Faites vos jeux - Julia Richard - E-Book

Faites vos jeux E-Book

Julia Richard

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Beschreibung

Huit inconnus se réveillent dans une maison sans fenêtres. Il n’existe qu’une seule issue et pour sortir il faut posséder le code. L’un des huit prisonniers est l’organisateur de cette mise en scène. Il est le seul à connaître la combinaison. Mais pour débloquer la porte protégée par un ingénieux système de sas, il faut être deux, et deux seulement.

Le but du jeu ? Éliminer les innocents pour rester avec celui que l’on considère le plus susceptible d’être un psychopathe. Quand la logique est inversée, les règles classiques du huis-clos ne tiennent plus.

Jusqu’où iriez-vous pour récupérer le code ?


À PROPOS DE L'AUTEURE


Julia Richard a vécu la majorité de son enfance à l’étranger entre la Hollande, le Gabon et la Libye.
Elle découvre l’écriture à huit ans dans le cadre d’un concours sur le thème de l’an 2000. Elle fait une composition sur une invasion d’aliens, de zombies du Titanic et de plantes carnivores, et décroche la troisième place. En 2007, elle est lauréate du prix Maupassant de la jeune nouvelle organisé par l’Association des Membres de l’Ordre des Palmes Académiques.
Elle ne commence à écrire "Faites vos jeux" qu’en 2010. Elle finit le premier jet en un mois mais passe les cinq années qui suivent à retravailler le texte. Détentrice d’un master en marketing, Julia aime également dessiner. Elle apprend en autodidacte à se servir des logiciels de dessin et devient en 2015 l’illustratrice de la couverture de "Faites vos jeux", son premier roman publié.





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Seitenzahl: 514

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Faites vos jeux

 

 

 

Julia Richard

Copyright © SARL Le Héron d’Argent

Tous droits réservés

© Le Héron d’Argent 2018

 

Illustration de couverture et intérieures : Julia Richard

Maquette et mise en page : Vincent Abitane – www.studio-prepresse.com

 

Collection Thriller

Directrice de collection : Vanessa Callico

 

ISBN : 979-10-94173-44-2

Dépôt légal : avril 2018

 

Gérante des Éditions Le Héron d’Argent : Diana Callico

 

SARL Le Héron d’Argent

26, rue du Pont – 94430 Chennevières-sur-Marne

 

Site internet : www.editions-leherondargent.com

Courriel : [email protected]

Page Facebook : Éditions Le Héron d’Argent

Instagram : Editions le Héron d’Argent

Twitter : @LeHerond_Argent

 

Le Code de la propriété intellectuelle n’autorisant, aux termes de l’article L. 122-5 (2o et 3o a), d’une part, que les « copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective » et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration, « toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite » (art. L. 122-4).

 

Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

TABLE DES MATIERES

— PARTIE 1 : Mathieu —

Chapitre 1 - Le réveil

Chapitre 2 - Dans le noir

Chapitre 3 - Séquestrés

Chapitre 4 - Les autres mourront

Chapitre 5 - Suspicion

Chapitre 6 - Amis

Chapitre 7 - Le premier réveil

 

— PARTIE 2 : Charles —

Chapitre 8 - Le macchabé

Chapitre 9 - Secrets et non-dits

Chapitre 10 – Seuls

Chapitre 11 - Vieux souvenirs

Chapitre 12 - La troisième tentative

 

— PARTIE 3 : Kim —

Chapitre 13 - De l’autre côté

Chapitre 14 - Assumer son karma

Chapitre 15 - Pas de hasard

Chapitre 16 - Confidences

Chapitre 17 - Juste un sondage

Chapitre 18 - La neuvième pièce

Chapitre 19 - Le vote

 

— PARTIE 4 : Jenna —

Chapitre 20 - Tuer, c’est simple

Chapitre 21 - Presque une chance

Chapitre 22 - Rêveries

Chapitre 23 - Une première fois

Chapitre 24 - Gamine

Chapitre 25 - Sous le plaqueminier

 

— PARTIE 5 : Pierre —

Chapitre 26 - Mauvais pressentiment

Chapitre 27 - L’isolée

Chapitre 28 - Le plaisir des figues

Chapitre 29 -Maléfique

Chapitre 30 - Ressource inattendue

Chapitre 31 - L’estomac solide

Chapitre 32 - Les dames de cœur

 

— PARTIE 6 : Lise —

Chapitre 33 - Rater son coup

Chapitre 34 - Divine

Chapitre 35 - Soif

Chapitre 36 - 85169

Chapitre 37 - Tachycardie

Chapitre 38 - La grande mascarade

Chapitre 39 - Je ne sus jamais

Chapitre 40 - Jokers

 

— PARTIE 7 : Fabien —

Chapitre 41 - En avoir la force

Chapitre 42 - Le menteur

Chapitre 43 - Neuf de trèfle

Chapitre 44 - Valet de cœur

Chapitre 45 - Gagner mais perdre la mise

Chapitre 46 - Dans les pissenlits

Chapitre 47 - Confessions

 

— PARTIE 8 : Roxanne —

Chapitre 48 - Notre sort

Chapitre 49 - Opportunité toxique

Chapitre 50 - La goutte d’eau

Chapitre 51 - Rien ne vas plus

Chapitre 52 – Tout le monde et n’importe qui

Chapitre 53 - Créer un monstre

Chapitre 54 - Gagner

 

— PARTIE 9 : Épilogue —

 

FIN

 

 

— PARTIE 1 : Mathieu —

Chapitre 1 - Le réveil

 

Je suis le loup. Dans le bestiaire des comportements humains, je suis incontestablement le loup. Pas un mâle alpha, non ; et je ne peux survivre sans meute, sans entourage. Je me fonds dans la masse, en quelque sorte. De temps à autre, je tente un coup d’éclat pour monter en hiérarchie et gagner en autorité, mais je ne suis pas un leader. Je ne suis qu’un individu, un autre pion. On peut me percevoir comme froid, rusé et solitaire, mais dans le fond je ne fais que partir à la chasse pour nourrir un groupe structuré et organisé. En bref, je fais bêtement partie du système ; un peu comme n’importe qui.

Peut-être que si je m’étais positionné différemment, j’aurais pu éviter que ça dérape ?

Non.

J’ai juste fait ce qu’il y avait à faire. J’ai fait ce que je devais faire pour atteindre égoïstement mes buts personnels.

 

***

 

Je ne me souviens pas de grand-chose avant mon réveil. À vrai dire, je ne saurais pas exactement situer mon dernier souvenir avant la première décharge électrique. Il me semble que j’étais chez moi, devant mon ordinateur, comme toujours à cette heure-ci. Dehors, il faisait nuit. Oui, j’avais fixé mon reflet à travers la fenêtre et j’en avais vaguement tiré la conclusion que je ferais bien d’aller chez le coiffeur. J’avais haussé les sourcils avec lassitude avant de me concentrer à nouveau sur mon écran. Et puis, plus rien.

Je plongeai soudainement dans un profond sommeil. Je me souviens confusément d’une sensation dure et froide sur mon visage, comme si je gisais sur le sol. Pourtant, j’étais conscient d’être assis sur une chaise, retenu par mes poignets.

Et c’est là qu’il y eut la première décharge ; la première d’une longue série.

Chapitre 2 - Dans le noir

 

Une grande décharge électrique au niveau de la poitrine m’arracha un cri et je me redressai vivement. Il me fallut quelques secondes pour réaliser que, d’abord, d’autres personnes autour de moi avaient gémi de douleur, puis que j’avais effectivement ouvert les yeux, mais que je ne voyais rien.

« Hey ! s’écria quelqu’un. Qui est là ? Je suis attaché !

— Moi aussi !

— Libérez-moi !

— À l’aide ! se mirent à s’époumoner certains tout en s’agitant sur leurs chaises, comme si le bruit allait rameuter les secours.

— Qu’est-ce que vous voulez ?! s’exclama une voix avec colère. Je n’ai rien fait de mal !

— Je ne vois rien ! lança une femme prise de panique.

— Moi non plus ! Qui êtes-vous ?! répondit un jeune homme, visiblement proche de moi.

— Lise ! Je m’appelle Lise Lemenager… Que se passe-t-il ? Détachez-moi ! Je suis innocente ! C’est une erreur !

— Où sommes-nous ? rétorqua une voix rugueuse, sans obtenir de réponse.

— Si c’est de l’argent que vous voulez, on peut s’arranger ! » essaya un autre.

S’ensuivit un vif échange désordonné d’interrogations sans réponses, dont je gardai un souvenir assez flou. Je conclus tant bien que mal que nous étions huit autour d’une table ronde, tous entravés et yeux voilés, les poignets maintenus à une chaise par un mécanisme de métal, la poitrine branchée à un appareil électrique. Je ne comprenais rien. La peur m’envahissait peu à peu alors que mes questions restaient en suspens. Quelles questions précisément, d’ailleurs ? Quoi ? Pourquoi ? Qui ? Comment ? Où ? Le bordel habituel. Le chaos qui imprègne notre esprit lorsqu’un élément étranger vient bouleverser notre routine si parfaitement monotone. La peste, de la raison ! Je faisais partie de cette catégorie de personnes qui disent ne pas trop se poser de questions. Effectivement, je ne m’attachais pas aux choses sans importance, mais j’étais totalement obnubilé par ces interrogations existentielles sans même avoir besoin de me les formuler. Et ne trouver aucun écho aux tourments de mon esprit rendait ma vie insipide. C’était un sentiment étrange, celui d’être terrifié par l’inconnu et en même temps réussir à garder un certain recul sur la situation. J’y ai repensé plus tard : comment avons-nous pu garder un minimum de bon sens dans ce contexte ? Dans un premier temps, en tout cas...

J’avalai ma salive, rance et acide, comme au réveil après m’être abandonné à une sieste un peu trop longue. J’avais peut-être été drogué. J’avais sûrement été drogué. Il y avait quelque chose de malsain dans l’atmosphère, tel l’air conditionné dans un avion long-courrier, trop sec et froid, qui vous attaque la gorge et vous fait tomber malade lorsque vous posez le pied sur le tarmac brûlant d’une destination exotique. Bien sûr, à cet instant je ne pensais pas à mes dernières vacances en Martinique. La moindre parcelle de ma peau ressentait cette ambiance morbide et la transformait en sueur glacée, qui perlait le long de ma colonne vertébrale.

Les voix commençaient à se briser. D’autres — comme moi — se muraient dans le silence. Je tâchai de rester calme, prenant de grandes inspirations ; il n’y avait aucune raison de céder à la panique… Du moins, j’essayais de m’en persuader. Une illusion bien vaine ! Mais que pouvait-on y faire ? Ne pas pouvoir bouger, ne pas voir et ne pas comprendre.

C’est exactement dans ce genre de circonstances que les besoins naturels sont exacerbés. À bien y réfléchir, c’était ridicule : avoir à m’empêcher de penser à aller aux toilettes, quelle blague ! Au moins, ça prouvait que je restais encore suffisamment lucide. Je ne sais plus quel sociologue disait que le premier niveau dans la pyramide des besoins se constituait de l’ensemble des besoins physiologiques. Et c’est donc tout naturellement que mon instinct primaire tiraillait ma vessie au moins autant que le stress. Je soupirai avec agacement, puis l’insécurité et la peur revinrent tourmenter mon esprit.

J’entendis une personne sangloter. J’assimilai sa voix à « Lise », sans grande certitude. Une seconde femme suivit son exemple. Personne n’essaya de les rassurer ; comment aurait-on pu ? Je n’avais d’ailleurs pas de pitié pour elles. Les entendre craquer me rassurait : je n’étais pas seul et je résistais mieux que les autres.

« Libérez-nous, bande de malades ! » tonna soudainement un homme.

Je me perdais dans les différentes voix.

« AU SECOURS ! se mirent à crier plusieurs.

— SORTEZ-NOUS DE LÀ ! QUELQU’UN NOUS ENTEND ? »

Et quand finalement ils se fatiguèrent, ils se turent tous pour de bon. Le silence remplit la pièce, comme après l’un de ces commentaires assassins prononcés par une tante acariâtre et homophobe à un repas de famille. Ça vous mettait les tripes en vrac, mais en un sens c’était presque familier. Rassurant, même ! Tant que rien d’autre ne se passait, la situation n’empirait pas. Je continuai à garder mon sang-froid, me concentrant sur ma respiration. Après tout, je n’avais rien fait de mal, ça ne pouvait être qu’une méprise, une erreur… Oui, une erreur. Et bientôt, ils s’en apercevraient.

Je n’arrivais pas à réaliser la pleine réalité de la chose. Et j’étais trop ancré dans la situation pour penser que si jamais j’étais en train de rêver, je pourrais me concentrer sur des idées plus agréables. Ces choses-là n’arrivaient pas. Ces choses-là n’existaient que sur pellicule, DVD, ou encore enregistrées dans un fichier quelconque au fin fond d’un disque dur externe. Je ne pouvais pas me retrouver là, comme ça, séquestré ! On ne se réveille pas attaché et les yeux bandés au hasard. Ce n’était juste pas possible. Pas pour quelqu’un comme moi, avec une vie tout ce qu’il y avait de plus normale ! À des accros du poker qui squattent des bars crasseux et de sous-sols remplis de mafieux borgnes, peut-être, mais pas à moi ! Qui pouvait être assez naze pour me faire une blague aussi géniale ?

Je réfléchis un instant. Personne, malheureusement. Je n’étais pas sur le point de me marier. Je n’avais pas de meilleur ami et personne ne s’intéressait assez à moi pour monter un plan pareil. Alors qu’est-ce que je faisais là ?

J’essayai de ne pas chercher de réponses et d’attendre. Mais visiblement, ça ne me réussissait pas tellement. Et puis cette atmosphère si… malsaine…

« Est-ce que quelqu’un sait comment il est arrivé ici ? » questionna posément une voix de fille, plutôt jeune.

Je sursautai presque, me rappelant que je n’étais pas seul. Je n’arrivais pas à savoir si c’était une bonne ou une mauvaise chose.

« J’ai… j’ai pris un coup dans la nuque lorsque je fermais ma porte avant de sortir », expliqua une femme la gorge nouée.

Il y eut un long silence. Un autre.

Ces paroles furent une véritable gifle pour moi, brisant tous les mensonges rassurants que je m’efforçais de m’imposer. On comprit tous à cet instant que ce n’était pas une blague, pas un jeu, pas une caméra cachée. On comprit qu’on avait été kidnappés d’une manière peu orthodoxe. Ce qui signifiait que ma capture relevait plus du complot calculé que de la méprise, comme les autres. Sérieusement ?! J’avais été kidnappé. Kidnappé ! Des mecs étaient venus me cueillir chez moi, me droguer, me bander les yeux et m’attacher à une chaise électrique. J’étais assis sur une chaise électrique ! Je ne pouvais pas bouger, je ne voyais rien. Et ils me laissaient décrépir ici ? Mais, pourquoi ?!

Je crois que c’est à cet instant précis que j’ai réalisé ce que ça signifiait. Un peu comme quand vous voulez éviter un couple de lapins sur une route de campagne, une nuit glaciale de janvier, et que votre voiture fait des tonneaux. Votre tête n’a pas encore heurté la vitre, mais alors que vous foncez dans un vieux muret de pierre, vous réalisez que vous n’allez peut-être pas vous en sortir. Dix secondes auparavant, vous rouliez tranquillement, bercé par le vrombissement du chauffage, et paf ! votre vie vient de prendre une tournure mortelle. Vous vous explosez la tête contre l’airbag. Vous vous mordez la lèvre. Le choc est si vif que pendant un instant, vous n’êtes pas sûr qu’un morceau de métal n’est pas venu vous empaler, vous raclant les côtes et déversant vos entrailles sur vos cuisses.

Eh bien là, c’est la même chose. Sauf que cet instant dure une éternité. J’allais peut-être y rester. J’étais peut-être déjà condamné. Je ne comprenais même pas pourquoi je pensais à des métaphores pareilles. J’avais besoin de me rattacher à quelque chose et laisser mon esprit vagabonder.

Personne n’avait cœur à reprendre la conversation. J’en entendais certains gigoter sur leurs chaises, mal à l’aise. Cela faisait plusieurs minutes que l’on s’était réveillés et l’impatience commençait à se faire sentir. Sans aucune capacité de mouvement, sans repères, sans aucune explication, on ne pouvait qu’attendre, bloqués dans le noir et l’incompréhension. Je fermai les yeux derrière mon bandeau et tâchai de me détendre autant que je le pouvais ; on risquait d’en avoir pour un certain temps. Au moins, pour le moment, nous étions en sécurité.

« Si c’est une blague, ce n’est véritablement pas drôle ! essaya encore une fois la voix de Lise.

— Laissez tomber. Ils essayent de nous intimider, rétorqua une voix grave, un peu vieillissante. Ils vont nous faire poireauter un bon moment avant de faire quoi que ce soit. »

Il me sembla qu’il s’agissait d’un homme s’étant présenté comme Charles.

« Ils attendent qu’on craque ! ajouta-t-il avec certitude.

— Mais pour quoi faire ?!

— Aucune idée. Vous avez des choses à vous reprocher ?

— À l’évidence, personne n’a commis quelque chose justifiant cette situation », déclara simplement la jeune fille, une adolescente à mon avis.

Drôle de langage pour un timbre si aigu. Ce n’était peut-être pas une jeune fille ?

Ça me rendait dingue, de ne pas voir ! Charles était très clairement un senior. Il avait une voix presque baveuse, qui suinte des sons mouillés mal articulés. Lise était une femme. C’était tout ce que je pouvais en dire. La jeune fille avait vraiment un timbre d’adolescente, mais même ma grand-mère ne parlait pas de manière aussi verbeuse ! Les autres, j’avais déjà oublié qui ils étaient. Peut-être que certains étaient morts ! Peut-être qu’à côté de moi il y avait un mec fumant, les muqueuses calcinées par les décharges électriques ! Je humai l’air, à la recherche d’une éventuelle odeur de viande grillée. Rien. Juste de l’air, pur et un peu froid. Ça ne me rassura pas vraiment.

« Pourquoi nous ? » tentai-je.

Je savais bien qu’ils n’en sauraient pas plus que moi, mais il fallait que je pose la question. Jusqu’à la dernière seconde, j’avais pensé que je résisterais à l’impulsion d’essayer d’être rassuré, puisque j’allais forcément être déçu par la réponse. Mais je n’avais pu refréner mon envie. Les mots avaient jailli d’eux-mêmes.

« Va savoir. Ça doit être encore une sale manigance du gouvernement de toute façon, grommela Charles.

— Je ne pense pas. C’est trop… », souffla l’ado, sans finir sa phrase.

Tout le monde se tut. Je commençais à sérieusement paniquer. Je n’avais pas la moindre idée de la pièce dans laquelle je me trouvais. Allait-on manquer d’air ? Nos ravisseurs étaient-ils adossés à un mur, nous observant sans faire un bruit ? Allaient-ils nous ré-électrocuter ? Y avait-il un compte à rebours ?

Il y eut un petit clic, au-dessus de moi, sur la gauche. Je sursautai, m’attendant à ce qu’une bombe se mette en route. Une voix off démarra, déchirant le silence. Il ne s’agissait pas d’une sonorité artificielle. Mais la voix était si incroyablement déformée qu’elle n’avait plus rien d’humain. Ça aurait pu être n’importe qui, un homme, une femme. Impossible d’en être vraiment sûr. De toute façon, je m’attachai plus au message qu’à l’orateur.

 

« Bonjour à tous », articula la voix lentement, presque poussivement.

« Ceci est un message préenregistré. Je ne pourrai donc répondre à aucune de vos questions ; cependant, je vous conseille d’écouter attentivement mes indications.

Nous sommes huit personnes enfermées dans cette pièce. Vous n’aurez ici aucun repère : ni fenêtres, ni montres, aucun réseau… La seule issue est la porte principale. Et parmi nous, seulement une personne possède le code pour l’ouvrir : moi. »

 

La voix se tut quelques secondes, pour nous laisser le temps de comprendre ce que ça signifiait : un des huit kidnappés était le geôlier. L’une des sept voix que j’avais entendues et qui geignait de peur jouait un rôle.

Un frisson me remonta le long des vertèbres. L’ampleur des événements s’imposa à moi avec une clarté si évidente, que ma vision s’en serait voilée si j’avais pu voir. Un spasme de surprise, de peur et finalement de dégoût et de fureur secoua tout mon corps.

"Ça y est : début des présentations, explication des règles, le jeu commence", me dis-je.

J’étais furieux. J’étais totalement hors de moi. Je m’en voulais, d’avoir pris tout ce temps pour comprendre que non seulement je m’étais fait avoir, mais que je n’avais absolument aucun contrôle sur la situation. Il ne me resterait plus qu’à sentir l’amertume, la rage et la rancœur pulser dans mes veines et secouer mes tripes. Il n’y avait plus rien à faire à part attendre et y croire. Croire en nous. Croire en eux…

Non… Il n’y avait plus rien à croire.

J’écoutai attentivement la suite du message. Mais désormais, je savais que ça ne servirait à rien.

Je ne sortirai jamais d’ici vivant.

Chapitre 3 - Séquestrés

 

« Nous resterons ici le temps qu’il faudra », continua la voix.

« Ceci est une expérience, mais étant données les ressources que nous possédons, autant dire que ça se jouera à court terme. Ne cherchez pas à comprendre le pourquoi du comment, je n’ai absolument aucun motif… si ce n’est que j’avais la possibilité de faire ça, et que ma nature humaine profonde m’a poussé à saisir l’occasion. Celle qui fait de moi, un loup. »

Foutaises !

« À vous de voir ce que votre propre nature humaine profonde vous fera faire. Vous n’avez aucun moyen d’être certains que je dis la vérité. Il vous faudra faire avec.

Chacun de vous possède ce que j’appelle un pouvoir. C’est un avantage comparé aux autres : vous le gérerez comme vous le voudrez, et n’êtes en aucun cas obligés de le révéler au groupe. D’autre part, chacun a une… particularité, quelque chose qui fait qu’il aurait pu orchestrer tout ça ; faisant de chacun de nous un suspect de premier choix.

Avant de vous libérer, expliquons un peu mieux la mise en scène. Vous êtes dans la pièce principale, au rez-de-chaussée. À l’étage se trouvent les chambres, une par personne. Une parfaite petite maison pour nous huit. Lorsque vous pourrez enlever vos bandeaux, vous trouverez des boîtes accrochées au mur. Dans chacune d’entre elles se trouve un papier expliquant votre pouvoir. Pour le reste, les informations viendront au fur et à mesure… Mais deux choses importantes sont à comprendre : la première, c’est qu’il n’y a pas de règles. La seconde, c’est que deux personnes sont nécessaires pour ouvrir la porte, et deux personnes seulement pourront sortir. Je le répète, deux personnes et deux personnes seulement… Je vais désactiver les attaches de nos poignets et vous pourrez enlever votre bandeau… Un conseil, ne paniquez pas. »

 

Un nouveau clic se fit entendre et on retomba dans le silence.

« C’est une blague ? Une caméra cachée ? » demanda quelqu’un.

Personne ne répondit. Personne ne croyait plus en la théorie du canular. Pour ma part, j’étais totalement vide. Étais-je vraiment séquestré ? J’avais tellement de mal à me faire à l’idée. Après tout, le mot n’avait pas été prononcé, mais je n’étais pas si naïf… Pourquoi avais-je été choisi ?

Dans un bruit métallique, je sentis mes poignets se libérer et j’arrachai vivement mon bandeau. Mon souffle était court, comme si on allait d’ores et déjà me tirer dessus.

Autour de la table de métal grossièrement brossée se lorgnaient sept visages inconnus, pris par la peur et la suspicion. Le message avait été clair ; l’un d’entre nous était le chef d’orchestre de ce piège. L’un d’entre nous était un intrus. L’un d’entre nous planquait des cartes dans ses manches. L’un d’entre nous mentait… Du moins, ça, c’était la théorie.

Autour de moi, trois femmes, une adolescente, deux hommes, et un vieux. Charles, sûrement.

On resta une bonne minute sans décoller les lèvres, à essayer de décrypter les lueurs dans des regards hallucinés, à tenter de comprendre les rictus nerveux, à analyser les traits tendus et lire les rides, à percevoir une expression menaçante… Et à vrai dire, l’expression menaçante, on l’avait tous. Si c’était aussi surréaliste que je me retrouve ici, peut-être que c’était également leur cas ? Et si c’était le cas, alors peut-être qu’au final j’avais autant de chances que les autres prisonniers de survivre ? Et si ce n’était pas le cas ? Alors j’avais un avantage… Oui, maintenant que je les voyais, tous aussi apeurés et fragiles, je me disais que j’avais mes chances de survivre.

J’allais me battre.

« Bien, commençons par un tour de table », lança l’adolescente à trois rangs de moi.

Elle avait le regard fier et le ton provocateur. Le genre de timbre qui signifie clairement "Vous voulez jouer ? Soit : on va jouer !"

« Je m’appelle Jenna Taylor. J’ai seize ans et je suis lycéenne. Au suivant », proposa-t-elle en scrutant son voisin de gauche, tout en replaçant une mèche de ses longs cheveux auburn.

Je ne l’avais pas imaginée comme ça et je la détestais déjà. Bien ! Tant mieux !

Ces sept personnes lambda… Comment croire que quelqu’un faisait semblant ? Comment croire qu’un taré pouvait se cacher parmi elles ? Si un taré était effectivement parmi nous, bien entendu. À quoi ça rimait ? Ce n’était pas ce qui était prévu !

Quoi qu’il en soit, je fus surpris de découvrir ces têtes : des gens passe-partout, sans aucune particularité… À quoi m’étais-je attendu ? À rien de spécial, et en même temps, je ne sais pas. À une sélection plus… glamour ? Quelle connerie ! Je n’avais jamais prévu de me retrouver dans une situation pareille. Eux non plus, d’ailleurs. Personne n’avait passé de casting pour se faire kidnapper. Alors, quoi ?

« Je m’appelle Pierre. J’ai trente-trois ans. Je suis architecte », poursuivit doucement un homme que je classai immédiatement dans la catégorie « mec poussiéreux ».

Le genre de type au look soigné, timide, un peu coincé, pas particulièrement doué, mais travailleur, de carrure moyenne. Pas canon, mais avec une bonne tête… sûrement ses yeux bruns paumés.

« Fabien, enchaîna son voisin. Une grande crevette aux cheveux ébouriffés et au regard passablement inexpressif, l’étudiant type selon moi. Vingt-cinq ans, interne en médecine. »

Bingo, l’étudiant moyen. Sans surprises.

Vint alors mon tour.

« Mathieu Duroy, vingt-huit ans, ingénieur électrotechnique », m’efforçai-je de dire de la manière la plus neutre possible.

Je me sentais idiot. Je détestais avoir à me présenter et c’était d’autant plus bizarre dans ces circonstances.

La belle asiatique à ma gauche ne prit pas la relève. Elle restait muette, lèvres décollées, visiblement incapable d’articuler le moindre mot. Pourtant, au moment où Jenna allait l’interpeller, elle bafouilla :

« … Je m’appelle Kim Zhang. J’ai… j’ai trente ans. Je n’ai pas de profession.

— Lise Lemenager, trente-neuf ans, psychiatre.

— Charles Martin, soixante-trois ans, ancien militaire. »

C’était donc lui, la voix baveuse !

« Roxanne, vingt-six ans, chasseuse de têtes junior dans une boîte de recrutement », acheva une jolie blonde face à moi.

Nous y voilà tous ! La situation me semblait tellement ridicule, qu’elle aurait presque pu en devenir comique : nous étions huit personnes tout ce qu’il y avait de plus banales, ne nous connaissant pas, emprisonnées dans une baraque… C’était tellement improbable.

J’avais envie de lâcher "Hey, les gars, alors qui est le connard qui a vendu son âme au diable ?!" Mais mon sens commun et mon estomac noué m’en empêchèrent.

Je réalisai soudain en pensant cette phrase, que quelqu’un de profondément mauvais nous avait kidnappés et dans mon esprit cela résonna comme une alerte. J’avais vu une pelletée de films d’horreur. Je lisais à mes heures perdues et je ne pouvais m’empêcher de penser à Agatha Christie et à ses dix petits nègres. Tout ce que j’espérais, c’était que je n’étais pas devenu l’un de ces personnages destinés à mourir de manière morbide, pris dans un dilemme imposé par un psychopathe. Il y avait tant de paramètres que j’ignorais, alors pourquoi pas ? Pourtant je restais incroyablement calme. Les autres aussi, d’ailleurs. Peut-être parce que certains avaient encore les yeux rougis de larmes, ou bien parce qu’on tâchait tous de faire bonne figure ? Non, je crois que c’est comme tout : dès que ça sort du cadre commun, on ne réalise pas et on fait des choses insensées. C’était de mauvais augure.

Pourquoi moi ? Pourquoi nous en particulier ? Pourquoi ? Qu’avait dit la voix, déjà ? Deux personnes peuvent sortir uniquement et il nous faut le code ? Comment peut-on imaginer que qui que ce soit aurait pris le risque de tomber dans son propre piège ? Et si le chef de projet, le petit salopard de farceur de la bande, n’était pas ici, alors aucun de nous n’aurait de moyen de pression, aucune carte à jouer. Et on resterait bloqués… jusqu’à… jusqu’à… non, on avait forcément une chance de sortir. Il le fallait ! Mais pourquoi ? Et si…

 

Sans rien dire, je décidai de prendre l’initiative de décoller mes fesses de cette chaise en métal fort peu confortable. Je fus pris d’un vertige et m’accrochai à la table. Un léger pincement à la poitrine me rappela la décharge électrique ressentie peu avant. Je tâtai rapidement mon torse et rencontrai un élément étranger. Ni une ni deux, j’enlevai mon petit polo à rayures, sans prendre la peine de faire attention à mes lunettes. Je restai un moment abasourdi, ne sachant trop quoi penser.

« Merde alors, on dirait Iron Man ! finis-je par m’exclamer, en baissant les yeux vers ma poitrine.

— Qu’est-ce que c’est que ce truc ? » souffla Pierre, abasourdi.

Il se leva, déboutonna rapidement le haut de sa petite chemise soigneusement repassée et lâcha une interjection d’horreur lorsqu’il réalisa qu’il avait le même.

« Un appareil de pointe… directement lié à vos organes, dis-je plus pour moi-même que pour les autres.

— C’est une blague ?! s’énerva notre petite adolescente.

— Pas vraiment, chérie… », ne pus-je m’empêcher de répliquer avec sarcasme.

Fabien, l’étudiant en médecine, lui aussi désormais torse nu, passa doucement ses doigts sur cette mini machine plantée entre nos deux pectoraux, comme s’il touchait directement son cœur. La chose paraissait bénigne, ainsi incrustée dans sa carrure de grande crevette. Mais ça n’avait rien de naturel.

« Il y a des touches avec des numéros. Huit numéros… »

Il hésita pendant quelques secondes et pressa sur l’un d’entre eux avant que je n’aie pu l’interpeller. Il serra les dents en fronçant les sourcils, comme s’il s’attendait à une alarme. Quel crétin !

« Rien ! » souffla-t-il rassuré. Je remarquai cependant qu’il n’osa pas tester les autres boutons.

« Hey ! Pas de blagues ! finis-je par m’exclamer. Clairement, c’est une connerie que de bidouiller ce genre de mécanismes. Ces touches, elles ne sont pas là par hasard !

— Des touches ? » vérifia Lise en regardant à nouveau à l’intérieur de son chemisier, n’osant pas même effleurer l’engin.

Kim fixait sa poitrine déchiquetée d’un air complètement halluciné, le souffle saccadé, observant ses seins et cette abomination se soulever au rythme de sa respiration. Elle se mit à pleurer en silence, certainement encore trop choquée pour taper une crise de nerfs.

Roxanne, la jolie blonde, avait plus de mal à se contrôler. Elle empoignait si fort l’encolure de son tee-shirt, que les jointures de ses mains blanchissaient. Sans ciller, les lèvres décollées et les dents serrées, elle examinait l’engin entre stupeur et terreur. Visiblement, elle avait arrêté de respirer. Elle ferma les yeux et plongea une main dans son top, un peu comme on plonge la main dans un évier bouché rempli d’eau sale et tiédasse.

« Ne touchez surtout à rien ! m’écriai-je alors. On ne s’enflamme pas ! Pour le moment, on ne peut rien y faire. On va faire avec, pas de panique. N’essayez surtout pas de l’enlever ! Chacun remet son tee-shirt. Un problème à la fois !

— Depuis quand tu donnes des ordres, le binoclard ? » cracha la dure voix de Charles, le senior, ses énormes bras musclés (et gras) croisés avec sévérité. Il ne semblait pas même s’émouvoir d’avoir subi une telle chirurgie.

« Calme, l’ancêtre ! Je m’y connais un peu en bidules de ce genre, et je dis : on ne touche pas !

— Tu as l’air de drôlement t’y connaître, siffla-t-il en s’avançant d’un pas.

— Normal, je suis INGÉNIEUR ! m’énervai-je.

— Eh bien ! Voilà, je crois que l’on vient de trouver la particularité de… Mathieu, c’est ça ? » commenta Jenna avec un air hautain, visiblement habituel chez elle.

Lorsqu’elle parlait, ses lèvres pincées s’étiraient dans un léger sourire suffisant, ses sourcils se levaient et le bout de son petit nez en trompette semblait frémir. La gosse n’y pouvait certainement pas grand-chose, mais Dieu ! Ce que ça lui donnait une tête à claques !

« Ma particularité ? répétai-je.

— Réveille-toi, mou du bulbe. Tu as écouté la voix off, non ? On a tous une particularité nous rendant suspects. Toi c’est la connaissance technique, ai-je bien raison ? » cracha-t-elle.

Elle ne se préoccupait déjà plus de la chose incrustée dans son corps. QUI étaient ces gens ?!

« Et toi c’est quoi, la demi-portion ?! » rétorquai-je avec agressivité.

L’air vaniteux sur son visage poupin me mettait véritablement hors de moi. D’autant plus que je n’acceptais absolument pas qu’une mioche m’insulte et me mette à nu.

« Et si je n’ai pas envie de te répondre ? siffla-t-elle.

— Et si on essayait de visiter les lieux ? » proposa gentiment Kim, articulant enfin plus de cinq mots.

Ça me surprit presque. Elle semblait désormais en parfait contrôle d’elle-même. Tout en me regardant dans les yeux sans battre des paupières, elle caressait l’engin par-dessus de son tee-shirt. On aurait dit une femme enceinte touchant son ventre machinalement. Ses grands yeux noirs à moitié cachés par de longues mèches désordonnées, sa silhouette élancée et sa peau claire la rendaient incroyablement vulnérable. En même temps, son comportement décalé, déconnecté de tout, me mit on ne peut plus mal à l’aise. Elle continua :

« Ça calmera les ardeurs de chacun. »

Son doux timbre réussit à m’apaiser, ou du moins à me calmer. Je regardai autour de moi, observant la pièce pour la première fois.

Je fis quelques pas, avec précaution d’abord, pour être sûr que mon corps supporte le nouvel élément étranger qu’on lui avait imposé. Ne ressentant rien de particulier, je m’approchai de trois grands canapés beiges, orientés vers huit boîtes aux lettres fixées au mur.

Ici, tout était gris. Le sol était gris, les murs étaient gris, le haut plafond idem. C’était grand, vaste, démesuré. À bien y regarder, on aurait dit que la construction de la maison n’avait pas été finie et qu’on n’avait pas eu le temps de peindre. Un tout nouvel édifice, pour un tout nouveau jeu.

Le bruit de mes talons claquant dans le silence de la vaste pièce me fit frissonner, alors que je tentais de ne pas me laisser submerger par la peur. Je fronçai les sourcils derrière mes culs-de-bouteille, comme pour mieux me concentrer, me forçant à garder mon sang-froid.

Près de la table de métal et des huit chaises derrière moi, un escalier. Et dans le reste de la salle, deux portes entrouvertes donnaient sur ce qui ressemblait à une cuisine et une salle de bains. Je m’assis sur le bord d’un des canapés et fixai les huit boîtes à hauteur de poitrine, l’air hagard. Pourquoi des boîtes ? Je remarquai vaguement les huit numéros incrustés sur chacune d’elles et soudainement cela fit écho au fond de moi.

Je m’avançais vers elles, lorsqu’on m’interpella.

« Mathieu, est-ce que tu connais de genre de mécanisme ? » demanda Roxanne, la jolie blonde de mon âge.

Tiens, elle avait retenu mon prénom ? Roxanne semblait avoir elle aussi repris son sang-froid. Il faut dire que tout étant complètement absurde, s’attarder au premier détail de cette mise en scène n’avait pas tellement de sens.

Mes sept compagnons se tenaient au fond de la salle, près de l’entrée. Ils examinaient le mécanisme de sortie.

Je m’approchai pour observer la porte blindée : une lourde et large porte massive en métal sans poignée, protégée par une sorte de sas en verre qui, pour le moment, semblait vouloir rester ouvert. Sur les deux côtés, deux digicodes étaient protégés par un sas relié au compartiment principal. Quel magnifique piège !

« Comme prévu, il y a deux digicodes, situés assez loin l’un de l’autre pour qu’une seule personne ne puisse pas composer une combinaison sur les deux systèmes en même temps, remarquai-je.

— On n’a qu’à essayer plein de codes. Quel risque ? » tenta Fabien avec décontraction.

La cohabitation risquait d’être difficile avec une tête brûlée pareille. Il avait, quoi ? Trois ans de moins que moi ? Et pourtant il me semblait tellement immature ! Pas plus qu’un étudiant moyen, en fait. Mais il y a des stades de la vie où l’on grandit plus vite que d’autres.

« Quel risque ?! m’étouffai-je. Celui que, comme pour une carte bancaire, ça se bloque au bout de trois essais ! Et qui sait combien de chiffres comporte le code ! Ça fait des milliards de possibilités !

— Et pourquoi uniquement deux personnes pourraient sortir ? » demanda Roxanne, comme si elle critiquait le système.

Elle tenta de pousser la porte de métal. En vain, bien évidemment.

« L’ergonomie du sas. Replié, il doit pouvoir enfermer une et une seule personne devant chaque digicode, expliquai-je. À partir de là, j’imagine que les trois sas se ferment et les parois entre les digicodes et le sas de la porte s’ouvrent pour que les deux personnes situées devant les digicodes puissent sortir. Regardez comment sont faites les cloisons.

— Raison de plus pour ne pas tenter de combinaison, intervint timidement Pierre-le-poussiéreux. Si on touche aux chiffres, quelqu’un va se retrouver bloqué à l’intérieur, sans pouvoir sortir. Je suis d’accord avec Mathieu, objecta-t-il en rajustant ses boutons de manchettes nerveusement. Il faut mieux s’éloigner de cette porte. »

J’eus une hésitation, comme si je m’attendais subitement à un clic de déblocage. Et si la porte était tout simplement ouverte ? Non. Le fait même qu’on m’ait kidnappé et découpé le torse – avec grand soin, je dois bien l’admettre – prouvait que non. Je soupirai et me retournai vers le reste de la pièce.

Les filles reculèrent prudemment, tandis que Charles fit quelques pas en arrière en grommelant. Je ne sais pas si c’était un sentiment général partagé par chacun, mais ce type m’était véritablement antipathique. La caricature du mec qui un jour a eu un tant soit peu d’autorité et qu’on a envoyé balader, une fois la soixantaine passée. Le genre de personne devenue acariâtre et vieille prématurément. Je le trouvais même trop ridé et trop gras pour son âge, soixante-trois il me semble. Sans compter ses yeux porcins posés sur un visage large et dégarni vissé sur un cou court ; une gueule de sale type, en somme. Le genre de connard à reluquer sa gamine et à battre sa femme.

Fabien, en revanche, ne bougea pas. Il continuait à observer la porte.

« Non, c’est vraiment trop con. Il faut qu’on essaye ! »

Il se plaça devant le digicode de gauche.

« À tous les coups, c’est 0 0 0 0 ! »

Il pressa une touche. Il n’eut pas le temps d’en presser une seconde, que simultanément les trois sas devant les digicodes et la porte se refermèrent. Les cloisons latérales ne bougèrent pas.

Il se mit à crier, mais on ne pouvait entendre que des bruits étouffés. On essaya d’ouvrir son sas, en vain. Des « bips » diffusés par les haut-parleurs retentirent dans tout le rez-de-chaussée et une fumée opaque commença à apparaître dans son sas. Très vite, on ne le vit presque plus.

Je ne me rappelle plus très bien, mais je sais que l’on hurla et tapa contre la paroi. Charles se mit à donner des coups de pied, les filles essayèrent d’ouvrir les autres sas. Et puis, la voix reprit la parole :

« J’ai dit deux et deux seulement. Par clémence, je vais rouvrir le sas. Uniquement cette fois-ci. La prochaine fois, je diffuserai de l’acide cyanhydrique. »

 

Le sas se s’ouvrit et Fabien put sortir. Il toussota certainement plus pour la forme que pour autre chose et s’écarta du piège. Visiblement, il avait eu les jetons.

« Je crois que ça nous servira de leçon », commenta Jenna.

Suite à ça, on ne tenta plus de s’approcher du sas avant un bon moment.

« C’est pas possible ! On nous surveille ! Ils ont vu que Fabien était dans le sas et ils ont réagi en direct ! s’exclama Roxanne.

— Oui ! Il doit y avoir des caméras, quelque chose ! » compléta Pierre.

On fit le tour du rez-de-chaussée. On inspecta les murs, les dessous des canapés… Rien de suspect. Je me rendis dans la salle de bains, accompagné de Lise. Une baignoire, un rideau de douche, un lavabo, et un miroir protégé par une plaque de plexiglas. Pas de caméra.

J’eus un doute. Le miroir était incrusté dans le mur. Je passai un doigt sous la plaque de verre et posai une phalange sur le miroir.

« Qu’est-ce que tu fais ? me lança Lise, les bras croisés derrière moi.

— Tu as vu, c’est intelligent. Ils ont mis une plaque de plexiglas pour qu’on ne brise pas le miroir et qu’on utilise les éclats comme une arme. Mais ils ont laissé un espace pour que la buée puisse s’échapper », lui expliquai-je.

Le reflet de ma phalange était collé à ma peau. Si ce miroir n’avait pas été un miroir sans tain, il y aurait eu un espace. Donc, on nous surveillait. Donc il y avait probablement une caméra. Et certainement partout ailleurs, dans des boulons du sas, des chaises, dans d’infimes endroits, dans toutes les pièces que nous ne pourrons détecter que lorsque la paranoïa nous submergera. Je regardai Lise à travers le reflet. Elle continuait d’inspecter la pièce. Je regardai droit devant moi. J’étais furieux. Je levai un doigt d’honneur en articulant un inaudible « Fuck you ».

Lise se retourna et on sortit de la salle de bains. Je serrais les dents. On conclut avec les autres qu’il n’y avait rien nulle part.

Je me gardai bien de leur parler de ma découverte. Si jamais quelqu’un d’autre avait trouvé quelque chose, il n’en dit rien. On déclara donc qu’il n’y avait pas de caméras et que l’on n’était pas surveillés.

« L’organisateur de tout ça devait simplement avoir programmé un coup d’essai au niveau des digicodes », déclarai-je. On s’en tint à ça. Le groupe se dispersa. Je restai un moment sur place à accuser le coup, conscient d’être observé.

Puis, réalisant que j’avais toujours mes chances si je jouais bien mes billes, je me ressaisis. Il n’était pas strictement impossible de sortir d’ici, alors je sortirais. Je me rapprochai une nouvelle fois des boîtes, mais ce coup-ci je restai à quelques mètres de distance, posté derrière le canapé où Kim s’était roulée en boule, ses bras enserrant ses genoux. Elle semblait plus désemparée que jamais. Je n’y comprenais plus rien ! Tantôt, elle semblait paniquée et l’instant d’après elle était habitée par un calme olympien. Et paf, voilà qu’elle avait à nouveau l’air terrorisée ! Peut-être était-ce pour cette raison que je décidai d’avoir un comportement protecteur envers elle. Je la croyais incapable de sortir de cet enfer sans aide… encore moins qu’une gamine de seize ans. Et puis, je pense qu’inconsciemment j’avais besoin de me rattacher à quelque chose. Voir qu’elle était la seule à vraiment avoir du mal à encaisser la situation me donnait envie de me lier à elle. Ça me confortait dans l’idée qu’elle ne devait strictement rien avoir avec ça aussi, il faut bien le dire. Pourquoi les autres semblaient-ils autant en contrôle ? C’est vrai, quoi ! On avait été kidnappés, endormis, charcutés, électrocutés et enfermés vivants ! Et on nous surveillait ! Et personne ne se roulait par terre en hurlant à la mort ? Avais-je une vision caricaturale de ce à quoi un tel tableau était censé ressembler, ou bien avaient-ils des raisons d’être aussi conciliants ? Où piochaient-ils la force de tenir le coup et de ne pas d’effondrer sur place ? Après tout, moi-même, j’avais l’air de ne pas encore devenir complètement dingue. Et pourtant il y avait de quoi ! À vrai dire, je crois que je ne réalisais pas bien dans quel bourbier je me retrouvais. Ni les véritables implications que ça engendrait non plus, d’ailleurs.

Fabien-la-crevette-ébouriffée avait de nouveau enlevé sa chemise, dévoilant une fois de plus l’engin de métal. Merde, si on pouvait se le faire enlever, on garderait une sale cicatrice ! Quelque part, on était devenus des cyborgs. J’étais partagé entre fixer intensément ce nouvel élément de notre anatomie et l’envie de détourner les yeux, mal à l’aise. Je ne pus cependant m’empêcher de remarquer que Fabien n’était pas si mal, en fin de compte. Un peu sec comme carrure, mais bon. Pas que je sois intéressé – plus maintenant du moins –, mais à bien y regarder, son torse nu et presque imberbe avait fait effet sur la petite Jenna. Ses joues avaient rosi.

Elle aussi pouvait être mise hors de cause. Ce n’était qu’une gosse. En proie aux hormones, de surcroît !

Fabien tenta de passer son dispositif à impulsions électriques devant chaque numéro des boîtes, mais à chaque fois un voyant rouge s’allumait dans un « bip » strident. Quel cliché !

« Au moins, j’aurai essayé. Mais je ne comprends pas, la voix disait qu’on devait les ouvrir…

— Elles ne s’ouvrent peut-être pas toutes en même temps. Je vais essayer », annonça Pierre.

Le mec poussiéreux, un peu plus bedonnant que le jeunot, enleva également sa chemise. Il avait d’étranges cicatrices dans le dos et sur le torse, comme des coups de lame de rasoir. Bizarre… Quoi qu’il en soit, aucune boîte ne se déverrouilla non plus.

« Essayons tous, lançai-je.

— C’est hors de question que je… » commença Lise, dont je devinai rapidement la fin de la phrase.

Une femme assez bien lotie et bien conservée pour presque la quarantaine, d’ailleurs, cette Lise !

« On se retournera ou on ira ailleurs, coupai-je. Mais franchement, vu la situation, ce n’est pas le moment d’être pudique. »

Je passai le mécanisme incrusté entre mes deux pectoraux devant les différents numéros, sans plus de résultats. Ce genre de réaction irrationnelle commençait déjà à me courir sur le système !

« Faites ce que vous voulez. Je n’en ferai rien, annonça Charles.

— Et pour quelle raison ? » soupira Pierre, dont le ton de la voix me signala que j’avais trouvé un allié.

Il semblait commencer à perdre son sang-froid, lui aussi. On commençait tous à être à nerveux, à vrai dire. On n’avait pas tenu longtemps. En tout cas, sa réplique m’arracha un demi-sourire sadique et satisfait, ce qui me surprit. Ce n’était vraiment pas dans mes habitudes de me réjouir de ce genre de choses. Je devais cependant bien avouer que Charles constituait une cible parfaite.

« Je ne te dois rien, petit, pas non plus des explications. Selon moi, moins on en saura, mieux ce sera pour nous. »

Je m’apprêtais à lui expliquer qu’il était complètement idiot d’attendre de l’aide de l’extérieur, étant donné qu’on n’avait pas la moindre idée d’où on se trouvait et qu’il fallait agir, mais on résuma ma pensée.

« Pas très actif, pour un militaire ! », ricana Jenna. À mon grand étonnement, elle enleva son petit top, nous dévoilant son corps de gamine en pleine puberté. Son audace m’inquiétait, à vrai dire.

Seuls Kim, Lise et Charles refusèrent de tenter de débloquer les boîtes. Du moins pour le moment, expliquèrent les filles, décidément trop timides. Ça me dépassait. Pire, ça m’agaçait véritablement. Devais-je comprendre qu’ils nous sabotaient ? Et si… Et si l’un d’eux était instable ? Ou les trois ? Après tout, pour se retrouver dans une telle situation, tout était plausible ! Non… Il fallait que je me ressaisisse, que je garde mon calme. Tout allait bien se passer.

Je remarquai que Roxanne s’était elle aussi pliée à l’exercice. Et ce fut dans un grand respect que Fabien, Pierre, les autres puis moi-même nous étions retournés, tant qu’elle n’était pas complètement rhabillée. Et ce, malgré son « On s’en fiche ».

Une femme indépendante, cette Roxanne ! Son visage m’était familier. De jolis yeux brillants, un sourire charmant (au vu des demi-sourires qu’elle avait réussi à faire apparaître malgré la situation). Elle n’était pas incroyablement belle, mais plutôt jolie.

Je ne me sentais toutefois pas à l’aise, comme un mec arrivé trop tôt à une soirée où il ne connaîtrait aucun des invités. Cohabitation obligatoire, gêne évidente, ne pas savoir quoi dire… C’était la raison précise pour laquelle j’arrivais toujours en retard aux soirées. Mais Roxanne… Je ne me sentais pas si mal en sa présence. Ce petit nez adorable… Et ce regard ! J’avais remarqué cette lueur d’intelligence au fond de la pupille. Je me rappelais m’être déjà interrogé quant à cet air sophistiqué, mais décontracté qu’elle dégageait. Et pourtant, il y avait en elle ce truc. Quelque chose de brut, de trouble. Par contre, si je savais que je la connaissais, impossible de me souvenir d’elle. Pas faute d’être physionomiste, pourtant. Une amie d’ami, peut-être ?

J’abandonnai pour le moment l’idée de renouer avec des souvenirs flous, restant cependant à moitié troublé par un charme qui agissait sur moi comme une piqûre de rappel.

Elle croisa mon regard et ses yeux trahirent un "Oui, moi aussi je te connais. Mais passons ce détail, tu seras mignon. Je ne veux pas d’ennuis."

Ce secret entre nous attisa ma curiosité et m’excita. Mais il y avait d’autres choses plus importantes pour le moment.

Et puis je ne me sentais pas d’humeur à discuter, pas plus que les autres d’ailleurs. Non, franchement ! Que pouvions-nous dire dans un contexte pareil ?

Chapitre 4 - Les autres mourront

 

Kim s’était levée et postée près des escaliers, sans un mot.

Lise vint la rejoindre, puis lui souffla quelque chose à l’oreille que je n’entendis pas. En les observant faire des messes basses, je réalisai que j’étais le seul à ne pas vraiment occuper l’espace. Nous nous cantonnions tous aux rez-de-chaussée pour le moment, mais je n’étais même pas allé voir la cuisine. En vérité, je n’avais pas peur. Pas encore, je crois. Mais je niais pleinement l’existence de ce moment. Je refusais de participer à cette réalité et bougeais aussi peu que possible, en espérant qu’elle se dissipe.

Par contre, voir que les autres communiquaient ensemble, exploraient et cherchaient déjà des solutions m’angoissait. Je suivais le mouvement bien sûr, mais j’avais l’impression d’avoir un train de retard, de ne pas être assez réactif, de ne pas savoir m’adapter assez vite… Comme toujours…

Et là, je commençai à avoir peur. J’imaginais un homme souriant narquoisement, en voyant naître la sueur sur mon front à travers son moniteur. Je regardai furtivement autour de moi, suffisamment pour vérifier qu’un type n’allait pas surgir de nulle part et assez peu pour que les autres ne trouvent pas mon comportement suspect. Je n’étais plus persuadé que savoir qu’il y avait des caméras était un avantage.

Je sortis de mes pensées, lorsque Lise dit :

« Je propose qu’on aille tous ensemble visiter l’étage. »

On gravit les marches en bois léger et nous arrivâmes en haut : une succession de portes rangées le long des murs, autour d’un vide protégé par une barrière entièrement en plexiglas ; ce qui nous permettait de voir une petite partie du rez-de-chaussée. Je n’avais même pas vraiment remarqué ça, jusqu’ici. J’avais pourtant levé la tête, mais j’avais fait abstraction. Je n’aimais pas les espaces aérés.

Par contre, j’avais vu très rapidement que toutes ces nouvelles portes comportaient elles aussi un système de verrouillage. Pas un digicode, mais le même système de capteur qui s’efforçait de garder les boîtes du rez-de-chaussée fermées.

Chacun dut soulever son tee-shirt pour tenter de les débloquer. Roxanne fut la première à réussir à ouvrir une porte, celle juste en face des escaliers. Elle s’activa dans un nouveau « bip ». Elle n’eut pas le temps de pousser la porte, que Charles et Fabien réussirent à ouvrir une pièce à leur tour, dans ce qui sonnait comme un début de symphonie électronique.

J’avais beau être habitué à toutes sortes de systèmes électriques et électrotechniques, je ne pouvais m’empêcher de trouver ça glauque dans ce contexte précis.

Plus tard, je trouvai confortable de voir que le bruit n’avait plus lieu, ne réalisant pas forcément qu’en déverrouillant ces pièces pour la première fois, on venait officiellement de signer notre arrêt de mort. Le meilleur moyen de ne pas perdre, c’était encore de ne pas jouer.

Et Charles et les deux filles ? Pourquoi accepter d’essayer d’ouvrir les chambres, mais pas les boîtes ? Car ils savaient déjà ce qu’elles contenaient et voulaient nous mettre des bâtons dans les roues ?

Ça y est, c’était officiel : je commençais à péter les plombs. Je ne les connaissais même pas que je leur trouvais le pire passé, le pire caractère, des pathologies psychiques. Après tout, l’un de nous se trouvait ici volontairement. Et puis, c’est vrai quoi, si personne ne parlait plus que nécessaire, Kim, elle, était carrément muette ! Et Charles ? Il était trop agressif ! Jenna était trop prétentieuse… Kim aurait très bien pu être un genre de mafieuse asiatique, une tueuse au sabre, Charles un militaire corrompu aux mains lavées par le sang, Lise une psychiatre psychopathe, Pierre un discret travailleur sociopathe, Fabien un médecin meurtrier, le genre à vous glisser du barbiturique dans votre perfusion… et Roxanne une prostituée assassine. Pourquoi pas ? Et merde… Fichue paranoïa !

Les chambres étaient toutes identiques : un lit, un halogène et un sac rempli d’affaires appartenant à chacun d’entre nous.

Je fus le dernier à trouver quelle pièce m’était attribuée, avec l’impatience que l’on a en guettant son bagage sur le carrousel de l’aéroport. Et avec la même angoisse d’être le dernier. La disposition de ma chambre m’interpella dès que j’y fis un pas, et je ne pus m’empêcher de déclarer bêtement :

« Hey ! Pourquoi il y a six lits dans ma chambre ? »

C’était exactement la même pièce que toutes les autres, cette même odeur de peinture mélangée à la poussière, ces mêmes draps que j’imaginais frais, ce même halogène banal planté dans un coin près d’un lit. Plus mon sac de voyage noir délavé. Et surtout, plus cinq autres lits postés en ligne.

Jenna se glissa derrière moi et chuchota lugubrement :

« Un pour toi. Deux en moins pour ceux qui s’échapperont d’ici. Pour le reste, il faudra bien qu’on stocke tout le monde quelque part. »

Sa pointe d’humour noir me donna la nausée, à moins que ce ne soit cette violente accélération de mon cœur. J’étais à la fois furieux et complètement abattu.

Je commençais à me rendre à l’évidence. J’avais tenté d’annihiler mentalement cette possibilité, mais une petite voix au fond de mon cerveau n’avait cessé de me le crier à moitié en sourdine :

Deux personnes pourront sortir d’ici… Et on ne va pas tirer à la courte paille pour les choisir. Il ne s’agissait en aucun cas d’une joyeuse colonie de vacances, d’une réunion de potes ou d’un séjour dans Dieu sait quel camp.

J’avais même du mal à penser cette phrase. Soudainement, elle s’échappa de mes lèvres et je la chuchotai :

« Les autres mourront. »

Il y eut un grand silence et je compris à cet instant que tout le monde se tenait à mes côtés et m’avait entendu. J’aurais voulu m’écrier : « Eh bien quoi, vous le pensez tous non ?! Vous n’avez juste pas la moindre idée de ce que cette situation de merde implique ! »

Mais je fermai simplement la porte derrière moi.

Chapitre 5 - Suspicion

 

Un mécanisme s’enclencha et la voix off reprit au rez-de-chaussée. On se dépêcha de redescendre, fixant le haut-parleur accroché à un mur, près de la table et de ses huit chaises.

« Chaque nuit, lorsque chacun aura regagné ses quartiers, deux portes resteront ouvertes. Les autres ne se déverrouilleront qu’au matin. Cela se fera de manière aléatoire. Les autres pièces resteront accessibles à tous en permanence durant la journée, à l’exception de la salle à l’étage. Quant aux fameuses boîtes, une seulement s’ouvre pour le moment. »

Clic.

Tiens, encore une nouveauté !

« Quelle salle ? demanda Lise d’une voix maîtrisée.

— Il y a neuf portes à l’étage, pour huit personnes… Ce qui signifie qu’une pièce n’est pas une chambre, raisonna Jenna.

— Et pourquoi ça ?

— Qu’est-ce que j’en sais ? » répondit-elle en haussant les épaules, accompagnant son geste de ce regard supérieur et blasé qu’on lui connaissait déjà.

J’avais définitivement envie de la gifler. Comment elle avait été choisie, celle-là ?!

« Attendez une seconde, commençai-je. Qui nous dit que le maître du jeu est vraiment parmi les participants, comme la voix le prétend ? Et si on était vraiment neuf et qu’une personne nous observait depuis la neuvième chambre ? Oui, après tout, quitte à nous foutre dans cette situation, pourquoi nous laisser une chance de nous échapper ? Et si aucun de nous n’avait de code et qu’on était juste livrés à nous-mêmes ? »

Je me faisais violence pour ne pas leur dire qu’on était surveillés. Détenir des informations critiques était certainement un atout. Mais je voulais tout de même soulever l’idée que tout ça pouvait bien être chapeauté en externe.

« Pas de panique, réfléchissons calmement à ça », répondit gentiment Lise en posant une main sur mon épaule. J’interprétai cela comme le geste d’une psy voulant calmer un malade.

Bref, ça me vexa. Et comme je me méfiais d’elle – et de tous les autres, d’ailleurs –, je la rejetai méchamment. Je n’aimais pas qu’on me parle, je n’aimais pas qu’on me touche. Je m’en tenais au strict minimum, niveau communication, pour le moment. Lise n’avait pourtant que de la bienveillance à mon égard et son geste partait d’une bonne intention. Mais justement, la phrase, "L’enfer est pavé de bonnes intentions" jaillit brusquement dans mon esprit. Elle semblait peut-être trop maternelle. C’était trop innocent pour être honnête.

« Une pièce secrète servant d’observatoire ? souffla Jenna, me sortant de mes pensées. Ce n’est pas idiot… » Elle remonta soudainement dans mon estime. « … mais totalement improbable ! »

Eh bien non. Cette gosse était décidément à tarter.

« Je m’explique, poursuivit-elle. Selon cette idée, quelqu’un resterait enfermé dans sa chambre pour nous regarder… faire nos affaires. Ce qui signifierait qu’elle prend le risque de se dévoiler à la fin, quand il ne restera que deux personnes.

— Pourquoi un risque ? réfléchit Pierre.

— Parce que selon l’idée de ce jeu, deux personnes resteront : chacune persuadée que l’autre est le maître du jeu et qu’il possède le code. Ce qui signifie que ces deux personnes se feront confiance. Le véritable chef d’orchestre, la neuvième personne, devra donc sortir de sa cachette et s’arranger pour qu’il ne reste plus qu’un seul survivant – lui à part – pour l’aider à déverrouiller la porte. Mais à la seconde où cette neuvième personne se dévoilera, elle sera face à deux personnes prêtes à tout pour survivre, réalisant qu’elles ont été dupées. Et donc ce sera elle qui sera dans une position de faiblesse… Vous suivez ? lâcha-t-elle avec dédain. D’autre part, la deuxième raison faisant que c’est improbable est le problème logistique : vu la disposition des pièces à l’étage, la neuvième chambre devrait être minuscule. En considérant le fait que l’on est ici pour au moins quelques jours, j’imagine mal quelqu’un vivant dans un placard à balai. S’il peut avoir stocké de la nourriture, il n’aura pas de place pour un lit, des sanitaires et du matériel de surveillance… ou alors, il sera dans une position très inconfortable.

— Et tu es qui, toi ? Einstein ? Supergirl ? » crachai-je, vexé qu’une gamine puisse si facilement balayer mes idées et me moucher.

Ce n’était pas dans mes habitudes d’être irritable et à cet instant je le mesurai : j’étais mort de trouille. Finalement, cette morveuse aurait fait une très bonne psychopathe.

« Va savoir ! » gloussa-t-elle, prenant mon attaque comme un compliment.

J’étais à deux doigts de pleurer de rage et d’impuissance, mais mon ego m’en empêcha.

« Pourtant un détail me perturbe, continua doucement Fabien. Le détonateur.

— Le détonateur ? répéta Jenna.

— Ce truc… », dit-il en pointant son cœur.

Ah ! Le fameux Dispositif à Impulsions Électriques ! C’est vrai que si rationnellement parlant il m’était difficile de croire qu’on ait tous pu accepter si facilement le fait qu’on soit séquestrés ici, l’enfumage de Fabien dans son sas mis à part, cette petite merveille de technologie donnait une bonne raison de ne pas jouer les héros.

« On a tous compris qu’il pouvait lancer des décharges, continua Fabien. Qui nous dit qu’une neuvième personne ne contrôle pas ces détonateurs pour nous électrocuter ? Pour le coup, elle n’aurait pas à craindre une alliance entre deux survivants. D’autant plus que pour nous avoir envoyés dans un tel bourbier, il faut être sacrément allumé. Le genre de gars à se masturber dans sa merde en faisant des rites satanistes dans un placard à balai... À ce niveau-là, je pense qu’il se contrefiche de son confort. Alors, à quoi ça rime tout ça ? Sérieux, qu’est-ce qu’on fout là ?! »

Il y eut un long silence. On encaissait tous ses paroles : effectivement, personne ne comprenait la finalité de cette mascarade. Ça en était déprimant. En même temps si un taré avait vraiment juste voulu nous assassiner, il n’aurait pas eu besoin d’organiser tout ça. Et puis il n’y avait aucune bombe. Dans les films d’horreur, il se passait toujours un truc dégueulasse au début, qui donnait le ton. Ou alors il y avait un compte à rebours, quelque chose ! N’importe quoi ! Mais ici, rien… On était juste livrés à nous-mêmes.

D’un autre côté, tout ceci était bien trop démentiel pour qu’on ne puisse pas en cerner le potentiel de dangerosité.

Je comprenais le point de vue de Fabien. J’imaginais caricaturalement un vieux mec crado et déglingué nous espionnant depuis son placard lugubre en se paluchant. J’imaginais d’ailleurs parfaitement qu’au-delà, ça aurait pu plaire à une joyeuse bande de déséquilibrés sévères et psychopathes en puissance de pouvoir nous observer dans ce gigantesque bordel. Et j’avais toutes les raisons de croire que c’était le cas.

« Bien raisonné », finit par lâcher Jenna. Elle arborait un sourire complice aux lèvres, bien que visiblement un peu gênée par les propos de son aîné.

Que c’était beau ! On allait tous devoir s’entre-tuer, mais on s’encourageait les uns les autres ! Splendide ! Du grand spectacle !

Il fallait que je garde mon calme. Ne pas leur offrir la satisfaction de me voir craquer.

« Il est vrai que dans mon métier de psychiatre, il m’est arrivé de tomber sur des profils assez… particuliers. Cette possibilité est à envisager » relança Lise avec sagesse.

Le métier de psy lui allait à merveille : une tête amicale, mais passe-partout, une coupe mi-longue discrète, des courbes assez rassurantes, un nez fin qui renforçait son côté circonspect, un regard franc, une voix douce, claire, avec un petit accent indiscernable, du charisme… Une belle gueule de psy !

« Donc il y aurait un psychopathe planqué dans une pièce à l’étage, qui nous surveillerait ? demanda Charles. À nous huit, on doit pouvoir défoncer la porte !

— Vu la carrure de la porte, je ne pense pas, non » raisonna Pierre avec grand sérieux, replaçant ses lunettes sur son nez.

Je réalisai plus tard que c’était un tic chez lui de remettre en place ses manches ou ses lunettes.

« Effectivement, vu ta carrure de mioche ! rétorqua le militaire.

— Je crois qu’on est tous en train de s’emporter, modéra Lise. Et si on commençait par s’asseoir dans les canapés et réfléchir posément à la situation ? De toute façon, il y a fort à parier que la porte ne s’ouvre pas pour le moment.

— Bien sûr ! cingla Jenna. Nous sommes censés avoir chacun un pouvoir