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En l'an de grâce 1250, les mongols, maîtres incontestés de l'Asie, se présentent aux portes du Moyen-Orient. Dighénis, seigneur de CIlicie, tente de résister. Réduit avec violence sous le nombre et la violence des hordes mongoles, Dighénis doit fuir pour obtenir l'aide nécessaire pour reconquérir son titre et ses terres. Un long périple commence. Dighénis est une épopée historique durant une période troublée, celle d'un destin forgé dans les braises des batailles, des traîtrises, des amitiés et des amours.
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Seitenzahl: 228
Veröffentlichungsjahr: 2020
Dighénis, seigneur de Cilicie, gouverneur de Bâlis et d’Adana
Marcos, chypriote, compagnon d’armes de Dighénis
Louis IX dit Saint Louis, roi de France.
Al-Malik ad-Dîn Baybars, émir et sultant d’Egypte, nommé aussi Baybar l’arbalétrier
Plaisance d’Antioche, reine de Chypre
Sybeline, cousine de la reine Plaisance d’Antioche
Jean d’Ibelin, comte de Jaffa et d’Ascalon, bailli de Jérusalem
Thorus, chevalier d’une ancienne maison de renom
Héthoum Ier, roi d’Arménie de 1226 à 1270, fils de Kostantin, seigneur de Barbaron et d’Alix de lampron. Roi félon
Chapitre 1
Le prince Nasir
Chapitre 2
Marcos Chritophias
Chapitre 3
Sybeline
Chapitre 4
Kypréos
Chapitre 5
Jean d’Ibelin
Chapitre 6
Al-Malik ad-Dîn Baybars
Chapitre 7
Louis IX, mémoires de croisade
Dighénis regardait l’étendue des terres. Forets, champs et vergers composaient une large mosaïque dans la vallée. Des paysans semaient le blé, travaillant paisiblement à féconder cette terre. De lourds buffles paissaient l’herbe grasse de cette saison pleine de vie. Une rivière coulait proche, sa force laissait entendre un perpétuel murmure. Un serpent d’arbustes et de verdure en laissait sa trace ondulante dans le paysage. Elle avait la fraîcheur et la force des hautes chaînes montagneuses du Taurus qui laissaient apercevoir au loin leurs sommets, chapeautés de neiges éternelles. Le soleil lançait ses premiers rayons matinaux, avant qu’il ne monte plus haut dans le ciel de Cilicie.
Assis sur un large bloc de pierre, dans ses habits de toile fine, Dighénis sentait la main froide de la fraîcheur matinale se poser sur son corps, puissant et émoussé des années passées. Dighénis regardait les montagnes du Taurus, songeur. Depuis plusieurs lunes, des voyageurs colportaient des nouvelles préoccupantes. La menace d'incursions de peuples venus d'Orient se confirmait avec plus de force chaque jour. Des interrogations se faisaient jour. Dighénis, seigneur de Cilicie, gouverneur de Bâlis était un chevalier inquiet. Deux années s’étaient écoulées depuis qu’il était revenu de ses périples dans de lointaines contrées. Il y avait fait ses armes, sa force et son honneur au nom des princes ou de lui-même. Il y avait vécu les épreuves les plus dures et les combats les plus rudes auprès de compagnons fidèles, nombreux étaient morts que vivants. Dighénis ne voulait plus revivre cela.
Dighénis se leva, il restait de nombreuses tâches à accomplir en son domaine. Il devait finir les travaux d’assèchement et de drainage des marais au sud avant la venue de l'hiver. Les travaux de la terre ne l’avaient jamais indigné au regard de son statut de chevalier. Privilégié par la nature et ses aïeuls, Dighénis connaissait trop bien la richesse de la terre pour ne pas savoir qu’elle était indispensable à chacun pour y vivre. Il entretenait son domaine avec l'ambition d'y nourrir chacun de ses sujets. Depuis plusieurs semaines, Dighénis et ses travailleurs œuvraient à assainir les sols et canaliser la source qui inondait des étendues marécageuses. De ses terres inhospitalières, Dighénis ferait naître jardins, vergers et maraîchages.
Un cavalier chevauchait à brides abattues vers Höyük, village du nord de la Cilicie, au pied des monts du Taurus. Dans sa course, le cavalier ne faisait aucune attention aux paysans et badauds marchant le long des chemins, ceux-ci s'écartaient ou se jetaient sur les bas-côtés pour ne pas être frappés par l'animal en plein chevauchée, couvert de poussières et de sueur.
Le village dans lequel Dighénis faisait autorité apparut au cavalier. Une grosse grappe d'habitations s'accrochaient à une large élévation rocheuse qui dominait la plaine grasse et fertile. Le cavalier s’engagea sur l'unique chemin pierreux permettant d'accéder au village.
Dès que le cavalier qui se nommait Thaurus mit pied à terre, des enfants et des femmes s’approchèrent, curieux de sa venue.
- Où se trouve votre maître Dighénis ? leur grogna t’il.
Il y eut un temps de silence, tous et toutes l’observèrent avec intérêt, sans pour autant répondre à sa question.
- Je viens de loin porter des nouvelles à votre seigneur, précisa t’il fermement.
- Je vais vous conduire auprès de lui, répondit la voix cristalline d'une jeune paysanne.
Elle lui indiqua d'un léger signe de la main de la suivre. Les autres paysannes qui virent leur entreprenante consoeure accompagnée le chevalier Thaurus pouffèrent de rires moqueurs, gloussèrent, un peu envieuses.
Malgré les traits fatigués, Thaurus dégageait force et puissance de ses épaules larges et de sa tenue. Il avait les cheveux mi-longs et ondulés, son visage était tanné par le soleil et recouvert d'une couche fine de poussière, celle des chemins de Cilicie.
Thaurus était issu d’une ancienne et honorable lignée. Hier, sa famille avait assuré les plus hautes fonctions et exercé une haute autorité, aujourd’hui, il n’était plus que le protecteur d’un village. Sa famille avait été injustement accusée de traîtrise une génération auparavant. Ses parents et ses oncles avaient péri dans une lutte acharnée, dépossédés jusqu'au dernier arpent de terre, ôtés de tous les privilèges de leurs rangs.
Thaurus connaissait la vérité, si différente de la réalité. Le temps avait passé et enseveli la mémoire des événements. La seigneurie familiale avait été accaparée par de plus grands seigneurs et partagée entre tous. Thaurus restait l'unique représentant et témoin. Il ne restait que l'empreinte d'un renom qui risquait de disparaître mais il luttait avec force et rage, il œuvrait avec intelligence pour son parti. Dighénis et Thaurus s'étaient connus de nombreuses années auparavant aux portes d'Antioche dans la fureur et l’âpreté des combats. Le courage et la bravoure conduisirent leurs bras armés en ses temps troublés. Ils n'avaient eu que peu d’opportunités de se revoir depuis.
- Dighénis, des hommes venus de lointaine Syrie, avait commencé Thaurus, avant de se voir interrompu.
- De lointaine Syrie ! N’aurais-tu pas assez vécu ou voyagé pour parler ainsi de lointaine Syrie. C’est méconnaître l’étendue des terres ! s’exclama Dighénis moqueur.
- Je n’ai pas l’expérience de tes périples, mais garde-toi de penser que je manque de jugement. Je viens avec des nouvelles que tu ignores, l’avertit Thorus.
Thaurus avait des raisons sérieuses pour avoir parcouru tant de chemins. Dighénis le laissa poursuivre.
- Je chevauche depuis trois jours, et je viens t’instruire que des hommes d’armes, venus d’Alep, clament un spectre pire que les fléaux de la Bible.
- Qu’est-ce donc ce malheur qui te fait parler ainsi du Livre ? interrogea Dighénis que le regard sombre de Thaurus troublait, ne le sachant point nature à s’alarmer pour peu.
- Des mongols ont été aperçus au nord de la Syrie, ils arrivent nombreux.
- Nombreux ! C'est-à-dire, des caravanes de marchands ? des combattants ? parle, assura Dighénis.
- Les avant-gardes d’armées mongoles que certains disent immenses. Des centaines de cavaliers puissamment armées déferlent sur les villages et villes sans défense et Malatya aurait été prise.
- Méfiance aux paroles rapportées par autrui, elles sont souvent nées de l’esprit, assura Dighénis. Pourquoi es-tu là ?
- Un messager est présent à Bâlis, il attend ta venue, il arrive de Sis.
- Il est à craindre que tu dises alors vrai, s’obscurcit Dighénis.
Dighénis connaissait la réalité de la menace mongole et ne contesta pas plus encore la véracité des paroles de Thaurus. Et son instinct lui assurait que la venue de ce messager était un obscur augure. Dighénis était gouverneur de Bâlis, il lui fallait quitter les travaux de ce village, se promettant de s'y remettre au plus vite. Il paya grassement les journaliers pour que ceux-ci poursuivent la tâche en son absence, assurant à chacun que châtiment il y aurait si l'idée de ne point accomplir la besogne ou de le tromper leur venait en tête. Promptement, Dighénis ordonna de sceller un cheval et de préparer ses armes. Aidé dans la difficulté, il alla revêtir sa cotte de maille et sa tunique. Vêtu, il s’apprêtait à partir. Sur la placette de terre du village, Thaurus se tenait près d'une dizaine d’hommes, les femmes ayant été renvoyées à leurs travaux devant la présence du chevalier. Il s’agissait d’hommes du village, certains chefs de famille ou fils, des hommes de peine, quelques paysans et artisans ayant stoppés leur labeur pour assouvir leur curiosité aux propos rapportés par les femmes.
Dighénis, né en Cilicie, la moitié orientale de l’Asie Mineure en Turquie, aux confins orientaux de l’empire byzantin et à la frontière de la dynastie musulmane des Ayyoubides, était reconnu en chevalier émérite, en ordonnateur efficace et en capitaine d’armes à la noblesse d’âme. Il était seigneur de Cilicie et gouverneur de Bâlis, connu par-delà son royaume pour ses prouesses, son adresse, son audace et sa vaillance. Beaucoup de ceux qui l’avait vu combattre, le suivait encore. A Bâlis, tous patientaient, il lui fallait partir prestement.
- Thorus, chevalier de Cilicie, je vais t'accompagner à Bâlis. Allons au plus vite, dit Dighénis en faisant signe à Thorus de prendre un cheval reposé, mis à disposition pour lui.
Dighénis désigna un homme, un cousin de Dighénis, homme de confiance et fier combattant, qui se joindrait à eux. Il s'adressa à deux hommes d'importance du village :
- Parcourez-la contrée et faites dire de se préparer. Adressez-vous aux Sivastians, aux Krikaurians, aux Kassaps, aux Débois encore et à toutes les familles importantes.
- Que devons-nous leur dire ? demanda un des hommes.
- Répète seulement mes paroles, en leur disant que je compte sur leur présence, leurs armes et leurs déclamations à Bâlis. Qu’ils s’accompagnent de gens d’armes exercés. Cela accompli, rejoignez-nous à Bâlis.
D'autres hommes du village arrivaient. Ils grossirent le rassemblement. Plusieurs des hommes présents demandèrent à venir avec Dighénis.
- Et vous, que souhaitez-vous en quittant vos terres ? Leur demanda Dighénis.
Je ne peux offrir qu’une mort probable. La guerre, les plus expérimentés le savent, ne nourrit que la haine et les vautours.
- Tu me connais Dighénis, dit un homme qui s’avançait.
- Je ne pourrai me présenter devant toi si je te laisse ainsi partir seul. Nombreux sont ceux qui comme moi, te doive vie et prospérité sur tes terres. Tu as toujours agi pour nous, il est de notre devoir d’être de ceux qui protège la Cilicie, ses champs, ses bois et ses montagnes. Rien de ce que tu pourras dire ne changera ma décision, assura l’homme qui ne devait être autre que bûcheron par son allure.
- Et si les mongols viennent, nos maisons seront détruites, nos cultures seront brûlées et nos familles tuées, se lamenta un homme dissimulé par le nombre, des voix se firent entendre pour couvrir ses lamentations.
Dighénis ne pouvait laisser le village défendu par femmes et vieillards à la proie de tous. Il commanda de renforcer les murets et d’élever des palissades sans s'alarmer et exigea qu'ils poursuivent les travaux de drainage des marais.
Un serviteur lui mena une jument, haut au garrot, à la tête large, à la robe noire, à la ligne élancée et musculeuse. Dighénis lui flatta la croupe et fixa ses armes à la scelle : sa hachette, son épée et son bouclier, il prit en main sa lance légère et monta.
Thaurus ouvrit la marche, Dighénis et ses deux hommes d'armes se mirent au trot, laissant derrière eux Höyük, petit village paisible de Cilicie. Le chemin prit plusieurs jours pour rejoindre Bâlis. Dighénis resta silencieux. Les ombres dissimulées du passé s'agitaient en une danse macabre dans son esprit.
Durant les guerres auxquelles il avait participé, Dighénis avait vu commettre de terribles exactions, même par des hommes qui se signaient de la croix et priaient pour le salut de leur âme. Dighénis redoutait plus encore la violence et la cruauté des hordes sauvages mongoles.
Des années auparavant, partis des rives du lac Baïkal, des guerriers nomades que chacun nommait, en tremblant, les mongols, s’étaient répandus à travers l’Asie. Ils étaient parvenus aux limites de l’Europe. Les cavaliers mongols y avaient déferlé sur les villes et les villages qui n’avaient point de murailles et de défenseurs. Ils ravagèrent et dévastèrent les campagnes. Leurs conquêtes surpassèrent en étendue toutes celles que l’occident avait connues durant son histoire. Durant près de vingt ans, l’Europe centrale avait été en proie à leur inassouvissable soif de richesses. La prise de Bagdad, deux ans auparavant, avait décapité le puissant califat abbasside. Un temps, ils marquèrent un arrêt dans leurs conquêtes. Certains avaient affirmé qu'ils retournaient dans leurs terres ancestrales, délaissant les terres soumises.
Tous s'étaient trompés, ils allaient se maudire de tant d'imprudence. La vérité était que plus le temps s’écoulait, plus leur force s'accentuait, les hordes mongoles croissaient en force et en nombre à chacune de leurs conquêtes, enrôlant les populations vaincues à leurs troupes, elles devenaient immenses. Ni les armées, ni les fortifications ne parvenaient à stopper leur déferlante chevauchée.
Houlagou était le maître incontesté de ces hordes de cavaliers cruels et impitoyables. Houlagou était le petit-fils de Gengis Khan, frère de Môngke Khan, il avait toute autorité. Malheur à ceux qui seraient venus à l’oublier !
- Nos armées écraserons tous nos ennemis et nos sabres trancheront leurs têtes, nous ne craignons personne, s’exclamait Houlagou qui n’acceptait aucune résistance à sa volonté d’asservir.
Houlagou s’imposait autant par son agressivité guerrière que le raffinement de son esprit. Il avait la déroutante personnalité d’un lettré qui avait pu lire les saintes écritures et le Coran, Averroès et Euclide, Omar Khayyam et Al Idrisi, Ibn Battûta et Al-Qasim ibn Ali al-Hariri, tout en ayant ordonné de grands massacres et fait exécuté d’atroces supplices. Houlagou conduisait ses hordes vers la Cilicie et la Syrie.
En l’an de grâce 1258, le prince Nasir, Salahud-din Youssouf, petit-fils de Saladin, prince de Syrie, digne représentant de la dynastie des ayyoubides appris l’incursion des mongols dans son royaume. La peur avait froidement glissé sur lui, il avait senti le souffle de la mort, il en avait eu peur comme un enfant du noir. Pour s'en délivrer, le prince Nasir envoya un hommage au conquérant mongol Houlagou. Il détacha son fils A’ziz en ambassade, accompagné de chambellans aux bras chargés de riches présents. Son fils revint, porteur d’une lettre :
- Au nom de Dieu, créateur du ciel et de la terre ! Sachez, ô prince Nasir, que nous sommes arrivés devant Bagdad. Nous avons fait prisonnier son souverain. Envers nous, il avait mal agi. Il s’en est repenti par la mort.
O prince Nasir, et vous généraux et guerriers de Syrie ! Sachez que nous sommes les milices de dieu sur la terre, il nous a donné le pouvoir sur ceux qui se sont attirés sa colère. Que le malheur d’autrui vous serve de leçon ! Nous ne sommes ni sensibles aux pleurs, ni émus des plaintes. La pitié, Dieu l’a ôtée de nos cœurs.
Malheur à qui ne sont pas des nôtres. Vous savez combien de pays nous avons conquis, combien de peuples nous avons détruits. A vous la fuite ; nos coursiers sont des éclairs ; nos sabres, des coups de foudre ; nos poitrines, dures comme des rocs ; nos guerriers, au nombre des grains de sable. Si vous recevez notre loi, entre nous tout sera commun. Si vous résistez, ne vous en prenez alors qu’à vous-mêmes. Pour nous, les forteresses ne sont pas des obstacles ; les armées ne nous arrêtent pas. Vous ne respectez pas votre parole et trahissez la foi. Vous professez l’hérésie ; vous adorez l’impie et la rébellion. Il viendra le jour où vous recevrez l’ignominieux châtiment de votre orgueil, de vos excès et votre impiété (1). Nous avons conquis la terre de l’Orient à l’Occident, et dépouillé ceux qui possédaient ces richesses. Choisissez dans votre esprit, la voie la plus salutaire, et hâtez-vous de nous répondre avant que la guerre allume son feu et jette ses étincelles. Un clin d’œil, et votre pays sera réduit en cendres, et vous ne trouverez aucun refuge pour sauver votre vie.
A la lecture de cette lettre, le prince Nasir entra dans une terrible colère. Comment lui le respectueux envers son créateur pouvait-il commettre l'impiété ! Comment un barbare venu des confins perdus du monde pouvait lui imposer une loi de Dieu, celle du Coran, celle de la parole de Mahomet. Pour punir l’arrogance d’Houlagou, il fit massacrer les émissaires et formula une réponse.
- O mon Dieu, maître des empires ! Tu donnes la puissance à qui il te plait. Nous avons pris connaissance de votre lettre. Ô infidèles, je n’adorerai pas ce que vous adorez (2). Vous êtes maudits dans tous les livres révélés ; vous avez été dépeints sous les traits les plus abominables ; et nous vous connaissons depuis que vous êtes créés ; vous êtes les infidèles. Nous sommes les vrais fidèles ; on ne peut nous imputer aucune transgression. C’est à nous que le coran a été envoyé du ciel ; c’est le Dieu que nous adorons qui est éternel. Nous croyons fermement à la parole révélée et nous savons comment elle doit être interprétée ; mais, certes, c’est pour vous que le feu a été créé ; c’est pour consumer votre peau. Les menaces ne nous causent aucune frayeur. Contre vous la résistance est à Dieu obéissance. Si nous vous tuons, nos vœux seront exaucés ; si nous sommes tués, le paradis nous attend. Nous ne fuirons pas la mort pour vivre dans l’opprobre. Si nous vivons, nous serons heureux. Si nous mourons, nous serons martyrs.
A la réception de la lettre et à l'évocation du massacre, Houlagou ordonna aux hordes mongoles de se mettre à cheval. A brides abattues, elles foncèrent vers la Syrie pour faire payer l’affront du prince Nasir. Traversant les monts Hakkar, les mongols passèrent par le fil de l’épée tous les habitants qu’ils rencontrèrent. A leur vue, les hommes et les femmes du pays fuyaient à grandes enjambées. Les mongols d’Houlagou traversèrent le Tigre, puis l’Euphrate pour parvenir en Syrie.
Dans le nord de la Syrie, l’immense armée mongole se sépara en plusieurs hordes. L’une d’elle se dirigea vers la Cicilie, région riche et fertile. Le roi félon de Cilicie, Héthoum 1er, ne fit point résistance aux exigences des mongols. Il accorda sa protection et se soumit sans condition, reniant son allégeance avec le prince Nasir de Syrie. Héthoum 1er était trop lâche et trop craintif pour faire face à Houlagou. En trahissant son peuple, Héthoum 1er s’exposait à la vindicte populaire faite de vengeances, de haines et de moqueries.
Lorsque Dighénis parvint dans la forteresse de Bâlis, une forte agitation animait les lieux. Un messager attendait sa venue depuis près d'une semaine, il venait de la cité de Sis, capitale du royaume de Cilicie. Le pli portait le sceau royal de Cilicie : un lion couronné dressé sur ses pattes postérieures, les griffes et les crocs acérés prêts à trancher les chairs. Dighénis savait lire et écrire, il avait connaissance de plusieurs langues. Il avait reçu instruction pour développer son sens esthétique et éthique, l’érudition et la réflexion. Dighénis prit le pli et l’ouvrit. Il avait pour injonction de laisser passer les troupes mongoles, d’ouvrir les portes de la forteresse de Bâlis et d’approvisionner les guerriers mongols.
- Par les saintes écritures, est-ce une hâblerie ? Je n’obéirai point à ses commandements, invectiva Dighénis.
Comment aurait-il pu laisser agir librement les mongols qui allaient piller tous les villages et tyranniser la population ? La principale partie des forces mongoles marchaient vers le sud de la Syrie, en direction d’Alep et de Damas. Plusieurs centaines de cavaliers mongols se dirigeaient vers Bâlis et la Cilicie pour bénéficier de la protection de Héthoum 1er.
Réfugié à Damas, le prince Nasir tentait de réunir les combattants et de s'organiser pour contrer l’avancée des mongols. Effrayés, les conseillers du prince proposaient de se soumettre, clamant la toute-puissance d'Houlagou. Présent dans l’assemblée, l’émir Al-Malik ad-Dîn Baybars se mit en colère. Il se jeta sur un vizir. L’ayant saisi fermement, il le frappa, l’accusant et le comblant de malédictions devant la prochaine perte des musulmans. L’émir Al-Malik ad-Dîn Baybars que ses hommes nommaient l’arbalétrier pour des raisons guerrières, était un homme influent à la cour. Il était un homme de confiance du prince Nasir et un puissant chef de guerre. Il s’était distingué en combattant intrépide et bras armé de Dieu, défenseur de Mansourah face aux croisés dix ans plus tôt.
Le royaume de Cilicie était la proie des mongols. Comme Dighénis l’avait prédit, le chaos régna dès que les terribles hordes mongoles d’Houlagou furent parvenues dans les vallées et les campagnes environnantes. La population terrifiée vint se mettre à l’abri derrière les murailles de la forteresse de Bâlis. Elle était défendue par une cinquantaine de soldats auxquels vinrent s'ajouter une centaine de paysans, certains équipés de fourches, de fléaux ou d’antiques armes légués de leurs aïeux. Beaucoup de défenseurs n’avaient aucune expérience de la guerre. Paysans et artisans formaient les rangs d’une garnison sans entraînement. Une dizaine de chevaliers protégés d’un haubert ou d’une cotte de maille encadraient la piétaille armée de lances, d’épieux et de couteaux qui constituait principalement la troupe. Beaucoup de familles, fidèles alliées de Dighénis, n'avaient pu rejoindre la forteresse, certaines avaient probablement fui face aux forces mongoles, d'autres protégées pour un temps dans leurs tours ou leurs maisons fortifiées, d'autres avaient déjà certainement péries sous l'épée mongole.
Plus d'un millier de mongols apparurent, exigeant l'ouverture immédiate des portes de la cité, un refus leur fut prononcé. Ils se mirent à maudire dans leur langue et partirent sous les volées de flèches. Un flot continu d'individus entrait pour s'abriter dans la forteresse. Le calme fut de brève durée. Les mongols revinrent avant que la nuit ne tombe, plus nombreux encore. Ils tentèrent un assaut alors que les portes étaient ouvertes. Il s'en fallut de peu que les soldats ne puissent les fermer sous le nombre de malheureux.
Certains ne purent rejoindre à temps la forteresse. Ils furent ignoblement tués. Leur assaut échoua lamentablement et une dizaine de mongols restèrent soit morts ou agonisants. La crainte assombrissait les défenseurs, loin de se réjouir de cette modeste victoire d'hommes plus vigoureux aux champs qu'à la guerre. Les défenseurs virent arriver des renforts qui obscurcirent les environs. Du haut des tours de la forteresse de Bâlis, Dighénis avait vu venir les longues colonnes de combattants mongols. Ils s'installèrent à plusieurs volés de flèches de la forteresse dans un campement de fortune. Deux jours s'écoulèrent. Parfois des cavaliers apparaissaient, rapidement pourchassés par les mongols. Dighénis savait la fin proche, la forteresse était occupée par trop de non combattants pour résister sans que la faim ne les frappe avec violence. Dighénis, Thauros et une dizaine de chevaliers effectuèrent plusieurs sorties, chaque fois plus périlleuses, pour constituer des réserves afin d'alimenter les plus nécessiteux, femmes, enfants et vieillards qui ne pourraient pas jeûner indéfiniment.
Durant l’une de ses razzias, les mongols attaquèrent la forteresse de Bâlis. Les défenseurs ne purent stopper les mongols lorsque ceux-ci atteignirent le chemin de ronde à l’aide d’échelles. La puissance du nombre s’affirma avec force et l’immense vague de combattants mongols s’abattirent sur les défenseurs qui se battirent pour leur vie. Submergés et décimés, il ne resta rapidement plus qu’une vingt d’entre eux en état de combattre. Ils s’enfermèrent dans l’unique tour de la forteresse qui restait en leur possession. Les mongols mirent le feu aux portes, entrèrent et les massacrèrent. Dighénis qui luttait avec d’autres chevaliers sur le versant opposé de la forteresse de Bâlis, était empêché de venir porter assistance aux assiégés. Des mongols venaient les combattre toujours plus nombreux. Eux aussi allaient bientôt plier. Ils n'étaient plus qu'une poignée : les plus fidèles et les plus aguerris de ses compagnons l’incitèrent à stopper le combat et battre en retraite devant la situation.
- Si nous avons tout perdu en cette journée, nous ne perdons pas notre honneur, déclara rageusement Dighénis que le hennissement de sa jument accompagna.
La combativité et la volonté de Dighénis n’y firent rien, la bataille était perdue. Après de nombreuses tentatives, revenant moins nombreux à chaque assaut, Dighénis et ses compagnons encore vivants abandonnèrent la lutte devant un adversaire plus puissant à chaque heure. C’est par la volonté de Dieu et une connaissance précise de la vallée qu’ils purent échapper in extremis à la troupe qui les poursuivit durablement. La forteresse de Bâlis expirait dans un râle de fumée noire qui s’élevait en tourbillon. Dighénis était harassé d’une lourde peine à la vue lointaine des ruines fumantes. Dighénis descendit de cheval, planta la pointe de son épée au sol et pria.
- Que Dieu vous accorde à tous une place à sa droite, sollicita Dighénis au souvenir des compagnons de grande valeur et tous ceux qui avaient succombé en cette funeste journée, je reviendrai pour honorer votre mémoire et vos actes.
- Nous devons partir prestement, l’interrompit Thaurus qui voyait venir des dizaines de cavaliers mongols en leur direction.
Dighénis, Thorus et les six chevaliers rescapés prirent le parti de quitter les lieux. Plusieurs jours durant, ils restèrent présents dans les environs, protégés par des complicités. Les nouvelles rapportées étaient désastreuses. Dighénis était effondré de douleur, il avait revêtu l'habit qu'il avait porté tant d'années auparavant, seul la lutte comptait. Il lui faudrait être attentif, aux aguets, préparé, indomptable et puissant. Il ne pouvait céder à la peine qui l'envahissait. Tous ceux qui s’insurgeaient ou résistaient aux mongols étaient impitoyablement pourchassés, mis en esclavage ou massacrés. Toutes les défenses de la vallée de l’Euphrate étaient tombées les unes après les autres. Les refuges fortifiés de Qal’at Nagm, Manbib et Qal’at Ga’bar furent réduits. Dighénis s’était opposé aux mongols, il avait été défait. L’amertume coulait dans ses veines. Les mongols étaient sanguinaires, ils n’avaient eu aucune pitié. Peu importait la religion, les peuples ou les richesses, la vie de leur adversaire n’avaient pour eux aucune valeur. Dighénis avait le cœur lourd et une furieuse colère grondait en lui. Il était rassuré de savoir les siens protégés dans les hauts villages des montagnes du Taurus pendant qu’il allait se battre pour la reconquête de ses terres. Quelque fut le prix à payer, il allait mettre tous les moyens et toute sa volonté pour vaincre. Pourtant à ce jour, Dighénis n’avait à ses côtés qu’une poignée de chevaliers rescapés, épuisés et démoralisés. C’étaient de rudes combattants et des hommes de confiance mais que représentaient-ils face à l’immense armée mongole ? Dighénis décida de rejoindre Alep pour se joindre aux syriens, il y trouverait des soutiens afin de poursuivre le combat et reconquérir ses terres.
Dighénis et ses compagnons se mirent en chemin et chevauchèrent vers Alep. Ils traversèrent les plaines de Cilicie, apercevant parfois des cavaliers dont ils ignoraient s'il s'agissait d'ennemis ou d'amis. Le paysage devenait de plus en plus rocailleux et ingrat. Ils s’engagèrent dans une vallée resserrée. Au regard, les sommets abrupts des chaînes montagneuses de l’Amanus s’élevaient, des murailles qui ne laissaient passer le voyageur qu’à contrecœur et contre sa volonté. Les rares aperçus évoquaient la présence des mongols. Ils décidèrent alors de suivre la rivière Sajour jusqu’à ce qu’elle se jette dans l’Euphrate. Ils évitèrent les villages et les chemins trop fréquentés par le passage de cavaliers mongols, préférant avancer à la nuit tombante lorsque la lune éclairait leurs pas.
Dighénis et ses compagnons s’approchaient de la région alépine, ils rencontrèrent des combattants venus de tous les horizons. Ils disaient tous se diriger vers Alep pour y combattre les mongols, certains ne cherchait en vérité qu’à s’éloigner le plus loin possible de la menace. Dighénis et les chevaliers quittèrent des vallées ombrageuses et boisées pour s’engager dans une vaste plaine brûlée par le soleil. Après deux jours de route, ils virent apparaître une forme imprécise au loin. Les contours se dessinèrent avec plus de justesse. La cité d’Alep et ses hauts murs s’élevèrent fièrement dans la plaine au fur et à mesure qu’ils s’approchèrent.
- Avant ce jour, je n’avais jamais apprécié les syriens ! assura Throrus.
- Et eux, penses-tu qu’ils t’apprécieront ? lui demanda Dighénis.
