Electropismes - Samuel Bury - E-Book

Electropismes E-Book

Samuel Bury

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Beschreibung

Melvil, DJ et producteur de musique électronique, compose un morceau à la demande sans se douter que celui-ci le précipitera dans un sombre mystère...

Melvil est DJ et producteur de musique électronique. Il passe la plupart de son temps dans les bars et les clubs de Bruxelles à remplir les méandres de sa vie sexuelle et à appauvrir ceux de sa vie amoureuse. Au détour d’une proposition hasardeuse, il produira une bande-originale qui le précipitera sur le chemin de Mélissa : ex-petite amie d’un inspecteur de police en charge d’une enquête sur un réseau sévissant en ligne.
Melvil savait-il à quoi ce morceau – composé à la demande – allait-il servir ?
Electropismes est un néologisme créé par l’auteur et résumant à lui seul l’essence de ce roman noir.

Découvrez ce polar noir haletant qui entrainera le lecteur dans les méandres de Bruxelles !

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

- Impossible de décoller du livre; environ deux cents cinquante pages et à aucun moment on ne s'ennuie. Ce livre est un habile mélange de genre mais aussi d'histoires qui s'entrecroisent le tout sur un fond de musique techno (que je n'apprécie pas vraiment mais où je ressentais l'énergie vibrante au fur et à mesure). Ajoutons quelques scènes torrides et débridées. Et pour couronner le tout si vous connaissez un peu la capitale belge; vous suivrez aisément ce récit gps. - Noctyman, Babelio

- Meilleur roman belge de la décennie. Vivement le suivant ! - lebacpl, Babelio

- Excellent roman noir, où on se laisse facilement entraîner dans le monde de la nuit bruxellois! - Lemye, Babelio

À PROPOS DE L'AUTEUR

Les auteurs racontent en général de ce qu’ils connaissent bien. Avec son premier roman noir Electropismes paru chez Lilys Editions en avril 2018, Samuel Bury a choisi la musique electro qu’il connaît bien comme excellent prétexte à l’écriture. A l’écriture d’un roman, parce qu’il est journaliste de formation (Université Libre de Bruxelles), a produit quelques nouvelles et publié de nombreuses chroniques et critiques notamment théâtrales. Ce qu’il aime surtout pouvoir offrir aux lecteurs, c’est une description de son époque et des gens qui l’habitent avec un regard qu’on pourrait qualifier de lucide sans trop de prétention. Pour le reste, c’est un homme comme les autres qui croît que l’humanité n’est pas perdue mais qu’il est grand temps qu’elle se réveille...

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Seitenzahl: 194

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Couverture

Page de titre

« Le silence comme la solitude sont des inventions poétiques… »Manu Larcenet (Blast – Tome 1 Grasse carcasse)

Ce roman est une œuvre de fiction se déroulant dans certains lieux bruxellois existants. En conséquence, toute ressemblance, ou similitude avec des personnages, des organisations et des faits existants ou ayant existés, ne pourrait être que coïncidence.

Vous pourrez retrouver certains termes spécifiques au monde musical en général et de la musique électronique, ainsi que d’autres définitions dans le lexique se trouvant à la fin du roman.

Mr. Wong

« Melvil, enchanté ! Je suis résident ».

Ce soir, c’était bien la quatrième fille à qui je déballais la même rengaine. Bien entendu, je ne sélectionnais que les plus hauts potentiels baisables : un screening rapide des zones pectorales et « bas des dorsales » suffisait à me donner une idée précise du reste de la soirée.

« Résident » est un terme que je trouvais inadapté et plutôt pompeux. Je n’habitais pas ici, encore heureux. J’aurais plutôt dû expliquer que je mixais dans cet ancien resto chinois, reconverti en lieu nocturne, de la rue de la Vierge Noire toutes les deux semaines depuis son ouverture. Mais c’était bien trop long comme entrée en matière. Il fallait que ça percute directement avec les filles en club.

Un « statut » et un geste qui signifie « on se voit après mon set ». Voilà qui avait le mérite d’être efficace.

Ma soirée, en tant que « résident » avait commencé aux alentours d’une heure du matin. Avant ça, je m’étais tapé un resto thaï des Halles Saint-Géry et quelques verres au Roi des Belges avec des potes : le classique du samedi soir, comme un entraînement avant un match, même si ça ressemblait déjà plus à une troisième mi-temps.

Jusqu’à quatre heures, j’allais servir au public de hipsters eurocrates de « Mr. Wong » une électro minimale progressive avec des petits allers-retours housy mais pas rétros. En réalité, jouer ici ne représentait pas un grand défi pour un DJ. Mais ça permettait de garder la main et de se faire draguer facile. Le côté alimentaire du boulot, autrement dit, le cul en prime.

— Ça va, tu te casses pas trop la tête, toi, ce soir !

Je venais d’ajouter un filtre entre deux morceaux qui ne collaient pas trop ensemble, histoire de limiter les dégâts sonores. Ce qui n’avait pas échappé à mon ami Alex, le patron, DJ lui aussi, mais uniquement à ses heures perdues.

— T’as vu le public, quoi ? Tu leur passerais du Guetta en boucle, ils seraient tout aussi bêtement satisfaits… Bientôt fini en plus. Je crois que je vais m’emballer la petite là, la blonde qui danse avec sa copine un peu moche.

— Là non plus, tu ne fais pas dans la top classe je vois. Tu bois quoi ?

— T’as sans doute raison. C’est pas la grande forme, non. Mais ça va, c’est mieux que rien. Envoie un whisky coke !

C’était le cinquième verre depuis que j’étais arrivé. En général, j’essaye de rester plus ou moins sobre. Pour ne pas me vautrer dans mes mixes et pour garder une certaine décence quand les filles m’abordent. Parce que, même si elles sont venues me trouver quand je bossais, même si elles entament clairement l’approche, il faut toujours leur servir une deuxième couche de baratin, histoire de les ferrer.

Un Simian Mobile Disco pour clôturer mon set et je passais le casque à Alex qui allait avoir la mission ambiguë d’éclaircir la foule à coups de morceaux aux harmonies sombres et décadentes. Je n’ai jamais – ou très rarement – voulu terminer une soirée, être le dernier, celui qui possède le pouvoir tout relatif d’emmener progressivement le public ailleurs tout en immisçant le déclin. Ce moment a un goût de fin de civilisation. Une certaine beauté s’en dégage, mais personnellement, ça me déprime.

Pas le temps de sortir du box réservé aux guests que la petite blonde débarquait. Elle me regarda avec des yeux trop pétillants pour que ce soit de l’émotion et se tortilla comme si elle allait pisser sur place. Je sentais qu’elle allait m’énerver avec son attitude de fluo kids à trois balles. Et sa copine moche qui restait plantée à côté d’elle, le sourire bêtement forcé… Le tableau est presque devenu un classique de la sociologie des sorties.

— Trop bien ce que t’as passé ce soir !

— Ah ouais ? Pourtant c’était pas de la dubstep.

— Non, mais tu sais, j’écoute de tout. Du moment que ça claque ! Je peux t’offrir un verre ?

— Un whisky coke, merci.

Elle se dirigea vers le bar en sautillant et en criant, les bras en l’air, pareille, sans doute, qu’à ses séances de fitness suédois. Trop jeune, trop conne, trop déchirée. J’avais deux minutes pour me trouver une porte de sortie. Je sentis des mains qui me palpaient les fesses. Je me retournai. C’était une des filles qui était venue me trouver au début de la soirée. Brune, assez grande et assez élégante. Pas le genre de l’endroit en somme.

— Monsieur le « résident ». Les minettes de vingt ans, c’est votre truc alors…

— Pas du tout. Elle m’a juste proposé un verre et j’ai pas eu le temps de refuser.

— Dommage, moi, j’aime bien les petites jeunes un peu frivoles.

— OK, je te la laisse alors, pas de souci.

— Oh, mais je te testais… Je vais te laisser de toute façon, elle revient…

— Non, reste ! On est ensemble toi et moi… Enfin, tu vois, comme ça elle se barrera et ça m’arrange.

— Le vilain !

Elle arriva de fait et, dans son hystérie dansante, renversa la moitié du verre qui m’était destiné sur ma pseudo compagne. Ce qui n’eut pas l’air de la perturber outre mesure. Elle resta d’ailleurs d’une froideur élégante tout en m’offrant un baiser plus que convaincant. La scène affubla d’un sourire surnaturel la copine de la petite blonde qui venait ainsi de se venger indirectement. Elles partirent toutes les deux sans rien dire. Je devais maintenant remercier la grande brune.

— Tu t’y prends plutôt bien pour faire fuir les gamines.

— C’est vrai que je suis plutôt douée. Melvil…

— Oui ?

— Suis-moi !

— Je te fuis ?

— Tu as dit quoi là ?

— Non, rien…

Direction les toilettes.

Elle ne perdait pas de temps.

En bas des escaliers, un groupe s’agglutinait autour de quelqu’un qui avait visiblement dévalé les marches. Je regardai furtivement en passant. C’était la petite blonde, vautrée à terre. Elle avait salement morflé. À vue de nez, elle devait au moins avoir perdu une dent et, pour moi, le reste de sa crédibilité à jamais. On profita de la diversion pour s’enfermer dans une toilette, côté hommes. Elle me déboutonna avec une habilité déconcertante et pris mon sexe dans sa bouche. Dix minutes plus tard, je laissai échapper un son de bonheur et elle, pas une seule goutte.

— Moi, c’est Florence ! me lança-t-elle comme si elle faisait sa promo.

Après s’être partagé une cigarette pendant un dialogue uniquement visuel, chacun de nous deux reprit son chemin dans la soirée.

J’avais encore une chose à régler avec Alex. Il devait me parler d’un projet qu’il avait pour moi : une création électro assez spécifique apparemment.

Comme d’habitude, il courait dans tous les sens et après quelques tentatives avortées de l’arrêter dans sa course folle, je me résignai. Il ne m’expliqua donc rien de plus au sujet de ce fameux projet, mais me promis de m’appeler dès qu’il en connaîtrait les détails.

Il fallait que je parte maintenant. J’appelai un taxi. Mon trolley en route, je fis signe aux serveuses qui me répondirent avec des poses de pin-up très explicites. La grande brune m’attendait devant le vestiaire. Sans en avoir l’air, bien entendu. Je lui proposai de monter dans mon taxi.

Brume

Je rentre rarement seul chez moi au petit matin.

Ce timide lever du jour qui, malgré l’environnement citadin, laisse imaginer un paysage de campagne couvert de rosée et d’un voile de brume qui le rend flou. Elle m’avait dit qu’elle s’appelait Florence. C’était à peu près tout ce que je savais d’elle. Et je n’avais aucunement l’intention d’en apprendre davantage si ce n’est de ce corps appétissant qui se dissimulait sous des vêtements portés très, très près de lui.

Sauf que la suite se profilait mal. À peine après avoir posé un talon aiguille hors du taxi qu’elle avait viré au blanc. Un blanc à effacer la nuit ou du moins ce qu’il en restait.

— Je suis… confuse. Tu… tu ne m’en veux pas dis ?

— T’en vouloir pour quoi exactement ?

— Je crois que je suis malade. Je vais rentrer chez moi…

— Tu ne veux pas un verre d’eau ou t’allonger quelques minutes ?

— Non, ça ira, je vais profiter du carrosse beau prince. Je t’appelle demain, promis. J’ai ta carte…

Je ne répondis pas. Pas plus que demain, je ne le ferai au signal de son hypothétique appel. Le taxi démarra et disparut presque instantanément dans le voile de l’épais brouillard. Je me retrouvai seul dans ce coton humide avec mon trolley, tel un navetteur lassé sur un quai de gare.

Six heures quarante-cinq…

Une fois rentré, déchaussé et défroqué, je ressentis l’envie immédiate de satisfaire mon désir à moitié comblé. La solution de substitution idéale dans ce cas d’urgence sexuelle porte le nom révélateur de Youporn ou encore de PornHub. Je choisis au feeling plus qu’au hasard la catégorie Big tits et ne fus pas déçu. Pas ravi non plus. Mais j’étais virtuellement soulagé.

Cette masturbation-minute constituait un meilleur compromis sanitaire et financier qu’une visite chez les putes. Même comparé aux Africaines au rabais du bas de Saint-Josse. Dans le monde de l’image, l’industrie du porno détrône tous ses concurrents, aussi « 3D ou 48-images secondisées » soient-ils. Il serait peut-être donc temps d’arrêter de s’en offusquer et d’affronter notre réalité généralement primitive de mâles. Mais sans doute devrait-on ajouter à cette pornographie toute-puissante une dramaturgie plus profonde ? Ou mieux, ne plus diaboliser le contact physique…

Prenant naturellement la relève de cet instant de solitude, le besoin de faim se fit lui aussi ressentir. Dans mon frigo et mes armoires reposaient tous les ingrédients du plat parfait du moment. Des pâtes « à la Melvil ». Penne sauce crème, oignons et estragon, parsemés d’un monticule d’emmenthal. Simple, bon et efficace.

Je m’enfilai une assiette pleine sur mon sofa, laissant inévitablement échapper deux ou trois de ces petits tuyaux que je retrouverais des jours plus tard aussi secs qu’un poisson rouge suicidé et tristement oublié.

Dead Man m’accompagna dans un sommeil malaisé, plié en trois dans ce canapé deux places.

J’avais coupé le son comme à mon habitude, las du bruit tout simplement, suivant aussi le précepte de Scorsese qui veut qu’un bon film se passe de dialogues pour que l’image parle d’elle-même. Ou quelque chose du même acabit.

Une brume intense entourait toujours la ville. Ce n’était sans doute pas un mauvais signe en ce début d’après-midi.

Je ne souhaitais qu’un isolement réparateur, propice à mon travail du jour. Je devais terminer rapidement le remix d’un DJ français, Maxime, que j’avais rencontré à Toulouse cet été. Il m’avait demandé de colorer un de ses titres en version dub.

Sous l’influence de substances extasiantes, j’avais dû me montrer très convaincant vu qu’il m’avait rappelé dès le lendemain, insistant lourdement. Le souci, c’est que le dub n’a jamais été mon créneau, raison pour laquelle j’avais laissé couler des mois avant qu’il ne revienne à la charge récemment. Bref, je me mis au boulot au saut du lit.

À la pause thé vert, je crus entendre un appel au loin. Plus moyen de me rappeler où se trouvait mon portable. À l’écoute, il devait reposer sous de nombreuses couches de tissu. Sous une veste ou sous le tas de vêtements jetés anarchiquement ce matin. Il sonna de nouveau et je mis enfin la main dessus. Second appel manqué. Florence… Malgré tout, je succombai à sa quatrième tentative. Son insistance laissant présumer un possible malheur.

— Hello Florence ! Et alors, tu te sens mieux ?

— Euh, oui… Pas vraiment au fait. Je suis encore au lit pour être tout à fait honnête… Je voulais juste t’appeler, comme ça, sans raison…

— Ah, OK… Sans raison donc… Sans rien derrière la tête ?

— Non, je… j’aimerais te revoir. Mais je comprendrais si tu refusais.

— Écoute, sincèrement tu m’as quand même fait un coup foireux. J’avoue que je n’ai pas l’habitude qu’on me glisse entre les doigts.

— Quoi, tu penses que je me suis débinée ?

— On va dire que je te laisse le bénéfice du doute.

— Ça va, tu me rassures. Tu es libre quand cette semaine ?

— Normalement, j’ai un rendez-vous jeudi en début d’aprèm. On peut se voir après. Dix-huit heures, ça te va ?

— Très bien. Tu connais un endroit sympa ?

— Plus qu’un, oui. Le bar du Kolya ?

— Un bar d’hôtel… mmmh… OK !

— N’hésite pas à porter du court. J’adore ça…

— Et ce sera tout ?

— Ben pour le reste, tu vois. Surprends-moi !

— D’accord monsieur le DJ vos désirs sont des ordres… À jeudi alors.

Elle avait gagné la petite. Ce que je peux me montrer faible… Mais après tout, pourquoi pas ? Pauline, ma copine, n’en saurait rien, comme d’habitude. Voilà tout l’avantage d’avoir chacun son appart et une vie nocturne sur le devant de la scène. Une belle gueule aussi.

Le remix me demanda plus de temps que d’ordinaire, mais j’aboutis à un bien meilleur résultat que celui espéré. Florence occupait pas mal mon esprit. Enfin, plutôt les fantasmes qui se dessinaient à son propos. L’avant-goût d’hier soir donnait forme à des tableaux hot, presque sans limites.

On sonna. Pauline. Le dimanche soir, elle venait chez moi et on regardait un bon film. On se faisait souvent des cycles. Depuis trois semaines, Felix van Groeningen et son cynisme poétique à la belge nous accrochaient fort. Et avec Pauline, De helaasheid der dingen prenait encore une autre couleur. J’étais bien avec elle.

La Barrière

— Je t’avais dit que c’était super compliqué de faire venir quelqu’un dans cet endroit…

— Depuis quand tu me tutoies, sale merde ?

— Ça va… pas besoin de s’énerver… je voulais juste dire qu’avec le chantier, l’accès n’est vraiment pas facile et il pourrait se douter de quelque chose. L’avantage, c’est que le week-end il n’y a personne… Mais justement, c’est ça qui pourrait lui paraître louche…

— C’est ton problème, tu comprends ? On te paie pour le faire venir. Utilise ton baratin, d’habitude ça fonctionne plutôt bien. Enfin, avec les crétins de ton espèce… Ici, ce sera un peu différent…

— Ouais… je vais trouver un plan qui fonctionne.

— T’as intérêt, c’est tout ce que j’ai à te dire ! C’est pour dimanche prochain.

— Et vous allez faire quoi après ?

— On te paie aussi pour que t’en saches le moins. Donc, ce qui se passe après, ce n’est plus du tout dans ton domaine de compétences ni dans ton contrat. Compris ?

— OK… j’ai compris…

Il fallait déjà tomber sur le bon « client ». C’est-à-dire celui qui se laisserait facilement prendre au jeu. Curieux, téméraire et naïf, en quelque sorte.

Le dimanche, le quartier de la Barrière de Saint-Gilles était heureusement assez calme, mais avec son lot de promeneurs et d’habitués. Puis, ça se jouait à la parole et à l’attitude. Être persuasif, mais en laissant une sorte de faux pouvoir de décision à son « client ». Et enfin, il fallait entrer avec lui dans ce lieu en travaux sans que cela ne semble bizarre, sans que ça sente le piège…

Haïkus et cuisine

Avec Pauline, ça faisait environ quatre ans qu’on menait une relation plus ou moins régulière. Je l’avais rencontrée au resto de son frère, dans le quartier du Châtelain. J’y avais fêté mes trente ans, entouré d’une vingtaine d’amis de longue date et d’une belle quantité de bouteilles de Saint-Chinian. Elle finissait ses études de graphisme à l’ERG à l’époque et donnait un coup de main en salle de temps en temps, histoire de se payer ses fringues. Elle avait beaucoup de goût en matière vestimentaire. C’est sans doute ça qui m’a le plus attiré chez elle. Après ses seins bien ronds et sa nuque fine et dégagée.

Ce soir-là, nous étions rentrés chez elle et avions passé la nuit et une partie de la matinée à nous écrire des haïkus pornos, Curtis Mayfield en boucle sur sa platine vinyle.

On avait rendu sauvagement concrètes les scènes les plus charnelles de ces petits poèmes, n’hésitant pas à nous travestir pour y ajouter une dimension dramaturgique.

Notre histoire était ainsi née, sur le ton du jeu et de la légèreté des corps. Mais elle n’avait pas réellement évolué, en tout cas pas en termes de profond soutien réciproque, d’amour au sens raisonnable.

Quatre années d’allers-retours entre nos deux appartements, de voyages spontanés, de junk food élaborée et de jeux de piste citadins improvisés. Quatre années aussi de petits mensonges, de coups de gueule incontrôlés, de réconciliations hasardeuses et de refus de notre réalité. On s’aimait sans doute dans cette illusion.

Comme on allait souvent manger au resto de Johan, le frère de Pauline, lui et moi avions assez vite bien accroché. Il écoutait beaucoup d’électro et, pour ma part, j’avais toujours manifesté un grand intérêt pour la gastronomie. Même s’il ne concoctait qu’une modeste cuisine de brasserie, il cultivait le goût des bons produits et l’art de les sublimer sans les altérer. À force d’en entendre parler, je lui avais demandé de m’apprendre les bases de son précieux savoir-faire. C’est ainsi que je me suis retrouvé aux fourneaux, l’aidant surtout au début à la mise en place et à la confection des classiques de la carte. Aujourd’hui, je me pointais là deux ou trois fois par semaine pour un salaire correct et des conditions de travail idéales.

Ce matin, l’énergie me manquait. Je n’avais pas vraiment l’envie. Johan le sentit directement.

— Un petit espresso te fera le plus grand bien fieu, vu ta tête !

— T’as raison… Je ne sais pas ce qui se passe. J’ai les idées brouillées.

— Trop fait la fête encore une fois…

— Même pas. J’ai bossé sur un morceau toute la nuit. Mais je ne le sens pas. Peut-être besoin d’un truc nouveau, de changer de style pourquoi pas…

— Tu ne vas quand même pas nous faire du Tiësto quand même ? Note que lui, il se fait un paquet de pognon…

— T’es malade ! Non, quelque chose de plus mélodique, de plus affirmé dans les voix.

— De la pop avec plus de beats, quoi.

— Si tu veux…

Couper des légumes aux calibres identiques et préparer les sauces pour les viandes me donna l’occasion de prendre du recul. J’avais besoin d’une solide pause du cerveau, de laisser toute cette remise en question musicale de côté au moins pour quelques heures. Johan ne me posa pas de questions et me laissa évacuer ce bouillonnement dans mon coin. J’allais déjà mieux.

*

Une heure plus tard, un appel m’extirpa de cette sérénité retrouvée. Ul-Rik, un pote DJ m’invitait à venir « foutre le feu » ce soir dans une de ses soirées.

— Hey man, tu vois la rue derrière l’avenue Louise, là où se trouvent les boîtes de blacks ?

— Ouais, rue de Livourne. C’est là que ça se passe ?

— Non… pas loin. Je t’envoie l’adresse et on se retrouve là à vingt heures.

— Putain, c’est tôt ça ! On va jouer pour les petits pète-culs qui tripent sur les « after after-work » ou quoi ?

— Rien à voir… j’te brieferai sur place, tu verras.

— Ne me fais pas un coup foireux cette fois, gars. Sérieux !

— Easy bro’ ! Bon, j’te laisse.

« Easy bro »… Sauf que la dernière fois qu’il m’avait rencardé sur un soi-disant « plan qui déchire sa race », nous nous étions retrouvés dans une cave à Jette, un dimanche soir, chez des gars de la pub surexcités qui voulaient qu’on leur passe de l’» over décalé » pour impressionner leurs futurs clients. Ils nous avaient payés une misère et on avait réagi en mettant à moitié le feu à leur bibliothèque de branleurs. Des bouquins de design qu’ils n’auraient de toute façon jamais lus.

Je restais donc sceptique par rapport à ce plan. Mais en même temps, j’avais bien envie de me lâcher.

Squat

Je quittai le resto après le service de midi, aux alentours de quinze heures. Ça me laissait tout le temps de passer dans le centre me racheter un casque pour ce soir. Chaque fois, j’étais super tenté d’acheter la moitié du magasin dès que j’y mettais un pied. Je connaissais bien le patron et il connaissait très bien mes faiblesses. Ce salaud m’éblouissait toujours par la démonstration d’une nouvelle machine aux vertus sonores incomparables ou de pads assignables à souhait ou encore d’un plugin à faire trembler les détracteurs du numérique. Cette fois-ci, il me sortit une réédition d’un clavier légendaire.

Après l’engouement des synthés virtuels, la tendance revenait depuis quelques années et de plus en plus à l’analogique : une technique offrant encore des possibilités énormes pour la création et le live. Le summum étant de pouvoir dénicher les machines d’origine. Mais les prix avaient évidemment explosé du fait du rétrécissement du marché. J’arrivai, à force d’une incroyable résistance, à sortir du magasin avec juste un casque et un nouveau câble. De l’utile uniquement.

De retour chez moi, je pris une longue douche et préparai mon matériel de base pour les sets : le Mac, la console, le casque et le câblage. Comme il était encore tôt, je sautai dans le tram 81 pour rejoindre Ul-Rik à l’adresse qu’il m’avait envoyée. Sur place, je dus attendre quinze bonnes minutes avant qu’il ne se pointe. Avec mon trolley, les gens me prenaient pour un touriste paumé. Un couple s’était même arrêté pour savoir si je voulais de l’aide.

— Ah quand même ! T’as de la chance qu’on ne se les gèle pas encore trop sinon je me serais barré… On me prend pour un touriste en plus !

— T’exagères toujours Melvil… peace.

— Ouais, peace, c’est ça. Bon, on rentre ?

— Attends, faut que je t’explique un truc avant.

— Ouh, ça sent le coup foireux… C’est quoi le problème ?

— Pas de problème man. On va jouer dans un squat. Les gens sont tranquilles, mais c’est une sorte de… comment dire… de communauté.

— Et quoi, il y a un rite de passage ou un code à adopter ?

— T’es con… Non, faut juste pas leur prendre la tête si le son est pourri ou si on te sert pas à boire dans les deux minutes. T’as pigé ?

— OK… Je ne sais pas pourquoi, mais je sens que ça va partir en sucette ton plan-là.

— Allez, fais-moi confiance.