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Peut-on éclaircir une sombre affaire en étant soi-même plongé dans les abîmes de son propre chaos?
Une ville du Nord Est de la France. Une main tranchée découverte dans un parc… L’avant-bras d’un homme retrouvé sur les bords d’un canal… Un tumulus en pleine forêt qui dégorge de corps mutilés…
L’inspecteur Eric Rocca, récemment muté dans la région, mène l’enquête. En proie aux fantômes de son passé, à la défiance de sa hiérarchie et à son addiction à l’alcool, il doit lutter contre ses vieux démons en plongeant bien malgré lui dans de sombres abîmes. Au milieu du chaos, il rencontre Laurence, une jeune mère de famille célibataire harcelée par un ex-mari violent. Quelque chose naît alors entre eux.
Cette lente descente aux enfers le confronte à la folie d’une âme blessée et meurtrière, pervertie par le mal. Ses investigations lèvent peu à peu le voile sur un projet artistique dément, né dans l’esprit brillant et délirant d’un tueur prêt à tout pour exister aux yeux du monde entier. Mais, au cours de cette éprouvante enquête, Eric découvre bien vite aussi que c’est avant tout contre lui-même et ses failles les plus profondes qu’il doit se battre. En sortira-t-il indemne ?
Un thriller obscur et inventif, au travers duquel le lecteur sera confronté à la noirceur des profondeurs de l'âme humaine.
À PROPOS DES AUTEURS
Originaire de Thionville (57), Christine Zecchini enseigne la philosophie dans un lycée mulhousien depuis une trentaine d’années.
Né au milieu des années 70, Emmanuel Taffarelli vit et travaille à Mulhouse (68). Il voue une admiration particulière pour la littérature, le cinéma et le rock.
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Seitenzahl: 586
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Christine ZECCHINI
Emmanuel TAFFARELLI
D’Ocre et de Sang
Thriller
ISBN : 979-10-388-0199-8
Collection : Rouge
ISSN : 2108-6273
Dépôt légal : septembre 2021
© couverture Ex Æquo
© 2021 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle réservés pour tous pays
Toute modification interdite
Quaestio mihi factus sum.
« Je suis devenu question pour moi-même ».
Saint-Augustin, Confessions
Site : Tumulus celtique. (Tumulus : éminence artificielle, circulaire ou non, fait de terre et de pierre, recouvrant une sépulture).
Ville : Rixheim, France.
Latitude : 47.720339ON.
Longitude : 7.36970OE.
Altitude : 237 mètres.
La brève vague de froid avait cédé la place à l’une de ces tempêtes d’hiver. Des pluies torrentielles s’abattaient inlassablement, depuis des heures déjà, sur la forêt communale de Rixheim.
Les chemins balisés, soigneusement entretenus, qui partaient depuis la célèbre Auberge du Buchwald, appréciés habituellement par les promeneurs de toutes sortes, semblaient avoir perdu toute figure humaine. Au cœur de cette sombre nuit, la forêt, balayée par les eaux et par les vents se trouvait provisoirement rendue à elle-même, et aux mystères plus insondables encore d’une nature déchaînée, déversant sans retenue toute la puissance dont elle était capable. La fragilité de l’homme et de son travail incessant pour tenter de dompter les éléments se révélait cruellement sous ces trombes d’eau crachées par un ciel devenu semblable aux abysses les plus profonds de la terre. Par instant, des masses de nuages d’un noir d’encre imprimaient, ici et là, des figures chaotiques, dans une danse qui échappait à tout ce que l’entendement humain pouvait concevoir. Les grands hêtres pliaient sous les bourrasques, et même les branches des vieux chênes laissaient entendre des craquements sinistres qui faisaient craindre une fin imminente.
Il paraissait bien loin, à cet instant précis, le temps du printemps et encore plus, celui de l’été, où les chiens, comme les enfants et les adultes profitaient de la chaleur des longs jours qui s’étiraient, parfois avec bonheur, dans la fraîcheur réconfortante des nuits. De la clairière verdoyante qui accueillait dès les beaux jours, les adolescents énamourés et les pique-niqueurs occasionnels, il ne restait plus qu’une masse informe de boue, de branches brisées, et d’étendues d’eau que le sol ne pouvait plus absorber. Les crachats du ciel semblaient vomis par la terre, comme si Dieu, chef d’orchestre devenu fou, leur lançait on ne savait quel défi.
Le tumulus n’échappait pas à la tourmente. Situé à 350 mètres environ d’un tronçon de chemin romain, il pouvait facilement passer inaperçu, malgré sa dénomination de Hünerhubel, butte des géants. Les notes laissées en 1858 par l’historien Auguste Stoeber, au moment de l’ouverture de cette tombe datant de 1500 à 2000 ans avant notre ère, en donnent cette description :
« Le Hünerhubel a 30 mètres de diamètre, 94 mètres 25 centimètres de circonférence, sur 3 mètres 35 de hauteur. Il présente, comme toutes les tombelles de cette espèce, la forme d’un hémisphère; (...) à l’intérieur, le tumulus est sillonné en tous sens par de nombreuses galeries et trous, qui accusent la présence de renards ou de blaireaux. Nous n’avons découvert aucun de ces animaux ; toutefois, les ouvriers, en reprenant un matin la pioche et la pelle, ont trouvé blottis dans les fentes des tranchées, deux couples de loirs, qu’ils se sont empressés d’enlever. »
Les enfants de tous âges qui avait l’habitude de grimper et descendre les pentes douces du monticule en riant et en criant, devaient ignorer qu’on y avait découvert un squelette d’homme, un guerrier gaulois, « presque entièrement conservé, et mesurant 2 mètres 20 centimètres. »
Auguste Stoeber ajoute dans ses notes de 1858, presque déçu, que cette taille gigantesque ne peut cependant correspondre à la réalité, car « la décomposition du corps ayant rompu et disloqué les tendons, et fait sortir les ossements de leurs acétabules, il devait nécessairement se former des intervalles entre ces différents ossements, et le squelette entier devait, par-là, occuper un plus grand espace dans sa tombe. »
Le guerrier, néanmoins,dépassait « la grandeur moyenne », et « la conformation des mâchoires, des fémurs et des os des bras » indiquaient « un homme vigoureux, mort dans la force de l’âge. »
Au milieu de cette nuit froide, à l’apogée de la tempête hurlante, le monticule du géant semblait étrangement reprendre vie. Sous les assauts de la pluie brutale, des coulées de terre argileuse, jaunâtres, se déversaient du haut de la tombelle vers le sol. Les hêtres se penchaient en gémissant vers l’hémisphère, dans une supplique qui semblait implorer la réminiscence de rituels anciens et mystérieux oubliés depuis fort longtemps.
Car, de la tombe ancestrale ne dégoulinait pas seulement l’argile, la pierre et la terre, mais de tout autre chose aussi, et ce quelque chose était tout simplement abominable. Le guerrier gaulois n’était plus seul dans son mausolée sacré.
C’était en effet un véritable musée des horreurs qui émergeait désormais lentement de la tombe. Charriés par la boue argileuse, des morceaux de corps, dans un état varié de décomposition, apparaissaient. Une jambe nue, glabre, dont il manquait le pied, s’entremêlait dans un magma de terre à un bras, semblable à un étrange bout de bois mort, recouvert de la mousse verdâtre de la putréfaction. Des éclairs blancs indéfinissables se détachaient par instant de l’ensemble, étincelants presque dans l’obscurité opaque de la nuit. Polis par le temps, nettoyés sans doute par quelque charognard de passage, les os d’un blanc ivoire composaient ensemble un jeu d’osselets macabre dont un joueur dément aurait redessiné les formes.
Au plus haut de la tombelle, dans un équilibre précaire, trônait, telle une reine de sang, une tête décapitée avec soin. La bouche était figée dans un rictus terrifiant et en partie édenté. Des joues, il ne restait que quelques lambeaux de peau oscillant mollement sous les bourrasques ; de la chevelure, que quelques mèches éparses qui ne résisteraient plus bien longtemps. Quelles ténèbres contemplaient sans faillir ces orbites creuses ? À qui s’adressait ce sourire qui n’avait plus rien d’humain ?
Il y eut une brusque accalmie, comme si la tempête elle-même se figeait d’horreur devant la scène qui se jouait ici. L’aube était encore loin. Mais quand elle se lèverait, elle éclairerait de sa lumière pâle ce théâtre du mal. Oui, le mal avait été à l’œuvre ici, et celui ou ceux qui seraient les premiers spectateurs de cette pièce inhumaine, ne s’en remettraient sans doute jamais.
« On est puceau de l’Horreur, comme on l’est de la volupté », dit Bardamu dans Le voyage au bout de la nuit.
Le dépucelage laisserait, à n’en pas douter, des traces indélébiles.
Une semaine plus tôt.
Geneviève s’était, comme à son habitude, réveillée très tôt ce matin-là. Il lui avait fallu un peu plus de temps encore que les autres jours pour se lever, le corps pétri toujours davantage de rhumatismes, l’esprit aussi embrumé par les quelques verres de vin blanc qu’elle avait bus seule la veille. 82 ans. Elle n’en revenait pas. Elle était vieille. Que d’efforts elle avait dû faire pour chasser le découragement qui l’envahissait de plus en plus souvent pour affronter une journée qui serait semblable à toutes les autres. Elle s’était habillée laborieusement, avait préparé, tout aussi laborieusement, son café. Elle regardait à présent Sammy qui s’était extirpé de son sommeil de vieux matou et ronronnait vaguement et sans conviction, assis en face d’elle sur sa chaise préférée. Elle se dit qu’ils faisaient vraiment la paire tous les deux, et cela la réconforta un moment. Au moins pour lui, il fallait tenir le coup, et continuer. Un coup d’œil sur la pendule de la cuisine : six heures. Il était temps d’y aller.
Dans l’escalier à l’atmosphère saturée d’encaustique, elle descendit chaque marche en prenant garde de faire grincer le moins possible le bois verni. Les voisins dormaient encore.
Quand elle ouvrit la porte de l’immeuble dans lequel elle vivait depuis plus de quarante ans, Geneviève fut saisie par l’humidité et le froid du petit matin. La pluie fine avait commencé à mouiller l’atmosphère froide la veille dès la tombée de la nuit. Des milliards de gouttelettes indéfinies oscillant entre la glace et l’eau semblaient danser dans le ciel ténébreux, créant une nappe de brouillard au niveau du sol que la lumière jaune des réverbères plantés à intervalle régulier avait du mal à percer. Le bitume, d’ordinaire gris de la rue bordant le parc dépourvu de clôture, paraissait noir et brillant. Les aspérités et les défauts de la chaussée se lissaient sous l’effet de l’humidité. L’ambiance nocturne tranquille n’avait pas encore cédé la place au brouhaha du jour. Dans une heure, l’activité reprendrait ses droits, avant que le soleil n’eût le droit de tenter de traverser la couche nuageuse automnale. Ce serait en vain à cette période de l’année. L’aube nouvelle promettait d’être morne, comme celle du jour précédent.
Il n’avait pas cessé de pleuvoir et le brouillard d’octobre enveloppait la rue et assourdissait les quelques bruits habituels de ce jour qui commençait. Le moteur du camion des éboueurs, les cris des corbeaux, un peu plus loin dans le parc, qui se disputaient sans doute quelques victuailles, tout semblait fantomatique et inhabituel. Elle eut le sentiment d’être à la fois avalée et protégée par cette brume qui envahissait tout.
Geneviève noua un peu plus fort son écharpe autour de son cou, et serra son sac bien contre elle. Elle fit un petit écart quand elle passa près du porche voisin pour ne pas affronter celui qui devait y dormir encore, entouré de ses sacs et des cadavres de verre ingurgités la veille. Elle ne vit qu’une forme indistincte en passant, un semblant de jambe qui dépassait, mais il était bien là. Elle accéléra le pas, autant que possible, inquiète tout à coup, de quelque chose qui pourrait arriver.
N’importe quoi, se dit elle, tu te calmes, tu connais cette rue comme le fond de ta poche, tout va bien.
Les battements de son cœur ralentirent un peu, mais il lui tardait malgré tout d’arriver aux abords du parc, de faire ce qu’elle avait à faire et de rentrer chez elle. Décidément, rien n’était comme d’habitude aujourd’hui ; elle ne boirait plus de vin blanc.
La statue se dessina enfin devant elle, méconnaissable et étrange, comme tout le reste. Geneviève ouvrit son sac. Le rituel pouvait commencer.
— Minous, minous, minous… minous, minous…
Elle prit une poignée de croquettes qu’elle lança dans l’herbe, là où chaque jour les chats du quartier l’attendaient. Il ne fallut pas longtemps pour qu’une bande féline sorte des nombreuses cachettes que le parc recelait et entoure les jambes de Geneviève avec des frottements et des miaulements d’impatience. Cet enthousiasme animal rassura quelque peu la vieille dame qui se pencha pour caresser « ses petits » qui lui faisaient la fête tout en fouillant l’herbe à la recherche des délicieuses friandises. Elle oublia un instant la grisaille froide qui masquait en partie les arbres qui n’étaient encore que des silhouettes lugubres faites d’ombres et de pluie.
Elle connaissait chaque félin, elle avait même attribué un nom à ceux qu’elle voyait le plus souvent. Il y avait Mitzi, une femelle noire aux yeux jaunes, reconnaissable à la peau de son ventre qui pendait jusqu’au sol, conséquence de nombreuses portées ; Poupouni, un mâle à la fourrure gris foncé ; Ronnie, un mâle blanc assez fort. Elle remarqua un autre chat qu’elle avait vu quelques fois, un chat roux qui semblait dominant. Il restait toujours à quelques mètres derrière les autres, assis, l’air méfiant. Geneviève essayait de l’amadouer en lançant des croquettes à sa hauteur, mais, comme d’habitude, il demeurait imperturbable.
Sauf ce matin-là.
Il tourna la tête vers la statue et se mit aussitôt en arrêt, les sens en alerte. Il resta ainsi quelques secondes, humant l’air de ses narines frétillantes. Puis, le regard fixé sur son objectif, il s’en rapprocha à pas mesurés.
Instantanément, les autres chats s’arrêtèrent de manger les croquettes, se tournèrent vers le point que visait leur congénère roux et se mirent à le suivre. Ils se dirigèrent tous vers la face arrière de la statue.
Geneviève observa ce manège, intriguée par le comportement inhabituel de ses « petits ».
— Qu’est-ce que vous avez vu ? Il y a une souris là-bas ?
Le groupe de chats disparut derrière la statue dont la base formait un monolithe de granit aux arêtes aiguës. Ils se mirent à feuler et à crier ; ils se battaient.
La vieille dame fronça les sourcils, elle n’aimait pas du tout quand « ses » animaux se disputaient de la sorte. Elle prit son courage à deux mains, fit trois ou quatre pas prudents dans l’herbe mouillée et glissante et dit d’une voix la plus autoritaire possible :
— Arrêtez de vous battre !
Mais les chats, indifférents à son injonction et à sa présence, poursuivaient leur combat dans une frénésie instinctive qui l’effraya presque. Elle ne les reconnaissait plus. Ils semblaient revenus à une nature primitive, sauvage et ancestrale, dans laquelle l’homme n’avait pas sa place.
Même Mitzi, la plus affectueuse et la plus fidèle d’entre tous, était transfigurée. Ses yeux jaunes brillaient d’une lueur étrange dans l’aube faible et encore poussive, et la noirceur de son pelage paraissait plus profonde qu’elle ne l’avait jamais été.
— Mitzi… Mitzi…, viens Mitzi, tenta Geneviève d’une voix qu’elle voulut douce malgré la peur qui continuait, elle le sentait bien, à s’insinuer en elle.
Les yeux aux reflets dorés de la chatte se posèrent brièvement sur elle, et ce qu’y vit Geneviève fut bien plus surprenant encore que les cris et les miaulements qui fusaient de la mêlée : Mitzi était terriblement concentrée. Et elle attendait, à la fois extrêmement impatiente et tendue, observant ses congénères se disputer.
Le pied mal assuré sur l’herbe grise brillante d’humidité, la vieille dame plissa les yeux. Des pensées curieuses passaient dans son esprit de plus en plus affolé. L’image perturbante d’un toxicomane, juste avant son shoot, aperçue dans un reportage de fin de soirée à la télévision ; l’acteur Christopher Lee dans son rôle fétiche du Comte Dracula, juste avant la jouissance tant espérée de la morsure du cou blanc de sa proie. Plus jeune, Geneviève aimait se faire peur en allant voir ces films dans un cinéma de quartier disparu depuis. Mais là, ses jambes, déjà peu vaillantes, commencèrent à trembler.
— Avance, avance, avance, murmura-t-elle pour elle-même. Tu dérailles depuis ce matin, ça suffit, avance, avance, avance…
Elle fit un pas de plus, regarda ses bottines de bon prix achetées par coquetterie, aux semelles bien trop lisses, et glissa soudainement dans l’herbe détrempée. La douleur fut vive au niveau de son poignet gauche quand elle voulut amortir sa chute dans un ultime réflexe ; elle ne se cogna pas la tête, mais le contact rude du sol froid, humide dans son dos, et le brouillard qui parut l’envelopper tout entière lui donnèrent l’impression d’avoir perdu connaissance pendant un moment. Elle ferma les yeux très fort, tel un rempart contre la souffrance qui s’empara de son corps fragile.
Voilà, ça devait finir comme ça, une chute idiote dans un parc idiot, d’une vieille bonne femme idiote, dans une ville idiote, qui n’avait plus toute sa tête, au point de paniquer pour quelques chats malheureux qui se bagarraient.
Une ambiance feutrée de coton naquit et grandit tout autour d’elle, les bruits s’estompèrent, une vague nausée monta jusqu’à sa bouche, et dans le noir qui l’engloutit, seul le regard jaune et obsédant de Mitzi l’accompagna.
Lorsqu’elle rouvrit les yeux, elle était toujours à demi allongée dans l’herbe dont l’humidité glacée avait traversé ses vêtements, elle grelottait à présent. La lumière pâle qui englobait le ciel n’avait pas changé, les gouttelettes de pluie continuaient leur danse soyeuse dans l’air froid. Instinctivement, elle compta ses abattis et fut soulagée que son fémur, précieux par nature, n’eût rien.
— Madame, madame, tout va bien ? Ça va aller, doucement, doucement, là, doucement, on se relève, doucement, là, tout va bien, voilà, comme ça. Super, vous y êtes, là.
La voix éraillée au-dessus de sa tête provenait d’une bouche qui n’avait pas connu de brosse à dents depuis longtemps. L’haleine qui se répandait dans un nuage de vapeur était forte malgré la température basse qui atténuait les odeurs. Dans la pénombre, Geneviève vit un visage hirsute qui se penchait sur elle. À l’envers, il était plus effrayant encore. Elle inspira un grand coup, voulut crier, mais aucun son ne sortit d’entre ses lèvres. Elle sentit deux bras forts sous ses aisselles qui la redressaient avec précaution. Elle leva les yeux ; elle reconnut aussitôt la silhouette sombre qu’elle croisait couchée en bas de sa porte, engoncée dans une doudoune crasseuse dont la couleur originelle était indéterminable. L’homme sans âge au visage buriné par les épreuves et le mauvais alcool, coiffé d’un bonnet sale, afficha un sourire au milieu de sa barbe désordonnée ; les yeux plutôt petits étaient rieurs et intelligents à la fois.
— Heureusement que vous êtes tombée dans l’herbe, ma bonne dame. Sur le bitume par ce temps, c’était une autre histoire. Là, un bon bain chaud, une petite lessive et il n’y paraîtra plus.
Un frisson provoqué par le froid et une certaine gêne mêlée de crainte parcourut le dos de la vieille dame qui se frotta machinalement les poignets. Le gauche lui faisait encore mal. Incommodée par l’odeur corporelle malgré tout prégnante de l’homme, elle le remercia d’un simple hochement de tête. Ils ne s’étaient jamais adressé la parole auparavant. Elle regarda du côté de la statue. Comme s’il lisait dans les pensées de Geneviève, le clochard dit de sa voix usée :
— C’est les cris des chats qui m’ont mis la puce à l’oreille ; je connais bien ces animaux moi aussi ; quand ils se battent comme ça, c’est jamais pour rien. On les entendait jusque de l’autre côté. Faites gaffe en marchant, ça glisse toujours.
Les chats avaient enfin cessé de se battre. Seule Mitzi était restée. Elle était couchée en train de mâchonner consciencieusement quelque chose qu’elle tenait entre ses pattes.
— Qu’est-ce que tu as trouvé là, ma chérie ? Un os de poulet, un mulot ? Montre-moi.
Geneviève se pencha doucement vers Mitzi, prenant appui sur la pierre imposante qui soutenait la statue du Capitaine légendaire. La chatte adressa un regard fixe par en dessous à sa « main nourricière » qui ne laissait subsister aucun doute : personne ne devait toucher à sa pitance qui avait le goût inimitable de la chasse.
— Ça, c’est pas un poulet ou un rat…
La tête penchée par-dessus l’épaule de la vieille dame, le clochard scrutait avec perplexité ce que Mitzi gardait jalousement. Pour une raison inconnue, les autres chats avaient abandonné leur prise à la seule femelle du groupe.
C’était une prise singulière par sa forme et son volume — une sorte d’étoile de mer plate aux branches fines, irrégulières et cassées.
Par sa couleur également, d’un blanc laiteux et sale à la fois qui contrastait avec le fond gris teinté de vert du gazon. Les morsures félines avaient écorché en de multiples endroits ce qui ressemblait à de la peau pratiquement imberbe; de la chair encore rose suintait çà et là, sous les déchirures et les marques de dents…
— Jésus Marie Joseph, murmura le clochard en retirant son bonnet pour le tenir avec déférence contre son ventre, le regard obnubilé par Mitzi qui mangeait ce qui restait d’un doigt…
Geneviève se laissa glisser au sol, le souffle court ; ses genoux ne la supportaient plus à force de trembler sous l’effet du choc ; sa gentille Mitzi était en train de dévorer les lambeaux d’une main.
Elle poussa un cri avant de s’évanouir, cette fois complètement.
***
L’agent immobilier mandaté par le propriétaire de la maison n’avait pas menti : le quartier résidentiel était calme, très calme, à tel point qu’on pouvait se demander si on habitait bien dans une ville de plus de cent mille habitants ou à la campagne.
Arrivé juste avant l’été de sa région parisienne d’origine, l’inspecteur Éric Rocca avait découvert le lieu de sa mutation avec des yeux totalement neufs. De sa vie, il ne s’était jamais aventuré aussi loin dans l’Est de la France. Il était plutôt un homme du Sud, son patronyme corse en témoignait. Quand l’agent immobilier, un jeune garçon aux cheveux courts dans un costard étriqué qui démarrait dans la profession, lui apprit que l’Allemagne n’était qu’à une quinzaine de kilomètres, il se surprit à imaginer des panzers de la Deuxième Guerre Mondiale en train de traverser le pont non loin de chez lui, qui surplombait à la fois une autoroute, une ligne de chemin de fer et un canal, reliant ce quartier au reste de la ville. Une pensée incongrue qui le quitta quand il vit la jolie maison neuve aux murs clairs qu’il allait habiter dans ce lotissement très récent. En réalité, il n’aimait pas spécialement ce genre de logements reproduits en plusieurs exemplaires et alignés en rang d’oignons, mais il ne voulait plus vivre dans un appartement étroit comme celui qu’il avait occupé dans la capitale. Son traitement lui permettait de louer ici cette petite maison avec un jardin. De plus, et c’était l’un des charmes de la province, il n’était pas très loin du commissariat central. Il s’installa donc là avec les quelques meubles qui constituaient ses seuls biens de valeur.
Depuis, quelques mois avaient passé et ne l’avaient pas aidé à s’habituer à cette partie de la région. Le climat continental était rude, même en été : les températures avaient grimpé jusqu’à quarante degrés au mois d’août, sans un brin de vent pour atténuer la touffeur qui s’était abattue sur la ville. Puis, après un mois de septembre très agréable et ensoleillé sans exagération, la période d’octobre et novembre avait succédé rapidement avec un cortège ininterrompu de nuages gris, de pluies plus ou moins fortes et un thermomètre qui tombait régulièrement sous les dix degrés. Le moral de l’Inspecteur Rocca connaissait l’un de ses plus bas historiques, et il sentait bien que ce n’était pas terminé.
Un café entre les mains, il contemplait pensif le jour qui se levait. Un brouillard bas envahissait le jardin plein de broussailles et de mauvaises herbes habillées d’une fine pellicule de givre blanc, mais le ciel était teinté de rose et de bleu pur au-dessus de l’ancienne usine Manurhin sur laquelle donnait la fenêtre du salon.
Manurhin… Fabrique légendaire du MR73 qui avait fourni le raid, le GIGN et la police nationale jusqu’en 1989. Ça, c’était un putain de flingue ! Manurhin, ici, à Bourtz, comme disaient les gens du coin… Quelle ironie du sort ! Un genre de comble pour un flic au rencard, même si officiellement il était « détaché pour mission spécifique ». La façade de l’usine serait le rappel inévitable et quotidien de ce qu’il avait toujours considéré comme un sacerdoce empoisonné et bien souvent trop lourd à porter.
Son regard se reporta vers le jardin à l’abandon, et il se dit que ce serait bien de s’en occuper un peu, au printemps. Un petit potager, pourquoi pas, des plants de tomates, un carré d’herbes fraîches, marjolaine, basilic, menthe, sauge, marjolaine encore – oui, ce ne serait pas mal, pour cuisiner, du thym, aussi, et quelques fleurs pour égayer le tout. Oui, ce serait bien. Il s’imagina arracher les mauvaises herbes, bêcher, planter, biner, contempler enfin le travail bien fait, dans l’attente patiente d’une récolte prometteuse. Il se resservit un café, et alluma une cigarette, du plomb dans la tête, et le sentiment qu’il se prenait une fois de plus pour un autre.
La réalité, c’étaient les cartons pas encore totalement déballés qui encombraient la maison, la vaisselle sale qui s’entassait dans l’évier, le cendrier plein de mégots et de cendres froides sur la table, les fringues qui traînaient un peu partout. Le jeune couple de la maison d’à côté, comme tous les matins, partait au boulot, leurs deux gosses à leurs basques, chouinant ou pleurant d’une manière chaque fois exaspérante pour les oreilles d’Éric. Ce serait, un peu plus tard, les vieux de la maison juste derrière, retraités bien propres sur eux qui prendraient le relais. En silence, cette fois, mais avec des regards de biais et inquisiteurs qui en disaient long sur ce qu’ils pensaient de leur nouveau voisin.
Vieux schnoques aigris, sales mioches mal élevés, qu’ils aillent tous se faire voir. Pas sympas, les Alsacos, pas sympas, et rudes. Ce devait être le manque de soleil, ajouté au plouc provincial, le tout agrémenté d’un régionalisme conservateur et ringard…
Bien loin de moi, tout ça, se dit Éric. Il avala le fond de café tiède d’un trait et grimaça à cause du manque de sucre. En se resservant, il avait oublié d’en rajouter. Il ne commettrait pas cette erreur en se versant une troisième tasse de café pleine d’amertume… Il ne se sentait pas d’humeur à se rendre à son travail aujourd’hui, comme la veille ou l’avant-veille. Il soupira en passant une main dans ses cheveux grisonnants un peu trop longs d’après le code réglementaire.
À son arrivée, le commissaire Brice Chevignon lui avait attribué un bureau un peu à l’écart. Vu la situation administrative d’Éric, c’était plutôt bien. L’inspecteur bénéficiait même d’une fenêtre pratiquement pour lui seul. Le téléphone devant lui sonnait régulièrement, mais les appels lui étaient rarement adressés. Si on lui avait demandé une définition du placard, Éric aurait eu une réponse toute trouvée.
Il n’était pas trop tard pour prendre une douche qui lui ferait le plus grand bien. Dans la salle de bains très fonctionnelle, il laissa le jet à température idéale couler de longues minutes sur sa tête. Contrairement à Paris, l’eau du robinet de cette ville n’était ni chlorée ni traitée chimiquement — une vraie surprise. En sortant de la douche, Éric n’avait plus les yeux rougis ou la peau irritée par un excès de calcaire. C’était au moins ça.
Après s’être consciencieusement essuyé, il regarda son visage dans le miroir et n’aima pas le reflet empli de tristesse qu’il renvoyait. Ses yeux paraissaient tellement ternes. Il envisagea de se raser pour la bonne cause — sa barbe de trois ou quatre jours était envahie de poils blancs qui le vieillissaient encore plus. Alors qu’il préparait la lame et la mousse, il entendit son téléphone portable sonner dans la chambre, juste à côté. À cette heure matinale… ?
Éric regarda le numéro — la ligne directe de son chef qui ne l’appelait pour ainsi dire jamais ; pendant ces quelques mois, ils s’étaient vus trois fois au maximum. De là à dire qu’ils s’évitaient, il n’y avait qu’un pas. L’inspecteur s’éclaircit la voix et répondit :
— Rocca…
— Bonjour, Capitaine…
Le ton du commissaire était grave. Éric comprit immédiatement qu’il était arrivé quelque chose.
— Commissaire.
— Bon, je ne vais pas y aller par quatre chemins ; votre expérience au SRPJ de Versailles vous sera utile. Prenez votre voiture et rendez-vous immédiatement rue de la Sinne, en haut du parc Steinbach ; quelqu’un a découvert un morceau de corps derrière la statue de Dreyfus.
Éric, qui avait pris une boîte d’Ibuprofène sur sa table de nuit pour noter l’adresse sur le côté vierge, arrêta son mouvement en entendant ce détail :
— Un morceau de corps ?
— Oui, vous avez bien compris. Le légiste vous rejoint sur place. Vous me ferez un rapport dans la matinée, j’ai besoin de votre éclairage. Vous avez bien noté l’adresse ?
— Rue de la Sinne, parc Stèneback.
— Steinbach.
Le commissaire avait insisté sèchement sur la prononciation à l’allemande et, sans dire au revoir ou quoi que ce fût d’autre, il raccrocha.
Éric posa son téléphone tout en réfléchissant à ce qu’il venait d’apprendre ; un morceau de corps dans un parc. Il regarda le nom griffonné à la hâte et songea à la dernière remarque du Commissaire. Était-ce sa faute à lui si les noms à consonance germanique lui étaient complètement étrangers ? Nonobstant la teneur désagréable de la fin de l’échange, son chef lui demandait un avis, et ça, c’était plutôt positif.
Il enfila un jean bleu marine, un pull à col roulé couleur lie de vin et sa veste de cuir noir qui ne le quittait pour ainsi dire jamais. Il coiffa sa tignasse encore humide en deux coups de peigne et, chaussé de ses fidèles Caterpillar à grosse semelle, il sortit dans le froid du matin en claquant la porte.
Bien que disposant d’un garage accolé à la maison, Éric avait gardé l’habitude bien urbaine de garer sa voiture le long du trottoir, ce qui avait le don d’énerver ses voisins d’en face, le couple de vieux ronchons qui ne manquait jamais de lui adresser des mauvais regards. Par défi puéril, Éric ne changeait rien quand il rentrait de son travail. Cette fois-ci toutefois, Éric aurait dû ranger son véhicule au sec ; une pellicule de givre recouvrait le pare-brise. Et merde.
Moteur allumé crachotant une fumée blanche à l’arrière, une main dans la poche de sa veste pour la protéger du froid, Rocca nettoyait la glace avec un grattoir en plastique à l’efficacité relative qui obligeait à repasser deux ou trois fois au même endroit. Du coin de l’œil, il vit la voisine ronchonne qui revenait chez elle après la promenade matinale de son chien, une espèce de petit roquet au poil marron qui tirait la langue en courant sur ses petites pattes. Éric fit l’effort de ne pas lever les yeux vers la femme à la tenue informe qui s’arrêta un instant de l’autre côté de la rue pour « savourer » ce moment : son voisin en train de gratter la glace. Elle ne résista pas à l’envie de le tancer, avec un accent à couper au couteau :
— Parfois, un karache, c’est utile, hein ?
Comme pour appuyer la narquoiserie de sa maîtresse, le petit chien aboya d’une façon teigneuse. Elle tira sur la laisse de la bête en lui parlant comme à un enfant, donnant suffisamment de voix pour que Rocca en profitât :
— Jo Charlie, kumm jetzà. On va boire un thé chaud et on va faire les courses en voiture avec Papa, hein ?
La vieille rentra enfin chez elle, non sans envoyer un dernier sourire moqueur à Rocca qui soupira en silence. Si seulement elle avait pu glisser sur le bitume gelé en promenant son clébard débile… ! Il chassa cette mauvaise pensée en se mettant enfin au volant et démarra. L’espace d’une seconde, il se sentit mieux dans l’habitacle, à l’abri des ondes négatives de l’extérieur.
Était-ce dû à la lumière pâle qui tombait du ciel de plomb ou à la noirceur exagérée du bitume mouillé d’eau et de givre ? Pendant les premiers cent mètres, Éric eut l’impression de rouler sur un chemin qui lui était complètement inconnu, vers une destination qui ne promettait rien de bon.
***
Un morceau de corps dans un parc… Dans la voiture encore froide malgré le chauffage qui fonctionnait à plein régime, les pensées d’Éric vagabondaient. Il se demandait ce qu’il allait bien pouvoir trouver, dans ce parc au nom improbable, et il reconnut l’excitation fébrile que provoquait en lui chaque nouvelle affaire.
Sauf qu’il ne devait pas s’emballer sur ce coup-là. On ne lui demandait pour le moment que son « éclairage » et il y avait peu d’espoir que le patron lui confie la responsabilité d’une quelconque enquête. Ce ne serait sans doute qu’un petit intermède dans la routine bureaucratique qui l’accablait d’ennui un peu plus chaque jour. N’empêche, quel intermède… Un morceau de corps dans un parc, ce n’était pas banal !
La radio déversait son flot d’infos du matin, toutes plus glauques les unes que les autres, entrecoupé de pubs agressives et bruyantes. Exaspéré, et se sentant déjà d’humeur assez sombre comme ça, Éric allait éteindre, quand le journaliste à la voix monocorde commença à parler des flics qui manifestaient depuis quelques jours à Paris. Ils étaient, semblait-il, plusieurs milliers la veille à avoir défilé au centre de la capitale, le cortège portant à sa tête un cercueil sur lequel était inscrit « Ci-gît la police d’investigation asphyxiée par les réformes ». Le journaliste donna la parole ensuite au secrétaire général du syndicat Alliance, qui, en colère, dénonçait pêle-mêle le mal-être dans la police, des moyens matériels et humains défaillants, le policier qui ne comprend plus le sens des missions qui lui sont confiées… Les flics dans la rue, c’était le monde à l’envers, mais Éric n’était pas étonné. Les bureaux parfois délabrés, les bagnoles de service souvent vieillissantes, voire carrément manquantes, les heures supplémentaires jamais rattrapées, les collègues au bout du rouleau, il connaissait.
Éric pensa à son collègue Michel, qui, coup de chance étant donné les places limitées, avait trouvé le temps de se retaper au Courbat, le centre de santé et de soins destiné aux fonctionnaires de police. Il lui avait rendu visite, dans ce lieu très beau, protégé de tout, au cœur des châteaux de la Loire, en se disant qu’un jour ce serait peut-être lui qu’on viendrait visiter… Il pensa aussi à Charles, son meilleur pote de boulot, resté à Versailles, qui chaque jour s’efforçait de tenir le coup. Il fallait absolument qu’il l’appelle. À la radio, le son d’un reportage enregistré pendant la manifestation de la veille était impressionnant, les slogans traduisaient l’impatience, les syndicats étaient déterminés. Les flics dans la rue… Nom de Dieu…
Désabusé, il éteignit la radio.
Le trafic se densifiait à mesure qu’il approchait de cette partie du centre-ville. C’était l’heure critique où tout le monde se rendait à son travail. Pour couronner le tout, une déviation avait été installée dans la rue de la Sinne, à l’intersection située au niveau du théâtre municipal et d’un hôtel quatre étoiles à la belle réputation. Deux motards en uniforme indiquaient à chaque voiture de tourner à gauche, et à leur attitude rigide, il n’était pas question de ne pas obtempérer. Leurs volumineuses machines floquées aux couleurs de la Police Nationale bloquaient l’accès à droite et en face.
En tenant le volant d’une main, Éric chercha sa carte de police dans la poche intérieure de sa veste en cuir, souhaitant ne pas l’avoir oubliée chez lui. Il la sortit enfin, baissa la vitre de son côté et la tendit à l’un des motards qui avait gardé ses lunettes noires, sans doute histoire d’en jeter.
— Bonjour. Je suis l’inspecteur Rocca, je me rends sur la scène de crime.
Le motard prit la carte, la regarda une seconde et la rendit à Éric.
— Allez tout droit, c’est à cent cinquante mètres environ, juste au pied de la statue de Dreyfus.
— Merci.
Il contourna la moto et se gara tant bien que mal le long du fameux parc, où d’autres véhicules de police étaient déjà stationnés. Il perçut tout de suite l’électricité ambiante créée par un événement inhabituel. De petits groupes de badauds occupaient les trottoirs en face en tentant de voir ce qui se passait un peu plus loin, du côté de la statue. Le lieu où l’on avait visiblement retrouvé le morceau de corps avait été quadrillé par les agents qui s’affairaient tout autour de l’imposant Dreyfus de granit. Éric verrouilla les portières de son véhicule et pressa le pas, comprenant soudain dans une intuition fulgurante l’urgence et la gravité de la situation.
Il garda sa carte professionnelle dans la main et la montra à chaque policier en uniforme qui gardait l’endroit. Il nota mentalement qu’ils portaient tous un brassard « en grève » autour du bras. La grogne était générale dans les services, même en province.
Il marcha sur l’herbe détrempée et atteignit rapidement la tente blanche dressée autour du lieu de la découverte. Quelques personnes en tenue blanche appartenant à la Brigade Technique et Scientifique allaient et venaient, notant un tas de choses dans des carnets, prenant des photos du parc sous divers angles. Éric repéra un collègue vêtu en civil affairé avec son téléphone portable et se dirigea vers lui.
— Salut, Paul.
— Rocca. Qu’est-ce que tu fous là ?
— Cache ta joie. Le vieux m’a demandé de jeter un œil et de lui faire un topo.
— Il t’a demandé ça à toi ?
— Oui. J’ai une certaine expérience dans le domaine, tu sais.
— Ouais…
Trentenaire encore fringuant, les cheveux rasés de près, Paul Schneider était un membre de la Brigade Anti-Criminalité, il ne manquait d’ailleurs pas d’afficher fièrement son brassard orange sur sa veste bleu marine. Un homme d’action. L’arrivée récente d’Éric, ancien membre de la Brigade de Recherche et d’Investigation du SRPJ de Versailles, communément appelée l’Antigang, l’avait surpris, comme bon nombre d’autres collègues. Un policier avec le curriculum de Rocca ne demandait pas une mutation en province, à moins d’y être forcé. Dès leur premier contact, Paul avait détesté Éric — et c’était réciproque.
— Et toi, Paul, qu’est-ce que tu fous là ? Tu devrais être en planque à cette heure-là.
Paul afficha un sourire en coin.
— J’attends de vérifier que le morceau de barbaque là-dessous n’appartient pas à un connard que je connais ; ça s’appelle faire champ net dans une enquête. Ça te va comme explication ?
— Et c’est quoi, le « morceau de barbaque » ?
— Une main.
Éric lorgna sur les doigts couverts de bagues en argent de Paul, le genre de truc qu’il n’aimait pas.
— Tu as tes deux mains, c’est une bonne nouvelle.
Sans attendre de réponse, Éric souleva un pan de la tente et entra. Dans son dos, Paul siffla : « pauvre con » entre ses lèvres et reprit la consultation de son téléphone portable.
L’atmosphère était électrique et affairée dans l’habitacle blanc. La tente protégeait le sol de la pluie verglaçante qui avait recommencé à tomber, et on avait du mal à imaginer qu’à l’extérieur se trouvait un parc habituellement tranquille où venaient chaque jour jouer les enfants et flâner les promeneurs. Excepté le sol, ici, tout était blanc, bleu et jaune. Et silencieux. Clinique sous la lumière crue d’un projecteur.
Un technicien indiqua à Éric, d’un simple mouvement de tête, la tenue qu’il devait revêtir pour éviter toute contamination des lieux et toute dégradation des indices potentiels. Si la plupart des gens avaient conscience de la fragilité de leur corps vivant, peu savaient à quel point un corps mort se dégrade vite, peu surtout prenaient le temps d’y penser. C’est au contraire ce qui faisait ici l’objet de toutes les attentions et de toutes les précautions. Un rapport à la mort protocolaire et scientifique, se dit Éric, en enfilant consciencieusement les couvre-chaussures bleus. Mais il s’agissait de la mort tout de même, et le plus souvent une mort bien dégueulasse...
— Inspecteur Rocca ?
La voix était chaude et profonde, avec un léger accent indéfinissable, pas alsacien en tout cas.
— Oui, et vous êtes ?
— Pierre Torregrossa, médecin légiste. On m’a prévenu que vous viendriez faire un saut. Vous étiez au SRPJ de Versailles, c’est ça ?
— Il paraît. Vous avez bien avancé, déjà, on dirait. Pas commun, votre histoire, même pour Versailles. Ça donne quoi ?
— Une main droite, déchiquetée en partie par des chats, coupée net au niveau du poignet. On l’a trouvée derrière la statue. Deux témoins, une habitante du quartier qui nourrit les chats, et un SDF qui « loge » dans le coin. Dans un rayon de dix mètres, les gars ont trouvé une canette de bière et deux ou trois mégots.
Rocca inspecta du regard les éléments soigneusement rangés dans des sacs en plastique transparent étiquetés avec précision et scellés hermétiquement.
— Et rien d’autre à part la main ?
— On cherche à voir s’il n’y aurait pas le reste du corps, mais même en élargissant le rayon, la recherche de méthane n’a rien donné. Je peux vous dire que le sujet est un mâle blanc, environ vingt ans, et que ça fait plus de trente-six heures, et moins d’une semaine qu’il a perdu sa main. Pas de projection de sang, ça s’est passé ailleurs. J’en saurai plus sur l’objet coupant avec les examens au labo. Constatez vous-même.
Torregrossa porta le sac contenant la main coupée à hauteur des yeux de Rocca qui resta aussi stoïque que possible ; les blagues de carabin n’étaient pas de son goût. À travers le plastique, la découpe au niveau du poignet semblait si chirurgicale qu’elle aurait pu figurer dans une encyclopédie médicale.
— Il aurait pu se faire ça tout seul ?
— S’il est gaucher, pourquoi pas. Vous lui poserez la question s’il a survécu à la perte de sang. N’oubliez pas de me le présenter, ce serait un cas psychiatrique intéressant…
Rocca saisit le double sens dans l’ironie du légiste : qui s’infligerait un supplice pareil, à moins d’y être obligé ou suite à un état de démence manifeste ?
— Des traces de pas, de roues type scooter ou autre ?
— J’ai une empreinte partielle de pouce et un index entier de la main. Le sol est bien remué. On a relevé des traces de pas qui appartiennent probablement à nos deux témoins, qui ont marché sur d’autres traces éventuelles… Ça, plus la bagarre des chats qui se sont fait les griffes, il n’y a pas grand-chose à espérer de ce côté-là.
— Vous avez une idée de ce qui a pu se passer, demanda Éric, une hypothèse ?
Le médecin baissa la capuche blanche qui lui recouvrait la tête, et passa sa main dans ses cheveux sombres et épais. Il semblait soudain désemparé et inquiet.
— Je ne sais pas, murmura Torregrossa, perdu dans ses pensées. Ce que je sais, c’est que ça ne sent pas bon. Et cette main, à mon avis ça veut dire un corps qu’on a découpé. Là, en plus. Pourquoi là, à côté de Dreyfus… ? Vous savez qu’on l’a inaugurée il n’y a pas longtemps, cette statue ? Tout ça ne me plaît pas.
— Vous pensez à quoi, Torregrossa ? On est entre nous.
Le médecin planta son regard bleu et franc dans le sien, en remontant sa capuche. Il pensait à voix haute.
— Dreyfus, la rue de la Synagogue et la rue des Rabbins juste à côté à cent mètres…
— Un acte antisémite… C’est à ça que vous pensez ?
— Vu le contexte, c’est une hypothèse, surtout que la région a déjà connu des délits de ce type. Pas des meurtres, mais bon... Laissez tomber, si ça se trouve, c’est juste un règlement de compte, ou une femme qui a découpé son encombrant mari parce qu’il la faisait chier ! La routine quoi !
La soudaine désinvolture du médecin qui afficha un sourire forcé marquait la fin de l’entretien. En retirant les gants et le masque, Rocca lui précisa :
— Tenez-moi au courant des résultats de l’autopsie et de la recherche d’identité. Avec discrétion, je ne suis pas officiellement en charge de cette affaire. Je dois seulement donner mon avis au grand patron. Voilà mon portable.
Le docteur Torregrossa prit la carte de visite professionnelle de Rocca, illustrée d’un drapeau tricolore. Il fronça les sourcils d’étonnement en fixant l’inspecteur qui s’apprêtait à sortir de la tente :
— D’accord.
Éric inspira un grand coup d’air frais à l’extérieur, comme s’il sortait d’une longue apnée. La lumière naturelle était désespérément grise alors qu’on approchait des neuf heures du matin. Il releva le col de sa veste et se dirigea vers une camionnette gardée par un policier en uniforme, les mains croisées dans le dos.
— Bonjour, les témoins sont là ?
— Oui, Inspecteur.
— Il y a déjà quelqu’un avec eux ?
Par quelqu’un, Rocca voulait dire l’inspecteur en charge de l’enquête qu’il n’avait toujours pas vu. Le policier répondit laconiquement :
— Juste mon collègue Berthier qui a relevé leur témoignage. On leur a donné un café à tous les deux, la vieille dame est bien secouée.
— Je la comprends.
Là-dessus, Rocca ouvrit la portière arrière du véhicule et monta à l’intérieur.
Assis côte à côte sur un banc, la vieille dame et le SDF buvaient un café. Face à eux, le policier Berthier prenait des notes sur un calepin. Il leva les yeux vers Rocca et fut étonné de le voir. Il attendait visiblement quelqu’un d’autre.
— Inspecteur Rocca.
— Bonjour, Berthier. Je ne serai pas long, je viens prendre la température pour le grand chef. Qui est en charge ?
— L’inspecteur Perez, d’après ce que je sais.
Rocca ne put s’empêcher de sourire. Sébastien Perez, l’archétype du petit branleur selon sa grille de lecture du genre humain... Décidément, Éric n’avait pas de chance avec cette mutation en province ; il ne s’était fait aucun ami au commissariat depuis qu’il s’était installé ici. Les pots de fin de soirée se passeraient de lui pendant encore un long moment. Il s’assit à côté de Berthier qui leva un doigt timide en signe de contestation :
— Je ne crois pas que l’inspecteur Perez serait d’accord pour que vous interrogiez les témoins hors de sa présence…
Sans tenir compte de cette remarque, Rocca garda les yeux sur la vieille dame et le SDF qui l’observaient en silence, un brin intimidés. Ils formaient un « couple » de témoins pour le moins mal assorti : une dame frêle luttant contre le froid comme elle le pouvait et un homme dans la force de l’âge qui attendait de boire un verre de vin pour calmer ses légers tremblements.
Rocca prit les notes de Berthier qu’il parcourut rapidement, avant de revenir à la vieille dame qui paraissait très lasse :
— Madame… Guènzbitèle, vous habitez rue Lamartine depuis quand ?
— Ça a fait quarante ans en septembre. Je me sens fatiguée, j’ai déjà répondu à beaucoup de questions ; j’aimerais rentrer chez moi, Monsieur l’inspecteur…
— Je comprends. Dites-moi seulement si quand vous sortez tôt le matin comme aujourd’hui, vous remarquez parfois des gens à l’attitude bizarre qui traînent dans la rue.
— Bizarre comment ?
— Des gens qui ne seraient manifestement pas des habitants du quartier, comme des drogués, des punks, des crânes rasés ou autres...
Berthier plissa le front, ne sachant pas où Rocca voulait en venir. Le SDF sembla vouloir se recroqueviller un peu plus sur lui-même. Geneviève prit un air dégoûté en répondant :
— Non… J’imagine qu’il se passe des choses répréhensibles dans le parc certaines nuits, mais je prie toujours pour ne jamais rencontrer les personnes responsables de ces choses.
Rocca approuva du regard ; cette femme ne mentait pas. Il se tourna vers le SDF qui baissa les yeux ; les années passées dans la rue lui avaient appris à faire profil bas devant tout le monde et particulièrement la police. Éric vérifia le nom inscrit dans le rapport préliminaire et demanda :
— Et vous, Henri ? Muller, c’est bien votre nom, n’est-ce pas ?
Henri répondit d’un léger hochement de tête. Rocca continua sur un ton un peu sec :
— Vous passez vos nuits dans la rue Lamartine ?
Nouveau hochement de tête.
— Vous n’appelez jamais le 115 ? Il commence à faire froid.
— Je n’ai pas froid sous mon plastique…
— Sous votre quoi ?
— Une bâche en plastique que j’ai récupérée. Elle me tient chaud la nuit.
— Et la journée, vous êtes où en général ?
— À l’église Saint-Etienne, à côté. Le prêtre est sympa avec moi, il me donne un bol de soupe et me permet de rester dans l’église la journée.
— OK. Vous connaissez Madame ?
Henri leva la tête et coula un regard vers Geneviève.
— Je sais qu’elle habite là et qu’elle donne à manger aux chats, c’est tout. Je la croise de temps en temps.
Geneviève ne disait rien, confirmant implicitement les dires d’Henri. Elle n’avait pas peur de lui, au moins à cet instant. Rocca appuya volontairement sur les mots de sa question suivante :
— Et ce matin, vous l’avez suivie ?
Henri fixa Rocca avec des yeux ronds :
— Non ! Je ne l’ai pas suivie, j’ai entendu les chats ; je l’ai vue tomber ; j’ai voulu l’aider, c’est tout. Je n’ai jamais volé personne !
Il disait vrai selon l’instinct de Rocca qui radoucit sa voix.
— Je vous crois. Même question : des gens bizarres la nuit ?
Un peu plus en confiance, Henri parla plus facilement :
— Il y a une boîte de nuit, plus haut. Les jeunes sortent souvent bourrés et certains vont zoner dans le parc, mais ce n’est pas méchant. Je les évite quand même, on ne sait jamais…
La rue était violente, ici comme ailleurs. Un SDF était vulnérable. Rocca rendit le carnet à un Berthier décontenancé et dit en se levant:
— Je vous remercie. Madame, reposez-vous, vous en avez besoin. Je vous souhaite bonne chance, Henri. Merci, Berthier.
— Inspecteur.
— Une dernière chose : évitez de vous confier à la presse.
La cigarette qu’Éric s’alluma en sortant de la camionnette le réconforta un peu. Il ne parvenait pas à se débarrasser de l’image de cette main grise, froide, livide, scellée dans son plastique. Cette main, sans le corps auquel elle appartenait, c’était presque plus inquiétant qu’un cadavre entier. Et des cadavres, il en avait pourtant vu un certain nombre. Excepté ceux qui étaient très abîmés ou très décomposés, face auxquels on ne pouvait qu’affronter la répulsion qu’ils provoquaient, pour les autres, les plus « frais », on pouvait faire l’effort de retrouver, par-delà la mort, la personne vivante, parfois dans d’infimes détails : des ongles vernis et soignés, des cheveux bien coupés, une barbe naissante, un bracelet ou un tatouage étonnant, un grain de peau encore laiteux ou rosé… Cela pouvait atténuer la violence d’une situation. Momentanément au moins. Mais là, cette main, semblable à une araignée endormie pouvant se réveiller à tout moment, il n’aimait pas ça. Il frissonna dans sa veste et décida de faire quelques pas malgré la pluie froide qui avait recommencé à tomber. Son regard erra de l’autre côté du parc. Rue de la Synagogue, rue des Rabbins, à 100 mètres, il avait dit, le toubib…
— Inspecteur ! Inspecteur !
Éric sursauta quand il vit que celui qui l’interpellait n’était autre que le SDF qu’il avait interrogé quelques instants auparavant.
— Henri… Oui, un problème ?
— Ben, je ne sais pas, peut-être. Je n’ai pas voulu en parler avant, à cause de la vieille Geneviève, elle était tellement sous le choc. Je ne voulais pas en rajouter. Et puis, ça n’a sûrement rien à voir. Enfin, je ne sais pas…
Beaucoup de mots d’un coup, se dit Éric, pour cet homme qui n’avait visiblement plus l’habitude de parler avec ses semblables depuis longtemps. Il nota à quel point le SDF prenait garde à ne pas être entendu par d’autres personnes, jetant un regard constamment à gauche et à droite.
— Dites toujours, on verra bien ; vous avez vu quoi ?
— Je me suis réveillé pour aller pisser derrière un buisson du parc. À un moment, il y a eu ce type, c’était bizarre. J’ai cru d’abord qu’il était bourré, à cette heure-là…
— Il était quelle heure ?
— Trois, quatre heures du matin peut-être. Moi-même, je n’étais pas très clair, je vous le dis.
— Qu’est-ce qui vous a semblé bizarre ?
— Ce qui était bizarre, c’est qu’il parlait tout seul, et pas comme un mec bourré, non, plutôt comme un mec qui n’en peut plus, qui en a marre de tout. Un mec qui pète un plomb, comme on dit. Il s’est arrêté un peu plus loin du porche où j’avais installé mon plastique, il a balancé un sac par terre, et il a commencé à déblatérer, comme ça, tout seul. J’aurais préféré un mec bourré. Là, ça m’a fichu la trouille, et j’ai pas facilement la trouille, je vous le garantis !
Éric sentit à nouveau l’excitation le gagner. Il y avait dans ce que racontait ce SDF quelque chose d’important, il le savait.
— À quoi ressemblait ce sac ?
— On aurait dit un sac de sport. J’le voyais pas trop bien depuis l’endroit où j’étais.
— Montrez-moi où vous étiez.
Henri désigna du doigt un bouquet de buisson à environ une trentaine de mètres, derrière un long banc public qui couvrait toute la longueur de cette partie du parc. Éric regarda tour à tour les buissons et la rue de l’autre côté ; effectivement, les arbres et la distance empêchaient de voir avec précision, de nuit de surcroît.
— Vous entendiez ce qu’il disait ?
— La nuit, on entend assez bien, c’est tout calme.
— Il disait quoi, ce type, vous vous rappelez ?
— J’ai pas tout compris, mais il parlait fort ; il disait que ça devait s’arrêter, qu’il en avait « marre de faire le larbin pour sa seigneurie, qu’elle avait qu’à faire le sale boulot elle-même », il pleurait à moitié en disant ça. Après, il a dit un truc du genre « t’es trop con, t’es trop nul, il va voir, putain de seigneurie, il va voir… »
— Il a dit ce mot-là, « seigneurie » ?
— Oui, le reste c’est peut-être pas tout à fait exact, mais ça, c’est sûr, il l’a dit.
— Vous l’avez vu, vous pourriez me le décrire ?
— Non, je vous avoue que je suis resté bien planqué derrière les buissons. J’ai seulement vu qu’il était grand, juste avant qu’il balance son sac et qu’il commence son laïus de fou. Grand et mince, et bien sapé. Pas un clodo.
— S’est-il approché de la statue ?
— Je pourrais pas vous dire. À un moment, j’ai cru qu’il m’avait repéré, alors je me suis caché et j’ai plus bougé pendant bien dix minutes.
— Bon, je vous remercie, Henri. C’est peut-être important, effectivement. Église Saint-Etienne, la journée, c’est là que je peux vous trouver, c’est ça ?
— Oui, je ne zone jamais bien loin. C’est mon coin, ici !
Le portable d’Éric retentit dans sa poche. Le temps qu’il le prenne, Henri qui se méfiait des autres policiers s’était esquivé aussi rapidement qu’une ombre. Le numéro qui s’affichait sur l’écran n’était pas répertorié. Éric décrocha :
— Rocca…
— Docteur Torregrossa à l’appareil. J’arrive à l’instant à l’hôpital. Le Procureur de la République n’a pas traîné, sa demande vient de me parvenir par mail. Je commence l’autopsie de la main ; ça vous dit d’y assister ?
L’image de la main coupée prête à bondir comme une mygale passa devant les yeux de Rocca qui inspira profondément :
— Pourquoi pas ?
— Retrouvez-moi à l’unité de médecine légale de l’hôpital Émile Muller. À tout de suite.
Lorsqu’il raccrocha, Éric aperçut du coin de l’œil l’inspecteur Perez qui arrivait enfin sur les lieux. Il s’arrangea pour rejoindre son véhicule sans croiser son prétentieux collègue qui faisait de grands gestes pour montrer qu’il était le chef ; un vrai albatros… Rocca avait terminé ce qu’il avait à faire ici de toute façon.
***
Implanté en haut d’une colline noyée dans la grisaille, l’hôpital Émile Muller, du nom d’un ancien maire de la ville, était un immense pôle régional de santé, accueillant chaque jour plusieurs centaines de patients dans ses murs aux lignes courbes regorgeant de technologies fines et de connaissances approfondies du corps humain.
Le ciel de plomb ne s’éclaircissait toujours pas lorsque Rocca passa le contrôle de sécurité à l’entrée de l’hôpital, avant de garer sa voiture sur le parking situé non loin du service des urgences.
Il se dirigea vers l’accueil installé dans un grand hall d’allure moderne aux portes vitrées où, entre les visiteurs de passage et les malades valides fuyant la monotonie de leur chambre, l’activité était dense. On lui expliqua sommairement le chemin de l’unité de médecine légale dont la partie thanatologique se trouvait au sous-sol, non loin de la morgue. Il mit quelques minutes à trouver l’ascenseur qu’on lui avait indiqué dans le dédale de l’hôpital parcouru de longs couloirs aux murs blancs desservant d’autres couloirs aux murs blancs qui menaient aux différents services et aux cabinets des médecins qui se ressemblaient tous. Une fois devant la porte métallique de la cage d’ascenseur, il appuya sur le bouton d’appel et attendit sous la lumière crue d’un plafonnier.
Éric n’aimait pas les hôpitaux, il en trouvait l’ambiance oppressante malgré la luminosité savamment élaborée afin de maintenir une forme d’espoir pour tous ceux qui passaient un moment entre ces murs, une manière de conjurer le mauvais sort. Deux jeunes infirmières en tenue blanche passèrent à côté de lui sans lui prêter attention, discutant à la volée de leur planning horaire de la semaine qui semblait infaisable. Il les regarda s’éloigner et songea à son taux de glycémie ; si on lui faisait une prise de sang à cet instant, les résultats seraient sûrement catastrophiques. C’est idiot de penser ça !
Il descendit seul et le sentiment d’oppression fut plus marqué encore lorsqu’il se retrouva à quelques mètres sous terre. À ce niveau, l’éclairage au plafond paraissait plus violent, sans aucune fenêtre pour l’atténuer avec un peu de lumière du jour, comme pour mieux combattre l’ombre de la mort qui rôdait dans chaque interstice des sempiternels murs blancs, du sol en revêtement, des plaques carrées du faux-plafond…
Un jeune infirmier aux cheveux noirs coupés court, assis derrière un comptoir couleur pastel à la surface de verre dépoli, leva le nez de son écran d’ordinateur et l’accueillit avec un regard neutre.
— Bonjour, vous avez rendez-vous ?
— Je suis l’inspecteur Rocca ; le docteur Torregrossa m’attend.
— Il me l’a dit, effectivement. Prenez le couloir, troisième porte à gauche.
— Merci.
Une puissante odeur de désinfectant assaillit le nez d’Éric alors qu’il se dirigeait vers la troisième porte, large et anti-feu, caractéristique des hôpitaux. Une pression sur la poitrine, l’inspecteur prit sur lui lorsqu’il poussa la porte aux gonds chromés.
La salle d’autopsie était assez grande et comptait plusieurs tables de travail en inox. Sur l’une d’elles, un corps entier reposait sous un drap blanc, seuls les pieds dépassaient. Éric vit le docteur Torregrossa en train de s’affairer sur une autre table, en compagnie d’un infirmier longiligne aux mains croisées devant lui. Le docteur tourna sa tête ornée d’une charlotte en papier et sourit :
— Inspecteur, vous ne pensiez pas me revoir si vite, n’est-ce pas ?
— En effet. Vous vouliez me faire visiter votre « bureau » ?
— Il y a de ça. Approchez, n’ayez pas peur.
Gardant les mains dans les poches de sa veste, Éric avança à pas mesuré entre les tables et rejoignit le docteur Torregrossa et son jeune assistant dont le bas du visage était caché par un masque; au passage, il lorgna sur le drap blanc, à trois mètres. Le docteur le remarqua et précisa :
— Un accident de moto cette nuit ; ce jeune homme n’avait pas de lanière à son casque. Il a glissé sur le bitume détrempé, le casque est parti et c’est avec sa tête qu’il a heurté le bord du trottoir… Mort sur le coup.
Éric fixa un instant l’endroit où se trouvait la tête cachée par le drap et n’eut pas de peine à imaginer l’horreur provoquée par le choc. Il déglutit en frissonnant.
— Le règlement voudrait que je vous impose la blouse et les gants, mais je vous rassure, je ne suis pas complètement psychorigide. Mettez donc ça sur le nez.
Torregrossa tendit un masque de papier identique au sien à Rocca qui le revêtit en soufflant par les narines ; l’effluve mentholé était fort dans l’air volontairement frais. Il ajusta la toile sous son menton et regarda le docteur qui lui confirma d’un clin d’œil que c’était bon. Le jeune assistant se contenta d’un simple battement de cils ; ses yeux bleus globuleux n’exprimaient rien de particulier.
Torregrossa avait placé le sac contenant la main bien à plat sur la table. Il l’ouvrit avec délicatesse et sortit le membre livide qu’il posa précautionneusement sous une grosse lampe circulaire allumée. Sous son masque, Éric déglutit une nouvelle fois. Une mygale prête à bondir… !
Le docteur chaussa une paire de lunettes galiléennes tenue par un léger serre-tête et prit un porte-bloc muni d’une pince fixant un formulaire médical. Il y nota la date et l’heure du début de l’examen et le tendit à son assistant toujours silencieux.
— Bien ! dit le docteur en ajustant la loupe binoculaire à ses yeux. Nous sommes en présence de la partie terminale préhensile de l’avant-bras droit, autrement dit une main, d’un sujet masculin de type européen d’environ vingt à vingt-cinq ans d’après l’ossification visible et la pilosité de la peau non abîmée. Confirmation par radio de l’estimation osseuse. Les couches supérieures de l’épiderme sont écorchées par endroit, ce sont des marques de morsures animales. Le bout des doigts présente des signes de cyanose. On remarque les ongles restants plutôt sales, victimes d’onychophagie depuis plusieurs années. Je vais effectuer un prélèvement sous les ongles. D’après la couleur des tissus, cette main a été coupée au niveau du radius et de l’ulna il y a au moins vingt-quatre heures environ. Le scaphoïde et le lunatum sont intacts. Inspectons la coupure.
À l’aide d’un instrument ressemblant à un bâton de verre, Torregrossa souleva la main par le dessous et se pencha sur la blessure qui semblait suinter encore. Un petit filament rose paraissait couler lentement vers la bonde. Rocca s’éclaircit la gorge discrètement pour masquer la nausée légère qui s’emparait de lui. Le jeune infirmier continuait d’annoter le document en suivant scrupuleusement chaque geste et chaque mot du docteur à la voix monocorde bien posée.
— Cette main a été tranchée de façon nette par un objet à la lame fine, je dirais un hachoir de boucher bien aiguisé. Un coup, deux maximum. Travail précis. Les parois du canal carpien sont quasi intactes…
Rocca détourna le regard un instant. Il avait beau avoir vu des morts dans sa vie de flic, la réalité n’avait rien à voir avec une série télévisée et il ne s’y ferait probablement jamais.
— Voilà qui est intéressant…
L’espace d’une seconde, Rocca oublia son malaise.
— Quoi ?
— Il manque de la peau sur la paume ; à première vue, ce ne serait pas surprenant sachant que plusieurs animaux de type felis silvestris catus — en clair des chats — ont croqué à belles dents dans la chair. Là, c’est différent : toute la partie couvrant le long abducteur du pouce a été découpée. À l’aide d’un bistouri, avec finesse et régularité. A priori, c’est post-mortem.
Rocca fut tenté de regarder de plus près, mais il se ravisa. Ce détail changea sa perception de cette affaire. Un flot de questions se déversa dans son esprit.
Le docteur Torregrossa éteignit la lampe et retira les galiléennes. Il ôta un gant et se frotta les yeux entre deux doigts.
— Ça ira pour le moment. Hervé, tu as tout noté ?
— Oui, Docteur.
