Couleur crépuscule - Richard Witczak - E-Book

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Richard Witczak

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Ancien des services de renseignements français, reconverti en détective privé, Philippe Jouvain était loin de s'attendre, en enquêtant sur la mort d'un paisible touriste canadien, à replonger dans les coups tordus de l'espionnage. La sulfureuse Soumna, l'énigmatique Claire, la débrouillarde Éloïse seront là pour chambouler la tête du détective qui aura fort à faire pour accomplir sa mission, face aux requins du renseignement rivalisant d'ingéniosité dans l'art de la désinformation. Sur fond d'affrontements idéologiques, à ses risques et périls, le commandant Jouvain s'opposera aux instigateurs d'une superbe manip initiée pour déstabiliser le moyen-orient.

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Veröffentlichungsjahr: 2021

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Romans

La trajectoire du point Julien déraciné Mort d’un notaire de province

Nouvelles

Le crime de l'orfèvre et autres histoires étranges

Sommaire

Première partie

Début

Chapitre premier

Chapitre II

Chapitre III

Chapitre IV

Chapitre V

Chapitre VI

Chapitre VII

Chapitre VIII

Chapitre IX

Chapitre X

Chapitre XI

Deuxième partie

Chapitre premier

Chapitre II

Chapitre III

Chapitre IV

Chapitre V

Chapitre VI

Chapitre VII

Chapitre VIII

Chapitre IX

Chapitre X

Première partie

Début

Hassan Banarami consulta de nouveau sa montre. Les aiguilles n'avaient presque pas bougé. Mais, qu’importe, l’heure du rendez-vous était déjà passée. Trois jours pour rien, pensa Hassan, avec une pointe d’amertume. Malgré la certitude que ce n’était pas aujourd’hui qu’il allait rencontrer son correspondant, Hassan voulait forcer le destin en s’accordant l’ultime espoir d’un retard inopiné.

Pendant le délai qu’il venait de s’allouer, ce dernier dirigea son regard sur la tasse à café où stagnait encore un peu de liquide froid. Il allait s’emparer de la tasse, mais finalement il suspendit son geste, renonçant à boire ce reste de contenu, devenu si peu appétissant.

L’idée du café froid, lui rappela une préparation qu’il dégustait dans un restaurant Italien, lorsque la chaleur avait envahi les rues de Montréal. C’était la fameuse spécialité Italienne du « café freddo », un expresso très fort, rafraîchi au dernier moment avec des glaçons, que buvaient les Italiens en été.

L’évocation de ce savoureux moment, emplit de nostalgie les pensées d’Hassan. Il avait hâte de rentrer chez lui, hâte surtout d’en terminer avec cette histoire qui l’avait fait venir à Paris.

Sur le plan touristique, l’homme ne regrettait pas d'être venu. La beauté des sites et monuments qu’il avait visités, resterait à jamais gravée dans sa mémoire. Une telle accumulation de chefs-d’oeuvre, si diversifiés, l’avait laissé pantois. Pourtant, malgré le plaisir qu’il avait pris de pouvoir admirer tout ce qui faisait la renommée de cette capitale, la boule d'angoisse, qui pesait sur son estomac était toujours présente.

Pendant ce moment d’errance dans ses souvenirs, Hassan avait laissé son regard flâner sur la nappe où gisaient encore quelques miettes de pain, derniers restes du déjeuner qui venait d’être consommé. Cette vision effaça de ses pensées, la parenthèse qu’il s’était accordée. La réalité venait de reprendre ses droits avec comme premier devoir, celui de héler le maître d’hôtel. Ce dernier avait déjà rédigé l'addition qu’un serveur empressé vint déposer sur la table.

En attendant le règlement de la note et surtout le pourboire qui devait nécessairement aller avec, le serveur s’enquit de savoir si son client avait été satisfait de la nourriture. Hassan répondit, selon l’usage, avant de régler son addition, sous l'oeil intéressé du maître d’hôtel qui salua, à grand renfort de remerciements, le consommateur. Celui-ci répondit à ces aimables salutations avant de se lever pour se diriger vers la sortie.

Au cours des quelques pas accomplis qui le séparaient de l'extérieur, Hassan évalua qu’il ne lui restait plus que quatre jours à venir déjeuner dans ce restaurant près du Sacré-Coeur, entre 12 heures et 14 heures. C’était la consigne qu’il devait suivre à la lettre.

Heureusement, le menu du midi, pour touriste affamé, offrait un choix de plats varié qui changeait de la cuisine canadienne habituellement consommée dans les pubs de Montréal. Mais malgré cet agrément, ce dernier était pressé que la rencontre se produise.

Machinalement, il passa une main dans sa poche pour sentir le contact de la clef USB qu’il portait en permanence sur lui. La peur de perdre cette clef, déclenchait ce geste avec une telle fréquence, qu’il avait fini par devenir une manie. Rassuré que l’objet fut toujours à sa place, Banarami sortit de l’établissement.

Le ciel, d’un bleu sans nuage, laissait le soleil d’avril inonder de ses rayons l’extérieur paisible de la place du Tertre. Ébloui par cet afflux de luminosité, qui contrastait avec la relative clarté qui régnait dans la salle du restaurant, Hassan cligna des yeux en se disant qu’il aurait dû prendre ses lunettes de soleil.

Debout, il eut un instant d'arrêt, le temps que sa vue s’adapte à la lumière ambiante. Son regard s'attarda sur le « carré des artistes » qui n’avait guère changé, gardant son folklore touristique intact avec, ses peintres, ses caricaturistes, ses portraitistes qui enflamment l’imagination des touristes à la pensée d’être immortalisés par de futurs Modigliani, Picasso, Toulouse-Lautrec, Utrillo, etc. La renommée artistique de la butte Montmartre, avait pris naissance vers la fin du XIXe, pour devenir le haut lieu de la confrérie de l’art moderne.

Cette place du Tertre, centre de l’ancienne commune de Montmartre, détenait un passé qui n’avait pas toujours été dominé par l’esthétique pictural.

Tel un monument de terreur, se dressait, autrefois, bien en vue, les « Fourches patibulaires ». C’était un ensemble constitué de deux colonnes en pierre, surplombées d’une poutre en bois. Un gibet qui servait à pendre les repris de justice, dont les corps suppliciés, comblaient l'appétit des corbeaux, pour rappeler cruellement aux passants que le crime ne paie pas.

Plus tard après le siège de Paris, pendant la guerre Franco-Prussienne de 1870, le transfert des canons stockés sur la butte aurait provoqué des émeutes, prélude à l'insurrection de la commune de Paris en 1871, étouffée par une féroce répression, dont l’histoire garde le souvenir sous le nom de la « sanglante semaine ».

Abandonnant les abords du restaurant pour se diriger vers l’escalier de la place du Calvaire, proche de l’hôtel de la rue Ravignan, Hassan s'apprêtait à traverser la rue Norvins qui jouxtait la place du Tertre. Ce fut à ce moment qu’il aperçut un homme, coiffé d’un casque de moto, qui marchait rapidement dans sa direction.

En observant ce passant à l’allure pressé, Banarami eut subitement l’idée que c’était son rendez-vous qui arrivait in extrémis. Il éprouva un profond soulagement à voir ce personnage casqué, foncer droit sur lui. L’attente qu’Hassan s’était volontairement imposée au restaurant allait le récompenser de sa patience. Heureux de pouvoir se débarrasser de son fardeau, il attrapa dans sa main la clef USB, tapie au fond de sa poche.

Arrivé à la hauteur de l’homme qui venait de s’immobiliser sur le trottoir, l’individu au casque sortit du repli de son blouson de cuir, un couteau à cran d'arrêt qui claqua lorsque la lame se détendit. Banarami n’eut pas le temps d’esquisser le moindre geste de défense. D’un mouvement de bras, rapide et précis, l’homme au casque poignarda sa cible en criant « Allah Akbar ».

Quand la lame effilée du couteau traversa ses chairs, Banarami ressentit une vive douleur sur le côté droit. L’homme, qui venait de poignarder sa victime au foie, avait exécuté l’attaque classique du commando qui consistait à tourner la lame dans l’organe perforé afin de sectionner l’artère et provoquer ainsi une hémorragie massive.

Éloïse Bourgeot qui, à quelque distance, assistait à la scène, regarda, incrédule, Banarami qu’elle était chargée de surveiller. Celui-ci chancelait, le visage crispé de douleur, les mains appuyées sur son ventre d’où filaient entre ses doigts des larmes de sang. La chemise imprégnée de fluide vermillon, l’homme tenta encore de faire quelques pas, mais ses jambes semblaient se dérober sous lui. Un dernier effort, pour essayer de se tenir debout, dilapida ses dernières forces.

Éloïse Bourgeot vit Banarami se pencher en avant, puis s’écrouler sur le sol, pendant que l’assaillant au casque s’enfuyait.

Un couple de touristes tenta de barrer la route à l'assassin, mais ce dernier fit quelques moulinets avec son couteau blessant au passage le bras du jeune homme qui s’interposait.

L’homme au casque courut en direction d’un scooter, garé en retrait, où un complice, guidon en mains, se tenait prêt à partir. Dès que le tueur fut assis sur l’engin, le conducteur démarra en trombe, sous l’oeil ébahi des passants.

Éloïse s’approcha du blessé qui gisait sur les pavés de la place. Du sang s’étalait sous son corps en une flaque morbide. Durant quelques instants Banarami fut agité de quelques mouvements spasmodiques qui prirent fin dans l'immobilité rigide de la mort.

Les quelques curieux qui s’étaient arrêtés, pour entourer la victime, affichaient une expression d’effroi, en regardant l’homme aux yeux vitreux dont le visage avait pris une teinte livide.

Involontairement, le regard d’Éloïse Bourgeot accrocha, sur le sol, une clef USB qui avait dû rebondir à quelques pas du mort. En se baissant pour ramasser l’objet, la jeune femme supposa que c’était cette clef que Banarami sortait de sa poche et non une arme pour se défendre. La jeune femme déduisit que ce dernier était en confiance et que la remise de la clef n’était qu’une simple formalité. L’homme était loin de se douter qu’après son repas, il avait rendezvous avec le repos éternel.

Éloïse avait été chargée d’identifier et de prendre en filature la personne que Banarami devait rencontrer au cours du déjeuner dans le restaurant du Sacré-Coeur. Seulement, la mission que remplissait la jeune femme venait de se terminer d’une manière aussi brutale qu’inattendue, en particulier pour le sieur Banarami.

Se doutant que la police n’allait pas tarder à faire son apparition, la jeune femme, butin en poche, s’éloigna des lieux du drame.

***

Chapitre premier

Une place pile-poil à deux pas de son rendez-vous. Sans aller jusqu’à penser que c’était son jour de chance, Philippe Jouvain admit qu’il en fallait tout de même quelques atomes pour trouver un stationnement « légal » avenue Henri Martin. Pour autant, en ce qui concernait la bonne fortune, Philippe jugea, qu’avant son tête-à-tête avec le colonel, il était prématuré d’en parler. D’ailleurs, il fallait plutôt dire à présent, Général, puisque Charles Brassac, familièrement surnommé, de par ses origines le « Basque », avait été promu à ce grade, juste avant sa retraite du service action. Pour employer le jargon militaire, le général était en 2ème section. Mais pour Philippe, cela resterait toujours le colonel.

Sans être particulièrement inquiet, Philippe se demanda ce que le vieux singe pouvait bien lui vouloir. Ce dernier avait envoyé un SMS laconique qui disait « Affaire urgente, présence indispensable. » Affaire urgente, tu parles, il charriait un peu, ronchonna Philippe. La dernière affaire urgente que lui avait confiée le « Basque », lorsque Philippe était encore le commandant Jouvain, petite-main des opérations humides, avait bien failli se terminer très mal pour ledit commandant, à savoir : croupir au fond d’une sombre geôle Tanzanienne ! À son retour de mission, l’officier avait eu droit aux compliments de son supérieur, sous la forme d’un : « Bien joué Philippe ! », qui mettait une fin à la balade.

Maintenant, toutes ces histoires appartenaient au passé. Philippe ironisa sur cette rencontre avec Brassac qui n’avait peut-être, pour seul objet, que celui de promouvoir une initiation à la philatélie. C’était une passion que cultivait le « Basque ». Aurait-elle pu se transformer en hobby de retraité ? Cette entrée en matière avec son ancien chef, allait rester sagement dans les oubliettes, conclut Philippe, trop curieux de connaître les raisons de l’appel de son mentor.

Toutes ces pensées en forme de brise d’humour, avaient distrait Philippe, le temps que ses pas l’entraînent jusqu’à l’entrée de l’immeuble cossu où logeait Charles Brassac. Premier rempart avec la rue, une grille avec un interphone, protégeait du regard un jardinet arboré qui s’étalait jusqu’à la porte principale de l’immeuble. Après avoir franchi cet espace, le commandant se retrouva dans l’ascenseur qui le monta au palier du troisième étage. Après le tintement joyeux d’un coup de sonnette ce fut Madame Brassac, l’épouse du maître des lieux qui vint ouvrir la porte.

« Bonjour Philippe. Il vous attend dans son bureau.

— Ne vous donnez pas la peine de me conduire, je connais le chemin ».

Il est vrai que ce n’était pas la première fois que Philippe venait dans ces lieux. Depuis qu’il s’était retiré des affaires officielles, le général Charles Brassac sous-traitait à présent pour différents « services amis », certaines opérations délicates qui demandaient discrétion et justesse dans le doigté, et plus encore, lorsqu’il s’agissait d’éliminer une concurrence déloyale.

Le « Basque » avait été le patron et le mentor de Philippe, quand ce dernier sévissait au service action, mais passé le cap de la trentaine, le commandant avait fini par démissionner pour se consacrer à une activité plus lucrative et moins dangereuse, les enquêtes privées.

Philippe avait fondé sa propre agence de détective au Luxembourg, « Jouvain-Investigation », qui tournait bien et générait de confortables bénéfices.

Durant ses classes de commando, Philippe s’était lié d’amitié avec Cyril de Fontabelle, issu d’une vieille famille de soldats. Ce qui avait rapproché les deux hommes, était qu’ils comptaient parmi leurs aïeux des combattants de la grande guerre. D'ailleurs, Philippe avait hérité du prénom de son arrière-grandpère, pilote de chasse abattu en 1917 pendant la bataille de la Somme. Ce prénom, un peu tombé en désuétude, avait pourtant été porté par des hommes illustres qui avaient été l’honneur de leur pays.

De guerre lasse, Cyril avait fini, à son tour, par mettre un terme à sa carrière de soldat pour rejoindre l’agence Jouvain. Au fil du temps, Cyril était devenu un associé efficace.

Pour gérer la partie informatique, il y avait Fabian Silber, un ancien hacker autrichien que Philippe avait sauvé in extremis des griffes de la brigade de lutte contre la ciber-criminalité. Pour compléter ce noyau dur, Élodie Lemalec, tireuse d’élite, était une des rares femmes à avoir obtenu la qualification, chez les paras, de commando spécialisé. Bretonne super-coriace, elle était aussi à l’aise au couteau qu’aux armes de poing.

Parfois, avec cette fine équipe, Philippe rendait quelques menus services à Brassac, mais toujours dans un cadre légal, car le commandant avait mis fin, une fois pour toutes, aux coups tordus. Même si le « Basque » était retiré du service actif, celui-ci avait conservé un tissu de relations bien épais et le détective avait apprécié au fil du temps une qualité première de Brassac : il savait renvoyer l’ascenseur.

Un coup discret à la porte et sans attendre une réponse, Philippe entra dans l’antre du « Basque ».

« Alors professeur, toujours la philatélie ?

— Vous pourriez frapper avant d’entrer, répondit d’un ton bourru Charles Brassac assis derrière son bureau.

— C’est votre épouse qui m’a ouvert, alors comme je connais le chemin, Professeur…

— Et puis évitez de m’appeler Professeur, bien que je sois en retraite, j’ai toujours un grade, au cas où vous l’auriez oublié !

— Vous ne donnez plus de conférences sur l’histoire des timbres-poste ?

— Si bien sûr, mais pas en ce moment. Alors, asseyez-vous.

— Ok, mon général, Auriez-vous, par hasard, besoin de mes services ? Mon général…

— Évitez ce genre d’ironie, vous savez bien que j’ai horreur de ça ! Je vous ai convoqué pour une mission délicate.

— Pourquoi, il y en a qui ne le sont pas ? »

Le général, agacé, balaya d’un revers de main cette question avant d’enchaîner.

« Les Canadiens viennent de perdre un de leurs ressortissants.

—Où ça ?

— Chez nous », conclut le professeur avant de se replonger dans la contemplation de son timbre-poste.

Philippe attendit, poliment, quelques instants avant de lancer.

« Cela vous ennuierait de m’en dire un peu plus ? »

Comme à regret, le professeur posa, sur un large buvard, la pince à épiler qui tenait le timbre, pour fixer Philippe avec sa loupe d’horloger qui fit grossir à outrance un oeil inquisiteur. Ce pseudo-examen terminé, le « basque » déposa l’instrument optique sur son bureau.

« J’ai eu un coup de fil de Robert d’Argenville, un ponte du SCRS canadien. Il m’a demandé si j’avais des informations sur un de leurs ressortissants, un certain Hassan Banarami.

— Un cousin de la branche orientale de Jacques Cartier ? Je présume ?

— Je ne connais pas l’arbre généalogique de ce brillant explorateur, mais toujours est-il, que j’ai répondu au Canadien que le gus était inconnu au bataillon. Comme je demandais à mon interlocuteur pourquoi il recherchait ce Hassan, ce dernier me précisa que le pauvre avait eu un accident en France. Étant donné que je n’avais pas vraiment d’infos sur la question, j’ai proposé à d’Argenville d’aller me renseigner. La conversation en est restée là. Pourtant, juste avant de raccrocher, d’Argenville a rajouté sur un ton anodin que si cela pouvait m’aider, Hassan était une connaissance de Youri Kodovsky.

— Il vous passait un message ?

— Ça m’a un peu turlupiné cette manière de parler qui n’était pas dans ses habitudes. D’ailleurs pendant notre conversation, il m’a semblé un peu gêné.

— C’est peut-être un grand pudique.

— N’étant pas instruit du pedigree de ce précieux ressortissant, pour lequel Robert d’Argenville avait une attention toute particulière, dans la mesure où j’avais offert mes services, j’ai donc creusé la question. C’est là que j’appris que la SDAT avait fait un topo sur le gars Hassan. Et pour cause, il faisait partie des victimes de la place du Tertre.

— L’attentat à l’arme blanche ?

— Tout juste.

— Et comment s’est-il retrouvé au milieu de cet attentat ?

— Hassan Banarami sortait d’un restaurant sur la place, ce qui n’a rien de surprenant puisqu’il logeait dans un hôtel rue Ravignan.

— Alors, il était au mauvais moment, au mauvais endroit, où est donc le problème ?

—D’après les témoins un homme portant un casque de moto sur la tête aurait crié « Allah Akbar » avant de trucider à l’aide un long poignard, le sieur Banarami.

— La routine, quoi.

— D’après les enquêteurs et quelques témoins, l’agresseur se serait fait la malle sur un scooter conduit par un complice. Les deux protagonistes se sont évaporés. Le deux-roues des assaillants a été retrouvé. Mais cela n’a pas emmené les enquêteurs sur une piste car l’engin avait été volé.

— Donc rien pour faire avancer l’enquête.

— Et bien si, justement. Souvenez-vous, dans cet attentat, il n’y a eu fort heureusement qu’une seule victime, les deux autres personnes blessées, un couple de passants qui a tenté de s’interposer, n’ont reçu qu’une estafilade au bras.

—À quoi pensez-vous ?

— J’ai dans l’idée que cela ressemblerait beaucoup à un attentat bidon, bien qu’au moment de l’attaque, l’assaillant ait crié le traditionnel « Allah Akbar » avant de se ruer sur Hassan Banarami.

— Mais pourquoi monter cette manip pour tuer Banarami ? le coup de la victime collatérale est un vieux truc éculé.

— C’est précisément ce qui m’a fait réfléchir. Imaginons un instant que ce ne serait pas un meurtre déguisé, mais une manière oblique de faire circuler une information, pour nous mettre sur une fausse piste.

— Méthode machiavélique de diffusion. Mais quelle information ?

— Pour l’instant, je n’en suis qu’au stade de l'intuition ; pour aller plus loin j’aurai besoin de grain à moudre.

— Et vous avez pensé à moi pour le grain.

— Quelque chose comme ça. À propos vous avez toujours votre agence de détective privé ?

— Cela, vous le savez parfaitement. Mais pour en revenir à votre intuition, qu’est-ce qui l’a fait galoper dans le manège ?

— Youri Kodovsky. Le nom qu’Argenville avait évoqué, à la fin de notre conversation. Il se trouve que ce Youri Kodovsky s’appelle en réalité Boris Cousanov, retraité des services secrets russes. J’ai retrouvé sa fiche dans mes archives. Après son départ du service actif, Cousanov a émigré au Canada où il a monté une compagnie privée de fret aérien.

— Banarami, sa sonne Iranien ? Avec votre Russe, vous voyez quelque chose de ce côté-là ?

— Il y a quelque temps, j’ai reçu un tuyau d’une connaissance qui apporte son concours dans les services marocains.

— Comme arracheur d’ongles ?

— N’ironisez pas, le gars en question fait du bon boulot, c’est moi qui l’ai formé. Celui-ci m’a indiqué qu’un individu répondant au nom de Mahmoud Farah s’était faufilé avec des migrants qui arrivent de Turquie pour entrer en Grèce et faire du tourisme dans la passoire « Schengen ». D’après les Marocains, ce serait un Yéménite, soupçonné d’avoir participé à des attentats en Irak. Actuellement, il collaborerait peut-être avec les Soudanais qui soustraiteraient pour les Saoudiens. Toujours est-il qu’il voyagerait avec un faux passeport jordanien.

— Enfin en pays de connaissance.

— Mais, ce n’est pas tout. À ma demande, Robert d’Argenville, m’a aussi transmis une fiche concernant le gus. Mahmoud Farah serait en fait un théoricien de l'attentat, lié au Hezbollah. Ce nom avait commencé à circuler en 2006 pendant la deuxième campagne d’Israël au Liban. Mahmoud Farah, aurait monté quelques coups contre des intérêts israéliens, américains et même occidentaux. Mahmoud Farah serait activement recherché par le Mossad qui soupçonne le terroriste d’avoir tué un officier du Shin Bet. Et puis, Mahmoud Farah aurait mystérieusement disparu des radars. Au dire de certains, il serait mort. De plus, le nom de Mahmoud Farah était en toute vraisemblance un pseudonyme. Alors se posent trois questions, est-ce que Mahmoud a été ressuscité, est-il resté au vert pour se faire oublier, ou a-t-il un imitateur et, en dernier, lieu, pourquoi ?

— Cela fait pas mal d'interrogations.

— Cependant il y a plus étrange encore. Quand j’ai demandé des informations plus précises sur ce Mahmoud Farah, Robert d’Argenville m’a raconté une histoire intéressante. Il y a deux ans, toujours grâce à son passeport, Farah aurait été repéré aux journées d’études sur la fiabilité des systèmes de la sécurité dans les centrales nucléaires, organisées par l’AIEA à Ottawa, dans le cadre de l’après Fukushima. Curieusement, les noms d’Hassan Banarami et de Youri Kodovsky, figuraient parmi la liste des invités. Comme je ne crois pas trop aux coïncidences, j’ai approfondi la question. Cousanov a successivement été attaché culturel de l'ambassade de Russie à Bagdad puis à Téhéran. Mais pour tout dire, ce distingué personnage aurait appartenu, d’après mes sources, au Zaslon.

— Les anges du SVR. Et à présent que fait ce brillant attaché culturel ?

— S’il n’est pas auprès de Saint-Pierre, je l’ignore, car trois mois après l’apparition de Cousanov à Ottawa, ce dernier est mort dans un accident d’avion privé au-dessus des Rocheuses. Une coïncidence de plus.

— Et Hassan Banarami serait assassiné deux ans plus tard ? J’avoue que je ne comprends pas trop le rapport.

— Hassan Banarami était ingénieur dans une société qui met au point des systèmes de refroidissements, notamment pour des centrales nucléaires. J’ai idée que Cousanov surveillait Banarami, mais pour le compte de qui ? Ça, je l’ignore. Toujours est-il que le Russe a dû être sacrément surpris de tomber sur Mahmoud Farah, d’autant que ce dernier passait pour mort.

— Donc, Banarami profite des journées d’études sur la fiabilité des systèmes de sécurité dans les centrales nucléaires pour rencontrer Mahmoud Farah, et, manque de pot, celui-ci ou un de ses hommes repère Cousanov dans l'assistance. Ce qui, je le suppose, a certainement écourté les festivités. Mais pourquoi attendre trois mois pour tuer le Russe, ce dernier a largement eu le temps de prévenir qui de droit. À moins que Cousanov ne fût le seul à pouvoir reconnaître Farah ?

— On dit que lorsqu’il était en poste en Iran, Cousanov connaissait Mahmoud Farah. Après avoir disparu des radars, le terroriste a certainement eu recours à la chirurgie esthétique pour se glisser dans l’anonymat. Seul Cousanov pouvait sans doute identifier le terroriste avec son nouveau visage, malheureusement, le Russe ne devait sans doute pas avoir sur lui son portable pour immortaliser la rencontre.

— Vous pensez que ce serait Mahmoud Farah qui aurait fait éliminer le Russe ? En principe ils travaillaient tous les deux pour le même camp.

— Sauf si Farah savait que Cousanov avait retourné sa veste.

— Cela fait pas mal de suppositions. D’où vous viennent-elles ?

— La personne qui m’a mis dans la confidence, concernant les relations entre Cousanov et Farah c’est Harris Penquotte du ST6.

— Le Seal Team ? Mais vous bouffez à tous les râteliers !

— Ne soyez pas impertinent. Harris fut très étonné que je lui parle de Cousanov alias Kodovsky. Il a sauté au plafond quand je lui ai narré l’histoire du Canada. Il m’a d’ailleurs rappelé de Washington pour des précisions et il a fini par me demander si je ne pourrais pas fourrer mon groin dans l’incident de la place du Tertre.

— Et vous avez pensé à moi pour le sale boulot. Ad Augusta per Augusta, n’est-ce pas ?

— Mon cher, le Duc de Guise, n’a pas été exécuté avec des fleurets mouchetés, mais avec des poignards bien trempés !

— Rassurez-moi, vous n’auriez pas l’intention de vous débarrasser de moi ? »

Voyant que le général repoussait avec fermeté une telle éventualité, Philippe embraya sur la suite.

« S’il s’avérait que vous ayez vu juste, dans le climat actuel tout est plausible, mais sans l’aide d’une boule de cristal, dans quelle direction aller ?

— Justement, vous allez devoir trouver la bonne voie. La première chose à découvrir, c’est de trouver le commanditaire de l’assassinat de Hassan Banarami. Ensuite le reste découlera de source.

— Quel bel optimisme. En somme, vous me demandez de résoudre une affaire en allant enquêter au nez et à la barbe de tous les services et je suppose, bien sûr, sans autorisation ?

— Vous m’avez parfaitement compris, d’ailleurs, cela ne sera pas la première fois.

— Oui, mais c’était uniquement pour de l'espionnage industriel.

— Vous savez vous adapter et cela vous rappellera le bon vieux temps. D’ailleurs avec votre expérience…

— Un homme d’expérience ça se canarde aussi bien qu’un autre sans expérience.

— Allons, pas d'enfantillage, pour l'occasion, je vous ai concocté une petite couverture de journaliste. Juste pour quelques contacts. Au besoin, appelez de ma part Claire Rodier, une très jolie femme qui travaille au Point. Elle m’est un peu redevable. Surtout ne vous avancez pas trop, on dit qu’elle aurait quelques relations avec le Mossad, mais, vous le savez comme moi, combien, dans notre métier, les gens peuvent calomnier. Dernière précision, inutile de vous faire pousser la barbe, Mahmoud Farah ou celui qui est derrière, ne mettra jamais les pieds dans les mosquées, pas plus qu’il ne favorisera des contacts à ce niveau.

— Je me doute qu’il va rester prudemment en dehors de ce milieu, et, je suppose, éviter internet et les mobiles. Quant au phénomène des barbus, qui personnifie l'instinct grégaire de la mode dans sa manifestation la plus médiocre, je laisse ce frisson d’engouement pour les néo-Landru, ou les disciples des prophètes en tous genres. En outre, ce que je trouve déplaisant, c’est que ce goût du moment permet aux fondamentalistes de pouvoir afficher leur pilosité sans se démarquer et de promouvoir leur modèle religieux comme dominant et universel. Cela dit, en ce qui concerne la logistique, qu’avez-vous prévu ?

— Le bunker de la rue Lamartine est toujours opérationnel ?

— Je l’ai réactivé.

— Alors les petites mains ne doivent pas vous manquer. De plus Harris m’a promis un soutien conséquent au cas où vous trouveriez des choses intéressantes.

— Un dernier point, et, non des moindres, vous ne trouvez pas bizarre ce Mahmoud Farah qui se balade un peu partout avec un déguisement de camion publicitaire pour mieux se faire repérer ? Quant à Cousanov, qui oeuvrait pour le bien culturel à l’ambassade de Téhéran, il avait certainement ses entrées à la VEVAK ? D’un côté on aurait donc un duo Russie, Iran et de l’autre un Yéménite dont je ne serais pas étonné que son passeport vienne du Golfe. C’est donc pour cela que vous évoquiez l’assassinat du Duc de Guise ? Avec en toile de fond une Saint- Barthélemy ?

— Enfin, vous vous réveillez.

— J’essaye de raccrocher les wagons, professeur.

— Bien sûr que l’on est en plein enfumage. La concurrence acharnée entre les Chiites et les Sunnites ne génère pas une guerre picrocholine, mais plutôt un méchant conflit encore plus dangereux que la guerre froide, dont nous ne mesurons pas assez les implications.

— Alors il n’y a plus qu’à ?

— Comme vous dites.

***

Il n’y a pas à dire, le « Basque » savait dénicher les bonnes affaires, d’autant que lui, ce malin, il n’allait jamais au charbon. Pour ce qui en était du charbon, Philippe n’était pas loin de subodorer que la partie, telle qu’elle se présentait, risquait de se transformer en jeux de massacres. Heureusement, pour la première logistique, il avait sous la main « le personnel » compétant. Tout en marchant vers sa voiture, le détective estima que s’il devait commencer par remonter la piste à partir de la place du Tertre, une rencontre avec Claire Rodier ne serait peut-être pas dénuée d'intérêt, surtout qu’une jolie femme cela ne se refuse jamais. Par contre si la journaliste grignotait dans la main du Mossad, une longue cuillère allait devenir indispensable. Pourquoi pas celle d’Antipholus ?

De retour au « Bunker » Philippe s’assit dans un fauteuil pour se remémorer les points importants de sa conversation avec le Basque. De celle-ci, il n’en ressortait pas grand-chose d’exploitable. Ce que le Basque avait déposé dans l’escarcelle de Philippe, n’avait aucune comparaison avec « les millions de la Bégum », mais plutôt avec une pelote de fils bien serrés plus fragile que du verre.

Au bout d’un moment, las de cogiter, le commandant laissa son regard dériver sur le salon dans lequel il s’était installé. Cela faisait longtemps qu’il n’était pas revenu dans cet endroit.

Ce que l’on avait surnommé le bunker, était un appartement de huit pièces, rue Lamartine. Il avait l’avantage indéniable de posséder deux entrées. Côté cuisine on pouvait sortir par un escalier de service qui descendait jusqu’à un couloir qui desservait d’un côté les caves et de l’autre une porte, fermée à clef, qui débouchait sur une petite cour intérieure. De cette cour, on pouvait rejoindre l’immeuble mitoyen dont le hall sortait rue Lebas.

En cas de visite malveillante, une voiture était garée en permanence, rue Lebas, pour un départ en toute discrétion. Dans la perspective d'un bouclage du quartier, il y avait, dans la cave, une sortie secrète qui, par l'intermédiaire d’un tunnel, aboutissait dans les égouts de la capitale pour une discrète exfiltration, style Jean Valjean.

Cette planque avait été aménagée pendant l’occupation par le grand-père de Philippe qui avait combattu dans la résistance. Et puis le temps avait relégué, dans l’oubli, ces dispositifs d'exfiltrations. Fabian avait modernisé la sécurité en installant dans l’appartement une série de contre-mesures électroniques qui offraient un maximum de sécurité.

C’était ce lieu qui allait, pendant le temps de la mission, servir de quartier général. Élodie, Cyril et Fabian devaient rejoindre Philippe pour une réunion d’information et prendre leur quartier de campagne.

En attendant ce moment, le détective sortit son portable pour appeler la protégée du basque.

À peine Claire Rodier eut-elle entendu le nom du général, qu’elle proposa illico un rendez-vous, en milieu d’après-midi, à son interlocuteur dans un café près du journal. Philippe pensa que pour répondre avec autant de promptitude, le Basque avait dû tirer la journaliste d’une béchamel bien infernale.

***

Chapitre II

Lorsqu’il arriva aux abords du bistrot, situé dans le quartier Balard, Philippe aperçut, assise à la terrasse, une jeune femme, dont la chevelure, aux reflets acajou, scintillait telle une lueur céleste, dans les rayons du soleil printanier. Celle-ci, vêtue d’un tailleur blanc, avait posé, comme un diadème, des lunettes de soleil sur ses cheveux. En voyant cette vision que l’on ne pouvait manquer de remarquer, Philippe n’hésita pas un seul instant, assuré qu’il était bien en présence de Claire Rodier.

Au moment où Philippe s’approchait de sa table, la jeune femme qui devait guetter l’arrivée de son contact se leva, afficha un large sourire qui illumina ses jolies prunelles vertes, aussi transparentes que des émeraudes. Philippe trouva que le général n’avait pas menti, d’une prestance à la fois racée et provocante, la journaliste était vraiment magnifique. Svelte et d’allure sportive, ce qui prouvait qu’elle n’oubliait pas de s’entretenir, elle n’était pas loin de la taille de Philippe.

Au moment où il tendit la main pour saluer la journaliste, Philippe ne put empêcher son regard de s’attarder sur le haut du chemisier féminin, où deux seins dodus, dont on pouvait distinguer les aréoles au travers du tissu transparent, défiaient, avec vigueur, les lois de la pesanteur.

Claire eut une expression amusée au constat de cet examen, avant de répondre à la poignée de main de son visiteur. Le détective ne devait pas être le premier homme dont les yeux avaient dérapé sur la jolie poitrine de la journaliste, car celle-ci ne sembla pas s’en offusquer. Bien au contraire, elle paraissait plutôt fière de l’effet que produisait cette partie, non négligeable, de son anatomie.

Malgré des sourires appuyés, qui lui avaient assuré bien des conquêtes, Philippe ne manqua pas de remarquer, que sous son air enjoué, en dépit de son apparente décontraction la journaliste laissait transparaître une certaine méfiance. On devinait chez la jeune femme, une tension dans son attitude qui pouvait s’expliquer par la dette qu’elle aurait à honorer envers Brassac. Toutefois, sa connaissance du milieu des honorables correspondants, incita le commandant à penser qu’elle devait sans doute se poser la question de savoir si l’inconnu qui survenait, n’était pas le destin, farci d’embrouilles, venant frapper à sa porte.

Puisque Claire Rodier ne semblait pas succomber à son charme, Philippe posa stoïquement son grand gabarit sur un fauteuil en osier, tout en espérant la suite qui ne se fit pas attendre.

« Alors monsieur Jouvain, en quoi puis-je vous être utile ?

— Que savez-vous de l’attentat de la place du Tertre ?

Elle jeta sur Philippe un coup d’oeil surpris avant de répondre.

— Le peu qu'on en a dit, me vient d’un collègue qui a couvert l'événement. En quoi cela vous intéresse-t-il ?

— Brassac m’a demandé de lui faire un petit topo sur… l’incident.

— Ah oui, le Basque. Au fait, comment va-t-il ? Cela fait un bail que je ne l’ai pas vu.

— Il est en forme. Mais pour en revenir à l’attentat, je souhaiterais savoir si la police est sur une piste ?

— D’après ce que j’en sais, il semblerait que ce fut l’acte d’un déséquilibré. Je suis un peu étonnée que le Basque puisse s'intéresser à un fait divers, si banal.

Fin de la conversation. Elle n’avait vraiment pas envie de jouer sur ce terrain-là. Loin d’être découragé, cette réaction poussa, au contraire, Philippe à insister.

— En dehors de ce simple constat, ils n’ont aucun suspect dans le collimateur ? Genre « voleur de bicyclettes » ?

Claire esquissa un sourire à l'allusion de ce titre cinématographique. Puis brusquement, elle fixa son interlocuteur, le regard incisif, avant de lancer d’un ton inquisiteur :

—Finalement, monsieur Jouvain, qu’est-ce qui vous intéresse dans cette histoire ?

La journaliste était loin d’être naïve. Elle savait que si Brassac s'intéressait à une affaire, c’est qu’il y avait anguille sous roche. La journaliste était une professionnelle et elle ne se satisferait pas de calembredaines, aussi, sans pour autant lui dévoiler l'essentiel, Philippe se contenta d’évoquer quelques suppositions issues de sa conversation avec le Basque.

La jeune femme sembla intéressée par les propos de son vis-à-vis, au point que curieusement, elle lui proposa un dîner en tête à tête pour le soir même. Au dire du babillage de la journaliste, ce repas donnerait de la marge pour approfondir le sujet car, pour le moment, ayant un rendez-vous imminent, elle n’avait plus le temps de converser. Philippe, qui était libre pour la soirée, acquiesça en espérant trouver un fil conducteur à tirer et surtout, amener la belle à se découvrir, à défaut de pouvoir la séduire.

Avant de partir, Claire griffonna sur un carré de papier, l'adresse d’un restaurant dans le 14ème , où chacun devait se retrouver.

Vers 19 heures, un SMS informa Philippe que le restaurant était complet, mais la journaliste avait dans ses tablettes une gargote libanaise dans le 8ème. Ce changement de dernière minute, sans être particulièrement suspect, n’inspirait pas une confiance absolue, au regard des relations supposées qu’entretiendrait la jeune femme avec un service étranger. Pour parer à toutes éventualités, le détective prévint Cyril, histoire de ne pas jouer les trapézistes sans filet.

À 20 H 30, Philippe entra dans le restaurant libanais. Le lieu était loin d’être ce à quoi on pouvait s’attendre, pour une conversation discrète. L’établissement était bondé, bruyant et peuplé de la faune habituelle que l’on trouvait dans les beaux quartiers. Des mondaines sexy, couvertes de bijoux, et des messieurs, cossus à souhait, au sourire de cannibale. Philippe se fit la réflexion, lorsqu’il repéra la journaliste, assise à une table au fond de la salle, que cette dernière ne dépareillait pas dans ce genre d’endroit.

À peine le commandant venait-il de s’installer à table que la jeune femme se mit en devoir de faire l’éloge du mézé de la maison. Aux dires de la gourmande, ce menu se composait d’un délicieux assortiment de petits plats à déguster en toute convivialité. Puis, elle ajouta un conseil sur le choix des viandes.

« Choisissez les grillades d’agneau, elles sont irrésistibles. »

Philippe se garda bien de rajouter « comme vous », vu le peu d’effet que son charme avait opéré jusqu’à présent. Sans pour autant se décourager, il se réservait, pour une fois prochaine, le loisir de ferrer son gibier.

« Je vous suis comme votre ombre, se contenta de répondre Philippe.

— Ne soyez pas sinistre, faites preuve de panache.

— Vous préférez un pour tous, tous pour un ?

— Vous êtes imprudent.

— Devrais-je me méfier de vous ?

— Vous n’avez rien à craindre, je suis une pacifiste.

— Ravi de l’apprendre. Cet endroit à l’air sympathique, c'est votre cantine ?

— C’est un ami journaliste, Steven Jackson, du New York Post qui me l’a fait connaitre. Actuellement, il couvre le parlement Européen à Strasbourg. Dans le cadre de votre enquête, si vous le désirez, je pourrais vous le présenter. »

En terminant cette dernière phrase, elle regarda son interlocuteur, avant de rajouter.

« Cela ne sera pas utile, je suis assurée que vous aurez fini votre enquête bien avant. »

Le regard qu’afficha la journaliste laissait entendre qu’elle venait de réparer au dernier moment son erreur. Cette réaction, en forme de pirouette n’avait pas échappé à Philippe qui ne put s'empêcher de penser que si le Steven en question était l’agent traitant de la belle, cette dernière s’était aperçue que sa proposition risquait de la mettre en porte-à-faux. Cela semblait confirmer l'avertissement de Brassac concernant les contacts que la journaliste pouvait entretenir avec un service étranger.

Cependant, Philippe n’eut guère le temps de s’appesantir sur cette éventualité, car les plats arrivèrent à la vitesse d’une locomotive au bord du déraillement.

Comme Claire semblait avoir un féroce appétit, Philippe laissa prudemment sa voisine se rassasier en échangeant quelques considérations sur la gastronomie libanaise. De plus le brouhaha ambiant était loin de favoriser une conversation sérieuse, aussi, celle-ci finit par s’orienter vers des anecdotes dont chacun semblait posséder un répertoire fourni. Entre les deux convives, une certaine complicité s’établit, déclenchant parfois des fous rires irrésistibles qui eurent pour effet de détendre singulièrement l’atmosphère.

Le seul bémol, était le patron qui derrière son comptoir tirait une tronche pas possible à chaque fois qu’il voyait ces deux clients rire de si bon coeur, à croire que le bonhomme en pinçait pour la journaliste, ce qui n’aurait été que justice.

Le dîner se déroula d’une manière fort sympathique faisant éclore, de part et d’autre, une relation de bon aloi. Cependant, à la fin du repas, n’ayant pas avancé d’un pouce côté renseignement, le détective dut admettre qu’il était plutôt resté sur sa faim. Ce dernier en était même à se demander, si en dehors d’avoir dîné avec une jolie femme, il n’avait pas, tout bonnement, perdu son temps. Ce fut Claire qui reprit la main d’une manière inattendue.

« Si vous n'êtes pas fatigué, je vous propose d'aller dans un endroit plus propice à la conversation, il y a un petit russe très sympa, rue Bassano. »

À l'énoncé de l’adresse, Philippe fit tout de suite le rapprochement. C’était un endroit qu’il avait connu dans sa prime jeunesse.

On y racontait qu’autrefois, dans les années 60, au son des violons, on y draguait, au prix exorbitant d’un bordel de luxe, de fausses grandes-duchesses à l’accent slave.

Classé monument historique, ce cabaret russe avait conservé son décor extravagant, fait de banquettes en velours rouge, de murs drapés du même tissu vermillon, de dorures, de lustres surannés, de plafonds modelés de figures, sans oublier ses alcôves qui avaient fait la joie des libertins qui prisaient les rendezvous canailles.

De même que la révolution de 17 avait sonné le glas du régime impérial de Russie, faute de courtisans, le mythe de la princesse Anastasia s’était émoussé dans la rigueur commerciale qui sait s’adapter aux modes avec l'habileté de l’illusionniste. De ce fait, « Chez Raspoutine » était devenu un club sélect où se trémoussait, à partir de 23h, une faune branchée, sous les accents sonores du dernier électro-disco, mixés par des DJ déjantés.

Lorsque Claire et Philippe entrèrent dans les lieux, la fête battait déjà son plein, si bien que pour se parler il fallait se crier dans les oreilles, ce qui nuisait un tantinet au confort de la conversation.

De guerre lasse Claire proposa à Philippe d’aller danser.

Animées d’une ardeur frénétique, des créatures plus ou moins asexuées se déhanchaient sur la piste de danse, pendant que des couples enlacés, immobiles comme des statues au milieu du grouillement environnant, paraissaient isolés dans une bulle intemporelle en mimant une vague chorégraphie de Slow.

Philippe entama la danse dans la posture du danseur mondain, mais le manque de place évident accentuée par la bousculade environnante eut tôt fait de souder les deux danseurs, des pieds à la tête. Cette position ne parut nullement incommoder Claire qui, bien au contraire, semblait s'abandonner aux circonstances.

Le bras du danseur, qui entourait la taille de sa cavalière, sans doute sous l’effet de la pesanteur, avait fini par descendre beaucoup plus bas, si bien que la main du cavalier se posa sur la délicieuse cambrure charnue de la jeune femme.

Profitant de leur taille similaire, Claire avait niché sa tête contre la joue de Philippe qui, troublé, respirait ses émanations féminines.

Dans cette atmosphère qui prenait une allure irréelle, l’immobilité forcée de cette curieuse danse avait fait grandir une excitation réciproque qui se manifestait avec de moins en moins de retenue.

« Vous avez envie de moi ?, susurra Claire à l’oreille de Philippe.

— Comment avez-vous deviné ? »

Pour toute réponse, Claire, joueuse, se mit à onduler lentement son bassin contre son partenaire.

« Vous avez décidé de me pousser au viol ?

— Vous n'êtes pas de ces hommes-là. Caressez-moi plutôt », rajouta Claire en picorant de petits baisers le cou de son cavalier.

Il n’en fallut pas plus à ce dernier pour répondre sur-le-champ à cet appel si direct.

Quittant lentement l'épaule de sa cavalière, la main de Philippe descendit effleurer un sein, affranchi des rigueurs du soutien-gorge. Au travers du fin tissu, du chemisier de la jeune femme, les doigts de Philippe s’électrisèrent au contact du cône ferme et charnu. Claire poussa un gémissement de plaisir, elle adorait qu’on lui caresse les seins.

Son visage quitta la joue de Philippe qui lut dans les yeux de la jeune femme ce que son corps semblait éprouver. Claire offrit le décolleté de ses lèvres pour un baiser sensuel, si tendrement ravageur.

Tout en profitant des bonnes dispositions de Claire, Philippe continua l’exploration des courbes de la journaliste, avec la surprise de découvrir que la robe de la danseuse avait une fente sur le côté. D’un geste audacieux, il glissa sa main sous le tissu.

Claire trembla d’excitation à sentir une paume effleurer délicieusement sa jambe pour remonter vers le haut.

La main de Philippe qui avait atteint l’extrémité du bas de soie retenue par un porte-jarretelles, se régala à caresser le moelleux de la cuisse nue.

Comme doués d’une vie indépendante, ses doigts se faufilèrent, entre la peau et le satin de la petite culotte, pour caresser la jeune femme.

« Vous avez les mains douces, mais si vous continuez, c’est moi qui vais vous violer.

— Devant tout ce monde ? Pensez un instant à votre réputation.

— Vous êtes en train de lui tordre le cou. Jusqu’où êtes-vous prêt à aller ?

—À l’altitude qu’il vous plaira.

— Ici ?

— Pourquoi pas, si vous m’aidez.

— Cela manque d’intimité. Revenons plutôt nous asseoir, ce sera plus sage. »

L’esprit ludique de la jeune femme avait ses limites, pensa le détective, à moins que celle-ci ne préféra l’intimité de la banquette.

Revenus à leur table, Philippe enlaça Claire dans l’idée de continuer le flirte torride entamer sur la piste de danse. Mais après un court épisode érotique, la journaliste regarda sa montre avant de déclarer sans préambule :

« Il est bien tard. J’ai une conférence qui commence aux aurores. Je dois rentrer dormir ».

Cette annonce, déclarée sur le ton détaché du joueur qui vient d’échanger quelques balles sur un court de tennis, estomaqua Philippe qui avait imaginé conclure cette soirée dans le lit accueillant de sa conquête. Il venait de recevoir une belle douche froide en forme de tiré de rideau que la jeune femme concrétisa sur le perron du cabaret, en sautant rapidement dans un taxi.

Frustré par cette fin de soirée en demi-teinte, Philippe se sentit plutôt grosjean comme devant avec le sentiment d’avoir été copieusement baladé. En regagnant ses pénates il appela Cyril pour le démontage. Philosophe, Philippe conclut que le seul risque auquel il avait été exposé se résumait au ridicule. Et on n’en mourait pas.

Dans le taxi qui le conduisait au bunker, le détective se retourna à plusieurs reprises pour voir s’il n’était pas suivi, une vieille habitude de l’époque du service action qui avait la vie dure. Il finit par remarquer une voiture qui, apparemment, l’avait pris en chasse. Il invita le chauffeur à changer plusieurs fois d'itinéraire afin de confirmer son observation.

Il ne fallut pas longtemps pour que Philippe fut renseigné, on l’avait effectivement pris en filature. Rapidement, il élabora un stratagème pour rompre cette surveillance. Il demanda, alors, au conducteur de poursuivre sa course vers le métro Max Dormoy, d’emprunter ensuite le boulevard de la Chapelle, puis de se diriger vers la rue Cugnot.

Pendant le trajet, Philippe déposa un billet de cent euros sur le siège passager avant, ce qui dépassait largement le prix de la course, tout en expliquant au chauffeur la manoeuvre que celui-ci allait devoir exécuter.

Dans le milieu de la rue Cugnot, le détective commanda au conducteur d'accélérer et de s'arrêter brusquement, juste après le coude que faisait la rue. Ce dernier boula hors du taxi à toute vitesse pour se cacher derrière un véhicule en stationnement, pendant que son taxi repartait sur les chapeaux de roues.

Quelques secondes plus tard, une voiture passa en trombe devant Philippe bien dissimulé.

Sans perdre de temps, après le passage de l’auto, ce dernier s’engouffra dans la rue Bezelin, en sens unique, puis au pas de course dans la rue Pujol toujours à contresens, ce qui réduisit singulièrement la possibilité d’être suivi par une voiture. Ce fut d’un pas plus tranquille que le commandant, sûr de ne plus être pris en filature, arpenta la rue du Département qui enjambait les voies ferrées de la gare du Nord. Au bout de la rue il bifurqua dans la rue de Tanger.

Philippe se retourna fréquemment afin de s’assurer que personne ne le suivait, ce qui était facile vu qu’il n’y avait pas âme qui vive. La rue de Tanger le conduisit jusqu’à la station Stalingrad pour que le métro le dépose à la station Cadet. Dix minutes plus tard, il était dans la rue Lamartine et après s'être assuré que personne n’était accroché à ses basques, il entra dans son immeuble.

De retour au bunker, le détective se demanda qui avait bien pu le prendre en filature. Ses soupçons se portèrent naturellement sur Claire et ses amis. Mais à ce stade de son enquête, Philippe n’en voyait pas le pourquoi. Ou bien, c’était Claire qui faisait l’objet d’une surveillance, ainsi que ceux qu’elle approchait. Si c’était un grand service, Philippe pensa qu’il y avait de grandes chances qu’il fut identifié. Encore une fois, le basque semblait avoir raison. Le détective se dit qu’il avait raté une occasion de savoir qui l’avait pris en chasse. Il avait renvoyé Cyril trop tôt, celui-ci aurait pu suivre les suiveurs. Dans l’esprit de Philippe, une interrogation s’imposa d’emblée : Quel était l’enjeu de cette surveillance ? Par expérience, celui-ci savait que les grandes agences du renseignement n’agissaient pas à la légère. Celle qui venait de se dévoiler en le filant avait une bonne raison de prendre ce risque, supputa le détective. D’amblée, il écarta le Mossad, puisqu'apparemment il avait Claire sous la main. Restaient les autres prétendants. Les Russes avec Cousanov, les Iraniens au travers de Banarami et l’énigmatique Farah, chevalier servant du Hezbollah. Cela commençait à faire du monde se dit Philippe qui voyait là s’ouvrir « un bal des débutantes », façon barbouzerie.

Les trois hommes marchaient en silence, sur le petit sentier boueux qui sillonnait à travers le bocage de Notre-Dame-des-Landes, épiant chaque bruit suspect, regardant alentours s’ils n’avaient pas été repérés. Les trois compagnons avaient attendu un jour de pleine lune afin d’éviter d’utiliser une lampe électrique.

Afin de rester dans la bonne direction, Ibrahim, l’homme de tête, regardait fréquemment sa boussole et la carte qu’il tenait dans une main. La hantise du groupe était de tomber sur une patrouille de gendarmerie. Le sac à dos de chaque homme, contenait une mitraillette démontée, des munitions, quelques pains de C4 et des grenades pour compléter cet arsenal. Pour parer à toutes surprises, ces derniers avaient glissé, dans la poche de leur blouson, un pistolet Glock, muni d’un silencieux.

Après avoir passé l’Epine des brochettes, une voiture avait laissé les trois hommes à un embranchement sur la départementale 42. Ces derniers avaient marché un moment sur la petite route avant de bifurquer à gauche dans un sentier herbeux. À présent, en file indienne, les hommes progressaient dans un sous-bois pour se rapprocher du lieu de leur rendez-vous.

Lorsque Ibrahim aperçut, au travers des fourrés, une cabane faite de bois et de tôles ondulées assemblés pour former un ersatz de chaumière, ce dernier stoppa d’un signe le groupe.

De son sac, Ibrahim sortit un appareil de reconnaissance qui utilisait la technologie MIT. L’homme braqua sur la maisonnette son instrument qui signala la présence d’un seul humain. Satisfait de son examen, Ibrahim enjoint ses compagnons à le suivre en direction de la cabane.