Criminodroïdes - Fabrice Deferrard - E-Book

Criminodroïdes E-Book

Fabrice Deferrard

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Beschreibung

Au début du XXIIe siècle, dans une ville-monde dominée par la firme AndroCorp, le lieutenant Smog enquête sur des crimes impliquant des robots humanoïdes. Parmi ses indicateurs, S’hin, une femme-machine affectée à la prostitution, qu’il apprécie malgré lui. Tandis que le policier s’efforce de résoudre des affaires menaçant l’équilibre social, S’hin explore peu à peu les mystères de sa personnalité.
Criminodroïdes est le premier volet d’un cycle romanesque intitulé Chroniques de la Cité-Monde, où l’on retrouvera le lieutenant Smog et S’hin l’androïde, tous deux aux prises avec la complexité d’une société urbaine futuriste.


L’auteur renoue avec un thème phare de la science-fiction sous un angle original : le roman policier et les questions juridico-politiques que pose la place de l’être artificiel parmi les êtres vivants.


À PROPOS DE L'AUTEUR


Fabrice Defferrard est maître de conférences à la Faculté de droit de Reims où il enseigne les sciences criminelles. Membre de la Société des Gens de Lettres, il est l’auteur d’œuvres de fiction et de plusieurs essais, dont Le droit selon Star Trek (Prix Olivier Debouzy 2015). Criminodroïdes est son premier roman de science-fiction.
(blog : https://fabrice-defferrard.over-blog.fr)

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Veröffentlichungsjahr: 2022

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Fabrice Defferrard

Chroniques de la Cité-Monde

Criminodroïdes

Roman à trois temps

ISBN : 979-10-388-0299-5

Collection Atlantéïs

ISSN : 2265-2728

Dépôt légal : mars 2022

© couverture Ex Æquo

© 2022 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays. Toute modification interdite

Préface

Février 2022

Les horizons de la collection « Atlantéïs » continuent de s’élargir avec l’introduction d’un nouveau genre : le polar d’anticipation. Mais l’enjeu au cœur de nos publications demeure le même : une réflexion sur nos sociétés contemporaines par l’intermédiaire de l’imaginaire.

La science-fiction, et a fortiori l’anticipation, a toujours été un puissant outil d’analyse et de projection du réel. Regard rétrospectif sur le présent, le roman d’anticipation permet la mise à distance nécessaire à tout regard objectif. L’auteur se livre ainsi à un exercice de prise de recul conscient.

Fabrice Defferrard, juriste, nous le prouve une fois de plus avec ce polar novateur, qui explore l’air de rien la question des robots humanoïdes, de leurs relations et de leurs droits, dans un avenir (très) proche.

Exercice de cas pratique en droit du futur, Criminodroïdes est le premier tome d’un cycle littéraire en construction, probablement titanesque comme la cité-monde pensée par l’auteur. Par l’intermédiaire des enquêtes du lieutenant Smog, il nous plonge dans un monde à venir au réalisme glaçant, dont les problématiques sont peut-être déjà là.

Faustine Galicia

Un

Smog hésita une seconde avant de passer le sas transfluidique du commissariat central. Il observait, du bas de l’escalier, les lourdes portes à battants sur fond de vitrage blindé. Hormis sa structure interne, le portail ressemblait à celui de tous les commissariats de la Police prévôtale de la cité. Mais grâce à un œil-capteur qui repérait l’habilitation sur la puce d’identité implantée dans l’avant-bras, il suffisait de s’en approcher à deux pas pour que la matière dure se liquéfie aussitôt en un rideau de plasma, puis vous laisse traverser dans un chuintement avant de redevenir aussitôt rigide. Smog ne se faisait pas à ce qu’il croyait être une mystification technologique. Il avait à chaque fois l’impression de franchir une chute d’eau inconnue, épaisse et aveuglante. Qu’allait-il trouver une fois de l’autre côté ?

L’entrée du bâtiment, immense et voûtée comme un hall de gare, était glaciale, envahie par la pénombre. Derrière le vaste comptoir d’accueil, à une vingtaine de mètres, Smog reconnut l’officier Brent qui devait probablement télécharger dans le dossier des mains courantes les plaintes vocales de la nuit. Il lui fit un petit signe.

— Salut Brent.

— Oh, bonjour lieutenant. Belle journée, pas vrai ?

Smog secoua la tête.

— Ça fait trop longtemps que vous n’êtes pas sorti, Brent.

— Je me plais bien ici, lieutenant.

— Je comprends.

Smog se dirigea vers le synthétiseur installé contre le mur à droite du hall et commanda un thé noir brûlant et sans sucre. La machine matérialisa un gobelet en fibroplastique et à l’intérieur, le liquide à bonne température. Il récupéra son café, trempa légèrement ses lèvres qui frémirent sous la chaleur. Tout en buvant avec un petit bruit de succion, il considérait le long couloir, en enfilade du comptoir d’accueil, qui menait aux ascenseurs et à l’étage où se trouvait la salle des inspecteurs. On avait pensé installer là aussi un sas transfluidique, mais les crédits n’avaient pas suivi.

Ils avaient peu à peu remplacé les portes en dur pour mieux garantir la sécurité des bâtiments. N’importe qui ne pourrait plus y entrer et ouvrir le feu au hasard de sa rage ou de sa folie. Si l’œil-capteur ne reconnaissait pas l’habilitation de la personne qui se présentait, comme celle de Smog, ou si une arme non enregistrée était détectée, la porte demeurait solide, infranchissable, et c’était tant pis pour vos articulations. Une nuit, un inconnu avait tiré une roquette sur la porte d’un commissariat de quartier avant de prendre la fuite. On ne l’avait jamais retrouvé, mais la porte, elle, n’avait pas cillé, même au niveau subatomique. On songeait aussi à ce genre d’installation pour les hôpitaux. Certaines écoles, qui appartenaient à des fonds spéculatifs, étaient déjà équipées.

La vieille montre-bracelet de Smog indiquait 7 heures 30 et sa douleur à l’épaule ne passait pas. À quelle sorte de journée aurait-il affaire ? La salle des inspecteurs était un grand cirque de bureaux, d’écrans et de puanteur. L’humanité y passait comme l’écoulement gonflé d’un égout. De temps à autre, on ouvrait en grand les fenêtres grillagées, histoire de faire un peu d’aération. Il y avait aussi des ventilateurs à larges pales suspendus au plafond dont certains tournoyaient l’été par grandes chaleurs et brassaient l’air comme si c’était de la bouillie. Mais on n’était pas en été.

Smog avisa son bureau. En dépit de la numérisation totale, il utilisait encore du papier et c’était donc un certain désordre qui régnait sur la surface métallique. Quelqu’un occupait également son fauteuil, comme si c’était le sien. Smog reconnut de dos sa longue chevelure poudrée et le haut de la combinaison de latex qui moulait habituellement son anatomie jusqu’aux orteils.

— Si j’avais su que tu viendrais me rendre visite, dit Smog en posant son gobelet entre deux piles de dossiers, je t’aurais commandé quelque chose à la machine.

— Tu sais bien que je n’ingère aucun liquide, lieutenant chou. En revanche, tu aurais pu te passer un coup de peigne et être un peu plus présentable pour moi. Tu as une de ces mines…

S’hin-6-M se leva, libérant le bureau, et se colla contre le poteau de soutènement en béton cellulaire qui se dressait juste à côté. Puis, elle fit un baiser sur ses doigts avant de le souffler en direction de Smog qui n’y prêta pas attention.

Dans le jargon policier, S’hin-6-M était une andropute, une androïde spécialement affectée à la prostitution. Comme tous les androïdes hétérotrophes, n’ayant pas besoin de se nourrir, elle ne coûtait pas bien cher à elle-même. Le montant d’une passe ordinaire par semaine suffisait à l’entretien courant de son organisme synthétique et la maintenance de son cerveau bio-neuronal. Le reste de l’argent gagné partait dans les caisses de la municipalité. Dans le vocabulaire administratif, S’hin-6-M était une « Træx » — Travailleuse du sexe androïde. Smog trouvait cette appellation déprimante. Encore une collision, comme il s’en produisait depuis toujours, entre le vocabulaire administratif le plus froid et une réalité difficile à exprimer. La particularité de S’hin était d’être pluri-sexuelle. Elle pouvait modifier suffisamment son apparence pour, au besoin, proposer les attributs d’un homme et satisfaire les demandes de ses clients. Smog ignorait si elle était d’un côté, de l’autre ou des deux à la fois. Son mode de vie la conduisait régulièrement au commissariat du district. Pour l’instant, elle avait échappé au déphasage. En contrepartie de certains renseignements, Smog fermait les yeux sur la bizarrerie désolante de son existence.

— Qu’est-ce que je peux faire pour toi, S’hin ?

— Oh, rien de bien intéressant…

— Tu as eu des ennuis ?

— Je devine au ton que tu emploies que tu voulais dire « tu as encore eu des ennuis ? », mais tu es tellement bien élevé que tu t’es abstenu, n’est-ce pas ?

— Oui, S’hin, si tu le dis… Alors ? Des ennuis ? Encore ?

— Pas dans les dernières vingt-quatre heures.

— Cherche bien.

S’hin-6M soupirait déjà en plongeant sa main dans le petit sac qu’elle portait en bandoulière. Elle en sortit une tablette tactile qu’elle fit glisser sur le bureau de Smog.

— Tiens, c’est pour toi. Je les ai regroupés. Si tu pouvais faire quelque chose, ça serait chou, lieutenant…

Au premier coup d’œil, Smog avait reconnu sur l’écran la liste des PV de racolage extra-zone, classés par dates et lieux. Il en trouverait sans doute la trace électronique dans le dossier de S’hin et bien entendu dans son e-casier judiciaire.

— Tu t’en es pris pour combien, cette fois ?

— L’équivalent de dix mille kerts au total.

Smog eut un petit sifflement.

— Dix mille !

— J’ai arrondi.

Depuis une quinzaine d’années, la municipalité avait décidé d’interdire la prostitution des humains, estimant qu’il s’agissait là d’une pratique contraire à sa dignité, dont elle s’était d’ailleurs prétendue seule juge. Se prostituer et payer pour cela constituaient un délit qui amenait les intéressés, prestataires et clients, directement en prison ou dans un centre de réhabilitation. On avait en contrepartie créé un service public municipal et fait fabriquer par la firme AndroCorp des androïdes affectés à cette tâche. Des quartiers réservés avaient été délimités en ville, avec des territoires individuels et des dispositifs de surveillance. Naturellement, les humains avaient continué à se prostituer, à la grande stupéfaction humaniste du conseil municipal. Certains clients ne voulaient pas lefaire avec des androputes, mais avec de vrais êtres humains, et de toute façon, la fin de la prostitution humaine légale n’avait pas mis un terme à la pauvreté. Quelque part dans un rapport ou une commission d’enquête, on avait oublié de mentionner qu’en général, on ne vendait pas toujours son corps par vice.

Chaque andropute disposait d’une zone de travail qu’elle pouvait partager avec d’autres au besoin, un territoire comprenant par exemple la section d’une rue ou la surface d’un parking. Elles étaient rattachées à une maison d’accueil où elles pouvaient recevoir des clients dans des chambres ou des suites et s’isoler pour les opérations de maintenance et d’entretien. Si l’une d’entre elles sortait de sa zone, en général à la demande de clients dont les lubies étaient presque toujours prioritaires, elle prenait une amende, afin de limiter les conflits de territoire. Cette amende correspondait à une somme d’argent qui, par accumulation, était ensuite convertie en retrait de points du permis de prostitution. Si, après un certain délai, tous les points étaient perdus, l’androïde perdait sa licence et en même temps la vie, ou en tous les cas ce qui s’apparentait à sa vie. Dans les jours qui suivaient la perte définitive du permis, la Police prévôtale venait l’arrêter, on la déconnectait par impulsion électromagnétique et son cerveau bioneuronal était passé au laminoir, afin qu’il ne reste rien de ce qu’elle avait été. On appelait cela le « déphasage ». Une nouvelle unité cérébrale était installée sur le corps et le tout rebooté. L’andropute réintégrait sa zone initiale ou faisait l’objet d’une réaffectation après avis d’une commission administrative. La municipalité avait expliqué que cette sanction permettait de lutter contre la récidive.

— Dix mille kerts, ça commence à faire beaucoup, gronda Smog. À ce rythme-là, tu vas finir par perdre tous tes points. Tu ne laisses pas passer assez de temps entre chaque PV.

— Ça ira si tu me fais disparaître ces horreurs, dit S’hin en désignant avec mépris l’amoncellement de procès-verbaux dans sa tablette.

— Franchement, qu’est-ce qui te prend de sortir de ta zone d’activité ?

— L’attrait pour les nouveautés territoriales.

— Ouais… Tu connais les risques à chaque fois et tu sais que tu ne peux pas échapper au traçage. Combien de fois je te l’ai dit ?

— Un certain nombre de fois.

— Sans parler qu’une nuit, tu finiras bien par prendre un mauvais coup.

— C’est déjà arrivé.

— Eh bien alors ?

— Si tu étais une androïde, tu comprendrais.

Smog haussa les épaules.

— Tu devrais demander un changement de zone si celle qu’on t’a attribuée ne te convient pas.

— Tu m’aideras à remplir la paperasse, lieutenant chou ?

Smog loucha sur son bureau et s’empara de la tablette. Il y jeta un œil rapide avant de la reposer.

— Je vais voir ce que je peux faire, mais il me faudrait un peu de motivation. Tu as quelque chose pour moi ?

— Comme quoi ?

— Depuis deux semaines environ, il y a des cambriolages avec violences dans ta zone et en périphérie. On pense que c’est une petite équipe qui ne s’en prend qu’aux vieilles habitations.

— Je croyais que tu bossais aux Rapts & Homicides ?

— Les cambrioleurs ont grimpé l’échelle du crime. On a eu deux décès parmi les occupants des logements visités.

— Je vois… Je peux sûrement te trouver quelque chose, mais ça va dépendre de ça.

S’hin secoua le menton et désigna de nouveau la tablette. Smog fronça les sourcils.

— Ne renverse pas les rôles.

— Renverser les rôles, c’est mon métier, lieutenant chou.

— Arrête de m’appeler comme ça. C’est crispant.

S’hin avait de longs ongles peinturlurés, durs comme l’acier. Elle se décolla du poteau de soutènement, tendit une main et les fit interminablement crisser sur le plateau métallique du bureau en imprimant de larges courbes.

— Crispant comme ça, lieutenant chou ?

Smog soupira.

— S’il te plaît, S’hin…

De despotique et parfois cassante, leur relation, au fil du temps, s’était peu à peu équilibrée pour atteindre un certain niveau d’égalité. Lui savait qu’il était humain et pas elle, et elle savait qu’elle était une machine et pas lui. Les choses étaient claires en apparence, ce qui n’empêchait pas qu’ils eussent besoin l’un de l’autre dans leur travail.

Des androïdes, il en existait de nombreuses catégories. Les modèles succédaient aux modèles, tous plus variés les uns que les autres, toujours plus fiables, efficaces, plaisants. Leur ressemblance avec les êtres humains était frappante. Ils servaient dans l’industrie, l’agriculture hydroponique, l’entretien des villes, le transport, la surveillance. En dépit des ravages que cela causait à l’équilibre social, ils prospéraient dans les activités complexes impliquant la santé ou l’affect humain, comme la médecine, l’enseignement, la politique, la justice, à quelques exceptions près. Le pli avait été pris une trentaine d’années plus tôt : à l’époque, l’ère était plus que jamais à l’hyperspécialisation technique des machines. Anna Faralone présidait AndroCorp, la principale compagnie de fabrication de robots androïdes, propriétaire des brevets du cerveau bioneuronal. Elle l’avait martelé lors d’une émission télévisée sur le Réseau social universel : « Un androïde, une mission. » Cela réduisait les coûts de fabrication au moyen d’économies d’échelle et permettait un remplacement aisé des sujets défectueux. On avait perdu peu à peu l’habitude de réparer un androïde connaissant une panne grave ou une usure inhabituelle qui l’aurait rendu moins performant. On le déphasait et on le remplaçait aussitôt par un autre ayant les mêmes caractéristiques. C’était également bon pour le progrès : les avancées technologiques et les améliorations d’aptitude intégraient plus rapidement la masse, créant un flux continu de perfectionnements. À cela s’ajoutaient les capacités cognitives et critiques propres à chaque androïde. Grâce à leur biocerveau bridé à la seule fonction pour laquelle on les manufacturait, ils pouvaient apprendre et tirer des leçons de leurs expériences personnelles, leurs difficultés, leurs échecs comme leurs réussites. Mais pas au-delà. Ce « vécu individuel » était enregistré, transmis en temps réel à un centre de contrôle et d’évaluation des cerveaux androïdes, puis analysé. Si une véritable avancée était mise en lumière, susceptible d’être généralisée, on la modélisait avant de la réinjecter par voie subneuronale dans le cerveau de tous les androïdes concernés. La présidente d’AndroCorp, toujours dans la même émission, l’avait rappelé au présentateur visiblement conquis : « Nous avons inventé l’auto-amélioration totale, universelle et permanente. »

On ne trouvait que deux exceptions à cette politique de confinement et d’hyperspécialisation : les androïdes domestiques de compagnie et les androputes. Le marché des androïdes de compagnie, né avec la prostitution mécatronique, était en développement régulier et constant. Il en existait pour tous les goûts, tous les âges et pour accomplir toutes sortes de tâches d’assistance aux humains. AndroCorp les fabriquait à partir du modèle des androputes, auxquelles les fonctions prostitutionnelles avaient été ôtées. Les plus évoluées, mais aussi les plus ruineuses à l’achat ou à la location, ne faisaient pas que rivaliser avec un être humain dont on partagerait la vie quotidienne par amour ou par intérêt. Ils les surpassaient en bien des domaines. Les androïdes de compagnie déchargeaient leur propriétaire ou leur locataire de toutes les tâches domestiques sans se plaindre ni récriminer. Ils étaient toujours disponibles, y compris sexuellement, aimables, attentionnés et de bonne humeur, quel que soit le moment. Ils n’adressaient jamais de reproches, ils ne jugeaient pas vos actes ou vos performances et n’exerçaient aucune violence physique ou verbale. Ils ne vieillissaient pas et ne devenaient pas acariâtres, loqueteux ou fous avec le temps. Au contraire, leurs fonctions cognitives étant évolutives, ils ne faisaient que s’améliorer et s’adapter toujours au plus près de ce que leur compagnon, homme ou femme, en espérait. Sans doute l’affection et la tendresse qu’un robot androïde était capable de témoigner à un être humain, inlassablement et sans condition d’aucune sorte, ne correspondaient à rien d’autre qu’à sa programmation. Mais cela n’avait pas constitué un obstacle majeur, car leurs adeptes, de plus en plus nombreux, savaient que les humains n’étaient guère différents dans leurs relations avec autrui. Entre une simulation artificielle de sentiments ou d’émotions et l’hypocrisie, le mensonge, la duplicité et la mystification humaines, beaucoup avaient finalement préféré la première aux secondes. Avec un androïde de compagnie, il n’y avait aucune imposture, aucune fourberie ni mauvaise foi. Au bout du compte, il y avait moins de souffrances. La firme AndroCorp avait compris que le choix de partager sa vie avec un androïde dédié était plus raisonnable qu’il n’y paraissait. En toute logique, elle soignait ce marché dont les possibilités de développement, et donc de profits, se révélaient vertigineuses.

Ensuite, il y avait les androputes. Comme leurs congénères domestiques, elles étaient équipées d’un cerveau non bridé, si bien que leur comportement pouvait se confondre avec celui d’un humain fait de chair et de sang. AndroCorp, qui les fournissait au service public municipal et assurait la maintenance, considérait que l’efficacité de leurs tâches impliquait que ces unités fussent aussi évoluées que possible, sinon l’illusion de payer pour un rapport intime avec un ou plusieurs humains ne tiendrait pas. Il fallait que les clients y croient et qu’ils y croient non seulement la première fois, mais toutes les fois suivantes. C’était une question de crédibilité et d’ordre public. Cependant, ces machines-là demeuraient mono tâches et le contrôle exercé via le permis de prostitution permettait d’éviter les dérives ou leur instrumentalisation. On ne pouvait les employer à rien d’autre, sinon pour ce qu’elles étaient, et toutes les tentatives de hacking avaient, jusque-là, échoué. Le taux de déphasage était d’ailleurs raisonnable, et plutôt en baisse avec l’amélioration cognitive. Les statistiques tenues par AndroCorp et les services municipaux l’attestaient. Une andropute standard qui ne perdait pas de points et se tenait à carreau tout en gagnant assez pour son entretien durait plusieurs années, pour peu que la clientèle ne se lassât pas. Elle pouvait toujours être victime d’un accident ou d’une attaque qui rendrait trop coûteuse une remise en état. Dans ce cas, le déphasage s’imposait automatiquement, mais là encore, les chiffres restaient dans les normes admissibles.

— Alors, mes PV ? demanda S’hin. Tu veux bien t’en occuper ?

Smog toucha la tablette du doigt.

— Je t’ai dit que j’allais voir ça, maugréa-t-il. Maintenant, file.

S’hin se leva, ajusta sa combinaison de latex noire et blanche comme une paire de bas nylon et posa une main sur l’épaule de Smog qui en frissonna, comme d’habitude. Elle traversa la salle des inspecteurs et disparut dans le couloir qui menait vers la sortie du commissariat. Combien de fois a-t-elle arpenté ce lieu depuis qu’on l’a activée ? se demanda Smog en la regardant s’éloigner. Il émanait de cette androïde une sensualité brute, une sorte de force gravitationnelle à laquelle aucun homme ni aucune femme ne résistaient longtemps. Cela faisait d’elle une créature efficace qui pouvait susciter une fascination angoissante.

Smog se cala dans son fauteuil et lampa avec bruit une gorgée de son café qui refroidissait. Devant l’écran translucide de son unité-cloud défilaient les plaintes vocales de la nuit enregistrées dans le secteur territorial du commissariat. Une cinquantaine au total, la plupart fantaisistes ou visiblement malveillantes, qui finiraient classées sans suite. Il n’y avait absolument rien qui fût exploitable. La municipalité avait fait installer des bornes blindées dans divers endroits de la ville, sur la voie publique, où n’importe qui pouvait déposer une plainte en s’adressant directement à un micro et deux caméras, l’une faciale et l’autre latérale. Les bornes fonctionnaient vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Il suffisait d’appuyer sur un bouton commutateur, d’effectuer sa déclaration, puis de la valider. Tout y passait : du poivrot qui pissait ou se masturbait sur la borne en maudissant on ne savait trop qui jusqu’à la tentative de meurtre. Certains de ceux qui avaient dépassé le stade de la déglingue commettaient les infractions devant la borne, pendant qu’elle enregistrait. Il y avait des viols, des passages à tabac. La municipalité avait parié sur le côté cathartique de la chose. Les gens pouvaient librement s’exprimer. Interrogée, la présidente d’AndroCorp, qui fournissait les bornes, avait parlé « d’instrument social-démocratique au service du bien commun ».

Après l’avoir observée un moment avec dégoût, Smog reposa son gobelet. Puis, il se gratta le bas de l’épaule gauche, à l’endroit toujours sensible où il avait reçu un coup de couteau, trois ans plus tôt.

Une fenêtre apparut sur l’écran de son unité-cloud.

— Lieutenant, si vous êtes là, ramenez vos fesses !

Le visage du capitaine Eleven s’évanouit avant que Smog n’ait eu le temps de le voir et de lui répondre. D’autres inspecteurs avaient-ils reçu le même message simultanément ? D’un coup d’œil circulaire, il fit le tour des collègues qui se trouvaient à leur bureau : Tcho, Vedev, Coss, Tasja. Il n’y avait personne d’autre dans la salle. Aucun de ces quatre-là ne semblait avoir été intercepté par l’aboiement du capitaine. Smog n’était donc pas convoqué pour une réunion de service ou un briefing sur les affaires en cours.

— J’arrive, Capitaine, lâcha-t-il dans le vide.

Un couloir à franchir, puis deux étages. Comme pour tous les itinéraires balisés à l’intérieur du commissariat, les ayant accomplis mille fois auparavant, Smog se déplaçait en réfléchissant à autre chose. Il y avait cette affaire de meurtres liés à des cambriolages commis avec violences dont il avait parlé à S’hin, qui progressait mollement… Que ferait-il ce soir après son tour de service ? Il rentrerait chez lui, avalerait par paresse un complément nutritif, ces boulettes fondantes et sans goût de la taille d’une grosse bille qui contenaient toutes les protéines nécessaires à l’organisme, avant de s’affaler sur son lit comme une poutre qui cède et s’effondre.

La porte du bureau était grande ouverte. Smog entra.

— Capitaine ?

— Venez vous asseoir !

Le capitaine était rivé à son écran et terminait d’envoyer un vidéo-message :

— …Et j’attends toujours votre rapport sur cette affaire de recel de moelle osseuse bio-imprimée, lieutenant Vedev. Ça fait maintenant deux semaines !

Puis, il coupa la communication.

— Capitaine ? s’enquit de nouveau Smog, qui se calait dans l’un des deux fauteuils installés devant le bureau de son chef.

Il régnait une sale odeur dans la pièce, un mélange lourd et tenace de nourriture bon marché avalée à la hâte, de sueur, d’emmerdes exsudant de partout où le malheur pouvait se frayer un chemin. Pourtant, le capitaine était rasé de frais et avait l’air en forme. Ce devait être la mémoire des murs.

— Tournez-vous lieutenant… Oui, comme ça, devant mon écran. Et regardez attentivement.

Smog s’exécuta.

Il y eut une impulsion et les images se mirent à défiler. Au premier coup d’œil, Smog reconnut la rue et la borne 70 alpha.

— C’est dans votre secteur, dit le capitaine pour souligner le fait que tout ceci le concernait au premier chef.

Il faisait nuit. Derrière la borne tombait l’éclairage public qui reflétait l’humidité grasse de l’asphalte, déployant une ombre fantomatique. L’écran de la borne grésillait, entre le clignotement des diodes et les éclairages au sol. On pouvait entendre le murmure du quartier que captaient les micros directionnels, mais rien de précis. Tout à coup, des mouvements. La caméra blindée située à 2 mètres 50 de hauteur sur un pylône avait effectué un zoom automatique. On pouvait distinguer assez nettement quatre personnes, mais deux au moins seraient impossibles à identifier : cagoule sur le crâne, gants, combinaison noire, bottes épaisses et montantes. Peut-être, si elles disaient quelque chose… Mais il n’y eut pas un seul mot. Trois des individus en empoignaient un autre, tandis que le quatrième demeurait en retrait, peut-être pour filmer. L’un d’entre eux actionna la borne et on entendit la voix habituelle : « Vous avez choisi d’effectuer un dépôt de plainte sous votre entière responsabilité. Veuillez parler après le signal sonore. » Puis, ils commencèrent à tabasser leur prise à coups de poing et de pied dans un déchaînement inouï de violence. Il n’y avait que le bruit sourd des coups assénés les uns après les autres, et les cris puis les râles indistincts de la victime qui se transformait peu à peu en chiffe, en matière molle. L’un des inconnus sortit ensuite une barre métallique de sous sa combinaison, l’exhiba devant l’œil de la caméra et entreprit de briser un à un les membres de la victime, les bras pour commencer, puis les poignets, les mains, les hanches, les genoux, les jambes, les chevilles, tous les os méthodiquement… La victime était bâillonnée. On l’entendait à peine. Juste les cassures, la fragmentation. C’est son corps qui hurlait. À la fin, l’un des individus l’attrapa par la nuque et l’exhiba devant l’écran de la borne avant d’abattre une batte de base-ball sur son crâne, encore et encore, comme s’il tapait sur un quartier de viande pour l’amollir. Après quoi, il y eut de nouveau le visage de la victime face à la caméra de la borne.

Le capitaine figea l’image. L’écran de son unité-cloud était couvert de ce visage tuméfié, déformé par les coups et la mauvaise définition de la caméra nocturne, probablement déjà en état de mort cérébrale.

— C’est arrivé ce matin dans le service, dit le capitaine. Donc les faits ont eu lieu hier dans la nuit.

— Quelle heure ?

— L’enregistrement a débuté à 2 heures 38.

Smog fit un rapide calcul mental.

— On a récupéré le corps ?

— Oui, il est à la morgue. Autopsie échographique en cours, mais on n’a pas besoin d’attendre les résultats. Le type n’était plus qu’un bout de viande hachée quand la patrouille de service l’a pris en charge.

L’image de l’homme supplicié était toujours figée sur l’écran, avec une légère déformation des couleurs qui lui donnait l’allure d’une peinture abstraite. Si de telles images étaient soudain rendues publiques et circulaient sur le Réseau social universel, il se trouverait certainement un spécialiste pour y déceler de l’art et organiser une exposition.

Le capitaine Eleven se grattait la joue et ses yeux se plissaient, comme sous l’effet d’une forte tension.

— C’est une affaire difficile, lieutenant, lâcha-t-il, autant vous prévenir.

— Ce n’est pas la première fois qu’on tabasse un pauvre type, répondit Smog avec indifférence. Vous vous souvenez de la première nuit où les bornes ont été installées ? On a eu plusieurs crimes similaires. Ça fait quinze ans.

— Oui, je sais.

— Capitaine, pourquoi m’avez-vous fait monter ? Les tordus adorent les bornes. C’est leur totem. On aura un autre meurtre ou un viol demain matin, enregistré sur cette borne-là ou sur une autre du secteur. Franchement, qu’est-ce qu’on y peut ?

— Notre boulot n’est pas de simplement « pouvoir », lieutenant.

— Il y a eu combien de rapports à la commission municipale de lutte contre le crime pour les enlever ? Des dizaines ? Des centaines ?

Smog désignait l’écran translucide.

— On ne retrouvera jamais les auteurs de ce crime ni les commanditaires, s’il y en a. Ce type n’a pas eu de bol. Il méritait sans doute de finir autrement… On sait qui c’est ?

— Oui, sa puce d’identité n’a pas subi de dommages et on est donc certain… Écoutez, lieutenant, regardez ! Vous ne voyez pas ? Vous ne le reconnaissez pas ?

Smog leva les yeux vers l’image. Avec les années, il avait appris à identifier un individu à partir d’un cliché de son cadavre, même tuméfié et désossé, pour peu qu’il ait pu le voir avant et enregistrer ses traits. Il y avait toujours un air, une certaine complexion qui restait, qui ne partait pas immédiatement avec la vie. Mais ce visage-là, ou du moins ce qu’il en subsistait, ne lui disait rien.

Deux

Cela faisait bien longtemps que les États n’existaient plus sous la forme qui avait été la leur jusqu’au milieu du XXIe siècle. Le temps était à la fragmentation des territoires et des frontières, au redécoupage du découpage. La démographie grouillante, les mutations climatiques, les pandémies soudaines, l’hyper-technologie globale et les fonds d’investissement prédateurs avaient fait bouger les lignes territoriales et les idéologies. Les mégapoles, qui concentraient l’essentiel de la population, avaient pris le dessus et dévoré les campagnes comme une marabunta de fourmis légionnaires avalant n’importe quel obstacle naturel. Un maire disposait de plus de pouvoirs et de puissance expansive que n’en avaient pas toujours eus un Président, un Premier ministre ou un roi. C’était l’effet de réseau, la conséquence absolument prévisible du maillage total, de l’arachnéisation transcendantale du monde. Les grandes pyramides étatiques ou supra-étatiques s’étaient inexorablement effondrées sous leur propre poids, laissant la place à des pyramides plus petites, plus souples, si on peut parler de souplesse pour une pyramide. La fluidité était devenue un principe cardinal. Les villes avaient conclu entre elles des alliances politiques et commerciales, en particulier pour ce qui relevait de la sécurité, de la monnaie, de la nourriture et des mouvements migratoires. Elles signaient ces accords en grande pompe, avec des cérémonies officielles, comme du temps des grands traités internationaux et des parades militaires. Chacune de ces conurbations avait adopté un rythme de développement rapide, croissant et se multipliant à l’envi. Littéralement sous perfusion immobilière, la densification des mégatours et des térabuildings en hauteur rivalisait avec le développement des blocs d’habitations en profondeur, dans une succession de projets aussi invraisemblables que lucratifs.

Dans la municipalité où Smog vivait et travaillait, le maire était élu pour un mandat dont la durée était indéterminée. Il pouvait être démis de ses fonctions à la suite d’un référendum populaire : ceux qui l’avaient installé aux manettes pouvaient donc librement et à tout moment le démettre ; on le « dévotait » en quelque sorte. Le dernier édile avait duré trois jours, un certain Roberts, au milieu d’une assez considérable confusion et pas mal de violences. L’actuel, Souvaroff, ancien vice-président d’AndroCorp chargé du Service des communications sociales, tenait bon depuis huit ans, bien à cheval sur sa monstrueuse et carnassière monture.

Il n’y avait plus d’armées pour mener des guerres, mais une Police prévôtale tentaculaire sous tutelle de la municipalité, à la fois compartimentée et ultraspécialisée — Voie publique, Rapts & Homicides, Émeutes, Vols & Fraudes, Andromœurs, Dangerosités, etc. Une bonne quarantaine de services en tout, l’ensemble étant placé sous la direction d’un superintendant, lui-même nommé par le maire. Depuis qu’il avait intégré la police municipale quinze ans plus tôt, Smog avait navigué entre divers services, en commençant par les Jeux & Stades. Il avait connu S’hin quand on l’avait affecté aux Andromœurs, et ils étaient restés en contact après son transfert aux Rapts & Homicides.

La violence des rues était colossale, mais intérieure, repliée sur elle-même, d’une domesticité exclusivement municipale. Elle n’avait plus besoin de s’exprimer vers des territoires étrangers, de s’exporter en direction d’un voisinage dont on convoiterait les richesses. Les mobiles ayant disparu faute de réels besoins, l’envie de conflits militaires s’était tarie avec le sentiment d’ivresse qu’elle impliquait. C’est ce qui expliquait, selon les spécialistes en polémologie, ce déclin du désir de guerre : plus de motifs économiques vraiment sérieux et peu de retombées à court terme (argent, pouvoirs, etc.) pour lesquels des dirigeants politiques ou un fonds spéculatif se seraient lancés dans une escalade militaire. Une firme comme AndroCorp aurait probablement misé sur l’organisation logistique et la conduite d’une guerre si elle y avait trouvé un intérêt. Les moyens ne manquaient pas ni les compétences. Mais le rapport investissement/coût était devenu trop médiocre et les résultats encore rebelles aux statistiques prévisionnistes des algorithmes.

Le crime était donc essentiellement commis intramuros et par conséquent dans un environnement plutôt confiné qui autorisait aussi bien l’étude que la répression. La prévention n’existait plus. Cela coûtait trop cher pour des résultats peu sensibles, dérisoires ou décevants. Les programmes de réhabilitation et de réinsertion avaient été abandonnés depuis des décennies, traduisant par là un certain pessimisme public que le taux de récidive — élevé, mais relativement stable — avait permis de conforter dans les esprits. Hormis une politique d’ultrarépression, il n’existait guère d’autre issue. Le Sénat municipal avait rétabli la peine de mort par foudroiement cérébral pour les homicides intentionnels, la torture suivie de mort et les viols collectifs. Le nombre de pénitenciers, presque tous souterrains désormais, s’était naturellement multiplié. Reliés entre eux par des tunnels et des puits, ils formaient une cité immense vouée à des ténèbres anonymes et indifférentes.

Le capitaine Eleven tapotait nerveusement deux doigts épais sur le côté gauche de son écran.

— Alors, lieutenant ? demanda-t-il. Vous ne voyez pas ?

Le regard accroché à l’écran, Smog songeait que les individus ayant tabassé à mort la victime sous l’objectif des caméras embarquées de la borne 70 alpha étaient sans doute des récidivistes, mais la violence inouïe de leur acte ne le rendait pas certain. Ils avaient l’air d’amateurs défoncés au métaspeed, la nouvelle drogue en circulation qui grillait le cerveau après deux prises, mais vous assurait le Grand Saut. Tuer était bien entendu un élément constitutif du Grand Saut.

Eleven imprima un tirage couleur de la victime et le tendit à Smog.

— Jetez un œil, dit-il, et jetez le bien. Dites-moi qui est cet homme. Vous le connaissez forcément. Tout le monde le connaît.

Le cliché n’arrangeait pas les traits du supplicié. Cela donnait comme d’habitude une certaine objectivité à sa mort, une distance avec l’état réel du cadavre, que le passage au service médico-légal dégraderait encore. Cependant, grâce à l’image, l’assassinat le plus déstabilisant pour la raison se transformait en simple cas à résoudre dans le cadre d’une procédure criminelle.

— Je ne vois pas, Capitaine.

— Enfin, vous êtes aveugle ou quoi ? C’est Brokop, l’avocat en chef d’AndroCorp ! Reinh Brokop !

Smog examina le visage de plus près, lequel brillait sous l’éclairage brut du plafond. Il ressemblait en effet à celui qui s’affichait sur les gigantesques écrans muraux des immeubles en ville lorsqu’il était question d’AndroCorp et de ses réalisations. Il devait sans doute apparaître également dans des annonces publicitaires télévisées, comme porte-parole officiel, mais Smog ayant refusé de s’affilier au Réseau social universel, il ne recevait pas les programmes chez lui. Aucune loi n’y obligeait, mais il fallait dans ce cas s’acquitter tous les mois de la taxe spéciale forfaitaire applicable aux non-regardants.

— Un mort hors norme, lâcha Smog platement, même si les morts se ressemblent.

— J’ai déjà reçu vingt visiomessages depuis ce matin et il n’est pas encore neuf heures, lieutenant. Vingt ! La moitié vient du cabinet du maire, le reste d’AndroCorp. Je vous en fais grâce.

Smog s’étant installé dans le fauteuil de vieux tissu vert qui faisait face au bureau du capitaine, il commença à tirer un fil qui dépassait sur l’un des accoudoirs.

— Qu’est-ce que Brokop faisait exactement chez AndroCorp ? demanda-t-il.

— Il ne devait pas beaucoup plaider, si c’est ce que vous voulez savoir. Ce type était un proche conseiller de la patronne d’AndroCorp, Anna Faralone, donc un individu puissant à géométrie variable. Très brillant dans son genre. Mais on n’en sait pas beaucoup plus.

— Je vois…

— La politique de rationalisation des quartiers de la ville, entre autres choses, c’est lui.

Ce qui signifiait les prostituées androïdes, les bornes d’appel et les fichiers anthropo-biologiques.

— Je vous ai fait suivre sur votre terminal le rapport préliminaire de la patrouille qui l’a ramassé, dit Eleven.

— Vous l’avez lu ?

— Il n’y a pas grand-chose. Les faits de base et quasiment pas de preuves. Vous aurez le rapport d’autopsie en fin de journée.