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Le « gangsterrotisme », ça vous parle ? Apprenez-en plus à ce sujet grâce à cette enquête...
Une avocate célèbre et sulfureuse jette son dévolu sur un homme séduisant mais... indéfectiblement marié ! Elle décide de faire éliminer l’épouse gênante par un « sicaire » originaire de Palerme. Ce dernier, influencé dans sa jeunesse par les catacombes de cette ville, a un rapport à la Mort vraiment très spécial ! Puis, quelques jours après, une série de meurtres par décapitation sont commis en région parisienne.
Le commandant Roland Monange, doté de capacités psy particulières (il est ce que les neurobiologistes appellent un « rêveur lucide »), enquête avec une équipe de la Brigade criminelle. Très vite, une question surgit : s’agit-il d’attentats terroristes ou bien les méthodes employées ne sont-elles qu’un leurre destiné à brouiller les pistes ?
Ce thriller très documenté fait référence à plusieurs événements réels. Il nous conduit au cœur d’un sordide trafic d’antiquités et de cadavres humains, source de profits alimentant les appétits de ce nouveau domaine criminel qu’est le « gangsterrorisme ». Amour et mort, sexe et sang, en sont les ingrédients principaux.
Plongez sans attendre dans ce thriller plus vrai que nature !
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Veröffentlichungsjahr: 2021
Jean-Jacques Pelletier
Damnation, mode d’emploi
Thriller
ISBN : 979-10-388-0221-6
Collection : Rouge
ISSN : 2108-6273
Dépôt légal : novembre 2021
© couverture Ex Æquo
© 2021 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays Toute modification interdite
« Entreprise achète cadavre ». Par le biais de petites annonces et de campagnes publicitaires par e-mails, trente-quatre entreprises américaines proposent d’acheter des cadavres, comme le révèle une enquête de l’agence de presse Reuters. Après acquisition, ces « body brokers » tentent d’en vendre le plus grand nombre de parties possible, principalement à des médecins et à des étudiants en médecine, puis ils assurent la crémation des parties du corps n’ayant pas trouvé preneur. Un corps entier se vend entre 3 000 et 5 000 $. Un torse avec les jambes, environ 3 500 $. Une tête : 500 $. Aux États-Unis, il est illégal d’acheter des organes à des fins de transplantation. Mais rien n’interdit de vendre des cadavres dans ce marché qui n’est pas réglementé.
Selon l’article du journal « Le Monde » du 3.1.2021
Aux Pays-Bas, une entreprise américaine s’engage à payer les frais funéraires de personnes décédées si celles-ci donnent leurs corps à la science. Après leur décès, le corps de ces personnes est donc transféré à cette entreprise privée dénommée Rise Labs.Celle-ci vend par la suite certaines parties des corps humains en question.
Selon le site hollandais d’actualité « Medish contact », article du 12.3.2020 de l’Institut européen de bioéthique
En août 2015, le plus grand quotidien polonais, Gazeta Wyborcza, a révélé les dessous d’un macabre trafic de cadavres rendu possible par les accointances entre le personnel des urgences et les entreprises de pompes funèbres de Lódz. Un « nécro-business » qui va même plus loin, puisque des praticiens ont été soupçonnés de hâter le trépas de certains patients... Ils ont été appelés « Les chasseurs de peaux »(Lowcy skór).
Selon l’article du journal « L’Express » du 12.8.2015
Par une nuit étonnamment chaude d’avril, Sauveur Pastre, de son vrai nom Salvatore Gennarino, se gare à l’arrière du bâtiment principal de l’Université de médecine, contre une rangée de containeurs qui dégagent une odeur puissante.
Comme souvent, l’accès à la morgue et aux salles d’autopsie se situe loin de l’entrée principale, au bas d’une rampe en béton que Pastre descend, nez baissé, l’attention tournée vers ses chaussures qui tricotent un pas rapide.
Derrière une double porte battante, un cercueil vide patiente sur des tréteaux. Une nouvelle porte battante ouvre sur une chambre froide équipée d’éviers, de placards et d’armoires inox, maintenue en température par un système de ventilation bruyant poussé au maximum.
Le personnel appelle cet endroit l’Enfer.
À même le carrelage, qui paraît fatigué de toutes les horreurs qu’il voit depuis des siècles, sont entreposés des corps humains, une dizaine, certains tête-bêche, d’autres recouverts d’une couverture de survie — on se demande bien pourquoi —, alignés en un fatras indescriptible. Ici, un bras pend, décomposé. Là, un autre est noirci, troué après avoir été grignoté par les souris. Le membre supérieur de l’un est posé sur le ventre de l’autre. Des sacs-poubelle débordent de morceaux de chair.
Un préparateur, en blouse à manches courtes et tablier de protection plastifié, surgit du couloir du fond. D’une voix qui semble marcher sur des œufs, il murmure au visiteur :
— Bienvenue au Centre du don des corps, monsieur Pastre. Vous êtes bien monsieur Pastre, je ne me trompe pas ? Nous avions rendez-vous à vingt-trois heures, je vous remercie d’être ponctuel.
— C’est la moindre des choses, souffle Pastre.
— Vous êtes déjà venu ici, n’est-ce pas ?
— En effet, j’ai été reçu par votre prédécesseur.
— Vous connaissez donc les lieux, vous ne serez pas dérouté par le délabrement de nos locaux.
Le silence s’abat. Pastre semble s’être réfugié derrière ses barbelés, nullement enclin à entamer une conversation de courtoisie. Sans se démonter, le préparateur enchaîne d’une voix cette fois profonde, si profonde qu’on dirait qu’elle ne vient pas de sa gorge, mais tout droit sortie de terre.
— Suivez-moi je vous prie, nous allons monter au cinquième étage, c’est là que nous entreposons les dépouilles « fraîches » comme nous disons, c’est-à-dire non formolées, non congelées, conservées seulement à basse température deux semaines maximum après leur décès. C’est bien ce que vous recherchez, n’est-ce pas ?
— ...Absolument.
Ils pénètrent dans la cage métallique du monte-charge dédié au transport de corps. L’air y est froid avec une légère odeur de chlorure de zinc, produit de base pour les embaumements. Les portes se referment bruyamment dans leurs dos, la cabine se met en branle, glissant le long d’une paroi métallique avec une infinie lenteur. Au-dessus du clavier de commande, Pastre repère un graffiti qui lui arrache un demi sourire : Ceux qui meurent cette année en sont quittes pour l’année prochaine.
En haut, ils débouchent dans une sorte de petite morgue avec tiroirs individuels au mur et unique table d’autopsie amovible, au centre. Aucune fenêtre, seule une rangée de minuscules baies troue cette pièce aveugle, permettant surtout l’observation depuis l’extérieur.
Le préparateur déverrouille un tiroir réfrigéré, fait coulisser vers lui un plateau d’acier brillant qui supporte une housse noire ressemblant à un gros cocon. Il dézippe et, à la manière d’un magicien, dévoile le cadavre en très bon état d’une petite femme, mince, la cinquantaine sans doute, cheveux blonds sagement coiffés. Pas jolie, elle n’a même jamais dû l’être, seulement d’apparence gentille avec son nez retroussé, ses sourcils levés dans un formidable étonnement. La mort a dû la surprendre lors d’une activité quotidienne et la faucher d’un coup sec. On ne voit nulle part trace de combat ni de frayeur. Rien que l’étonnement face au trépas qui surgit. Elle a les ongles en amande, des seins aux larges aréoles beiges, un ventre creux suspendu comme une tente entre les deux pointes saillantes des hanches ; une vulve mince se dessine à travers la toison, comme une cicatrice aux lèvres translucides d’un mauve pâle.
Le préparateur se méprend sur la longueur de l’examen que Pastre fait de ce corps attrayant, mais trop tendu à son goût, trop crispé, encore en proie à la rigor mortis qui ne s’est pas désinstallée et confère toujours aux membres exsangues une rigidité obstinée.
— ...Ou alors, je peux vous proposer un second spécimen, également en parfait état, de petite taille, de sexe masculin celui-là, que nous venons juste de recevoir... Si, toutefois, le changement de genre n’est pas un écueil pour vous... s’inquiète-t-il avec une prévenance toute commerciale, en extrayant de son logement un autre plateau sur glissières, d’un mouvement sec.
— Non, je n’ai aucun préjugé concernant le sexe, répond Pastre, néanmoins troublé. Il frotte son menton carré, comme à la recherche des stigmates d’une barbe dont il se serait débarrassé.
Le préparateur dévoile cette fois un corps recroquevillé en position fœtale et, ainsi positionné, aussi petit que celui d’un enfant. En réalité, il s’agit d’un individu très menu, aux franges brunes qui, par-delà la mort, a conservé le sourire ironique et rusé de ceux qui en savent déjà long. La bouche est légèrement entrouverte sur une langue noire d’où s’exhale une odeur puissante de ver à soie et de chèvrefeuille. L’odeur du retour au cosmos, de la sublime alchimie, je ne la déteste pas, cogite Pastre. Les morts sont propres. Ils ont déjà rejeté leurs excréments en quittant la vie, comme on dépose un fardeau infamant. C’est pourquoi leur ventre résonne souvent du son creux et dur des tambours.
— J’hésite... s’excuse-t-il. C’est stupide, je sais, je vous fais perdre votre temps.
Le préparateur se fend du sourire rose-bonbon de la charcutière derrière son étal.
— Je vais prendre la femme pour l’instant, décide enfin Pastre. Mais je reviendrai bientôt pour le garçon, vous croyez qu’il serait possible de mettre une option dessus, de le réserver ?
— Oui, pourquoi pas ? Votre demande est assez inhabituelle, mais sans doute nous pouvons le stocker encore quelques jours, pour vous être agréable. Si vous ne tardez pas trop.
— Parfait. Bien entendu je paierai ce qu’il faut.
— Non, non, vous êtes connu de nos services, votre parole suffit. Je veillerai personnellement à laisser des consignes à l’équipe de jour pour qu’on n’y touche pas avant votre prochaine visite.
— Merci. Combien vous dois-je ?
— Pour un corps entier adulte : neuf cent quatre-vingts euros toutes taxes comprises. Par chèque uniquement, n’est-ce pas ? À l’ordre de monsieur le Trésorier-comptable de l’Université de médecine de Paris.
De retour chez lui — une anodine maison de plain-pied nantie d’un discret garage avec accès intérieur —, Pastre porte à bout de bras le corps de la femme, léger malgré sa raideur, jusqu’à son lit sur lequel il l’étend avec prévenance.
En observant ce corps, il remarque qu’elle l’a toujours respecté, entretenu, peut-être par l’emploi répété de crèmes, ou par une sorte d’ascèse, mais alors une ascèse aimable, civilisée, clémente.
Il s’éloigne vers la salle de bains, en revient avec une Eau de Cologne qu’il passe sur le visage délicatement intact si l’on excepte cette lueur grasse attachée aux pommettes et ce pincement délicat qui affine le nez des défunts. Il apprécie les aisselles soigneusement rasées, la chair douce à la carnation de lis que la chaleur de la pièce commence à amollir comme une cire. Le Lis... La pureté revenue lorsqu’un nouveau cap est franchi, celui du trépas. Je ne connais pas son nom, je vais lui en choisir un. Disons : Myriam.
Rapidement, l’attente lui devient intolérable, lui arrachant des gémissements, la tension de son désir ne lui permet plus de reporter l’instant de la possession. Il se jette sur cette morte charmante pour la prendre avec une ferveur et une violence qu’il n’a, pense-t-il, que peu souvent éprouvées, expérimentant longuement toutes les voies de plaisir possibles.
Au matin, Myriam ouvre les lèvres, comme pour dire quelque chose. Elle a de jolies dents régulières. N’ai-je pas souvent prétendu que les morts ont toujours des surprises à nous faire ? Ils sont si bons, les morts...
Pastre la couvre alors de baisers, impatient comme un jeune époux. L’odeur qui s’exhale de Myriam s’est transformée, elle est devenue fine, sèche, musquée, fragrance de feuilles, de larves et de pierres. Pastre reprend ses mouvements et sa volupté s’accroît encore, une vague bondissant de ses reins cherche à le submerger et le soulève au-dessus de lui-même.
La première fois que j’ai ressenti une telle force, c’était à l’occasion du décès de ma mère. Je jouais au grenier lorsqu’on m’a appelé. La chambre était plongée dans une demi-obscurité. J’aperçus mon père, au chevet du lit, qui pleurait. Je reconnus difficilement ma mère dans cette femme étendue, avec ses habits du dimanche, qui semblait infiniment plus belle, plus grande et plus jeune qu’elle ne m’avait paru jusque-là.
« Embrasse ta maman une dernière fois », me dit ma tante en me poussant vers le lit. Je me penchai, posai mes lèvres sur son visage cireux, serrai ses épaules dans mes bras. Son odeur était celle des lombrics que le professeur d’histoire naturelle nous avait distribués et que j’élevais dans une boîte en carton. Elle était déjà répandue dans sa chevelure, elle se mêlait à celle des fleurs, des cierges, de l’encens... Mais peut-être que je confonds avec les senteurs à l’église, quelques jours plus tard. Chiesa de la Martorana, à une rue de là où mes parents vivaient, près des catacombes de Palerme… D’un coup, une sensation vigoureuse saisit ma chair adolescente avec une brusquerie déconcertante. Pressé contre la hanche du cadavre de ma mère, je me suis senti parcouru d’une onde délicieuse, tandis que je m’épanchais pour la première fois. « Pauvre petit ! » a dit ma tante qui, heureusement, n’avait rien compris à mes soupirs.
La mia mamma.
Certes, il y a eu de bons moments. L’apprentissage de la bicyclette. Les Noëls. Les premières boîtes de matériel à dessin qu’elle m’a offertes, et ce jour, quand je lui ai fait part de mon désir d’apprendre à peindre, où elle est descendue à la cave pour me fabriquer, avec les outils de mon père et quelques planches, un chevalet. Mes premiers cours de dessin, comme des premières leçons de vie. Enfin vivant !
Il y en a eu aussi de mauvais.
Pastre se souvient de Mateo Fiorni, le professeur d’histoire nat’. De son nœud-papillon rouge et de son costume de flanelle qui sentait le tabac et l’humidité ; il arrivait tard le soir, après qu’il eut été envoyé au lit, tandis que son père était en déplacement pour son travail, ou bien en proie à ses propres démons : flambeur exalté, il consacra une grande partie de sa vie au jeu.
Monsieur Fiorni. Qui se pressait de venir chez eux la nuit, pour baiser sa mère jusqu’à plus soif. Elle, elle aurait dû savoir qu’il entendait tout, de sa chambre qui se trouvait juste au-dessus de la sienne – les gémissements, les soupirs, les supplications, les fais-moi ci, fais-moi ça, prends-moi maintenant... Elle aurait dû se douter qu’il soulèverait une latte du plancher et percerait un petit orifice pour regarder. Et la voir faire toutes ces choses.
Fiorni n’avait pas été le seul ; beaucoup d’hommes, jeunes et vieux, quelques femmes aussi, avaient ensuite défilé durant les absences de son père. Pour combler le vide, ma mère a consacré sa vie au désespoir avec, de temps à autre, quelques frasques, pour s’étourdir, je suppose.
J’ai passé deux jours délicieux auprès de Myriam ; hier soir, il a bien fallu que je me débarrasse de ce corps dont le parfum de vers et de renfermé s’est mué en une odeur de métal chaud ; de plus en plus âcre, elle s’épaissit dans une puanteur d’azote et d’entrailles. Je l’ai habillée de vêtements simples, un stock que je renouvelle régulièrement à l’usage exclusif de mes « invités » de l’autre Monde. Puis j’ai pris congé d’elle, je l’ai assise près de moi dans ma voiture, la soutenant d’une main, conduisant de l’autre. Comme toujours en pareil cas, j’avais le cœur lourd. J’ai roulé lentement jusqu’à un vaste champ qui m’appartient en vallée de Chevreuse, dissimulé du chemin d’accès grâce à une clôture végétale. Je n’étais pas pressé d’arriver. Ce n’est qu’en parvenant à hauteur d’Hermeray, que j’ai eu le courage nécessaire : je lui ai creusé une belle tombe, bien profonde, à la lueur d’un mini projecteur au faisceau focalisé pour ne pas attirer l’attention d’éventuels promeneurs. Mais, en pleine nuit, qui donc va arpenter ces sentiers de campagne ?
Ainsi, j’ai pris congé de Myriam. À regret.
Je suis revenu à Paris dans un long cortège d’autres véhicules, dans les lueurs de leurs phares. Soudain, le rétroviseur m’a renvoyé mon visage inondé de larmes. Voilà, j’ai achevé mon rite propitiatoire, comme je le fais après chaque nouvelle mission. Un peu par superstition, beaucoup par goût. Une fois accomplie cette offrande au Royaume des Morts, cette sorte de rapprochement avec l’autre Monde, je peux m’apaiser, retrouver un esprit tranquille. Comme si je payais ma dette.
Pour autant, je ne considère pas qu’il y ait un lien entre la vie et la mort. Il s’agit de la face opposée d’une même pièce, vie et mort sont unies à jamais. Indissociables. L’eau mélangée au vin. La Naissance est une mort et la Mort une re-naissance. C’est ainsi que je vois les choses, plus encore aujourd’hui.
Pastre avait quatorze, quinze ans lorsqu’un ami de son père est venu déjeuner chez eux, un dimanche midi de plein été. Rolando Verrecchia.Un noiraud trapu, au visage déformé par une cicatrice qui zigzague entre les favoris et retrousse la commissure des lèvres sous la moustache épaisse. Une pointe d’acier a laissé cette trace, un soir de combat de rue, en Calabre, alors qu’il n’avait pas encore la trentaine.
C’est lui qui m’a mis le pied à l’étrier.
Monsieur Rolando. « Rolo » pour les intimes. Une histoire pas banale. Dans sa jeunesse, démarcheur en assurances. Athée, les deux pieds dans ses godasses, amateur de filles plantureuses. Pas joueur dans l’âme, juste buveur d’apéritifs au comptoir, fasciné par la chaleur et l’ambiance de bars populaires, des PMU. Alors l’univers du jeu l’a envahi ; très vite, il est devenu stratège en courses hippiques, mais à la mode scientifique, dépouillée de passion. Ensuite, engrenage classique : dans le milieu des parieurs, il n’est pas rare de faire de mauvaises rencontres. Argent facile, fréquentations risquées.
Mon père aimait beaucoup Rolo et moi aussi, j’ai tout de suite éprouvé de la sympathie pour le personnage. Ma mère l’aimait moins, je n’ai jamais su pourquoi. Il comprenait beaucoup de choses de moi, beaucoup plus que mon père.Mes parents ne m’ont rien enseigné, les pauvres, tout affairés à se dépatouiller dans un monde incompréhensible pour eux, et toujours éberlués devant ce fruit de leur mariage qu’ils n’avaient pas demandé, trop affairés à se disputer, à se faire la gueule quand ils se retrouvaient, à communiquer par brèves missives abandonnées sur les meubles ; je n’ai pas tout à fait oublié les repas silencieux, agrémentés des mimiques furibondes de ma mère. Ni les réconciliations bruyantes et interminables dans leur chambre à coucher.
Rolando vit encore, longtemps marié avec une femme charnue, commune et plutôt méchante, que la mère de Sauveur détestait plus encore. Ils avaient une fille de son âge, Kiara, dont Salvatore était amoureux, mais qui ne s’intéressait qu’aux femmes.
Rolando, le terrien, fiable, responsable, s’était un peu chargé de l’éducation de Sauveur avec quelques axiomes simples, du genre : le monde est beaucoup plus petit et la vie beaucoup plus longue qu’on ne croit. Il lui apprit que certains hommes peuvent obtenir des choses merveilleuses à condition d’y mettre le prix ; certains hommes, pas tous, car la justice humaine n’existe pas. Il lui a surtout recommandé de ne plaindre personne : « Si les Japs avaient trouvé les premiers la bombe atomique, tous les habitants de Nagasaki et d’Hiroshima se seraient réjouis de la destruction de New-York et de Chicago ! »
Puis Rolando s’est mis à venir de plus en plus souvent déjeuner le week-end à la maison, avec ou sans sa femme, qui avait une mauvaise santé. Il a beaucoup observé mon passage de l’adolescence à l’âge adulte et il s’est fait une idée de moi, assez juste. Ainsi que de ma fascination pour Thanatos.
En définitive, j’ai sans doute plus de dispositions pour la mort que pour la peinture, puisque je n’ai pas choisi de devenir peintre et que, malgré tous mes efforts, je ne m’imagine pas faisant autre chose que ce que je fais aujourd’hui.
Une sombre fourgonnette de pompes funèbres prend la file de droite sur le pont de Bezons et clignote pour rejoindre les quais, direction Argenteuil. Marouane Hamour conduit de façon décontractée, tambourinant de temps en temps sur le volant, en rythme avec le flow syncopé qui sort de l’autoradio.
En place passager, Ezéquiel Szabŏ s’énerve, cette musique commence à lui taper sur le système. Szabŏ est courtaud et gras, avec de petits yeux noirs. Lorsqu’il lève son menton épais, trois bourrelets se forment sur sa nuque rougeaude. Lorsqu’il se penche, trois autres bourrelets surgissent sous ses aisselles. Et lorsqu’il pète, en réalité assez souvent, s’il est assis, il soulève machinalement une fesse obèse de sa chaise pour alléger la pression. Il n’imagine pas que cela puisse être grossier, ou simplement malvenu. Si une femme se trouve à proximité, il dit simplement : « Hop là ». En présence d’hommes, il ne dit rien. Les hommes, ça pète.
Il penche subitement son buste en avant et éteint la radio d’un geste sec. Hypocrite, il justifie son geste par une pirouette :
— On arrive, faut se concentrer ! Bon, je récapitule la manip’ une dernière fois. Chamseddine nous attend sur place. Lui et toi, vous rentrez dans la baraque pour charger le corps, c’est un jeune, un truc a pété dans son cerveau, c’est le client idéal ; pour le reste, il est en bon état. Pendant ça, moi, je fais signer la vieille. Après, tu te casses direct à Enghien, chez Boller. Chamseddine me raccompagnera. Dès que Boller a terminé la découpe, tu files au crématorium de Tourcoing, je t’ai réglé le GPS dessus, ça sera les doigts dans le nez. Tu dois te pointer là-bas avant six heures, pas plus tard c’est compris ? Pas de gruge, hein, j’ai confiance, alors joue pas au con. T’as tout capté ?
— No blème, déclare Marouane, laconique, tandis que le fourgon s’enfonce dans un dédale de ruelles pavillonnaires. Derrière des fusains que la poussière recouvre d’un reflet plombé, on devine des villas de pierres usées, des baraques secrétées par de chiches vies d’économie, et quelque chose dans ces constructions sans envergure évoque la vieillesse lente, les journées mélancoliques.
— T’es suffisamment chargé, là ? T’as pris toute la dose que je t’ai refilée ? Parce que je te connais, si t’es en manque, t’es capable de nous péter une durite et de tout faire foirer.
— No blème j’te dis ! s’entête Marouane.
Il gare adroitement le fourgon entre un camion de déménagement et une Renault hors d’âge. Sur le trottoir, Chamseddine, en costume noir défraîchi, visage blanc comme cire, et une femme âgée, babouchka boulotte à la peau grasse, yeux rougis, attendent côte à côte, figés.
Marouane descend pour aller ouvrir les battants de la porte arrière, saluant au passage la femme âgée d’un signe de tête.
Chamseddine Bahr, échassier dégingandé d’un bon mètre quatre-vingt-dix, semble réduit à sa propre charpente, la peau de son visage colle à ses pommettes et à ses mâchoires, de longs doigts décharnés pendent au bout de ses mains sèches. Il rejoint Marouane et tous deux extraient un cercueil premier prix du véhicule mortuaire, puis l’emportent à l’intérieur d’une misérable bâtisse étroite.
Szabŏ prend les mains de la femme dans les siennes, les serre comme pour en extraire un dernier jus, tout en débitant un boniment rodé :
— Madame Busheva, les pompes funèbres Kavas que je représente, dont la devise est « Une famille à l’écoute des familles », vous présentent par ma bouche leurs sincères condoléances. Elles vous assurent de leurs compassion et assistance en ce triste moment. Monsieur Kavas en personne, Président-directeur général des pompes funèbres Kavas, m’a donné son accord pour prendre à notre charge le prix des funérailles de votre fils, qui inclut le transport, l’incinération ET le dépôt des cendres à une place réservée au cimetière municipal de Tourcoing, comme vous le souhaitez. En échange, vous autorisez la société Kavas à prélever tout membre du défunt, à discrétion, selon ce qu’on a déjà convenu, n’est-ce pas ? On en a parlé la dernière fois, vous vous souvenez ?
Szabŏ extirpe de la poche intérieure de sa gabardine deux pages dactylographiées.
— Avant de transporter le corps vers sa dernière demeure, celle que vous avez souhaitée, voici le petit contrat, signez ici, ici et ici...
La femme paraphe de plusieurs gribouillis. Elle renifle, hoche vigoureusement la tête, porte la main à sa poitrine, tangue sur ses jambes qui semblent soudain se dérober sous elle. Szabŏ l’agrippe par le bras pour la soutenir, elle va pour dire quelque chose, mais, déjà, Marouane et Chamseddine ressortent, portant le cercueil à eux deux. En un tournemain, ils l’enfournent dans le van mortuaire, les portes se rabattent. Marouane consulte l’heure à son portable, se glisse au volant et repart sans un mot.
Dans le rétroviseur, la silhouette de la vieille dame s’encadre. Elle fait quelques pas à la suite du véhicule qui s’éloigne, des mots semblent sortir de ses lèvres. Marouane ne comprend pas, il ne sait pas lire sur les lèvres. Sèchement, il tourne au bout de la rue en maugréant : ‘Tin, boulot de merde. Faut vraiment que ça change, ça.
Alexandra Linberg est une grande femme qui respire le luxe, autant que sa Jaguar rutilante. Jolie, mais pas attirante pour tout le monde : le genre de donzelle très riche, très choyée, accro au Botox, au collagène, à la thalassothérapie, à toute cette panoplie mise à disposition par son chirurgien. Sans doute n’est-elle plus en mesure de froncer les sourcils depuis des années. D’un autre côté, elle n’a nul besoin d’une expression de mécontentement supplémentaire. La colère et la méchanceté sont déjà peintes naturellement sur son visage, un froncement serait une surenchère.
Menton carré et langue pointue complètent le tout.
De ses origines, elle a gardé la blondeur. Une de ces grandes Suédoises avec des petits seins, des hanches étroites et une taille de guêpe entre les deux. Alexandra est l’une des meilleures juristes pénalistes de Paris, associée senior d’un prestigieux cabinet d’avocats anglo-saxon. La plupart du temps, elle gagne facilement trois cent cinquante mille euros par an.
Elle habite un somptueux appartement au cœur de la capitale, riches tapis et meubles de designers aux touches de couleurs d’un goût parfait, murs taupe sur lesquels s’alignent des photographies d’Ansel Adams, Diane Arbus, Olivier Mériel, mais personne d’aussi vulgaire que Robert Mapplethorpe, ça non !
L’un des plus funestes jours dans la vie d’Alexandra Linberg fut celui où elle décida de devenir éperdument et définitivement amoureuse de Jean-Mathieu Ripolle, avocat spécialisé en immobilier.
Pas étonnant : Jean-Mathieu est la coqueluche de ces dames. Ses cheveux retombent sur son front en bouclettes brunes ; de grands yeux verts rieurs, un menton carré avec une fossette délicate, de larges épaules, de grandes mains fines et des hanches étroites pour un bon mètre quatre-vingts. Il a une incisive légèrement ébréchée et son nœud de cravate est toujours savamment de travers de sorte que les femmes s’empressent systématiquement de le rectifier, histoire de pouvoir poser les mains sur lui.
Il a le contact facile avec les femmes, il leur fait la cour, s’amuse beaucoup en leur compagnie. Il aime la gent féminine et pas seulement à l’horizontale. Il goûte les discussions avec ces dames, apprécie de les accompagner pour faire les boutiques, prendre un verre en leur compagnie dans des bars d’hôtels de luxe, faire son jogging à côté d’elles ; le tout sans jamais abandonner une once de sa virilité. Il donne souvent à Alexandra des raisons de croire qu’elle ne le laisse pas indifférent. Et chaque fois qu’Alexandra le voit, c’est, au fond d’elle-même, le même déclic.
Toutefois, Jean-Mathieu n’est pas un cador. Dans son métier, il se contente d’affaires de routine, de contrats standards qu’il remplit sans même se donner la peine de les modifier, déléguant aux secrétaires toute la charge des affaires urgentes, et il gagne dix fois moins d’argent qu’Alexandra. Ce manque d’ambition est toutefois peu de chose aux yeux d’une femme qui pense avoir enfin rencontré le Grand Amour. On peut pardonner la bêtise, songe-t-elle, quand on ressent une authentique passion — et pas seulement d’ordre physique — pour un homme.Par ailleurs, Jean-Mathieu ferait très bien près de la cheminée, lors de la réception que je donne chaque année pour Noël, un verre de vin en main, peut-être une veste de smoking sur le dos. Moi, je me chargerais de la conversation.
Hélas, Jean-Mathieu semble irrévocablement cramponné à son épouse, Émilie.
Pour son argent, pense Alexandra, qui lui vient de sa famille. Émilie en possède à profusion. Et même si Jean-Mathieu n’est pas une lumière, il sait ce qu’une fortune personnelle de plusieurs dizaines de millions veut dire. Il sait aussi reconnaître un manteau Armani en cachemire à quatre mille euros et quelque.
L’attachement de Jean-Mathieu à son épouse, du moins à son argent, laisse peu d’options envisageables à une femme de la trempe d’Alexandra, qui ne va sûrement pas rester à se languir, ni à pleurnicher dans son coin, ni à noyer son spleen dans l’alcool. Il faut qu’elle trouve quelque chose à faire. Prendre le taureau par les cornes.
Cinq ans plus tôt, Alexandra Linberg a plaidé dans un procès au cours duquel elle a réduit en miettes les accusations du ministère public. Grâce à son habileté, est-elle persuadée. En réalité, un peu aussi grâce au talent manipulateur du prévenu lui-même, son client, trouble personnage mis en cause pour participation à une organisation mafieuse albanaise spécialisée dans les exécutions sur commande et le trafic d’organes.
Cet individu d’origine serbe, Ezéquiel Szabŏ, avait fait impression sur le jury d’Assises, repoussant habilement les accusations portées contre lui, balayant toute implication dans le réseau international mis en lumière par l’enquête. Elle n’a jamais oublié cet homme dont elle a soigneusement noté les coordonnées au prétexte qu’untel relationnel pouvait toujours être utile. Ce serait une faute de passer à côté de ce genre de contact, ça ne se refuse pas ! Et, à vrai dire, Alexandra Linberg n’est pas du genre à se refuser quoi que ce soit.
Aussi, par une tiède soirée pluvieuse, s’installe-t-elle au volant de sa deuxième voiture — un coupé bleu-nuit anonyme enregistré sous le nom de jeune fille de sa mère divorcée — pour se rendre à Livry-Gargan, dans une bicoque entourée d’arbres, hors du centre-ville. Trois fenêtres s’ouvrent sur une voie que personne n’emprunte, les autres sur un jardin en friche.
Linberg attrape son petit parapluie de voyage, écarte la portière du bout du pied et, sous une pluie battante, se précipite vers la grille protégeant le jardinet. Elle doit encore franchir une minuscule allée en graviers puis gravir un perron en ciment. Elle frappe deux coups discrets à la porte d’entrée. Sans réponse, elle pèse sur la poignée qui n’offre aucune résistance, et entre à pas mesurés.
— Il y a quelqu’un ?! Ezéquiel, c’est Alexandra Linberg. J’ai appelé ce matin pour vous voir...
— Entrez, je suis dans la cuisine ! crie-t-on en réponse.
L’intérieur de la maison est à l’image du dehors : le tapis de l’entrée doit avoir une vingtaine d’années, usé jusqu’à la corde aux endroits de passage ; l’ameublement consiste en une succession de chaises et de bahuts dépareillés. Il n’y a rien au mur, aucune décoration. Des têtes de clous dépassent par endroits, là où les habitants précédents ont essayé de faire un effort. Il flotte partout une odeur de nicotine. En comparaison, la cuisine est plutôt claire, car ni stores ni rideaux ne viennent occulter les fenêtres qui flanquent la table.
Alexandra Linberg se fait la réflexion qu’Ezéquiel parait plus petit que cinq ans auparavant. Il a les deux mains plongées dans l’évier et n’est pas gêné le moins du monde d’être surpris en pleine corvée domestique. Une autre pensée traverse l’esprit d’Alexandra : pourtant,il devrait être gêné.
— Asseyez-vous, Maître, suggère-t-il en désignant du menton une chaise à l’écart. J’ai du café en route, vous en voulez ?
— Je suis un peu pressée, monsieur Szabŏ, répond-elle.
Il secoue les mains en l’air pour les égoutter, arrache une feuille de Sopalin au rouleau posé sur le plan de travail, s’essuie avant d’en faire une boule ; il la lance contre le mur, elle rebondit et atterrit dans la poubelle béante.
— Cinq zéro, commente-t-il.
Alexandra jette un coup d’œil à sa montre et change d’avis pour le café.
— D’accord, j’ai deux minutes.
Il ajoute sur un ton d’excuse :
— J’ai pas de déca.
— Je ne bois que du vrai, affirme-t-elle. Vous avez passé le coup de fil.
Ce n’est pas une question.
Szabŏ attrape la cafetière et lui fait face :
— Vous savez bien que je ne peux rien pour vous de ce genre-là, vous l’avez dit à l’audience et...
— Ne refaites pas votre cinéma, Ezéquiel, pas à moi. Nous connaissons très bien votre degré d’implication dans le réseau Dreqi, cela a été clairement établi par l’enquête de police, c’était lumineux. Simplement, vous avez eu la chance qu’aucun témoin ne vienne le confirmer, hautement et clairement à la barre, ce qui se comprend au regard du danger que cela aurait représenté pour sa peau. Vous ne vous êtes pas retrouvé devant les Assises par hasard, nous le savons tous deux.
Il verse le café dans deux chopes douteuses en secouant la tête, comme pour se dédouaner.
— Je peux vous donner le zéro-six d’un type que j’ai jamais rencontré, je connais seulement son pseudo : Rolo. Je croise beaucoup de monde. À une soirée, il me semble qu’on m’a parlé de lui. Il vous indiquera un pro, avec un taux de réussite impressionnant à ce qu’on m’a dit. J’en sais vraiment pas plus, vous devrez vous contenter de cela.
— C’est exactement ce qu’il me faut, déclare-t-elle en faisant tourner la chope un moment entre ses doigts avant de la prendre et de boire une gorgée... Un bon café, bien chaud.
— Vous êtes vraiment sûre de vous ? demande Szabŏ. Il s’appuie contre le bar de la cuisine en brandissant son mug. Parce qu’une fois que vous avez dit oui à un pro, vous pouvez plus l’arrêter. Vous le savez, ça ? Si vous dites oui, il va vraiment exécuter le gus que vous avez désigné. C’est qui ?
Alexandra fronce les sourcils. Elle n’a jamais réellement pensé à cela en termes de meurtre. Elle considérait la chose jusqu’alors de façon abstraite, comme la solution à un problème sans issue, impossible à régler autrement. Bien entendu, elle sait qu’il s’agit d’un meurtre, c’est juste qu’elle n’a jamais envisagé la situation sous un angle aussi net, aussi cru.
— En vérité, c’est une femme, s’entend-elle répondre. Ça pose un problème ?
— Que vous connaissez bien j’suppose, une proche ?
— Pas tellement : la femme d’un collègue que j’apprécie beaucoup. C’est pour lui que je fais cela.
— Parce que s’il s’agit de quelqu’un de proche, ça peut être très dangereux pour vos fesses. J’voudrai pas avoir à vous rendre visite en zonzon, chère Maître, lance-t-il avec un sourire carnassier. Donc, vous êtes bien sûre que vous voulez faire la peau à cette bonne femme. Elle s’appelle comment ?
Alexandra se raidit d’un coup.
— Qu’est-ce que cela peut vous faire ? Ce n’est pas vous qui allez vous charger de ce contrat. Si, finalement ?!
— Évidemment non, je suis un citoyen honnête, jamais je ferais des trucs pareils. Je vous le demande juste pour prévenir ce vague contact dont je parlais : Rolo, de votre coup de fil, si vous être vraiment décidée.
Alexandra marque un temps, très court.
— Son prénom, c’est Émilie. Oui, j’ai pris ma décision.
— Vous avez l’argent ?
— Chez moi. Mais je vous ai apporté votre dédommagement.
Elle plonge la main dans son sac, en ressort une épaisse liasse de billets qu’elle dépose sur la table. Szabŏ la ramasse et la feuillette du pouce, un geste rodé.
— En tout cas, laissez-moi vous dire une bonne chose. Quand ils réclameront le reste de la somme, payez-le jusqu’au dernier centime.
— Je croyais que ce genre de transaction se réglait comptant et à la commande ? réagit-elle en redressant le buste.
— Ça, c’est la part fixe. Il y a la prime de bonne fin qui vous sera réclamée que si le contrat a pu être exécuté. Et à ce que je me suis laissé dire, si vous cherchez à gagner du temps pour régler cette prime, ils ne se fatigueront pas à essayer de récupérer le pognon. Ils feront de vous un exemple.
— Je m’en doute, rétorque Alexandra avec une note d’impatience dans la voix. Ils auront toute la somme. Et personne ne pourra retracer cet argent parce que je l’ai mis de côté de longue date, ce sont mes économies, tout est parfaitement en règle.
Szabŏ a un haussement d’épaules.
— Donc, si vous dites oui maintenant, j’appelle Rolo ce soir et il vous contacte. Et il fera tuer Émilie, la greluche de votre copain.
Cette fois, elle ne tressaille pas à cette idée. Elle se lève et dit :
— Allez-y. Faites-le.
Sauveur Pastre est conscient de ses propres dérives, de son attirance pour les défunts, et pour la Mort dans sa totalité, insondable, enveloppante. Cela vient-il de son ADN ou du plus profond de son inconscient ? D’avoir vécu son enfance à arpenter, avec ses compagnons de jeu, les catacombes du couvent palermitain des Capucins, parmi les milliers de momies qui y sont exposées, accrochées aux murs, debout, dans leurs habits du dimanche ? De son éducation ? Ni son père ni sa mère n’étaient faits pour avoir d’enfant. Fils unique, son instruction et la plupart de ses apprentissages ont été confiés à des professionnels. Si, un jour, un avocat devait plaider pour lui aux Assises, il trouverait peu d’éléments à décharge ; cette maigre réserve de circonstances atténuantes est le seul héritage qu’ils lui ont laissé.
À la mort de ma mère, mon père était écrasé de dettes. Certaines, comme il est inévitable dans les cercles de jeu, avaient un parfum mafieux. Rolando, sans jamais mettre tout à fait les points sur les « i », me fit comprendre qu’un « homme » comme moi avait le pouvoir de délivrer son père, de lui donner, en quelque sorte, une seconde chance, à l’orée de sa retraite. Je pouvais le libérer de ses dettes « contractées en partie, ne l’oublie pas, pour ton éducation, ha ha ha... », mais aussi lui assurer une petite rente.
Je ne ressentais pas à l’égard de mon père un amour excessif, mais l’idée m’a plu tout de suite : moi aussi je payais ma dette. Comment ? D’une manière très simple et assez facile. « Pas à la portée de tout le monde, toutefois », précisa Rolando « mais je suis à peu près certain que tu sauras t’y prendre, et même y trouver du plaisir. Tu dis toujours que tu aimerais un travail dangereux et rémunérateur comportant seulement quelques heures d’activité, n’est-ce pas ? »
C’était vrai, je disais cela et le pensais.
Rolando a su me mener exactement au point où il voulait. Il a usé de flatterie avec justesse. Il a su faire monter les larmes à mes yeux en me parlant de ma mère, et même de mon père. Il a épongé lui-même toutes les dettes.
Je croyais alors qu’il s’agissait de contrebande. La contrebande m’attirait beaucoup, pas celle de drogue, non, mais les devises ou les diamants, les antiquités... Une aventure romantique. Antiquaire, oui j’aurais pu être antiquaire et à moitié aventurier, partir loin pour ramener des pièces rares... Mais je n’avais ni les fonds pour cela ni le goût des études. Histoire de l’Art, trop vaste pour moi.
Ma mère répétait qu’il y avait une part trouble dans la vie de Rolando, elle croyait qu’il vendait des petites filles ou quelque chose d’approchant. Ce qui l’a bien fait rire quand je le lui ai appris, des années plus tard. « Non, fils, tu n’y es pas du tout. Attends encore un peu, je ne suis pas absolument sûr de toi. »
Après les larmes aux yeux, il me mettait l’eau à la bouche, je me languissais de savoir. J’étais réellement dans la misère, je ne mangeais pas tous les jours à ma faim, je ne savais rigoureusement rien faire, je n’avais aucun goût pour fabriquer ou réaliser quoi que ce soit, ni pour le travail régulier. J’aurais accepté de chasser et de pêcher pour me nourrir, et même de me construire une baraque dans les bois, je n’ai jamais été très adapté au monde moderne. Une sorte d’infirmité, et je suis sincère. Il me connaissait bien, Rolando, il avait contribué à m’amener là. Depuis combien de temps avait-il sa petite idée à mon sujet ? Une idée pernicieuse qui, certes, allait me corrompre à jamais, mais servirait au mieux ses intérêts…
Car dans la seconde partie de sa vie, Rolando s’est mis à exercer la profession qui est aussi la mienne aujourd’hui. Pour cette raison, lors de ma première affaire, Rolando m’a assisté. Il me faut bien avouer que ce fut comme un rêve.
« Lave ton esprit de toutes les conneries qu’on a pu dire ou écrire à ce sujet. Tiens-toi au-dessus, fils, toujours au-dessus. Ne pense pas à ton client, tu verras, c’est facile pour ceux qui ont le don. »
J’avais le don. Je ne demandais qu’à commencer, il le savait. Puis à recommencer. En plus de sa bonne action de parrainage, Rolando touchait une confortable commission sur mes affaires. Nous n’avons pas opéré longtemps en doubles commandes, il m’a vite laissé prendre, seul, les rênes de mes opérations, se contentant d’être une sorte de pourvoyeur d’affaires, mon « agent » en quelque sorte.
J’étais doué et je gagnais beaucoup d’argent, alors j’ai placé un petit capital au nom de mon père, et il ne s’est jamais inquiété de sa provenance. Ce qui m’a conduit à le mépriser un peu plus encore.
Pastre devint rapidement un homme sans opinions, y compris sur lui-même, comprenant très vite que tout est relatif, instable, brumeux, mouvant et sujet à caution. Il est impossible de juger les hommes, car on ne connaît jamais la totalité du contexte de leurs actes. Rien ne prouve que je rende un si mauvais service aux individus que j’expédie ailleurs, ni un si bon service à ceux dont je les débarrasse.
Je ne tiens pas le compte de mes clients. Ne pas s’attarder là-dessus, ne pas se rappeler certaines silhouettes qui deviendraient vite pathétiques, ni les visages. Je regarde le moins possible les visages, juste le strict nécessaire, le temps de les reconnaître, et de vérifier que je ne me trompe pas de cible.
Il y a deux sortes de contrats. L’élimination directe ou le maquillage : poison, accident, noyade, suicide. La seconde formule est souvent demandée par des organisations alors que la première émane plus fréquemment de particuliers. La deuxième est plus onéreuse, demandant du fignolage, et, surtout, elle est plus dangereuse. Il y a même, depuis quelques années, une demande pour les injections, inhalation de gaz nocifs ou de bacilles, des techniques sophistiquées prises dans les états-majors et les services de renseignement, élaborées par des laborantins facétieux. Je déteste cela, mais j’ai parfois été obligé de m’y mettre.
Au fil des contrats, Pastre a développé une prédilection pour le Beretta avec silencieux. Le tir direct lui procure une émotion considérable, une grosse charge émotionnelle d’insolite et de danger : tout peut arriver pendant les quelques instants de l’action. Il laisse toujours une petite marge en blanc, une part de jeu, d’incertitude, et parfois une chance à la cible, c’est même devenu une manie.
Ma mère disait qu’on peut exercer n’importe quel métier à condition d’y mettre un peu de style et de fantaisie…
Quinze jours plus tard, Sauveur Pastre se met au travail.
Comme à son habitude, il suit sa future cible, plusieurs jours d’affilée. Son identité : Émilie Ripolle.
Au bout d’une semaine d’observation, il décide que l’endroit le plus judicieux pour l’éliminer sera l’un des escaliers du parking souterrain Foch, celui qui débouche sur l’avenue de la Grande Armée. Car durant tout le temps où il l’a surveillée, elle y a invariablement garé sa voiture avant de se rendre à son travail. Émilie Ripolle est fondée de pouvoir de la Seanergy Trading & Acquisition Corp., compagnie de courtage maritime créée par son père.
À un moment où Pastre a la certitude qu’Émilie Ripolle se trouve en rendez-vous à l’extérieur, il appelle sa société et demande à lui parler. Désolé, elle n’est pas là, lui répond-on.
— Elle va arriver ?
— En règle générale, vous pouvez la joindre le matin, jusqu’à l’heure du déjeuner.
— Merci, je réessayerai demain.
Confirmation à bon compte de la présence de madame Ripolle, chaque matinée, à son bureau de l’avenue Foch,un emploi du temps réglé comme du papier à musique, cequi va me faciliter la vie.
Qualité essentielle dans ce métier : la rigueur et la discrétion. Tout doit être exécuté comme par un prestidigitateur, mais aussi, j’ose le dire, sans douleur. La victime ne doit même pas s’apercevoir du changement de dimension. Tout se fait proprement. La mort n’est pas un châtiment et nous ne sommes pas à l’abattoir. C’est exactement le contraire des abominables attentats terroristes, perpétrés par des bouchers caractériels.
Quand je remplis un contrat, je suis à jeun et ne me suis livré à aucune pratique sexuelle dans les douze heures précédentes. Je ne sais pas exactement pourquoi, superstition ou décence, le sens du Sacré en quelque sorte... Rolando parlait peu de ces choses, il ne les avait pas affinées comme je l’ai fait.
Je me prépare toujours avant l’opération, particulièrement en chassant toute pensée à caractère obsessionnel ; je fais le vide. Je ne prie jamais avant, ni pour moi ni pour la victime, la cible, le client, l’objectif, le perdant, je ne sais quel nom lui attribuer. Cela fait aussi partie du rituel.
Je ne me drogue pas non plus, et ne l’ai jamais fait, sauf une petite période d’éthéromanie avec un copain chinois, photographe spécialisé dans les portraits mortuaires à domicile. Il relevait les rubriques nécrologiques par arrondissements et, à cette époque désormais lointaine, les affaires étaient florissantes. Mais l’éther nous rendait complètement dingues ; nous avons vite arrêté, prêts un jour à nous envoler du sixième étage, reprenant conscience à un poil près.
Et j’ai toujours refusé de me sentir différent, une fois le travail achevé. Refusé de me laisser engluer par la littérature. Toujours rejeté les pièges de l’imagination, du mental, avec toutes les tendances masochistes et les terreurs crépusculaires.
Après la mise à mort, je ne me sens pas particulièrement vidé. Je n’ai pas non plus une particulière envie de faire l’amour. S’il m’arrive de le faire, bien avant ou bien après, c’est juste en guise de remerciement à la Bonne Fortune, qui m’a laissé procéder sans entrave.
Le jour le plus funeste de la vie d’Émilie Ripolle est le mercredi 12 avril.
Elle se lève, prend une douche et un petit déjeuner léger, céréales et fraises. Avec un mari comme Jean-Mathieu, elle a intérêt à surveiller sa ligne. Tandis que l’employée de maison débarrasse la table, Émilie allume la télé pour connaître le niveau de l’indice maritime BDI à l’ouverture des Bourses spécialisées, après quoi elle s’asseoit à son bureau et passe en revue les diverses allocations assignées par la société de son père. Puis, à neuf heures, elle rassemble ses affaires, les range dans une sacoche en cuir beige et s’en va.
Pastre, dans un utilitaire rouge de location, la suit jusqu’à ce qu’il soit sûr qu’elle prend bien la direction de l’avenue Foch ; après quoi, il la dépasse d’un coup rageur d’accélérateur. Émilie est une conductrice plutôt prudente, mais les feux et la circulation étant imprévisibles, Pastre veut avoir au moins cinq minutes d’avance sur elle, le temps qu’elle arrive au parking.
Il s’y engouffre donc le premier, gare l’utilitaire, va en petites foulées jusqu’à son propre véhicule laissé là plus tôt dans la matinée, et passe sur la banquette arrière. Une silhouette d’homme frôle la carrosserie, puis s’éloigne, rien d’inquiétant. Alors il arrache la moquette derrière le siège avant droit et en extrait une petite boîte en métal qui contient, sur un lit en polystyrène, deux Heckler & Koch semi-automatiques de calibre 4,6 mm Subsonic Hollow ELEY — la plus petite munition existante —, déjà équipés de leurs silencieux.
Pastre porte une veste ample avec, en dessous, une ceinture élastique de sa fabrication. Il enfouit les deux armes dans les larges poches de la veste puis, par une fente découpée au fond des poches, les glisse dans la ceinture : les pistolets sont coincés en sécurité contre son corps et il peut quand même les dégainer en une fraction de seconde.
Ainsi paré, il sort de la voiture à neuf heures vingt-cinq et s’éloigne au petit trot afin de rejoindre un autre accès que celui de sa cible. Il débouche sur l’avenue, à trois minutes du lieu du futur crime en marchant vite.
À neuf heures vingt-huit, Émilie s’engouffre dans l’escalier habituel. À mi-chemin, elle croise un homme qui descend en sens inverse, un grand roux. Tandis qu’elle passe à sa hauteur, l’homme lui sourit aimablement avec un léger signe de tête et Émilie, à qui on ne la fait pas, observe sa frange et songe perruque.
C’est la dernière image qui lui traverse l’esprit.
Pastre, qui descend les marches posément, a mal calculé son coup.
Il sait que l’étage - 3 est désert et il a donc prévu de surprendre sa cible à ce niveau-là, c’est-à-dire assez bas. Mais Émilie a grimpé les marches plutôt athlétiquement et c’est au - 1 qu’ils se croisent. Une fois qu’Émilie l’a dépassé, Pastre sort un des pistolets, pivote et tire à moins de cinq centimètres dans la nuque de sa victime dont les cheveux se gonflent aussitôt comme si quelqu’un venait de souffler dessus. Elle s’affaisse.
Le silencieux a fonctionné à merveille. Le seul bruit légèrement perceptible a été produit par le mécanisme de détente. Pastre double son tir avant qu’Émilie ne s’effondre complètement, puis se rapproche du corps allongé pour expédier un troisième projectile, à bout touchant, juste au-dessus des deux autres orifices d’entrée.
Alors qu’il dévale les marches deux à deux afin de rejoindre son véhicule, un type courtaud en uniforme de la police municipale, tenant à la main un casque de motard, apparaît au-dessus. Pastre a déjà envisagé cette éventualité, se faire surprendre par un flic, même si cela ne lui est jamais arrivé jusque-là. Il a aussi imaginé les effets de la décharge d’adrénaline qui accompagnerait ce moment et a répété dans sa tête sa réaction.
— Hé ! lance le flic.
À peine a-t-il levé la main que Pastre fait feu.
Dès son premier jour de terrain, Simon Johannin a compris que le travail d’Officier de police judiciaire serait plus complexe qu’il ne l’imaginait. Et aussi beaucoup plus dangereux. Simon avait toujours envisagé ce métier comme une manière d’acquérir une certaine autorité, un statut social. Il n’a jamais pensé qu’il aurait à affronter des gens plus forts — physiquement et mentalement — que lui, ni à supporter des ivrognes qui vomissent sur le siège arrière des patrouilleuses, à passer des heures entières à se geler les fesses au cours de planques souvent infructueuses, à être confronté à des drames affligeants, à découvrir des macchabées dans des états abominables. Aussi a-t-il très vite décidé de faire profil bas, de ne jamais se porter volontaire et de s’arranger pour être dispensé de terrain. Un soir de Noël, alors qu’il effectuait une filature, avançant le long d’un trottoir mal éclairé, il trébucha sur le guidon d’une trottinette électrique abandonnée et se tordit le genou. Il ne fut jamais déclaré inapte au service, mais ce fut alors clair que, s’il ne pouvait plus courir comme avant, il ne pouvait pas non plus participer à des opérations demandant un engagement physique. Sa démarche boiteuse sur la piste de rééducation consternait les thérapeutes et distrayait ses collègues. L’expression « Je vais faire mon Johannin sur ce coup-là » entra dans le jargon de la police.
Simon demanda son affectation à un emploi de bureau, dispensé de toute patrouille. On lui proposa une mutation dans un commissariat municipal. Il porterait désormais l’uniforme, conserverait une arme de service, recevrait une fiche de paye de capitaine alors qu’en réalité, il exécuterait un travail sédentaire, perspective on ne peut plus réjouissante à ses yeux.
Cela explique pourquoi il ne réagit pas aussi vite qu’il aurait dû en voyant Pastre exécuter Émilie Ripolle : il a perdu tous les réflexes de l’homme de terrain.
Le travail de Simon Johannin au commissariat central du seizième arrondissement commence officiellement à neuf heures, pourtant, ce matin-là, il s’est accordé un peu de rab. C’est donc en retard qu’il a posé le pied sur la première marche de l’escalier du parking Foch, où il range sa moto. Juste en dessous de lui se trouve un couple dont l’homme, un rouquin, paraît fourrer un objet dans l’oreille de la femme, allongée à terre.
— Hé ! lance Simon.
Alerté, le rouquin lève les yeux et, en une fraction de seconde, Simon comprend que ce qu’il tient est un pistolet, bientôt pointé dans sa direction. Il a juste le temps de lever la main, l’homme tire déjà. Il n’y a presque aucun bruit, mais il sent quelque chose le frapper à la poitrine, plusieurs fois, il tombe à la renverse et atterrit dans l’encadrement de la porte, ce qui lui sauve la vie ; Pastre, en contrebas, s’efforce de le viser à nouveau, mais ne parvient à distinguer que les semelles de ses chaussures.
Simon laisse échapper un grognement, entend vaguement une voix lui demander : « Monsieur, ça va ? ».
Pastre remonte avec la ferme intention d’achever le flic, lorsqu’il perçoit aussi cette nouvelle voix. Ça se complique. En un éclair, il prend sa décision : mieux vaut fuir. Il redescend en vitesse, mais sans courir.
Simon lutte péniblement, il veut se redresser, s’éloigner en rampant. Il perçoit un bruit de porte un étage plus bas. Sa poitrine est en feu, sa main aussi. Il examine sa paume et voit qu’elle est tout égratignée, sans doute à cause de la chute. C’est alors qu’il découvre la tache de sang sur son polo.
— Oh, merde ! s’exclame-t-il.
La nouvelle voix se fait entendre encore :
— Eh ! Vous allez bien ?
— Oh, Seigneur, doux Jésus ! Oh, mon Dieu ! marmonne Simon qui n’est pourtant pas si croyant que cela. Il tente une fois encore de se redresser en prenant appui sur une main, constate qu’elle est visqueuse, couverte de sang ; il se met à pleurer. Oh, mon dieu…
Il regarde un type s’approcher, une mallette à la main. Un peu plus loin, une jeune femme sportive en tenue de jogging les rejoint. Il perçoit son mouvement de recul.
— Aidez-moi… gémit-il. Aidez-moi. On m’a tiré dessus.
Le commandant Thomas Thomassin se jette dans le couloir où il trébuche contre des cartons de déménagement toujours en attente de déballage : cela fait plusieurs mois que la PJ a quitté les locaux du quai des Orfèvres où tout transpirait le passé et l’Histoire, pour le site ultra moderne et sans âme du quartier des Batignolles. Pourtant, quelques-uns de ses collègues, ainsi que lui-même il doit bien l’avouer, n’en ont toujours pas terminé avecces putains de foutus rangements ! Au bout, il se fraye un chemin parmi la meute de costauds qui s’agitent dans un va-et-vient permanent ; certains arrivent en escortant des gringalets dépenaillés, d’autres repartent en s’apostrophant, ou engagent de bruyantes discussions en bouchant le passage de leur puissante carrure. À voir cette faune, aucun doute : flics et crapules sont tout aussi mal fringués.
Ici, Thomassin dénote. Même s’il porte les cheveux un peu longs, son costume bien coupé en laine mérinos fil à fil à chevrons, sa chemise impeccablement repassée en oxford à rayures bleues et sa cravate assortie, ses dents éclatantes au milieu d’un bronzage qui semble naturel, le font ressembler à un médecin qui jouerait au golf avec un handicap zéro ou au tennis avec un bon classement : mince, intense, sérieux. Son allure tonique réfute toute faiblesse. Il se tient très droit et sa manière de se mouvoir évoque un mécanisme raffiné conçu pour intimider ses semblables. Mais ses orbites, anormalement creuses, révèlent des falaises osseuses sous la peau fine comme du papier. Il a des cicatrices autour des yeux et du nez jusqu’aux pommettes, souvenirs de ces coupures douloureuses qu’un boxeur ramasse sur le ring, ou un flic dans la rue — un flic qui aime la bagarre.
Il déboule dans un vaste escalier circulaire empestant l’eau de Javel et le gravit quatre à quatre jusqu’au palier supérieur. Il montre patte blanche au sas de sécurité. Nouveau couloir, lumières indirectes et sol carrelé. Il salue les collègues d’autres groupes par l’entrebâillement des portes. En comparaison avec le premier étage, ici, l’atmosphère est presque feutrée.
Une séparation capitonnée protège les bureaux dévolus au groupe Brésian, du nom de sa cheffe. Il frappe tout en exerçant une pression sur le pêne, mais la porte est bouclée. Il contourne par le secrétariat. Mademoiselle Adeline a rangé ses papiers, mis son ordinateur en veille, fermé les armoires métalliques ainsi que le coffre-fort, mais elle demeure à son poste, occupée à passer du vernis carmin sur ses ongles démesurés et à attendre treize heures, l’heure de la pause-déjeuner.
— Adeline, vous savez où est passée la cheftaine ? demande-t-il avec autorité.
Les yeux d’Adeline s’élargissent.
— Commandant ! Elle pourrait vous entendre.
Cela n’ennuie nullement la commandante divisionnaire Julie Brésian qu’on la surnomme « la cheftaine ». Elle prend même cela comme un hommage. Dans un autre service, on l’appelait « la maquerelle », ce qu’elle appréciait nettement moins.
— Elle a été demandée par le patron… renseigne-t-elle. Je ne sais pas pour combien de temps elle va en avoir.
Thomassin souffle de dépit.
— Bon, dès que vous la voyez repasser, s’il vous plaît, dites-lui que je la…
Il n’a pas le temps de finir qu’un chuchotis frôle son oreille.
— …Tu me cherches, The Cat ? Si tu me cherches, tu sais ce qu’on dit…
Thomassin se détourne vers Julie Brésian, également dénommée « Jul’ » du fait de ses fonctions de commandement. À la Crim’, c’est la tradition : tous les officiers sont affublés d’un pseudo dès leur prise de fonction. « Tom le chat », ou bien simplement « Tom » et, parfois, « The Cat », selon l’humeur, pour Thomassin...
Pourtant, « Jul’ » n’a rien de masculin. Âgée de trente-quatre ans, elle est séduisante, même si c’est une séduction décalée. Ses traits ne sont pas parfaits, un nez fort dont elle s’est convaincue à tort qu’il était trop gros, rompt leur finesse ; ses dents ne peuvent pas non plus prétendre à la perfection absolue, en conséquence de quoi rien ne pourrait la convaincre qu’elle a un magnifique sourire et qu’elle est résolument attirante même lorsqu’elle ne fournit pas d’efforts particuliers. Au demeurant, Thomassin n’a jamais essayé de l’en persuader, conscient des complications qu’une telle liaison entraînerait. Il n’a jamais tenté d’autre approche qu’amicale, il sait qu’elle a eu récemment un petit ami, à mille lieues de l’univers de la police. Ce qui a dû la reposer.
— Un collègue vient de se faire descendre, dans un parking, répond-il très vite. On le connaît. Il a bossé un temps avec nous, au Trente-Six. À la fin, il ne voulait plus s’occuper que des procédures : Simon Johannin.
— Simon ? Bien sûr que je me souviens de lui. Il est mort ?
— Non. Il semblerait qu’il ait débarqué au milieu d’une fusillade, dans un escalier du parking Foch. L’assassin a tué une femme avant de tirer sur Simon. Vu qu’on le connaissait, je me suis dit qu’on ferait peut-être bien de rappliquer à l’hôpital. Le juge Le Hardy nous charge de l’enquête.
Julie Brésian enfile sa veste et attrape son sac en grognant.
— Des éléments sur l’assassin ?
— Non. Enfin, si. Simon a dit qu’il s’agirait d’un homme. L’assassin j’entends. La victime, elle, est morte et Simon a pris deux balles dans la poitrine, vers la droite.
— C’est bien le dernier à qui j’aurais cru qu’une chose pareille pouvait arriver. On se souvient tous de sa réputation, n’est-ce pas ? Il est dans quel état ?
— On le transporte au bloc, c’est tout ce que j’ai obtenu quand j’ai appelé l’hosto.
Brésian trouve qu’il règne aux urgences de l’hôpital parisien Sainte-Périne un calme étonnant. D’habitude, quand un flic vient de se faire tirer dessus, ça cavale dans tous les sens, quel que soit le flic en question. Là, il n’y a en tout et pour tout que deux collègues, une infirmière et un médecin, au centre de la salle d’accueil où flotte un vague relent d’antiseptique. Personne n’a l’air de trop s’affoler.
— Y’a personne ici, constate Thomassin, qui a deviné les pensées de sa cheffe.
— Le bruit n’a pas encore filtré.
