Églantine - Jean Giraudoux - E-Book
Beschreibung

Comme Bella, ce roman publié en 1927 fait partie de la série sur la famille Fontranges. Églantine est une toute jeune femme de 20 ans, qui est amoureuse de deux « vieillards » de soixante ans…, deux hommes apparemment très opposés mais en fait très complémentaires. Ce sont d’une part l’aristocratique Fontranges et d’autre part le riche Moïse.
Fontranges et Églantine s’observent pendant leur sommeil, se croisent dans un ballet amoureux sans jamais se rencontrer vraiment et il lui donne secrètement son sang lorsqu’elle tombe malade. Moïse et Églantine se rencontrent réellement, il lui offre des bijoux, la couvre de cadeaux et s’affiche avec elle partout dans le beau monde. Mais lorsqu’il quitte Paris pour un court séjour à l’étranger, Églantine retrouve Fontranges et vit avec lui une douce vie plus discrète, mais pleine d’amour.
La jeune femme traverse tout le récit avec une candeur et une innocence non feinte, mais plus complexe qu’il n’en paraît au premier regard. Giraudoux joue sur les contrastes, il traite ici de la beauté et de la laideur, de la jeunesse et de la vieillesse, de la joie et de la mélancolie, bref de la vie et du bonheur de l’homme.

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Jean Giraudoux

ÉGLANTINE

Copyright

First published in 1927

Copyright © 2019 SIN Libris Digital

Chapitre 1

Fontranges s’éveilla.

Il hésita à se croire éveillé ; le bon sommeil des Fontranges était légendaire. Leur château restait sans doute la seule demeure en France où le service du maître endormi fût aussi minutieux que le service du maître levé. Dans les maisons voisines dont ils étaient les hôtes, ils redonnaient son poids à l’ombre, ils en rétablissaient le domaine et jusqu’à l’acoustique ; il y avait à nouveau aux cuisines et aux écuries, eux présents, un bruit du soir, un bruit de l’aube et les domestiques n’y réservaient plus pour l’après-midi les occupations à peu près silencieuses, plumage des poulets, roulage du gazon, ou ce ratissage du sable dans la cour qui gratte si doucement la terre à son réveil, et le cœur… Quand ils quittaient leurs amis, ils avaient repeint de noir la nuit, et le père de Fontranges lui-même, qu’on s’accordait à juger aussi dur qu’égoïste, laissait derrière lui des esprits reposés, des joues fraîches, tous les bienfaits du sommeil. Une insomnie leur causait le trouble que leur aurait donné, pendant le jour, un évanouissement. Une fois qu’ils avaient ouvert les yeux dans la nuit, ils ne pouvaient d’eux-mêmes les fermer ; il aurait fallu une main étrangère pour rabaisser leurs paupières, comme celles d’un mort. C’était au cours de ses quatre insomnies que le père de Fontranges, en apparence robuste jusqu’à sa dernière minute, avait saisi les seuls appels de ce foie, insensible et calme de jour, par lequel il devait mourir, d’une mort d’ailleurs somnolente. Il semblait que les Fontranges, à cause justement de cet avide sommeil, fussent usés d’abord par leur côté nocturne. C’est aussi de nuit que le talent, l’imagination, le raisonnement approchaient ces esprits lourds, quand ils devaient mourir d’une maladie moins corporelle, comme la passion, ou la neurasthénie. Réveillé en sursaut, heurté par le rêve comme nous ne sommes heurtés que par un marbre de cheminée, Fontranges se trouvait tout à coup dans l’ombre aux prises avec quelque vérité, défraîchie pour le moindre collégien, mais qui l’attaquait avec une virulence de révélation : que le malheur dans ce bas monde l’emporte sur le bonheur ; qu’aucun de nos actes n’est libre et que la cause engendre son effet ; qu’en fait nous n’achetons pas le chien de chasse ou le cheval que nous voulons, mais celui que depuis mille ans une volonté étrangère a choisi ; que nous sommes des esclaves. Il lui fallait tout un jour pour reprendre plaisir à cette meute, à cette écurie que les désirs d’inconnus, d’hommes anciens peut-être, avaient rassemblées chez lui. Petite joie d’avoir chez soi le chien de Socrate, le pur-sang de Brummell !… Cette nuit, la Fatalité avait ainsi jeté toutes ses têtes de chapitre sur ce vieillard endormi, et ce qui avait atteint et réveillé Fontranges, c’était cet axiome, nouveau pour lui mais implacable, que les hommes sont supérieurs aux femmes.

Il ne bougea pas. Il avait constaté, au cours d’attaques semblables, que le mieux était encore de ne pas bouger. À sa dernière insomnie, il avait fait ainsi le mort sous l’idée arrivée brusquement de l’infini, et résisté à un renfilage terrible. L’infini, voyant ce cadavre, n’avait pas insisté. D’ailleurs, en quoi pouvait bien lui importer, à lui dans six mois sexagénaire, à lui qu’occupaient seulement désormais les quadrupèdes et les oiseaux, que les femmes fussent d’une race inférieure, ou même d’une autre race ? Il ne se sentait plus assez d’affection envers la terre pour se réjouir d’y voir introduire une espèce nouvelle. Que de mécomptes n’avait-on pas eus, voilà trois ans, avec ces deux castors, envoi d’un ami canadien, qui barraient tous les ruisseaux du parc ! Les sources de la vie n’étaient plus assez abondantes en Fontranges pour qu’il envisageât la lutte contre une femme de cœur et de chair nouvelle… Il voulut se rendormir, se retourna, eut tort de se retourner : dans ce lit où il dormait depuis si longtemps sans compagne, on remplaçait près de lui il ne savait quelle forme précieuse par une forme sans valeur. Les fantômes femmes de Fontranges étaient soudain déclassés ; il n’osait, pour se sauver, dans la crainte d’un sacrilège, penser à Jeanne d’Arc ou à la duchesse d’Angoulême. Sur les visages les plus clairs de la faune terrestre, l’honneur, la vertu s’effaçaient. Fontranges, qui n’avait jamais d’ailleurs distingué en soi la tristesse du repentir, éprouvait un immense remords à dégrader ces êtres qui évidemment n’ont découvert ni la vapeur, ni l’Amérique, mais qui ont mené leur entreprise commune avec les hommes si loin, avec tant de pittoresque et parfois tant de consciencieuse ou glorieuse intimité. Les femmes étaient inférieures aux hommes. Pas une des femmes qui ne fût inférieure à Fontranges ! Un surcroît de grade, un rappel de vertus, leur héritage inattendu et immérité, retombait sur ce vieil homme qui n’en savait que faire. Il se leva, du réflexe dont ses aïeux attaqués allaient à la meurtrière, alla à la fenêtre, l’ouvrit, fut calmé une minute d’être attaqué, non par l’assaillant de tout à l’heure, mais par les frondaisons du parc, par un canal sans miroitement, par un silence sans reflet, par l’ombre. Hélas, il dut constater que le bord de l’horizon devenait soudain orange ! Cette vérité sur les femmes n’était pas comme les autres une vérité de la nuit, mais une vérité de l’aurore. Il tira les rideaux, se recoucha, voulut clore de nuit cette imagination… Mais, sa première lance jetée sur le zénith, le soleil, de la seconde, transperçait le damas de Fontranges ; les pinsons chantaient. C’était la première alerte de mal sur laquelle il ne se fût pas rendormi… Soudain, il tressaillit… Apportant le déjeuner, remplaçante de la cuisinière malade, une jeune femme entrait.

Elle entrait, pour la première fois doucement, pour la première fois curieusement, dans cette chambre qu’elle connaissait par cœur. C’était Églantine, la sœur de lait de Bella et de Bellita, de cinq ans leur cadette, et qui avait quitté depuis quelques jours la pension de Charlieu. Rassurée par le faux sommeil de Fontranges, le déjeuner posé sur la table, elle reculait le moment de tirer les rideaux, elle flânait. Fontranges l’entendit toucher les objets sur la commode, ceux des objets qui ressemblaient le plus à des pièges tendus aux portraits. À leur son contre le marbre, il devinait si c’était le cadre d’or ou d’argent, si c’était Bella ou Jacques. Lequel pouvait-elle ainsi embrasser ? Puis, sans qu’il eût perçu aucun bruit de pas, et comme si elle avait sauté d’un meuble à l’autre, Églantine toucha sur le meuble d’appui les lorgnettes du duc d’Angoulême, elle les mit à sa vue, à sa vue dans l’ombre. Puis, se rapprochant, elle ajusta sur la chaise le veston, le gilet, de ces caresses et de ces chiquenaudes dont l’épouse prépare l’époux qui va sortir. Elle poussa même assez loin cette répétition. Elle essaya le bouton à bascule, le bouton à chaînette. C’était la Psyché des cravates, des plastrons. Tous les bruits que la jeunesse pouvait provoquer, déchaîner dans cette chambre, Fontranges les entendit, dans une tendre gradation de génitifs, le claquement du poignard arabe qu’on remet au fourreau, la pluie des perles de l’abat-jour, le bruit du bouchon du carafon de l’eau de fleurs d’oranger. Le jeu, le vent, la gourmandise étaient lâchés dans la chambre sous leur forme la plus implacable, mais la plus souple. Fontranges écoutait le bruit de ses objets familiers autour de ce jeune être. Il pensait à Zagha Kan, le prince aveugle, ami de son aïeul, qui faisait danser les danseuses nues parées de ses chaînes d’or et des bijoux de sa famille, et aimait écouter le bruit de son trésor. C’était sa façon de revoir ses ancêtres. Puis, un silence, et Fontranges devina la jeune fille devant la glace. Elle respirait, elle haletait même un peu : elle était prise. Appâtée par sa propre image plus encore que par les photographies, n’imaginant rien de plus captivant, elle était prise. Le silence de cette jolie fille en face de son portrait était le même qui entoure le philosophe en face de soi-même, le saint dans sa réflexion. Fontranges le sentait de qualité divine. Il était peu croyable d’ailleurs qu’Églantine restât aussi longtemps immobile devant le miroir. Assurément elle jouait le seul jeu qu’on puisse jouer sans bruit, le jeu du visage ; elle chavirait ses prunelles, combien plus souples que les boutons à bascule, elle essayait de remuer les oreilles, d’aviver ses regards. L’odeur du chocolat tiédissant arrivait à Fontranges chargé comme une gomme, comme un parfum. Toujours devant la glace, Églantine tentait vainement de changer son visage en visage étranger, se demandait quelle entente, cachée à elle-même, subsistait malgré tout entre elle et son reflet, s’éloignait à reculons pour voir la longueur de ce fil, heurtait un vase, le rattrapait. Fontranges frémit. C’était un vase de Sèvres donné aux Chamontin par Napoléon Bonaparte, et à Fontranges par Napoléon Chamontin. Tous ces objets offerts par de médiocres intermédiaires, mais venus d’une histoire illustre, furent effleurés par des yeux et une main qui épargnaient Fontranges seul, mais il sentait que la raison de leur attrait, la condition de ces ébats, c’était sa présence. Ce n’était pas la première fois qu’Églantine, pendant les vacances, entrait dans cette chambre, et à des heures où elle pouvait tout ouvrir ou toucher. Ce matin seulement, parce que Fontranges était là, venue sans écluse de l’aube dans cette pénombre, elle jugeait le poids de chaque bibelot historique, appliquant sur sa chair même le cachet de Philippe-Auguste, se caressant la joue avec le blaireau de Louis XVI. Elle n’eût pas fait davantage à la vue d’un jeune homme endormi. Fontranges en était touché, oppressé : il toussa. Alors Églantine, pour s’évader, se précipita vers la fenêtre, ouvrit les rideaux, et par la porte disparut.

C’était l’été. Les moissons commençaient. Les moissonneurs parlaient des vipères, nombreuses cette année. Un moissonneur des environs qui portait une javelle contre sa poitrine avait été piqué au cœur et était mort une heure après. Ils ne portaient plus les javelles contre leurs cœurs. Cette étreinte avec chaque gerbe, avec le blé, était supprimée pour l’année, mais les cuisines n’en étaient pas moins en fête, et Fontranges, selon la coutume, les visita avant le repas de moisson. Fermières et domestiques étaient toutes là, affairées, et Églantine indifférente au milieu d’elles. Il ne les avait jamais rencontrées qu’individuellement, dans des couloirs, dans des cours ; elles lui semblaient réunies dans le château pour un siège, un massacre, un scandale. Bien que le devoir, la servitude peut-être, appareillât encore la génération nourrie de légendes et la génération nourrie de cinéma, il n’osa adresser un mot à chacune, pour n’avoir pas à parler devant elles à Églantine. Du côté des oignons, on pleurait, ce qui donnait prétexte à mille rires. On s’amusait à tirer des pleurs des métayères les plus revêches. Deux grandes filles voulaient entraîner Églantine, qui résista. Elle se débattait, Fontranges la fit délivrer. Il s’en félicita toute la journée comme s’il lui avait épargné, non des larmes, mais une peine.

Ce fut encore Églantine, le lendemain, qui apporta le déjeuner. Il sembla même à Fontranges que la serrure grinçait moins, que les souliers d’Églantine étaient remplacés par des espadrilles, qu’il y avait le dessein fermement conçu de reprendre le ballet de la veille. Fontranges ouvrit un œil : non, ce n’étaient pas des espadrilles, c’étaient des pieds nus. Le spectre de chair et de santé avait pris son uniforme. Même bruit de l’or, puis de l’argent. Même vol silencieux de meuble à meuble. Le spectre était arrivé aujourd’hui avec un autre sens que la vue ; il essaya les vaporisateurs, celui de l’héliotrope du moins – les dirigeant non sur soi, car il eût porté ainsi le témoignage de ses méfaits, mais vers Fontranges lui-même, qui sentit pour la première fois son parfum lui arriver d’un vrai héliotrope géant. Le lendemain, Églantine revint encore ; l’habitude en fut prise. Fontranges ne négligeait d’ailleurs aucun moyen de l’attirer. Il prenait soin de disposer sur les commodes des objets nouveaux. Toutes les tabatières et miniatures de la famille furent exposées à tour de rôle. Il ouvrit les livres à leur plus belle gravure, les manuscrits à leur lettre enluminée. Il fit répandre dans le château le bruit qu’il nettoyait ses collections, pour avoir le prétexte d’étaler non loin de son lit les plus belles flèches de l’Australasie et les plus beaux javelots à cran, sa spécialité. Il se mit à porter ses bagues, ses bijoux, à les porter tout le jour pour pouvoir les poser le soir à la place des pièges. Il y posa une nuit son plus gros diamant. Ce fut le lendemain matin une visite plus mystérieuse encore que les autres, d’un silence relatif ou absolu selon qu’Églantine tenait le diamant serré au fond de sa main ou passé à son doigt. Fontranges écoutait tout satisfait ces pas allégés par un diamant. Il s’arrangea pour voir Églantine dans l’après-midi ; elle était hypocritement sage, modeste. Rien ne trahissait qu’elle eût été dans la matinée, pendant quelques minutes, la maîtresse de l’on ne savait qui, qui ressemblait au bonheur. Fontranges l’imperfectible se perfectionnait dans son rôle immobile, sortait des armoires les pyjamas achetés pour des voyages, d’ailleurs avortés, aux Indes et au Japon. Le valet de chambre se demandait pourquoi son maître se rasait maintenant le soir, juste avant le coucher, pourquoi tous les perfectionnements apportés à un lit d’acteur ou de jeune marié étaient apportés à l’alcôve. Il vérifiait son matelas comme un châssis d’auto, y fit mettre des amortisseurs, des housses. La lutte de la soie et de la laine, de la vraie toile et du coton, tranchée pour tous les autres depuis Catherine de Médicis, était enfin commencée pour Fontranges. Du côté d’Églantine aussi, il devenait évident que ce jeu n’était plus inconscient. Le chocolat n’était pas toujours à point, mais Églantine toujours à l’heure. Le jour n’était plus pour Fontranges qu’une longue insomnie. Tous les termes qu’on emploie pour le coucher des humains, lui pouvait les employer pour son lever. Il avait l’impression d’être bordé dans le jour, non plus dans la nuit, d’être débarrassé au réveil de vêtements pesants. Lui que n’avaient accueilli jusque-là dans la lumière que les abois, le vacarme et les hennissements, y était reçu par le rêve. Il passait ses journées à chercher dans ses vitrines, d’abord ce qui pouvait plaire à Églantine, puis ce qui aurait pu être pour elle un cadeau. Des réserves de bijoux, de tendresse, d’étoffes s’entassaient pour cette jolie fille qui ne devait jamais les recevoir. Du moins, elle les touchait, elle les éprouvait. Dans cette heure où les jolies chambrières aiment à perdre un peu de leur temps auprès du lit du jeune maître, Églantine se laissait accoler par le luxe, par l’imagination, par le brocart du XVe siècle. L’aventure aurait pu durer toutes les vacances. De son alcôve, Fontranges n’avait plus cette impression, qui le gênait au début, d’être aux aguets, de tendre un piège. C’était bien maintenant un demi-sommeil qui continuait jusqu’à la seconde où la porte se refermait sur Églantine. Il se surprit même à dormir en sa présence. Il évitait tout ce qui pouvait effrayer Églantine, renonça à exposer une boîte du Consulat qui portait sur son couvercle une fleur et la devise : « Églantine Fleur du matin ». Cette légende pouvait la mettre en défiance. Les somnambules s’éveillent quand une voix, fût-elle du XVIIIe siècle, prononce leur nom. Mais un matin, il entendit un cri et, quand il se leva, il trouva du sang sur un napperon, sur des boîtes. Églantine avait touché aux rasoirs, et s’était coupée. Il y avait du sang sur la corde des rideaux, qu’elle avait voulu tirer quand même, sur l’espagnolette, comme dans les chambres d’où le coupable a voulu fuir après le crime. On ne vit pas impunément avec ses doubles de luxe : l’Églantine impalpable avait blessé la belle Églantine, qui en mourut. Le lendemain, le plateau fut posé par quelqu’un qui ne s’attarda pas. Il en fut de même les jours suivants. Le pauvre Fontranges, dans sa barbe fraîche et dans le pyjama qu’il aurait revêtu à l’hôtel d’Haiderabad, se précipitait, dès la sortie d’Églantine, vers la fenêtre et surveillait en vain sa fuite. Églantine ne se doutait pas que ce dormeur dans ce lit était presque habillé et qu’il ne lui manquait que les chaussures et le veston. Un matin, se hâtant derrière elle, il la vit dans la chapelle, par la porte entr’ouverte. Elle remplissait de roses les vases qui n’avaient jusqu’ici contenu que des fleurs artificielles, elle nettoyait les vitraux, distribuait un vrai parfum, une vraie lumière, non sans aller parfois se pencher, dans l’alcôve de pierre, sur le tombeau, sur la statue étendue de Bernard de Fontranges. Elle avait remplacé Fontranges par son sosie en marbre. Elle lui pinçait le nez, tendrement… Il eût suffi qu’elle eût cru Fontranges en marbre pour qu’elle lui eût pincé le nez, tendrement… Puis, un beau jour, Églantine elle-même disparut. Bellita avait appris sa sortie de pension et l’appelait à Paris. Une grosse fille de seize ans, bouffie de santé et d’appas, vint le lendemain à sa place. Fontranges entrouvrit un œil et le referma vite : il venait d’apercevoir l’image de l’extrême vieillesse…

Les moissons étaient déjà enlevées et battues. Les alouettes n’en chantaient que plus haut. Ce chant, le seul qui ne vînt pas d’un oiseau perché, Fontranges, un jour d’inspiration, eût pu le comparer à sa pensée, toujours si éloignée de lui et si bavarde. Les batteuses battaient maintenant les blés des propriétaires les plus avares, de ceux qui n’avaient pas voulu payer les tarifs de battage du début. On les entendait souffler, siffler près des âmes peu nobles. Le ciel continuait à être bleu, la terre à se dorer. L’ombre se réfugiait dans les plis des vêtements, dans les rides des visages, sous les jupes, comme un gibier voué à la mort. Dans cette époque où les qualités de la campagne, abondance, générosité, pureté, retombent sur les campagnards eux-mêmes, une sorte de modestie chassait Fontranges de ses domaines silencieux. Il sentait ce désir de l’automne de personnifier ces vertus plus encore par lui, qui seul en toutes saisons dans ces vastes limites, pouvait pêcher, chasser et commander. Parfois, au sommet d’un vallon gravi pour la millième fois, au repli d’un guéret dont il croyait reconnaître chaque fétu, s’il avait l’imprudence de s’arrêter, de savourer cette entente de la terre et de son maître, il sentait un symbole foncer, l’envahir, et il avait juste le temps de regagner le château par les chemins creux ou la route départementale. Jamais l’on n’avait vu le baron marcher à si grands pas ; il se fuyait lui-même ; il repoussait cette rareté que le déclin de l’été, le son particulier des champs, et celui de ses bottes, parfois le clair de lune, lui composaient maintenant dans toutes ses promenades. Des lieux où le vernis du soir pouvait le prendre, l’odeur des bruyères l’atteindre, il s’éloignait comme les héros anciens des sites où l’on vous pétrifie. Il ne se promenait plus que hors de Fontranges, sur des terres de voisins, loin de ces petits cyclones de beauté et de calme qui s’élevaient de sa propre terre et s’ingéniaient à le coiffer. Après le dîner, il prenait un capuchon, lâchait le chien le moins apte à devenir un chien de statue ou de décor, un basset, et échappait en contrebandier à toutes ces lois du soir qui le cherchaient pour un sacre. Il avait ainsi, voilà quelques années, en égarant à dessein des papiers, échappé à la commanderie du Mérite Agricole. Mais la présence d’ouvriers étrangers rehaussait encore dans les champs sa qualité de maître. Pour la première fois, le mot baron était prononcé à Fontranges en flamand, en polonais, et cela ne faisait qu’exciter les complaisances, les caresses de la campagne. Au beau milieu de sa promenade, sans qu’il vît de différence dans le paysage, il tombait dans des trous de noblesse comme un aviateur dans des trous d’air. On sentait que la nature, plus perspicace que les hommes et renseignée sur l’essence de Fontranges, disposait autour de lui ces pièges de soleil et de vide où les grandes âmes sont prises par la sagesse ou par l’orgueil. Mais Fontranges était un vieux chasseur, un vrai gibier. Puisque cette inquiétude, cet appel ne l’atteignaient que debout, il évita de se silhouetter. Il s’étendait sur le sol dès que lui venait l’idée de s’arrêter, dès qu’il lui venait une idée ; il avait mis son costume de velours brun, couleur de la campagne : c’était la guerre. Certain jour un garde le suivit, le prenant pour un braconnier. Il se trouva ridicule. Il partit pour Paris.

Une nuit où, contre son habitude, il était resté dehors jusqu’à l’aube, il passa, en rentrant chez sa fille, devant la chambre du premier étage où Bellita faisait coucher Églantine. La porte était entr’ouverte. Par les rideaux, un rayon rejoignait la veilleuse de l’escalier. Fontranges s’était arrêté. En habit, regardant, pour se donner vis-à-vis de lui-même une contenance, la peinture pendue au-dessus de la porte, il semblait un maître d’hôtel réveillé par une sonnerie d’alarme et qui cherche sur le tableau le numéro d’appel. Celles qui avaient sonné Fontranges, d’après la peinture, c’étaient treize dames assises autour d’un clavecin. Il eût résisté à treize dames flamandes, à treize dames anglaises ; elles étaient florentines : il entra.

Églantine dormait. Elle dormait sur une étroite chaise longue, les jambes un peu repliées, mais ni bras ni genou ne dépassait la couche. Il semblait qu’elle dût disparaître aussitôt après ce spectacle, par une trappe du sol ou du plafond, dont l’étroitesse exigeait cette retenue de son corps. L’oreiller était sous ses épaules, elle tendait la gorge au sommeil, sa tête renversée. Fontranges était touché de voir enfin cette belle fille dans un acte si noble et qui n’était pas de servitude. Il sentait qu’il jouait avec elle, non plus un jeu de maître à chambrière, ou même, pour ennoblir les termes, de demoiselle à châtelain, mais un jeu de cache-cache de jeunesse à vieillesse, de tendresse à indifférence. Cette aventure, où il était nécessaire que l’un d’eux dormît au rendez-vous ou feignît de dormir, cette rencontre dans la marge de deux existences si contraires, Fontranges n’en tirait pas une leçon de modestie, celle par exemple de ne parler qu’à ceux qui ne vous entendent pas, de n’embrasser que ceux qui ne vous voient point, de ne caresser que l’insensible. Non, il se sentait relié à Églantine par un sens secret et nouveau. Puisque c’était son tour aujourd’hui de magie matinale, il osa regarder autour de lui. La chambre était assez petite pour qu’un geste de ses longs bras tînt lieu des sauts de meuble à meuble que faisait Églantine. Sur la commode, sur la table, il toucha des boîtes en carton, une poupée en pâte, tous les bibelots d’Églantine, d’une bien faible densité à côté des bibelots de bronze et d’argent de Fontranges. Il savoura cet allégement soudain d’un gramme dans les peignes, les polisseurs. Il s’approcha de la chaise longue. Il ne se pencha pas, il savait que ses genoux eussent craqué. Debout, épuisé par sa veille, il avait l’impression que cette jeune femme dormait pour lui. Une espèce de générosité le poussait, de même qu’il laissait autrefois son dessert à Jacques, à laisser son sommeil à Églantine. Ah ! comme elle rajeunissait le sommeil ! Ses lèvres remuaient, ses sourcils se haussaient et se baissaient ; elle semblait parfois éclairée par le soleil de la nuit, puis elle rentrait dans l’ombre de l’ombre. Fontranges ferma les yeux, envieux de cette cécité merveilleuse ; la rejoignit dans une écluse de fausse obscurité, dans cette nuit, qui plus encore que leur domaine, lui paraissait leur sentiment commun. Debout, les paupières baissées, il reprenait, il caressait le sommeil à une hauteur où il n’est plus cherché depuis les burgraves, ou depuis le guerrier qui dormait à l’ombre de sa lance, et, aussi roide et tendu que dans son lit, au lieu d’écouter les vols de meuble à meuble d’Églantine et ses heurts contre le marbre, l’écaille ou l’argent, il écoutait un halètement, un froissement, il écoutait une interruption soudaine de son souffle, terrible seconde, fragment de mort, il écoutait son sommeil.

Il ne fallait pas attendre de Fontranges qu’il n’appuyât pas maladroitement sur une indication de son cœur ou du destin. De ce jour, il se mit à sortir le soir, et ne rentra qu’à l’aube. Il s’était créé une vie nocturne pour alimenter cette minute matinale. Jamais il n’aurait pu croire que les nuits d’été sont si longues, jamais qu’il faut si peu de temps pour descendre à pied du Sacré-Cœur à Saint-Germain-des-Prés, puis pour y remonter, puis pour en redescendre. Dès trois heures du matin, il commençait à tourner autour de cette maison, où il ne pouvait vraiment pénétrer que par la porte entr’ouverte du premier. Il avait découvert dans Paris l’itinéraire du noctambule qui attend, si différent du noctambule qui s’attarde, itinéraire qui l’amenait fatalement, soit par la Seine soit par l’Opéra, à une gare. Alors il regardait le cadran illuminé. L’heure y étincelait, alimentée par tous les trains de nuit. Il allait, comme nous irions voir l’heure dans la pièce à côté, la voir à la gare du Nord ou à la gare d’Austerlitz, qu’il préférait parce que le cadran, caché par les arbres, ne se dévoilait que de près. Puis, l’heure arrachée comme une primeur aux arrivages de l’aube, soudain agile comme un voyageur sans bagage, il rentrait en taxi, surchargé d’innocence, au grand scandale du concierge, qui trouvait que le baron se débauchait. Ou bien, jusqu’à la première heure de l’aube, accoudé sur le parapet de la Seine comme les vagabonds sur la corde de l’asile de nuit que le gardien laisse aller tous les matins, il attendait qu’une lueur, partie de Notre-Dame, détachât soudain de lui l’ombre du fleuve. S’il pleuvait, il gagnait le bar de la Paix, le seul qu’il connût, où ses pourboires lui valaient maintenant du barman Alexandre l’appellation de Prince. Par modestie, il acceptait ce titre, le quatrième seulement en ancienneté et en valeur dans les titres des Fontranges. Il aimait cet incognito. Alexandre écartait de lui les femmes par un geste, ou à coup de journal, comme des mouches. Aussi l’appelaient-elles « Sous Globe ». À la fermeture, vers trois heures, Alexandre passait Sous Globe à Régina, la téléphoniste, qui le déposait, après ces crochets que l’on fait pour franchir une frontière défendue, au Virginie bar, où les nègres des music-halls et des jazz se réunissaient après leur travail. La frontière du sommeil était franchie, Fontranges respirait. Il débordait de sympathie pour tous ces nègres fatigués, jongleurs qui laissaient tomber leur pipe, équilibristes qui trébuchaient, qui reprenaient la maladresse comme leur seul repos. Il était ému de les trouver si étroitement accolés à la nuit, dont ils sont le symbole. Longtemps il ne put voir un nègre sans penser à la nuit. Puis à l’heure où ces hommes sombres commençaient à se décolorer, soudoyant un chauffeur, il rentrait en toute hâte vers Églantine demi-nue. Il ne cherchait pas à la voir pendant le jour ; il voulait avoir l’illusion qu’elle ne se réveillait jamais, qu’il observait la vie d’une jeune fille qui n’ouvrait pas les yeux, qui se nourrissait pendant son sommeil. Il imaginait le repas, les promenades, la toilette de cette jeune fille endormie. Comme le mauvais temps durait, Alexandre qui le voyait arriver dès neuf heures, lui donna le conseil d’aller au théâtre, à l’Opéra, si proche. Fontranges obéit, et en fut ravi. Il n’avait guère jusque-là entendu d’autre musique que celle jouée par sa mère ou ses filles au château et à l’église. Une impression de proche parenté le reliait à chaque instrument. L’orchestre au début le désorientait. Chaque sonorité l’attaquait d’une agression individuelle et il sursautait, se tournant à droite, à gauche, vers la trompette, vers la harpe, comme à ses débuts dans le tir aux pigeons. Un solo l’attendrissait comme une attention particulière, comme une allusion trop claire à ce que nous n’avons qu’un cœur, qu’une existence… Un duo prouvait que la musique se souvenait tout d’un coup que nous avons deux oreilles, deux cœurs, deux âmes… Il en était doublement atteint !… Que dire des septuors !… Tout l’artifice du théâtre agissait sur lui avec sa vérité primitive ; la nudité des héroïnes, comme de la franchise, la démarche des jeunes premiers, comme du courage ; lui aussi n’aimait-il pas, pour penser se placer en évidence sur les mamelons, dans les clairières ; ce halo auquel il s’était dérobé à Fontranges n’était guère différent de celui que lançait sur la scène le projecteur. Sans croire que les ténors en vieillissant deviennent des basses, il sentait ce qu’a de réel et d’indiscutable la jeunesse de tous les ténors, la vieillesse de toutes les basses. Parfois, il avait d’heureuses surprises. Un soir, un vrai cheval suivit sur la scène la chanteuse, un vrai cheval, mais maquillé, dopé pour cette apparition comme pour un grand prix. On lui avait enlevé ses fers, il avançait sur le tapis avec un bruit d’homme en pantoufles. Aucune étincelle à tirer désormais de cette cavale, sur laquelle Fontranges distinguait, alors que la Walkyrie quinquagénaire éclatait pour lui d’une fraîcheur sans bornes, tous les trucs employés pour masquer l’âge. La carrière entière de cet animal lui apparaissait à des signes évidents pour un connaisseur tel que lui, ses six ans de trot, car c’était un trotteur, ses six ans de charrette anglaise, ses six ans enfin d’opéra. À coup sûr la Walkyrie ne se doutait pas que sa monture n’avait jamais galopé. Il eût aimé parler cheval avec elle : sa voix, ses yeux étaient superbes. Il eût aimé discuter avec elle l’origine des anglo-arabes : ses dents n’avaient pas une tache. Il souriait, car il voyait aux oreilles du cheval, dont l’arrière-train disparaissait maintenant dans les coulisses, que quelque figurant ou quelque choriste, cependant que Brunehilde grattait ses naseaux, lui donnait des claques sur les fesses… Telles étaient les distractions de Fontranges, mais il n’oubliait jamais, quel que fût le spectacle, que la nuit régnait au dehors, et que tout cela était en somme, dans la nuit et en lui, une illumination.