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Quand le monde se réduit à trois personne dans un bunker. "Dehors, l'humanité est en train de s'éteindre. Et nous... nous sommes vivants. Pense à ça, à notre survie" Et leur survie, Thomas, 13 ans, et Erwan, 10 ans, la doivent à Paul, leur père, qui les conduit dans un bunker aménagé. Alors que le cadet tente de s'adapter, l'aîné se pose des questions sur l'origine du virus, la mystérieuse existence du bunker, le comportement de son père, l'absence de sa mère. D'inévitables tensions, le doute et la paranoïa s'infiltrent dans l'habitat étroit nommé B.K. Peut-on vivre et grandir enfermé, à l'écart des autres, dans l'ignorance de la vérité ?
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Seitenzahl: 211
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
Chapitre 26
Chapitre 27
Chapitre 28
Chapitre 29
Chapitre 30
Chapitre 31
Chapitre 32
Chapitre 33
Chapitre 34
Chapitre 35
Chapitre 36
Chapitre 37
Chapitre 38
Chapitre 39
Chapitre 40
Chapitre 41
Chapitre 42
10 mars
La pièce principale est arrosée par une lumière crue, tombée de spots incrustés en un ordre régulier dans le plafond blanc. Une grande table en métal mange l’espace. Tous les trois ont posé leurs bagages et regardent autour d’eux, légèrement hagards, encore trop sonnés pour croire à cette réalité brune qui s’est blottie avec eux dans le bunker.
— Voilà, c’est chez nous, annonce Paul presque en chuchotant. Je vous fais visiter ?
Thomas jette un œil las à son père, ce grand type un peu voûté toujours mal rasé. Il retient une réplique cinglante. Chez eux ? Sérieux ? Erwan se met à pleurer et s’affale sur son gros sac, laissant tomber l’étui de la guitare. Son frère en ferait bien autant s’il était certain qu’en rajouter ne serait pas mal venu. Paul s’approche et prend la main du garçon.
— Viens t’allonger dans la chambre, lui dit-il avec toute la douceur dont il se sent capable.
Erwan le suit, les sanglots lourds, prêts à l’étouffer. Ils disparaissent tous deux dans un petit couloir. Thomas entend une porte s’ouvrir et se refermer. Il ne peut pas bouger. Ni s’asseoir ni dormir. C’est à peine s’il arrive à réfléchir. Debout, il essaye de se convaincre qu’il respire encore. Y’a-t-il seulement assez d’air ici pour eux trois ?
C’est donc à ça que ressemble la fin du monde ? À trois âmes dans un bunker ? Un vertige le saisit. Il s’approche de la table, caresse la surface froide et se pose enfin sur un siège. Il remarque une kitchenette aux tons gris, une télévision d’une autre époque, une bibliothèque pleine de livres et de jeux, le sol en linoléum foncé, des fauteuils disparates et une reproduction d’un tableau accrochée au mur. Le soleil orange l’apaise légèrement. Il se lève pour mieux observer. Wassily Kandinsky. Romantic Landscape. Les taches de couleurs se brouillent, se superposent. Les larmes viennent, finalement. Il pourrait s’écrouler, maintenant, se jeter au sol et mourir. Mais mourir de quoi ? D’être en vie ? C’est une évidence statistique : 100 % de chance de crever à partir du moment où l’on naît.
Le garçon s’assied par terre, la tête sur ses bras, eux-mêmes portés par les genoux relevés. Les yeux fermés, il ne souhaite plus rien découvrir de cet espace. Ce temps qu’il va y passer lui laissera le loisir de distiller les explorations. Pas tout, pas tout de suite. À l’écoute des bruits alentour, c’est à peine s’il perçoit le chuchotement de son père dans la chambre à côté. Plus un ronronnement vague. Du dehors, rien ne traverse les murs épais et sourds du bunker, encore moins la terre lourde, sans doute mouillée, décorée de pierres et de calcaire. Le silence ressemble à un ennemi tapi dans l’ombre pour l’avaler.
Erwan endormi, Paul revient dans la pièce, un long moment après. Il ne voit pas Thomas, dans un premier temps, et une crampe d’estomac le fait légèrement plier.
— Tom ?
Il est curieux de devoir appeler une personne que l’on ne trouve pas dans un espace si réduit. Il entend un frôlement et perçoit enfin son fils, assis à même le sol, la tête relevée vers lui, les yeux rouges. Le père se mord les lèvres, conscient que cette situation restera difficile à gérer. Il s’approche de Thomas et s’assied en face de lui.
— Il y a des fauteuils, tu sais !
— Tu arrives à plaisanter, s’énerve Thomas. Là ? Tu…
Les mots ne viennent pas. Les yeux dorés de Paul sont posés sur l’adolescent, tandis que sa main droite frictionne le genou. Thomas déteste qu’on le touche, pourtant il ne dit rien. L’heure n’est plus à la déconsidération. Tellement de questions le taraudent qu’il ne sait pas par où commencer. L’une d’entre elles pourtant force le passage de ses résistances et éclate brutalement :
— Et maman ? Pourquoi maman n’est pas venue ?
— Elle n’a pas voulu me croire. Tu sais comment elle est… têtue, et elle me déteste.
— Tu pouvais aller la chercher quand même, lui donner rendez-vous, la tromper, mais là… elle est…
Sa voix se brise. Rien à voir avec le fait de muer. C’est un tremblement énorme qui le parcourt. Il ressent la main sur le genou, mais tout autour semble s’être effondré.
— Explique-moi. Je n’ai pas compris, reprend Thomas, comme s’ils n’avaient pas cessé de parler de ça depuis trois heures. Un virus ? Quel virus ?
— On ne le connaît pas. C’est le problème. Tout le monde va tomber comme des mouches, Thomas. Dehors, l’humanité est en train de s’éteindre. Et nous… nous sommes vivants. Pense à ça. À notre survie.
— Je pense à maman. Tu me dis qu’elle est en train de mourir, en ce moment, parce que nous ne sommes pas allés la chercher. Papy, Mamy, Josie, Fred, Clarence, Marie-Lou, Serge, Pam, Anne…
— Stop ! Tu imagines tout ce monde-là dans ce bunker ? Tu entends ta liste ? Tu imagines une limite à qui l’on pouvait prendre ou pas ?
— Tout ce monde-là ?
Thomas n’en revient pas. Il y a eux et ce monde-là. Les gens qu’ils ont aimés et qui, en ce moment, sont en train de disparaître. Il préfèrerait s’éteindre avec eux. C’est ce qu’il pense. Mourir. Sauf que d’autres questions l’interpellent.
— Comment tu le sais, toi, que ce virus se propage ?
— Je suis biologiste. Je travaille dans ce laboratoire… d’où ce virus est sorti.
— C’est de ta faute, alors ?
— Non ! Je suis juste témoin. Tu imagines bien qu’ils ont voulu le cacher, qu’ils ont pensé pouvoir faire quelque chose, mais j’ai vu ce que ça faisait, sur les animaux, d’abord, et puis les gens, à l’extérieur.
— Je n’ai entendu parler de rien.
— Tu ne t’intéresses à rien ! Mais même en consultant les journaux, cette fois, tu n’aurais rien lu à ce sujet. C’était trop grave pour qu’on le communique. Je suis désolé, Thomas. Ma génération n’a pas fait grand-chose pour la tienne. Mais qui sait… nous aurons la bonne surprise de retrouver des survivants, peut-être ?
— Jusqu’à quand, on reste là ?
— Aucune idée. Je suppose qu’à un moment, je prendrai le risque d’aller voir. Ne t’inquiète pas pour ça, considérons les choses au jour le jour. Nous ne pouvons faire que ça. Profitons de nous, de nous trois. Mais je suis épuisée, Tom, je voudrais aller dormir. Si nous allions rejoindre ton frère ?
Malgré la multitude de questions qui embarrassent encore son esprit, le jeune garçon acquiesce. Il n’est pas pressé, non ; décidément, rien ne presse. Son père l’aide à se relever. Il lui montre en passant un w.c., une salle de bain, un débarras et un local technique. Encore une fois, Thomas ne s’y intéresse qu’à moitié, cela rendrait l’événement trop réel. Dans la chambre de 15 m2 carrés environ, il observe de chaque côté de la porte des lits superposés. Une place était possible pour une 4e personne. Un bureau contre le mur opposé lui paraît insolite. Comme s’il était utile de travailler à quelque chose en ce monde perdu. Erwan est endormi sur une des couchettes du bas. Thomas adopte celle du dessus. Il reste habillé alors que son père prend le temps de se changer. Il l’observe enfiler un vieux tee-shirt et s’engouffrer sous les draps. Une petite veilleuse donne à la pièce un aspect fantomatique. Rassurante, elle demeure pour l’instant la seule réponse lumineuse dans cet univers sombre.
Demain sera un autre jour, pense Thomas. Mais cette pensée-là le glace. Il n’y a pas de jour dans un bunker.
Carnet secret de Thomas
12 Mars
Deux jours déjà. Installé dans mon lit, je savoure un moment de solitude. Papa et Erwan jouent une partie de Monopoly. Mon frère adore. Ça l’empêche de penser au moins et de chouiner. Je peux m’interroger en paix, verser ma larme et me plaindre que ce n’est pas juste, que c’est une catastrophe. Me plaindre que mon téléphone ne capte pas et que je suis seul au monde même avec les membres de ma famille. Avouer que j’appelle maman en boucle dans ma tête et que j’ai envie de me cogner contre un mur tellement j’ai mal, tellement cette douleur me déchire de l’intérieur.
Je n’aime pas vraiment écrire, ni lire, ni jouer. Je déteste les réunions familiales, les discussions sans fin, mais je donnerais tout pour organiser un grand banquet avec « tout ce monde-là » et faire cesser ce tremblement qui ne me quitte plus.
Je suis sûre qu’Erwan va encore écouter et faire ce qu’on lui demande, en bon petit ! Fayot. C’est un sale gosse. J’ai envie de dire que c’est un sale gosse. Et que Papa est un gros con. J’ai envie de dire que je les déteste tous, et c’est pour ça que je me suis permis un carnet secret.
Bien sûr, ce n’est pas ce qu’a demandé papa. Lui, ce qu’il veut c’est qu’on rédige, pour ne par perdre l’habitude d’étudier et de penser.
— Vous avez un cahier chacun, prenez, a-t-il dit en nous tendant deux petits formats.
Il a déclaré qu’on allait essayer de maintenir une certaine discipline, pour tenir le coup. Il nous propose de travailler le matin et d’écrire un peu chaque jour, en espérant que ça nous permettra d’évacuer le stress, et surtout de nous exercer à l’écrit. Le problème c’est qu’il veut corriger ensuite.
J’ai eu envie d’éclater de rire quand il a dit ça. Je n’ai pas pu retenir une sorte de gloussement moqueur. Franchement ? Il croit que c’est important ? J’ai tenté de lui faire comprendre que ça n’avait plus aucun intérêt, les fautes, mais en croisant le regard d’Erwan, je me suis tu. Il pleure tout le temps. Pas la peine d’en rajouter.
Quand papa a montré la caisse à papèterie, je me suis servi au passage, sans qu’il le voie. Je m’écris ce que je veux dans mon carnet secret. Je peux dire que je déteste cet endroit. La nourriture en conserve que notre géniteur nous sort depuis deux jours, les w.c. chimiques et le goût de l’eau de pluie filtrée, ou de la source, le ronronnement d’une aération, je hais l’ambiance, notre chance d’être en vie, ou notre insolence de l’être. Je ne comprends pas ce qu’on fait là, comment papa connaît ce bunker, pourquoi tout était prêt pour nous accueillir, ce virus qui nous a pris par surprise. Moi, Thomas, je me jure d’expliquer ça plus tard. Même s’il s’avère que mon père est coupable. Alors non, je ne peux pas écrire ça et lui faire corriger. Je vais me taire, écouter ses consignes, parce qu’Erwan a besoin qu’on soit tous complices, occupés, qu’on s’accroche à un semblant de vie ordinaire. Le silence devient si pesant…
J’entends la voix de papa qui se rapproche, à côté. Je vais ranger mon carnet secret. Ça a l’air débile, d’écrire dans un journal intime, mais ça m’empêche de hurler.
16 mars
L’après-midi, pour la première fois, Erwan sort son instrument de musique. Il s’entraîne seul pendant une heure dans la chambre, unique refuge pour un moment à soi. L’enfant regrette d’avoir abandonné sa première guitare électrique, celle qu’il a eue à Noël. Mais son père n’a pas laissé le choix : il ne pouvait en prendre qu’une. Les cordes entre les doigts, tendres et chuchotantes, il travaille ses gammes avant de jouer ses morceaux préférés, travaillés depuis trois ans. Pour finir, il s’attaque à Toi et moi de Guillaume Grand, bafouille, hésite, écrase les notes indomptées. Chanter en même temps est plus difficile, jusqu’à ce que Thomas l’interrompe :
— Eh, c’est à mon tour de rester seul dans la chambre, casse-toi.
— J’ai envie de jouer encore.
— C’est bon, ça nous saoule, ta musique chelou.
— Tu vas faire quoi, dans la chambre ? demande Erwan.
— Des maths.
Le petit n’y croit pas une seconde, malgré tout il pose délicatement la guitare sur le lit et rejoint son père. Paul a promis de faire des crêpes. Debout dans la cuisine, il a commencé à bercer la pâte dans la poêle. Erwan, l’eau à la bouche, s’approche et hume l’odeur exhalée. Le cuisinier lui adresse un clin d’œil, se concentre sur la cuisson, puis retourne en un saut rapide l’appareil saisi, au grand bonheur de son fils, un gros amateur de crêpes et de sucré en général.
— Je veux essayer, moi aussi !
— Pas de problème, lui répond son père. Vas-y ! À toi les manettes ! Dis donc, tu as encore progressé, à la guitare, mon petit Hendrix !
— Tu parles, je n’ai même plus ma gratte électrique.
Erwan tire la langue le temps de tourner la poêle pour étaler la pâte dont il aime le grésillement, l’odeur, la couleur, le goût. Généralement curieux de tout, il apprécie d’apprendre. Quelques trous décorent sa crêpe, elle n’en demeure pas moins acceptable.
— Allez, fais-la sauter. Je n’ai pas de louis d’or à te faire tenir dans la main, comme ma mère, mais ce n’est pas grave.
— Ça servait à quoi, demande Erwan, après réception de sa galette du bon côté.
— À devenir riche, je crois.
— Ah. On n’en a plus besoin, pas vrai ?
Paul sourit. Non, la richesse n’est plus une préoccupation majeure. Il prend le relai et, à tour de rôle, père et fils élaborent une tour honorable de crêpes.
Dans la chambre, Thomas écoute de la musique, l’œil braqué sur une autre reproduction de tableau. Cette fois, il connaît le peintre. Franz Marc. Lors d’un séjour en Allemagne avec son amie Viviane, sa mère lui avait rapporté un jeu, Memory, dont les images représentaient des toiles de cet artiste. Il étudie le cheval, la tête tournée, les ouïes aux aguets, percevant l’invisible. L’adolescent ne trouve rien d’autre à faire que de regarder ce cheval en train de scruter quelque chose qu’il ne voit pas. Cependant, au bout de cinq minutes, il sort son carnet, gribouille quelques mots, quelques dessins sanguinolents et le range sous l’oreiller pour reprendre son observation, Marron five dans les oreilles.
Quand on l’appelle pour manger les crêpes, il traîne un peu, histoire de laisser imaginer qu’il a autre chose à faire.
Dans la pièce principale, son frère met la table joliment, avec minutie, alors que le père fait de l’humour. Les entendre rire hérisse le poil de Thomas. Il s’assied, légèrement décalé, face à l’autre tableau.
— Profitons, les enfants, voici les dernières tranches de jambon, de fromage, de produits frais, en gros. Il reste une boîte d’œufs.
— Maman aurait aimé qu’il y ait des champignons, grommelle Thomas. Elle ne raffole pas de la viande.
— Ta mère n’est pas avec nous. Elle n’a pas accepté d’être là, lance son père avec une pointe d’acidité.
Thomas regarde Paul. Ce détail lui paraît incongru. Est-ce que l’homme a interprété un refus ou est-ce que sa mère a vraiment rejeté l’offre ?
— Maman ne voulait pas venir, demande Erwan ?
— Elle ne me croit jamais, vous savez comme elle est. Elle a dit que je pouvais vous amener où bon me semblait, si ça m’amusait. Qu’elle s’en fichait. Elle ne me prend pas au sérieux. Mais ne parlons pas de ça, nous allons gâcher notre repas.
— Papa, dit Thomas, tous nos futurs repas seront gâchés.
Paul fusille son fils du regard. Il retient un geste, persuadé qu’il pourrait faire mal. Erwan se tait, le nez dans l’assiette, les larmes lui reviennent.
— Bravo, Thomas, râle Paul. Tu as ce don de mettre tout le monde en morceaux ! On n’était pas bien, là ?
— Non. Tous les gens sont morts. On ne peut pas être bien en mangeant des crêpes comme de pauvres égoïstes !
Thomas rêverait se lever et claquer la porte, se cacher dans un endroit interdit aux autres. Mais il a faim. Ce sont les dernières crêpes, il ne veut pas louper ça. Déçu, il réalise que l’appel du ventre est une sombre torture qui transforme n’importe quel héros en traître.
Le silence revient planer entre les trois solitaires, fait tinter les cuillères, bruisser le plastique, rameute toutes les mauvaises pensées.
Erwan tente désespérément de ne pas songer à sa mère, à sa chambre chez son père, et cela lui coûte à chaque bouchée. Paul, les sourcils froncés, a l’air inquiet, peut-être désemparé. Thomas se radoucit. Il comprend soudain que tout le monde souffre, qu’il n’est pas le seul et que ce n’est pas facile pour son père de gérer cette étrange situation. Avec le divorce houleux, la famille a trinqué ces dernières années. Erwan et lui sont devenus l’enjeu principal de cette séparation. Les relations de chacun ont évolué. Lui a décidé de se préserver, s’est éloigné de tous. Se retrouver enfermé avec ceux qu’il a fuis est un défi de taille. Si sa mère était là, peut-être se sentirait-il de le relever. Mais pour l’instant, il ne voit devant lui que l’insurmontable, saupoudré d’improbable, gorgé d’épouvantable.
Toutes les questions qu’il a en tête ne trouvent pas de moments favorables pour être posées, parce que Paul les occupe sans arrêt et que le but principal est de protéger Erwan. Pourtant, après sa dernière crêpe, Thomas conclut le repas avec une de celles qui lui paraissent essentielles :
— Et le virus… Il se propage en combien de temps ?
Paul lève un sourcil, hausse les épaules, réticent à parler de ça à ses enfants.
— Rapidement.
— C’est-à-dire ?
— Il est très volatile. Il suffit de respirer. En trois jours, on tombe malade. En quatre jours, on meurt.
— Ce qui veut dire que… tout le monde est probablement mort, murmure Thomas.
Erwan les regarde l’un et l’autre. Paul ne sait que répondre. Il hausse une nouvelle fois les épaules.
— Ce qui veut dire aussi, reprend Thomas, que si toi tu as pu y échapper, alors que tu l’as côtoyé, d’autres personnes ont pu y échapper également…
Cette fois, Erwan fixe son père avec un grand sourire. Oui, cela veut dire que tout espoir est permis, même si papa ne sourit toujours pas.
Espère, espère, lui chantait souvent sa mère.
Cahier d’Erwan.
20 mars
Bonjour, je m’appelle Erwan. Je ne savais pas trop quoi écrire alors j’ai juste rédigé quelques mots avant de commencer pour de vrai. J’ai 10 et demi. Et on habitait près de Lyon. Je suis triste, énormément, parce qu’on a tout perdu. Maman me manque. Peut-être qu’elle va survivre.
Je m’entraîne à jouer de la guitare tous les jours. J’aimerais jouer comme Jimi Hendrix. On travaille quelques heures. On fait de la gymnastique, le matin. On pratique de la musculation, des exercices à la barre pour se suspendre, et papa nous apprend à faire des pompes. Dans le local technique, un vieux vélo d’appartement nous attendait. J’aime bien en faire. Mon frère idem. Thomas a toujours adoré le vélo. On se partage la machine.
Hier, Thomas tapait dans les murs. Il est irrité. Maintenant, on sait que lorsqu’on est énervé, on peut pédaler à fond jusqu’à épuisement. J’aime faire ça. J’imagine que je roule sur le chemin de terre qui passe derrière chez mes grands-parents.
21 mars.
Je n’aime pas corriger mes textes. Je n’aime pas quand papa me fait réfléchir aux règles de français. Il y a des livres de physique. Je préfère. De biologie aussi. J’aime moins les maths. Thomas apprend l’anglais. Il révise les verbes irréguliers. Mais il est toujours énervé.
Je pense à Molly. C’est la chienne de maman. J’étais content de revenir habiter avec elle, une semaine sur deux. Pendant un an et demi, nous avons vécu chez papa. Je voyais Molly un week-end sur trois, au mieux, parfois moins ; ce n’était pas beaucoup. Je me demande si les chiens meurent aussi à cause du virus. J’espère que non. Mais j’ai peur que Molly se retrouve seule. Elle ne sait pas chasser. C’est un chien de berger, à moitié. Elle a des poils beiges, d’autres blancs. On lui voit à peine les yeux.
Mais papa a dit que ce sont les animaux qui ont commencé à succomber en premier. Alors je suppose que les chiens aussi. J’espère que certaines espèces sont immunusés. Immunisées.
23 Mars.
J’écris tous les deux jours. Papa est d’accord. Hier, nous avons fait une partie de Monopoly. Il y a des jeux super, ici. Comme Richesse du monde, Autoroute ou l’Uno. On a trouvé d’autres jeux plus sérieux : le Scrabble et le Trivial Pursuit. Bof ! J’ai décidé d’inventer un jeu de société. J’aimerais que Thomas m’aide, mais il ne veut pas. Il ne veut jamais rien. J’aurais préféré avoir Noé, comme frère. Avec lui, on rigole tout le temps et on imagine des tas de choses. Je crois que Noé doit être mort aussi…
Noé, c’est mon copain depuis la maternelle. On aime construire des cabanes. Inventer des machines. On a dit que nous serions inventeurs, plus tard. Ses parents sont divorcés, à lui aussi. Mais eux s’entendent bien. Et sa sœur est gentille. Sa mère met des chaussures rouges. Je ne sais pas pourquoi je pense à ça. Ma mère à moi ne met pas tellement de rouge. Sauf ce manteau qu’elle porte depuis un an. Je lui ai dit qu’elle pourrait acheter des chaussures rouges pour aller avec. J’aime le rouge.
TU AS DES GOÛTS ET DES CONVERSATIONS DE FILLES, PAUVRE PD.
25 mars. Cahier d’Erwan.
Papa me dit de raconter des choses gaies, des souvenirs comme quand il nous amenait au cinéma le vendredi soir, ou à la piscine, certains samedis matin. Quand on a été au parc Spirou. Ou quand on campait, l’été dernier, lui, Thomas et moi. La maison. Les chats. Le jardin. Mais à la piscine, je ne nage pas bien. Au parc, j’ai vomi, je n’aime pas les manèges. Au camping, j’avais peur. À la maison, Thomas joue tout le temps aux jeux vidéos et papa reste sur son ordinateur ou dans ses livres. Les chats appartiennent aux voisins. Le jardin n’est pas entretenu, parce que maman n’est plus présente pour s’en occuper. Alors je cherche les bons souvenirs, mais je crois qu’ils ont disparu.
ERWAN est UN GROS NUL
26 mars
Thomas, 1,65 mètre de corps mou, la tête penchée, compte le nombre de boîtes d’ananas qu’il reste. Une centaine. Il recommence, pour s’en assurer. Il a le temps. Paul l’a enfermé, en punition, pour avoir écrit des insultes sur le cahier de son frère. Il a rappelé à son aîné qu’il en avait un, celui dans lequel il n’a jamais rédigé, dans l’espoir vain qu’il se mette à raconter des trucs sans intérêt, soi-disant pour exercer sa capacité à écrire correctement.
– Prends exemple sur ton frère, il surmonte les épreuves, il avance ; toi, tu recules, comme d’habitude.
La phrase de Paul lui cogne encore dans les tempes. Il ne s’entend plus tellement avec son père. Avant le divorce, tout allait bien, la vie était belle. Mais il y a eu trop de déchirements, trop d’insultes, d’incohérences. Thomas n’a pas envie d’écrire dans ce cahier stupide. Il préfère recenser les conserves.
Sa mince carcasse se déplace de quelques centimètres et l’index droit s’intéresse aux boîtes de cassoulet. Tom en compte 80. Il semble qu’on aura moins de haricots à manger que de fruits. Les tomates, par contre, ont le vent en poupe. 200.
Finalement, afin de donner du sens à sa lugubre activité, l’adolescent retranscrit les chiffres sur la première page du cahier. La réalisation de cet inventaire le détend. Compter l’occupe et lui permet de ne pas péter un plomb. Les premières journées hors du monde, il imaginait une pluie torrentielle dehors et éprouvait un léger plaisir à se sentir à l’abri. Puis, l’envie de jour et d’air frais a commencé à lui peser. Énormément. La veilleuse pâle dans sa chambre noire l’aveugle et la ventilation l’étouffe. Il se sent au bord du vide, prêt à sauter. Si seulement il y avait du vide ! Compter remplit ses poumons, son temps, sa liste de buts. Pourtant, au bout d’un moment, il en a assez, les chiffres semblent s’amuser de lui et les boîtes se cacher. Il est l’heure de passer à une nouvelle source de distraction. Il voudrait taper à la porte pour qu’on le sorte de là. Comme s’il n’était pas déjà enfermé dans ce bunker ! Trop fier pour pleurer ou implorer, il trouve un autre but. Noter toutes les questions qu’il a encore en tête. Assis en tailleur, un doigt dans le trou de son jogging, il rassemble ses interrogations. Malgré les quelques réponses précédemment obtenues, trop de questions le taquinent, en attente dans son cerveau hyperactif. C’est le moment de poser tout ça et d’exiger de Paul des explications.
