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L'an 872. Dans la belle cité de Compiègne, sous le règne de Charles le Chauve, la vie commerçante est riche et dynamique. Messire Martin Mallagrin, maître orfèvre reconnu et respecté, exerce son métier aux côtés de son épouse Flore. Ils partagent non seulement la passion de leur profession, des pierres précieuses et du Grenat du Sud en particulier, mais aussi l'amour qu'ils ont pour leurs six enfants. Cette famille aimante et unie nous permet de vivre au quotidien, les joies, les peines et les amours des femmes et des hommes de ce siècle. Nous y découvrons le travail exigeant, délicat et merveilleux d'un orfèvre attaché à la cour royale, mais aussi les complots, la vie et la politique d'un royaume. Suivons-les auprès du roi, sur les routes du royaume et dans les rues de Rome et de Salerne. Partageons également leurs émois, leurs larmes et leurs rires.
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Seitenzahl: 369
Veröffentlichungsjahr: 2023
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Introduction
Premiere Parlie
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Deuxieme Parlie
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Troisieme Parlie
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Nathalie Canitrot : Extrait
Chapitre 1
Chapitre 2
Martin a toujours comparé sa tendre épouse Flore à un magnifique Grenat du Sud. Comme lui, Flore lui apporte l’équilibre émotionnel, un sentiment de sécurité et la passion de la créativité. Il l’aime passionnément et cet amour est réciproque. C’est la raison pour laquelle, il lui a offert un magnifique pendentif orné d’un Grenat. Elle est son cœur, son amour et son âme !
En ce matin de 872, malgré la fraîcheur automnale, les badauds et les clients étaient nombreux devant les échoppes. Compiègne, cité royale, située en aval du confluent de l’Oise et de l’Aisne, était une ville vivante où l’artisanat était important et dynamique. La foire annuelle à Venettes, non loin de la ville, promettait d’être fructueuse d’autant plus que Martin, maître orfèvre, attendait impatiemment des clients venant de Belgique et de Poitiers. Il exerçait son art depuis bientôt vingt-cinq ans et sa réputation de créateur et de novateur n’était plus à faire. Á la mort de son père, il avait repris l’atelier encouragé par son maître formateur et bien encadré par sa corporation. Petit à petit, tout en continuant la fabrication des ciboires et autres objets religieux, il avait créé des nouveaux modèles de vaisselle et de bijoux, parures et fibules pour les mantels. Son épouse, dame Flore, l’aidait le matin, en esquissant quelquefois les dessins essentiels à la confection des formes en bois ou en plâtre, si l’objet n’était pas façonné « au jugé ». La plupart du temps, elle conseillait les clients dans leurs achats car elle avait un goût très sûr et ils ne pouvaient se passer de ses avis.
Ils étaient mariés depuis de longues années et il l’aimait comme au premier jour. Elle lui avait donné six beaux enfants dont trois garçons mais sa silhouette restait pratiquement la même : souple et élégante. Il adorait ses rondeurs et le soir venu, dans l’intimité de leur chambre, il les redécouvrait tout en respirant le parfum frais de son corps et de ses cheveux châtain foncé.
Un toussotement discret le tira de sa rêverie voluptueuse et il se tourna vers son ouvrier.
—Maître, un envoyé de notre bon sire, Charles II demande à vous rencontrer. Je l’ai introduit dans votre cabinet.
— Merci, Bérenger. Dame Flore est-elle arrivée ?
— Pas encore, mais elle ne saurait tarder, il est presque huit heures.
Martin acquiesça et se dirigea d’un pas alerte vers l’émissaire du roi. Il ne fallait pas le faire attendre d’autant plus qu’une commande royale auréolerait l’atelier et son travail.
— Messire, je suis à votre disposition, dit-il en pénétrant dans la pièce et en le saluant.
— Allons, Martin, as-tu oublié tes vieux amis ?
— Bertrand, comment vas-tu ? s’exclama-t-il en lui donnant l’accolade. Mon ouvrier m’avait annoncé un représentant du roi.
— Mais je le suis, mon ami, je le suis ! Notre bon sire est ici, dans cette cité qu’il aime tant et qu’il visite chaque année. Il désire offrir un bijou à la reine ainsi que te commander une croix.
— Je suis à son service. Quand puis-je venir en la demeure royale ?
—Après vêpres, accompagné de ton épouse en qui le roi reconnaît un talent exceptionnel et un goût très sûr.
— Nous viendrons donc avec quelques esquisses. Te joindras-tu à nous pour le souper ?
— Ce soir, c’est impossible mais demain avec plaisir.
Bertrand observa son compère et trouva que le mariage lui donnait une assurance sereine. Martin était de taille moyenne, aux cheveux noirs, courts sur le front et longs sur la nuque, au visage fin mais aux traits masculins et séduisants. Dans leur jeunesse, les femmes succombaient facilement à son charme d’autant plus que ses yeux bleu nuit leur promettaient monts et merveilles.
— Je constate mon ami, dit Bertrand, que tu n’as rien perdu de ton élégance d’antan et que l’union entretient ta silhouette.
— Tu n’as rien à m’envier, Bertrand, tu es aussi musclé et séduisant malgré les années. Je suppose que dame Héloïse, ton épouse, doit trembler en pensant aux donzelles de la cour.
—J’ai son entière confiance et elle sait que ces jeunes beautés ne m’attirent pas. Je suis heureux en ménage, tout comme toi, même si cela étonne notre entourage. Quant à ma musculature, le jeu de paume est un sport complet.
Flore entra à ce moment-là dans l’atelier et son époux se précipita pour la conduire vers Bertrand. Ce dernier, justement, admirait la démarche légère de la belle ainsi que ses hanches pleines soulignées par la fluidité de sa robe abricot malgré le surcot en fourrure qu’elle portait pour la protéger du froid. Son port de tête était toujours aussi altier et son regard vert mousse toujours aussi pétillant.
— Bertrand, quelle joie de vous revoir ! dit-elle en l’embrassant. Êtes-vous ici pour affaires ?
— Une commande royale, mon amie. Je vous attends après vêpres pour vous conduire auprès du roi. Je dois partir, je n’ai que trop tardé. Que Dieu vous garde !
Il quitta l’atelier et nos deux artisans, d’un même mouvement, se dirigèrent vers leurs tables de travail afin de réfléchir aux modèles qu’ils pourraient proposer au monarque. Ils devaient être uniques, sertis de pierres précieuses tels les grenats, émeraudes et d’autres gemmes ou du verre coloré, et la pièce principale ou support naturellement en or. Pour le bijou de la reine, Flore dessina des fibules en or enchâssées dans des alvéoles suivant la technique du « cloisonné ».
Nul besoin de parler ou de se concerter, leurs dessins et leurs idées étaient semblables et se complétaient naturellement. Leur amour les unissait et l’un était la continuité de l’autre, autant professionnellement que dans la vie privée.
Ils reçurent beaucoup de clients. La foire de Compiègne était appréciée et les bourgeois, les nobles et les religieux passaient leurs commandes à cette époque. Ils entendirent sonner la demie de trois heures à la chapelle Sainte- Marie 1. Ils se hâtèrent tellement qu’ils furent même en avance. Bertrand les introduisit dans le cabinet secret de sa majesté.
La pièce était accueillante avec des tapisseries murales, des coffres et des arches bancs. Mais le plus inoubliable était le manuscrit aux reliures en or incrustées d’ivoire placé sur un présentoir en bois. Martin et Flore connaissaient la passion du roi pour les reliures et l’orfèvrerie et sa protection pour ces arts en facilitait la reconnaissance et la renommée.
Ils virent aussitôt le monarque et ils lui firent la révérence. Charles était un homme mince, imposant, aux cheveux et aux yeux noirs et brillants. Son nez long et fin surplombait une moustache cachant des lèvres charnues.
Il les accueillit simplement et les invita à prendre place.
— Je suis heureux de vous revoir chers amis et j’ai hâte de découvrir vos esquisses, ajouta-t-il en se tournant vers Flore.
Elle lui sourit et les sortit de son carton. Les modèles séduisirent le souverain bien qu’il apporta quelques modifications. Il destinait la croix à sa future abbaye et les fibules le ravirent. Il était un homme de goût et à l’intelligence fine. Il aimait la ville de Compiègne et à chaque visite, il y apportait de nouveaux projets.
— Ces créations sont de vraies merveilles, maître Martin, et à chaque rencontre vous me surprenez encore, le complimenta Charles. Les fibules seront-elles prêtes pour l’anniversaire de la reine Richilde ?
— Nous ferons l’impossible, Sire. Nous nous y consacrerons de l’aube jusqu’à complies.
— Je le sais fort bien, maître Martin, et je connais votre diligence ainsi que votre talent. Dame, dit-il en se tournant avec élégance vers Flore, je vous rends grâce pour vos esquisses si détaillées et pour votre finesse de goût. Il est vrai que vous faites exception parce que peu de femmes ont un labeur en dehors de leur logis. Vous êtes surprenante, novatrice !
— Merciement, Sire. C’est un honneur et avant tout un plaisir d’œuvrer pour vous, et j’y mettrai tout mon cœur et mon savoir. Je n’ignore pas que beaucoup de gens désapprouvent mon activité au sein de l’atelier de mon époux, mais j’ai le goût des beaux ouvrages et de la liberté, ajouta-t-elle en rougissant.
Charles la trouvait belle avec ses yeux couleur de la mousse des bois, ses longues nattes ramenées devant entremêlées de rubans, conformément à la mode actuelle. Elle respirait la santé, l’intelligence et une sérénité qu’il lui enviait parfois. Il ressentait la complicité entre les époux, leurs regards se cherchaient sans cesse comme si inconsciemment ils continuaient une conversation. Fort bien, songea-t-il, le travail n’en sera que meilleur !
— J’en suis certain, dame. Un objet réussi est l’union du génie, des qualités de cœur de l’artisan ainsi que de son habileté. Toutefois, n’oubliez pas que le premier devoir d’une épouse est de se consacrer à son foyer, même si nous bénéficions de votre talent et que nous approuvons, pour l’instant, votre esprit de liberté ! conclut-il mi-figue, mi-raisin.
Bertrand annonça une visite et le roi mit fin à l’entrevue. Flore et Martin prirent congé et ils croisèrent dans le couloir le chambellan du roi. Ils se saluèrent et le couple regagna ses pénates, non loin de la place du marché.
Leur demeure était simple mais meublée avec goût. La salle principale était ornée de tapisseries murales afin de chasser l’humidité. Les jours de fête, une immense table en bois était installée sur des tréteaux, au milieu de la salle. Des bancs massifs permettaient l’assise d’une quinzaine de personnes. Des assiettes et des plats en étain ornaient l’étagère du buffet ainsi que quelques drageoirs finement ciselés. Des cathèdres, des coffres et des arches bancs complétaient le mobilier. Des plantes odoriférantes jonchaient le sol afin d’embaumer et de purifier la pièce.
La cheminée, ornement central, offrait un feu chaleureux et Flore se plaça devant elle afin de réchauffer ses mains gelées. Martin l’entoura de ses bras non seulement pour lui communiquer sa chaleur mais aussi pour la sentir contre lui. La journée avait été longue et ses instants de tendresse les réconfortaient tous les deux. Instants trop courts, hélas, parce que Constance, l’intendante de la maisonnée, annonça le repas.
Leurs deux plus jeunes enfants, Odeline et Jean, des jumeaux âgés de douze ans entrèrent dans la pièce en courant. Ils apportaient avec eux les rires, la joie et un peu du froid de l’extérieur.
—Que Dieu vous garde ma mère, qu’Il vous garde mon père ! dirent-ils d’une même voix.
— Qu’Il vous garde aussi mes chers enfants, Racontez-nous votre après-midi, leur demanda-t-elle en souriant.
Ils obéirent prestement et d’un bel ensemble, ils narrèrent leur récolte de potirons dans le potager avec leur nourrice et le jardinier, ainsi que les jeux qu’ils avaient inventés. Guillaume, l’aîné de dix-neuf ans pénétra, à cet instant, dans la salle. D’un pas assuré, il déplaçait son grand corps musclé et fin sans bruit tel un chat. Il avait hérité des yeux verts de Flore et de la chevelure noire et épaisse de Martin. Une complicité immense liait la mère et le fils, et ils riaient avec la même sonorité joyeuse et claire. Il travaillait dans la boutique de son père et il en avait suivi tous les apprentissages nécessaires avec bonne humeur et un plaisir sans cesse renouvelé. Comme Martin, il avait un don pour les métaux et le commerce assurant ainsi la nouvelle génération d’orfèvres dans la famille.
— Que Dieu vous garde, ma mère, dit-il en l’embrassant tendrement. Vous semblez lasse, ce soir.
—Que Dieu vous garde aussi, mon fils ! Il est vrai, que la journée fut longue et que nous avons œuvré jusqu’à complies afin de créer une pièce unique pour notre bon sire. Nous devons exécuter un bijou pour la reine avant qu’il ne regagne Paris.
— Je suis certain, chère mère, que votre création sera magnifique et qu’elle comblera notre roi ! répondit-il avec fierté et enthousiasme.
Flore lui sourit doucement et lui caressa la joue. Elle adorait ses enfants. Ils étaient sa joie de vivre, sa lumière, son bonheur. Martin qui attisait le feu les rejoignit et pria toute la famille de s’attabler. Une fois chacun à sa place, il dit le bénédicité et les deux servantes purent apporter le potage de légumes, suivi de carottes et de navets cuits accompagnés de poisson en gelée. Chacun posait sa part sur une grande tranche de pain appelée tranchoir et portait la nourriture à la bouche à l’aide de couteaux, de cuillères ou avec les doigts tout simplement. Le repas se termina par des confitures et des fruits secs. Bien entendu, entre chaque plat, ils rinçaient leurs doigts dans des bols emplis d’eau parfumée au thym.
Les enfants plus jeunes se retirèrent avec leur nourrice pour aller se coucher et le reste de la famille joua aux dés ou au tric-trac. Flore aimait ces moments d’intimité auprès des siens. Elle observait son fils aîné disputer une partie avec son cadet, Grégoire, âgé de dix-sept ans. Ses filles Alix et Marie, vieilles respectivement de seize et quatorze ans, lisaient la vie des saints auprès de l’âtre. Elle soupira d’aise et enfin, elle sentit ses muscles se détendre.
Martin s’assit à ses pieds sur un coussin et lui prit les mains. Tout en les baisant, il observa la fatigue sur les traits de ce visage adoré. Les enfants, familiers des gestes d’amour de leurs parents, ne se souciaient pas d’eux. Au contraire, l’entente entre les personnes qu’ils aimaient le plus au monde, les rassurait. Il est vrai que cette famille dérogeait aux carcans de cette fin du 9ème siècle par sa liberté dans les gestes du quotidien ou dans ceux des liens charnels. En effet, ils ne respectaient pas toujours le calendrier liturgique pour accomplir cet acte. L’amour était leur crédo et tant qu’il n’était pas interdit par la religion ou inconvenant, Martin et Flore le laissait transparaître dans leur vie familiale.
— Soucieuse, ma douce ?
— Nenni, mon ami. Je suis comblée par ce moment de bonheur que nous partageons avec nos fils et nos filles. Guillaume et Grégoire apprennent le métier d’orfèvre pour l’un et celui d’enlumineur pour l’autre. Alix et Marie, les devoirs d’une femme. Et vous êtes à mes côtés, vous que j’aime tellement !
Il lui serra les doigts fortement. Il était tard et tout le monde se retira pour un repos bien mérité. Flore régla encore quelques détails culinaires et domestiques avec Constance, puis la maison sombra dans le silence.
Dans la chambre parentale, régnait une douce chaleur. Flore se déshabilla, se lava avec un savon à base d’huile d’olive et de soude dans un clotet 2, caché par un rideau afin de préserver un peu d’intimité, et revêtit une longue chemise blanche. Elle s’assit ensuite devant sa coiffeuse et lentement, elle dénoua ses longs cheveux et les brossa. Elle retira enfin la chaîne d’or à laquelle pendait un magnifique grenat du Sud, qui était sa pierre précieuse préférée. D’ailleurs, pour son époux, elle était comme ce grenat : elle lui redonnait de la force quand il était fatigué, elle apportait la joie de vivre et la gaieté dans la maison, et dans l’intimité, elle renforçait sa passion amoureuse. De plus, le grenat est employé contre la fatigue, la circulation sanguine défaillante et la mélancolie. Il le savait bien et certains clients aussi qui lui commandaient des bijoux avec du grenat uniquement afin de retrouver la force de vie et la santé.
Martin, qui était déjà en tenue de nuit, souleva la lourde chevelure afin d’embrasser la nuque délicate de sa femme.
— Que tu sens bon, ma mie, souffla-t-il en posant des baisers tout le long du cou et en glissant ses mains sur les seins généreux. Flore gémit et se tourna vers lui. Elle prit son visage entre ses mains et l’embrassa passionnément. Il la souleva et la porta sur le lit où les courtines étaient encore attachées. Il lui ôta la chemise et se jeta avidement sur sa poitrine offerte. Flore avait le corps en feu et elle le dénuda à son tour. Enfin, leurs corps se touchaient, se mêlaient, se donnaient du plaisir ! Martin suivit toutes les courbes de sa femme, taquina les mamelons qui se durcirent. Il explora les creux, les vallons tout en se prêtant aux caresses de plus en plus précises de Flore. La tension était telle qu’il n’était pas certain de tenir encore longtemps.
— Flore, mon amour, je t’aime tellement ! gémit-il.
Il écrasa sa bouche gourmande, curieuse, sur les lèvres gonflées de sa partenaire et d’un coup de reins impatient mais sûr, il entra en elle. Un même cri jaillit de leurs gorges et ils se séparèrent essoufflés, en sueur mais profondément heureux.
—Je t’aime, Martin, haleta-t-elle. Malgré les années de mariage, nous sommes toujours affamés l’un de l’autre. Pourtant, nous nous faisons vieux. J’ai déjà trente-six ans (une femme était vieille à vingt-huit ans) et toi, quarante-deux ans (un homme était vieux à cinquante ans).
— Nos enfants sont grands mais nos cœurs, eux, restent jeunes. Le désir que nous avons l’un de l’autre ne cessera qu’à notre mort, je le sais !
— Tu as raison, mon amour. Je suis amoureuse de toi comme au premier jour et cela demeurera jusqu’à mon dernier souffle.
Elle se serra contre lui, respirant son odeur si familière. Martin la tint dans ses bras jusqu’à ce qu’elle s’endorme. Il aimait tout chez elle aussi bien sa gentillesse, sa compassion, son intelligence que ses colères ou son amour démesuré pour leurs enfants. Contrairement à la tradition qui voulait que les femmes s’occupent des enfants et du foyer, ils tenaient à ce que leurs filles sachent lire, écrire et compter. Flore assurait cet enseignement ainsi que celui des notions d’astrologie, de musique, de chants et des connaissances médicales nécessaires à une maîtresse de maison. Elles pourront ainsi diriger la demeure de leur époux et peut- être, un jour, travailler comme leur mère.
La nuit était noire lorsqu’il plongea dans les bras de Morphée en rendant grâce à Dieu pour l’existence qu’Il lui avait donnée.
Le bruit discret des serviteurs dans la cuisine les réveilla. Le jour n’était pas encore levé et la température de la chambre était basse. L’homme, d’un geste tendre, tira les couvertures sur les épaules dénudées de la femme à ses côtés. Elle lui prit la main, l’embrassa et se blottit contre lui. Flore aimait ces matins où, encore seuls, ils n’appartenaient que l’un à l’autre. Elle se tourna vers son époux et lui caressa le torse d’une main douce, puis ses lèvres prirent le relais laissant des traînées de feu sur la peau. Leurs doigts se nouèrent, leurs bouches murmurèrent des mots fous, des mots d’amour. Ils refaisaient des gestes mille fois exécutés et pourtant à chaque fois nouveaux. Il la plaça sur lui et tout naturellement elle s’empala sur sa virilité en un mouvement de va et vient qui les conduisit à la jouissance. Apaisés, ils restèrent silencieux écoutant leurs respirations.
Martin se leva après avoir volé un baiser à sa compagne. Pendant qu’il se lavait, elle admirait son corps musclé. Elle quitta la couche à son tour et elle prit la serviette afin de lui sécher le dos.
— Tu me plais, mon ami, et je suis fière d’être ta femme. Je t’aime pour l’homme que tu es, pour ta bonté et ton honnêteté.
Il se tourna et plongea ses yeux, presque violets à cet instant, dans ceux de Flore. Il l’aimait de toutes ses forces et il se savait aimé en retour. Ensemble, tout était possible !
— Je t’aime aussi, ma douce. Nos corps et nos âmes se complètent. La joie de vivre près de toi avec nos enfants est un des piliers de ma vie.
On toqua à la porte et Constance demanda la permission d’entrer afin d’aider sa maîtresse à s’habiller. Flore lui demanda de repasser dans un moment. Martin enfila des braies foncées, une chemise blanche à manches longues ceinturée à la taille et un bliaud bleu nuit si semblable à ses yeux. Il enfila des chaussures en cuir de Cordoue fourrées. Fin prêt, il ouvrit la porte et descendit à la salle commune où une collation serait servie.
Quand Constance revint, elle serra la poitrine de Flore avec un bandeau de toile, lui enfila une longue chemise de lin blanche sur laquelle elle laça une robe en laine de couleur verte. Ensuite, elle sépara la longue chevelure châtaine par une raie médiane et la natta en deux tresses épaisses ramenées sur le devant ou s’entremêlaient des galons verts. Enfin, elle fixa, avec un galon identique, un léger voile, apanage des femmes mariées.
Il était sept heures lorsque la famille au complet se retrouva dans la salle commune afin de prendre un des repas le plus copieux de la journée. Ils avalèrent un brouet, du hareng fumé, des salades assaisonnées et du fromage puis des fruits, le tout arrosé d’eau du puits familial ou de vin coupé avec de l’eau.
Chacun discutait librement des activités prévues pour le jour. Quand ils se séparèrent les uns se rendirent aux ateliers, les autres à l’étude et les derniers jouèrent sous la surveillance de la nourrice. Flore, quant à elle, donna des ordres pour le repas du soir où Bertrand était invité.
Quittant sa demeure d’un pas vif, vêtue d’une chaude pelisse en fourrure, elle se rendit à l’office de la chapelle voisine et remercia Dieu pour sa famille et pour l’affection qui les unissait. Elle resserrait son manteau à la sortie de l’église lorsqu’un homme l’aborda.
— Que Dieu vous ait en sa sainte garde, dame Flore ! lui dit une voix grave.
Elle se tourna d’un seul mouvement et reconnut Bertrand dans la silhouette qui se penchait pour la saluer.
— Messire, quelle joie de vous rencontrer ! s’écria-t-elle en lui tendant les mains. J’ignorais que vous étiez un familier de cette chapelle, celle du palais étant plus proche.
— Il est vrai, Flore, que le plus souvent j’assiste à l’office au palais avec notre sire, mais aujourd’hui, j’ai voulu retrouver mon enfance et ses senteurs. Jadis, mes parents demeuraient non loin de cette rue.
— Je n’oublie pas que vous êtes natif de cette bonne ville comme mon époux ! Il est doux, quelquefois, de retrouver ses souvenirs mais peut-être en une saison plus chaude et propice aux longues balades. Nous nous réjouissons de votre visite ce soir, mon ami ajouta-t-elle les yeux brillants et les joues rouges.
Bertrand sourit et répondit qu’il lui tardait de les retrouver ainsi que les enfants. Tout en devisant, ils avaient rejoint la rue des Bonnetiers où se trouvaient beaucoup de commerces notamment celui des Mallagrin, nom de famille de Martin et Flore. Bertrand salua son ami, qui lui montra les fibules presque achevées de la reine. Il le félicita pour la finesse et l’excellence du l’ouvrage puis il prit congé afin de commencer son service auprès de Charles.
Ils travaillèrent durement ne s’arrêtant que pour prendre une collation à dix heures. ÁÁÁ treize heures, les époux regagnèrent le logis afin de se restaurer d’un repas chaud composé de salades, de tourtes, de compotes de fruits et de blancs mangers. Ils reprirent leur activité jusqu’à vêpres puis ils fermèrent leur échoppe et rentrèrent afin de se préparer pour recevoir leur convive.
Le froid était de plus en plus intense et le couple se précipita vers le feu afin d’ôter l’humidité des manteaux. La salle était jonchée de branchages de pin, la table décorée avec des plantes odorantes et des corbeilles de fruits. Flore se rendit dans la cuisine pour vérifier si le repas était prêt. Comme d’habitude, elle avait cuisiné, le matin même, avec Constance mais cette dernière achevait la tourte pendant que la maîtresse de maison montait dans sa chambre pour changer de surcot.
Pendant ce temps, Martin discutait avec Guillaume de la croix commandée par le roi. Les gemmes étaient choisies et taillées pour être serties sur le support en or. Bien sûr, il fallait encore ciseler, affiner mais le plus gros de l’œuvre était presque fini. La porte s’ouvrit et Grégoire entra tout excité. Il rayonnait et il expliqua après les salutations d’usage, que son maître l’avait félicité pour les couleurs particulièrement réussies qu’il avait préparées. Les deux hommes le complimentèrent et le jeune homme partit à la recherche de sa mère afin de lui annoncer la bonne nouvelle. Il la trouva avec Constance en plein échange de recettes et il leur narra son exploit. Constance était une aide précieuse pour la famille et elle connaissait Martin depuis son union avec Flore. De taille moyenne et toute en rondeurs, elle était de caractère aimable et elle voyait toujours la vie du bon côté. La mère et le fils quittèrent la salle chaude emplie d’odeurs de tourtes, de légumes braisés, de soupes et de gâteaux au miel tout en devisant. Grégoire adorait sa mère, et elle représentait pour lui, la femme idéale. Il aimait connaître son avis, il sollicitait ses conseils et il appréciait de voir dans ses yeux la fierté et l’amour qu’elle avait pour lui.
Bras dessus, bras dessous, ils firent une entrée remarquée dans la salle commune où Bertrand venait d’être introduit. Flore l’accueillit avec chaleur et affection et Martin l’installa auprès du feu. Le reste de la famille venait saluer leur invité quand l’expression figée et le teint pâle de l’émissaire du roi alerta Flore. Semblable à une statue, il restait là, le regard fixe posé sur Alix, leur fille aînée.
Elle se tenait devant lui, droite, dans sa robe bleue, ses nattes châtain clair emprisonnées dans des perles. Ses joues rosissaient sous le regard insistant mais ses yeux violets ne quittaient pas le visage bouleversé de l’homme. Instinctivement, elle lui tendit les mains en guise de salut et il les prit, tremblant. Martin toussa discrètement et le pauvre Bertrand fit un effort considérable pour se ressaisir.
— Que Dieu vous garde, messire Bertrand, dit Alix d’une voix douce. Je suis heureuse de vous revoir !
—Moi aussi, Alix, répondit-il en oubliant les salutations. J’avoue que je ne vous aurais pas reconnue si je vous avais croisée ce tantôt.
— C’est normal, mon ami, coupa Martin à qui rien n’avait échappé. La dernière fois que tu es venu, Alix avait douze ans. Tes absences sont trop longues et nous nous languissons de ta présence et de celle de dame Héloïse.
Heureusement, l’annonce du repas par Constance détendit l’atmosphère et tout le monde s’installa autour de la grande table. Flore veilla à ce qu’Alix soit dans l’alignement de Bertrand et non en face, car la réaction de son ami l’inquiétait. Il avait été foudroyé et à son âge, trente-neuf ans, il est des émotions dont on ne se remet pas. Ils avaient beaucoup d’affection pour lui, d’autant plus qu’il était un ami d’enfance de Martin, mais ce qu’elle avait lu dans les yeux de cet homme l’alarmait. Discrètement, elle l’observa. Il ne mangeait presque rien, buvait encore moins, et lui, si prolixe en anecdotes, se taisait. Par moments, son regard se posait sur la jeune fille et le feu qui y brûlait donnait des sueurs froides à sa mère. Elle croisa les prunelles de son époux et elle y vit une inquiétude semblable à la sienne. Alix, elle, avait remarqué l’intérêt que Bertrand lui portait, et elle était désemparée. Bien qu’innocente aux choses de l’amour, l’appel qu’elle avait déchiffré sur ses traits avait résonné au fond de son ventre et dans son cœur. Elle le connaissait depuis toujours, le trouvait attirant mais elle ne l’avait jamais envisagé comme un homme de chair et de sang, à la séduction ravageuse et aux yeux si noirs qu’elle pourrait s’y noyer !
En détournant la tête, elle constata que ses parents étaient soucieux et, baissant le chef, elle écouta la conversation entre Guillaume et Bertrand. Ce dernier, prenant sur lui, narrait la recherche incessante que menait le roi afin de se procurer les plus beaux manuscrits.
— Il est certain, mon ami, dit Martin, que notre sire est érudit et collectionneur de beaux ouvrages. Il reconnaît à sa juste valeur le labeur fourni par les artisans et il en fait grand cas. Charles II est un grand monarque et prions Dieu que sa descendance lui ressemble !
— C’est vrai, Martin. Malgré les guerres contre les envahisseurs vikings et autres, Charles en homme pieux, rassemble aussi bien des objets tels des ciboires ou des croix que des manuscrits enluminés et recouverts d’ivoire ou de pierres précieuses.
Martin opina du chef et la conversation prit un ton un peu plus politique. Á la fin du repas, les enfants les plus jeunes se retirèrent et les hommes jouèrent au tric-trac. Bertrand avait retrouvé son attitude cordiale, attentive mais ses amis ressentaient chez lui une tension et du désarroi. Ils étaient surpris, certes, mais Alix était leur fille et Bertrand était marié. En d’autres circonstances, une union entre eux deux les aurait réjouis, seulement le mariage est sacré même si, à cette époque, il n’était pas encore religieux. On s’accordait devant témoins par un serment, voilà tout !
Alix prétextant la fatigue prit congé de Bertrand dès qu’elle eut quitté la table. Sous l’œil approbateur de sa mère, elle le salua mais elle ne put se dérober à l’ardeur de son regard. Tremblante, elle gagna l’étage puis sa chambre. Afin de lutter contre cette attirance, elle pria longtemps puis se coucha.
La soirée touchait à sa fin et le convive épuisé se retira de bonne heure. Il remercia ses hôtes. Il savait qu’il lui faudrait s’expliquer avec Martin au sujet de sa réaction et des sentiments si vifs et puissants vis-à-vis de sa fille. Le plus vite possible ! Il était en train de devenir fol et il lui fallait mettre un frein à ce débordement avant de tout perdre : sa lucidité, sa femme, ses amis !
Justement, Martin faisait les cent pas dans sa chambre, sa chemise de nuit battant ses mollets. Sa stupéfaction était à son comble mais il n’était pas vraiment en colère.
—Martin, cesse de t’agiter, lui conseilla Flore. Je suis aussi abasourdie que toi et je suis certaine que Bertrand aussi. Tu as bien constaté qu’il a été saisi d’amour, qu’il a perdu momentanément tout entendement. Je lui accorde ma confiance, il se raisonnera.
— Je l’espère sincèrement ! Il est marié et aucun accord d’épousailles n’est possible entre Alix et lui. C’est bien la première fois que je le vois dans un tel état. Notre fille a été sensible à son charme, c’est ce qui me préoccupe le plus.
— Moi aussi. Elle a seize ans et c’est la première fois qu’elle constate que sa beauté trouble un homme, d’âge mûr qui plus est. Tout ce que je souhaite c’est que cet émoi s’arrête là, et qu’elle n’espérera pas plus. Nous connaissons son âme sensible et je ne veux pas qu’elle souffre.
— Á la fin du mois prochain, le roi et la cour quittent Compiègne et Bertrand les suivra. Évitons qu’ils se rencontrent. Je lui parlerai demain et Alix oubliera vite ses premiers sentiments.
— Que Dieu t’entende, Martin ! C’est un coup de tonnerre qui est entré dans leurs vies, ce soir. Notre fille en guérira si nous sommes vigilants et que nous l’entourions de notre amour mais Bertrand est trop touché. Il a l’expérience des femmes, certes, de la vie conjugale et de l’amour d’Héloïse. Toutefois, le regard confiant et curieux des yeux violets d’Alix a réveillé l’amoureux au plus profond de ses attentes et de ses rêves. Il n’a plus seize ans, lui, et à notre âge, on se guérit difficilement des coups de cœur.
— Comment sais-tu cela ? demanda-t-il soupçonneux.
— Je le sens, je le comprends au fond de moi, c’est tout. L’amour me rend plus sensible, plus attentive aux autres et à leurs émotions. Nous étions plus jeunes quand nous nous sommes rencontrés mais je suis sûre que si c’était maintenant, je t’aimerais avec autant d’intégrité, de passion et d’impatience que lors de mes seize ans. Nous avons eu de la chance que les sentiments naissent entre nous bien que nos parents aient décidé de notre union !
— Tu as raison, ma douce. Je le plains sincèrement, mais Alix est notre enfant et il n’est pas libre.
Ils se couchèrent mais ils eurent du mal à s’endormir. Flore pria longtemps la Sainte Vierge et elle lui demanda de les aider à trouver une solution qui ne détruirait personne. La fatigue la rattrapa et elle sombra dans le sommeil.
1La chapelle Sainte-Marie : Sur cette chapelle, Charles le Chauve fera élever, quelques années plus tard, la collégiale Sainte Corneille.
2Clotet : est un réduit où l’on fait sa toilette.
Le lendemain matin, ils ne firent aucune allusion à Bertrand. Alix se comporta naturellement bien que l’image de cet homme fortement troublé ait hanté ses rêves. Elle avait découvert sa capacité à émouvoir sensuellement et ce pouvoir la grisait tout en la terrifiant. Devant la stupeur de Bertrand et la passion de son regard, elle avait ressenti une bouffée de chaleur parcourant son corps, impression nouvelle et inquiétante pour elle. Les battements de son cœur s’étaient accélérés et ses mains étaient devenues moites et tremblantes. Elle enviait son amie Rothilde qui était fiancée depuis peu à un drapier, assez jeune et vigoureux. Elle lui narrait, sous le sceau de secret, bien sûr, les mots d’amour qu’il lui disait ainsi que la douceur de ses mains sur ses poignets et dans ses cheveux. Il la respectait mais il leur tardait d’être unis. Ni Rothilde ni Alix ne savaient exactement ce qui se passait entre un homme et une femme, une fois seuls, cependant les allusions de certaines servantes plus délurées que d’autres suffisaient à les renseigner.
Il était hors de question qu’elles interrogent leurs mères ou leurs nourrices ! Toutefois, face au regard incendiaire de Bertrand, Alix devinait que cela pouvait être doux et agréable pourvu que ce soit désiré.
— Alix, ma fille, vous êtes perdue dans vos pensées ! lui dit sa mère qui lui répétait pour la troisième fois de retrouver son précepteur.
—Excusez-moi, ma mère lui répondit-elle d’une voix lointaine. Je pensais à messire Bertrand.
Flore ne s’attendait pas à ce qu’elle aborde le sujet. Soit, autant juger de la gravité du cas ! Elle la guida vers la cathèdre près de la cheminée et elle la fit asseoir. Puis, prenant place sur un siège à côté d’elle, elle lui saisit les mains et la regarda dans les yeux. Elle y voyait un émoi intense, un peu de crainte aussi. La veine dans son cou battait la chamade et ses doigts étaient glacés. Flore se rendit compte que sa fille quittait l’enfance pour laisser la place à une jeune femme sûre d’elle-même, au regard franc et ensorcelant, et à la volonté farouche. Pauvre Bertrand ! pensa-t-elle en un éclair. Il n’existe pire séduction que celle qui s’ignore !
— Messire Bertrand fut surpris parce qu’il avait le souvenir d’une enfant timide se cachant dans mon dos et il a rencontré une jeune fille gracile, souriante et pleine d’assurance. Vous ne devez rien voir de plus dans son hésitation. Bertrand est uni à dame Héloïse depuis de nombreuses années et leur amour est sincère et fort. Ma fille, je connais votre imagination galopante et je ne veux en aucune façon que vous considériez messire Louvin autrement qu’en ami proche de la famille, conseilla-t-elle d’une voix ferme.
— Je n’ai aucune intention à son égard, mère, rassurez-vous. J’aime beaucoup dame Héloïse et je ne voudrais pas être la cause de discordes entre eux ou entre vous.
— Pour provoquer de tels désagréments, il faudrait une bonne raison, ce qui n’est pas le cas, répondit-elle d’un ton qu’elle espérait léger.
Flore l’observa attentivement. Elle avait le contrôle d’elle-même, sa voix était posée et son regard se plantait dans celui de sa mère. Cependant, cette attitude ne l’apaisait pas, bien au contraire. Elle pressentait chez sa fille comme une dissimulation, pire un sentiment inavoué ou encore inconnu.
Elle se leva, ajusta son voile et ensemble elles quittèrent la salle commune. Alix rejoignit son précepteur et Flore, soucieuse, prit le chemin de l’atelier.
Elle n’y trouva pas son époux qui s’était rendu au palais avec les fibules destinées à la reine Richilde. Il espérait également y rencontrer Bertrand afin de connaître ses intentions et ses sentiments vis-à-vis d’Alix. Martin savait la droiture de son ami, mais la réaction de ce dernier le perturbait. Jamais, même lors de son union avec Héloïse, il ne l’avait vu aussi désarçonné et perdu. Il avait reconnu l’appel de la tentation et les signes de la déraison. Jadis, alors qu’il était un jeune homme célibataire, Martin captait cet appel dans les yeux des dames esseulées et il y répondait sans faiblir. Bertrand, lui, malgré les sollicitations, restait de glace. C’était la raison pour laquelle son souci était si fort. Bertrand qui contrôlait tout et riait des jeux amoureux de son compère perdait à présent ce même contrôle pour une jouvencelle !
Après avoir sollicité une audience, Martin attendit dans une antichambre dont la fenêtre donnait sur la cour. Á travers les carreaux, il y aperçut son ami qui discutait avec le capitaine de la garde royale. Cela annonçait des préparatifs de départ, bien qu’il soit encore trop tôt pour le dire. On vint le chercher pour l’introduire auprès du roi et notre orfèvre chassa ses pensées.
En pénétrant dans la pièce, il constata que les coffres étaient ouverts et les meubles prêts à être enlevés pour rejoindre les charriots. Le roi se déplaçait souvent, et il n’avait pas encore élu un endroit fixe pour s’y établir définitivement. Il emportait donc avec lui son mobilier et sa vaisselle.
— Ah, maître Martin, l’apostropha le monarque alors que ce dernier se fendait d’une révérence fort bien exécutée. Je suis sur le départ, et je suis très heureux que vous ayez achevé le bijou en un délai si court. Vous êtes un loyal et remarquable sujet, mon ami. Montrez-le-moi ! commanda-t-il les yeux brillants.
L’homme, avec des gestes sûrs, sortit les fibules de leur écrin de velours. Elles étaient en or, avec de petits grenats, de l’ambre et du verre bleu coloré placés en cloisonné. Ces objets permettaient d’attacher un manteau ou une cape.
— Quel ouvrage, maître Martin, une vraie merveille ! s’exclama Charles, admiratif. Ce présent ravira mon épouse, j’en suis certain. La qualité de votre travail est sans pareille, ajouta-t-il sincère.
— Grand merciement, Sire, ce fut une joie immense de créer cette pièce pour la reine. La croix n’est pas achevée mais elle est bien avancée.
— Vous avez toute ma confiance, mon ami. Á mon retour, vous me la montrerez, conclut le roi.
Le capitaine de la garde entra pour prévenir que le convoi des meubles et effets personnels quittait le palais. Le souverain hocha la tête et le militaire se retira. Martin prit congé de Charles à son tour, et il regagna son atelier sans avoir trouvé son ami Bertrand.
La journée se passa sans que les ouvriers lèvent les yeux de leur tâche et lorsque les cloches sonnèrent complies, les apprentis partirent et Martin ferma la boutique. Flore, légèrement souffrante, avait regagné le logis beaucoup plus tôt. Nous étions à la fin du mois et le froid devenait plus mordant. Notre bonhomme remonta le col de son manteau, traversa la place du marché et emprunta la rue qui conduisait chez lui. Devant son portail, il rencontra Bertrand qui s’apprêtait à toquer.
— Bertrand, que fais-tu ici ?
— Je viens prendre congé et je dois te parler, Martin. C’est important !
— Entrons, veux-tu ? Nous serons plus à l’aise auprès de l’âtre.
Martin s’effaça pour que son ami passe en premier, puis il lui emboita le pas et fit prévenir son épouse de la visite de Bertrand. Une servante leur servit de l’hydromel et des pâtes de coing pendant que les deux hommes s’installaient dans les cathèdres. Flore les rejoignit et, après les salutations d’usage, Bertrand, à présent debout, se tourna vers eux. Ses traits étaient tirés, et pour la première fois, Flore pensa qu’il accusait son âge.
— Mes amis, vous n’avez pas été sans remarquer mon émotion lorsque j’ai vu Alix hier soir, dit-il d’une voix sourde. Depuis je ne cesse de penser à elle, je deviens fou, je ne comprends pas ce qui m’arrive. Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit et j’aurais quitté la cité si mes charges envers le roi me l’autorisaient. J’ai beaucoup réfléchi et tu sais, Martin, que je ne suis pas un écervelé ni un malhonnête homme. Voilà, je suis amoureux de votre fille et je souhaite l’épouser. Nous n’avons pas d’enfants, Héloïse et moi, une répudiation est possible, vous le savez.
Martin, d’un bond, se leva et contrairement à ce que son épouse croyait, il prit Bertrand par les épaules et le fixa dans les yeux.
— Écoute, mon ami, je te connais bien et je sais tout cela. Tu es bon, prudent, fidèle et honnête. Flore et moi nous avons vu ton coup de cœur et ceci nous a inquiétés. Seulement, tu es déjà uni et je te refuse la main de ma fille. Tu nous déshonorerais et ta famille aussi. Alix est jeune, innocente et je veux, tu m’entends, qu’elle épouse un homme libre de toutes attaches.
— Ce n’est pas une passade, crois-moi, j’éprouve de l’amour à son encontre.
— Tu le crois mais tu te trompes, mon ami. Sa beauté, sa jeunesse t’ont affolé, c’est compréhensible. Je m’oppose à ce que tu la revois même en notre présence, tant que cette folie ne t’aura pas quitté. Je suis responsable d’elle. Son bonheur ainsi que sa dignité sont primordiaux pour moi. Si tu veux conserver notre amitié, renonce à ce projet, termina-t-il d’une voix teintée de colère.
Bertrand se tourna vers Flore mais elle ne dit mot, soutenant ainsi la décision de son époux.
— C’est toi qui te méprends, Martin, je l’aime et je n’ai jamais été aussi sûr de moi que maintenant. Je suis prêt à me séparer de mon épouse malgré l’affection que je lui porte. Néanmoins, je pars sans insister et je me plie, pour l’instant, à ta volonté. Toutefois, si malgré l’éloignement, mes sentiments demeurent les mêmes, je reviendrai et je parlerai à Alix.
Il salua Flore et il quitta le logis précipitamment. La nuit était tombée et au coin de la rue, il croisa deux femmes chaudement vêtues. Avant qu’il ne puisse en reconnaître une, il entendit une voix claire et familière le saluer. Il s’arrêta et se tourna tel un fauve.
— Bonsoir, demoiselle Alix, je suis heureux de vous rencontrer. Je peux ainsi vous saluer avant mon départ demain matin à l’aube.
Il la vit rougir, pâlir et serrer ses mains l’une contre l’autre.
— Vous nous quittez ?
—Je suis au service du roi et je l’accompagne dans ses voyages. J’ignore quand je reviendrai, lui dit-il d’une voix rauque.
Elle leva les yeux vers lui, l’observa, et d’un mouvement rapide, posa ses lèvres sur les siennes. D’abord surpris et immobile, il réagit en la serrant contre lui, et son baiser fut brûlant, possessif. Il lui semblait boire à la source de la vie ! La jeune fille, bien qu’inexpérimentée, répondait à sa passion oubliant l’endroit où ils se trouvaient. Les pas de la suivante, effrayée de ne pas entendre sa maîtresse la suivre, les ramena à la réalité. Ils se séparèrent, essoufflés, heureux, malheureux aussi.
— Je vous aime, Alix, lui avoua un Bertrand désemparé. Nous nous reverrons, je vous le promets !
— Messire, ne partez pas !
—Maîtresse, venez vite, nous sommes en retard, la pressa sa suivante.
Elle lui prit le bras et Alix s’engouffra à sa suite dans la rue obscure. Bertrand, lui, se passa une main sur le visage comme pour effacer ses craintes et ses espoirs et à pas lents, il regagna le palais.
