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Quand Jérôme Keryann reprend conscience dans une chambre d’hôpital, il est partiellement amnésique et n’a que de vagues souvenirs de la violente agression qu’il vient de subir. Malgré cela, à peine rentré chez lui il entreprend d’enquêter, avec le concours de la belle Anne-Laure, sur les circonstances du décès de son frère cadet Damien qui s’est tué, quelques semaines plus tôt, dans la mystérieuse vallée des Traouïero. Il interfère sans le savoir avec les recherches d’un flic odieux, le commandant Forisse.
D’abord rivaux, les deux hommes finiront par collaborer pour affronter un réseau de malfaiteurs beaucoup plus dangereux que leur jeune âge ne le laisserait supposer et, au bout du cauchemar, ils rencontreront l’horreur.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Né à Lyon, Bernard Enjolras vit depuis de nombreuses années à Trégastel. C’est là qu’il écrit, au cœur de la magnifique Côte de Granit rose. Son dix-neuvième roman correspond à la quatrième enquête du commandant Forisse. Ce nouvel ouvrage nous entraîne dans la vallée des Traouïero, à Trégastel, ce lieu légendaire, proche des carrières de granite vert, où les korrigans viennent, à la nuit tombée, danser la sarabande sous les yeux émerveillés du Scorfel, espiègle petit lutin.
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Seitenzahl: 347
Veröffentlichungsjahr: 2025
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À Jean-Pierre Hascoet
et
À toute l’équipe des Éditions Alain Bargain.
Cet ouvrage de pure fiction n’a d’autre ambition que de distraire le lecteur. Les événements relatés ainsi que les propos, les sentiments et les comportements des divers protagonistes n’ont aucun lien, ni de près ni de loin, avec la réalité et ont été imaginés de toutes pièces pour les besoins de l’intrigue. Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existant ou ayant existé serait pure coïncidence.
Dans un premier temps c’est le noir absolu, le silence complet. Mais ce n’est pas la mort, il en est certain. Non, il n’est pas mort, il le comprend maintenant. La mort ne peut être ce sommeil sans rêves, ce serait trop simple, la mort c’est autre chose.
Puis il distingue des masses sombres, le noir n’est pas aussi profond qu’il le croyait, une source de lumière inconnue dispense une infime lueur devant lui.
Ses yeux sont ouverts, il grogne et son gémissement qui se propage dans l’air le surprend et l’effraie.
Où est-il ?
Des pas se rapprochent. On dirait des pantoufles raclant le sol. C’est un bruit désagréable à ses oreilles. Il ferme les yeux, mais sent quelque chose au-dessus de lui.
Il rouvre les yeux, une ombre silencieuse est penchée sur lui. Cette présence soudaine lui fait prendre conscience que sa bouche est très sèche.
« J’ai avalé le désert », songe-t-il.
Il murmure :
— Soif…
L’ombre s’évanouit comme un spectre, en traînant les pieds. Le bruit irritant des pas sur le sol lui indique qu’elle est déjà de retour. Il sent qu’on lui glisse quelque chose dans la bouche. C’est comme une éponge, un peu dure, qui a un goût d’encre. C’est amer, mais le contact du liquide avec ses muqueuses déshydratées lui procure un soulagement instantané. Il mâchouille comme un bébé tétant maladroitement sa mère. Il est bien, il ne souffre pas, son corps ne pèse rien. Il se dit qu’en ce moment, il doit sourire, d’un sourire béat, certainement un peu niais, sans avoir la moindre idée d’où il se trouve, mais que cela n’a aucune importance.
C’est la clarté qui lui fait ouvrir les yeux. Depuis combien de temps dort-il ?
Mystère !
Il est allongé sur un lit. On dirait un lit d’hôpital… Sur sa droite, une fenêtre laisse passer quelques rayons de soleil qui viennent lécher la couverture qui le recouvre. Il tourne la tête et voit le fauteuil, la table de chevet et, au-dessus de sa tête, la potence métallique et la poche en plastique de la perfusion qu’on lui administre.
Sa première impression était la bonne. Il se trouve bien dans une chambre d’hôpital.
Mais pourquoi et comment est-il arrivé là ?
Il fait appel à sa mémoire, mais son cerveau ne lui est d’aucune utilité. Il tourne à vide, il ne se souvient de rien.
Il ferme les yeux pour rassembler ses esprits. Il ne peut pas se voir, mais il s’imagine concentré sur sa réflexion, les sourcils froncés, l’air sévère…
Bonne nouvelle. Il n’a pas oublié qui il est. « Je m’appelle Jérôme Keryann, j’ai vingt-six ans, je suis ingénieur en informatique nouvellement diplômé et je viens de décrocher un emploi à La Défense dans une entreprise d’armement. »
Un lancement douloureux sur le crâne le fait grimacer. Il a le réflexe de porter la main à sa tête, mais ses poignets sont entravés et il ne peut bouger le bras. Il ne manquait plus que ça ! Il est attaché sur son lit. Inquiet, il essaie de remuer les jambes qui sont également bloquées. Au bord de la panique, il tire plus fort pour se libérer et ne parvenant à aucun résultat, se met à crier :
— À l’aide ! Il y a quelqu’un ?
Il crie, mais personne ne répond, ce qui l’incite à crier plus fort et à s’agiter de plus en plus violemment, au risque de faire basculer son lit et de tomber avec lui, avec toutes les conséquences délétères que cela pourrait comporter pour lui.
Il secoue ses liens avec l’énergie du désespoir quand la porte de la chambre s’ouvre brusquement.
— Mais arrêtez, arrêtez, vous allez tout casser !
La personne qui se précipite sur lui est vêtue d’une blouse et d’un pantalon blancs. Elle repousse délicatement, mais fermement son torse contre le matelas.
— Calmez-vous, monsieur Keryann, vous allez vous faire du mal ! Calmez-vous, je vais appeler le médecin.
Mais sa fureur, guidée par sa peur, l’emporte. Il sait qu’il devrait se calmer, mais son désir d’étaler sa colère est plus fort. Il s’agite comme un dément, secoue violemment son lit.
— Calmez-vous, monsieur Keryann. Ce que vous faites ne sert à rien. Vous ne pouvez que vous faire du mal.
La personne s’est exprimée avec une voix posée, volontairement apaisante, pourtant cela ne fait que renforcer sa fureur.
Alors qu’il a parfaitement conscience qu’il ne devrait pas se comporter comme cela, il se met à hurler comme un enfant colérique en plein caprice :
— Mais pourquoi je suis attaché comme ça ? Je ne peux pas bouger ! Qu’est-ce que je fais là ? Et d’abord, où je suis ?
La voix lénifiante lui répond :
— Calmez-vous, monsieur Keryann. Vous avez été attaché pour éviter que vous vous fassiez du mal. Le médecin va venir vous expliquer et nous vous libérerons.
Vaincu par ces liens qui l’entravent, il se fait une raison et comprend qu’il doit s’incliner. Son corps se relâche, son dos dressé retrouve sa place contre le matelas. Mais sa défaite est amère. Les larmes qui coulent sur ses joues signent son abandon.
L’infirmière, témoin de sa capitulation fait preuve de compassion et dit les mots destinés à le calmer :
— Je vais chercher le médecin. Je n’en aurai que pour quelques minutes. Vous me promettez d’être sage en attendant ?
Ses yeux cherchent les siens, escomptant un accord.
— Vous me promettez ? insiste-t-elle.
Il cligne des yeux, scellant ainsi leur compromis dans les larmes. Un bruit de pas lui indique qu’elle vient de quitter la pièce. Combien de temps va-t-il devoir attendre avant d’avoir des réponses à ses questions ?
Longtemps certainement !
Sa position d’infériorité lui interdit tout espoir.
Mais que fait-il là ? Ce n’est pas possible, c’est cauchemar, il va se réveiller ! Mais pourquoi lui ?
Les larmes embuent ses yeux de plus belle. Il les sent couler sur ses joues et tente, dans un geste réflexe, de les essuyer. Mais le mouvement de son bras est arrêté par les liens qui l’enserrent.
« Mais qu’est-ce qui m’arrive ? se répète-t-il une nouvelle fois. Mais qu’est-ce que je fais là ? »
Il n’a pas le temps de se poser d’autres questions, une silhouette se matérialise à ses côtés. Il tourne la tête et découvre un jeune homme en blouse blanche. Ce dernier devance sa question :
— Bonjour, je suis Philippe Gavois, l’interne de service. Vous vouliez me parler ?
Mais ce n’est pas possible ! Il est chez les fous, il a basculé dans un univers kafkaïen. Sur le moment il a envie de hurler : « Mais non, je ne veux pas vous parler ! C’est vous qui devez me parler ! C’est vous qui devez me dire ce que je fais là et pourquoi je suis, bras et jambes liés, sur ce lit d’hôpital. »
Mais se mettre en colère n’arrangerait pas les choses, bien au contraire. Il doit se calmer.
— Docteur, souffle-t-il, qu’est-ce que je fais là ?
Pourquoi suis-je attaché dans ce lit ?
Le jeune homme lui répond d’un sourire. Jérôme trouve qu’il est bien jeune. C’est vrai qu’il n’est que l’interne.
— Docteur ? l’implore-t-il. Le jeune médecin s’étonne :
— Vous ne savez pas ?
— Mais non ! Docteur, expliquez-moi.
Le visage du jeune praticien se tend. Sans doute s’imagine-t-il que la situation lui impose d’avoir l’air sévère et que sa crédibilité professionnelle souffrirait d’une attitude trop décontractée. Il prend son temps avant de répondre.
— Monsieur Keryann, vous avez été hospitalisé à la suite d’un traumatisme crânien important.
Jérôme perçoit correctement chaque mot, il sait ce qu’est un traumatisme crânien, mais il ne peut accepter ce que le médecin lui dit, comme si tout son être se réfugiait dans le déni. Non, ce n’est pas vrai, ce n’est pas possible, un traumatisme crânien ce n’est pas pour lui, il n’est pas ce genre de personne à qui cela arrive. Sans avoir conscience de son geste, il secoue doucement la tête dans un geste de dénégation qui laisse l’interne totalement indifférent, car il poursuit :
— La bonne nouvelle c’est que vous n’avez pas de fracture, même si le choc que vous avez subi a été important et que le cuir chevelu a été déchiré. C’est pour cette raison que vous avez les mains liées, pour éviter que vous décolliez votre pansement. Et les jambes sont sanglées pour éviter que vous tombiez en vous levant.
— Mais…
Jérôme ne sait plus quoi dire. Il balbutie comme un ivrogne qui voudrait s’exprimer, mais ne trouve pas ses mots.
Le médecin lève la main et sourit.
— Bien sûr, dit-il, maintenant que vous êtes réveillé et que vous comprenez la situation nous allons vous libérer.
Jérôme est abasourdi, écrasé dans son lit. Des pensées incohérentes roulent dans sa tête, il essaie de remonter le temps, de se souvenir de ce qui s’est passé, mais c’est le néant absolu. Il sait qui il est, comment il s’appelle, cependant rien ne lui revient concernant sa vie, sa famille et ce qui lui est arrivé. Alors que le médecin a commencé à le détacher, il demande :
— Docteur ?
— Oui.
— Docteur, que s’est-il passé ? Je n’ai aucun souvenir de ce qui m’est arrivé.
— Comme je vous l’ai dit, vous avez subi un traumatisme sévère. Mais rassurez-vous, les choses vont se remettre doucement en place. Les souvenirs vont revenir peu à peu, ce sera l’affaire de quelques jours.
Encore heureux, mais cela ne répond pas à la question. Jérôme insiste :
— Oui, mais que m’est-il arrivé ? C’est forcément un accident ?
Le médecin se fend d’une grimace sans équivoque.
— Écoutez, pour être franc, nous n’en savons rien. C’est un promeneur qui vous a découvert inanimé sur le parvis d’une église et c’est le SAMU qui vous a conduit ici.
Jérôme est complètement déconcerté. L’histoire que lui raconte le médecin est totalement abracadabrantesque. Mais s’il est arrivé inanimé, comment connaissent-ils son nom dans cet hôpital ?
— Mais comment savez-vous comment je m’appelle ? demande-t-il.
— C’est la police qui vous a identifié. J’ai cru comprendre que vos parents se sont inquiétés de votre disparition et que c’est comme ça que le lien a été établi avec vous.
Vos parents ! Mais bien sûr, il a des parents, une famille ! Un tsunami d’impressions vient le frapper en pleine face et le submerge. C’en est trop pour lui, il ne peut tout digérer en si peu de temps. Il faut mettre de l’ordre dans tout ce fatras d’images, d’odeurs et de sensations qui foisonnent. Les quelques jours de délai annoncés par le médecin viennent semble-t-il de se transformer instantanément en une fraction de seconde. Avant même de tenter de mettre de l’ordre dans tout cela, il chevrote :
— Mes parents…
— Ne vous inquiétez pas, ils ont été informés et sont déjà venus vous rendre visite. Votre mère a passé des heures à votre chevet, mais nous l’avons convaincue de rentrer chez elle pour se reposer.
Sa mère ! Son visage se dessine devant ses yeux.
Son père est là également ainsi que son frère.
Son frère, son jeune frère de dix ans son cadet qui restera à jamais son petit frère. Les souvenirs se bousculent à présent dans sa tête, il est parti ailleurs, loin de cette chambre d’hôpital.
Le jeune interne le ramène involontairement à la réalité.
— Monsieur Keryann… Il sursaute.
— Monsieur Keryann, vous m’entendez ?
— Oui, pardon, je pensais à autre chose.
— Monsieur Keryann, vous êtes maintenant réveillé. Vous allez voir, vous allez retrouver tous vos souvenirs très rapidement, mais il ne faut pas brusquer les choses. Il faut que vous vous reposiez. Nous sommes d’accord ?
Jérôme ne dit pas que pour la mémoire tout semble aller très bien. Il va pour l’instant garder cela pour lui, comme une victoire dérisoire sur ces gens qui l’avaient ligoté sur son lit.
Il se contente de hocher doucement la tête pour bien signifier qu’il a compris ce qui lui est dit.
Mais les quelques instants qu’il vient de vivre l’ont épuisé : ce retour brutal à la vie, cette peur panique qui l’a saisi quand il a découvert qu’il était attaché, sans parler de son exultation quand des bribes de souvenirs sont revenues à sa mémoire.
Le dos plaqué contre le matelas, il ne parvient pas à garder les yeux ouverts.
Il entend, avant de sombrer dans le sommeil, le médecin qui s’adresse à l’infirmière ou à l’aidesoignante.
— Il va dormir maintenant. Maintenez la perfusion. Il est trop tard pour que ses parents viennent aujour-d’hui, mais je vous laisse les informer qu’il s’est réveillé et qu’ils pourront très certainement le voir dès demain. Quant à moi, je m’occupe des autres appels.
Elle a compris ce qu’il veut dire et remue la tête d’un air entendu. Elle demande à voix basse pour ne pas être entendue par le jeune homme :
— Vous croyez qu’il va avoir des ennuis ? Le médecin hoche les épaules.
— Je n’en ai pas la moindre idée.
— Ouais… grommelle-t-elle, sceptique, moi je vous dis que ça craint !
Malheureusement la météo ne s’était pas trompée. La grisaille et le froid sont au rendez-vous de cette triste matinée de novembre. Jérôme, au premier rang de la chapelle, ne peut détacher les yeux du cercueil posé sur des tréteaux dans l’allée centrale. Tout a été tellement vite. Ce décès inattendu l’a cueilli comme un crochet au foie qui l’a laissé sur le carreau.
À cet instant, face à Damien, il n’essaie même pas de retenir ses larmes, de prétendre qu’il est fort dans l’adversité. La disparition brutale de son jeune frère l’a anéanti.
Il a tout quitté dès qu’il a été informé de l’accident par ses parents. C’est son père qui, quelques jours plus tôt, lui a annoncé la triste nouvelle :
— Il est tombé dans la vallée des Traouïero.
Jérôme connaît bien cette vallée dans laquelle il jouait quand il était enfant, mais sur le moment il se demande s’il a bien compris.
— Tombé dans la vallée des Traouïero, s’écrie-t-il, mais c’est n’importe quoi ! À son âge, il y a longtemps qu’il ne jouait plus aux cow-boys et aux Indiens. Mais qu’est-ce qu’il foutait là-bas ?
Des larmes lui répondent. Des pleurs qu’il perçoit à travers la ligne du téléphone à plusieurs centaines de kilomètres de distance.
Son père ne sait pas, bien évidemment, ce que son fils allait faire dans la vallée.
Jérôme conscient de la douleur de son père veut quand même savoir. Il insiste :
— Mais que s’est-il passé ? Il était tout seul, il est tombé, il s’est blessé ?
Et Jérôme apprend que son frère, dont ses parents étaient sans nouvelles depuis plusieurs jours, a été retrouvé par un groupe de promeneurs parcourant la vallée. Selon les conclusions de l’enquête, il serait tombé d’un rocher et se serait fracassé le crâne.
— Il est mort sur le coup, conclut le père.
— Mais qu’est-ce qui lui a pris d’aller escalader des rochers à son âge. On sait où ça s’est passé ?
— D’après ce qu’on nous a dit, près de la grotte du Lépreux.
Jérôme connaît bien cette partie de la vallée, non loin de la grotte des Korrigans. Mais qu’est-ce que son frère de seize ans allait faire là-bas ? Faire de l’escalade, retrouver une fille ? C’est incompréhensible.
Mais quelle que soit la raison, le dramatique résultat de tout cela c’est que Damien gît dans cette boîte en bois posée sur des tréteaux en plein cœur de cette petite chapelle trégastelloise.
Jérôme se trouve entre sa mère et son père qui, tout comme lui, ne cherchent pas à masquer leur chagrin. Ils pleurent à chaudes larmes et consomment une quantité impressionnante de mouchoirs en papier.
Ont-ils conscience des prises de parole qui se succèdent, des messages d’espoir, de vie éternelle prononcés par les différents intervenants ?
Sans doute pas. Ils sont pris dans un tourbillon tumultueux qui les dépasse et les entraîne comme un torrent furieux.
Jérôme fait l’effort de regarder autour de lui pour savoir qui assiste aux obsèques. Il reconnaît plusieurs relations de ses parents qui l’ont salué avant le début de la cérémonie. Il note aussi la présence de jeunes gens, garçons et filles, très certainement des amis de son frère. Il reconnaît également certains de ses vieux copains, mais un bon nombre d’entre eux lui sont de parfaits inconnus. Il remarque que plusieurs jeunes gens paraissent très affectés, notamment une jeune fille aux cheveux longs qui ne cache pas sa grande tristesse. Se pourrait-il que ce soit la petite amie de Damien. En avait-il une d’ailleurs ? Timide comme il était !
–
— Alors, Damien, quand est-ce que tu me présentes ta copine ?
Le jeune homme rougit et baisse les yeux.
— Allez ! Tu peux quand même le dire à ton grand frère. Je sais ce que c’est, je suis passé par là avant toi.
Le cadet se rebiffe :
— Eh bien, justement ! Quand est-ce que tu nous la présentes, toi, ta copine, Monsieur le grand ingénieur parisien ?
–
Sa copine, oui bien sûr, mais quelle copine pour le grand ingénieur parisien ?
Un bruit de chaises qui raclent le sol dans la chapelle, il faut se lever. La pression du coude que lui donne sa mère le tire de sa torpeur et il emboîte le mouvement sans chercher à comprendre. Les gens défilent devant le cercueil, le goupillon dégoulinant d’eau bénite passe de main en main. Puis, c’est le tour des proches. Ils ne sont plus très nombreux, les yeux humides, un peu perdus ne sachant trop ce qu’ils doivent faire.
Le corbillard stationne devant le grand portail, son coffre béant attend son chargement comme un crocodile, la gueule ouverte, qui attend sa proie.
Les employés des pompes funèbres, aux mines compassées, transportent le cercueil depuis la travée centrale de la chapelle jusqu’au véhicule qui attend. La suite se déroule comme dans un monde irréel.
Le trou dans la terre, l’inhumation. Jérôme traverse cet épisode comme dans un épais brouillard. Ce n’est pas lui qui vit ces moments atroces, mais son double, un autre lui-même, capable de s’abstraire de l’instant, de prendre du recul avec cette réalité insupportable. Son père et lui soutiennent sa mère qui manque défaillir à chaque pas. Les jours qui viennent seront un enfer, dans cette maison vide à jamais de son grand ado.
–
Et Jérôme reprend doucement connaissance. Il ouvre les yeux et note qu’il fait grand jour. Un contact contre sa main. Il tourne la tête.
— Maman, murmure-t-il.
— Jérôme, tu es réveillé.
Sa voix, chargée de sanglots, est à peine audible. Elle se soulève de sa chaise, se penche sur son fils et le prend dans ses bras. Elle enfouit la tête dans son cou et il sent son corps, lourd de pleurs, qui hoquette.
Ils restent comme ça, enlacés, pendant de longues secondes, incapables, l’un comme l’autre, de retenir leurs larmes.
Ce n’est qu’après un long moment que la mère retrouve ses esprits et s’écarte de son fils.
— Oh, Jérôme ! Comme nous avons eu peur ! Tu vas bien, tu ne souffres pas ?
— Ça va. Papa est avec toi ?
— Oui, il est là, il arrive. Alors, tu te rappelles à présent ? Que s’est-il passé ? L’infirmière nous a dit qu’au réveil tu ne te souvenais de rien.
La mémoire n’est pas totalement revenue, mais certaines scènes récentes flottent dans son cerveau comme des filaments de nuages errants dans le ciel.
Des flashs de cette soirée maudite lui sont revenus en tête. Pas en totalité, mais suffisamment pour qu’il soit capable de raconter au moins partiellement ce qui lui est arrivé.
— J’étais parti dans la vallée. Le soir tombait et il faisait déjà sombre.
Sa mère l’interrompt :
— Mais mon pauvre garçon, qu’est-ce que tu allais faire là-bas, à la nuit tombée ? Comme si ce qui est arrivé à ton frère n’avait pas suffi !
Elle a raison. Qu’allait-il faire là-bas ? Pour l’instant, il n’en sait rien. Sa mémoire n’est que partielle. Mais s’il y était, il devait avoir une bonne raison, qui lui reviendra très vite. Il reprend :
— J’étais dans la vallée et je me souviens très bien de monter en direction de la grotte du Lépreux. C’est à ce moment que son père entre dans la chambre. Il s’approche du lit et se penche sur son fils pour l’embrasser. Il sent le café et Jérôme comprend qu’il a fait une pause à la cafétéria de l’hôpital, peut-être pour se donner du courage. Il doit en avoir besoin, car ses traits vieillis trahissent sa fatigue et son accablement. Il tire une chaise qui racle le sol en crissant et interroge sa femme du regard.
— Jérôme essayait de se souvenir, murmure-telle avant de se tourner vers son fils pour l’encourager à poursuivre.
Mais Jérôme est perturbé par le spectacle de ses parents qui évoquent irrémédiablement à ses yeux deux petits vieux écrasés de douleur. Son père, habituellement sûr de lui, cadre reconnu et apprécié dans son entreprise, n’est que l’ombre de lui-même. Sa mère ordinairement enjouée et dynamique est ratatinée sur elle-même, comme en attente d’un nouveau mauvais coup du destin. Il doit se forcer pour continuer :
— J’approchais donc de la grotte du Lépreux et j’étais presque arrivé quand j’ai entendu un bruit un peu plus bas. Cela semblait venir de la grotte des Korrigans alors je suis redescendu un peu et j’ai pris à gauche dans la direction du bruit. Et c’est là que j’ai aperçu un corps.
— Un corps ?
— Oui, un corps humain allongé devant la grotte. Je me souviens m’être approché et le corps me regardait avec une tête de mort, droit dans les yeux.
— Une tête de mort ?
— Oui, je me souviens très bien de ce crâne qui me fixait et gémissait comme s’il allait m’adresser la parole. Puis, j’ai entendu comme un craquement derrière moi. Je me suis retourné et c’est à ce moment que j’ai dû prendre un coup sur la tête…
Ses deux parents l’ont écouté en silence. Ils échangent à présent un regard d’incompréhension et Jérôme sent bien, à leur attitude empruntée, que quelque chose ne va pas.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demande-t-il sur un ton agressif, vous ne me croyez pas, c’est ça ? Vous croyez que j’invente ou que je délire ?
Il penche plutôt pour la deuxième hypothèse parce que sa mère détourne les yeux comme si elle était gênée. Ce regard, il l’a déjà vu, mélange de pitié et de scepticisme, qui trahit sans équivoque ses pensées. Il est évident qu’elle croit que le mauvais coup qu’il a reçu a altéré ses souvenirs. Son père semble du même avis, car il baisse la tête, l’air navré.
Jérôme se rebiffe.
— Mais quoi ? Qu’est-ce que j’ai dit ? Pourquoi vous ne me croyez pas ?
Il y a un moment de flottement qui dure plusieurs secondes comme si ni son père ni sa mère n’osaient lui parler.
Finalement, après des échanges de regards appuyés entre ses deux parents, c’est son père qui prend la parole :
— Jérôme, nous ne remettons pas en cause ton témoignage, mais, si nous avons bien compris, tu nous expliques que tu as été assommé près de la grotte des Korrigans.
— Oui, juste à l’entrée de la grotte. Et pourquoi ce ne serait pas vrai ?
Son père, l’air désolé, le regarde au fond des yeux.
— Jérôme, tu as été retrouvé devant l’église de Brélévenez.
Et Jérôme se souvient à cet instant, qu’effectivement, l’interne lui a déclaré la veille qu’il avait été découvert par un promeneur devant une église.
Mais alors quoi ? Le coup sur la tête lui a dérangé l’esprit ? Il perd la raison, ses souvenirs lui jouent des tours ? Il ferme les yeux et laisse son corps vaincu s’affaisser sur son matelas.
Il repense aux paroles de l’interne. Il a été victime d’un traumatisme crânien sévère et il lui faudra plusieurs jours pour récupérer. Il pensait qu’il serait plus malin que les autres et qu’en quelques heures tout serait réglé, mais il doit se rendre à l’évidence.
Il ne doit pas brûler les étapes et accepter les conséquences de ce qui lui est arrivé. Il décide de faire bonne figure face à ses parents.
— C’est ma mémoire qui me joue de tours, s’excuse-t-il. Une partie de mes souvenirs n’est pas encore revenue.
Sa mère lui prend la main. Elle tente de le consoler avec des sanglots dans la voix.
— Mais non, mon grand. Ce n’est rien. Bientôt tout va revenir à la normale, tu verras.
Et ils restent comme ça, silencieux, gênés, ne sachant que dire, n’osant pas évoquer leur fils disparu ou des événements qui mettraient en évidence la perte de mémoire de leur aîné.
Le père de Jérôme ne réussit pas à rester assis sagement sur sa chaise. Il fait les cent pas dans la chambre, se poste près de la fenêtre, contemple le paysage, revient sur ses pas…
On le sent prêt à exploser, à ruer dans les brancards, à hurler contre ce sort qui, depuis la mort de leur cadet, semble s’acharner sur eux.
Son épouse paraît résignée. Les yeux baissés, elle partage bien évidemment la détresse de son mari, mais n’ose lui dire d’arrêter de s’agiter comme cela, de se poser quelque part, ou même de sortir, d’aller faire un tour si le fait de rester dans cette chambre est trop pénible pour lui.
Jérôme, quant à lui, ne sait plus quelle attitude adopter. Il est à la fois heureux que ses parents lui aient rendu visite et en même temps conscient que leur comportement, et notamment celui de son père, n’est pas de nature à l’aider à se sentir mieux. Il est presque content de voir l’après-midi décliner parce qu’il sait que ses visiteurs vont le quitter, mais il est aussi effrayé de se retrouver seul, voyageur quasiment sans bagage, sans souvenirs, quand le soir sera venu.
Chacun garde donc le silence, soucieux de ne pas troubler ce fragile équilibre émotionnel qui pèse comme une chape virtuelle sur la pièce.
Alors que la situation semble figée, une main anonyme frappe à la porte de la chambre. Elle s’ouvre aussitôt avant que quiconque ait eu le loisir de répondre.
Une infirmière fait un pas en avant.
— Pardon de vous déranger messieurs-dames, dit-elle.
— Mais pas de problème.
— Monsieur Keryann ?
— Oui ?
— Il y a quelqu’un qui souhaiterait vous parler.
Je peux le faire venir ?
Jérôme est surpris, ainsi que ses parents. Il n’attendait personne.
— Mais bien sûr, répond-il, curieux et inquiet de savoir qui va franchir le seuil de la porte.
Forisse grommelle dans sa barbe. Une fois de plus il n’est pas content. Il est furieux après cette infirmière qui l’a arrêté et à qui il avait pourtant montré sa carte en grondant :
— Commandant Forisse, commissariat de Lannion !
Elle l’a stoppé en lui expliquant que la famille était là et que l’on ne pouvait pas déranger les gens comme ça.
Elle lui a simplement demandé de patienter quelques secondes, mais cela a suffi pour le mettre en rogne.
Elle revient très vite et, face à sa mine de pitbull renfrogné, se contente de lui ouvrir silencieusement la voie, ainsi que la porte de la chambre avant de s’effacer pour le laisser passer.
Il entre et aperçoit d’abord un homme debout, à l’air défait, qui le regarde attentivement sans mot dire, une femme assise tristement auprès du lit, qui tourne à peine la tête à son arrivée et, enfin, allongé sur le lit, un jeune homme à la tête enrubannée qui lui jette un regard intrigué.
— Commandant Forisse, commissariat de Lannion, grogne-t-il, sans chercher le moins du monde à se montrer sympathique.
L’homme debout s’avance vers lui, la main tendue :
— Commandant, dit-il en guise de bonjour. Je suis Marc Keryann, le père de Jérôme, nous nous sommes déjà rencontrés.
Bien sûr, Forisse s’en souvient. Il a déjà croisé cet homme ainsi que son épouse, mais ce n’est pas lui ni sa femme qui l’intéressent. Il est là pour interroger leur fils, celui que l’on vient de retrouver et qui vient seulement de reprendre conscience.
— Je me souviens de vous, assure-t-il. Je suis là pour parler à votre fils.
Il ne prononce aucune parole de compassion, aucun mot pour leur demander comment ils vont, alors qu’il est parfaitement informé de la perte de leur cadet. Les gens malheureux, il n’en a rien à faire. Qu’ils gardent leur malheur pour eux ! Ses propres emmerdes lui suffisent.
— Je vais vous demander de nous laisser, continue-t-il, indifférent à leur situation.
— Mais bien sûr, répond Marc Keryann. Nous allions partir.
« Ils allaient partir, songe Forisse. Eh bien, tant mieux ! Cassez-vous et laissez-moi faire mon boulot. »
Les deux époux prennent tout leur temps pour embrasser leur fils et lui chuchoter des paroles de réconfort. Sa mère, notamment, le serre longuement dans ses bras ce qui fait bouillir intérieurement le policier. Il parvient à contenir son mécontentement, mais affiche ostensiblement, avec une grimace adaptée, sa satisfaction de les voir partir.
Quand il se retrouve seul dans la chambre avec le jeune homme, il s’approche du lit et se laisse, en soufflant, tomber sur la chaise occupée précédemment par sa mère.
Jérôme, surpris par ce comportement dénué de toute empathie, regarde le policier avec des yeux ronds, sans dire un mot. Forisse enchaîne alors :
— Alors, jeune homme, vous êtes finalement réveillé ?
Jérôme ne sait quelle attitude adopter. Le comportement abrupt du commandant le met mal à l’aise. Bien sûr qu’il est réveillé, ça se voit semble-t-il. Il parvient à balbutier :
— Oui, mais…
Forisse lève la main devant lui pour le faire taire, comme pour dire « pas de “mais” entre nous », et poursuit :
— Vous vous souvenez de ce qui vous est arrivé ? Le jeune homme n’est pas très à l’aise. La discussion qu’il a eue un peu plus tôt avec ses parents a bien montré que sa mémoire n’était pas très fiable. Il fait la moue et se fend d’un :
— Plus ou moins. J’ai des flashs par moments, mais globalement je n’ai pas encore de souvenirs très, très nets.
Voilà qui est embêtant pour Forisse qui se demande s’il n’a pas fait un déplacement pour pas grand-chose. Déjà qu’il n’aime pas trop traîner dans les hôpitaux.
Il aurait peut-être dû demander à Garel de venir, ce grand dadais qui ne demandait que ça. C’est d’ailleurs pour le contrarier qu’il a dit : « Non, je vais y aller, tu as mieux à faire que de t’occuper d’une banale agression. »
Mais puisqu’il est là, autant rentabiliser son temps et voir un peu ce qu’il pourra tirer de cet amnésique. Il darde sur lui des yeux accusateurs, se disant que parfois malmener un peu les gens ça peut avoir du bon.
— Vous avez des flashs, cingle-t-il sans la moindre aménité. Quel genre de flashs ? Racontez-moi un peu ce qui vous traverse la tête !
Jérôme est surpris, presque choqué, par le ton rude qu’emploie le policier. Il se considérait jusque-là comme la victime d’une méchante agression et il se retrouve rudoyé par ce flic mal embouché. Le souffle court, il contemple d’un œil nouveau l’individu assis près de lui.
Tête de bouledogue contrarié, cheveux trop longs, grisonnants, ses traits légèrement empâtés trahissent une consommation peut-être un peu excessive d’alcool et son haleine, sans aucun doute, un abus important de tabac. Sinon, l’homme d’une cinquantaine d’années est correctement vêtu et sa silhouette n’est pas, à part quelques kilos superflus, trop affectée par le poids des ans. Mais l’homme n’est pas patient et se met déjà à râler :
— Alors, ces flashs, ça vient ?
Jérôme, perturbé, s’efforce de rassembler ses souvenirs et les faits qu’il a déjà racontés à ses parents sont les premiers à se présenter à son esprit.
— Voilà, voilà, s’empresse-t-il. La nuit tombe et je marche dans la vallée…
Le policier grincheux l’interrompt aussitôt :
— La vallée ? De quelle vallée vous parlez ?
— La vallée des Traouïero, à Trégastel. C’est là-bas que mes parents habitent.
Regard soupçonneux.
— OK, continuez.
— Eh bien, je suis en train de monter en direction de la grotte du Lépreux quand j’entends comme un gémissement.
Forisse a l’air sceptique.
— Un gémissement, reprend-il.
— Oui, un gémissement comme si quelqu’un était en train de râler. Le bruit venait de la grotte des Korrigans. Je me suis donc approché de cette grotte et là, au milieu des maisons…
Le policier l’interrompt encore en soufflant de plus belle :
— Qu’est-ce que vous me racontez ? Une grotte, des maisons, mais c’est n’importe quoi !
Et Jérôme est obligé d’expliquer que la grotte des Korrigans abrite un village entier de maisonnettes, posées sur le sol au fil des ans, où les petits êtres féeriques vivent et se déplacent à la nuit tombée.
— Vous pouvez y aller, vous verrez vous-même, poursuit-il, c’est un endroit magique quand le soir tombe. Et c’est là, au beau milieu du village, qu’il y avait quelqu’un. Une personne allongée qui gémissait et me tendait les bras.
Le policier se recule brutalement en faisant racler son siège sur le sol. Il se prend le menton de la main et demande d’un ton bourru :
— Et cette personne, vous la connaissiez ? Jérôme secoue négativement la tête.
— Elle portait un masque.
— Un masque ?
— Oui, c’était une tête de squelette, comme on porte au Mardi gras. Vous voyez ce que je veux dire ?
Mais oui, Forisse voit très bien. Il comprend qu’il est en plein cirque et que le jeune homme lui raconte des histoires à dormir debout. Il demande :
— Et alors ? Que s’est-il passé ensuite ?
— J’ai entendu un bruit derrière moi, comme un craquement, et j’ai voulu voir ce que c’était. Je n’ai même pas eu le temps de me retourner et j’ai reçu un coup violent sur le crâne. Et je me suis réveillé dans ce lit.
Forisse, les sourcils froncés, affiche une moue sceptique. Il est très surpris, car il escomptait des révélations fracassantes et ce qu’il vient d’entendre ne correspond pas du tout à ce qu’il attendait. Au contraire même, parce qu’il n’y a aucune logique dans tout cela. Il jette un regard noir au jeune homme.
— Et c’est tout ? s’écrie-t-il d’un ton irrité. C’est tout ce que vous avez à me dire ?
Jérôme est confus. Il imagine bien ce que doit penser le policier. Comme ses parents, un peu plus tôt, il doit se dire que son interlocuteur ne s’est pas encore remis du coup qu’il a reçu sur la tête.
— Je suis désolé, balbutie-t-il. Je sais bien que ce que je raconte peut sembler bizarre. J’ai bel et bien le souvenir d’avoir été frappé à Trégastel alors que, je le sais, on m’a retrouvé à Lannion.
Forisse fait à nouveau racler sa chaise sur le sol. Mais c’est pour s’avancer cette fois. Son visage est maintenant tout proche de celui de Jérôme qui se sent soudain agressé par une âcre odeur de tabac.
Il tourne la tête pour échapper à ce bouquet qui le dérange, mais la voix éraillée du policier l’attire inexorablement dans sa direction comme un fil de pêche ramènerait un poisson ayant mordu à l’hameçon.
— Vous êtes sûr que c’est vraiment tout ?
La question est anodine, mais le ton est effrayant. Jérôme imagine ce policier en train de passer à la question de véritables suspects dans une affaire criminelle. Il se dit qu’il n’aimerait pas être à leur place, quand il voit comment lui est traité, alors qu’il n’est qu’une simple victime d’une agression violente. Il pèse ses mots avant de répondre :
— Oui, c’est tout… pour l’instant. J’espère que ma mémoire va finir par revenir.
— Je l’espère aussi, mon garçon. Je l’espère.
La menace est à peine voilée même si le ton, qui se veut peut-être adouci, n’est que d’une courtoisie toute relative.
Le policier se redresse soudain et son “parfum” se recule avec lui. Il jette à Jérôme un long regard interrogatif avant de déclarer :
— Vous êtes venus en Bretagne pour assister aux obsèques de votre frère cadet. Ce sont vos parents qui vous ont informé de son décès accidentel. Vous vous souvenez de tout ce qui s’est passé depuis cet appel ? Vous vous rappelez de votre voyage, de votre arrivée chez vos parents, de l’enterrement, de ce que vous avez fait après ?
Jérôme, perplexe, fronce les sourcils. Il lui faut admettre, en son for intérieur, qu’il ne s’était pas posé cette question. Se souvient-il de l’enchaînement des événements depuis son retour en Bretagne ?
Il n’a jamais oublié son identité, mais pour le reste ? Il a le sentiment d’avoir toujours en mémoire la cérémonie pour son frère, mais est-ce que tout ce qu’il croit être des souvenirs n’est-il pas tout simplement un rêve ?
Un monde imaginaire qu’il a recréé sur ce lit d’hôpital ?
En réalité, la question du policier lui fait prendre conscience qu’il n’a qu’une vision très incomplète des derniers jours. Il essaie même de compter dans sa tête depuis combien de temps il a quitté Paris, mais se rend compte qu’il en est bien incapable.
Les mises en garde de l’interne lui reviennent en tête. Il faudra du temps. Il prend conscience que la partie la plus récente de sa vie lui échappe complètement. Le grognement du policier le fait sursauter.
— Alors ? Ces souvenirs ? C’est revenu ou pas ? Jérôme bafouille misérablement :
— Euh… c’est que…
Avouer qu’il ne se souvient pas des jours récents équivaut presque pour lui à reconnaître qu’il a un handicap, une tare, et il ne peut se résoudre à le faire.
Est-il condamné à réinventer ses dernières heures ?
Va-t-il à jamais ne les revivre qu’en rêve ?
Forisse s’impatiente :
— Alors ?
Il faut répondre.
— À vrai dire, concède-t-il, je ne suis pas très sûr de moi. Je ne sais plus très bien faire la distinction entre ce qu’il s’est réellement passé et ce que je crois vivre dans mon sommeil. Le médecin m’a dit qu’il faudrait du temps.
— Donc, pour l’instant, ce n’est pas revenu ! Et si ça se trouve, votre histoire à dormir debout de grotte des Korrigans ce n’est qu’un rêve ?
Jérôme bredouille :
— Je suis désolé, mais ça avait l’air tellement réel. Il est possible que je m’emmêle complètement les pinceaux.
Le policier recule sa chaise et se lève.
— Bon, souffle-t-il. Vous n’êtes pas en état de voyager. Je reviendrai vous voir. C’est d’accord ?
Le ton du policier ne laisse aucune place à l’interprétation et Jérôme a parfaitement compris le message.
— Pas de problème, se hâte-t-il de répondre, comme un petit garçon pris en faute.
Il suit des yeux le commandant de police qui sort de la chambre sans se retourner. Il se retrouve seul, dans son lit, dans cette pièce que le silence envahit soudain. Il n’est pas très sûr d’avoir bien compris ce qui vient de se passer.
A-t-il encore vécu dans un rêve ce qu’il a pris pour une situation réelle ?
Il regarde autour de lui, tout à l’air vrai. Il lève un bras, remue une jambe, tousse un peu fort, dit quelques mots à voix haute.
Il est encore hésitant quand on frappe soudain à la porte qui s’ouvre aussitôt.
Une jeune femme apparaît.
— C’est le repas, Monsieur. Est-ce qu’un petit potage vous ferait plaisir ?
Jérôme a beau tourner le problème dans tous les sens, tout son être refuse d’accepter sa situation. Une agression, un coup sur la tête, un traumatisme crânien sévère, une amnésie… tout cela n’est pas possible. Ce genre de chose peut arriver à d’autres personnes, qui n’ont que ce qu’elles ont bien cherché, mais lui, il n’est pas comme ça !
Il ne fréquente pas le genre d’individus qui assomment violemment autrui. Il n’appartient pas à cette frange de la population qui traîne dans les quartiers mal famés en s’exposant aux pires vicissitudes.
Le mal de tête qui l’avait laissé en paix depuis un moment est en train de revenir. Insidieux, sournois, trompeur, il le sent qui s’immisce lentement dans son crâne. Anodin lors des premiers instants, il croît, envahit, menace de le submerger…
Et si ?
Et si son traumatisme était plus sérieux que ce que l’on a bien voulu lui dire. Et si son cerveau partait en capilotade, si ses migraines n’étaient que le signe avant-coureur d’une affection certainement fatale.
