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En ouvrant la porte à des Témoins de Jéhovah, François ne pouvait imaginer l'aventure folle qui allait le happer et le marquer à vie. Car avec son meilleur ami, ils sont entrés dans un tourbillon où le maître mot est l'argent, en créant rien de moins que leur propre mouvement religieux. Une histoire faite de rencontres, de défis, d'inattendus qui laissent à jamais des traces. En sortiront-ils indemnes ?
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Seitenzahl: 235
Veröffentlichungsjahr: 2024
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Histoire Insolite et Secrète des Témoins de Jéhovah
BoD, 2017
Ouvrage destiné aux membres du mouvement ou aux personnes qui sont sorties des témoins de Jéhovah. Il apporte plusieurs dizaines d’éléments surprenants et généralement méconnus des fidèles.
Santé et Sexualité chez les Témoins de Jéhovah
BoD, 2018
Livre destiné au grand public, qui revient d’abord sur toutes les croyances, passées et actuelles, des témoins de Jéhovah, liées à la santé. Il développe l’absurdité du refus de la transfusion de sang et d’autres choix du mouvement, donne des statistiques mondiales sur les problèmes médicaux, éclaire sur les multiples interdits et les problèmes liés à la sexualité.
Qui sont les Témoins de Jéhovah ? Les origines
BoD, 2020
Livre destiné au grand public, qui s’attarde sur la création du mouvement par Charles Taze Russell.
Témoins de Jéhovah et Franc-Maçonnerie : l’enquête vérité
BoD, 2023
Livre destiné au grand public, qui s’attarde sur les liens supposés entre les témoins de Jéhovah et la Franc-Maçonnerie, supposée par certains comme étant la créatrice du mouvement.
Réveillé !
Bienvenue dans l'enfer paradisiaque
Premier essai
Au commencement...
Divines théories
La première prophétie
Pareils aux premiers chrétiens
Une religion à l'histoire ancestrale
L'expansion en ligne de mir
Écrire la Vérité qui libère
Sauve qui peut !
Une couverture exceptionnelle
Dépassés par les évènements
Structurons !
Semons des petits pasteurs
Diversifions-nous !
Un lancement qui fait du bruit
Une soirée explosive
Tourner la page…
Au début, je crois que c’est dans mon rêve. Mais ça n’a aucun sens. Comment diable quelqu'un sonnerait-il à ma porte en plein milieu de l'océan ? La sonnette retentit de nouveau et me réveille définitivement. Je regarde mon radioréveil : neuf heures dix. Cela ne fait que quatre heures que je suis couché et c'est une très mauvaise idée que de me tirer du lit brusquement un samedi matin. J’enfile le premier pantalon venu et me dirige nonchalamment vers cette maudite porte. L'œil de Juda me laisse entrevoir deux jeunes hommes, costumés, serviette à la main. J’ouvre.
« Bonjour, Monsieur. Nous prenons plaisir à visiter chaque personne de votre localité, afin de partager un espoir merveilleux. » C'est le plus jeune, un blondinet, qui a pris la parole. Le discours est su par cœur, récité avec un sourire un peu forcé. Il doit avoir quinze ans. Son compagnon n'est pas beaucoup plus vieux. Leurs costumes semblent avoir été achetés chez Emmaüs ou à la Croix-Rouge. Et les cravates n'ont plus d'âge.
« C'est quoi votre truc ? C'est Jéhovah, c'est ça ?
- Nous sommes des chrétiens Témoins de Jéhovah. Jéhovah est en effet le nom de Dieu dans la Bible. »
C'est celui qui paraît être le plus vieux qui m'a répondu. Joignant le geste à la parole, il a sorti de sa serviette un bouquin énorme. Il l’ouvre et j’entrevois des centaines de pages dans de très gros caractères. Je me dis que soit ce type est à moitié aveugle, soit il aime se détruire l'épaule avec ce livre au format démesuré, qui doit peser dans les dix kilos. Je l'arrête dans sa recherche du verset de sa Bible qui doit me démontrer que je suis un inculte total.
« Attendez, que vous preniez plaisir à vous promener le week-end en couple, OK. Que vous sonniez à toutes les portes en vous gelant le cul, pourquoi pas. Mais moi, vous voyez, je dors. Et j'ai horreur qu'on vienne m'emmerder ! » J'attrape la poignée de la porte, que je pousse dans leur direction.
Le blondinet me répond, avant que j’aie pu claquer la porte et avec le sourire, qu'il a dû d'ailleurs se faire greffer : « Pensez-vous que nous nous permettrions de sonner à toutes les portes si notre message n'était pas important ?
- Vous voulez du fric pour le donner à votre gourou, c'est ça ? Moi aussi, j'ai besoin de fric et je vais pas pour autant faire chier mes voisins. Je réussis presque à fermer cette maudite porte qui fait entrer un petit vent trop frais pour moi le matin…
- Notre œuvre est absolument volontaire et gratuite. Nous distribuons d'ailleurs gracieusement à tous ceux qui le souhaitent des périodiques et des livres, ainsi qu’une étude gratuite de la Bible, afin de permettre à tous de la connaître et a ainsi de découvrir Dieu et son message. Vous retrouvez également sur notre site internet un ensemble de textes et de vidéos qui vous permettent de découvrir la bonne nouvelle que nous venons vous apporter ce matin », me lance-t-il, conservant son imperturbable sourire.
Cette fois, j'en suis sûr, il est greffé à son visage. Je claque définitivement la porte en hurlant « Merde » et je me recouche. Quels cons ! Ils font ça gratuitement ? Et puis quoi encore ? J’entends la sonnette du voisin et les chiens qui aboient sur leur passage. Et je me rendors enfin, non sans entendre rapidement mon voisin gueuler également.
Les journées sont particulièrement difficiles en ce moment. Cela fait trois mois que je suis au chômage, tentant de décrocher un entretien avec un chef d'entreprise ou même un quelconque subalterne. Rien. Hier après-midi, j’ai accompagné ma mère à l’enterrement de son mari. Je n’ai jamais réussi à l’appeler « papa », celui-là, même s’il paraît qu’il est vraiment mon géniteur. Puis j’ai reçu chez moi des amis pour une partie de poker, histoire de décompresser. Alors, bien sûr, quand tout va mal… j’ai perdu le peu qu’il me restait. Mon compte bancaire est aussi vide que moi.
Je repense toute la journée à ces deux rigolos qui disent travailler bénévolement au nom de la Bible. Est-il possible qu’au vingt-et-unième siècle des gens fassent quelque chose par simple foi, sans que cela leur rapporte financièrement ?
C’est ainsi que germe l’idée : et si moi aussi je devenais zélé, avec ma grande foi pour le billet vert ? Après tout, on parle tout le temps de gourous richissimes, alors pourquoi pas moi ?
Mais comment devient-on patron d’une secte ? En fait, je m'aperçois bien vite que mon idée est saugrenue, surtout parce que je n’y connais absolument rien en Dieu, en la Bible, le Coran, la Torah, ou en quoi que ce soit sur les croyances. Le mot « théologie » me donne à lui tout seul une profonde migraine. J'ai tout juste deux vieux horsséries de Charlie Hebdo, « Charlie saute sur les sectes » et « Charlie blasphème ». Tout un programme ! Alors, pour mieux comprendre et savoir de quoi il retourne, je décide que je vais m’immiscer dans le milieu. Histoire de voir...
Après avoir d’abord rapidement visité le site internet des jéhovistes, je choisis de les contacter. Mon objectif premier : voir qui y gagne bien sa vie, et comment. Mais sur ça, impossible d’avoir la moindre information. On m’y parle partout de gratuité. Alors, je trouve le lieu de culte le plus proche et j'appelle.
Le répondeur m'apprend qu’ils tiennent un paquet de réunions dans plusieurs langues, dont une le dimanche. En français, of course. Donc, demain. Je n’ai jamais rien fait d’aussi idiot : je vais pousser la porte d’une de ces sectes qui pourrissent la vie de milliers de mes contemporains. Et volontairement, s’il vous plait !
Je n'ai pas trop envie de m'y rendre tout seul, mais en même temps, je me vois mal appeler un ami et lui dire : « tu fais quelque chose ce soir ? Parce que je vais voir si Jéhovah est si généreux qu’il le prétend. Tu viens ? »
Dimanche matin. Un peu nerveux – après tout, sur quoi vais-je tomber cet après-midi ? – je me rends de nouveau sur l’ordinateur pour en lire un maximum. Sur toutes les photos de Témoins de Jéhovah, ils sont en costumes à deux balles. Ontils un tailleur officiel ? Il y a aussi des vidéos avec un type surtout qui semble avoir un peu plus d’argent, avec une chevalière en or, un costume qui paraît sur-mesure… Bon au moins, il y a des personnes qui ont du goût et qui n’ont pas de problèmes d’argent.
Je finis par découvrir le fondateur du mouvement, qui est en fait une entreprise. J’apprends que c’est même l’une des trente entreprises qui ont été classées une année comme gagnant le plus d’argent à New York. Ah oui, quand même ! Une information qui me fait plaisir : il y a bien du blé à se faire ! Puis je contemple les photos des dirigeants actuels : de vieux bonhommes, qui paraissent bien nourris. A priori, je ne risque pas d’être mangé par une bande de cannibales ou sacrifié à la pleine lune. C’est déjà ça ! Il est quatorze heures quand je pars, rassuré et convaincu que je ne perdrai rien à y aller. Au pire, soit je me fais une bonne frayeur, soit je me marre bien...
Je me gare à proximité de l’entrée de ce qu’ils appellent (sans rire) la « salle du royaume ». J’ai hâte de rencontrer le Roi ! Le local semble assez récent, jouant la fausse modestie. Un grand panneau bleu tranche avec le reste du bâtiment, portant juste la mention de leur site internet : JW.ORG. Ça doit être leur croix à eux… J’observe avec attention les gens qui y entrent. Peu de personnes aisées a priori. Étaient-elles déjà pauvres avant de devenir membres de la secte ou ont-elles donné la majorité de leur argent ?
Allez, hop, j’y vais ! Je prends une grande inspiration et je me dirige vers cette porte à deux battants, restée ouverte et où figure la mention « Entrée libre. Pas de quête. » À l’intérieur, un groupe de femmes me regarde de haut. Est-ce la vue d’un jeune homme de trente ans en costume Cardin qui leur titille la cataracte ? Toujours est-il que les sourires sont moins présents que ce qu’Internet prétendait. Où sont passées les jolies femmes sublimes aux dents blanches que j’avais vues en photo ? J’ai l’impression d’être à McDo, assis en face d’une de leurs pubs et tenant en main mon pitoyable burger.
Au bout d’une quinzaine de minutes d’observation mutuelle, un homme d’une cinquantaine d’années quitte le groupe avec lequel il parle et m’aborde.
« Bonjour, je suis Alain Le Prévost.
– Enchanté. J’essaie de paraître sûr de moi. François Decaux. Deux personnes sont venues chez moi ce matin et je tenais à m’excuser auprès d’elles de la manière dont je leur ai répondu. »
J'ai cogité toute la matinée sur ce que j'allai leur dire et je n'ai rien trouvé de mieux. Je bafouille, peu convaincu moi-même de mon petit discours d’introduction.
Quant à lui, mon interlocuteur semble trouver ma démarche originale et sympathique. Il m’avoue que l’accueil est souvent difficile en porte-à-porte.
Lorsque je lui demande pourquoi ils continuent, si c’est si dur que ça, il entre dans un grand discours sur une bonne nouvelle, les temps de la fin du monde actuel, la guerre entre le mal et le bien, Satan et Jéhovah, et sur je ne sais quel autre délire bidonnant. Il faut que je reste sérieux. Et surtout, que je recadre sur ce qui m’intéresse :
« Ce qui m’a étonné aussi, dans ce que m’a dit l’un des deux colporteurs de ce matin, c’est que selon eux vous distribuez des livres gratuitement. Mais dans ce cas, vous devez donner une partie importante de votre salaire à l’église.
− Nous ne versons aucune dîme. Notre œuvre est entièrement financée par des dons volontaires. Cette salle, par exemple, qui peut accueillir 110 personnes, a été construite grâce aux offrandes qui sont faites par ceux qui souhaitent contribuer financièrement. »
Il m’entraîne alors vers un comptoir où sont distribués quelques livres, donnés par un autre costard-cravate. Il me demande si j’ai déjà une Bible. Je lui réponds par la négative et c’est alors qu’il appelle l'autre type, situé de l’autre côté du comptoir, afin qu’il me donne un pavé aussi imposant que celui du colporteur d'hier. Je le prends, en me demandant à quel moment l’on va me donner la facture. Alain m’entraîne vers une boîte vissée au mur sur laquelle figure ce qui semble être un passage de la Bible, qui dit en clair qu’il faut donner de l’argent. Il tire de sa poche un billet de dix euros et le glisse dans la fente.
« Voilà. Chacun est libre de participer. Si vousmême souhaitez apporter votre offrande pour l’impression de tels ouvrages, n’hésitez pas. Sinon, j’ai déjà mis dix euros pour vous. Sachez que sur notre site internet, vous pouvez également trouver de très nombreux ouvrages, ainsi que des vidéos pour mieux comprendre notre mission. » Et il me quitte avec le sourire et en me tapant doucement sur l’épaule, alors que nous sommes invités dans les haut-parleurs à nous asseoir, par un type monté sur une estrade qui fait la largeur de la pièce. À côté de lui, un extrait de la Bible aux caractères démesurés et un grand écran.
Chants au texte affiché sur l’écran géant et psalmodiant les vertus du porte-à-porte ou clamant la grandeur de leur Dieu, prières interminables, discours soporifique sur la fin du monde, incitant lui aussi à proclamer à toute la terre le message divin, petit rappel en passant sur le besoin en fric – voilà qui m’intéresse davantage – et jeu de questions-réponses où l’on vous dit à l’avance ce que vous devez répondre. Voilà qui est fascinant : imaginez Julien Lepers, en beaucoup moins souriant, mais très sérieux dans son rôle, poser des questions simplissimes à un auditoirequi a dans les mains un journal ou une tablette donnant les réponses aux questions. Impossible de répondre à côté ; certains même se contentent de lire la réponse mot à mot ! Un « Questions pour un Champion » version maternelle, en somme… mais où les participants ont de quatre à cent ans. Et le présentateur, du haut de son estrade, félicite chacun des répondants, comme s’ils avaient accompli un exploit. J’ai fortement envie de rire.
Au bout de près de deux heures, qui me semblent interminables, la réunion est enfin terminée. Mais je reste assis sur mon derrière endolori : de mon siège, j’ai une vue imprenable sur la caisse. Je n’en suis séparé que par un large couloir, où les adorateurs de Jéhovah se retrouvent pour papoter après cette longue et soporifique séance. Certains viennent me voir, essayant de glaner des informations sur moi, sur ma vie, mon travail, mes croyances, etc.
Deux jeunes et jolies femmes, la jupe juste en dessous du genou, passent devant moi, me font un simple sourire en me tendant la main pour me dire bonjour. Elles s’éloignent et j’oublie un instant la raison de ma venue, appâté par ces longues jambes, malheureusement trop couvertes. Je les regarde ensuite discuter avec un vieux bonhomme que j’avais remarqué pendant le discours : il s’était paisiblement endormi et sa bave avait glissé jusque sur sa veste.
Puis je reviens sur mon objectif : la caisse. En l’espace d’une demi-heure, j’ai dénombré huit personnes, dont un très jeune garçon de quatre ou cinq ans, qui ont mis de l’argent. Combien cela peut-il faire ? Un rapide calcul me démontre que près de vingt pour cent des personnes présentes ont mis du pognon. Est-ce dû au rappel qui a été fait, incitant à donner « pour l’œuvre » ? Si oui, ce type d'appel à donner est-il une tradition, revenant à chacune des messes ? Il faudra que je revienne pour le savoir.
Nous ne sommes plus qu’une dizaine de personnes dans la salle, lorsque deux hommes, dont celui qui a fait le discours le plus long, ouvrent la caisse et comptent la recette de la soirée. Je les entends maugréer qu’il n’y a quasiment rien, que soixante-douze euros. Cela représente tout de même un peu plus d’un euro cinquante par personne présente cette après-midi. Je vais voir une dame qui doit être l’épouse de l’un des deux hommes et qui semble s’ennuyer devant son téléphone et je lui demande combien il y a de Témoins de Jéhovah en France. Je m’attendais à ce qu’elle me réponde qu’ils étaient un millier, éparpillés à travers quelques départements, mais sa réponse me donne le vertige : plus de cent trente mille. Elle a l’air prête à répondre à toutes mes questions, alors j’en profite :
« Combien de réunions telles que celle-ci faitesvous tous les mois ?
- Nous en avons deux par semaine. Vous avez assisté aujourd’hui à la plus importante.
- Ça veut dire qu’il y a moins de monde d’habitude ?
- Non, pas du tout. Au contraire. Là, vous êtes dans la période des vacances et il y a beaucoup d’absents qui sont dans d’autres salles du royaume.
- Et dites-moi, qui s’occupe de l’entretien de ce bâtiment ? Cela doit vous coûter cher.
- Oh, pas du tout. Nous participons tous au nettoyage. Elle rit : Enfin, quand je dis tous, je me comprends. Parce qu’il y en a, la simple vue d’un aspirateur, ça leur donne des boutons. »
Nous rions. En fait, je ris surtout pour lui donner le change. Cette femme a l’air d’être essentiellement une bonne vieille vipère, prête à bondir à chaque instant sur les travers de ses semblables.
Son mari nous a rejoints. Il me félicite pour l’attention que j’ai prêtée au discours. Toujours aussi enthousiaste, elle lui hurle presque que je suis passionnément intéressé. Elle me demande qui me fait « l’étude ». Je la regarde avec étonnement, sans réellement comprendre ce qu’elle me raconte. Elle s’amuse de me voir si ignorant.
Son mari, lui, me scrute d’un regard plus froid. Il entreprend un examen approfondi sur ma présence de ce soir. Qui m’a invité ? Comment aije trouvé l’adresse de la salle ? Depuis combien de temps est-ce que je connais les Témoins de Jéhovah ? Est-ce que j’ai des membres de ma famille qui sont « dans la vérité », expression qui semble les désigner comme étant les seuls au monde à tout savoir sur Dieu, à détenir LA vérité vraie infaillible qui a raison, puisque divine, mais rien qu’à eux…
J’hésite à lui répondre que je ne les connais que depuis deux heures et demie. Ce flic de Dieu n’a pas l’air d’avoir envie de rire ; un patron sans doute... Seule sa femme me regarde avec beaucoup d’amusement. Je sens qu’elle est à deux pas de m’envoyer des cacahouètes ! Je refais le coup des excuses que je souhaite présenter aux deux « prédicateurs » venus chez moi la veille, car mon comportement était particulièrement indigne. Croyez-moi, j’ai réellement honte de m’en être pris à eux et j’aurai tant aimé les voir ce soir, si vous saviez…
L’homme s’enquiert de savoir où j’habite et, dans une tempête de rire, sa femme m’annonce que je ne suis pas près de les voir ici, puisqu’ils sont d’une autre « assemblée », située à quelques kilomètres de là. Visiblement, l’homme est encore plus excédé que moi par son épouse. Il me prend par le bras et m’indique qu’effectivement, en fonction de mon lieu de résidence, je dépends d’un autre lieu de prières. Il m’en donne l’adresse et me reconduit, en me proposant au passage une étude de la Bible chez moi. Je lui réponds « pourquoi pas » et sans lui laisser le temps de noter mon adresse précise, je le laisse à son épouse qui me fait coucou de loin. J’ai rarement vu un couple aux caractères si opposés. Mais bon, s’ils y prennent leur pied !
Je suis depuis toujours accro à la calculatrice. Inutile donc de dire que dès mon retour chez moi, j’ai établi mes premières statistiques.
Cent trente mille fidèles à, disons, plus d’un euro cinquante par réunion. Soit à la fin de l’année cent quatre-vingt-quinze mille euro, fois deux réunions, fois cinquante-deux semaines… vingt millions deux cent quatre-vingt mille euros au bas mot, rien que pour la France, puisqu’ils sont, m’a-t-on dit, présents dans plus de deux cent dix pays. Ça en fait, du pognon !
Je prends mon téléphone et je compose machinalement le numéro d’Olivier Poulain, mon éternel ami, qui m’a toujours suivi dans mes pires délires. J’ai besoin de parler à quelqu’un de mon idée et quitte à avoir l’air d’un imbécile, autant que ce soit devant un ami.
Je lui balance de but en blanc que j’ai besoin de lui pour créer une nouvelle religion. Et il me prend effectivement pour l’un des primates les plus drôles de cet hémisphère. Nous convenons tout de même d’un rendez-vous dans l’un des petits restaurants du quartier breton du Havre. Ce soir, c'est crêpes divines chez mes amis du Petit Breton, où nous boirons religieusement du cidre en pensant à un nouveau Dieu. Tout du moins est-ce ainsi que j'envisage les choses.
« Je t’assure, Olivier, je ne déconne pas. Il y a vraiment du fric à se faire. J’en suis convaincu. Dieu est bon et généreux. »
Olivier, qui me prend de plus en plus pour un dingue, finit par se demander si je ne suis pas un minimum sérieux. Car je ne ris plus du tout.
« Attends, François, on a fait un maximum de trucs ensemble. Mais là… On n’y connaît rien sur Dieu. À moins que dans la nuit, tu ne lises la Bible ou je ne sais quel autre bouquin sans que tu m’en ai parlé. Mais ça, j’ai du mal à le croire.
– OK, j'y connais rien et toi non plus. Et alors ? Tu aurais entendu toutes les conneries qui sont dites dans cette église. Il suffit de savoir parler en public, d’écrire des textes à peu près cohérents. On fait un essai. Si ça marche pas, si on n’arrive pas à écrire le moindre article sérieux sur Dieu, on jette, on abandonne.
– D’accord. Mais tu vas les vendre où, tes bouquins ? Tu vas les trouver où, tes adeptes ? Et je te croyais à court côté pognon ? Il faut de l'argent, pour créer une entreprise. Et je pense pas que monter une religion coûte moins cher que n'importe quelle autre boîte. »
Je ne le sens pas chaud du tout. C’est vrai qu’il y a à peine une semaine, nous avions eu une longue discussion sur mes finances, et là, je pars sur un délire qui, même s’il me paraît très rentable, risque de coûter un bras au départ. Je suis dépité et ça doit bien se voir sur mon visage. En fait, je n'ai pas l'habitude que mon pote me dise non...
« Bon, OK, laisse tomber. Tant pis. Je ferai seul.
– Non, attends. Je peux marcher avec toi. Sous conditions. D’abord, on prend le temps d’y réfléchir et on se revoit dans quelques jours.
– OK.
– Ensuite, on évalue les risques. Ça, je m’en occupe. Parce que tu en as eu, toi, des idées saugrenues, mais celle-là, elle est forte ! Alors, je vais potasser les textes de loi. Histoire de se couvrir. J’ai du mal à croire qu’être gourou soit sans danger.
– OK.
– Pour finir, le plus important. Sans cette condition-là, je refuse catégoriquement de te suivre. Et je suis sérieux. Faire une secte…
– Une religion. Commence pas à être insultant !
– Je suis sérieux. Faire une secte, donc, inclut des contraintes, des obligations fortes pour le gourou. Notamment en matière de relations sexuelles. Alors ma condition ultime est la suivante : je veux les plus belles adeptes pour moi tout seul. Et je te laisse le fric. »
Le serveur vient nous demander si nous pouvons rire un peu moins fort, car nous dérangeons les autres clients. Olivier ne peut pas se retenir : « Dites donc, jeune homme, attention, vous parlez aux élus de Dieu ! » Puis, nous payons l’addition, au milieu des regards réprobateurs, avant de nous fixer un rendez-vous pour le lendemain même, chez lui.
Les actualités du soir, traditionnelles, scandent leur déprimant refrain. Misère, souffrances, maladies, une petite inondation, une guerre, un joli détournement de fonds, bref, tout le nécessaire pour hanter les esprits les plus faibles, en clamant que nous sommes à deux minutes de la fin du monde.
Et les apôtres de malheur gagnent bien leur vie sur les misères humaines.
Je fais partie de ces prédateurs qui jouissent quand ils peuvent de la misère des autres. Tenez, en septembre 2001, quand des fous d’Allah se sont jetés sur deux tours symboles de la grandeur américaine, je suis de ceux qui ont gagné de l’argent. Beaucoup d’argent. Car il est un mécanisme en bourse qui permet en effet de se remplumer grâce à la détresse de ses contemporains. Le plus simple à utiliser à l’époque, même si c’était le plus dangereux, c’était le warrant. Ça existe toujours, mais peu connaissent et utilisent leur effet de levier pourtant extrêmement rémunérateur. Car quand un pays se prend un coup de semonce qui vous laisse croire que la panade les attend, vous achetez un warrant nommé « put » (je trouve le nom plutôt bien trouvé), qui vous permet de gagner votre vie si leur économie se casse le nez. Mes paris à la baisse sur quelques valeurs américaines bien choisies, que j’ai achetées le 11 septembre 2001 et revendues quelques jours seulement plus tard, m’ont permis de multiplier ma donne par huit : plus les médias montraient les actes barbares sur les Twin Towers, plus mon capital augmentait.
Les gens ont besoin de croire. De se rattacher à Dieu, à Jésus, à Krishna, ou à qui sais-je encore. Quand tout va mal, Dieu va bien. Et vice-versa. Alors pourquoi ne pas vendre du bonheur aux milliards d’humains qui ne demandent que ça pour être heureux ? Puisque Dieu est un palliatif et rien de plus, car c'est ainsi que je le perçois, pourquoi ne pas aider les gens à oublier leurs soucis, ou à y trouver un espoir de vie meilleure ? En fait, je crois que j’ai mauvaise conscience en réfléchissant à mon projet assez improbable. Alors, je m’invente des excuses. Qui, en définitive, me convainquent que nous allons faire du bien, moi le gourou et tous ceux qui vont m'accompagner.
Seulement, il y a un hic. Tout ce que je sais sur Dieu tient en quelques mots. C’est un vieillard barbu, qui existe depuis toujours et passe son temps à regarder partout en même temps. Déjà là, je décroche. Mais bon… Ensuite, il a tout fait sur Terre. Et quand on va mal, il prend le temps nécessaire pour nous écouter. Ça veut pas dire qu’il va nous aider, mais au moins, il a écouté. Une sorte de psy, en fait… Et il me semble qu'un jour il a fait un enfant à une bergère vierge et que ce dernier, le fils donc du grand patron, a changé de l'eau en vin avant de mourir suspendu à une croix, entouré d'une douzaine de ses amis les plus proches. Depuis, il me semble qu'il ne s'est plus manifesté auprès des humains. Sauf peut-être à Jeanne d’Arc, mais je ne suis pas sûr. Si c’est le cas, il paraît aimer les pucelles.
Pour pallier mes lacunes, je prends la Bible qui m’a été offerte ce dimanche. Et je m'aperçois qu'elle ne parle même pas le nom de Bible, mais de « Saintes Écrites – Traduction du Monde Nouveau ». Moi qui croyais qu’il n’y avait qu’une version de ce bouquin…
Je l’ouvre.
La Genèse. La Création du monde. Adam et Ève. Caïn et Abel. Les histoires se suivent, se mélangent, se mordent l'une l'autre dans mon esprit. Ce n'est définitivement pas comme ça que je vais m'y retrouver. Alors comment faire ?
Je décide d'aller faire un tour dans les rues de ma ville. Je finis par passer devant une librairie dans l'étal de laquelle se trouvent des livres religieux, destinés tout autant aux enfants qu'aux adultes. Au vu de mon ignorance assumée et de mon absence d’envie de lire un bouquin de centaines de pages, je décide d'acheter une bande dessinée sur la Genèse, le tout premier livre de la Bible, ainsi qu'un livre pour enfants expliquant depuis le début la Bible.
Le vendeur m'aborde et me questionne sur mes croyances, ma vision de la vie et de l'avenir. Lorsque je lui apprends que ma Bible est une version offerte par les Témoins de Jéhovah, il me demande un instant et part en réserve. Il revient avec à la main un livre nommé tout simplement La Bible, qu'il me garantit être plus conforme à « la vérité » que l'autre traduction offerte par ce qu'il qualifie directement de « secte dangereuse ». Et me voici donc avec deux versions de la Bible, chacune offerte par un homme souriant et encravaté, détenteur comme il se doit de la stricte Vérité. Il me félicite pour mes recherches et me souhaite une belle découverte de Dieu.
