Concerto pour Amy - Geneviève Pétrès - E-Book

Concerto pour Amy E-Book

Geneviève Pétrès

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4,99 €

Beschreibung

1942. Paris est occupée. Dans la salle de classe du collège Jules Ferry d'Eaubonne, Geneviève prend un jour la défense de Jeanne, sa petite amie juive, raillée par la professeure. Le lendemain Jeanne disparaît. Geneviève portera sur ses épaules la culpabilité de cette disparition jusqu'à ce que, trente ans après, leurs chemins se croisent à nouveau. Concerto pour Amy est une bouleversante histoire d'amitié, un périple à travers une Europe qui renait de ses cendres, et la quête d'un passé brisé par la guerre.

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Seitenzahl: 173




Concerto pour Amy

Pages de titrePRÉFACEPARISVALENTINEGILBERTJEANNEAMYEVIANÀ LA RECHERCHE DE SES RACINESBERLINLES RECHERCHES CONTINUENTBUDAPEST ou les racines retrouvéesEGGER (Hongrie)Page de copyright

PRÉFACE

Chaque famille a son lot de non-dits, de secrets gardés pour soi, d'histoires anciennes évoquées brièvement au détour d'un déjeuner de famille puis ravalées, étouffées, par pudeur peut-être, ou simplement parce qu'on ne saurait pas par où commencer.

De cette histoire nous ne savions rien. Peut-être en avait-elle déjà parlé de son amie Amy, mais pas en ces termes. Jamais nous n'aurions pu deviner la culpabilité qui a dévorée notre grand-mère une grande partie de sa vie. Jamais nous n'aurions pu imaginer le lot d'heureux hasards qui ont pavé sa route. Jamais nous n'aurions pu soupçonner sa vie, telle une détective privée sillonnant l'Europe pour recoller les morceaux d'un passé qui ne lui appartient pas. Au delà de l'amour dont son périple fait preuve, de son amitié sans frontière pour Amy, cette épopée cicatrise à sa manière les blessures infligées par cette terrible guerre. Lorsque nous avons su que notre grand-mère avait écrit un roman, il a fallut insister pour tenir entre nos mains son manuscrit. Elle nous avoua la promesse qu'elle a faite de réussir à l'éditer un jour. Elle n'y est jusque là jamais parvenue. Quelques années plus tard, les fichiers numériques se sont perdus et il ne reste de cette histoire que ce manuscrit imprimé que nous avons précieusement gardé.

A l'aube de ses 90 ans, nous avons décidé de l'aider à tenir cette promesse. Il nous fallait pour cela le retaper. Ainsi les mots réécrits un à un par nos soins sont comme devenus nôtres. Cette histoire laissée dans l'ombre trop longtemps nous a traversé pendant des semaines. Nous avons vécu la disparition de Jeanne, les retrouvailles avec Amy, la recherche de ses racines...

Aujourd'hui, sois tranquille, la promesse est tenue : le livre est proposé en version

numérique sur internet et quelques exemplaires ont été édités.

Pour que perdure à jamais cette histoire, ton histoire, notre histoire...

Celia, Adrien et Antoine.

PARIS

25 août 2004

Le maire de Paris, Bertrand DELANOE, a décidé de fêter dignement le 60e anniversaire de la libération de Paris. Il y aura une cérémonie officielle sur le parvis de l'Hôtel de Ville. Aucune publicité n'a été faite. Je l'ai su par ma fille Sylvie et son mari Patrick, vice-président d'une association de Danse Sportive. Jérôme SAVARY qui doit s'occuper de la partie spectacle avait besoin de beaucoup de figurants. Il a donc fait appel à plusieurs associations et dont des associations de danse. Connaissant la compétence de Jérôme SAVARY on imaginait bien que son objectif était de monter un grand spectacle mais hélas à peu de frais. Sylvie s'y est préparée de tout son cœur. Elle a cherché tout ce qui pourrait la faire ressembler à la très jeune fille que j'étais alors. J'ai donné mon avis étant la mieux placée pour la conseiller. Je lui ai déniché un carré de tissu au marché SAINT-PIERRE. C'est là que beaucoup d'artistes amateurs ou professionnels vont chercher les tissus nécessaires à la confection des tenues exigées par le metteur en scène. C'est justement une ancienne costumière aux doigts de fée qui m'a fait connaître cet établissement qui, jusqu'à ces dernières années était une caverne d'Ali Baba pour nous pauvres petites couturières sans diplôme. Les prix étaient et sont encore très raisonnables mais le choix malheureusement s'amenuise de plus en plus. La confection à bon marché remplace la couture faite à la maison tout comme le tricot machine a remplacé voilà presque deux décennies le tricot fait à la main. Je le déplore, mais c'est vrai nous ne pouvons pas rivaliser avec les machines perfectionnées qui font un tricot main beaucoup plus léger. Les enfants préfèrent un sweat en coton molletonné portant une marque connue à un pull jacquard même s'il représente Spiderman !

Sylvie m'a donc suggéré de lui trouver un carré à pois. Pas de pois ! En fouinant, en demandant aux vendeuses très étonnées par mon choix j'ai fini par découvrir, relégué dans un coin un genre de tussor à toutes petites fleurs dans les tons bordeaux. L'employée me regardait d'un air dubitatif et même, disons le mot, dédaigneux. Elle n'était pas très jeune, plus près de la retraite que de l'entrée dans le monde du travail, aussi je tentais de lui expliquer que c'était pour une rétrospective de la libération de Paris. « Ah ! Bon, me fit-elle. Je n'en ai pas entendu parler. » Cela m'a un peu étonnée.

Le lendemain je suis partie rejoindre mes enfants, mes trois petits enfants au Rayol où le cher Sacha Distel a été enterré quelques jours plus tôt. J'ai emporté dans mes bagages le précieux morceau de tissu dont je ferai l'ourlet une fois arrivée si ce foulard lui convient.

Pour la convaincre du bien-fondé de mon choix, j'explique à ma fille que je l'ai choisi en repensant à sa ressemblance avec la jupe courte – un peu au-dessus du genou – bien froncée et un corsage blanc à manches bavolets assez démodé. Les chaussures blanches pourraient faire l'affaire si elles s'accompagnaient de socquettes blanches.

Des socquettes, tu crois ? Bien sûr, elles étaient indispensables à l'époque pour protéger les pieds abîmés par les engelures et aussi les chaussures trop petites. J'en ai une paire, je te la donnerai à Paris, inutile d'en acheter.

Elle se maquille les lèvres d'un rouge foncé mais l'a un peu trop tartiné à mon goût car à l'époque, nous étions très sobres dans nos tenues ou peut-être que nous économisions nos produits.

Et les yeux, est-ce que je dois les maquiller aussi ? D'après moi nous n'avions rien pour le faire. Nous avions un peu de poudre – pas beaucoup – et surtout du rouge à lèvres Bourgeois. Il était indélébile. Nous n'en portions pas souvent car il nous desséchait les lèvres ! Bien entendu, malgré cet inconvénient, il n'était pas question de s'en passer le dimanche même si comme moi on n'allait pas à la messe. Mais comment se présenter chez un commerçant ce jour-là sans rouge à lèvres ! Comme il n'y avait que Bourgeois qui en fabriquait encore, nous avions toutes le même et nous le repassions allègrement.

Sylvie est très fière de son turban que je dois le dire lui va à ravir. Il me semble, lui dis-je, que ce turban a été à la mode quelque temps plus tard. Les carrés ont été utilisés par les jeunes femmes rasées à la libération et inconsciemment nous l'avons toutes adopté par solidarité à l'égard de celles que nous connaissions et qui bien souvent ne méritaient pas cette humiliation servant de défoulement aux FFI de dernière heure.

À ces mots elle a un petit mouvement de recul. J'ai parlé plus pour moi-même, que pour elle, je le comprends trop tard.

Cela ne fait rien. On nous a demandé de mettre un turban, celui-ci est très joli, je le porterai avec plaisir.

Les enfants entrent à la queue leu leu et poussent des oh ! Des ah ! D'admiration. Mes petits enfants : Célia 17 ans, Adrien 15 ans et Antoine 10 ans trouvent leur mère changée mais très jolie et la transformation très réussie il ne reste donc plus qu'à faire le roulotté. Elle est ravie.

Ces explications sur le maquillage me valurent une très jolie boîte genre boîte à farine trouvée lors de notre promenade au village de Borme les Mimosas. Elle est décorée des images publicitaires de l'époque. Je pense aussitôt que je vais l'utiliser pour mes petits pinceaux ou les feutres aquarelles que je viens d'acheter pour faire des croquis. Nous sommes enchantées toutes les deux de cette emplette qui m'associe indirectement à cette commémoration.

Je promets à ma fille, une fois rentrée chez moi, de sortir la bague et la montre de ma mère, toutes deux de l'époque, de leurs écrins bien rangés dans un coffre à bijoux et de lui prêter pour l'occasion. Il est probable que, comme toutes les montres de ces années-là, elle ne marchera pas !

Dès mon retour, j'achète un programme détaillé de la semaine du 21 au 28 août. Aucune mention spéciale n'indique qu'il y aura une manifestation importante. Simplement les deux premières chaînes précisent qu'elles diffuseront à l'occasion du soixantième anniversaire de la Libération de Paris l'une la rétrospective de cette libération, l'autre une cérémonie qui aura lieu sur le parvis de l'Hôtel de Ville. Les diffusions d'ailleurs se chevauchent de près de trente minutes, si bien que si l'on veut enregistrer cette commémoration on perd une partie de la première au profit de la seconde et vice versa. Peu de précisions sur ces retransmissions.

La partie festive est prévue pour vingt et une heure à la Bastille. C'est sans doute à ce moment que mes enfants vont danser. Il va falloir se fier à notre instinct de téléspectateur pour discerner ce qui est le plus susceptible de nous intéresser.

Contrairement aux émissions de télé-réalité annoncées huit jours avant parfois toutes les demi-heures en surimpression du programme regardé même si c'est un programme sous-titré ce qui est dérangeant et ceci la veille et le jour même, là aucune publicité. C'est pourquoi devant cette indifférence des médias, j'ai été un peu sceptique sur l'ampleur annoncée et attendue par les organisateurs.

Pendant la Cérémonie qui se déroule en présence du président de la République et du Maire de Paris, la pluie s'est mise à tomber de plus en plus fort. Quelle différence avec le temps superbe qu'il faisait le 25 août 1944 ! Cette année-là il avait fait chaud depuis le 15 juin et la chaleur n'avait cessé de monter. D'ailleurs je me souviens que tous les ans, allant en classe jusqu'au 14 juillet, nous avions beaucoup de mal à supporter la chaleur des 15 derniers jours d'école pendant lesquels nous devions répéter la fête de fin d'année au cours de laquelle aurait eu lieu la distribution des prix tant attendue par les bonnes élèves, mais ô combien redoutée par les autres. Il n'était pas question que nous quittions nos blouses qui n'étaient pas plus légères l'été que l'hiver. Nous allions de temps en temps nous désaltérer au robinet destiné au nettoyage de la cour et du préau nous gardant bien de nous faire voir de la surveillante ou de l'institutrice.

Poussée par l'envie de pouvoir peut-être apercevoir Patrick et Sylvie sur le petit écran je me suis installée confortablement dans le grand fauteuil de cuir noir que j'occupe le soir, un travail de tricot à portée de mains pour les petits protégés de "Paris tout Petit" au cas où…

J'ai gardé l'habitude de m'occuper les mains, soit pour réfléchir, soit pendant une émission de télé qui m'intéresse plus ou moins. Cela doit venir du temps de ma jeunesse quand ma mère, me voyant désœuvrée, me disait :

« Ne reste pas à rien faire ! » Sous-entendu : « Tricote, couds, lis. ». Elle-même s'est toujours appliqué cette règle puisque, jusqu'à la fin de sa vie, elle a tricoté pour les orphelins des P.T.T. C'est donc tout naturellement qu'ayant fait la connaissance de la présidente de "Paris tout Petit", je lui ai proposé de confectionner quelques pièces de layette pour ses petits protégés.

La première partie de cette commémoration consacrée à un documentaire sur la libération de la France ne me semble pas très nouvelle cependant très intéressante. Au bout d'une heure et demie j'ai quitté le programme pour m'intéresser à l'autre chaîne. Sur TF1 la Cérémonie proprement dite commence.

Les tribunes sont remplies d'invités presque tous emmitouflés dans des imperméables. Bientôt les parapluies s'ouvrent au-dessus des têtes. Sur le premier rang des couvertures de plastique sont censées les protéger.

Un présentateur placé à un autre endroit, sur le Pont Neuf, un peu à l'écart commente les images qui défilent sur l'écran relayé, entre autres, par l'historien André Kaspi. Ensuite il interviewe les invités : beaucoup d'anciens grands résistants, dont une femme, Madame Madeleine Riffaud.

À un moment je suis indignée d'entendre le présentateur faire la réflexion suivante :

« Eh ! Oui, les femmes n'ont pas attendu soixante-huit pour faire la révolution sexuelle, elles l'ont faite à la libération ». Ce propos me scandalise. Je n'ai rien contre la libération sexuelle, mais c'est dans sa bouche, me semble-t-il, une affirmation de très mauvais goût. Heureusement Madeleine Riffaud citée plus haut ne la laisse pas passer et le remet vertement à sa place.

Bien sûr que nous étions enthousiastes et que nous serions nos libérateurs dans nos bras et bien souvent les embrassions. Ils se retrouvaient les joues marquées de rouge à lèvres. Ce serait à qui en aurait le plus. Cela n'allait pas plus loin. Ce monsieur oublie que si beaucoup d'hommes étaient encore prisonniers, les pères accompagnaient des jeunes filles. Tout en félicitant ces valeureux soldats ils ne quittaient pas leur progéniture des yeux. Il faut aussi se rappeler que cette grande liesse aurait vite une fin, ce ne serait qu'un feu de paille, presque toutes les familles ayant été touchées dans leur cœur ou dans leur chair au cours de ces quatre années d'occupation. Elles n'oubliaient que pour quelques heures leur chagrin. Le présentateur n'a pas du tout saisi dans quelle situation précaire nous nous trouvions.

Cette réflexion inopportune me fait décrocher quelques instants me rappelant d'une part, la peine que j'ai éprouvée à l'idée que mon amie disparue mystérieusement en 1943 ne partageait pas ce moment de joie et d'autre part, les évènements qui se sont déroulés deux jours avant, le 23 août 1944, dans la petite commune où nous vivions ma famille et moi. Une famille restreinte ne comprenant que mon père, ma mère, mon frère Daniel et moi, les deux aînés étant au loin.

Comme beaucoup de banlieusards, dans ce village, nous ne sommes reliés à la capitale que par la TSF qui retransmet les évènements heure par heure. Nous n'avons aucun moyen de communication pour nous rendre sur place. Pas de train, pas de métro depuis deux jours.

Nous avons malheureusement une raison supplémentaire de jeter sur cette allégresse un voile de très grande mélancolie. Deux jours avant cette libération du 25 août on nous avait annoncé que les Allemands fuyaient et qu'il était temps de sortir les drapeaux. Bien entendu mon père qui avait fait la Grande Guerre 1914-1918 n'attendait que cela. Il s'empresse donc d'en dresser un au fronton de la maison. C'est l'après-midi. Il fait chaud, nous sommes tous dehors quand tout à coup un groupe d'hommes à pied et à vélo, portant le brassard des FFI déferle dans la rue principale en criant : « Rentrez vite, cachez-vous, les blindés allemands arrivent et tirent sur tout ce qui bouge ! ».

Nous n'avons pas le temps de vraiment nous cacher que nous entendons le bruit infernal fait par les voitures, les motos ouvrant la route à l'artillerie lourde. Je réussis tout juste à atteindre un petit renfoncement dans la cour. Ma mère et mon frère ont pu rentrer à l'intérieur de la maison, mais je suis debout, tétanisée par la peur, ne pouvant plus bouger. On entend les tirs se rapprocher, accompagnés du vacarme des chars qui dévalent la rue. Mon père évaluant la situation d'un coup d'œil revient me chercher. Voyant que je suis incapable d'avancer il m'attrape par les épaules, me jette par terre et se couche sur moi. Sa présence d'esprit me sauve la vie. Les balles sont passées juste au-dessus de nos corps allant se ficher dans le mur. Cette fusillade certainement n'a duré que quelques minutes mais cela m'a semblé être une éternité. Quelque temps après les bleus sont apparus sur mes jambes nues et d'autres se formèrent un peu partout ! Plus tard, nous en avons ri. Il y avait beaucoup plus grave, hélas !

Le silence revient et les FFI aussi. Ils nous disent que tout danger de retour de la colonne allemande est écarté mais qu'un autre convoi descend cette même grande rue. Il était arrivé une chose terrible. Pendant les échauffourées qui ont eu lieu dans le bois un peu plus haut un jeune résistant a été tué par les Allemands quelques heures avant. Nous le connaissions bien ce jeune Jean-Daniel. Nous sommes effondrés. Mourir si jeune et le dernier jour des hostilités ! Nous pensons à l'immense chagrin qu'éprouvera sa famille. Mais déjà s'annonce le cortège funèbre. Tout le monde reste, dans un grand silence, pour lui former une haie d'honneur. Les larmes coulent sur les joues des femmes.

C'est donc à ce Jean-Daniel que je pense en écoutant le petit Maxime Beaudoin chanter la Marseillaise accompagné par l'Orchestre Philharmonique de la Garde républicaine. Après Francis Huster, très émouvant, c'est le tour de Mireille Mathieu qui désire chanter sa merveilleuse chanson : Quand Paris se met en colère… La pluie a redoublé d'intensité. La sono en est affectée et la pauvre Mireille doit s'arrêter. Dommage…

Je quitte en pensée la cérémonie et après avoir retrouvé le journal que je tenais à l'époque trouble et douloureuse des années quarante-42, je me plonge dans sa lecture.

VALENTINE

Depuis le début de la drôle de guerre nous habitons mes deux frères Daniel et Gilbert et mes parents, en Seine-Maritime à dix kilomètres de Rouen, LE PETIT COURONNE que nous appelions Petit Couronne. Nous y sommes arrivés en 1939. C'est de là que nous sommes tous partis en exode direction Bordeaux. Nous avons dû nous arrêter à Nantes, rattrapés par les troupes allemandes. Mon frère aîné George-Henri, appelé ainsi pour le différencier de mon père Georges est resté en zone libre après avoir fait son service militaire à Cavaillon dans un camp de jeunesse. C'est dans cette commune que Pierre Corneille avait sa maison de campagne maintenant transformée en musée.

Mon père est receveur des P.T.T. (Poste - Téléphone - Télégraphe) et, anecdote amusante, les sacs postaux que nous avons emmenés représentaient plus de quatre-vingts pour cent de nos bagages !

Quand nous sommes revenus, l'employée qui était sous les ordres de mon père a été remplacée par une jeune femme prénommée Valentine. Tout de suite nous sommes devenues amies, elle et moi. Mes parents l'apprécient également. Bien que mariée elle est très jeune. Son allure, sa gaîté me séduisent. Elle ne tarit pas d'éloges sur son mari de huit ans son aîné ce qui me permet de rêver au prince charmant que sans aucun doute je rencontrerai. Valentine est une passionnée de lecture. Mes parents qui ont une abondante bibliothèque, ce qui constitue pratiquement le plus gros du travail de déménagement lors des nombreux changements de poste, lui en prêtaient bien volontiers. Nous commentons nos lectures mêlant qui nos rires qui nos pleurs. C'est l'époque où le service de la poste est minimum. Les usagers ne se pressent pas au guichet. En laissant la porte de communication ouverte entre notre salle commune et le bureau nous écoutons les émissions de l'après-midi réservées bien souvent aux femmes. Elle adore André CLAVEAU le chouchou de l'époque, John YESS qui a comme compère un inconnu Charles AZNAVOUR et bien entendu Charles TRENET. Dès qu'une de leurs chansons je l'appelle. Vite elle vient disant que tant pis elle restera plus tard pour finir les écritures commencées.

Et votre mari, s'exclame ma mère, il ne dira rien ?

Ce soir il ne rentrera pas, je ne le verrai peut-être même pas demain matin avant de venir ici.

Un gros soupir accompagne ces paroles. Son mari, René, est chauffeur. Il a eu son bac (diplôme assez rare pour qu'elle en soit fière) et ne manque pas d'ambition. Pour monter sa propre entreprise – laquelle, je ne le sais pas et peut-être lui non plus – il faut gagner de l'argent. Aussi travaille-t-il pour les usines de pétroles installées sur cette commune dans lesquelles sont employés la plupart des habitants. Le métier de chauffeur-livreur est très dur mais la paie est conséquente.

Comme souvent, comprenant son regret, ma mère propose à Valentine de partager notre repas qui, au fil des mois, devient de plus en plus frugal. Notre amie s'arrange pour nous donner de la nourriture grappillée par son mari lors de ses déplacements.

Chacun est content. Elle apporte une telle joie de vivre que c'est une bénédiction. Mes parents oublient un peu leurs soucis. L'aîné, Georges-Henri, est toujours bloqué dans le Midi, le suivant, Gilbert, a dû aller s'installer chez le frère de ma mère pour suivre un apprentissage à Paris. Ma mère se languit de ses "petits" pourtant devenus grands. Nous avons peu de nouvelles de Georges-Henri. Le second par bonheur arrive à nous téléphoner de temps en temps grâce à des complicités amicales.

Bien entendu il y a une ombre sur le bonheur de Valentine. Après deux ans de mariage elle n'a toujours pas d'enfant et s'en désespère. Ma mère lui dit : "Ne vous affolez pas cela viendra un jour et après vous en aurez peut-être plus que vous n'en désirez. C'est sans doute l'inquiétude des temps actuels qui vous bloque".

Elle se détend et passe en revue les prénoms à la mode : "Si c'est une fille je l'appellerais Martine. Ça sonne bien Martine MARTIN". Nous opinons du chef, contentes de la voir heureuse à cette idée. Elle rit de nouveau.

Eh oui ! Malgré les moments terribles que nous vivons, nous arrivons quelquefois à rire. Ne faut-il pas continuer à vivre ? Ce fut un déchirement de devoir quitter Petit-Couronne fin juin 1942. J'avais mes amies, et je l'avais elle.

Mais mon père a dû encore une fois quitter son poste pour en prendre un en région parisienne. Ce n'était pas la première fois puisque tous les quatre ans environ nous devions déménager.

On nous parle très souvent maintenant de "mobilité". Moi je l'ai connu et je peux dire que si les adultes la supportent assez bien sachant pourquoi ils l'acceptent et peuvent s'y préparer à l'avance, c'est très dur pour les enfants de s'y résoudre. On devrait y penser un peu plus quand on parle si légèrement de ce qui en fait est pour eux un drame : la "délocalisation" à travers la France. Les enfants, les adolescents perdent le repère de leur entourage. Les études s'en ressentent gravement. Ce sont des mois de perdus. Et des mois dans la vie d'un enfant c'est important !