Gabriel Lambert - Alexandre Dumas - E-Book

Gabriel Lambert E-Book

Alexandre Dumas

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Beschreibung

Qui est Gabriel Lambert? Dans ce court roman, écrit à la même époque que Les Trois Mousquetaires, six narrateurs se relaient pour raconter la vie de ce paysan monté à Paris, devenu homme du monde, puis faux-monnayeur, qui finira au bagne de Toulon. Tous les témoignages sont à charge : le héros est un anti-héros, antithèse des figures courageuses qui peuplent les romans de Dumas. Derrière le personnage se cache un certain Jules Lecomte, que l'auteur a connu. Mais surtout, Dumas lui-même : il y a bien des points communs entre créateur et créature, entre ces deux jeunes provinciaux qui ne supportent pas leur pauvreté et partagent le même talent, celui de l'écriture.

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Gabriel Lambert

Pages de titreIIIIIIIVVVIVIIVIIIIXXXIXIIXIIIXIVXVXVIXVIIXVIIIXIXPage de copyright

Alexandre Dumas

Gabriel Lambert

I

Le forçat

J’étais vers le mois de mai 1835 à Toulon.

J’y habitais une petite bastide qu’un de mes amis avait mise à ma disposition.

Cette bastide était située à cinquante pas du fort Lamalgue, juste en face de la fameuse redoute qui vit, en 1793, surgir la fortune ailée de ce jeune officier d’artillerie qui fut d’abord le général Bonaparte, puis l’empereur Napoléon.

Je m’étais retiré là dans l’intention louable de travailler. J’avais dans la tête un drame bien intime, bien sombre, bien terrible, que je voulais faire passer de ma tête sur le papier.

Ce drame si terrible, c’était le Capitaine Paul.

Mais je remarquai une chose : c’est que, pour le travail profond et assidu, il faut les chambres étroites, les murailles rapprochées, et le jour éteint par des rideaux de couleur sombre. Les vastes horizons, la mer infinie, les montagnes gigantesques, surtout lorsque tout cela est baigné de l’air pur et doré du Midi, tout cela vous mène droit à la contemplation, et rien mieux que la contemplation ne vous éloigne du travail.

Il en résulte qu’au lieu d’exécuter Paul Jones, je rêvais Don Juan de Marana.

La réalité tournait au rêve, et le drame à la métaphysique.

Je ne travaillais donc pas, du moins le jour.

Je contemplais, et, je l’avoue, cette Méditerranée d’azur, avec ses paillettes d’or, ces montagnes gigantesques belles de leur terrible nudité, ce ciel profond et morne, à force d’être limpide ; tout cela me paraissait plus beau à voir que ce que j’aurais pu composer ne me paraissait curieux à lire.

Il est vrai que la nuit, quand je pouvais prendre sur moi de fermer mes volets aux rayons tentateurs de la lune ; quand je pouvais détourner mes regards de ce ciel tout scintillant d’étoiles ; quand je pouvais m’isoler avec ma propre pensée, je ressaisissais quelque empire sur moi-même. Mais, comme un miroir, mon esprit avait conservé un reflet de ses préoccupations de la journée, et, comme je l’ai dit, ce n’étaient plus des créatures humaines avec leurs passions terrestres qui m’apparaissaient, c’étaient de beaux anges qui, à l’ordre de Dieu, traversaient d’un coup d’aile ces espaces infinis ; c’étaient des démons proscrits et railleurs, qui, assis sur quelque roche nue, menaçaient la terre ; c’était enfin une œuvre, comme la Divine Comédie, comme le Paradis perdu, ou comme Faust, qui demandait à éclore, et non plus une composition comme Angèle ou comme Antony.

Malheureusement je n’étais ni Dante, ni Milton, ni Gœthe.

Puis, tout au contraire de Pénélope, le jour venait détruire le travail de la nuit.

Le matin arrivait. J’étais réveillé par un coup de canon. Je sautais en bas de mon lit. J’ouvrais ma fenêtre, des torrents de lumière envahissaient ma chambre, chassant devant eux tous les pauvres fantômes de mon insomnie, épouvantés de ce grand jour. Alors je voyais s’avancer majestueusement hors de rade quelque magnifique vaisseau à trois ponts, le Triton ou le Montebello, qui, juste devant ma villa, comme pour ma récréation particulière, venait faire manœuvrer son équipage, ou exercer ses artilleurs.

Puis il y avait les jours de tempête, les jours où le ciel si pur se voilait de nuages sombres, où cette Méditerranée si azurée devenait couleur de cendre, où cette brise si douce se changeait en ouragan.

Alors le vaste miroir du ciel se ridait, cette surface si calme commençait à bouillir comme au feu de quelque fournaise souterraine. La houle se faisait vague, les vagues se faisaient montagnes. La blonde et douce Amphitrite, comme un géant révolté, semblait vouloir escalader le ciel, se tordant les bras dans les nuages, et hurlant de cette voix puissante qu’on n’oublie pas une fois qu’on l’a entendue.

Si bien que mon pauvre drame s’en allait de plus en plus en lambeaux.

Je déplorais un jour cette influence des objets extérieurs sur mon imagination devant le commandant du port, et je déclarais que j’étais tellement las de réagir contre ces impressions, que je m’avouais vaincu, et qu’à partir du lendemain j’étais parfaitement décidé, tout le temps que je resterais à Toulon, à ne plus faire que de la vie contemplative.

En conséquence, je lui demandai à qui je pourrais m’adresser pour louer une barque : une barque étant la première nécessité de la nouvelle existence que, dans sa victoire sur la matière, l’esprit me forçait d’adopter.

Le commandant du port me répondit qu’il songerait à ma demande et qu’il aviserait à y satisfaire.

Le lendemain, en ouvrant ma fenêtre, j’aperçus à vingt pas au-dessous de moi, se balançant près du rivage, une charmante barque, pouvant marcher à la fois à la rame et à la voile, et montée par douze forçats.

Je réfléchissais à part moi que c’était justement là une barque comme il m’en faudrait une, lorsque le garde-chiourme, m’apercevant, fit aborder le canot, sauta sur le rivage, et s’achemina vers la porte de ma bastide.

Je m’avançai au-devant de l’honorable visiteur.

Il tira un billet de sa poche, et me le remit.

Il était conçu en ces termes :

« Mon cher métaphysicien,

« Comme il ne faut pas détourner les poètes de leur vocation, et que jusqu’à présent vous vous étiez, à ce qu’il paraît, mépris sur la vôtre, je vous envoie la barque demandée ; vous pourrez, tout le temps que vous habiterez Toulon, en disposer depuis l’ouverture jusqu’à la fermeture du port.

« Si parfois vos yeux lassés de contempler le ciel tendaient à redescendre sur la terre, vous trouverez autour de vous douze gaillards qui vous ramèneront facilement, et par leur seule vue, de l’idéal à la réalité.

« Il va sans dire qu’il ne faut laisser traîner devant eux, ni vos bijoux, ni votre argent.

« La chair est faible, comme vous savez, et comme un vieux proverbe dit : qu’il ne faut pas tenter Dieu, à plus forte raison ne faut-il pas tenter l’homme, surtout quand cet homme a déjà succombé à la tentation.

« Tout à vous. »

J’appelai Jadin, et je lui fis part de notre bonne fortune. À mon grand étonnement il ne reçut pas la communication avec l’enthousiasme auquel je m’attendais ; la société dans laquelle nous allions vivre lui paraissait un peu mêlée.

Cependant, comme, après un coup d’œil jeté sur notre équipage, il aperçut sous les bonnets rouges dont elles étaient ornées quelques têtes à caractère, il prit assez philosophiquement son parti, et faisant signe à nos nouveaux serviteurs de ne pas bouger, il porta une chaise sur le rivage, et, prenant du papier et un crayon, il commença un croquis de la barque et de son terrible équipage.

En effet, ces douze hommes qui étaient là, calmes, doux, obéissants, attendant nos ordres, et cherchant à les prévenir, avaient commis chacun un crime :

Les uns étaient des voleurs ;

Les autres des incendiaires ;

Les autres des meurtriers.

La justice humaine avait passé sur eux ; c’étaient des êtres dégradés, flétris, retranchés du monde : ce n’étaient plus des hommes, c’étaient des choses ; ils n’avaient plus de noms : ils étaient des numéros.

Réunis, ils formaient un total ; le total était cette chose infâme qu’on appelle le bagne.

Décidément le commandant du port m’avait fait là un singulier cadeau.

Et cependant je n’étais pas fâché de voir de près ces hommes, dont le titre seul prononcé dans un salon est une épouvante.

Je m’approchai d’eux, ils se levèrent tous et ôtèrent vivement leur bonnet.

Cette humilité me toucha.

– Mes amis, leur dis-je, vous savez que le commandant du port vous a mis à mon service pour tout le temps que je resterai à Toulon ?

Aucun d’eux ne répondit, ni par un mot, ni par un geste.

On eût dit que je parlais à des hommes de pierre.

– J’espère, continuai-je, que je serai content de vous ; quant à vous, soyez tranquilles, vous serez contents de moi.

Même silence.

Je compris que c’était une chose de discipline.

Je tirai de ma poche quelques pièces de monnaie, que je leur offris pour boire à ma santé ; mais pas une seule main ne s’étendit pour les prendre.

– Il leur est défendu de rien recevoir, me dit le garde-chiourme.

– Et pourquoi cela ? demandai-je.

– Ils ne peuvent avoir d’argent à eux.

– Mais vous, dis-je, ne pouvez-vous leur permettre de boire un verre de vin, en attendant que nous soyons prêts ?

– Ah ! pour cela, parfaitement.

– Eh bien ! faites venir à déjeuner de la guinguette du Fort, je paierai.

– Je l’avais bien dit au commandant, fit le garde-chiourme en secouant d’un même mouvement la tête et les épaules, je l’avais bien dit que vous me les gâteriez... Mais enfin, puisqu’ils sont à votre service, il faut bien qu’ils fassent ce que vous voulez... Allons, Gabriel... un coup de pied jusqu’au fort Lamalgue... Du pain, du vin et un morceau de fromage.

– Je suis au bagne pour travailler et non pour faire vos commissions, répondit celui auquel cet ordre était adressé.

– Ah ! c’est juste, j’oubliais que tu es trop grand seigneur pour cela, M. le docteur ; mais comme il s’agissait de ton déjeuner aussi bien que de celui des autres...

– J’ai mangé ma soupe et je n’ai pas faim, répondit le forçat.

– Excusez... Eh bien ! Rossignol ne sera pas si fier. Va, Rossignol, va, mon fils.

En effet, la prédiction du vénérable argousin se réalisa. Celui auquel il adressait la parole, et qui sans doute devait son nom à l’abus qu’il avait fait de l’instrument ingénieux à l’aide duquel on est parvenu à remplacer la clef absente, se leva, et traînant après lui son camarade, car, ainsi qu’on le sait, tout homme au bagne est rivé à un autre homme, il s’achemina vers le cabaret qui avait l’honneur de nous alimenter.

Pendant ce temps je jetai un coup d’œil sur le récalcitrant, dont la réponse médiocrement respectueuse n’amenait, à mon grand étonnement, aucune suite fâcheuse ; mais il avait la tête tournée de l’autre côté, et, comme il gardait cette position avec une persévérance qui semblait le résultat d’un parti pris, je ne pus le voir.

Cependant je le remarquai à ses cheveux blonds et à ses favoris roux... Je rentrai dans la bastide en me promettant de l’examiner dans un autre moment.

J’avoue que la curiosité que j’éprouvais à l’endroit de mon répondeur me fit hâter le déjeuner.

Je pressai Jadin, qui ne comprenait rien à mon impatience, et je revins au bord de la mer.

Nos nouveaux serviteurs n’étaient pas si avancés que nous. Du vin du fort Lamalgue, du pain blanc et du fromage formaient pour eux un extra auquel ils n’étaient point habitués, et ils prolongeaient leur repas en le savourant.

Rossignol et son compagnon surtout paraissaient apprécier au plus haut degré cette bonne fortune.

Ajoutons que le garde-chiourme, de son côté, s’était humanisé au point de faire comme ses subordonnés : seulement ses subordonnés avaient une bouteille pour deux, tandis que lui avait deux bouteilles pour un.

Quant à celui que l’argousin avait désigné sous le nom poétique de Gabriel, sans doute son compagnon de boulet, qui n’avait pas voulu renoncer au repas, l’avait forcé de s’asseoir avec les autres ; mais, toujours en proie à son accès de misanthropie, il les regardait dédaigneusement manger sans toucher à rien.

En m’apercevant, tous les forçats se levèrent, quoique, comme je l’ai dit, leur repas ne fût point achevé ; mais je leur fis signe de finir ce qu’ils avaient si bien commencé, et que j’attendrais.

Il n’y avait plus moyen pour celui que je voulais voir d’éviter mes regards.

Je l’examinai donc tout à mon aise, quoiqu’il eût évidemment rabattu son bonnet jusque sur ses yeux pour échapper à cet examen. C’était un homme de vingt-huit à trente ans à peine ; au contraire de ses voisins, sur la rude physionomie desquels il était facile de lire les passions qui les avaient conduits où ils étaient, lui avait un de ces visages effacés, dont, à une certaine distance, on ne distingue aucun trait.

Sa barbe, qu’il avait laissée pousser dans tout son développement, mais qui était rare et d’une couleur fausse, ne parvenait pas même à donner à sa physionomie un caractère quelconque.

Ses yeux, d’un gris pâle, erraient vaguement d’un objet à l’autre sans s’animer d’aucune expression ; ses membres étaient grêles et semblaient n’avoir été destinés par la nature à aucun travail fatigant ; le corps auquel ils s’attachaient ne paraissait capable d’aucune énergie physique.

Enfin, des sept péchés capitaux qui recrutent sur la terre au nom de l’ennemi du genre humain, celui sous la bannière duquel il s’était enrôlé devait être évidemment la paresse.

J’eusse donc détourné bien vite mes regards de cet homme qui, j’en étais certain, ne pouvait m’offrir pour étude qu’un criminel de second ordre, si un vague ressouvenir n’avait murmuré à ma mémoire que je ne voyais pas cet homme pour la première fois.

Malheureusement, comme je l’ai dit, c’était une de ces physionomies dans lesquelles rien ne frappe, et qui, à moins de raisons particulières, ne peuvent produire en passant devant nous aucune impression.

Tout en demeurant convaincu que j’avais déjà vu cet homme, ce que sa persistance à fuir mes regards me démontrait encore, il m’était donc impossible de me rappeler où et comment je l’avais vu.

Je m’approchai du garde-chiourme, et lui demandai le nom de celui de mes convives qui faisait si mal honneur à mon repas.

Il s’appelait Gabriel Lambert.

Ce nom n’aidait en rien ma mémoire ; c’était la première fois que je l’entendais prononcer.

Je crus que je m’étais trompé, et comme Jadin apparaissait sur le seuil de notre villa, j’allai au-devant de lui.

Jadin apportait nos deux fusils, notre promenade n’ayant pas d’autre but ce jour-là que de faire la chasse aux oiseaux de mer.

J’échangeai quelques paroles avec Jadin ; je lui recommandai d’examiner avec attention celui qui était l’objet de ma curiosité.

Mais Jadin ne se rappelait aucunement l’avoir vu, et, comme à moi, ce nom de Gabriel Lambert lui était parfaitement étranger.

Pendant ce temps nos forçats venaient d’achever leur collation, et se levaient pour reprendre leur poste dans la barque ; nous nous en approchâmes à notre tour, et comme pour l’atteindre il fallait sauter de rocher en rocher, le garde-chiourme fit un signe à ces malheureux, qui entrèrent dans la mer jusqu’aux genoux, afin de nous aider dans le trajet.

Mais je remarquai une chose, c’est qu’au lieu de nous offrir la main pour point d’appui, comme auraient fait des matelots ordinaires, ils nous présentaient le coude.

Était-ce une consigne donnée d’avance ?

Était-ce dans cette humble conviction que leur main était indigne de toucher la main d’un honnête homme ?

Quant à Gabriel Lambert, il était déjà dans la barque avec son compagnon, à son poste accoutumé, et tenant son aviron à la main.

II

Henri de Faverne

Nous partîmes ; mais, quel que fût le nombre de mouettes et de goélands qui voltigeaient autour de nous, mon attention était attirée vers un seul but. Plus je regardais cet homme, plus il me semblait que, dans des jours assez rapprochés, il s’était d’une façon quelconque mêlé à ma vie.

Où cela ? comment cela ? voilà ce que je ne pouvais me rappeler.

Deux ou trois heures se passèrent dans cette recherche obstinée de ma mémoire, mais sans amener aucun résultat.

De son côté, le forçat paraissait tellement préoccupé d’éviter mon regard que je commençai à être peiné de l’impression que ce regard paraissait produire sur lui, et que je m’attachai à essayer de penser à autre chose.

Mais on connaît l’exigence de l’esprit lorsqu’il veut s’attacher à un homme ; malgré moi, j’en revenais toujours à cet homme.

Et, chose qui m’affermissait encore dans cette conviction que je ne me trompais pas, c’est que, chaque fois qu’après avoir détourné les yeux de dessus lui, j’avais pris sur moi de les fixer d’un autre côté et que je me retournais vivement vers cet homme, c’était lui à son tour qui me regardait.

La journée s’écoula ainsi : deux ou trois fois nous prîmes terre. J’étais occupé à cette époque à coordonner les derniers événements de la vie de Murat, et une partie de ces événements s’était passée sur les lieux mêmes où nous nous trouvions ; tantôt c’était un dessin que je désirais que Jadin prît pour moi, tantôt c’était une simple investigation des lieux que je voulais faire.

À chaque fois je m’approchai du garde-chiourme avec l’intention de l’interroger ; mais à chaque fois je rencontrai le regard de Gabriel Lambert si humilié, si suppliant, que je remis à un autre moment l’explication que je voulais demander.

À cinq heures de l’après-midi nous rentrâmes.

Comme le reste de la journée devait être pris par le dîner et par le travail, je congédiai mon garde-chiourme et sa troupe, en lui donnant rendez-vous pour le lendemain matin à huit heures.

Malgré moi je ne pus penser à autre chose qu’à cet homme. Il nous est arrivé parfois à tous de chercher dans notre souvenir un nom qu’on ne peut retrouver, et cependant ce nom on l’a parfaitement su. Ce nom fuit pour ainsi dire devant la mémoire ; à chaque instant on est prêt à le prononcer, on en a le son dans l’oreille, la forme dans la pensée ; une lueur fugitive l’éclaire, il va sortir de notre bouche avec une exclamation, puis tout à coup ce nom échappe de nouveau, s’enfonce plus avant dans la nuit, arrive à disparaître tout à fait, si bien qu’on se demande si ce n’est point en rêve qu’on a entendu ce nom, et qu’il semble qu’en s’acharnant davantage à sa poursuite, l’esprit va se perdre lui-même dans l’obscurité et toucher aux limites de la folie.

Il en fut ainsi de moi pendant toute la soirée et pendant une partie de la nuit.

Seulement, chose plus étrange encore, ce n’était pas un nom, c’est-à-dire une chose sans consistance, un son sans corps, qui me fuyait : c’était un homme que j’avais eu cinq ou six heures sous les yeux, que j’avais pu interroger du regard, que j’aurais pu toucher de la main.

Cette fois, au moins, je n’avais pas de doute ; ce n’était ni un rêve que j’avais fait, ni un fantôme qui m’était apparu.

J’étais sûr de la réalité.

J’attendis le matin avec impatience.

Dès sept heures j’étais à ma fenêtre pour voir venir la barque.

Je l’aperçus qui sortait du port, pareille à un point noir, puis à mesure qu’elle s’avançait sa forme devint plus distincte.

Elle prit d’abord l’aspect d’un grand poisson qui nagerait à la surface de la mer ; bientôt les avirons commencèrent à devenir visibles, et le monstre parut marcher sur l’eau à l’aide de ses douze pattes.

Puis on distingua les individus, puis les traits de leur visage.

Mais, arrivé à ce point, je cherchai vainement à reconnaître Gabriel Lambert ; il était absent, et deux nouveaux forçats l’avaient remplacé, lui et son compagnon.

Je courus jusqu’au rivage.

Les forçats crurent que j’avais hâte de m’embarquer et sautèrent à l’eau afin de faire la chaîne ; mais je fis signe à leur gardien de venir seul me parler.

Il vint ; je lui demandai pourquoi Gabriel Lambert n’était point avec les autres.

Il me répondit qu’ayant été pris pendant la nuit d’une fièvre violente, il avait demandé à être exempté de son service, ce qui, sur le certificat du médecin, lui avait été accordé.

Pendant que je parlais au garde-chiourme, par-dessus l’épaule duquel je pouvais voir la barque et les hommes qui la montaient, un des forçats sortit une lettre de sa poche et me la montra.

C’était celui qu’on avait désigné sous le nom de Rossignol.

Je compris que Gabriel avait trouvé le moyen de m’écrire, et que Rossignol s’était chargé d’être son messager.

Je répondis par un signe d’intelligence au signe qu’il m’avait fait, et je remerciai le gardien.

– Monsieur désirait-il lui parler ? me demanda-t-il ; en ce cas, malade ou non, je le ferais venir demain.

– Non, répondis-je, mais sa figure m’avait frappé, et, ne le voyant pas aujourd’hui au milieu de ses camarades, je m’informais des causes de son absence. Il me semble que cet homme est au-dessus de ceux avec lesquels il se trouve.

– Oui, oui, dit le garde-chiourme, c’est un de nos messieurs ; et il a beau faire, cela se voit tout de suite.

J’allais demander à mon brave argousin ce qu’il entendait par un de ses messieurs, lorsque je vis Rossignol qui, tout en traînant son compagnon de chaîne après lui, levait une pierre et cachait la lettre sous cette pierre qu’il m’avait montrée.

Dès lors, comme on le comprend bien, je n’eus plus qu’un désir : c’était de tenir cette lettre.

Je congédiai le garde-chiourme par un mouvement de tête qui signifiait que je n’avais pas autre chose à lui dire, et j’allai m’asseoir près de la pierre.

Il retourna aussitôt prendre sa place à la proue du canot.

Pendant ce temps, je levai la pierre et je m’emparai de la lettre, et, chose étrange, non pas sans une certaine émotion.

Je rentrai chez moi. Cette lettre était écrite sur du gros papier écolier, mais pliée proprement et avec une certaine élégance.

L’écriture était petite, fine, d’un caractère qui eût fait honneur à un écrivain de profession.

Elle portait cette suscription :

« À monsieur Alex. Dumas. »

Cet homme, de son côté, m’avait donc aussi reconnu.

J’ouvris vivement la lettre et je lus ce qui suit :

« Monsieur,

« J’ai vu hier les efforts que vous faisiez pour me reconnaître, et vous avez dû voir ceux que je faisait pour ne pas être reconnu.

« Vous comprenez qu’au milieu de toutes les humiliations auxquelles nous sommes en butte, une des plus grandes est de se trouver face à face, dégradés comme nous le sommes, avec un homme qu’on a rencontré dans le monde.

« Je me suis donc donné la fièvre pour m’épargner aujourd’hui cette humiliation.

« Maintenant, monsieur, s’il vous reste quelque pitié pour un malheureux qui, il le sait, n’a même plus droit à la pitié, n’exigez point que je rentre à votre service ; j’oserai même vous demander plus : ne faites aucune question sur moi. En échange de cette grâce, que je vous supplie à genoux de m’accorder, je vous donne ma parole d’honneur qu’avant que vous ne quittié Toulon je vous ferai connaître le nom sous lequel vous m’avez rencontré : avec ce nom, vous saurez de moi tout ce que vous désirez en savoir.

« Daignez prendre en considération la prière de cellui qui n’ose pas se dire

« Votre bien humble serviteur,

« Gabriel Lambert. »

Comme l’adresse, la lettre était écrite de la plus charmante écriture anglaise qui se pût voir ; elle indiquait une certaine habitude de style, quoique les trois fautes d’orthographe qu’elle contenait dénonçassent l’absence de toute éducation.

La signature était ornée d’un de ces parafes compliqués comme on n’en trouve plus qu’au bout du nom de certains notaires de village.

C’était un mélange singulier de vulgarité originelle et d’élégance acquise.

Cette lettre ne me disait rien pour le présent ; mais elle me promettait pour l’avenir tout ce que je désirais savoir.

Puis je me sentais pris de pitié pour cette nature plus élevée, ou, comme on le voudra, plus basse que les autres.

N’y avait-il pas un reste de grandeur dans son humiliation ?

Je résolus donc de lui accorder ce qu’il me demandait.

Je dis au garde-chiourme que, loin de désirer qu’on me rendît Gabriel Lambert, j’eusse été le premier à demander qu’on me débarrassât de cet homme, dont la figure me déplaisait.

Puis je n’en ouvris plus la bouche, et personne ne m’en souffla le mot.

Je restai encore quinze jours à Toulon, et pendant ces quinze jours la barque et son équipage demeurèrent à mon service.

Seulement j’annonçai d’avance mon départ.

Je désirais que cette nouvelle parvint à Gabriel Lambert.

Je voulais voir s’il se souviendrait de la parole d’honneur qu’il m’avait donnée.

La dernière journée s’écoula sans que rien m’indiquât que mon homme se disposât le moins du monde à tenir sa promesse, et, je l’avoue, je me reprochais déjà ma discrétion, lorsqu’en prenant congé de mes gens, je vis Rossignol jeter un coup d’œil sur la pierre où j’avais déjà trouvé la lettre.

Ce coup d’œil était si significatif que je le compris à l’instant même ; je répondis par un signe qui voulait dire :

– C’est bien.

Puis tandis que ces malheureux, désespérés de me quitter, car les quinze jours qu’ils avaient passés à mon service avaient été pour eux quinze jours de fête, s’éloignaient de la bastide en ramant, j’allai lever la pierre, et sous la pierre je trouvai une carte.

Une carte écrite à la main, mais qu’on eût juré être gravée.

Sur cette carte je lus :

« Le vicomte Henri de Faverne. »

III

Le foyer de l’Opéra

Gabriel Lambert avait raison, ce nom seul me disait, sinon tout, du moins une partie de ce que je désirais savoir.