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Pour trouver enfin le repos, Alexia Leroy met le cap sur Chamonix, ville du grand air, entourée de cimes infinies et de langues glaciaires. Elle pose ses bagages dans une auberge paisible, où s’est également donné rendez-vous un groupe de randonneurs venu d’Ardèche.
Eux ne sont pas là pour admirer les montagnes, mais pour les braver. Accompagnés de Ludovic, guide local, ils partent à l’assaut des sommets et des glaciers, tandis qu’Alexia observe leur curieux manège. Mais elle devra quitter son poste d’observation, lorsque, bien malgré elle, elle se retrouvera au cœur de leurs aventures. Une crevasse qui engloutit une cordée, des cristaux qui disparaissent d’une paroi mythique, il n’en faudra pas plus pour attiser la curiosité de la jeune femme et la plonger dans les méandres glacés d’une intrigue qui la mènera sur des pentes très glissantes.
À PROPOS DE L'AUTEURE
Elsa Godet vit et travaille à Paris, en tant que graphiste et rédactrice scientifique. À 35 ans, passionnée par la montagne, elle passe son temps entre la butte Montmartre et les sommets alpins, où elle pratique l’escalade et l’alpinisme en amateur. L’écriture de ce livre lui a été inspirée suite à plusieurs séjours dans la vallée de Chamonix et par l’observation des comportements et des pratiques des alpinistes.
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Seitenzahl: 330
Veröffentlichungsjahr: 2020
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Il ne voyait quasiment plus son partenaire. La tache rouge de sa veste ne cessait d’apparaître, puis de s’évanouir. Le brouillard, d’abord ténu, s’était épaissi depuis une heure. À présent, il semblait avoir élu domicile au creux de la paroi, à l’endroit même où ils devaient passer, entre deux feuilles de granit ouvertes à quatre-vingt-dix degrés. Il entendait Serge pester contre le froid et souffler sur ses doigts engourdis. Lui-même avait dû enfiler ses gants pour assurer son compagnon de cordée. Il se tenait sur un petit iceberg gris émergeant des volutes blanches, une plateforme large d’un mètre sur laquelle il pouvait poser la corde sans craindre de la voir filer vers le bas.
La paroi qu’ils remontaient avait changé de physionomie depuis la veille. Eux également. Lorsque Serge avait quitté le relais pour se lancer dans la plus grande difficulté de la voie, son visage s’était tendu. Tous deux connaissaient ce dièdre, ils l’avaient déjà parcouru plusieurs fois. La veille, ils avaient progressé à un bon rythme, remontant la première partie de la paroi jusqu’au bloc coincé en moins de six heures. Puis, ils avaient bivouaqué sous les étoiles, perchés à plus de trois mille mètres. Le ciel était alors sans surprise, pas un seul nuage, comme l’avait prévu le bulletin météo.
Au petit matin, la température avait chuté et ils avaient eu du mal à quitter la chaleur de leur duvet. La montre de Daniel annonçait moins cinq degrés. Surtout, il ne voyait plus d’étoiles. Il comprit que le brouillard les enveloppait lorsqu’il se retourna du côté de la vallée. Les lumières de Chamonix ne brillaient pas, un drap avait recouvert la ville. Sa lampe frontale éclairait mal et la lueur se diffusait dans les particules d’eau environnantes. La chaleur du bas, le réconfort de son chalet, la douceur du foyer, tout cela, à cet instant, semblait très loin. En revanche, la paroi froide, haute et granuleuse du Petit Dru était bien là. Il n’avait qu’à étirer son bras pour la sentir. Il frissonna. Le rocher était gelé.
Ils échangèrent quelques mots. Fallait-il renoncer ? La météo leur avait joué des tours, mais cela allait-il durer ? Serge ne voulait pas faire demi-tour et il parvint à convaincre Daniel d’avancer. Le brouillard se dissiperait. Mais voilà, le jour s’était levé sans emporter la brume. Elle stagnait sur eux, les enveloppait de ses volutes froides et humides. Le moral de la cordée s’était refroidi. Ils n’avaient quasiment pas échangé un mot depuis qu’ils avaient pris la décision d’avancer. Il te reste combien d’eau ? Passe-moi les coinceurs. Fais gaffe aux nœuds dans la corde.
Et à présent, Serge était engagé dans le premier tiers du dièdre. La veste rouge n’avançait plus. Il voyait les mains de son compagnon s’agiter. Parfois secouées sans ménagement au bout des bras de leur propriétaire. D’autres fois posées avec appréhension sur la paroi, comme si celle-ci était en papier de verre. Il n’avait jamais vu son partenaire grimper avec aussi peu d’habileté. La fissure du milieu lui résistait. Ses pieds, nus dans les chaussons d’escalade, étaient sûrement glacés, car il ne parvenait pas à les placer à l’intérieur de la faille étroite. Serge se dandinait d’un pied sur l’autre. D’en bas, on eut dit la danse d’un pantin engourdi.
Il eut un mauvais pressentiment. Ils n’auraient pas dû s’acharner, surtout pour un objectif aussi immoral. Mais Serge avait réussi à le convaincre, comme toujours. Perché sur son petit promontoire et rattaché à son relais de fortune, il s’en voulut de s’être laissé embarquer dans cette aventure qui n’avait rien de plaisant. Lui aussi commençait à ressentir la morsure du froid. Son corps frissonnait, malgré toutes les couches de vêtements qu’il portait. L’humidité, surtout, le rongeait aux mains et au visage. Il n’aimait pas assurer avec des gants, la préhension n’était pas aussi sûre, mais il avait eu un début d’onglée en attendant que Serge place ses deux premiers coinceurs et il s’était donc résolu à les enfiler.
Le bougre n’avançait pas d’un pouce. Mais qu’est-ce qu’il attendait pour mettre sa main dans cette satanée fissure ? Il n’avait qu’à rentrer les doigts et le début de la paume, arquer légèrement les dernières phalanges, sentir que la paroi se rapprochait de sa main et contracter l’avant-bras pour monter sur son pied gauche coincé en intérieur. Mais non, Serge hésitait. Finalement, sa main abandonna l’assaut. Et après quelques moulinets pour faire revenir le sang, elle partit en chasse sur son baudrier. Fébrile, elle saisit d’abord un coinceur à cames d’une mauvaise taille, puis le replaça à l’arrière pour venir rechercher un friend plus petit, le vert. Celui-là accepta sa destination, et après l’avoir enfoncé dans l’étroiture, Serge le saisit par la tige pour l’aider à se hisser. Incroyable ! Lui qui méprisait les grimpeurs qui s’aidaient de cette technique artificielle pour surmonter les difficultés, venait de tirer sur son coinceur pour atteindre une prise de main plus haute.
Peu importait, la météo était pourrie, il fallait avancer. Il en aurait fait autant, mais il ne put s’empêcher de sourire en pensant au moment où, bien au chaud dans la vallée, il rappellerait à Serge sa faiblesse sur le friend vert.
Ce dernier était loin d’être tiré d’affaire. Le pas suivant paraissait encore plus ardu. La fissure se resserrait et il fallait s’aider des petites granulosités de la paroi pour poser le bout des pieds et les paumes des mains. C’était un mouvement d’équilibriste que Serge maîtrisait parfaitement en temps normal. Seulement, aujourd’hui, ses doigts gourds ne parvenaient plus à agripper les réglettes et on eut dit que les gratons de la paroi refusaient que ses pieds s’y posent. Le pantin rouge se remit à osciller, dangereusement, puis il trouva un point d’équilibre grâce à un pied très écarté. Depuis le relais, la progression avait tout d’un numéro de jonglage. Tour à tour, chaque membre s’écartait du mur pour être secoué sans ménagement. Les mains, surtout, subissaient des mouvements de rotation violents. Enragé, le corps de Serge faisait subir à ses extrémités les plus folles contorsions pour que le sang revienne irriguer les phalanges arides.
Ils ne pouvaient continuer ainsi. Sa montre indiquait zéro degré et l’humidité était de quatre-vingts pour cent. Les conditions étaient beaucoup trop mauvaises et lui-même se sentait trop fatigué pour proposer à Serge de le relayer. Il lui cria de redescendre.
L’autre ne l’entendit pas. La veste rouge gagna encore un mètre et elle s’évanouit dans la brume. D’abord orangée, la silhouette perdit peu à peu sa couleur et ses contours pour finir par disparaître totalement de la vue de l’assureur. Il ne pouvait se fier qu’aux vibrations qu’il ressentait dans la corde. Le vent s’était levé. C’était un bon signe pour la visibilité, car il aiderait à dissiper les nuages, mais c’était très mauvais pour la communication. Pour le moment, les conditions ne pouvaient pas être pires. Aucun des deux hommes ne se voyait ni ne s’entendait.
L’une après l’autre, les cordes glissaient dans son descendeur et progressaient de quelques centimètres. Serge tirait sur la rose, puis sur la bleue, dans une ascension lente mais régulière. Il était rassuré, son compagnon avait dû retrouver l’usage de ses mains. Mais, soudain, un à-coup le secoua. La corde venait de se tendre et il comprit que Serge s’était assis dans son baudrier. Il devait être au niveau d’un point d’assurage, car rien n’avait filé dans ses mains. Il questionna la nappe de brouillard au-dessus de lui. Tout va bien ? Tu continues ? Aucune réponse, mais la corde se détendit et il put libérer un peu de mou dans son descendeur.
L’ascension sourde et aveugle reprit. Serge devait maintenant avoir parcouru le premier tiers du dièdre, un peu plus de vingt mètres et il s’arrêterait bientôt à un relais intermédiaire. Les cordes filaient à un rythme plus régulier. Il se détendit. Maudite paroi, qui lui procurait tant de sueurs froides !
Il s’aperçut que l’angoisse et le froid lui avaient creusé l’appétit. Cela faisait plus d’une heure que Serge se débattait dans la voie. À cette allure, leur mission était compromise, mais peu importait, l’essentiel était maintenant de sortir par le haut. Il attrapa dans la poche de sa veste une barre énergétique. Il lui fallait absolument reprendre des forces avant d’entamer à son tour l’escalade. Visiblement, Serge faisait une pause, car plus aucun mouvement ne se transmettait dans les cordes. Il en profita pour arracher le papier avec ses dents. La main droite tenant fermement les deux brins de corde, il lâcha la gauche pour mordre dans son en-cas. À cet instant, la corde fila dans sa main droite. Surpris par la secousse, ses pieds se soulevèrent et son corps fut projeté contre la paroi. Sa main gauche revint immédiatement se placer au-dessus de sa main droite, mais elle ne suffit pas à enrayer le défilement. Ses gants l’empêchèrent de sentir les fibres tressées et il lui sembla que de très longues secondes s’écoulaient. Une deuxième petite secousse vint faire tressauter la corde et, alors qu’il parvenait enfin à bloquer les brins, une forme rouge émergea de la brume, un corps volant qui passa comme une pierre lancée à pleine allure. La silhouette se retourna dans sa chute et il vit la tête casquée rencontrer le bas de la plateforme sur laquelle il se tenait. L’action avait été à la fois si longue et si rapide qu’il resta figé, paralysé de peur et d’horreur.
Serge, ça va ? Serge ? Serge ? Réponds !
L’autoroute, qui s’étirait au milieu d’une large vallée depuis qu’elle avait quitté les plaines du Doubs, prit soudain de la hauteur et s’éleva sur les hauts pylônes bétonnés, au-dessus de l’usine d’incinération. Le viaduc permettant l’entrée dans la vallée étroite enjambait le site industriel le plus inapproprié pour un tel lieu. Une entrée en matière brutale, qui faisait douter les voyageurs de la beauté vantée de leur destination. La voie d’accès pour Chamonix était telle qu’on la lui avait décrite, polluée et polluante. Aux rejets des usines qui s’égrenaient depuis Sallanches s’ajoutait la pollution déversée par les pots d’échappement des innombrables camions qui empruntaient la route la plus directe pour se rendre en Italie, celle qui passait sous le massif du Mont-Blanc, par le tunnel du même nom. En arrivant au-dessus de Chedde – le village vérolé par l’incinérateur, dernier bastion industriel avant l’entrée dans une vallée qu’elle espérait préservée –, Alexia se demanda si la destination qu’elle avait choisie n’était pas une impasse.
L’antique Renault Clio qu’elle avait récupérée chez ses parents avant d’entamer le voyage vers les montagnes, peina à se hisser en haut du viaduc, mais une fois qu’elle pénétra dans l’étroite vallée de Servoz, la voiture et sa conductrice se détendirent. La conduite se fit plus souple et le pied droit d’Alexia se relâcha. Enfin, elle entrait dans le cœur du pays haut-savoyard, dans le saint des saints. La route frôlait la paroi rocheuse de droite, tandis qu’à gauche, son regard pouvait plonger en contrebas, jusqu’à la tumultueuse Arve, la rivière qui courait du col de la Balme jusqu’à Genève, où elle se jetait dans le Rhône. Après Servoz, elle dépassa Les Houches, village typique de la vallée, avec son église baroque du dix-huitième siècle et sa vue imprenable sur l’Aiguille du Midi. Et puis, peu après Taconnaz, elle fut saisie par la vue du glacier des Bossons, qui dégringolait sur sa droite. Impossible de ne pas tourner la tête. Son père le lui avait recommandé le jour de son départ : surtout, n’oublie pas de jeter un œil à droite avant la sortie vers le tunnel du Mont-Blanc, tu auras là le premier aperçu de la beauté du massif. Il avait raison, elle ne pouvait rester insensible à la puissance qui se dégageait de ce paysage. Des milliers de blocs de glace qui se poussaient les uns contre les autres, une langue bleue immense et terrifiante qui semblait vouloir happer la vallée tout entière. Elle était tellement fascinée par cette force immobile qu’elle ne s’aperçut pas qu’elle avait ralenti au point de rouler à soixante kilomètres heure sur la voie de gauche.
Une Citroën bleue la klaxonnait depuis quelques mètres et elle se rabattit immédiatement à droite quand elle comprit qu’elle était la cible du courroux. Au moment du dépassement, elle tourna la tête pour regarder sur sa gauche. Son regard croisa celui d’un homme blond au visage sec et bronzé. Il prononça des paroles qu’elle prit pour des insultes, au vu des gestes qui les accompagnaient et de ses sourcils excessivement froncés. Elle répliqua par une autre insulte qu’il ne pouvait entendre et accéléra de nouveau au moment où la voiture finissait son dépassement. Sa plaque indiquait 74. Pas question de se laisser intimider par un local aussi déplaisant, sa vieille Clio en avait encore sous le capot et elle comptait bien le démontrer ! Pied au plancher, elle repartit sur la voie de gauche et doubla allègrement la voiture indigo. Toute au plaisir de déguster sa revanche, elle en oublia les convenances et déplia son majeur droit devant son rétroviseur intérieur au moment où elle reprit sa place dans la file de droite. Heureusement pour elle, la circulation se densifia au moment où la limitation de vitesse tombait à cinquante. Ils entraient dans Chamonix et il n’était plus possible de jouer aux caïds. Au premier rond-point, elle fila tout droit et vit dans son rétroviseur la Citroën tourner à gauche, en direction du sud de la ville. Elle sourit et décrispa les mains du volant. Celui-ci était moite et elle sentait le tissu des sièges coller à ses jambes, là où la jupe était remontée. Sa voiture avait beau avoir encore une bonne reprise, l’air conditionné lui faisait cruellement défaut. Elle ouvrit en grand sa fenêtre et passa le bras à l’extérieur pour se rafraîchir. Mais contrairement à son attente, ce fut un air tiède qui s’engouffra dans l’habitacle. En cette fin d’après-midi, le soleil tapait comme chez elle, en Bourgogne, et toute la neige et la glace environnantes ne suffisaient pas à insuffler un peu de fraîcheur à la vallée. Il devait faire trente degrés et elle eut soudainement hâte d’arriver à destination. Elle avait réservé une nuit dans un petit hôtel à l’écart de Chamonix, le centre-ville étant inabordable. Elle fila donc vers le nord-est et s’arrêta dans le village d’Argentière, devant une bâtisse bleue au nom peu original, « Les Montagnards ».
Lorsqu’elle pénétra dans l’établissement, l’odeur des chaussures fraîchement déposées dans l’entrée la saisit aux narines. En voyant les sacs alignés au mur et les casiers en bois où s’entassaient des dizaines de pantoufles classées par taille, elle comprit qu’elle entrait dans un endroit régi par des codes qu’elle ne maîtrisait pas encore. Elle traversa l’entrée et poussa la porte de la réception. Plusieurs têtes curieuses se tournèrent. Un groupe de randonneurs penché sur une immense carte dépliée se redressa et lui souhaita le bonjour. La pièce en bois était chaleureuse et les gens lui parurent sympathiques. Avec sa jupe à fleurs et ses sandales en cuir, elle devait passer pour une touriste en perdition, car une dame au visage lisse et étonnamment pâle pour la région, vint vers elle avec un large sourire.
— Vous devez être Alexia ? Je suis Anne-Marie Pedrini.
Malgré son attitude avenante, la patronne des lieux était intimidante. Sa voix autoritaire et sa démarche raide devaient inspirer la crainte à bon nombre de ses pensionnaires. Alexia se dit qu’il valait mieux être en bons termes avec cette femme.
— Ravie de vous rencontrer ! Et contente d’être enfin arrivée à bon port. Ce chalet a l’air parfait pour se reposer.
Anne-Marie sourit et lui confirma qu’elle avait effectivement posé ses valises au bon endroit. Elle lui expliqua le fonctionnement de l’auberge et, tandis qu’elle parlait, Alexia détailla sa physionomie. Elle s’étonna de la blancheur de ses cheveux très courts, qui contrastait avec son visage sans ride. Au premier abord, elle lui aurait donné soixante ans, mais maintenant, elle hésitait. Le timbre de sa voix non plus n’était pas celui d’une femme âgée. Il était ferme et sans tremblement. Tout comme ses mains, impeccables et peu usées, contrairement à ce que l’on aurait pu attendre d’une femme qui effectuait quotidiennement des tâches ménagères.
Alexia se reconcentra sur les paroles de l’hôtelière. Anne-Marie lui expliquait les horaires des repas et lui indiquait une ouverture voûtée au fond du salon qui donnait accès à la salle à manger où de grandes tables en bois s’alignaient, avec des bancs de part et d’autre. Le dîner était prévu à dix-neuf heures trente et, au ton de la maîtresse des lieux, cet horaire ne pouvait être discuté.
Anne-Marie l’accompagna au premier étage pour lui montrer sa chambre, qui donnait sur un grand balcon traversant qu’elle partageait avec les autres pensionnaires. Son voisin immédiat n’était pas encore arrivé et Anne-Marie lui expliqua qu’il s’agissait d’un guide qui venait encadrer le groupe qu’elle avait vu au salon. Ils allaient passer une semaine dans l’hôtel et avaient l’intention de s’en servir comme camp de base pour leurs expéditions dans les montagnes environnantes. Au programme : marches glaciaires dans le bassin d’Argentière et à l’Aiguille du Midi, randonnées au Brévent et au Lac Blanc, rafting sur l’Arve et initiation à l’escalade dans le bas des Aiguilles Rouges. Ces activités exotiques impressionnèrent Alexia, mais elles ne déclenchèrent aucune envie chez elle. Elle était venue dans ces montagnes pour s’y reposer et respirer l’air pur, pas pour crapahuter frénétiquement. Lorsqu’elle se retrouva seule dans sa chambre, elle s’allongea sur le lit, le visage tourné vers le plafond, et souffla un grand coup.
Elle s’était assoupie un instant et se réveilla en sursaut lorsqu’elle entendit du bruit dans la pièce contiguë à la sienne. Son voisin venait d’arriver et il le faisait savoir. Elle distingua des bruits métalliques et le plancher de l’étage vibra lorsqu’il laissa choir sur le sol ce qu’elle imagina être un énorme sac de ciment. Se relevant d’un bond sur son matelas, elle regarda l’heure. Dix-neuf heures vingt-cinq, il était grand temps de se préparer !
Sa toilette fut sommaire ‒ elle n’avait pas le temps de prendre une douche ‒ et elle se rafraîchit juste le visage. Elle donna un coup de brosse dans ses cheveux en pagaille et les remonta sur le haut de sa tête avec une pince. Le résultat était correct.
En fermant sa porte, elle perçut le brouhaha de la salle commune qui s’élevait en un grondement compact. Des bruits de vaisselle plus aigus venaient se superposer aux discussions animées et elle voulut profiter de ce tintamarre pour se glisser discrètement dans la pièce et prendre une place à l’écart de l’agitation. Ce fut peine perdue. À peine eut-elle passé la petite arche, qu’un homme au visage rond et moustachu l’interpella pour lui dire de s’installer à la grande tablée.
— Vous êtes seule ? Venez avec nous, nous ne mordons pas, s’exclama-t-il en riant grassement.
Un peu gênée, elle s’assit sur le banc en face de lui. Un homme et une femme s’étaient écartés pour lui faire une place, et elle se retrouva ainsi au centre, une place qu’elle aurait bien voulu éviter.
— Où est Ludo ? demanda de sa voix forte l’homme qui l’avait invitée à s’asseoir.
Personne ne savait et elle supposa qu’il devait s’enquérir de leur guide.
— S’il n’est pas à cette table, il est en tout cas bien dans l’hôtel, ça, je peux vous l’assurer, rétorqua Alexia.
S’apercevant que cette réponse pouvait laisser supposer un lien d’intimité avec son voisin de chambrée, elle rougit immédiatement et reprit :
— C’est à lui que je dois l’interruption de ma sieste tout à l’heure. Cet homme n’est pas la discrétion incarnée, je l’ai entendu déballer toutes ses affaires dans la chambre à côté de la mienne.
— Alors, c’est sans doute aussi grâce à lui que vous êtes à l’heure au dîner !
La personne qui avait prononcé ces paroles sur un ton sarcastique n’était pas autour de la table et toutes les têtes se retournèrent vers l’entrée de la pièce. Alexia sursauta. Dans l’encadrement de la voûte se tenait l’homme de la Citroën bleue, qui l’avait dépassée sur la route de Chamonix. Leurs yeux se fixèrent un instant avant qu’elle ne réponde, mais elle fut interrompue par le gros moustachu qui se leva pour accueillir le nouveau venu.
— Ludovic ! Ce n’est pas trop tôt, on se demandait si tu ne nous avais pas abandonnés.
Son rire gras retentit une nouvelle fois et il prit le guide dans ses bras. Une fois debout, la différence de gabarit était saisissante et amusante. Le poids et la taille du moustachu devaient faire le double de ceux du guide, qui paraissait écrasé sous l’étreinte du colosse. Visiblement, ils se connaissaient de longue date et s’appréciaient, car deux larges sourires barraient leur visage.
— Je suis content de vous retrouver ! Mais dis-moi, quel est ce nouveau visage ? demanda Ludovic en désignant Alexia.
— Elle, je ne sais pas ! C’est un petit oiseau tombé du nid que nous avons recueilli pour le dîner.
Gérard fit un clin d’œil à Alexia en prononçant ces paroles et elle grimaça un sourire.
— Je suis Alexia et je n’ai en effet rien à voir avec votre groupe. Je n’ai d’ailleurs aucune de vos compétences. Je suis venue dans cet hôtel pour me reposer et observer la nature.
Cette déclaration fit sourire le guide.
— Observer la nature, c’est effectivement une compétence que vous semblez maîtriser. Prenez juste garde à ne pas l’utiliser à mauvais escient. Et la nature n’est pas toujours encline à se laisser observer.
Ce disant, il avait plongé son regard dans le sien et elle avait senti comme une menace dans sa voix. Cet instant de malaise fut très fugace et sa bouche s’ouvrit aussitôt en un large sourire pour faire retentir un rire franc.
— On en voit de drôles d’oiseaux, par ici ! Allez, Gérard, sers-moi un peu de ce vin d’Ardèche. Nos vins de Savoie sont imbuvables. Heureusement que j’ai des clients qui ont le bon goût de venir de régions ensoleillées !
Son verre à la main, il vint s’asseoir à la gauche de Gérard. Ce dernier présenta à son tour chacun des membres attablés et Alexia fit ainsi la connaissance de Pierre et Sylvie, un couple de vignerons de quarante ans ; Marc, un architecte de trente et un ans ; Benoît et Laura, deux jeunes étudiants de vingt-trois et vingt-deux ans ; Stéphane, un graphiste de quarante-cinq ans et Nathalie, une styliste et vendeuse de vêtements de trente-huit ans. Gérard était le plus vieux, il devait avoir la soixantaine, et il était l’organisateur du séjour. Tous venaient du même club de montagne de l’Ardèche et parlaient avec un accent du sud très prononcé.
Le repas fut très animé. Les convives discutaient bruyamment et de petits groupes s’étaient formés. En bout de table, le couple de vignerons parlait avec les deux étudiants. D’où elle était assise, Alexia ne pouvait suivre leur conversation, mais elle comprit qu’ils discutaient de la récolte à venir et de la sécheresse préoccupante en Ardèche. Son voisin de gauche, Stéphane, le graphiste, lui passa le plat de polenta et en profita pour lui demander si elle aimait cette spécialité culinaire. Elle sourit à la vue du contenu de l’énorme récipient en inox. Une pâte jaune et grumeleuse s’étalait dans le fond du plat, surmontée de tranches de rôti de porc bouilli, le tout arrosé d’une sauce beaucoup trop marron et épaisse pour être du simple jus de viande. Elle fut tout à coup transportée au temps des colonies de vacances, où les repas n’étaient pas prisés pour leur qualité culinaire mais pour les moments de partage qu’ils occasionnaient.
— Vous n’avez pas l’air très emballée par la polenta, remarqua Stéphane, narquois.
— C’est elle qui n’a pas l’air ravie de me voir. Regardez, elle s’enfuit quand j’essaie de l’attraper.
En effet, la substance gluante semblait se rétracter sous les coups de fourchette d’Alexia.
— Sans doute vaut-il mieux pour elle et pour vous que vous ne la mangiez pas. Vous savez, cette maison n’est pas réputée pour sa cuisine… Les randonneurs veulent de la quantité, des grosses portions. Ils se fichent de la qualité. Après une journée de sept heures de marche, leurs estomacs demandent juste à être remplis, de préférence avec des pâtes, de la semoule ou de la polenta. Donc on ne fait pas dans le raffinement, ici.
— En tout cas, il semblerait que vous soyez le seul que cela dérange.
Alexia avait jeté un coup d’œil circulaire sur la table. Toutes les assiettes étaient finies et certaines s’élevaient déjà pour demander une part supplémentaire. Celles de Stéphane et la sienne, en revanche, étaient encore à moitié pleines.
— Mes compagnons sont moins raffinés, lui répondit Stéphane, l’air entendu. Et si, vous aussi, vous avez choisi la pension complète, vous êtes coincée à cette table de gavage pendant une semaine.
Elle rit et lui répondit que ça ne lui ferait peut-être pas de mal, elle avait des kilos à reprendre.
— Et pourquoi les avez-vous perdus ? Dépression ? Chagrin d’amour ?
Avec son air de tout prendre à la légère, le graphiste plaisait à Alexia. Elle profita de son ironie pour botter en touche.
— Ils étaient bel et bien là cet hiver, et puis au printemps… ils sont partis. J’essaie de les retrouver depuis.
— Alors il va falloir mettre les bouchées doubles !
Alexia ne sourit pas. Elle savait qu’un corps musclé et trop sec n’était pas un atout pour la séduction. Heureusement, Anne-Marie apparut avec un plateau de fromages qui fit diversion. Sa voisine de droite, la styliste, lui tendit une planche en bois copieusement garnie de tommes de brebis et de vache, d’abondance et de beaufort. Les bons fromages étaient son péché mignon et elle se servit généreusement. Sa voisine, en revanche, n’avait pris qu’une microportion de tomme.
En passant le plateau sur sa gauche, elle ne put s’empêcher une petite réflexion.
— Choisissez le beaufort. Son nom vous inspirera peut-être.
Sans attendre de réponse, elle détourna la tête pour engager la conversation avec Nathalie. Ce faisant, son regard rencontra celui de Ludovic. Elle lui trouva un air carnassier, avec son nez fin et long. Décidément, cet homme lui faisait peur. Elle demanda à Nathalie, une blonde vénitienne très bronzée et trop maquillée pour la circonstance, si elle connaissait tout le groupe depuis longtemps et si elle avait l’habitude de ces excursions en montagne. La vendeuse, habillée d’un chemisier en soie, détonnait un peu et paraissait beaucoup trop sophistiquée pour crapahuter avec ses compagnons en pulls polaires. Pourtant, elle lui répondit qu’elle était inscrite dans le club depuis cinq ans et qu’elle participait à presque toutes les sorties, que ce soit en montagne ou en falaise. Alexia fut étonnée d’apprendre que la jolie blonde avait même déjà dormi plusieurs fois à la belle étoile, dans des conditions d’inconfort qu’elle-même aurait hésité à affronter.
— Vous savez, Ludovic nous emmène dans des endroits très insolites. Il n’y a pas besoin d’aller au bout du monde pour être dépaysé. Descendez déjà cent mètres sous terre et vous verrez que les profondeurs recèlent des merveilles dont vous n’avez pas idée !
— Vous explorez aussi les grottes !
Et, se tournant vers Ludovic, Alexia ajouta, ironiquement :
— Décidément, votre guide est très compétent.
— Vous me paraissez également très polyvalente, lui répondit Ludovic qui avait momentanément quitté sa conversation avec Gérard pour répondre à l’interpellation d’Alexia. La méditation, l’observation de la nature et le rallye automobile sont des activités extrêmement complémentaires.
— C’est grâce au yoga que je sais adapter mes réactions aux agressions des autres. Méditer ne veut pas dire passivité.
Alexia savait qu’un doigt d’honneur délivré gratuitement sur une quatre-voies n’était pas un acte facile à défendre, mais cela l’amusait de tenter une justification.
— Alors, si vous prônez l’activité et les réflexes mesurés, pourquoi ne faites-vous pas de l’alpinisme ? Ce sport extrême, qui demande à la fois patience, observation et action, est fait pour vous !
Ludovic la regardait avec un sourire au coin de la bouche. Le rapace attendait de voir comment allait se débattre sa proie.
Gérard, qui assistait à ce match sans comprendre d’où les coups partaient et pourquoi ils fusaient, s’immisça dans la conversation.
— Mais, vous vous connaissez tous les deux ?
Ludovic répondit qu’il connaissait la demoiselle depuis environ quatre heures et que leur première rencontre avait eu lieu sur la nationale 205 avant la bifurcation vers le tunnel du Mont-Blanc. Il avait eu le plaisir de dépasser une jeune femme exquise roulant avec un excès de prudence et de politesse.
— Vous oubliez de dire que ma réaction a été provoquée par la grossièreté d’un autochtone, qui a coupé court à mon immersion paisible dans un paysage que j’appréciais à sa juste valeur.
La voix d’Alexia s’était faite un peu plus cassante.
— Bon, d’accord, j’ai compris. On sait tous comment la voiture peut nous transformer en bêtes sauvages. Arrêtez vos chamailleries et repartez à zéro !
Gérard tentait de les réconcilier, mais c’était peine perdue pour la soirée. Alexia se leva de table avant l’arrivée du riz au lait, qui s’annonçait dense et fade. Elle n’avait plus faim et elle salua tout le monde en leur souhaitant une bonne nuit.
Elle prit une douche et se coucha aussitôt. Décidément, la route depuis Dijon l’avait éreintée et la soirée animée avait eu raison de ses dernières forces. De son lit, elle entendait le bruit lointain du repas qui s’achevait et elle s’endormit en souriant. Les petites joutes avec les convives l’avaient amusée. Au moins, elle ne s’ennuierait pas, ici.
Alexia fut réveillée par des claquements de portes sur son palier. Il était sept heures et le groupe était visiblement déjà en marche. Au bout de quelques minutes, tous les pas s’étaient éloignés dans le couloir pour descendre vers la salle à manger. Elle avait dormi huit heures, ce qui était largement suffisant, mais elle décida de paresser un peu et de prendre son petit déjeuner après tout le monde, dans le calme. Lorsqu’elle entendit les randonneurs remonter et reprendre possession de leurs chambrées pour les ultimes préparations avant le départ, elle sortit à pas feutrés de sa chambre et descendit à son tour. Elle n’avait fait aucun effort vestimentaire et avait juste enfilé un pull en coton par-dessus son short et son t-shirt de nuit. Les cheveux désordonnés, elle aimait cet état de transition dans lequel elle était avant que toutes les cellules de son corps ne se soient connectées. Une tasse de café bien fort suffisait à mettre fin à ce doux flottement, aussi ne s’aperçut-elle pas tout de suite qu’elle était suivie dans son élan vers le percolateur. Contrairement au dîner, le petit déjeuner était plutôt frugal. Sur la table, à disposition des convives, étaient alignés une corbeille de pain, deux bocaux de céréales, des pots de confiture industrielle, du beurre, un pot de lait et du jus d’orange en bouteille.
Lorsqu’elle fit couler le breuvage noir dans sa tasse, elle sursauta au bonjour qui lui fut adressé dans son dos.
— Ah, c’est vous. Vous vous levez plus tard que les autres. Un privilège de guide ?
— Si l’on veut. Le privilège de ceux qui n’ont besoin que de quinze minutes pour se préparer. Ce qui n’a pas l’air d’être votre cas.
Il jeta un regard sceptique sur la tenue d’Alexia.
— Je n’ai pas de montagne à gravir aujourd’hui, donc je peux rester en pyjama toute la journée si cela me chante.
— C’est donc un pyjama.
Alexia ne dit mot. Le café n’avait pas encore suffisamment coulé dans ses veines pour lui insuffler la répartie nécessaire. Ils s’installèrent tous deux au bout de la grande table et commencèrent à manger en silence. Par-dessus le bord de sa tasse, Alexia scruta le visage du guide. Il ne devait pas être si jeune qu’il lui avait paru ; quelques rides au coin de l’œil trahissaient une trentaine bien dépassée. Mais il fallait reconnaître qu’il était plutôt beau, malgré son nez pointu et ses yeux trop serrés. De son côté, Ludovic détailla le profil d’Alexia lorsqu’elle retourna se servir de la confiture au buffet. C’était visiblement une fille qui aimait le grand air et qui faisait plus de sport qu’elle ne voulait bien l’avouer, au vu de la musculature et du hâle de ses jambes. Elle était mince et son pull flottait autour de son corps filiforme. Son visage aussi était anguleux et ses pommettes saillaient, mais ses grands yeux foncés et légèrement effilés apportaient une harmonie sereine et apaisante à un physique globalement sec et nerveux. Sa coiffure ne ressemblait à rien de descriptible, mais ses cheveux bruns en bataille lui donnaient un air d’adolescente. Pourtant, elle devait avoir la trentaine.
Ludovic termina son café rapidement et avala une tranche de pain tartinée de beurre, puis se leva promptement en regardant sa montre.
— Il est l’heure de rassembler mes troupes, je dois vous abandonner.
— Mais faites donc ! lui répondit Alexia, soulagée de son départ. Où allez-vous aujourd’hui ?
— Nous allons marcher jusqu’au Lac Blanc, au-dessus d’Argentière. Il nous faudra bien quatre heures pour y aller et trois heures pour redescendre, donc je vais activer tout le monde.
Alexia profita de quelques minutes de tranquillité pour terminer son petit déjeuner. En remontant dans sa chambre, elle croisa la troupe dans les escaliers, Gérard en moins. Il organisait le séjour mais ne participait pas à toutes les randonnées, préférant ménager son cœur et son souffle. Il manquait également le couple de vignerons, qui, à la traîne, était en grande discussion en haut des marches. Pierre était penché sur Sylvie, qui semblait en colère. Lorsqu’Alexia arriva à leur hauteur, ils se séparèrent et Sylvie remonta d’une enjambée les deux marches qui la séparaient du palier du premier étage. Pierre salua Alexia et lui expliqua qu’ils avaient oublié de prendre leur crème solaire. Elle lui sourit en faisant mine de n’avoir rien vu et elle lui répondit que c’était bien une chose à ne pas oublier, vu le soleil éclatant qui commençait à poindre.
Lorsque le calme revint dans l’hôtel, Alexia prit un livre et alla s’installer sur son balcon, pour profiter des premiers rayons qui surgissaient derrière la montagne. La vue sur le glacier d’Argentière et l’Aiguille Verte était saisissante et Alexia inspira profondément. Un rocking-chair en bois n’attendait que son séant pour dodeliner et elle s’y jeta avec joie. Les pieds sur la rambarde, elle allait ouvrir un vieux classique, puis se ravisa et se pencha en avant. Kessel attendrait, la vie était parfois bien plus intéressante à observer.
Des éclats de voix l’avaient alertée. Elle avait reconnu le timbre un peu traînant d’Anne-Marie, mais elle ne reconnaissait pas l’autre voix masculine qui chuchotait. Pour ne pas être repérée, elle resta en retrait sur le balcon, ce qui l’empêcha de distinguer l’interlocuteur. Au son de sa voix, elle imagina qu’il s’agissait d’un homme jeune, dans la trentaine. Il semblait exiger quelque chose que la patronne des lieux ne souhaitait pas lui donner. Elle parlait tout bas, mais Alexia comprit quelques phrases.
— N’insiste pas, tu ne l’auras pas. Tu n’aurais pas dû venir ici sans me prévenir.
— Si je t’avais prévenue, tu aurais fermé l’hôtel et disparu à l’autre bout du monde.
— Il faut que tu arrêtes d’être obsédé par ça. Tu vas en perdre la tête ! Et, à ton âge, tu as bien mieux à faire.
— Je dois y aller, mais on en reparlera et j’espère que tu changeras d’avis !
Le ton était menaçant.
Des pas rapides s’éloignèrent et Anne-Marie rentra dans le chalet par la porte qui donnait sur les cuisines.
Alexia se cala au fond de son fauteuil et réfléchit. C’était des paroles bien étranges, qui excitaient son imagination. L’esprit troublé, elle se replongea dans son livre.
♦
À onze heures quarante-cinq, elle quitta la quiétude de l’hôtel pour remonter à pied la rue principale du village d’Argentière. L’artère – passage obligé des automobilistes souhaitant rejoindre la Suisse ou Chamonix – est sans intérêt pour les promeneurs, qui lui préfèrent les sentiers des balcons nord et sud, surplombant la ville de quelques dizaines de mètres. Mais Alexia n’avait pas le temps de se promener, elle était attendue pour déjeuner.
À midi, elle sonna à la porte du dernier chalet du chemin des Courtes. Une petite impasse, qui, d’après Alexia, portait bien son nom. Son hôte aurait pu lui expliquer que ce patronyme provenait d’une chaîne de sommets située au-dessus de leurs têtes qui dominait le glacier d’Argentière. Mais lorsqu’Alexia entendit le remue-ménage provoqué par son petit coup de sonnette, et qu’elle se retrouva face à son ami, elle n’eut aucune envie de blaguer sur le nom de sa rue. Alors que d’ordinaire, elle devait lever la tête pour saluer l’imposant Vincent Bodin, à la stature de rugbyman, elle dut se pencher en avant pour l’embrasser sur les deux joues.
— Tu t’en sors avec ce fauteuil ? lui demanda-t-elle, peinée.
— Pas de pitié, veux-tu ! répondit Vincent en lui prenant la main pour l’inviter dans la maison.
Elle suivit le fauteuil roulant jusqu’au salon et constata que tout avait été aménagé pour faciliter l’accès de Vincent aux meubles et aux appareils. Il se dirigea vers le réfrigérateur, dont la poignée avait été adaptée à sa hauteur, et il lui demanda ce qu’elle souhaitait boire.
— De l’eau fraîche, s’il te plaît. Il fait une chaleur, ici ! Je n’aurais jamais cru qu’il puisse faire si chaud en montagne.
— On n’est pas très haut, ici. À mille mètres, il ne fait pas zéro degré toute l’année, lui rétorqua Vincent en souriant. En tout cas, c’est gentil de venir rendre visite à ton vieux pote handicapé.
Avec son fauteuil, il vint s’installer face à Alexia, qui s’était assise sur le canapé en daim marron.
— Comment tu vas ? demanda Alexia. Tu te plais ici ?
Vincent haussa les épaules. Elles étaient toujours aussi larges et au vu de la taille de ses avant-bras et de ses mains, Alexia en déduisit qu’il continuait de muscler le haut de son corps. Un rapide coup d’œil au fond de la pièce confirma cette théorie. Un appareil de traction réglé à la hauteur d’un fauteuil trônait dans un coin.
— Je vois que tu ne te laisses pas aller. Prêt à séduire les Chamoniardes ?
Vincent lui fit signe de se taire. Une jeune femme venait de faire son apparition à la porte-fenêtre du salon et elle pénétrait dans la pièce comme si elle était chez elle. Devant la stupéfaction d’Alexia, Vincent fit immédiatement les présentations.
— Alexia, je te présente Rozanna, ma compagne.
Alexia faillit s’étouffer avec son verre d’eau, mais elle parvint à articuler quelques mots.
— Enchantée ! Je ne savais pas que Vincent vivait en couple. Quel cachottier !
Rozanna adressa un grand sourire à Alexia. Elle était grande, blonde, élancée et très belle. Un physique de Suédoise. Alexia se dit qu’elle devait être mannequin et que, décidément, même en fauteuil, Vincent ne perdait pas son temps. Elle devait avoir quinze ans de moins que lui, qui en avait quarante. Rozanna embrassa son compagnon et alla se servir un jus de fruits dans la cuisine.
— Je suis désolée de vous déranger, mais j’ai fini mes prélèvements sur le glacier plus tôt que prévu.
Alexia avala de travers son eau une deuxième fois. Elle qui s’interdisait de céder aux préjugés n’aurait jamais imaginé avoir affaire à une scientifique. Elle n’avait pas remarqué non plus le gros sac qu’elle portait sur le dos et qu’elle posa lourdement sur la table haute de la cuisine.
