Elsie's Peak - René Visquis - E-Book

Elsie's Peak E-Book

René Visquis

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Beschreibung

L'Amiral Serge Klykov, sous-marinier chevronné,a eu une carrière exemplaire dans la Russie de l'après-perestroïka où règne la corruption. De plus, il n'a pas oublié que l' Armée lui est redevable d'une dette dont elle ne pourra jamais s'acquitter. Balayant ses scrupules, il s'engage dans une aventure au cours de laquelle il devra mettre en jeu son éthique et sa conception du devoir,pour tenter d'offrir une meilleure vie à sa famille. Il entraine avec lui ses proches et ses amis vers un destin qu'il n'avait pas imaginé. Comme beaucoup de choses ne se passent comme prévues, il aura à surmonter de nombreuses épreuves pour retrouver sa famille et ses amis qui, parallèlement devront aussi affronter des situations dangereuses. Ils se retrouveront tous, enfin, après plusieurs semaines qu'ils passent à échapper à des poursuivants déterminés qui ne les lâcheront pas.

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Veröffentlichungsjahr: 2017

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PREFACE

L’action de ce roman se situe, à son début, dans la Russie de l’après Pérestroïka, où la déliquescence de l’autorité de l’État, suite au coup d’État de Boris Eltsine en 1993 et à sa gouvernance déplorable sur fond d’une crise économique sans précédent, est à son comble.

La guerre d’Afghanistan, menée dans des conditions désastreuses et la retraite pitoyable de l’Armée Rouge en 1988, a sûrement été un élément déclencheur de premier plan dans tous ces bouleversements.

Les personnages principaux sont donc, dans ce contexte où les valeurs morales d’un pays s’effondrent, en proie à des comportements qu’ils n’auraient pas eus dans une époque moins troublée.

L’épopée de ce sous-marin qui doit partir d’un port de la Mer de Barents pour rejoindre l’Amérique du sud en passant par la Manche est semée d’embûches, entraînant l’ensemble des personnages dans des situations périlleuses.

Tous les personnages de ce roman sont fictifs et toute ressemblance avec des personnages existant ou ayant existé est purement fortuite.

TABLE DES CHAPITRES

Severomorsk, le 4 décembre 2000

Afghanistan, le 14 Février 1989

St-Pétersbourg, le 25 février 1989

St-Pétersbourg, le 27 octobre 2000

St-Pétersbourg, Novembre 2000

St-Pétersbourg, le 9 décembre 2000

Severomorsk, le lundi 11 décembre 2000

St-Pétersbourg, le 16 décembre 2000

Severomorsk, le 29 décembre 2000

Kirkenes (Norvège), décembre 2000

A bord du Kalouga, le 29 décembre, 20 h 45

St-Pétersbourg, dimanche 31 décembre 2000

Severomorsk, le 11 janvier 2001

La Havane, janvier 2001

Mer du Nord, les 7/8/9 janvier 2001

Manche, janvier 2001

Venezuela, le 30 et 31 janvier 2001

Moscou, 18 janvier 2001

A bord du Volk, le 18 février 2001

A bord du Kalouga, le 18 février

Près de Cadix, le 18 février 2001

Près d’Assilah (Maroc)

Près de Cadix, le 19 février 2001

Madrid, le 20 février 2001

Assilah, le 20 février 2001

Caracas/Amérique du Sud, février 2001

Caracas, le lundi 19 février 2001

Le Cap, Été 2001

St-Pétersbourg, avril 2001

Caracas, mars 2001

Épilogue : Le Cap, Automne 2001

1

Severomorsk (Oblast de Mourmansk), lundi 4 décembre 2000

Dans cet après-midi de décembre, l’Amiral Sergueï Nikolaïevitch Klykov était pensif. Le front collé sur la vitre froide de la fenêtre de son bureau, il regardait la neige tomber sur la base de Severomorsk. Il pouvait voir, bien illuminée grâce aux puissants projecteurs perchés sur la corniche des toits qui éclairaient la nuit arctique, la statue d’Apollon Nadya, élevée à la gloire des marins soviétiques et un peu plus loin, les nombreux navires de la Flotte du Nord, amarrés à couple aux quais enneigés.

De lourds flocons, poussés par un vent d’ouest qui apportait depuis la fin de la matinée de gros nuages noirs venus de la Mer de Barents, s’accumulaient sur le sol gelé. La couche de neige glacée, déjà épaisse en raison des premières chutes qui avaient commencé tôt cette année, à son retour de quelques jours de vacances en octobre, recouvrait les chaussées et les bâtiments de la base navale de Severomorsk, à quinze kilomètres au nord de Mourmansk. Les moins douze degrés affichés sur son thermomètre extérieur, habituels à cette période de l’année, transformaient immédiatement en glace toutes les précipitations. De temps à autre, un chasse-neige passait, ses phares allumés, poussant devant lui de grosses congères qu’il se contentait de déverser à la mer. Fini le temps où les équipes de nettoyages travaillaient jour et nuit pour que toutes les voies soient impeccables.

Il passa dans le cabinet de toilette attenant pour boire un verre d’eau et s’arrêta devant le miroir qui lui renvoyait l’image d’un jeune sexagénaire. En effet, grâce à la pratique régulière du sport, surtout natation et course de fond, il avait pu se maintenir en forme. Malgré ses cheveux poivre et sel et un début de calvitie frontale, il faisait encore jeune. Nombre de ses amis enviaient sa démarche souple et son allure décidée.

Avec quinze centimètres de plus, il aurait pu encore être sélectionné dans un casting hollywoodien. De fait, il faisait dix ans de moins que son âge.

Il s’assit à son bureau, que seule une lampe de style industriel éclairait. Il aimait bien cet éclairage focalisé qui lui permettait de ne pas voir les autres meubles métalliques, tristes et déprimants qui équipaient la plupart des bureaux des administrations soviétiques.

Il se bascula en arrière dans son fauteuil, qu’il s’était payé lui même, tant était inconfortable celui qu’il avait trouvé à sa nomination à ce poste ; puis, ses dix doigts aboutés, il ferma les yeux pour mieux réfléchir.

Nommé à l’État-major de la Flotte du Nord depuis deux ans, il commandait la base des sous-marins de Severomorsk.

Il ne pouvait s’empêcher de se rappeler les bons souvenirs de sa première affectation où, frais émoulu de l’École navale militaire supérieure Frounze de Leningrad, il était arrivé en 1962 auréolé de sa place de major de promotion. Grâce à ce succès il avait pu choisir d’être affecté dans les sous-marins, le choix de l’élite dans toutes les Marines.

Sa carrière par la suite s’était déroulée dans les meilleures conditions possibles compte tenu de son peu d’engagement politique. Certes, s’il avait montré plus de zèle auprès des zampolits, ces commissaires politiques omniprésents, il aurait pu alors avoir un avancement plus rapide et gagner son étoile de Contre amiral quelques années plus tôt.

Mais ses capacités de commandement, d’organisation et ses compétences techniques avaient largement supplées ce défaut d’engagement dans le Parti. Elles lui avaient permis de se faire apprécier par ses supérieurs qui avaient toujours favorisé son avancement.

À deux ans de sa retraite, s’il regrettait de quitter ce milieu des sous-mariniers qui lui avait tant apporté, par contre, les difficultés que rencontrait la marine russe depuis plusieurs années avaient facilités sa décision. Si les conditions des années 80 avaient pu être à nouveau réunies, il serait certainement resté encore quelques années de plus. Mais de voir se dégrader ce bel outil qu’il avait contribué à forger, lui ôtait toute envie de rester dans ce « bordel » qu’était devenue l’armée russe dans son ensemble.

Même avant ce samedi 2 décembre où il avait reçu à son domicile un mystérieux coup de téléphone d’un homme se faisant appeler Ossip, sa décision de mettre un terme à sa carrière était déjà prise. D’autant qu’il avait pu savoir qu’un nouveau plan de réduction des effectifs, prévu dans les deux ans à venir, ne l’épargnerait vraisemblablement pas.

Il jeta un coup d’œil à sa montre, sa belle montre Vostok « Komandirskije » dont le cadran était orné d’un sous-marin, que lui avait offert Macha pour leur mariage. Il y tenait beaucoup car c’était le seul cadeau d’elle qu’il continuait à porter.

Il était temps qu’il regagne son petit appartement de fonction qu’il avait à sa disposition pendant ses séjours sur la base. La rue Safonova n’était pas très loin et souvent il y allait à pied mais, compte tenu du mauvais temps, il préféra prendre sa voiture. Il ferma son bureau à clef et descendit, négligeant l’ascenseur, les quatre étages allègrement, puis monta à l’arrière de la Zil dans laquelle Kotia, son chauffeur, l’attendait.

Chemin faisant, il repensa à cet entretien qu’il avait eu à Saint-Pétersbourg avec cet homme, le samedi 9 décembre, date qu’il n’oublierait pas de si tôt !

Le rendez-vous avait été fixé au coin de Mikhaïlovskaïa et de Nevski, tout près du Grand Hôtel Europe dans lequel il n’était entré qu’une seule fois lors d’une réception officielle offerte par le Ministre de la Marine et le Politburo. En effet, même avec un traitement mensuel de deux cent mille roubles (1) qui le plaçait en haut de l’échelle des revenus des fonctionnaires, il ne pouvait se permettre de dépenser pour un repas au moins dix mille roubles !

Pour être plus discret, il avait préféré venir en civil, coiffé d’une chapka fantaisie comme celle que les touristes achètent pour faire couleur locale. Arrivé quelques minutes avant l’heure du rendezvous fixé à 16 heures, car il avait horreur de faire attendre, il fut accosté par un gros balèze, chaudement vêtu, coiffé d’une chapka de loutre au-dessous de laquelle il imaginait un crane rasé.

— Bonsoir Amiral, je m’appelle Ossip : je vous prie de me suivre s’il vous plaît, lui demanda-t-il obséquieusement.

Sergueï, sans mot dire, lui emboîta le pas et monta à l’arrière d’un gros 4x4 Mercedes noir aux vitres teintées. Ossip aboya « Davaï » au chauffeur qui démarra aussitôt.

Le puissant véhicule s’était rapidement dirigé vers les quais de la Neva se faufilant dans le trafic déjà dense de ce samedi soir, qui ralentissait passablement tous les véhicules.

Sergueï profita de ce laps de temps silencieux, pour observer son « hôte ».

Sa masse était impressionnante : il devait faire au moins un mètre quatre vingt dix et peser cent vingt kilos !

C‘était le genre d’individu qu’il valait mieux avoir comme ami, car entre ses mains comme des battoirs, la vie ne devait pas peser lourd ! Une petite croix était tatouée sur son auriculaire gauche, signe distinctif d’appartenance à la « Mafiya ». Il devait certainement en avoir sur tout le corps. Sergueï pensa que c’était sûrement un ancien « spetsnaz », un commando reconverti dans la protection rapprochée.

Son gros pardessus en loden noir était de bonne coupe et dénotait une certaine aisance financière. Son visage rond et bouffi en disait long sur ses habitudes alimentaires et son attrait marqué pour l’alcool. Comme il avait enlevé sa chapka, son crâne rasé, comme l’avait pensé Sergueï, montrait de nombreuses cicatrices…

Le chauffeur, dont il ne voyait que la nuque épaisse, était du même acabit.

La grosse voiture se gara au bord du trottoir du quai de Dvortsovaya, en face de l’Ermitage, en faisant crisser la neige glacée sous ses larges pneus.

L’endroit était presque désert car, à cette heure, les rares passants pressaient le pas pour rentrer se mettre au chaud. Ossip qui avait fermé la vitre de séparation d’avec le chauffeur, ouvrit le bar dissimulé dans une console aménagée en petit réfrigérateur entre les sièges avant et proposa un verre de « Poutinka », la vodka qui était à la mode. Le balèze fit rapidement cul-sec, tandis que Sergueï ne but qu’une petite gorgée. Il préférait garder les idées claires.

La discussion s’était engagée par des banalités sur le temps, le froid et la neige précoces, les difficultés économiques (qui ne semblaient pas le concerner, pensa Sergueï !) pour rapidement s’orienter sur le vrai motif de la rencontre.

— Amiral, si vous êtes ici, c’est que nous vous connaissons bien.

— Ah ! Bon ? Répondit-il, interloqué.

Et Ossip de décrire avec précision à Sergueï, qui n’en croyait pas ses oreilles, ses conditions de vie, le montant de ses revenus, de logement, de perspectives d’avenir.

Il était étonné de tout ce que cet homme savait sur lui et n’étaient les conditions confortables de leur entretien, il aurait pu penser être tombé dans les pattes du FSB ou du GRU. (2)

Après quelques minutes, durant lesquelles il se demanda où l’autre voulait en venir, la proposition arriva d’un coup, lapidaire et l’aurait fait vaciller s’il avait été debout !

— Notre Organisation, commença Ossip, désire utiliser un sous-marin avec son équipage pour transporter de la cocaïne entre l’Amérique du Sud et l’Europe.

Nous avons pensé que vous étiez le mieux placé pour effectuer cette opération.

En effet, comme l’achat officiel d’un bâtiment de la flotte russe est impossible à réaliser discrètement, la solution qui s’est imposée à nous est de s’en emparer, avec votre aide, bien entendu.

Il marqua une pause dont l’Amiral, qui s’était un peu tassé sur son siège, profita pour se ressaisir.

— Bien entendu, reprit-il, ce service sera largement rétribué et les sommes qui vous seront versées seront proportionnelles au risque que vous prendrez pour mener cette opération. Nous vous offrons dix millions de dollars, qui vous serviront à payer tous les frais pour cette première opération et vous laisseront un bon bénéfice.

Un silence qui lui parut interminable s’installa. Sergueï aurait eu besoin de plusieurs verres de vodka pour lui dénouer la gorge qu’il sentait serrée et presque douloureuse comme lors d’une angine.

« Dix millions de dollars » pensât-il.....Il avait de la peine à imaginer ce que représentait une telle somme, surtout convertie en roubles !

*

Durant la semaine qui avait précédé ce mystérieux entretien, il avait tout imaginé sauf être impliqué dans le narcotrafic.

Par exemple, mettre ses compétences à commander une grosse usine privatisée, comme cela avait déjà été proposé à d’anciens officiers supérieurs, ou bien grâce à ses relations, faire du « lobbying » pour favoriser l’obtention de certains marchés... Mais de là à aller, car même si le mot était faible par rapport avec l’énormité de l’acte, voler un sous-marin à la Russie, sa Patrie, pour se livrer à un transport hautement criminel, le laissait perplexe.

Ossip rompit le silence :

— Tous les détails pratiques sont réglés : versement cash de cinq cent mille dollars pour les premiers frais, faux passeports pour vous, votre famille, les membres de l’équipage et leur famille, possibilité de rester dans le pays de votre choix. Par la suite, versement du solde sur des comptes numérotés dans des banques sûres.

Tout tourbillonnait dans la tête de Sergueï : il lui fallait reprendre ses esprits. Son expérience d’officier l’avait habitué cependant à réagir rapidement dans des situations imprévues.

— De combien de temps puis-je disposer pour réfléchir à votre proposition ?

— Nous pensons, répondit Ossip, qu’une semaine est suffisante pour nous donner votre réponse. Il va sans dire que nous l’espérons positive car si cette opération ne devait pas se faire avec vous, toute indiscrétion vous serait fatale ainsi qu’à votre famille.

— Dès que nous aurons votre accord, vous aurez quinze jours pour nous présenter un plan d’action. Nous vous laisserons décider de la date du départ, mais nous souhaitons ne pas perdre de temps et nous apprécierions que tout soit terminé en mars prochain : d’accord ?

Sergueï, la gorge encore nouée se contenta d’acquiescer d’un signe de tête. Il avait bien compris, tout compris…

Ossip, visiblement soulagé, répondit aussitôt :

— Eh bien, dans ce cas, Amiral, nous nous reverrons à la même heure, au même endroit dans une semaine. Puis-je vous déposer à Petrogradskaya, Amiral ?

— Non merci. Je préfère rentrer chez moi à pied, ce n’est pas très loin.

En effet, il avait besoin de marcher pour se remettre de son émotion et de commencer à réfléchir.

Ossip se pencha alors vers lui avec un grand sourire jovial, lui tendant la main avec une carte de visite en lui disant :

— A très bientôt, Amiral. Si vous avez des questions n’hésitez pas à m’appeler.

— A bientôt, Monsieur, répondit machinalement Sergueï.

Il se retrouva sur le trottoir tandis que la voiture démarrait rapidement en direction de Suvorovskaya. Dans la lumière des lampadaires, il vit une fumée blanche de condensation tournoyant dans son sillage.

L’air frais lui fit du bien et il resta un moment accoudé au parapet duquel il voyait la Neva gelée, jonchée de bouteilles de bière et de vodka qu’il distinguait dans la pénombre sur la glace blanchâtre. Il reprit sa marche vers le pont Dvortsovaya qui rejoignait le quartier de Birzha. Sur le pont Birzhevoy il s’arrêta à nouveau au-dessus de l’eau gelée. Ses pensées se bousculaient dans sa tête.

« Quand même, s’emparer d’un sous-marin. !! » Il imaginait les conséquences. « Lui, Amiral de la flotte russe devenir un vulgaire voleur, un renégat! »

Il lui revint en mémoire, l’affaire de cet ancien officier de la Marine ayant rejoint la fondation Bellona (3) qui décrivait avec précision les dégâts environnementaux dus à l’abandon des sous-marins nucléaires de la Flotte du Nord. Alexandre Nikitine fut incarcéré et accusé de Haute trahison en 1996 et envoyé au goulag où il disparut.

C’est ce qui le guettait si le projet était éventé.

Il mit plus d’une heure pour rejoindre son appartement dans la rue Kropotkina, non loin du parc Alexandrovski et de la forteresse Pierre et Paul.

Cette marche dans le froid de la nuit lui avait permis d’y voir un peu plus clair.

Cela lui rappelait aussi l’aventure de son grand-oncle l’Amiral Klykov qui, en décembre 1920, avait quitté Sébastopol avec toute la flotte russe de la mer Noire pour ne pas tomber aux mains des Rouges. Avec cent vingt six navires de tous les tonnages ils avaient trouvé refuge en Tunisie, à la base navale de Bizerte, le 22 décembre 1920 où un millier d’officiers russes et les quatre mille hommes, officiers mariniers et matelots, ainsi que leurs familles, devaient y rester, pour la plus part, encore quelques années (4).

2

Afghanistan, le 14 février 1989

La colonne de tanks roulait à vive allure en direction de Mazâr-i-Charif, au nord du pays près de la frontière avec l’Ouzbékistan.

Les pluies récentes qui avaient depuis peu succédé à la neige, avaient transformé en bourbier cette route qui n’était le plus souvent qu’une piste de terre battue pleine de profondes ornières où, de temps à autres, apparaissaient des plaques de bitume, témoins d’un ancien revêtement mis à mal par la guerre qui faisait rage depuis si longtemps.

A quarante cinq kilomètres à l’heure, les chenilles soulevaient une épaisse bouillasse, rendant la visibilité difficile et obligeant les conducteurs à respecter une distance de sécurité d’une centaine de mètres. Comme le périscope devenait rapidement opaque, les conducteurs roulaient l’écoutille ouverte. Toutes les deux ou trois minutes, ils devaient cependant nettoyer leurs lunettes qui se recouvraient rapidement d’une fine pellicule de boue.

C’était une des dernières colonnes de blindés qui participaient au retrait définitif des troupes soviétiques d’Afghanistan. Celui-ci avait commencé il y avait plus de quatre mois et au fur et à mesure que le temps passait, pour les soldats, la hâte de quitter ce maudit pays grandissait.

Le lieutenant Boris Sergueievitch Klykov, à l’arrière de la colonne dans le dernier T 56, surveillait la bonne marche de son convoi qui s’étirait devant lui. Ils approchaient de Mazâr-i-Charif et de loin, il pouvait voir les gros Antonov 225 décoller de l’aéroport remportant leur cargaison de matériel et d’hommes épuisés.

Dans deux heures environ, ce serait à leur tour d’être en sécurité. Seule une cinquantaine de kilomètres les séparaient du pont de l’Amitié qui franchit l’Amour, le fleuve qui sert de frontière avec l’Ouzbékistan. Arrivés à Termez, ils pourraient enfin souffler et ne plus craindre pour leur vie.

« Pourvu que tout se passe bien » se força-t-il à penser, chassant le mauvais pressentiment qu’il avait depuis quelques jours.

Ce serait pour eux le point final à cette sale guerre au cours de laquelle plus de quinze mille de leurs camarades avaient laissé leur vie.

Ils avaient dépassé le défilé de Kholm et la route s’élargissait dans la plaine.

Déjà les premiers tanks de la colonne devaient avoir tourné à droite pour prendre la route d’Hairatan qui menait à Termez.

Bien protégé du froid par son casque de cuir noir rembourré de tankiste et ses lunettes de protection, Boris regardait par l’écoutille gauche de la tourelle à demi ouverte, le paysage morne qui défilait sous ses yeux. Aux moignons touffus d’herbes qui égayaient, tant bien que mal les amas de roches rougeâtres et noires qu’ils avaient longés dans la matinée, avait succédé un paysage plus verdoyant de basses collines ou de temps à autre, la tache blanche d’une ferme attirait le regard. Quelques troupeaux de chèvres et de moutons, gardés par des enfants, paissaient çà et là.

Bercé par le grondement du moteur assourdi par les écouteurs de son casque, il était plongé dans ses pensées : dans peu de temps il allait être enfin délivré de ce cauchemar qui empirait maintenant depuis six mois, date du retour de sa dernière permission. Six mois de calvaire où il avait vu des dizaines de camarades morts, tués par ces moudjahiddines qui menaient une guérilla avec l’énergie du désespoir ; combien d’escarmouches, d’attaques en embuscade, avaient-ils subi !

La terreur régnait dans les deux camps et personne ne faisait de quartier. Lorsqu’une escouade de chars partait à l’attaque d’un village c’était pour le réduire en cendres, femmes, enfants, vieillards compris ; aussi, quand une unité russe était prise au piège dans un des nombreux défilés que comptait ce pays montagneux, bien peu avaient une chance d’en réchapper vivant. D’ailleurs, il valait mieux être tué que fait prisonnier car les combattants afghans se montraient d’une cruauté inimaginable en cette fin de siècle : émasculations, amputations à vif, finissaient toujours par l’égorgement. C’était leur façon de se venger des terribles bombardements aveugles au napalm des villages de la montagne, qui décimaient les populations.

Les trois semaines de permission, en août, lui avaient permis de reprendre son souffle.

À Leningrad, son père et sa mère et surtout Tatiana, cette belle blonde aux yeux gris bleu qu’il avait épousée, sa Tania chérie, s’étaient montrés débordants d’affection. Malgré la touffeur de cette fin d’été, ce séjour dans sa famille l’avait ramené à une vision de la vie plus optimiste. Depuis leurs longues promenades au bord de la Moïka et des autres canaux, ces balades en mer dans le golfe de Finlande, ces nuits d’amour dans la datcha familiale au bord du lac Ladoga où leurs deux corps s’épuisaient de plaisir, jamais la vie ne lui avait paru plus belle et plus intense. Depuis leur mariage en juillet 1987 et leur court voyage de noces en Crimée, Tania et lui n’avaient pas eu de tels moments de bonheur.

En effet, dès sa sortie de l’école d’application des blindés, il avait eu huit jours de permission pour se marier. Il avait dû ensuite rejoindre rapidement son régiment à Koursk et s’était retrouvé à Kaboul en février 1988. L’hiver avait été rude. Non pas tant à cause du climat car il était habitué au froid, mais en quelques semaines il avait été plongé dans cette guerre dont peu de soldats comprenaient le sens. Les opérations se succédaient et les rares périodes passées au repos dans les casernes de la banlieue de Kaboul n’arrivaient pas à lui faire oublier sa fatigue et surtout sa peur, car c’était bien de peur, cette peur incessante qui ne vous quitte jamais, dont il fallait parler.

Après avoir connu une période de succès militaires, l’armée soviétique se heurtait depuis deux ans environ à une résistance acharnée des moudjahiddines dont l’armement fourni par la C.I.A faisait des ravages considérables dans ses rangs. Les missiles sol-air Sting abattaient régulièrement les hélicoptères et les tanks étaient la cible facile des missiles sol-sol Militech. Chaque opération nécessitait l’emploi de moyens de plus en plus importants et malgré cela, l’état-major n’avait plus l’initiative des combats. Il en était réduit à assurer une sécurité toute relative des grandes voies de communication. Ses rares séjours à Kaboul où il avait eu l’occasion de se mêler au peuple afghan, lui avaient prouvé à quel point ils étaient honnis.

C’est au cours d’une de ces rares périodes dites de repos, en novembre, qu’il avait reçu la lettre de Tania lui annonçant qu’elle était enceinte. Son cœur avait bondi de joie et il avait tout de suite essayé de la joindre au téléphone. Après plusieurs heures d’attente, il avait fini par lui dire quelques mots pour lui faire savoir son bonheur. La communication avait été coupée et c’est les larmes aux yeux qu’il était sorti de la cabine. Depuis il écrivait sans cesse, lui disant son espoir de la retrouver pour la naissance du bébé qui devait avoir lieu au mois de mai prochain.

Le bruit courait que cette sale guerre allait bientôt se terminer et il espérait qu’au printemps il pourrait avoir une affectation dans l’état-major à Moscou où son beau-père, le valeureux général Serpiline, avait conservé de bonnes relations.

La vie reprendrait alors son cours normal : c’est cette perspective qui lui permettait de tenir le coup.

Ils étaient maintenant à environ quarante kilomètres de Termez et la route traversait un petit hameau que Boris identifia sur la carte comme étant Ne’ababad, fait de masures délabrées pour la plupart, témoignant de la ruine de ce pays qui avait subi dix ans de guerre.

Il fût tiré de ses pensées par un grésillement dans ses écouteurs et de la voix hachée, celle du sergent-chef Ivachov :

— Mon lieut....ant.....approch....... Hairat..

— Reçu mais pas clair. Continuez. Me prévenir si problème. Confirmez réception.

— Confirmez réception, répétât-il deux fois puis une troisième, n’obtenant toujours pas de réponse.

La radio faisait encore des siennes : il était temps de réviser ces vieux T54 et vraisemblablement de les mettre à la casse pour le plus grand nombre d’entre eux.

Tout à coup le puissant et sourd vrombissement des 650 chevaux du moteur diesel de son char, se transforma en un miaulement de plus en plus aigu du moteur emballé. Aussitôt le conducteur décéléra et se mis au point mort et arrêta son engin; puis, il enclencha la première pour redémarrer mais aussitôt le miaulement réapparu. Il s’adressa par la radio du bord à son lieutenant : Boris lui ordonna d’essayer de rouler lentement, le tank se remit péniblement en marche, fit quelques mètres puis s’immobilisa définitivement : la transmission avait lâché.

Boris appela aussitôt par radio le sergent-chef Ivachov qui menait le convoi : pas de réponse ; il réitéra son appel plusieurs fois sans succès. Au loin, la silhouette du dernier tank devant lui avait déjà disparue.

« Saloperie de radio ! » jura-t-il, en reposant violement le combiné sur son socle.

Il descendit dans le poste de combat et ferma l’écoutille. Son regard croisa celui des trois autres membres d’équipage dont l’anxiété se lisait déjà sur leur visage. Il pensa bien tirer un obus vers l’avant pour attirer l’attention de ses camarades mais maintenant la distance était trop grande.

Un lourd silence s’installa. Il souleva prudemment l’écoutille gauche pour apprécier la situation qu’il pressentait critique et essaya de réfléchir aussi posément que possible.

La colonne arriverait à Hairatan dans vingt à trente minutes et ce n’est qu’à ce moment-là qu’Ivacheff s’apercevrait que le dernier tank manquait. Le temps qu’il fasse demi-tour et revienne sur ses pas, il fallait compter environ une heure: une bonne heure, au moins, à tenir dans cet endroit peu rassurant.

Des quelques masures commencèrent à sortir des femmes en burka, des enfants collés dans leurs jambes ; pour le moment pas d’homme et tout le monde restait à distance respectable.

Igor, le conducteur, avait ouvert le capot du moteur dans le compartiment arrière, et essayait de voir s’il pouvait faire quelque chose pour réparer ce foutu engin. Le chargeur et le tireur restaient silencieux et la sueur commençait à perler sur leur front, dessinant des rigoles claires sur leur peau crasseuse. Boris avait la bouche sèche et se demandait ce qui allait leur advenir. Pour remonter le moral de ses hommes, il leur affirma qu’en ce moment même leurs camarades commençaient à faire demi-tour pour revenir les chercher. Boris demanda à Ivan s’il pensait pouvoir réparer.

— Rien à faire, mon lieutenant, c’est l’embrayage qui est mort !

— Boris fit la grimace : les choses tournaient mal.

Il prit dans son caisson une bouteille de vodka, but une gorgée au goulot et la fit circuler. Dehors, les enfants enhardis commençaient à se rapprocher du char.

*

Amid, réveillé par le passage de la colonne de blindés avait vu, de la fenêtre de sa chambre, le dernier tank s’arrêter dans le hameau, juste devant sa maison. Il s’était aussitôt couché sur le plancher pensant être à l’abri au cas où les Russes ouvriraient le feu, comme cela était déjà arrivé dans d’autres villages. N’entendant rien, il risqua un œil et vit que le char était arrêté, silencieux; de l’autre côté de la rue, un groupe de femmes et d’enfants regardaient la scène. Il passa dans la cuisine, déplaça une petite armoire qui cachait un trou dans le mur que son père avait creusé deux ans auparavant avant de partir pour les montagnes où il devait trouver la mort lors d’un bombardement quelques temps après, brûlé vif par une roquette au napalm.

Dans cette cachette, il trouva un pistolet, des balles ainsi qu’une grenade quadrillée, d’origine russe sûrement. Il la glissa dans la poche de son pantalon bouffant et se cacha dans l’embrasure de la porte.

Ses yeux noirs épiaient les faits et gestes de l’officier qui surveillait par l’écoutille de la tourelle les spectateurs sur le côté gauche de la rue. Quand celui-ci disparut à l’intérieur, aussitôt il se jeta à plat ventre et rampa jusqu’aux chenilles. A cet endroit, l’officier pour le voir aurait dû sortir presque entièrement. Tout était calme sauf le bruit métallique d’outils qui venait de l’intérieur du tank. Il continua à ramper silencieusement vers l’avant du char où il avait observé qu’il y avait une ouverture. Il savait, pour l’avoir vu sur une épave calcinée, que ce trou communiquait avec l’habitacle. De sa main tremblante, il dégoupilla la grenade comme il l’avait vu faire, compta jusqu’à cinq et la jeta par l’écoutille. Il se leva d’un bond et rejoignit le groupe de femmes en leur criant de s’éloigner.

Au même moment où le pilote se relevait en sueur, Boris entendit un bruit métallique venant de l’avant. Dans la pénombre de l’habitacle, il aperçut avec effroi une grenade qui avait été jetée par l’écoutille qu’Ivan avait oublié de verrouiller.

Quelques secondes plus tard, elle éclata, incendiant aussitôt l’intérieur de l’habitacle ; il se rua sur l’écoutille de la tourelle, mais une douleur vive au bas des reins l’empêcha de sortir. Les flammes avaient attaqué les combinaisons graisseuses des hommes et leurs hurlements montaient dans l’épaisse fumée qui sortait par l’écoutille droite qu’ils avaient précipitamment ouverte. Boris, le buste dehors, respirait avec difficulté.

Tout à coup une terrible explosion retentit : la soute à munitions éclatait. Il se sentit projeté en l’air et la dernière vision qu’il eut du monde des vivants fût celle d’une burka bleue qui gisait à même le sol entourée d’enfants ensanglantés. Amid eut le temps de crier avant qu’une plaque de blindage vienne tomber sur lui, le coupant en deux :

— « Allah Akbar ! Mon père est vengé! »

Quatre soldats soviétiques venaient encore de mourir en Afghanistan.

*

Le sergent-chef Ivachov arrêta sa colonne à l’entrée d’Hairatan. En vingt minutes, émergeant de la poussière, les six autres chars stoppèrent l’un derrière l’autre : il les compta et les recompta : il n’y en avait bien que six ! Celui du lieutenant Klykov manquait. Il pensa qu’il allait apparaître à son tour mais au fur et à mesure que les minutes s’écoulaient son angoisse grandissait. Il savait ce que signifiait un tank isolé dans ce maudit pays. Sa décision fût rapidement prise : il ordonna à son conducteur de faire demi-tour et avec le deuxième char il rebroussa le chemin, à plein gaz.

À cette allure et il n’allait pas tarder à apercevoir le tank du lieutenant Boris Sergueievitch qui était sûrement en panne à quelques kilomètres.

Effectivement, au bout de quelques temps, il aperçut la masse sombre du T 54 entre les maisons basses du hameau ; dans dix minutes il serait arrivé pour ramener leurs quatre camarades.

Tout à coup une boule de feu s’éleva dans le ciel.

Tout de suite il sut que c’en était fini.

Le conducteur stoppa aussitôt : la rage au cœur et les larmes aux yeux, il donna l’ordre de faire demi-tour.

3

Saint-Pétersbourg, le 25 Février 1989.

Ce samedi matin Sergueï avait traîné au lit. Il était rentré tard dans la nuit de Severomorsk en raison d’une tempête de neige qui avait nécessité de nettoyer la piste de la base et dégivrer les ailes du Tupolev par deux fois.

À Leningrad, avec un froid sec, le ciel s’était dégagé; un beau soleil d’hiver commençait à briller au moment où il s’apprêtait à prendre son petit déjeuner. Par la fenêtre, il voyait la neige scintiller au soleil sur les toits et les corniches des vieux immeubles bourgeois de ce quartier résidentiel.

Dans la rue les congères et les tas de glace amoncelés depuis les premières neiges, rendaient la circulation hasardeuse. Pour les piétons, marcher sur les trottoirs était un gymkhana incessant entre les blocs de glace descendus des gouttières et les plaques de verglas. La voirie n’était qu’exceptionnellement assurée par quelques vieilles « babouchka » et ce n’est pas un samedi que quelque chose d’efficace serait entrepris !

Cela n’avait pas découragé « ses » femmes de partir au marché ; il aimait bien les appeler ainsi car Tatiana depuis son mariage avec Boris formait avec Macha une paire d’amies. Leur vaste appartement, bien que vétuste, pouvait facilement accueillir le jeune couple qui bénéficiait d’une intimité relative dans l’aile droite de l’immeuble. Certes, ce n’était pas luxueux mais c’était un logement confortable, selon les critères soviétiques, même si l’entretien des parties communes et en particulier de l’ascenseur, laissait beaucoup à désirer.

Après leur mariage en 1962, Macha et Sergueï avaient préféré s’installer dans cette maison familiale qui avait gardé un certain cachet. Il aurait pu facilement, en raison de son grade et de ses fonctions obtenir un appartement dans des immeubles neufs construits dans les années 50 pour les cadres du parti et les officiers, en banlieue. Mais la maison familiale, celle de sa belle-famille plus exactement, leur convenait mieux. C’était surtout Macha qui y était attachée. C’est là qu’ils étaient nés tous les deux et qu’ils avaient passé leur enfance. C’était la maison de la famille Stepanov depuis plusieurs générations.

Le bisaïeul de Macha, riche commerçant pétersbourgeois avait acheté tout l’immeuble à la fin du siècle dernier. Après la révolution, ils n’avaient pu conserver que le troisième étage, les autres ayant été réquisitionnés pour quelques familles de la déjà influente Nomenklatura.

La famille Klykov pouvait disposer d’un vaste appartement dans lequel, les grandes proportions des pièces, comme c’était le cas au XIX ème siècle, leur permettaient de se loger confortablement, sans la promiscuité des immeubles communautaires où étaient logés encore la majorité des citadins.

Au grand séjour qui avait accueilli les fréquentes réunions familiales du temps où les propriétaires avaient les moyens de recevoir, étaient attenants une salle à manger, un petit salon qui servait de bureau à Sergueï ainsi que deux chambres bien exposées au midi.

Sirotant son thé brûlant, une épaule appuyée contre la fenêtre, Sergueï remarqua l’arrivée dans la rue d’une limousine noire, une ZIL officielle.

« Tiens, se demanda-t-il, que peut venir faire une telle voiture dans ce quartier, en plus un samedi matin ? »