Code W-G - Yves Saint-Martin - E-Book

Code W-G E-Book

Yves Saint-Martin

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Beschreibung

Début 2017, de Rennes à Paris, de Paris à Rennes, le Commandant Yon Etcheverry, chat noir de la PJ bretonne, reprenant du service après de sévères blessures, va devoir interpréter à sa manière une implacable danse macabre.
Après dix ans de répit, le passé vient le télescoper, tant dans sa vie professionnelle que privée, et en cette veille d'élections présidentielles, les cadavres s’amoncèlent.
Les investigations se resserrent autour de la région parisienne, mais surgissant de la face obscure du net, deux initiales mystérieuses, W-G, pourraient tout élucider… ou tout brouiller.
Yon agite ses contacts, Police Judiciaire, Sécurité Intérieure et Extérieure, pour résoudre une équation machiavélique, car comme tous ceux qui croisent la route de l’entité W-G, l’enquêteur a toutes les chances de se faire pulvériser avant de pouvoir la neutraliser.
Aucun service ne parvient à serrer l’adversaire, mais une chose est certaine : il n’a pas fini de frapper !


Un polar réaliste, rythmé et haletant qui se dévore comme un film…


À PROPOS DE L'AUTEUR


Ancien commandant fonctionnel de police, ayant traité braqueurs, trafiquants, terroristes et preneurs d’otages de tout poil, Yves Saint-Martin a côtoyé assez souvent la criminalité organisée pour donner à ses fictions une crédibilité saisissante.

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Seitenzahl: 469

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Yves SAINT-MARTIN

Code W-G

Roman

Cet ouvrage a été composé et imprimé en France par

Libre 2 Lire

www.libre2lire.fr – [email protected]

9, Rue du Calvaire – 11600 ARAGON

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

ISBN Papier : 978-2-38157-256-7ISBN Numérique : 978-2-38157-257-4

Dépôt légal : 2022

© Libre2Lire, 2022

Lieux, noms, personnages et actions étant mixésdans le shaker de mon imagination, n’oubliez jamais qu’il ne s’agit que de fiction.

Aux victimes des pires errements humains,

Aux anonymes qui nous protègent au quotidien.

Du même Auteur :

Chèvre aux champignons, EDILIVRE, 2014.

Lorient Express, Éditions de la Rhune, 2016.

Mort en eaux grises, avec Pierre Pouchairet, JIGAL, 2018.

« Tout le succès d’une opérationest dans sa préparation. »

Général Sun TzuVI° siècle av. J.-C.

1.

Fin avril 2017, dans le ciel de France.

C’était une certitude : la bombe que son corps hébergeait allait exploser.

Les meilleurs spécialistes avaient affirmé qu’au-dessus de 3000 mètres l’effet serait inéluctable.

Parfait. Tant qu’à crever, autant finir en beauté !

Le danger ne venait pas des objets, mais de ceux qui les manipulaient.

La décision mortelle était prise.

L’avion grimpait toujours.

Sa paupière gauche tressautait de manière incontrôlée.

Penser qu’un flic avait amorcé tout ça, et qu’un autre venait de provoquer la décision finale en tentant de l’éviter amena un rictus amer sur son visage. Le dernier policier, avec ce prénom bizarre, Yon, restait peut-être un des rares hommes méritant quelque intérêt.

Un esprit assez tordu pour avoir compris ce qui se tramait.

Trop tard pour l’en empêcher.

Le moment arrivait. Il fallait agir.

Code W-G, une dernière fois.

L’entêtement du moteur à grimper vers les nuages déclencherait tout d’un moment à l’autre.

2.

Dix ans plus tôt, début de week-end dans les Yvelines.

La journée semblait bien s’annoncer.

À huit heures ce samedi, pas de footing ni de court de tennis pour Emmanuel qui en était saturé après une semaine à y user ses semelles. Mais la vive lumière déversée par le ciel très azuré de ce début mai réveillait tous ses sens, presque autant que le souvenir de la soirée précédente. Ah, ces ados ! Rien que d’y penser – et Dieu sait qu’il y songeait sans arrêt ! – il en avait la bave aux lèvres et le sexe raide. Garçons ou filles, il s’en foutait joyeusement, du moment qu’ils avaient un joli petit cul… Et là où il travaillait, ça ne manquait jamais : vraiment la mine idéale !

Ce matin, se trouvant seul, il n’avait plus rien sous la main, alors autant s’occuper en bricolant, comme c’était son habitude chaque début de week-end. Toujours précis dans ses actions, il veillait à conserver un gazon parfait. Nul besoin de pied à coulisse pour le mesurer de son œil exercé : six centimètres, pas plus, pas moins. Or il voyait les 15mm en excès. Et comme en bien des domaines, il y mettait un soin maniaque. Peut-être aussi que ces routines le rassuraient sans qu’il le perçoive.

Depuis plusieurs jours, elles avaient également facilité la tâche de son implacable observateur.

Méthodique en tout, le prof de tennis jeta un œil au niveau d’huile de la tondeuse : parfait ! Mais l’essence stagnant au plus bas du réservoir, il dut prendre le jerrican rouge marqué « 95 » au fond du garage, avant d’aller à sa station-service préférée. Il posa le bidon dans le coffre en fronçant les narines : ça puait sévère les vapeurs de super ! À croire qu’on y avait vaporisé le carburant…

Avant de mettre le contact, il prit un de ces petits cigares niñas qu’il affectionnait d’allumer, après ses soirées réussies et, de manière générale, en réflexe pavlovien, chaque fois qu’il avait fait l’amour. À quarante-six ans, ce professeur de tennis au bronzage perpétuel affichait un sourire carnassier, trahissant la satisfaction de soi autant que la recherche incessante de partenaires. Son épouse en avait pris son parti depuis des décennies. D’ailleurs, bien qu’elle n’ait que trente-huit ans et un physique remarquable, il trouvait depuis très longtemps sa femme bien trop âgée. Et cette vieille gourdasse n’avait jamais compris son attrait pour la chair très, très fraîche. En fait, dès qu’ils avaient un appareil dentaire, les ados devenaient trop vieux pour déclencher ses pulsions ! Après quinze ans, en y réfléchissant bien, il se disait que, pour lui, n’existait aucun partenaire motivant. Pensant au sexe plus de dix fois par seconde, il hocha la tête machinalement en s’avouant que seul le créneau des 10 à 14 ans méritait intérêt. Et maintenant qu’il n’avait plus d’enfants à initier chez lui, il se tournait vers le réservoir inépuisable de l’établissement où il enseignait sa spécialité. Tout en roulant, cette pensée le fit sourire : sa spécialité !

Il n’y avait pas que le manche des raquettes à bien manipuler, faisait-il comprendre aux élèves. Et si, à l’occasion, ceux-ci ne le saisissaient pas assez vite, il passait à la phase deux : une invitation pour boire un verre, au cours de laquelle quelques gouttes de GHB rendaient la victime assez passive pour qu’il l’estime consentante.

Une fois l’ado ainsi attendri, un petit tour en voiture, un préservatif, deux grammes de gel lubrifiant : le tour était joué ! En revenant à la lucidité, les victimes, vaseuses, ne se souvenaient pratiquement de rien, et lui n’avait pas pris de risque physique excessif.

Pédophile ? Que nenni ! Éducateur, oui ! Quoi de plus beau que d’éduquer la jeunesse ? Dommage qu’il n’y ait pas de brevet d’état en ce domaine ! Et la nuit dernière, autour de la discothèque, il en avait éduqué une bonne demi-douzaine sans faiblir, distribuant subrepticement la drogue à ses cibles et se réservant les cachets dopants qu’il achetait à son fournisseur habituel de came. Rusé autant que méfiant, en remontant sur dix ans, le prédateur ne s’était jamais fait surprendre.

D’ailleurs, qui pouvait être plus malin que lui ?

Il y avait bien eu une connasse d’assistante sociale qui avait confié ses deux enfants à leurs grands-parents, mais, contrairement à sa femme qui le regardait depuis en biais, il préférait oublier.

Ragaillardi en songeant à ses récents exploits, méprisant intérieurement ceux qui ne partageaient pas ses pratiques ou osaient les condamner, il débarqua à la station-service, le niñas coincé dans la commissure droite de ses lèvres dédaigneuses. Caché du caissier par la pompe, il s’agenouilla. Puis, le cigarillo toujours au bec, mais du côté opposé au bidon, il commença à verser le sans-plomb dans la goulotte du jerrican. Il en avait rempli les trois-quarts, quand son attention fut détournée par un scootériste s’arrêtant bruyamment au niveau de la pompe d’en face. Le casque intégral rose surmonté d’oreilles en peluches l’intéressa moins que les jambes fuselées impossibles à dissimuler sous une mini-jupe timbre-poste. Encore une salope d’à peine 14 ans à éduquer ! pensa Emmanuel. Parfait, mon cœur de métier, se rengorgea-t-il ! Sûr que la fille ne se rendait même pas compte de son allure provocante, se penchant sur le scooter en montrant ses petites fesses musclées entre lesquelles disparaissait un string noir !

Emmanuel, déjà en érection, les yeux focalisés sur la gamine, pensant à l’aborder au plus vite, tétant de plus en plus furieusement son cigare, ne voyait pas que l’essence commençait à mousser en haut du bidon qu’il surplombait. Il comprit que le carburant débordait au moment où sa main tenant le jerrican se recouvrit de liquide froid. De surprise, il cria un « merde ! » retentissant qui lui fit lâcher le niñas encore incandescent sur le pistolet à carburant dégueulant à plein débit. Avant qu’il ne comprenne son erreur, Emmanuel se trouva enveloppé d’une tourmente de flammes, puis soufflé par l’explosion du jerrican qu’il chevauchait, et projeté en feu, le ventre ouvert et à demi désarticulé, dans le coffre de sa voiture où les vapeurs d’hydrocarbures multiplièrent l’effet expansif.

En moins d’une seconde, l’incendie se communiqua au réservoir du véhicule et l’aire de la station disparut dans un furieux ouragan crachant sa rage en rouge et noir.

L’ado en scooter, qui s’était tenue en dehors des faisceaux de couverture des caméras de surveillance, démarra quelques secondes après.

Très exactement, dès que le hurlement d’agonie d’Emmanuel cessa.

D’impressionnants relents de kérosène chaud, caoutchoucs et plastiques en fusion, s’insinuaient sous le casque intégral, se mélangeant à une odeur inoubliable.

L’ado en savourait la provenance : le cochon grillait !!!

Dans l’affolement général, personne ne releva les numéros de la petite plaque d’immatriculation du deux-roues. De toute manière, on n’y aurait vu que de la boue, bien que la météo soit sèche depuis longtemps et le scooter curieusement propre par ailleurs.

Cent mètres plus loin, après avoir laissé passer les pompiers fonçant sirènes hurlantes vers la station en feu, le scoot' entrait sur l’aire du Mac Donald de l’avenue de l’Europe. Casquée et gantée, la svelte silhouette fila aux toilettes, retira en dix secondes string et mini-jupe pour enfiler en un clin d’œil un autre slip plus confortable et un jean serré, avant de ressortir pour jeter discrètement les vêtements désormais inutiles dans deux poubelles différentes.

Personne n’y prêta la moindre attention.

Quelques minutes plus tard, le scooter était remisé sur le parking du lycée et verrouillé avec le double des clés réalisé à l’insu de son propriétaire, qui retrouverait un peu plus tard son engin sans se douter de sa dernière utilisation. Le casque aux oreilles de gros chat rejoignit le coffre d’un autre scooter dont la serrure céda aux clés dupliquées tout aussi sournoisement. Entre-temps, la charlotte chirurgicale enfilée sous le casque et le sac poubelle qui recouvrait la selle du deux roues de manière à empêcher tout contact pilote-selle et carrosserie avaient disparu dans un conteneur à ordure situé un peu plus loin.

Cette remise en ordre effectuée, l’ado retira ses gants. Parfait, jusqu’à maintenant, pas de trace.

Un coup d’œil à sa montre : elle serait sans problème à l’heure pour les entraînements de l’après-midi aux tennis de Guyancourt.

Après plusieurs semaines de préparatifs aussi discrets que méticuleux, elle avait réussi à débarrasser accidentellement le secteur d’un nuisible impénitent.

Il ne la violerait plus.

Pour elle, l’accident n’avait rien d’une vengeance. Il résultait très simplement de son équation foudroyante pour préserver la société. Un calcul implacable pour réduire Emmanuel à zéro. Pas de temps à perdre avec les assistantes sociales, médecins, psychologues, psychiatres, policiers, juges, experts et avocats : avec une estimation minimale de plusieurs dizaines d’agressions sexuelles sur mineurs à son compteur, il avait assez bousillé de vies jusqu’alors, le professeur.

Sanction appliquée : il n’en violerait pas d’autres.

Toujours calme et déterminée, après la décharge d’adrénaline, elle se trouvait apaisée : pour la première fois de sa courte vie de chatte écorchée, elle se sentait utile.

Restaient encore quelques détails à régler avant la fin de l’été : passer le Bac – évidemment avec mention – au lendemain de ses quinze ans, remporter un maximum de tournois, dévoiler en douceur la criminalité du beau prof de tennis, et retrouver le fournisseur de drogue sans que ni les flics ni les voyous ne remontent jusqu’à elle. Avec un QI aussi élevé que le sien, elle espérait bien y arriver sans trop de difficultés.

Et dire que c’était à cause d’un flic – ou plutôt grâce à lui, si on appréciait la disparition du violeur pédophile comme un bienfait pour la société – qu’elle en était arrivée là.

En pensant sans remords à Emmanuel, elle en était sûre désormais : il avait enfin pris une dose à sa mesure, le fou des contacts brûlants. Le tennisman avait essuyé son ultime revers.

Belle fin pour un trop chaud lapin !

3.

Un calme suffisant régnait à notre permanence de la Criminelle du 19 avenue de Paris à Versailles, pour que je prépare une synthèse en vue de la session d’Assises à laquelle j’étais convoqué suite à l’arrestation d’une équipe d’assassins spécialisés dans le découpage sadique de personnes âgées.

Je m’escrimais à finaliser mes dossiers, dans l’attente de ma mutation à la BRI Paris que Marc, le délégué syndical, m’avait annoncée de manière officieuse. Après avoir réussi les tests de sélection, je tenais à laisser un bureau propre à mes collègues et à ne pas accroître la tension avec une direction ayant peu apprécié de devoir me laisser filer vers les frères-concurrents de la Préfecture de Police.

Mes deux collègues avaient disparu dans les étages inférieurs, Lou, à la salle de sport pour améliorer ses pectoraux en espérant valoriser une poitrine qu’elle jugeait trop menue, et Nicolas dans le bureau du jeune patron de la Crim' où il aimait refaire le monde avec un commissaire aussi bavard que récent – à moins qu’il n’y commente les magazines coquins intentionnellement disposés, pour y attirer de temps à autre les éléments mâles de la PJ qui, sans cela, avaient un peu trop tendance à l’indépendance.

Il fallait reconnaître que cette tactique, inefficace sur la gent féminine de plus en plus présente à la PJ et largement concurrencée par la proximité de la machine à café, n’avait pas encore fait suffisamment ses preuves pour figurer au programme officiel des cours de management policier.

Sur les clichés réunis devant moi, les pieds des victimes présentaient les mêmes amputations – faites invivo à la grosse pince coupe-boulons – du gros orteil droit : triste signature des bourreaux interpellés. Le greffier en chef du tribunal versaillais venait de me confirmer que la grosse pince de 60 cm en bon acier était toujours présente : rassurant, car certains scellés manquaient parfois mystérieusement au moment des Assises… Ça me permettrait de présenter aux yeux horrifiés de l’assistance, l’instrument de torture, tout en montrant les traces brunes du sang des victimes, côté coupant, et précisant les traces ADN des auteurs côté manche. Après une telle démonstration, les accusés auraient du mal à nier l’utilisation particulière de leur coupe-ongle. Hochant la tête, je pensais que ce coup de pince mettrait les jurés en condition, quand le téléphone intérieur m’obligea à quitter l’écran après y avoir instinctivement noté : 9h45.

Voix rocailleuse du jeune taulier m’interpellant :

— Yon, venez me voir dans mon bureau, le Commissariat Guyancourt appelle au secours : ils ont une station-service en feu, trois blessés et au moins un macchabée. On ne sait pas ce qui a tout fait exploser !

Posant aussitôt mon dossier, je partis en petites foulées dans les couloirs déserts. Une poignée de secondes me permit de rejoindre Nico et le commissaire qui, après avoir reçu les instructions du Procureur, discutaient avec un Officier de Police Judiciaire de Guyancourt, dépassé et plus qu’impatient de nous passer le relais. Lou s’était débarrassée de son sweat, et après une giclée de déodorant, s’amena avec un nouveau chemisier, les sourcils en points d’interrogation à mon intention.

Pour ne pas perturber le commissaire, je lui résumais à voix basse le peu qu’on savait. Ma phrase à peine terminée, le jeune patron posa le combiné. J’embrayai :

— Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais il faudrait ramener un max' d’enquêteurs, piocher au banditisme, aux stups et même à la financière, parce qu’à la station, entre les constats', le voisinage et les témoins qui veulent foutre le camp…

Le bavard de l’Aude acquiesça en précisant que la police technique et scientifique était déjà en route, et qu’il s’occupait des rappels que je venais d’évoquer.

Moins d’un quart d’heure après, Nico nous déposait, moteur et freins en fusion, à proximité de la station-service entourée de véhicules de police et de pompiers et d’une foule de curieux avides de sensations, maintenue péniblement hors du périmètre que balisaient les Gardiens de la Paix.

Le sinistre étant circonscrit, les combinaisons claires de notre équipe de l’Identité Judiciaire progressaient lentement vers la carcasse à demi-calcinée d’une berline Audi A4 dont toute la partie arrière était éventrée.

Max, le technicien de scène de crime, qui dirigeait nos collègues de l’IJ, nous ayant repérés, fit signe d’approcher avec précaution. Équipé d’un ensemble de protection jetable, je me risquai à patauger jusqu’à lui en suivant le chemin qu’il m’indiquait, dans un mélange gluant d’huiles, goudron, gazole et autres résidus de carburants saupoudrés de produits anti-feu, tout en évitant divers fragments métalliques dans le vain espoir de ne pas ruiner instantanément mes chaussures.

À l’emplacement de la malle arrière de l’Audi gisait, en position fœtale, une silhouette carbonisée rappelant une immense mante religieuse à reflets noirs et rouges.

Max, apparemment insensible à l’odeur, expliqua :

— Pour moi, vu le bassin étroit, et l’absence de trace de soutif fondu, c’est un homme, et plutôt grand. À confirmer à l’autopsie.

Considérant son expérience, inutile de le détromper :

— D’accord. Et tu crois qu’il est arrivé comme ça dans le coffre ? Pas terrible pour conduire…

Pointant le cadavre longiligne, il affirma simplement :

— À première vue, il avait le bras assez long !

Par chance l’incendie et les produits propulsés par les premiers intervenants et les pompiers n’avaient pas tout détruit. La boîte à gants, bien que gondolée, s’ouvrit sur un téléphone portable, un trousseau de clés et une boîte métallique de cigarillos « niñas » entamée. Sous cette dernière on découvrit un étui de 5 préservatifs, un tube de gel lubrifiant, ainsi qu’un lot de cartes de visite de professeur de tennis et une carte grise encore lisible, le tout au nom d’Emmanuel Legrand, correspondant aux numéros du véhicule encore visibles sur la plaque avant. Encore un lot à ajouter à la liste infinie des scellés.

J’interceptai l’officier des pompiers, un grand gaillard, balafré à la joue gauche, qui fonçait déjà vers les caméras d’une chaîne d’info en continu piaffant derrière le cordon de sécurité, pour lui demander quelle piste retenir, ce qui l’amena à un banal et irrité « Tout est envisageable » qui me plut assez pour lui répliquer :

— Laissez tomber les banalités, j’ai un type grillé, le ventre éclaté, qui conduisait sa voiture depuis le coffre : comme vous et moi tous les jours, n’est-ce pas ?

Et avant qu’il ne revienne à de meilleurs sentiments, je complétai :

— À ma connaissance, Audi n’a pas installé d’allume-cigare à déclenchement automatique par ouverture de malle arrière ! Alors une explication plus amusante pour le Procureur serait appréciée…

Après une courte hésitation, le chef des pompiers se permit un léger rictus et m’expliqua :

— Mes équipes ont passé une nuit blanche avec quatre incendies de voitures et une série de désincarcérations, tandis que j’ai roulé non-stop pour revenir d’un stage avec les marins-pompiers de Marseille… crevant… bref, pour cette station, tous les systèmes ont parfaitement fonctionné. A priori, aucune erreur de manipulation des employés. C’est d’ailleurs grâce à eux qu’il n’y a pas eu d’autres victimes graves. Mais regardez les traces de fusion du goudron juste avant le coffre de l’Audi et les éclats de métal tout autour : pour moi c’est un petit jerrican en acier posé au sol qui a explosé. Le tuyau de pompe relié à l’essence 95 a aussi sauté à ce niveau.
— Et quant à la cause du départ de feu ?
— À vous de voir : ça a démarré avec du 95 sans plomb, dont les vapeurs craignent la moindre étincelle. Ici, nous ne sommes pas en état de guerre, alors j’écarte une balle perdue, traçante ou autre. Reste qu’une étincelle peut avoir n’importe quelle origine, des plus sournoises comme l’électricité statique accumulée, aux plus flagrantes, comme le mégot aux lèvres…
— Justement, à ce sujet, on a retrouvé des petits cigares dans la boîte à gants…
— Alors vous n’avez plus qu’à les interroger !

Sur ce, l’aimable pompier se tourna vers les reporters qui lui tendaient bras et micros. Avant qu’il ne disparaisse pour son importante mission de relation publique, je lui lançai :

— J’y avais pensé : ils sont déjà au frais. Quant aux caméras, restez vague devant elles, le Proc appréciera… et n’oubliez pas de montrer votre profil gauche : avec la cicatrice, c’est le plus parlant !

Je pris son haussement d’épaules pour un remerciement. Il savait que de toute manière, il devrait me fournir un rapport précis dès que possible.

En fin d’après-midi, un point avec les équipes venues en renfort permit de savoir qu’il restait des témoins non identifiés, dont un scootériste avec un casque intégral rose à oreilles de chat qui ravitaillait en face de l’Audi au début de l’incendie.

Kader, brigadier major du groupe stups venu nous épauler, et que j’avais chargé d’extraire les données du portable récupéré dans l’Audi, me fit un signe discret pour ne pas interrompre le fil de la réunion.

Avec sa voix éraillée, dès que je le rejoignis, il déclara :

— Yon, en déroulant les numéros appelés, je suis tombé sur quelque chose que je pensais avoir déjà entendu… Je viens de vérifier : notre Legrand est inconnu de tous les fichiers, mais il contacte régulièrement - en moyenne tous les quinze jours - sur des portables éphémères, un gars dont j’ai reconnu la voix. Et tu sais que je ne me trompe jamais : quand j’ai entendu quelqu’un, c’est enregistré à vie ! C’est un dealer. Un très gros, multirécidiviste, aussi méfiant qu’un chat au bord de l’eau, que notre groupe aimerait bien « accrocher » si ça se présentait…
— Et tu penses qu’il a mis le feu à distance à l’Audi ?
— Qui sait ? Non, sans déc', il n’est pas si raffiné. Si l’autre lui devait des thunes, il lui aurait expliqué de près, quitte à lui trouer les pieds à coup de flingue comme il en a l’habitude : tu sais, le prof de tennis aurait apprécié et vite cédé ! Et tout commerçant sait qu’on ne tue pas les clients, mais seulement les concurrents. Or Legrand était client.
— Bon, on verra avec le légiste pour la toxicologie, mais je sens que tu aimerais venir avec moi pour faire un tour chez le tennisman, pas vrai ?

Il opina sans rien ajouter. J’enchaînai :

— En revanche, si tu surveillais le dealer, ça m’irait ! Et, au fait, comment il se fait appeler ?
— Calmos, ou Moska en verlan approximatif. En réalité ça vient de son prénom arabe. Ses parents d’origine marocaine avaient choisi SAJI – le calme – en espérant que leur fils le soit un jour. En réalité, c’était plutôt rare chez les El Kharmaz venus de Fez il y a trente ans. Tu sais, leur nom de famille signifie celuiqui cherche la bagarre et le prénommer Saji n’a amené qu’un résultat mitigé, au grand désespoir de sa mère : il lui arrive de péter les boulons plus souvent qu’à son tour, et c’est bien pire quand ce parano estime qu’on lui a manqué. Alors là, il flingue ! Un autre détail, sa tronche de cinéma : à trente ans, le crâne super dégagé, on dirait une réincarnation de cet ancien acteur des Tontons Flingueurs des années soixante. Tu sais : Bernard Blier. Mais plus bronzé ! Sûr qu’avec cette gueule et son gros bide, tu n’peux pas le louper.

À vingt et une heures, je finissais de ranger le début de cette nouvelle et copieuse procédure sur un bureau déjà bien garni, quand Kader m’appela. Ne faisant pas partie de mon groupe, il devait avoir du sérieux pour me contacter aussi tard. Il confirma mon intuition :

— Yon, j’ai reçu un courriel pendant le briefing. Je te le lis : « gaffe les keufs, le prof tapait dans les djeuns et la meuca ». Pas de signature, et ça vient d’un cybercafé de Versailles – j’ai vérifié aussitôt. Figure-toi que ce tonton invisible nous dit qu’Emmanuel Legrand s’enfilait des mineurs et de la came et inversement, sans retenue… Ça, c’est du neuf.
— Au fait, t’as reçu le mail sur ta boîte perso ?
— Non, sur la pro' du Ministère. Tu sais, je donne ma carte de visite à pas mal de monde…
— Alors, dénonciation anonyme : peut-être de quelqu’un qui touche à la came ou qui en veut à Legrand. Ou un mélange de chaque. Une chance sur deux qu’il y ait du vrai, s’il est passé à travers les mailles du filet, car jusqu’à présent il était inconnu aux fichiers. Peu importe, autant ratisser large pour être fixé rapidement. Demain matin, on soignera la perquisition en gardant ton info en mémoire.

Comme les stups ne dépendaient pas directement de moi, pensant à ne pas interférer inutilement avec le chef de groupe de Kader, j’ajoutai :

— Tu en as parlé à James ?
— Non. J’attendais ton avis pour savoir si c’était OK. Il me laissera plus facilement venir en renfort avec toi si l’enquête touche aux stups.
— Feu vert ! Et n’oublie pas le PV de transcription.
— Non mais, t’as vu l’heure ?

Je savais qu’il préférait le terrain – domaine dans lequel on le considérait comme une Ferrari – à l’ordinateur, où il battait des records de lenteur. Sachant qu’il obéirait quand même, j’affirmai :

— L’imprimante ne t’en voudra pas si tu travailles encore un peu. Amène ta prose dès que tu auras fini, je suis encore là pour un bon bout de temps !

Une fois ce document en main, et son bref résumé confié au commissaire de permanence, j’en avisai le Procureur de la République. On n’était plus tout à fait dans un cas de découverte de cadavre habituelle. Mais les éléments manquaient encore pour déterminer si les causes de l’incendie et de l’explosion en découlant n’étaient pas criminelles.

Le magistrat opta pour une visite domiciliaire attentive, confiant en notre sens de la diplomatie pour que la veuve Legrand n’y voie aucun inconvénient.

Le collègue des stups était impatient de m’aider.

J’avais tort de penser que la présence de Kader n’amènerait que du positif.

4.

À Trappes, à la même heure, dans son nid d’aigle du square Léo Lagrange, où personne n’osait se risquer sans y être invité, Moska gueulait - sa manière habituelle pour s’adresser aux dealers qu’il avait convoqués. Plus jeune diplômé de HEC – Hautes Études des Cités – de Trappes, avec félicitations du jury pour sa violence vicieuse, il gérait son biz avec une rigueur et une efficacité qu’auraient enviées les requins de la finance, s’ils n’avaient craint d’user, comme lui, du pistolet.

Sur la chaîne des informations régionales, il avait vu le remue-ménage à la station-service de Guyancourt ce matin, suite à l’incendie d’une Audi. Ce n’est pas vraiment ça qui l’avait perturbé, étant capable de lancer une opération bagnoles cramées à grande échelle quand il le décidait, surtout dans les cités concurrentes.

Non.

Ce qui le gênait était le macchabée. Pas pour son départ en fumée, mais pour les dettes qu’il laissait : ce naze de prof de tennis avait encore 3000 euros à lui régler.

Pas question de laisser passer !

Jusqu’à présent, son lieutenant, Ahmed, avait soigné ce client qui en prenait dix fois plus que les petits toxicos. Cachets d’amphétamines autant que coke, rohypnol, GHB, il lui en fallait un bon paquet toutes les deux semaines. Comme au lycée où il donnait des cours, les jeunes achetaient leurs doses indépendamment à un des dealers de la bande à Moska, c’était à se demander ce qu’il en faisait, le pro de la raquette, car il était toujours vivant.

Enfin, jusqu’à ce matin.

Ahmed, les yeux baissés, écoutait son boss hurler :

— Tu vas chez ce babtou1, tu prends ce que tu veux, tu vends même sa meuf s’il faut, mais avant demain midi, tu me ramènes 4000 roros !

Entendant ce chiffre majoré, Ahmed osa protester contre l’amende qu’il estimait imméritée et qu’il devrait verser en plus de la dette du mort :

— Mais il doit que 3 !

À peine achevait-il sa phrase que Moska, se levant avec une rapidité étonnante vu son surpoids, bondit pour lui éclater le nez d’un généreux coup de tête, avant de le traîner d’une seule main sur le palier où il le jeta, le menaçant d’un ultime :

— Demain : 4 ! T’as compris ? À midi, ou t’es mort !

Ici, pas de dernier avis avant intervention d’huissier.

Personne n’osa bouger, tant dans l’appartement que sur le palier ou dans la cage d’escalier.

À croire que les HLM étaient parfaitement insonorisées.

Moska vira tout le monde en trois secondes dans un silence obéissant : trop risqué de lui résister, c’était l’heure du repas, et comme les chiens, il allait mordre si on s’approchait de son assiette. Sans compter que, vu l’état de sa dentition, aussi agréable à regarder qu’une gueule de baudroie, on en aurait aussitôt crevé de septicémie. En y songeant, les plus téméraires se liquéfiaient de peur quand il ouvrait la bouche.

Lapant son tajine avec l’efficacité bruyante d’une grosse roue à aubes, Saji phosphorait dur : pourvu que la mort du tennisman n’attire pas bêtement les flics. Il tenait à vue ceux du quartier, mais avec la PJ, il fallait se méfier. Et si le halouf2grillé avait laissé des traces pour remonter sur ses dealers, ça pourrait chauffer sur Trappes. À son grand regret, depuis que Kevin était parti comme un abruti faire le jihad aux confins de l’Irak, il devait se contenter d’Ahmed. Incroyable. Ça devenait tendance chez ces chiens fous roumi3de basculer à l’opposé, dans le salafisme et cracher sur ce qu’ils avaient adoré. Il ne comprenait toujours pas pourquoi, au lieu de se contenter d’être le prince de la cité, Kevin, après avoir exigé qu’on ne l’appelle plus que Wâlid, apprenant le Coran et l’arabe avec acharnement, avait filé chez les fêlés où il finirait bien, un de ces jours, par se faire exploser. Un bon gars pour ici. Super tireur : une balle, un mort quand les trafiquants concurrents osaient débarquer sur Trappes.

Économe, efficace. Quel regret !

Mais c’était fini. Et personne dans la famille de Moska pour prendre le relais, tous ses frères étant en détention ou disparus suite à accidents de travail – traduire rafales de fusils d’assaut. Quant à Sonia, la petite dernière des El Kharmaz, elle ne pensait qu’à étudier et fuir le quartier. Or il fallait un mec pour tenir les trafics. Bien sûr, Sonia n’était qu’une fille, et laisser les filles étudier signifiait danger dans la cité. Mais elle faisait preuve d’un entêtement qui rappelait à Moska ses jeunes années, ce qu’intérieurement il appréciait, surtout en se disant qu’un jour cette petite teigne pourrait bien devenir avocate, comme elle l’avait déjà crié le soir précédent pour le provoquer. Saji, sachant qu’elle avait l’esprit aussi vif que lui, sentait qu’elle avait toutes les qualités pour réussir de telles études. Et le pragmatisme du trafiquant de drogue le confirmait : avoir une sœur dans le monde des défenseurs serait une assurance fort appréciable…

Moska avait décidé : pour elle, maintenant, ce sera plutôt la robe d’avocat que la bourkha.

Désormais, Sonia pourrait aller dans la cité vêtue comme elle le voudrait, Saji y veillerait.

Le premier inconscient qui tenterait de l’ennuyer serait bastonné à mort, nul ne l’ignorait. Le message serait passé dès le lendemain.

Quant à Sonia, elle ne le saurait jamais.

Maintenant, le choix d’un second s’était réduit à Ahmed, son pote d’enfance. Bon chauffeur, courageux, imperturbable dans les coups durs, muet comme une tombe, portant bien le costume, obéissant mais limité. Il fallait lui enfoncer les ordres au burin dans le crâne, et avec sa mémoire souvent embrumée par les joints de cannabis, il était capable d’avoir oublié n’importe où des notes pense-bête ou numéros de téléphone compromettants, même s’il jurait le contraire.

Inquiétant. À vérifier au plus tôt.

Moska rageait de ne pouvoir prendre le risque d’aller régler lui-même ces détails : au moindre faux pas, les juges auraient été trop heureux de faire tomber son quinzième sursis. Et les policiers qui pouvaient s’intéresser à lui n’étaient pas forcément tous aussi cons qu’on le disait.

À défaut d’une petite fellation par une camée venant lui mendier sa dose, il rêvait d’aller se décontracter dans le garage spécialisé en véhicules de collection où sa Mustang en cours de restauration se languissait de lui. Une autre fois peut-être.

Pour tromper sa nervosité, il démonta son Zastava M70A, le nettoya et l’huila, sans oublier les trois chargeurs de neuf cartouches, avant d’essuyer le tout. Il jeta le chiffon. Puis dans un geste de coquetterie très personnel, il lissa avec le gras resté sur ses mains, les mèches brunes – déjà bien grasses – qui ornaient encore ses tempes.

Maintenant, avec vingt-sept projectiles de 9mm parabellum, il avait de quoi se faire bien comprendre de n’importe qui. Il remit le pistolet en fonction, cartouche chambrée, prêt à faire feu : il allait faire son enquête sur la disparition du prof de tennis et reprendre sérieusement en main le marché de son lycée si Ahmed n’y parvenait pas assez vite.

Il le savait : le pistolet était son seul compagnon fiable. Il ne parlait jamais, sauf pour tuer.

Un objet bien à son image : huileux, sombre, moche et redoutable.

5.

À huit heures le lendemain matin, Nico resté en réserve à Versailles, Lou nous conduisit en douceur vers le quartier des Garennes à Guyancourt, une zone calme, sur laquelle convergeaient également Kader, le pote des stupéfiants et Max de l’Identité Judiciaire, pour une visite domiciliaire chez la veuve d’Emmanuel Legrand. J’avais apporté quelques scellés à présenter à la jeune femme, dont le trousseau de clés découvert dans l’Audi calcinée.

En débouchant dans la voie résidentielle, belle surprise, les gyrophares d’une ambulance de pompiers, d’un fourgon de police secours et du break rapide de la Brigade Anti Criminalité, s’affrontaient dans un festival d’éclairs stroboscopiques bleutés, juste devant le pavillon des Legrand.

Lou baissa notre panneau Police. Les collègues de la BAC, très nerveux dans ce secteur, se dévissaient la tête en nous entendant arriver. Notre identification les ayant rassurés, ils renoncèrent à nous mettre en joue.

Lou affirma :

— Dis donc, Yon, pour une visite qui se devait plutôt discrète et sans problème majeur, ça démarre très fort !

Les présentations faites, un brigadier en gilet d’intervention nous guida jusqu’à l’entrée de la villa en expliquant que la propriétaire venait d’être victime d’un cambriolage avec violences au terme duquel elle avait été ligotée. Elle n’avait pu alerter la police qu’après s’être débarrassée de ses liens, quelques instants auparavant.

Valérie Legrand, assise dans un des imposants canapés anglais en cuir noir meublant une partie du grand salon, semblait récupérer rapidement, d’après le ton agacé avec lequel elle rembarrait le pompier qui pensait son front :

— Ça va comme ça ! Je ne suis pas morte ! C'n'est pas ces petits loubards de banlieue qui auront ma peau ! S’il ne m’avait pas gazée, ce pourri, je lui arrachais les cou… Euh… les yeux !

Puis, désignant la pièce, elle claqua un Non mais, vous avez vu ce bordel !

Visiblement, la veuve pleurait plus à cause des gaz lacrymogènes que de la perte de son mari. Elle se frottait les poignets qui avaient été liés dans son dos avec de gros colliers auto-serrants en plastique noir, dont les restes, tranchés par les secours, gisaient à ses pieds.

Avant qu’elle ne commence à remettre en ordre un logement transformé en Verdun après offensives, Max commença ses photos et recherches de traces et empreintes. Bien qu’aveuglée et ligotée, puis frappée au visage, la victime avait noté la voix d’un seul homme, qui ne s’était mis à parler - et très brièvement - tout d’abord en arabe, qu’après un appel téléphonique de portable, ce qui laissait à penser qu’il y avait au moins un complice à l’extérieur. Aucun prénom de prononcé, et voix inconnue jusqu’alors.

L’agresseur avait arraché tous les tiroirs pour en jeter le contenu au sol dans chaque pièce de la villa, renversé les lits et canapés, et finalement trouvé ce qu’il espérait : une liasse d’environ cinq mille euros, collée dans une enveloppe plastique sous un fauteuil du salon.

Valérie résuma spontanément la provenance des billets :

— C’est du black qu’Emmanuel se faisait avec des cours non déclarés. Tant pis pour Bercy. J’y piochais quand j’en avais besoin. Il me devait ça, au moins, ce salaud !

La veuve termina sa phrase, le regard noir et vindicatif, ce qui me permit d’enchaîner, en espérant profiter de son émotion

— Vous lui en voulez tellement ?
— Plus depuis qu’il est mort ! Il me trompait à tour de bras ! Enfin, quand je parle de bras, c’est pas tout à fait ça… Et ça remonte à loin, mais jn'ai jamais pu le prendre sur le fait. J’ai juste surpris un lot de textos très explicites sur son portable, il y a deux ou trois ans. Mais il a changé d’appareil ensuite et le nouveau ne pouvait se déverrouiller qu’avec son empreinte digitale. Vous comprendrez que nos vies étaient devenues plus parallèles que perpendiculaires. Nous n’avions plus que la résidence en commun. Vous savez ce que c’est… ?

Inutile de la détromper, deux collègues du groupe, en plein dans les affres de la séparation s’en épanchant quotidiennement, j’avais une bonne idée sur la question.

Elle continua sur sa lancée :

— On restait par facilité : l’emprunt maison était presque payé, et nos emplois à proximité. Et même pas d’assurance-vie en faveur l’un de l’autre. Et Manu entretenait bien la baraque en me foutant la paix, alors…

Valérie en était là de ses états d’âme, quand Max me fit signe qu’ayant fini ses prélèvements et relevés, on pouvait visiter les lieux.

La veuve me paraissait en forme suffisante pour nous accompagner sans problème. Elle verrait un peu plus tard un médecin pour les séquelles éventuelles des violences.

Les six pièces du confortable pavillon ne révélèrent rien de particulier.

Restait le garage. Là, tout était dans un ordre quasi chirurgical : apparemment le ou les agresseurs n’y avaient pas sévi, se contentant des cinq mille euros déjà récupérés. Outils, étagères, matériel de jardin, vélo : tout était parfaitement aligné et nettoyé. Une tondeuse thermique, bouchon ouvert sur un réservoir vide, attendait, l’avant orienté vers le coin atelier. Juste derrière, sous un établi d’une étonnante propreté, trois jerricans métalliques s’alignaient, avec, bien visibles sur leurs tranches, des inscriptions parfaitement calligraphiées MÉLANGE, 98 et GAZOLE. Je remarquai qu’entre le MÉLANGE et le 98, un espace de la même largeur que les autres bidons restait vacant : certainement celui du conteneur amené par le conducteur de l’Audi pour prendre du 95 à la station-service. Comme je lui désignais cet emplacement, la veuve précisa :

— Je ne mets les pieds ici que pour manœuvrer ma voiture. Tout le reste est… enfin, était géré par Manu. Vous avez vu ce rangement ? Il était d’une maniaquerie énervante. Tenez, c’est aussi son écriture sur les bidons, pour ne pas se tromper qu’il disait : comme si j’allais y toucher ! À part le pinceau du vernis à ongles, pour moi tous les outils sont dangereux ! Ah, il pouvait bien se la garder, la tondeuse !

À voir la perfection des ongles prolongeant ses doigts fins, j’avais saisi d’emblée que le bricolage ne figurait pas parmi ses priorités.

Alors que je tirais légèrement les bidons pour mieux les examiner, une plaque de contreplaqué calée derrière eux et peinte en blanc, comme les parois du garage, bascula, dévoilant la porte rectangulaire d’un petit coffre-fort à clé scellé dans le mur. Je me tournai vers Valérie, observant sa réaction après qu’elle se soit baissée à ma demande pour regarder à cet endroit : ses yeux s’agrandirent d’étonnement.

La jolie petite rousse ne simulait pas. Elle souffla :

— Mais c’est quoi, ça ? On a déjà un coffre à la banque et un autre en haut, derrière un tableau de la première chambre, celle où dort… dormait Manu.

Lui montrant le trousseau, elle répondit à ma question muette

— Je reconnais la clé d’entrée et celle du garage, mais c’est la première fois que je vois l’autre, celle avec le bout en étoile.

Dès que l’Ijiste eut fini ses relevés, je manipulai avec des gants la clé étoilée pour ouvrir le petit coffre, ce qui révéla : trois petites boîtes transparentes renfermant des pilules de couleurs variées, un fin flacon à capuchon vissé contenant un liquide incolore, un téléphone Nokia N95, un petit ordinateur MacBook Pro portable à écran de 15,4 pouces, un appareil photo digital antichoc Ricoh Caplio 500SE, trois clés USB, quatre boîtes de cigarillos niñas, deux paquets de préservatifs masculins, un tube de gel intime et une enveloppe blanche d’où débordaient des billets de cinquante euros.

Belle collection, d’un coût plus qu’élevé.

En découvrant avec nous ce contenu, Valérie Legrand souffla un « Purée, c’est pas vrai ! » paraissant sincère, tandis que Kader, l’œil brillant du chasseur découvrant sa proie, préparait déjà les tests de recherches de stupéfiants.

6.

Après avoir mis en sécurité les cinq mille euros dérobés dans la villa, Ahmed était revenu pour observer comment ça évoluait à proximité. Bien qu’il ait pris ses précautions pour que la veuve Legrand n’ait pu le voir, il se méfiait suffisamment pour se planquer sous le casque intégral en passant au guidon d’un scooter anodin, puis au volant d’une vieille fourgonnette avec des vitres surteintées, parfaitement en règle. Inutile de se faire emmerder par un flic zélé lors d’un éventuel contrôle.

Les policiers locaux avaient filé ailleurs et il ne restait qu’un véhicule banalisé. Ahmed savait que Moska lui demanderait qui s’occupait de l’affaire Legrand, aussi devait-il guetter la sortie des enquêteurs.

Il attendit un bon moment avant qu’ils ne se montrent. Son appareil numérique en position rafales, il fit un passage en balayant les quatre silhouettes s’apprêtant à remonter en voiture, et s’éloigna en douceur, vérifiant dans le rétroviseur que les policiers ne le suivaient pas. Si les flics en civil s’intéressaient à la bande à Moska, la réciproque était vraie : désormais il aurait les trombines des kisdes. En prenant la direction de Trappes, il avait la sensation qu’un des flics entr’aperçus lui rappelait bien quelqu’un.

À midi moins dix, il se présenta chez Moska, et, un rictus satisfait, lui remit les quatre mille euros exigés. Le gros dealer, ignorant les mille euros de bénéfice réalisés par Ahmed lors du casse chez les Legrand, attribua ce signe de joie au soulagement de son lieutenant d’avoir réussi à ramener la somme requise à l’heure dite.

Magnanime, mais toujours méfiant, il demanda à Ahmed s’il avait des choses intéressantes à lui raconter. Ce dernier, en guise de réponse, lui présenta son appareil photo numérique, en affirmant :

— Tiens, voilà les keufs qui enquêtent sur l’affaire…

Moska fit défiler les clichés un par un, les étudiant longuement tout en se curant les dents. Puis, essuyant ses déchets sans façon sur l’écran qu’il désignait, il éructa :

— Sakarifis !
— Quoi ?

Il envoya sans ménagement le numérique constellé de ses délicats débris alimentaires à Ahmed, en criant :

— C’est Sakarifis, le balafré, ce chien galeux des stups ! Il m’a déjà ramassé à la PJ Versailles. Et ça, j’oublie jamais ! Il s’appelle Kader. Les frères du Val Fourré, à Mantes, disaient que c’est après une grosse baston avec un dealer qu’il a eu la tronche fendue. Mais l’autre a salement morflé. Kader était jeune et pas encore keuf : respect pour le yaouled4 ! Il s’était pas dégonflé. Mais qu’est-ce qu’il vient foutre ici, aujourd’hui !? Ça schlingue dur !
— T’as raison : quand j’suis passé, j’ai tilté sur ce mec, mais ça allait trop vite…
— J’ai tou-jours rai-son ! Mais c’est bien, mon frère ! T’as tout ramené comme il faut. Bon job !

Ahmed avait tourné sur Guyancourt, menacé quelques lycéens qu’il fournissait pour essayer de savoir si le prof de tennis n’avait pas mis en place un réseau concurrent, chose inadmissible. Si c’était le cas, il fallait tout reprendre en main fissa. Après avoir bien secoué trois gamins, Ahmed avait appris qu’une fliquette en civil avait insisté pour retrouver qui circulait en scooter avec un intégral rose à oreilles de chat, sans préciser pourquoi. Peut-être une dealeuse sauvage : à retrouver d’urgence ! Mais les jeunes affirmaient ne rien savoir.

Avant qu’il n’ait eu le temps de leur foutre une trouille d’enfer, une voiture du commissariat arriva au moment où il allait les dérouiller un peu plus. Résultat, Ahmed doutait de leurs dénégations. Il s’était donc promis d’y revenir très vite.

Ayant eu le temps de fumer un joint sur le chemin du retour, il réussit à cacher la trouille qui le tenaillait lorsqu’il ne disait pas tout à Moska. Comme il se frottait machinalement les points de suture au-dessus du sourcil gauche, résultat du généreux coup de tête reçu la veille, le léger trouble manifesté parut normal au Gros, qui n’insista pas.

Ahmed pouvait se concentrer sur Guyancourt en tâchant d’éviter Sakarifis.

7.

À la nuit tombée, j’avais réuni les enquêteurs dans mon bureau du 19 avenue de Paris, pour débroussailler ce que nous avions recueilli, avant de le présenter en ordre acceptable au Procureur.

Max, qui était attendu sur d’autres lieux criminels, ouvrit le bal pour ne pas perdre de temps :

— Le coffre-fort du garage n’a, à première vue, été manipulé que par Emmanuel Legrand puisque seules ses empreintes figuraient tant sur la façade qu’à l’intérieur, et sur tous les objets qu’il contenait. Côté ADN, les comparaisons entre les relevés au domicile et le cadavre de l’Audi mettront un certain temps. Bon, les gars, je vous laisse maintenant. Tchao !

Kader embraya sur le côté drogue :

— Les pilules réagissent au test sur les amphétamines, et le liquide pourrait être du GHB, mais il faudra des analyses précises par un labo spécialisé. Quoi qu’il en soit, il y en a un bon paquet, bien plus que pour une simple conso' perso'. Le type devait dealer autour de lui, ce que les billets récupérés semblent prouver.

J’intervins pour préciser :

— On a comptabilisé 3750 euros dans l’enveloppe du coffre. Mais ça peut aussi bien être le résultat de reventes que des réserves pour acheter. L’autopsie et l’analyse des cheveux retrouvés dans la salle de bains nous diront peut-être si le client était un camé habituel. De toute manière, les scellés parleront bien plus que sa veuve !

Lou évoqua brièvement ses vaines recherches d’un scootériste à casque intégral rose à oreilles de chat qu’on aurait vu rôder à proximité de la station en feu et du lycée où officiait le tennisman.

Me tournant vers Nicolas, notre fondu en nouvelles technologies, qui bouillait d’impatience de révéler ce que l’exploitation du portable, de l’appareil photo, des clés USB et du petit ordinateur renfermait, je lui fis signe d’intervenir.

D’un air satisfait, il attaqua :

— On a trouvé du lourd ! Si un des supports USB ne contient que des noms, adresses et numéros de téléphone, les deux autres sont des compilations de photos d’adolescents très jeunes – garçons ou filles – en cours de rapports sexuels, et la plupart du temps dans un véhicule.

Ayant déjà examiné les clichés, j’ajoutai :

— J’ai vu que les jeunes ont souvent l’air hagards. Peut-être des rapports sous influence de stupéfiants… Continue, Nico !

Le jeune lieutenant souligna que les mêmes types de vues étaient en mémoire sur le téléphone portable, l’appareil digital et se retrouvaient sur le PC – du matériel haut de gamme de dernière génération, avec photos géolocalisées et transmission wifi ou Bluetooth rapide du téléphone vers l’ordinateur – avec en plus sur ce dernier, de nombreuses connections sur des sites pédophiles.

Côté preuves à charge, la localisation GPS des clichés tirés avec le Ricoh 500SE – en outre couvert des seules empreintes du prof de tennis – avec dates et heures, était imparable et confondante pour Legrand.

En rapprochant ces découvertes du courriel reçu la veille par Kader, le portrait criminel d’Emmanuel le grillé se précisait à grandes enjambées.

Je me tournai vers Kader pour le solliciter à nouveau :

— Dis donc, tu m’avais parlé du gros dealer de Trappes susceptible de fournir le type de produits trouvés dans le garage : tu as bien quelques photos ?

Kader distribua des fiches anthropométriques et quelques clichés de vieilles surveillances où figurait Saji El Kharmaz, alias Calmos ou Moska, dit le Gros, imposant personnage à demi-chauve dont les 1,85m disparaissaient sous une montagne de graisse. Un homme de poids.

Tous hochaient la tête en appréciant. Kader, plissant les yeux, ajouta :

— Etxe, en détaillant son portrait, tu sais à quoi je pense ?
— Dis toujours…
— À toi de deviner : tu ne remarques rien ?
— ???
— Rien qu’à le voir, on sait qu’il n’est pas musulman !
— Pour pouvoir le dire, t’es devenu Imam, Kader ?
— Non, observateur : comment veux-tu concilier ses yeux porcins avec la religion du Prophète ?

Beau joueur, éclatant de rire, je balançai à Kader une énorme bourrade sous les sifflets du reste de l’équipe.

L’enquête sur le cadavre brûlé dégageait de nouvelles odeurs.

Quelques instants plus tard, le Procureur en convenait, confirmant la nécessité d’ouvrir des procédures incidentes en matière de trafic de stupéfiants et pédophilie, dont il confiait la suite au service.

8.

Pendant ce temps, à Guyancourt, Marie et son amie du lycée sport-études local avaient traîné un gros sac à provisions dans un coin discret et sombre de la ville.

Tandis que sa copine faisait le guet, Marie sortit prestement son intégral rose à oreilles de chat du sac et le posa au sol, puis s’empara de la scie à métaux que sa complice lui avait procurée en lui expliquant comment il fallait opérer. Ensuite, un pied coinçant la mentonnière, elle se mit à tronçonner le casque en petits morceaux, ce qui ne prit que quelques minutes. L’opération terminée, elle appela sa compagne :

— Doumé, viens m’aider à tout emballer, j’ai terminé.

Les deux jeunes filles, les mains toujours gantées de cuir, ramassèrent les débris de plastique, mousses, sangles et polystyrène pour les glisser dans une poche anonyme de supermarché.

Doumé, l’âme pensante du duo, s’enquit :

— Tu as bien tout essuyé ? Plus de traces, t’es sûre ?

Un « Mais oui ! » exaspéré lui répondit. Ça ne parut pas suffisant à Doumé, qui sortit une bouteille de dissolvant industriel du sac à provisions pour en arroser copieusement les restes du défunt casque. Après avoir observé le début de fusion des résidus, Doumé souffla :

— Voilà ! Maintenant on ne remontera pas jusqu’à toi.

Les débris furent ensuite dispersés en toute discrétion dans plusieurs containers publics. On ne les retrouverait jamais.

L’amie de Marie avait sa part d’ombre. Détourner son casque et les scooters d’autres lycéens à leur insu faisait partie des détails de son plan, mis au point à partir du jour où elle avait compris quel irréductible nuisible était Emmanuel. En discutant habilement avec les autres lycéens, elle en était désormais certaine : Legrand avait abusé d’une bonne dizaine d’entre eux mine de rien, et encore, en ne remontant que sur les derniers mois.

Elle aussi savait que Marie fumait un pétard de temps en temps et qu’à ce titre, les dealers du coin pourraient remonter jusqu’à elle. C’est pourquoi elle avait décidé de faire sauter les fusibles : plus d’oreilles de minet faciles à remarquer. Elle espérait qu’ainsi personne ne pourrait arriver jusqu’à Marie… et par rebond, jusqu’à Doumé.

Mais Doumé savait que le salopard de dealer qui avait commencé à tabasser les lycéens du coin pour retrouver la fille au casque à oreilles ne lâcherait pas facilement le morceau. Laissant à regret ses victimes tremblantes en voyant passer une ronde de police, il les avait menacées :

« Ahmed va revenir ! »

Elle y comptait bien, pour s’occuper de lui et de son circuit, comme ils le méritaient. Une fois désigné à la PJ, elle savait que les enquêteurs se focaliseraient sur lui avec l’efficacité d’un missile autodirecteur.

De son pied agile, elle avait donné un coup bien calculé dans la fourmilière criminelle locale qui, elle l’escomptait bien, allait suffisamment se dévoiler pour qu’on arrive à l’écraser.

9.

Dans l’après-midi du lendemain, nous avions un peu progressé sur le cas Legrand.

L’autopsie avait confirmé son décès suite à des hémorragies multiples découlant de son ventre ouvert par l’explosion du bidon métallique qu’il chevauchait, le tout achevé par les ingestions de gaz mortels lorsqu’il bascula dans le coffre du véhicule où il finit carbonisé.

Le corps n’étant vraiment pas présentable à sa veuve, la reconnaissance attendrait les résultats des recherches ADN.

Même sans cette épreuve, Valérie se mit à craquer lorsque, après avoir fait le rapprochement entre le gel lubrifiant et les préservatifs de même type trouvés dans l’Audi et le coffre-fort, je lui présentais une partie du contenu des supports numériques cachés dans le garage. Ayant joué mon rôle de porteur de mauvaise nouvelle, je confiai la petite rousse à Lou, avec laquelle ça « passait bien », après avoir fait comprendre à ma collègue de revenir en douceur sur le comportement de Legrand vis-à-vis de ses enfants : j’avais senti que l’absence de ceux-ci au domicile des parents demandait à être expliquée, le prétexte de les confier aux grands-parents pour faciliter leurs études, alors qu’ils étaient très jeunes, paraissant un peu léger.

Sans attendre, Lou irait voir les grands-parents pour éclaircir un passé qu’on pressentait sombre.

James et son groupe, avec Kader en éclaireur, traitaient le côté trafic de stupéfiants, mais ils n’avaient pas fini d’éplucher les numéros de téléphone et de les recroiser avec d’anciens objectifs pour savoir qui mettre sous surveillance en priorité.

Valérie Legrand, estimant que nos investigations pouvaient mettre ses droits en danger dans une affaire criminelle de pédophilie, demanda à bénéficier de l’aide de son avocat, un défenseur faisant partie du cercle de ses amis. Elle repartit en sa compagnie en début de soirée.

Très perturbée, elle ne baissa pas suffisamment la voix lorsqu’elle croisa un journaliste spécialiste des faits divers qui guettait les sorties du 19 avenue de Paris à cet instant.

Les fuites sur le présumé pédophile Emmanuel Legrand prirent de court le Parquet et la PJ, ce qui me valut une engueulade du jeune patron pensant, à tort, que j’avais dérapé pour me faire mousser en bavant devant la presse.

L’émotion de Valérie Legrand allait provoquer bien d’autres répercussions.

10.

Moska avait été, comme d’habitude, on ne peut plus clair dans ses ordres : se méfier de la PJ, ne dealer que dans les endroits sûrs, et surtout ne pas attirer l’attention en attendant la nouvelle livraison.

Il fallait toujours respecter ce principe : le calme profitait au commerce.

Ahmed possédait encore suffisamment de neurones pour comprendre que son boss avait préparé une équipe chargée de ramener en go fast une grosse cargaison du Maroc. Si tout se passait comme d’habitude, lui n’interviendrait que pour la dernière partie du trajet en France. L’arrivée était prévue dans quinze jours. En attendant, il serait à l’affût de Sakarifis et des autres policiers qu’il avait photographiés. Il ne dealerait pratiquement pas, mais utiliserait les jours calmes de son commerce pour secouer les jeunes toxicos du coin, et principalement ceux de Guyancourt, en accord avec le programme de reprise en main du secteur imposé par le Gros.

À cette pensée, la bonne humeur lui fit oublier les séquelles du coup de tête de Moska : c’était à son tour de transformer les autres en souffre-douleur.

Un seul regret, ne pas pouvoir se trimballer tous les jours avec au moins un pistolet, comme Moska. Il en rêvait, ce serait la classe ! La reconnaissance de son importance dans la bande. Mais il n’avait droit aux flingues que lorsque le Gros le décidait : en principe, pour écarter – définitivement bien sûr - un concurrent, ou couvrir un gros arrivage, soit une ou deux fois par an. Comme jusqu’à présent, ces sorties kalach avaient bien fini, sauf pour ceux d’en face, ça lui plaisait énormément. Il trouvait marrant de voir les autres tressauter sous les rafales. Il avait l’esprit trop mité pour comprendre que ça pourrait aussi lui arriver.

Le sous-fifre qui s’occupait d’ordinaire des jeunes au lycée de Guyancourt désigna ses clients habituels à Ahmed.

En compagnie du petit trafiquant, le lieutenant de Moska les contacta et leur prit les billets convenus avant de les livrer dans un coin tranquille, où les attendaient, en complément de leurs doses, de généreux suppléments percutants.

Cette fois-ci, pas de patrouille pour interrompre la partie de boîte à gifles. Au troisième lycéen transformé en punching-ball, Ahmed apprit que le casque rose à oreilles de minet aurait pu être utilisé par une élève de terminale, une grande brune, prénommée Marie, sans autre précision.

Ça lui suffisait : il pensait qu’il n’y avait qu’une Marie, et qu’en cognant il pourrait tout résoudre.

Il abandonna ses victimes en leur faisant de généreux doigts d’honneur, ne se rendant pas compte que ses exactions venaient d’être toutes photographiées.

Sa mince silhouette le faisait paraître assez jeune pour qu’il ne dépare pas dans le secteur. Satisfait de son allure ici passe-partout, il se dit qu’il n’aurait plus qu’à guetter tranquillement les sorties de classes.

11.

Ça n’avait pas traîné. Les médias ayant bien bavé sur le prof de tennis présumé pédophile, celles et ceux qui avaient été à son contact de manière douteuse commençaient à comprendre de quel genre de manipulations ils pouvaient avoir été victimes.

Au lycée, Doumé, mine de rien, allait de l’un à l’autre, distillant le doute chez les incertains, allongeant chaque jour la liste secrète qu’elle tenait scrupuleusement.

De son esprit à l’imparable mémoire, elle ressortit les leçons du professeur de philosophie évoquant Socrate. La maïeutique du sage grec l’avait particulièrement séduite. Elle l’appliquait, mais à sa manière, insinuant les prémices du « connais-toi toi-même » dans les réflexions des élèves qui pouvaient avoir été victimes de Legrand.

Particulièrement crédible dans son personnage de bonne copine, il lui suffisait de quelques paroles sur le ton de la fille qui a besoin de s’épancher :

— Tu sais, j’ai une amie qui s’est réveillée vaseuse après une soirée où il