Espelette, les piments de la colère - Serge Archua - E-Book

Espelette, les piments de la colère E-Book

Serge Archua

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Beschreibung

Célèbre auteur de polars, Pierre Otsagabia est au faîte de sa carrière d’écrivain. Pourtant, lorsque Maïka Mekotxea, son amie policière, lui annonce au milieu d’une séance de dédicace l’enlèvement de sa fille, son monde s’écroule. Après la mort de sa femme, Pauline est tout ce qu’il lui reste. Dès lors, l’enquêtrice et son équipe mettront tout en œuvre pour la retrouver.

Rapidement, un suspect sort du lot : un éleveur de porcs Pie noir à Espelette, déjà condamné pour tentative de viol et libéré de prison quelques années auparavant.

Seulement l’homme, doté d’un QI supérieur à la moyenne, n’est pas facile à déstabiliser. Et dans sa ferme, les policiers ne relèvent aucun indice susceptible de l’incriminer. Et s’il fallait chercher le coupable ailleurs ? Et si la traque du tueur n’était que la partie émergée d’une histoire hors du commun ?




Dans ce thriller chirurgical, Serge Archua nous projette dans l’univers impitoyable d’un psychopathe ordinaire qui ne recule devant rien pour assouvir ses pulsions. Âmes sensibles s’abstenir !




À PROPOS DE L'AUTEUR




Après une carrière professionnelle éclectique (éducateur dans la jeunesse délinquante, puis une trentaine d’années dans le secteur bancaire, avant de s’établir comme propriétaire d’un centre équestre, dresseur de chevaux et entraîneur de cavaliers de jumping), Serge Archua s’est finalement installé à Bayonne. Quand il n’est pas sur les terrains de concours hippiques ou en voyage, il se consacre à l’écriture de romans policiers.

"Espelette, le piment de la colère", est le troisième tome de sa saga policière publiée chez Terres de l’Ouest. Elle a déjà rencontré un vif succès.

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Veröffentlichungsjahr: 2024

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Ähnliche


 

Serge Archua

 

 

ESPELETTE

Les piments de la colère

 

 

 

 

 

 

 

Roman 

 

 

 

 

 

Tous droits réservés

©Editions Terres de l’Ouesthttp://www.terresdelouest-editions.fremail : [email protected] papier : 978-2-494231-52-8 ISBN numérique : 978-2-494231-63-4

 

 

 

 

 

Crédits photographiques : 

Réalisation couverture : Terres de l’Ouest Éditions à partir de crédits Adobe Stock : Celle Manicomio di Colorno Par Giuseppe Antonio Pec.

 

 

 

 

 

 

 

À Paulina et Nicomède

Chapitre 1

Aucun effet de fœhn1 sur le Béarn. Pau grelottait. Tels des fantômes, de rares piétons luttaient en zigzaguant contre un mauvais vent d’est. Une pluie glaciale fouettait les visages. Les yeux brûlaient, les corps étaient transis. Sur son éperon rocheux, le fier château n’était qu’une ombre fantasmagorique et inquiétante. 

Lorsque la secrétaire s’engagea tête baissée sur le boulevard, son corps fut parcouru d’une rafale de frissons qui l’obligea à s’abriter dans une encoignure de porte. Moins de trois cents mètres la séparaient du domicile de sa mère, chez qui elle avait l’habitude de dîner et dormir tous les vendredis soir. Prenant son courage à deux mains, elle remonta le col de son manteau à ses oreilles, enfonça sa tête dans ses épaules et reprit sa marche en accélérant le pas.

À l’évocation de sa destination et du rituel immuable qui ravissait les deux femmes, un sourire prit forme sur ses lèvres bien dessinées. En effet, en dépit de ses vingt-deux ans, sa chère maman ne manquerait pas de lui reprocher de toujours sortir sans écharpe. Elle convoquait avec tendresse en sa mémoire les inquiétudes touchantes de sa génitrice, quand, au détour d’une petite rue transversale, elle aperçut une voiture stationnée en partie sur le trottoir désert. Une Citroën Berlingo et son gyrophare bleu. Un homme portant un masque FFP2 et muni d’un brassard « POLICE » en sortit.

Maglite allumée à la main, regard circulaire, le gaillard semblait manifestement aux aguets. Lorsque Dorothée s’approcha, il ôta sa chapka, dévoilant ainsi un crâne chauve, et s’adressa courtoisement à elle en lui tendant une photo protégée par un film plastique :

— Mademoiselle, Police nationale ! Désolé de vous retarder par ce temps de chien, mais je recherche un délinquant qui vient de s’enfuir d’un fourgon cellulaire, à deux rues d’ici. Avez-vous croisé ce gars-là, par hasard ?

Éclairée par la lumière clignotante bleue qui trouait la nuit et lustrait l’asphalte détrempé, la jeune femme jeta machinalement un coup d’œil sur ce qui était censé représenter un visage. Elle poussa aussitôt un petit cri, car le cliché montrait une scène graveleuse. Elle n’eut pas le loisir de réitérer le moindre son, ni d’entamer une retraite prudente, qu’une décharge de Taser l’immobilisa. Quelques secondes plus tard, elle gisait inconsciente et bâillonnée sur le siège arrière du véhicule. Quand le conducteur reprit la route après avoir retiré son gyrophare et son brassard, il aperçut un groupe d’ados qui s’engageaient en braillant dans l’avenue. Une fois encore, son plan bien préparé avait parfaitement fonctionné.

Client assidu d’un café jouxtant l’immeuble des locaux de la compagnie d’assurances pour laquelle travaillait la jeune femme, c’est par le plus grand des hasards qu’il avait flashé sur Dorothée et remarqué qu’elle effectuait le même trajet à heure fixe, tous les vendredis soir. Une fois sa proie repérée, il ne lui restait plus qu’à réunir les conditions optimales pour exécuter l’opération : attendre quelques semaines que l’heure de la sortie des bureaux soit postérieure à celle de la tombée de la nuit, choisir une voie sans vidéosurveillance, ainsi qu’un temps pourri afin de limiter au maximum la présence de témoins importuns. Ce vendredi-là répondait favorablement à toutes ces exigences.

S’étant éloigné de plusieurs centaines de mètres, le chauve se gara dans un coin discret d’un parking public. Là, c’est avec un plaisir sadique qu’il se délecta des yeux terrifiés de Dorothée lorsqu’elle recouvra ses esprits.

— À la bonne heure, voilà ma beauté qui refait surface ! s’exclama-t-il faussement empathique, tout en ôtant le bâillon de sa victime.

— Que… que me voulez-vous ?

Le kidnappeur se fit rassurant :

— Rien de bien méchant. Nous allons retourner devant ton lieu de travail, je te détacherai et tu me conduiras gentiment dans tes bureaux. J’ai à y faire.

— Mais… il y a du monde, tenta de ruser la prisonnière.

— Et puis quoi encore ? Je sais que le vendredi soir, tu sors la dernière. J’ai aussi remarqué que tu avais tout éteint derrière toi, en partant… Alors, ne cherche pas à m’embrouiller, sinon, il t’en cuira !

Son tourmenteur ayant dégainé un revolver, la malheureuse manifesta sa soumission d’un hochement de tête et la voiture se dirigea bientôt vers le siège de la compagnie d’assurances. Là, sous la contrainte discrète de son arme, la fripouille invita Dorothée à le précéder jusqu’au sein de la société déserte.

Durant le court trajet, la captive avait envisagé fébrilement divers scénarios épouvantables, puis s’était un peu apaisée en imaginant que son agresseur pouvait vouloir copier des fichiers pour en tirer un parti financier. Peut-être imaginait-il trouver quelque argent ou cherchait-il des renseignements confidentiels sur un client précis ? Hélas, une fois dans les locaux, elle déchanta rapidement, car l’homme ferma la porte à clé et lui ordonna de se dénuder.

— Au moins, il fait très bon ici. C’est parfait ! Allez, ma petite chatte, mets-toi à poil, je vais finir de te réchauffer.

Dorothée sentit ses jambes se dérober.

— Ne me faites pas de mal… Je suis vierge ! implora-t-elle en jouant sur son aspect juvénile qui lui donnait toujours des airs d’adolescente.

Une pucelle ! Noël avant l’heure ! Les yeux du monstre prirent une teinte délavée et un rictus sardonique fit grimacer son visage. En une fraction de seconde, il affichait la physionomie d’un comique effrayant. 

— J’adore les jeunes fentes… Tu parles que je vais me priver ! À poil, je te dis !

Voyant qu’elle ne s’exécutait pas, le pervers ricana :

— Tu as tort d’hésiter. C’est ton jour de chance, aujourd’hui. Dépucelage avec possibilité d’épisiotomie… Et tout ça gratuitement, tu ne pouvais guère rêver mieux ! 

Terrorisée, la secrétaire fondit en larmes et s’écroula à terre. Aucun son ne sortit de sa gorge lorsque le chauve se jeta sur elle et arracha ses vêtements avec la dernière des brutalités. Moins d’une heure plus tard, repu, il ressortait du local après avoir éteint le bureau et fermé la porte à l’aide des clés de sa victime. Cette dernière, abusée plusieurs fois sexuellement puis étranglée, ne serait pas retrouvée avant une soixantaine d’heures. Entre-temps, il aurait pris le large et retrouvé sa vie « respectable », au-dessus de tout soupçon. 

De retour dans la Citroën volée quelques heures auparavant, il retira sa chapka, ses gants légers et son masque FFP2 avant de gagner les abords de la ville où il emprunta un chemin vicinal sur quelques dizaines de mètres. Il se gara, sortit le vélo qu’il avait placé dans le coffre et aspergea le véhicule d’essence avant d’y mettre le feu. Exit capote, empreintes et autres traces papillaires, ricana-t-il en voyant les flammes embraser la voiture alors qu’il donnait les premiers coups de pédale. 

Une fois franchis les cinq kilomètres qui le séparaient de sa bétaillère garée loin des caméras de vidéosurveillance, en périphérie de ville, le criminel embarqua le cycle et prit la route de son élevage de porcs basques à la viande fondante et juteuse. Il lui fallait environ une heure et demie pour rejoindre la commune d’Espelette où, en faisant profil bas, il avait commencé une nouvelle vie après sa sortie de prison. Moi, un paysan honnête et discret qui fait revivre la ferme familiale ? … Bien sûr, mais pas que ! ricana-t-il en songeant à ses voisins qui ne connaissaient ni son passé sulfureux ni ses penchants d’assassin pervers. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre 2

Sept mois plus tard. 

 

Arrivant de France via le col de Larrau, Pierre et sa fille goûtaient les charmes du paysage splendide qui défilait de part et d’autre de la route étroite et sinueuse. La montagne était verdoyante et silencieuse, du moins à sa manière. La jeune femme se tourna vers son père et lui demanda : 

— As-tu encore une séance de dédicaces dans les prochains jours ?

— Oui, à Hendaye. C’est toujours très sympa, là-bas.

— Quel sourire ! Tu sembles aux anges en évoquant ce rendez-vous. Je parie que tu endosseras ta tenue sport, faussement négligée. Elle te va très bien, d’ailleurs.

— Merci du compliment.

— Avec ton teint hâlé et tes cheveux un peu trop longs, en dépit de tes cinquante-huit ans, les femmes vont encore se pâmer. Un type écrivant des horreurs dans des romans policiers et portant beau, c’est une recette gagnante avec la gent féminine.

— Je te signale que ces rendez-vous, pour agréables qu’ils soient, se résument avant tout à des séances de travail… Pas des parties de pétanque ! Je ne vais pas m’y rendre en bermuda et tongs, affublé d’une casquette Ricard pour faire bonne mesure ! 

En dissimulant un sourire, la passagère relança d’un ton faussement innocent :

— Ta nouvelle groupie sera là, je suppose ?

Charlotte… ! Une belle lectrice rousse de quarante-cinq ans, veuve d’un édile bayonnais de premier plan, qui lui avait d’emblée enflammé les sens et dont il goûtait épisodiquement les charmes depuis six mois ! Touché, Pierre marqua un temps d’arrêt avant de répliquer :

— De quoi je me mêle ? Je ne te demande pas si ton bel anesthésiste te raconte toujours des histoires à dormir debout, alors, lâche un peu les baskets de ton cher papa qui gère parfaitement sa libido, lui.

Sans réagir à l’évocation perfide de ses démêlés sentimentaux récents, la provocatrice poursuivit son propos :

— Donc, avec elle, tu poursuis imperturbablement ta ribambelle d’amourettes sans lendemain à ce que je vois ! Tu ne songes vraiment pas à te remarier ?

Le père répondit en souriant malicieusement :

— Plus jamais de mariage ! Après ta mère, tout me paraîtrait une pâle copie. Par ailleurs, j’ai bien réfléchi, prendre une épouse représente une forme de lâcheté, énonça-t-il doctement avec gourmandise.

— Pardon ?

— De fait, cela revient à acter l’abandon de toutes les autres femmes. Ça donne à réfléchir, non ? 

— Bravo ! Dans le genre du mâle plus bêta qu’alpha… tu fais fort ! Si tes lectrices t’entendaient dire de telles horreurs, elles seraient moins béates d’admiration, crois-moi, mon petit papa chéri. 

— Hum ! Tu t’avances un peu, là.

— Quand je pense que tu as sans doute raison, ça me désole, conclut la voyageuse en riant.

Ainsi, en ce lundi matin, l’ambiance était plutôt détendue lorsque l’écrivain ralentit et gara sa Volvo sur une aire de repos, à proximité d’une pièce d’eau encaissée et bordée d’arbres. Située à l’entrée de la petite ville d’Otsagabia, la piscine naturelle du Rio Anduña scintillait sous le soleil de plomb qui irradiait ce coin de Navarre. En cette matinée de fin septembre, nombreux étaient ceux qui s’ébattaient dans les eaux fraîches et turbulentes dont le chant continu et sourd se mêlait aux cris aigus des enfants.

— Plutôt joli, le coin, non ?

La ravissante brune approuva en hochant gravement la tête :

— Effectivement… Et donc, c’est ici que tout a commencé pour mon arrière-grand-père ?

— On peut du moins l’imaginer, car c’est sur cette berge qu’il a été recueilli dans un berceau de fortune alors qu’il venait tout juste de naître. C’était l’été et déjà, à l’époque, nombre de promeneurs et de baigneurs fréquentaient cet endroit. Sans doute a-t-il été abandonné au petit jour pour éviter qu’il ne reste trop longtemps seul.

— Putain, c’est à pleurer ! Comment peut-on faire un truc pareil ? s’indigna la jeune femme.

Une forte émotion marquait alors son visage. Son regard évoquait un ciel d’orage et ses joues pleines avaient perdu la pigmentation rosée qui lui conférait d’ordinaire une ravissante fraîcheur enfantine.

Son père lui prit tendrement la main.

— Chérie, gardons-nous bien de juger, il faut toujours replacer les faits dans leur contexte. Au début du xxe siècle, en Espagne encore plus qu’en France, la vie était terrible pour une jeune fille pauvre et mère célibataire. L’opprobre et l’exclusion sanctionnaient généralement une telle situation et s’ajoutaient à la misère ambiante. Souvent, l’abandon représentait la seule solution possible pour assurer la survie du nourrisson. 

La brune esquissa une moue espiègle.

— Ça m’ennuie de l’avouer, mais j’admets que tu dois avoir quelque peu raison : il faut sans doute éviter de juger. Enfin, il démarrait mal, notre ascendant, dans cette vallée de larmes !

— Assurément. Les fées ne s’étaient certes pas penchées sur son berceau, mais le bougre avait de la ressource. Ainsi, Nicomèdes, ton ancêtre, est devenu un superbe garçon, débrouillard en diable et fort comme un taureau de combat. Après des années d’orphelinat, à force de travail, il a réussi à développer une très belle entreprise de maçonnerie…

L’œil du géniteur se mit alors à friser.

— …Tout en ne délaissant pas sa femme, à qui il a quand même pris le temps de faire sept enfants. Un homme, un vrai ! Ce n’est pas beau, ça, ma belle ?

La réaction attendue arriva dans l’instant :

— Papa, arrête la provoc ! Ce n’est quand même pas lui qui les a portés, les mouflets. Je doute aussi qu’il les ait beaucoup torchés. On croit rêver ! Soixante-trois mois de grossesse comparés à quelques heures de baise, tu te fous de qui, espèce de gros macho ? 

Pierre adorait taquiner sa fille dont le caractère entier la conduisait parfois à réagir au quart de tour. Satisfait, il fit machine arrière :

— Ma chérie, évidemment que je te titille, mais tu es encore plus belle quand tu enrages… Et j’ai beaucoup de peine à me priver d’un tel spectacle, tant j’ai le sens de l’esthétique. Pardonne-moi. 

— C’est malin ! Enfin, pour revenir à des considérations plus terre à terre, ça me fait quelque chose de penser que c’est d’ici que vient l’origine de notre patronyme. C’est émouvant, non, une ville qui porte notre nom ? 

— Certes, mais pour être exact, c’est notre famille qui porte le nom de cette ville, pas l’inverse.

— Oui, bien sûr ! Je suis un peu déboussolée. Ce qui me sidère aussi, c’est que tu n’aies appris cette réalité que très récemment. Grand-père et grand-mère ne t’en avaient jamais parlé ?

— Non ! Tu sais, en ce temps-là, les parents et les enfants n’échangeaient pas comme aujourd’hui. Par ailleurs, tes bisaïeuls ont émigré en France dès 1928. N’oublie pas que ton grand-père, que tu as bien connu, a vu le jour à Bayonne deux ans plus tard.

— J’avais onze ans quand il est mort. Je l’adorais, papy Raymond.

— C’est vrai qu’il était chouette… Comme son fils Pierre, d’ailleurs.

— Hum, ça !

— Merci bien ! Bon, pour finir notre histoire, lors de la prise de pouvoir par Franco, nos ascendants ont coupé les ponts avec l’Espagne. Après la Seconde Guerre mondiale, le couple est décédé dans un accident de voiture en 1950, et les enfants se sont établis dans différents coins de France, voire à l’étranger. Ainsi, les liens familiaux se sont largement distendus, d’autant que certains des descendants étaient fâchés. Pour résumer, on savait vaguement que l’aïeul avait été abandonné, point barre. Peut-être la famille en avait-elle un peu honte, qui sait ? Ce n’est qu’à la mort récente d’un très vieil oncle, qu’un cousin, établi en Belgique, a retrouvé des documents qui ont mis au jour la triste vérité. 

— Ainsi, on a donné à mon arrière-grand-père le nom de la bourgade où il a été trouvé… Patronyme que nous portons avec fierté depuis quatre générations.

— On ne peut pas mieux dire. En fait, il semble qu’à l’époque, ce cas de figure se soit reproduit relativement souvent.

— Mazette ! Nous deux, pour la première fois à Otsagabia ! Pour immortaliser cet instant, faisons un selfie devant le panneau de la ville. 

Après une grande balade et force photos des lieux qu’ils trouvèrent à leur goût, principalement le vieux pont de pierre et les bords du Rio Anduña, le couple s’offrit un excellent repas pour fêter l’événement.

Sur la route du retour, alors qu’ils approchaient de Larrau, Pierre Otsagabia déclara avec émotion :

— Les documents qui m’ont révélé l’origine de notre patronyme m’ont aussi appris que ta bisaïeule portait le ravissant prénom de Paulina… Étonnant, non, ma Pauline chérie ?

— Paulina ! Pauline ! Paulina ! Pauline ! déclama la brune avec emphase et émotion, comme c’est troublant !

— D’aucuns y verraient un pur hasard, alors que d’autres y discerneraient le signe d’une passerelle entre deux générations éloignées.

— Un passage de témoin en quelque sorte ?

— Va savoir ? Dans la vie, il y a tant de choses qui nous dépassent…

La jeune femme fixa intensément son père, puis posa sa tête contre son épaule, tandis qu’une larme coulait sur sa joue à nouveau diaphane.

Deux heures plus tard, l’écrivain la déposa à Biarritz, à proximité de la gare, devant l’immeuble du couple d’amis chez qui elle devait passer la soirée.

En la voyant sortir prestement de sa voiture garée en double file, une nouvelle fois, il fut impressionné par le charme qui se dégageait de celle qu’il continuait toujours à considérer comme son bébé. Une véritable gravure de mode qui invariablement l’enchantait et le comblait de fierté, mais ne manquait jamais de déclencher chez lui une sourde inquiétude dès qu’elle s’éloignait de sa vue. D’instinct, il fut tenté de lui prodiguer nombre de conseils de prudence, mais se réfréna, se limitant à lui enjoindre de faire appel à un taxi pour regagner son domicile à Saint-Jean-de-Luz, après son dîner. La belle brune hocha la tête en signe d’approbation, faisant osciller d’immenses boucles d’oreilles chamarrées en forme de triangle, assorties à sa tenue. Elle lui décocha le plus charmant des sourires avant de s’éloigner en trottinant, ce qui entraîna chez lui un frissonnement à l’idée qu’il ne serait pas toujours présent pour veiller sur son bébé. Ému, il se félicita de leur voyage du jour. Outre une promiscuité délicieuse entre eux, le périple espagnol avait permis à Pauline de découvrir certaines informations sur leurs origines.

 

Pierre Otsagabia quitta lentement le quartier de La Négresse en se fustigeant de ses angoisses paternelles qui, à froid, lui paraissaient à la limite du pathologique. Il décida de s’accorder quelques minutes de détente et gagna le boulevard du Prince-de-Galles et la plage de la Côte des Basques où la vue des vagues frangées d’écume l’enchanta. Des lames successives mordant la grève, telles des dents de squales avides de quelque proie… Toute la magie de l’océan. Le vent s’était levé d’un coup et le calme de la journée semblait soudain céder à l’angoisse. Avant que la nuit ne vienne charbonner le paysage, le soleil couchant saturait les couleurs du golfe de Gascogne. Ce spectacle puissant et grandiose lui vida instantanément la tête de ses états d’âme et de ses peurs. Il chassa ses craintes et goûta sans réserve ces instants de vie.

Chapitre 3

Une fois encore, Aurore et Robin, ses amis d’enfance, furent des hôtes exquis et la soirée s’avéra un pur régal. En dépit du copieux déjeuner partagé au restaurant avec son père quelques heures auparavant, Pauline Otsagabia s’était néanmoins régalée d’une généreuse part de seiches poêlées à la basquaise et, par deux fois, du délicieux gâteau basque aux cerises noires de chez Pariès, son péché mignon. Comme elle s’y attendait, le couple n’avait pas manqué de s’étonner du fait qu’elle puisse porter le nom d’un village de Navarre, et avait posé quantité de questions sur la bourgade, se promettant de la visiter à la première occasion.

Légèrement somnolente, ce n’est qu’à une heure trente que Pauline manifesta le désir de rentrer chez elle, repoussant les sollicitations du couple qui l’invitait à passer la nuit dans leur chambre d’amis. Un taxi vint la chercher moins de dix minutes plus tard, conduit par une quinquagénaire portant une casquette de l’Aviron bayonnais rugby bleue, et dont la voix chantante trahissait une incontestable origine espagnole. Sur le tableau de bord, une affichette indiquait son prénom : Carmencita.

Dès lors que sa cliente lui eut indiqué son adresse à Saint-Jean-de-Luz, l’adepte du ballon ovale démarra sa Peugeot 308 en trombe. Elle entama aussitôt un monologue sur la beauté de la cité royale2 où elle avait possédé naguère une ravissante maison, avant que les dommages d’un divorce ne l’obligent à déménager à Bayonne, dans un appartement manifestement peu à son goût. Son soliloque se poursuivit et gagna encore en intensité sonore lorsqu’elle aborda les détails de l’infidélité de son époux, propos aussitôt suivis d’une charge en règle à l’encontre de la gent masculine en général… Une engeance détestable qu’elle évitait désormais au maximum de côtoyer dans sa sphère privée. 

— Rendez-vous compte, mon salaud de mari m’a quittée pour une grosse truie qui a plus de gosses que de dents ! Une voisine ménopausée du cerveau qu’il allait sauter alors que je me crevais le cul, la nuit, dans mon taxi. Tous des porcs !

Alors qu’elle approchait de son domicile, Pauline souriait toujours béatement à l’écoute du langage fleuri et des accusations sans appel débitées rageusement à l’endroit des hommes frivoles. Soudain, elle fut brutalement projetée vers l’avant à la suite d’un violent coup de frein. Percuté par une Clio ayant brûlé un feu, le taxi fit une embardée et termina sa course contre une baraque de chantier disposée sur le trottoir.

— Mierda ! Hijo de la gran puta ! Encore un de ces cochons trop pressés de courir la gueuse ! hurla la conductrice trompée en bondissant hors de son véhicule dont un pare-chocs gisait à deux mètres du reste de l’automobile. 

S’étant extraite sans dommage de la voiture, Pauline s’attendait à une tuerie quand la furie se dirigea vers la Clio arrêtée au milieu du boulevard Victor-Hugo. Fort heureusement, elle n’eut pas à tenter d’interrompre un éventuel pugilat, car le conducteur fautif s’avéra être un vieillard chétif, totalement dépassé par l’événement et en proie à de forts tremblements. Surprise, Carmencita ravala une partie de sa colère et se contenta d’invectiver le malheureux. Elle lui enjoignit à l’avenir de lâcher sa voiture au profit des transports en commun et l’incita fortement à demeurer dans son EHPAD après le dîner de dix-huit heures. Soulagée par ces quelques délicatesses, elle s’apprêtait à établir un constat, quand Pauline intervint : 

— J’habite à deux pas et il est tard. Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, je vais vous payer ma course et terminer à pied.

— Comme vous voulez, ma belle… Le temps que je fasse comprendre quelque chose à celui-là, vous serez chez vous, grimaça l’irascible Ibère en désignant l’ancêtre toujours sous le coup de l’accident et de l’invective qu’il venait de subir.

Pauline régla la somme indiquée au compteur et s’éloigna en direction du boulevard Thiers. L’ayant dépassé, elle prit subitement conscience qu’elle n’avait pas rencontré âme qui vive depuis le lieu de l’accident. Par flashes successifs, les conseils de prudence de son père lui revinrent en mémoire et, soudain inquiète, elle accéléra le pas.

En passant devant le salon de coiffure situé à moins de cinq minutes de sa rue Renau-d’Elissagaray dont elle apercevait l’angle, la brune se sentit à nouveau rassurée. Hélas, quelques instants plus tard, son degré de quiétude baissa sensiblement quand devant elle, à une dizaine de mètres, un 4×4 sombre se gara, feux éteints, devant le parking Indigo Saint-Jean-de-Luz. Arrivée à la hauteur du véhicule dont le moteur était toujours en marche, elle se retint de courir, mais pressa à nouveau l’allure en prenant soin de s’écarter de la rue.

Le cœur battant, Pauline atteignait l’avant de l’automobile, quand un individu, masque chirurgical sur le visage et casquette vissée sur le crâne, en jaillit et se précipita vers elle. Aux aguets, la malheureuse se retourna et tenta de parer l’attaque en lançant son sac à la figure de son agresseur tout en décochant un violent coup de pied vers son entrejambe. Hélas, elle ne toucha que sa rotule droite. S’il grogna de douleur, l’homme se ressaisit aussitôt et se jeta sur sa proie à qui il coupa le souffle d’un terrible coup de poing au foie. 

À demi-inconsciente, la fille adorée de Pierre Otsagabia glissa à terre et son bourreau la traîna dans le 4×4, où, avec l’aide d’une petite femme masquée installée au volant, il l’allongea sur la banquette arrière, laquelle était protégée par une large couverture. Après l’avoir bâillonnée et entravée, il intima l’ordre à sa complice de quitter les lieux sans délai. En la maintenant, l’agresseur décela le portable de la malheureuse dans la poche de sa veste. Il s’en empara et s’empressa de l’éteindre.

Lorsque l’automobile tourna dans la rue Joachim-Labrouche, ses phares étaient de nouveau allumés. La voiture filait à belle allure quand Pauline reprit partiellement ses esprits. Parvenant à surmonter sa terreur, elle se concentra et tenta de déceler certains indices qui lui permettraient d’identifier la direction empruntée par son ravisseur. Bientôt, elle remarqua que la vitesse diminuait et que la voie suivie était soudain mal carrossée. Un chemin empierré, sans doute ? Elle tenta de se soulever dans le but d’entrevoir un détail, mais un chaos lui provoqua un furieux vomissement. Elle hoquetait toujours, quand un coup violent à la tempe lui fit à nouveau perdre conscience. 

En se réveillant, le cœur au bord des lèvres et les muscles douloureux, la séquestrée constata avec soulagement qu’elle n’était plus bâillonnée. Elle gisait désormais sur un matelas douteux, posé sur un lit étroit. Dévoré par le salpêtre et couvert de graffiti, le local, d’environ trois mètres sur trois, ne comportait aucune issue autre qu’une petite porte à galandage3 des plus discrètes. Sur l’un des murs crasseux, une grande affiche du film La Mariée rouge, sorte d’Orange mécanique breton, évoquait la cavale sanglante d’un couple de paumés. 

Machinalement, elle s’appliqua à déchiffrer les inscriptions et les dessins griffonnés sur les murs. La grande majorité d’entre eux dataient de la Seconde Guerre mondiale et émanaient de résistants et de fuyards. Autant de messages de haine, d’amour, de tristesse ou d’espoir. Les quelques graffiti réalisés par des enfants la touchèrent plus particulièrement. 

En lisant certains écrits qui évoquaient la perspective de jours meilleurs, Pauline Otsagabia fit une triste grimace. Ses mains se trouvaient toujours entravées et reliées par un câble en acier fixé à un anneau mural situé à deux mètres au-dessus de sa tête. Le long d’une des parois, elle remarqua une petite bouteille d’eau en plastique posée à même le sol en béton. Son lien étant suffisamment long, elle put se lever et s’en saisir. Après avoir étanché sa soif, elle demeura longuement immobile, attentive au moindre signe de vie. Ne décelant aucun bruit, elle en conclut que les lieux étaient momentanément déserts et saisit l’opportunité d’appeler au secours. Jusqu’à en devenir aphone. En vain. Désespérée, elle s’effondra en larmes.