est ce qu’il a fait hier.

Adam inspira longuement. Pas certain de pouvoir assimiler l’idée telle quelle.

— Repousser le temps ? (Il secoua la tête, incrédule.) À ma connaissance, le temps n’a jamais fonctionné à rebours. Je peux te citer l’exemple classique : je n’ai jamais vu l’encre de Chine appliquée sur mes dessins revenir à sa place dans son flacon d’origine.

— Et pourtant, théoriquement, rien ne l’en empêche. Rien dans la physique fondamentale n’atteste une direction privilégiée du temps. Au contraire : chaque direction est pareillement régie par nos lois physiques. En désaccord total avec la perception que nous avons de notre environnement, je te l’accorde.

— Ne dit-on pas que l’entropie dirige l’univers ? Il existe donc bien une direction, lança Adam péremptoire, se remémorant ce qu’il avait lu un jour.

Dans un scénario d’Oliver ?

— Tout comme ce qui nous entoure existe, réel et solide. (Elle frappa sur la table avec le doigt pour illustrer son propos.) Or, on le sait, la matière est composée d’atomes en mouvements perpétuels évoluant dans le vide. Cette matière si solide, si rassurante par sa réalité est en fait constituée essentiellement… de vide. Rien n’explique la cohérence de ce qui nous entoure. Ni la nôtre. Pour certains scientifiques, le temps serait une propriété émergente des ingrédients élémentaires du monde. (Elle frappa de nouveau sur la table avec le doigt.) Pour eux, il n’aurait pas d’existence effective.

— C’est purement contrintuitif.

Elysia hocha la tête en signe d’assentiment.

— La théorie de la relativité d’Einstein a enfoncé le clou et condamné le temps. Suggérant qu’il n’existe pas un unique instant présent, mais que tous les instants sont également réels, rendant équivalent chacun d’eux : les autres moments du temps comme le futur ou le passé étant également des moments présents… passés ou futurs.

Le dessinateur leva les mains en signe de reddition. Il était bien trop tôt pour de telles discussions capables de porter le petit pois à ébullition.

— Le temps n’existe pas. Sore made, comme on dit au Judo. Tu marques ippon debout ! Je ne parviendrai pas à te suivre sur ce terrain. Néanmoins, je saisis le concept de ta démonstration, ô combien passionnante.

L’idée de jouer avec cette multitude de points temporels positionnés sur une flèche unidimensionnelle lui paraissait sacrément tirée par les cheveux. Mais finalement, cette idée de manipulation du temps présent, mêlant futur passé et présent, lui plaisait assez. L’image de la couverture lui parlait plus encore.

Il n’empêche. Conclure de ce jeu d’esprit que quelqu’un en est capable était une autre paire de manches !

Il dévora un autre croissant, lampa son café. Histoire d’apporter un semblant de répit à son cerveau maltraité. Armistice de courte durée.

— Ces manipulations du chasseur provoquent des perturbations de la réalité et génèrent des paradoxes, conclut Elysia. Comme des rêves souvenirs.

Adam se rembrunit.

— Ce n’était pas un souvenir. Je t’assure que j’ai vraiment vécu cet évènement. Ça m’a tellement…

— Bouleversé ? Tu t’es senti coupable de n’avoir pas été là ?

Adam se figea.

— Oui. (Il darda son regard vers elle. Et l’évidence s’imposa.) Tu es capable de lire mes pensées, n’est-ce pas ?

Elle affecta une moue gênée.

— Pas exactement. Disons qu’une connexion s’est créée entre nous. Je perçois certaines choses. Je peux saisir tes sensations, certaines images que tu visualises. Et faire des déductions. Je ne suis pas télépathe.

Tel un éclair, il revit son sourire, dans la voiture, sur le trajet, lorsqu’il avait lorgné vers elle un regard appréciateur. Il se sentit rougir, comme un gamin.

— Je vais devoir faire gaffe, conclut-il.

Elle lui sourit, sans malice ni sous-entendu. Sans émettre de commentaire.

— Je suis persuadée que c’était un souvenir, poursuivit-elle sans tenir compte de sa remarque. Une réminiscence. Un instant présent décalé.

— Donc, ça aurait pu être la nuit passée, si je ne t’avais pas rencontrée. C’est ça ?

— Possible. Le chasseur n’en est pas à son coup d’essai. Il a déjà joué avec le temps présent à plusieurs reprises. Je penche plutôt pour un évènement futur plus à sa place, qui ne se produira pas. Ou ne se produira plus. Si on le considère comme vécu cette nuit.

Adam se secoua la chevelure des deux mains, comme pour aider les informations à trouver leur place dans les cases dédiées.

— Si tu n’es pas à l’origine de ces flashbacks, alors comment est-ce possible ?

— Changer de continuité n’est pas sans conséquence. Ce n’est pas un acte naturel du point de vue de dame nature. Nous passons d’une réalité à une autre. Cela nous altère à chaque fois. Chacun réagit d’une manière différente. Toi, c’est en régressant par instants. Peut-être es-tu tout bonnement entré en résonance avec un niveau concordant avec ton enfance. Ou alors… ces évènements seraient un point commun entre toi et le messager ?

Adam repoussa son assiette vide, le plateau.

— Un point commun ? C’est absurde ! Ça n’a même rien à voir avec cet endroit.

Un frisson lui parcourut l’échine. Comme si un courant d’air venait le caresser.

Le regard d’Elysia changea. Passant de l’attention abstraite à l’inquiétude franche. Dans un réflexe, il se redressa sur son siège, prêt à se lever. Anticipant son geste, Elysia lui adressa un signe de tête.

— Non.

Il fit le tour de la salle du regard. Les clients allaient et venaient, le personnel de service débarrassait les tables. Les Asiatiques bourdonnaient en un groupe compact monopolisant un tiers de la salle. Le soleil traversait la fenêtre et créait des iridescentes fantomatiques au contact de l’air. Sur le moment, il s’était attendu à une nouvelle apparition du duo ennemi. Pourtant tout semblait normal.

Il mit un moment à réaliser. Le courant d’air. Les iridescences. La réaction de sa compagne. Tout comme lors de sa première apparition, chez lui, le regard d’Elysia prenait une coloration agressive. Déterminée.

C’est alors qu’il l’aperçut.

Juste en périphérie de son champ de vision. Masse sombre. En mouvement. Il passa sur sa droite avec une nonchalance féline.

Adam ne pouvait quitter les yeux d’Elysia plongés dans les siens. Et pourtant il le voyait comme s’il le suivait. La scène lui sembla irréelle, jouée au ralenti. Les bottes à bout carré martelaient le sol de façon rythmique. Les vêtements de cuir émettaient de petits crissements frottés à chacun de ses mouvements. Cette démarche, cet accoutrement susurraient quelques vagues souvenirs à l’oreille du dessinateur trop impressionné par l’apparition pour l’entendre clairement.

Le chasseur se dirigea vers une table vide. Proche de la leur. Dans l’indifférence générale, il prit place et fixa un point, droit devant lui. Aucun des clients ne semblait prendre conscience de sa présence. La lumière du jour accrochait des reflets agressifs sur ses lunettes à verre aveugle. Lentement, il les ôta, les glissa dans la poche avant de son blouson et tourna la tête vers Adam. Sans aucun autre mouvement perceptible de son corps, tel un automate.

Le dessinateur eut un mouvement de recul. Le chasseur était atteint de cataracte avancée. Ses pupilles étaient blanches, donnant l’effet de protubérances malignes incrustant ses globes oculaires. Pourtant, il semblait le regarder. Non. Il regardait à travers lui. Son regard le pourfendait de part en part.

— Il nous voit ? chuchota-t-il.

— Non. Nous ne sommes pas en phase, répondit Elysia, laconique. Toutefois, il sent indéniablement les traces de notre présence.

— Alors pourquoi le voyons-nous si lui ne nous voit pas ?

Elle haussa les épaules. Nerveuse.

— Je n’ai pas réponse à tout. Une chose est certaine : il a bien décidé de t’utiliser pour atteindre le messager. Même s’il me craint, il est prêt à prendre tous les risques pour remplir sa mission.

— Sa mission ? releva Adam.

Elysia affecta une moue dubitative qui dénotait avec cette nuance d’inquiétude agressive rivée dans son regard.

— Nous devrions nous lancer dans nos recherches sans plus attendre, éluda-t-elle.

— J’approuve.

Ils se levèrent, gagnèrent la sortie. Sous le regard vide du chasseur.

Ils passèrent devant le bureau de réception. L’employée enregistrait une réservation par téléphone.

Adam tenta de lire le prénom inscrit sur son badge.

Et se figea.

Une douleur fulgurante lui déchira la jambe.

Il lâcha un cri d’agonie.

Enserra sa cuisse gauche des deux mains. Vacilla. Les traits déformés par la douleur.

Immédiatement, deux paires d’yeux se braquèrent sur lui.

Emplies de la même incompréhension.

2.

Ce qui sépare l’enfer du paradis ? Une grille.

Métaphoriquement parlant, évidemment.

Pas question de chérubins enrubannés ou de gargouille à fourche, juste d’une abbaye.

Les grilles de fer forgé les toisaient dédaigneusement du haut de leurs quatre mètres, remparts entre les deux flics et le bâtiment entouré de champs de fleurs écrasées de soleil.

Et des bruits d’outils cognés sur la pierre.

— On dirait bien que c’est fermé.

Après avoir passé la nuit dans un motel des environs, ils avaient repris la route vers l’abbaye d’Ovalaires, bien décidés à tirer les vers du nez de la mère Esther. Avant de rejoindre le prêtre de la paroisse de Dourcei et ses registres.

— Ça m’en a tout l’air. L’indication du site Web est bien d’actualité. Cette pancarte annonce la fermeture de l’abbaye pour travaux. Elle rouvre d’ici deux semaines.

Thierry avisa le panneau fixé sur la grille de droite et repositionna sa mèche de deux doigts experts.

— Comment avons-nous pu rater ça hier ? Et pourquoi n’ai-je pas vu l’indication sur le site avant ?

— Nous sommes là pour trouver les réponses.

Charles mit la main au-dessus de ses yeux pour se protéger du soleil et se colla contre la grille afin d’apercevoir l’animation au loin.

— Je vois des échafaudages contre la façade. Et ce qui ressemble furieusement à des ouvriers du bâtiment, campés dessus, en train de bosser. Rien de tout cela n’était là hier.

— Je confirme, reconnut Thierry en déballant une gomme. Et je ne vois même pas de sonnette ou d’interphone pour signaler notre présence.

Thierry sélectionna le numéro appelé la veille, mémorisé dans son répertoire et mit le haut-parleur. La sonnerie retentit. Une dizaine de fois. Pour finalement atterrir sur un répondeur. Une voix enjouée leur répéta mot pour mot le texte lisible sur l’écriteau.

— Quelqu’un arrive, annonça Charles.

Thierry raccrocha et dirigea son regard dans la direction indiquée par son collègue.

Un homme plutôt mince, la quarantaine, en chemise de toile, manches relevées, pantalon marron et bottes poussiéreuses, s’approchait effectivement, après les avoir aperçus de loin, traversant l’allée longeant la demeure. Accompagné d’un doberman à la gueule peu avenante.

Parvenu à deux mètres de la grille, certain de pouvoir se faire entendre, il s’arrêta dans l’allée et leur lança, avec l’intonation de celui qui fait ça à longueur de journée :

— Le site est fermé momentanément. Nous rouvrons dans quelques semaines. Vous pouvez trouver toutes nos informations sur notre site officiel.

Charles tendit sa carte vers lui.

— Nous avons cru comprendre. Nous sommes de la police. Nous aimerions rencontrer mère Esther.

L’homme fronça les sourcils.

— Il n’y a personne pour vous recevoir. Il n’y a pas de visite pour le moment, désolé.

Charles haussa insensiblement le ton.

— Je crains de m’être mal fait comprendre. Nous devons impérativement nous entretenir avec mère Esther. Nous sommes de la police. Nous menons une enquête.

Interloqué, l’homme s’approcha. Son chien sur les talons. Il jeta un œil à la carte, puis sur les deux flics.

— Une enquête ? Sur mon patron ?

— Non, sourit Charles avec la bienveillance policière qui lui était coutumière. Nous avons été reçus hier par la mère Esther au sujet d’une enquête en cours. Nous désirons revenir sur certains éléments avec elle.

L’homme les toisa, visiblement sans comprendre.

— Hier, vous dites ?

— C’est ça.

— Impossible.

— Pardon ?

— Madame ne vient jamais ici, elle ne s’occupe pas de l’association. Elle apparait uniquement lorsque nous organisons un évènement, avec son mari.

Charles coula un regard signalant l’émiettement de sa bienveillance vers Thierry qui, visiblement, ne captait pas plus le discours de ce brave homme. Peut-être un peu simplet sur les bords ?

— Décidément, nous ne nous comprenons pas, s’agaça le policier. Répondez-moi simplement, s’il vous plait. Est-ce que la mère Esther est présente aujourd’hui ? Mè-reuh Es-thé-reuh… articula-t-il. Nous désirons la rencontrer. Maintenant. Nous sommes policiers, et sur une enquête. Est-ce clair pour vous ?

Le majordome dévisagea Charles comme s’il portait des oreilles de lapin sur la tête. Il loucha discrètement vers Thierry, cherchant un appui, qu’il ne trouva pas. Tous deux semblaient faits du même moule. Autant ne pas discuter !

Il soupira longuement puis actionna une télécommande sortie de sa poche, tel un magicien. Les grilles s’ouvrirent dans un silence surprenant.

— Suivez-moi, dit-il sur le ton d’une personne habituée à donner des ordres. Nous allons vous trouver une solution.

Les deux policiers lui emboitèrent le pas en prenant soin de conserver une distance de sécurité entre eux et le chien qui le talonnait.

Sur les côtés, longeant la gigantesque allée de graviers, stationnaient des véhicules d’entreprises locales. Une dizaine d’ouvriers en bleus de travail tachés et poussiéreux étaient à l’œuvre, s’interpelant de temps à autre dans le bruit de leurs activités. Les échafaudages recouvraient la quasi-totalité de la portion de façade. Des monceaux de tôles, des blocs de pierre jonchaient les allées, dont l’accès était limité par des plots rouges et blancs.

Les deux policiers échangèrent un regard étonné. Le chemin était bien celui emprunté la veille. Ils n’auraient pas pu manquer tous ces détails. À moins que tout n’ait été installé de nuit ou très tôt ce matin ?

— Les travaux ont commencé quand ? s’enquit Thierry, pour en avoir le cœur net.

— Un peu plus d’un mois, répondit l’homme. Nous avons hâte de les voir s’achever.

— Et vos grilles restent fermées en permanences ?

— Oui. Sauf lorsque des camions passent. Parfois, la grille reste ouverte un moment le temps des allers-retours.

— Hier, elles sont restées ouvertes ?

— Pas à ma connaissance.

— Elles l’étaient lorsque nous sommes venus. Nous sommes entrés directement. Nous avons été reçus par un des guides.

L’homme stoppa net sur les marches renvoyant la chaleur du soleil menant à l’entrée, et se tourna vers eux. En parfait synchronisme avec son chien.

— Êtes-vous certains de ne pas confondre avec une autre abbaye ? leur demanda-t-il un rien excédé.

— Il y en a d’autres, proches d’ici ?

— Non.

— Alors, oui, en conclut Thierry en secouant la tête.

Ce majordome était soit borné, soit limité ! À moins qu’il n’ait fait une bourde hier et qu’il tente de le cacher ? Auquel cas, cela n’offrait pas le moindre intérêt.

— Je suis l’intendant, précisa le maître-chien, presque indigné. Je gère les intervenants, pour les travaux, l’entretien des plantations, les animations ou les visites. Je peux vous l’affirmer : nous n’avons aucun guide en ce moment.

— Un blond, avec une dégaine genre Kent, insista Thierry.

Le majordome lui décocha un regard vide. L’image de l’incompréhension.

— Le mari de Barbie, compléta le policier.

L’intendant cligna des paupières, garda son calme. Il s’agissait de policiers, tout de même ! Il valait mieux ne pas leur manquer de respect. On ne sait jamais. Il garda sa réflexion fort peu polie pour lui et tourna les talons (imité par le molosse) pour reprendre sa progression.

Charles lança une grimace de reproche vers son collègue qui haussa les sourcils en roulant des yeux ronds.

Les questions se bousculaient, mais mieux valait patienter de rencontrer la mère Esther.

Tous deux reconnurent l’entrée majestueuse, les anges clocheteurs à trois bras et les escaliers dans lesquels ils s’engagèrent à la suite de leur guide, après que celui-ci ait intimé à son chien dénommé Pilastre de rester assis au bas des marches. Le cerbère obéit immédiatement, tout en les suivant du regard.

Parvenu devant les grandes portes du bureau, l’intendant les fit patienter. Comme l’avait fait la veille sœur Melaine. Le temps d’attente fut sensiblement plus long. L’homme devait procéder à un rapport circonstancié de l’épisode qu’il venait de vivre. De temps à autre, des bruits de martèlement troublaient le calme qui les écrasait.

Une dizaine de minutes plus tard, l’intendant réapparut, les invitant à entrer. Les policiers s’exécutèrent. La porte se referma derrière eux. Le bureau était tel que la veille. À une différence notable près.

Derrière, se trouvait un homme d’une cinquantaine d’années, vêtu d’un ample costume couteux qui enveloppait son surpoids.

— Approchez messieurs, asseyez-vous. Greg, mon majordome, m’a tenu des propos surprenants. Vous désiriez rencontrer mon épouse ?

Les policiers s’approchèrent sans comprendre. Ils prirent place dans les sièges faisant face à l’homme aux cheveux plaqués sur l’arrière de son crâne, qui les dominait de sa taille.

Le soleil filtrait par les larges baies et faisait briller les objets disséminés dans la pièce d’éclats vifs et polis.

— Je ne suis pas certain que nous nous soyons bien fait comprendre avec votre majordome, nuança Charles. Vous êtes ?

Large sourire condescendant.

— Je suis le responsable de l’association qui gère cette abbaye. Je me nomme Merresther. Angus Merresther.

CHAPITRE DIX-NEUF

1.

La douleur fusa comme un torrent de lave. Remonta de la jambe, se déversa dans son corps, explosa dans ses gencives, déchira son cerveau.

Adam suffoqua.

La réception se mit à pulser.

Il sentit qu’il chutait. Sa jambe ne le soutenait plus.

Il tangua vers l’avant, lourdement. Son front heurta sans ménagement le comptoir dans un bruit sourd. La douleur gicla, contracta ses muscles. Il se sentit repoussé vers l’arrière, telle une bille de flipper. Incapable de respirer, de bouger, il perdit totalement l’équilibre. Le corps à la dérive, il se sentit flotter, aspiré pas la force d’attraction.

Il s’écroula brutalement sur le sol, masse inerte. Son dos émit un bruit mat. Son crâne cogna brutalement le carrelage sablé.

La réceptionniste le contempla, dressée sur la pointe des pieds, derrière le comptoir, bouche ouverte sur sa stupéfaction, téléphone à la main.

Elysia se précipita, s’agenouilla près d’Adam, lui souleva légèrement la tête pour l’aider à respirer. Elle lui parla. D’une voix rassurante. Elle lui expliquait ce qui se produisait.

Il n’entendit qu’un chuchotement derrière le boucan du sang qui martelait ses tympans. Il ouvrait et fermait convulsivement la bouche, cherchait désespérément à happer l’air, les yeux révulsés, tel un poisson hors de l’eau. La douleur le vrillait de part en part.

— Monsieur, ça ne va pas ? interrogea inutilement l’employée.

Le voyant se noyer sur le sol, elle lança un « je vous rappelle » vers le téléphone et raccrocha. Elle se précipita vers lui, sans vraiment savoir quoi faire. Elle se retourna, les yeux implorants, lorsqu’elle entendit des pas se précipiter vers eux.

Un homme en costume, juste sorti du réfectoire, accourait pour l’aider. Sous les regards paniqués de l’employée, il se pencha sur Adam, ignorant Elysia.

— Que s’est-il passé ? interrogea-t-il d’une voix ferme et posée.

— Je ne sais pas. J’étais au téléphone. Il a crié. Et puis il est tombé.

Adam vit, dans un brouillard coloré comme un jus de fraise, l’homme s’agenouiller près de lui. Il s’adressa à lui, sous le regard neutre d’Elysia qui restait immobile.

Adam n’entendit rien. Juste le bruit des tambours d’une galère à l’attaque, noyée dans la brume. On lui saisit le bras gauche pour le tendre à angle droit. L’homme positionna la main du dessinateur sous son oreille droite et replia sa jambe gauche afin de pivoter le corps sur le côté droit. Il lui inclina légèrement la tête. Lui parla à nouveau. Adam aperçut Elysia toute proche, presque épaule contre épaule avec le secouriste.

— Appelez les secours, les pompiers, le samu, le smur ou l’équivalent, pressa-t-il l’employée paniquée de l’accueil. Il a peut-être fait une attaque. Vous n’êtes pas formée aux premiers secours ?

L’employée hésita, fébrile. Appeler les secours ? Répondre ?

— Non. J’ai débuté hier, s’excusa-t-elle. Je ne sais pas...

— Pas grave, éluda l’homme. Appelez, s’il vous plait.

L’employée récupéra le téléphone par-dessus le comptoir et composa le numéro d’urgence.

D’autres personnes approchaient, à présent, sortant du réfectoire, s’avançant afin de mieux profiter du spectacle. Parmi elles, deux garçons de salle inquiets qui restaient un peu à l’écart, comme s’ils n’avaient pas reçu l’autorisation de quitter leur service.

Le secouriste somma fermement les spectateurs trop proches de s’éloigner. Puis, réalisa que sa main était poissée de sang. Il avisa un des serveurs.

— Ramenez-moi des serviettes. Il faut que je fasse une compression. (Les serveurs se regardèrent sans réagir. Il éleva le ton.) Vite !

Un des deux réagit enfin. Il entra et ressorti au pas de course de la salle, dû bousculer le public qui s’attroupait, et apporta une pelletée d’essuie-mains rouges. L’homme en costume appliqua les linges sur la plaie et appuya.

Ses mouvements frôlaient en permanence Elysia indifférente à ce qui l’entourait.

Adam sentit un gigantesque ver lui dévorer les entrailles de l’intérieur. Sa tête était prête à exploser. Il étouffait. Dans le remugle de ses pensées confuses, il se dit qu’il allait peut-être mourir. Il accueillit cette idée avec résignation. Soulagement, peut-être.

Alors, Elysia capta son regard. Ses lèvres bougèrent. Elle tentait d’articuler le mieux possible, afin qu’il comprenne. Le brouillard de douleur lui embrumait trop les yeux. Couché sur le côté, respirant avec difficulté, il devinait le pantalon de costume de son sauveteur, les chaussures des clients qui l’entouraient. Le bruit dans ses oreilles.

Elysia posa une main fraiche sur sa tempe.

La lave cessa son déferlement déchainé. Les tambours se turent.

Quelqu’un éteignit la lumière.

2.

Charles envoya un grand coup de pied dans le pneu de la voiture, l’assaisonna d’un chapelet de jurons bien sentis.

— Elle ne t’a rien fait cette pauvre bagnole, ironisa Thierry en ruminant. Et elle peut encore servir.

Charles fulminait, bouillonnait pire qu’un chaudron oublié sur les flammes. Si une chose était capable de le faire sortir de ses gonds, c’était bien d’être roulé dans la farine !

— C’est une histoire de fou ! Nous n’avons quand même pas rêvé ! Nous sommes bien passés hier, merde ! Nous avons bien rencontré cette satanée mère Esther engoncée dans sa coiffe de bonne sœur à la mords-moi-le-nœud !

Thierry le regardait aller et venir autour du véhicule, gesticuler et brasser l’air plus efficacement qu’une éolienne. Il se sentait tout aussi frustré que son collègue, presque aussi furieux. Mais, il se contentait d’intérioriser. Et mâcher sa gomme à la nicotine.

— Nous avons tout de même collecté quelques informations potables sur ce Dorrisson. Il faut voir le côté positif des choses. À défaut de comprendre.

— C’est ça ! bougonna son collègue. Voyons le bon côté. Oublions le fait d’être pris pour des cons.

Il continua à pester, cogna sur un caillou qui alla heurter la grille fermée de l’abbaye dans un tintement creux.

— J’ai enregistré notre conversation. Ça laissera une trace, au cas où.

Charles posa sur lui un regard dépité.

— Enregistré à l’insu des protagonistes, ça n’a aucune valeur, pesta-t-il avant de lever un œil spéculatif. Tu as également enregistré la conversation d’hier ?

Thierry secoua la tête, affectant un regard de chien battu.

— Je n’y ai pas pensé. Comme tu dis, ça n’a aucune valeur en soi. Du coup, je le fais rarement. Cela dit, ça nous servira pour lister les éléments, si nécessaire.

Charles envoya un nouveau coup de pied au hasard, soulevant quelques volutes de poussière blanchâtre.

— Connerie ! Et en plus, je déteste porter les mêmes vêtements plusieurs jours de suite. Fichu bled !

Cette nuit au motel n’était pas prévue. De fait, ni l’un ni l’autre n’avait emporté d’effets personnels. Sur le trajet, ils n’avaient rencontré aucun commerce ouvert. Le GPS leur avait indiqué l’hyper le plus proche… à quarante kilomètres de là. Qu’ils découvrirent portes closes. Fermé à vingt heures trente. À priori, par ici, tout le monde se couchait avec les poules. Heureusement, le motel mettait à disposition des voyageurs imprudents un kit de survie sponsorisé (à tarif prohibitif) comportant un nécessaire de rasage ainsi que dentifrice et brosse à dents.

— Bon. On file retrouver notre curé super star ? Peut-être aura-t-il quelque chose à nous mettre sous la dent. Au moins, lui, nous avons confirmation qu’il est bien réel !

— Mouais, grogna Charles en prenant place derrière le volant.

Une fois Thierry installé, le véhicule démarra sur les chapeaux de roue, crachant graviers et poussière dans son sillage. Les grilles de l’abbaye se réduisirent dans le rétroviseur intérieur, puis disparurent au grès d’un virage un peu serré.

Pendant que Charles grognait des imprécations entre ses dents, Thierry mit son oreillette et lança l’enregistrement de leur conversation. Il revit mentalement la réaction mi-figue mi-raisin de leur interlocuteur lorsqu’ils lui avaient expliqué le but de leur visite et leur rencontre de la veille. Les interrogations exprimées après coup. Sans oublier le choc de cette rencontre.

— Vous êtes catégorique. Vous ne connaissez pas et il n’y a jamais eu au sein de cet établissement de religieuse dénommée : mère Esther ?

Angus Merresther émit un petit rire gras.

— Oui, je confirme. Il y a, de toute évidence, une grosse confusion. Je vous le certifie : je ne connais personne portant ce nom, ni de près, ni de loin. On vous aura joué une drôle de farce.

Charles se passa une main rageuse dans ses cheveux crépus.

— Ici même ? Dans ce bureau ?

Il était sur la défensive. Écartelé entre l’envie de traiter ce bonhomme de menteur et le besoin évident de comprendre, d’en apprendre plus.

— Je ne vois pas comment cela peut être possible. Je ne mets pas votre parole en doute et je réalise votre bonne foi. En tant que policier, vous ne vous amuseriez certainement pas à me raconter des histoires de ce genre. En revanche, je ne peux pas l’expliquer. De plus, je suis la seule personne à utiliser ce bureau. En dehors des réunions que j’y organise régulièrement, évidemment. Quant au nom de cette… mère qui apparaitrait sur notre site, je crains une nouvelle confusion. C’est mon nom qui y figure.

Sans se départir de son calme, Merresther alluma sa tablette et, après quelques manipulations alertes de ses doigts boudinés, la tendit vers les policiers qui s’avancèrent instinctivement.