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Rupture amoureuse, déchirement familial, deuil, pression au travail... La vie de Miriam n'est qu'une succession d'épreuves. Elle qui rêvait de liberté se retrouve prisonnière d'un quotidien qui l'étouffe. Le jour où son corps la lâche agit comme le début d'une renaissance. Et si elle renouait avec ses rêves ? Ecouter son coeur et ses émotions... Repousser la facilité et les conventions... Suivre une autre voie... Sa propre voie enfin... Celle qui mène à la sérénité de l'âme.
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Seitenzahl: 347
Veröffentlichungsjahr: 2021
À toi ma femme,
À toi ma fille
À toi ma mère,
À vous mes sœurs,
Aux femmes de ma vie,
Merci de faire de moi l’homme que je suis.
Ava, ma fille, ô toi le fruit,
Je suis et resterai la racine solide
Sur laquelle tu pourras t’appuyer pour grandir.
Voici l’histoire de Miriam,
Fleur au milieu des flammes,
Femme au milieu du mal.
Elle nous vient du Sud, là où les beaux jours naissent,
Et a perdu le Nord guidée par sa tristesse.
Errant entre la dureté d’un Dieu lui dictant qui elle Est,
Et un monde dans lequel, elle se sent à l’Ouest.
Son cœur est sombre, ses yeux sont clairs.
Happée par son ombre, elle décide de rentrer en guerre
Contre Elle-même et ce qui la rapproche de l’enfer.
De la noirceur du ciel jaillit alors un éclair
Laissant présager que l’univers a écouté ses prières.
Mais souvent ébloui est-on
lorsqu’on ne sait regarder la lumière.
Nul besoin de connaître ses origines, sa religion
Pour savoir qu’Elle, comme toi qui lis ce livre,
a le droit à la guérison.
Ne te préoccupe plus d’où tu viens ni de ta destination,
Prends simplement plaisir à aimer
et te réaliser dans l’action.
Ode à vous, Miriam du Monde,
symbole de cette révolution
Ode à toi qui te réveilles et deviens
Reine au royaume des pions
« Je t’aime. » Envoi.
Miriam sentit ses joues rougir, sa gorge se serrer. Depuis une semaine, elle se berçait d’illusions quant aux issues possibles, faute d’avoir trouvé le courage nécessaire de faire ce premier pas.
Mais là, un SMS était parti et une réponse allait tomber. La suite ne dépendait plus d’elle ni de son imagination. Tournant en rond autour de son canapé, Miriam se demanda : « C’est donc ça, l’amour ? Souffrir d’attendre et attendre de souffrir ? »
Une semaine que Florian ne lui avait pas donné signe de vie. Deux ans de relation, des hauts, des bas, faisant débat sur leur vision de l’amour. Une fresque plutôt habituelle de nos jours. Souvent, Miriam s’était demandé, à l’instar des montagnes russes, si ce n’était pas ces chutes effrénées vers les bas-fonds de l’amour, à la frontière de la haine, qui donnaient l’élan prodigieux les menant au sommet de leurs passions. En tout cas, le manège semblait aujourd’hui à l’arrêt.
La jeune femme, anxieuse de nature, n’avait pas avoué à sa famille la relation qu’elle entretenait avec un « athée » ne partageant même pas la même couleur de peau qu’elle.
Florian, qui s’impatientait de rencontrer l’entourage de sa dulcinée, ne supportait plus les mensonges de cette dernière, qui esquivait tant bien que mal cette rencontre inévitable. Maladies imaginaires, disputes provoquées et mesquineries faisaient partie des parades habituelles. Il était tellement loin du gendre idéal, dont rêvait le papa très pieux et très attaché aux coutumes de sa contrée, que Miriam se persuadait que cette raison était suffisante à éviter la rencontre.
Florian, de son côté, était un épicurien hors pair, vivant de fêtes et d’aventures. Par amour, il avait mis de l’eau dans son vin. Oui, il l’avait aimée sa Miriam. Mais face au mutisme de cette dernière et la non-officialisation de leur relation, il est vrai qu’il avait baissé les bras. Beaucoup d’amis l’entouraient, de plus en plus. Retombant dans ses travers, il n’était pas rare qu’une sortie vélo entre copains se termine en beuverie jusqu’à trois heures du matin, au détriment de Miriam.
Chacun avait persuadé l’autre d’un changement rapide de la situation.
Deux ans étaient passés et aucune évolution, si ce n’est une décadence.
L’un comme l’autre n’appuyaient pas sur les fausses promesses de son alter ego, de peur de devoir assumer sa propre fausseté.
Deux ans étaient passés, une rancœur s’était installée, un fossé s’était creusé entre eux.
Un gouffre qui avait connu son apogée vendredi dernier et une dispute futile, mais significative de ce malaise grandissant. Depuis, silence radio.
Dix… vingt… trente minutes et pas de réponse, Miriam laissait le film de son imagination utiliser son cœur comme salle de projection :
Florian, en soirée, ivre sans la moindre once de tristesse.
Florian, rigolant à la vue du SMS, et le partageant avec ses amis.
Pire, Florian occupé à faire l’amour à une autre femme…
Chaque scénario se rapprochait d’un cauchemar. Le cœur de la jeune réalisatrice se serrait de plus en plus.
« ??? » Envoi.
« T’es sérieux de pas répondre ? » Envoi.
Les larmes coulaient sur les joues de la belle amoureuse. Ses mains tremblaient. Une cigarette, un verre de vin. Ce n’était pas dans ses habitudes ni dans son éducation. Mais merde, ce soir c’était trop, ce soir elle était seule, tristement seule.
Cet écart resterait entre son Dieu, sa conscience et elle-même. Cette pensée l’écœurait de culpabilité, elle se trouva pathétique.
Assise à la fenêtre de son studio, clope à la bouche, Miriam contemplait les quais de Saône des larmes plein les yeux.
Il était vingt heures, un soir de mai. Le climat était doux et une légère brise caressa son visage comme une main pleine de compassion, glissant sur sa joue pour stopper l’hémorragie de sa tristesse.
Une larme sécha, une autre se mit à couler comme un éternel recommencement. Dehors, la jeunesse lyonnaise commençait à prendre possession des bars et restaurants environnants.
Cette clientèle bruyante se donnait rendez-vous dans les pubs à la recherche du Saint-Graal, de la seule récompense qui vaille leur semaine de dur labeur : l’ivresse ou le pouvoir d’être enfin soi-même.
Des vapeurs d’alcool et de cigarettes dansaient jusqu’à la fenêtre de Miriam.
Perdue dans ses pensées, elle but un troisième verre d’un rouge dont elle n’appréciait que l’effet escompté : un degré d’alcool lui permettant de noyer sa peine.
En bas, quai Saint-Vincent, un étudiant éméché avait entrepris un strip-tease burlesque telle une parade nuptiale pour attirer une jolie jeune femme dans ses bras, laquelle rigolait à chaudes larmes. Agitant son tee-shirt au-dessus de sa tête, il le jeta en l’air en direction de sa proie, le maillot termina son vol dans un arbre.
Miriam esquissa un sourire au vu de la scène, s’imaginant un nouveau slogan publicitaire pour les géants de la boisson :
« L’ébriété, régulateur de sentiments :
Permet aux introvertis de s’exprimer et aux ultra-sensibles de se réprimer. »
Un sanglot suivit ce joli sourire, car elle savait que demain, après la fête, il serait temps de se ranger. Qu’après l’ivresse viennent la gueule de bois et le retour à la réalité qui l’accompagne.
Épuisée par son bavardage mental et les quelques verres descendus, la jeune femme s’allongea sur le canapé et s’endormit profondément.
L’alcool avait eu raison de son trop-plein d’émotions.
Son téléphone s’éclaira, laissant apparaître le début du SMS suivant : « Dsl, plus de batterie. Je pense qu’il est préférable d’arrêter. Cela fait bien trop longt… »
Bip, bip, bip, bip !
Miriam ouvrit péniblement les yeux à la recherche de cette nuisance sonore, encore ensuquée par le régime anesthésique à base de vodka et de sanglots auquel elle s’était livrée ce week-end. Une lumière rouge clignotait, le bruit se faisait de plus en plus distinct. Six heures quarante-cinq se dessinaient de plus en plus précisément sur le cadran de son réveil. Miriam se leva dans un sursaut.
Merde ! Nous étions déjà lundi. Deux jours avaient passé depuis le dernier SMS de Florian.
Quarante-huit heures sans bruit, dans un silence de plomb. La jeune femme n’avait pas bougé de chez elle. Assiégée par ses remords, elle n’avait pas répondu aux appels de sa mère, sûrement inquiète de sa non-visite dominicale pourtant si habituelle. Les messages de Sara, sa meilleure amie, souhaitant l’entraîner dans l’une de ses soirées « branchées », étaient aussi restés sans réponse.
Non, Miriam n’avait pas eu la force de se confier ni de faire semblant.
La solitude était la seule compagnie dont elle avait besoin.
Ce week-end avait été bercé de larmes, de nostalgie, de questions : une introspection.
Comme un manège, toutes ces émotions tournoyaient en elle et la jeune femme y assistait comme on vit un enterrement : des larmes plein les yeux et des souvenirs plein la tête.
« C’est ma faute ? Est-ce qu’on aurait pu être heureux ? C’est ma faute. Je dois le reconquérir ! Non, ce n’était pas le bon… Recommencer à zéro ? Draguer, se faire draguer, les premiers SMS où on pèse chaque mot, les premiers rendez-vous, la première fois, laisser un homme de plus prendre possession de mon corps, de mon cœur, les premières disputes. Et lui, serait-ce le bon ou encore une histoire qui finira mal ? »
Des sanglots et plusieurs paquets de mouchoirs accompagnaient ce flux incessant de questions qui tailladait l’âme de notre Miriam.
En réalité, elle ne savait pas si elle pleurait son idylle passée ou si elle tétanisait de peur du monde inconnu qui s’ouvrait à elle. Ce flot d’interrogations lui donnait le vertige. Pire ! Il l’emprisonnait dans la projection au détriment de l’action. Comme la société le lui avait appris, Miriam avait choisi de se punir à deux reprises pour ses erreurs : la sanction était déjà tombée avec la rupture, mais le besoin de se flageller davantage était si grand qu’elle se torturait de reproches et de questions afin de vivre et revivre sa peine. Porter le poids de son passé sur le chemin de la vie pour se souvenir d’où l’on vient. Il aurait été tellement plus simple de laisser ce sac de fardeaux sur le bas-côté et d’avancer avec légèreté, délesté de ce qui n’est plus.
La jeune femme avait donc passé le week-end à se punir puis se punir à nouveau pour ne surtout pas oublier sa tristesse. Elle aurait voulu que ce chagrin flotte en étendard au-dessus de sa tête afin de ne jamais l’oublier.
Quarante-huit heures de réflexion, mais aucune réponse n’était venue en écho à ses questions, la laissant seule face à ses doutes.
Le cadavre d’une bouteille d’Eristoff et un verre débordant de mégots faisant office de cendrier décoraient la table basse. Sur le bar se trouvait un reste de spaghettis jaunis, vestige des repas que s’était forcée à avaler Miriam afin de recharger les batteries quand elle n’avait plus la force de pleurer.
Voilà le synopsis du week-end passé. Un spleen régnait dans le studio, une odeur de renfermé, de tabac, de tristesse avait macéré. Il était temps d’aérer, pensa la jeune femme.
D’un pas lourd, Miriam alla ouvrir la fenêtre, espérant que son mal-être s’envolerait par l’embouchure en même temps que les vapeurs pestilentielles accumulées depuis vendredi.
Dehors, les éboueurs et le service de la ville s’attelaient à ramasser et nettoyer les restes des festivités du week-end passé sur le quai de Saône. Un homme fluorescent ramassait, à l’aide d’une pince, les canettes de bière qui avaient dormi sur un banc. Deux autres soldats jaunes se battaient farouchement contre un tag fraîchement peint sur la devanture d’un abribus. Le tee-shirt de l’étudiant strip-teaseur était toujours accroché dans une branche du platane.
Miriam, qui était restée assise sur le rebord de sa fenêtre, regardait la ville se refaire une beauté, se disant qu’avec ou sans elle, la vie continuait. Les premiers costards-cravates allaient bientôt faire leur entrée en scène. Sortant de beaux immeubles, le pas déterminé, le regard vide tels des robots, ils prendraient le métro direction le quartier d’affaires. Une journée « bien productive » les attendait.
La jeune femme finit par secouer la tête comme pour la remettre en place. Elle se lava, s’habilla et avala un Doliprane, histoire d’enterrer provisoirement la migraine qui la suivait depuis sa rupture, et bientôt claqua la porte pour rejoindre la ronde de ces travailleurs marchant à reculons.
Le regard hagard, elle avançait, perdue dans ses pensées. Ses pas la guidèrent machinalement vers la station Louis-Pradel non loin de l’opéra.
Cela faisait bien trop longtemps que la jeune femme empruntait ce trajet chaque jour avec ce sentiment de corvée, de fatalité, se répétant inlassablement : « C’est la vie, il faut bien travailler. Tout le monde travaille. C’est le prix de ton indépendance. Serre les dents et prends ce métro ! »
Chaque soir, elle rentrait avec ce goût d’échec dans la bouche. Cette impression de temps perdu, devenant chaque jour un peu plus indélébile.
Chaque soir, elle se répétait qu’elle chercherait un nouveau travail se rapprochant de son idéal dès le lendemain, mais force est de constater que, chaque matin, Miriam était toujours inévitablement là, à attendre ce métro, les dents de plus en plus serrées. Sa mâchoire était parfois si contractée que la douleur la renvoyait à l’époque du collège et des appareils dentaires avec les élastiques qui tenaient la bouche fermée telle une muselière pour ne pas aboyer pendant la crise d’ado.
Devant la bouche de métro, Miriam inspira un grand coup et enjamba la rainure la séparant de l’Escalator. Au fur et à mesure de la descente, elle s’immergeait dans sa journée de travail, réfléchissant aux clients à appeler aujourd’hui, à commencer par la créance de Monsieur Duris. Elle devait impérativement s’occuper de ce dossier aujourd’hui sous peine d’avoir encore le droit à une remontrance de son supérieur.
Arrivée en bas, la jeune femme fit une pause. Le stress de la future journée au bureau mélangé à la plaie à vif que représentait Florian avait eu raison de son calme apparent.
Fouillant dans son sac, un certain soulagement se fit ressentir au moment où elle mit la main sur une plaquette d’anxiolytiques. Elle l’avala d’un trait. Le goût âpre laissé par le cachet sur son palais la renvoya deux ans plus tôt au moment de l’obtention de son BTS. Son médecin de famille, le docteur Berenit, lui avait alors prescrit cette « béquille », comme il l’appelait, pour « oublier ce qui ne va pas et se concentrer sur ce qui doit aller », toujours selon ses dires. C’était apparemment un traitement qu’il proposait régulièrement aux étudiants en phase d’exams.
Diplôme en poche, Miriam avait gardé son remède à portée de main comme on garde avec soi un trèfle à quatre feuilles.
« Deux médocs en moins d’une heure et demie, partie comme ça, je vais bientôt prétendre à la carte club de chez Bayer », songea Miriam, apaisée par les retrouvailles avec sa béquille, qui la porterait tout au long de la matinée.
Reprenant son chemin, elle leva la tête. La foule s’était densifiée, un SDF était assis sur un banc et restait le seul être inactif au milieu de cette fourmilière. Il portait de vieilles baskets fluorescentes qui attiraient le regard, mais Miriam ne prêta pas plus attention à ce dernier, qui semblait être dans un sale état. Non loin de lui, un panneau publicitaire lumineux attira son attention. Un chariot le cachait à moitié. Le spot laissait apparaître la devise plutôt utopique : « Soyez libre d’inventer votre propre monde. »
Tandis que Miriam fixait en rêvassant l’affiche publicitaire, le métro fit son entrée en quai. Les travailleurs des magasins du centre-ville faisaient leur arrivée rue de la République alors que les costards-cravates et gratte-papiers jouaient des coudes afin de prendre place dans le wagon les menant au pied de leurs bureaux à Perrache.
Miriam prit place debout, entre deux usagés déjà au téléphone, travail oblige. Elle regarda vers le quai, le chariot avait disparu, laissant apparaître l’intégralité de l’affiche.
« SFR lance le premier forfait intelligent, soyez libre d’inventer votre propre monde. Offre soumise à conditions, Engagement 24 mois* »
« Pourquoi de si belles promesses pour un but si banal ? » se demanda la jeune femme.
Plus la vie avançait et plus elle s’interrogeait sur la fâcheuse tendance que la société a de privilégier la forme par rapport au fond des choses.
Les portes se fermèrent, le métro s’élança doucement. Miriam plissa les yeux, serra les dents, se répétant : « Accroche-toi à ton indépendance, ce soir sera vite là. Tu vas y arriver. »
TIC TAC TIC TAC
J’allume le PC, le regard dans le vide,
attendant que le temps file
TIC TAC TIC TAC
Le café remplit ma tasse pour que s’enchaînent
les coups de fil
TIC TAC TIC TAC
À la pause, les mégots s’entassent et vite
je retrouve ma place qui me confine
TIC TAC TIC TAC
Les heures passent, les yeux fatiguent, les mails défilent
TIC TAC TIC TAC
Le cerveau marche, les secondes courent
pendant que les minutes s’effilent
TIC TAC TIC TAC
Assise, mon âme me démange,
mon corps lui reste infirme
TIC TAC TIC TAC
Est-on libre lorsqu’on nous dicte les lignes
de notre propre livre ?
TIC TAC TIC TAC
Ô maître du temps, que tourne ton aiguille
jusqu’à ce qu’elle me délivre
TIC TAC, DRIIIIIIIN
Et voilà une journée de plus de passée, j’éteins le PC,
pressée de vivre.
« Prochain arrêt : Hôtel de Ville »
Miriam ouvrit les yeux, comme réveillée d’une hypnose l’ayant guidée tout au long de la journée.
Le nom de la station, prononcé par la voix robotique sortant des enceintes du wagon, avait été le mot de passe qui l’avait ramenée à la réalité.
Une journée de passée sans qu’elle s’en rende compte grâce à la précieuse aide de l’anxiolytique maître du sablier.
La jeune femme descendit sur le quai. Les jambes ankylosées, elle s’étira comme après avoir parcouru un Lyon-Marne-la-Vallée en OUIGO.
Ces dix minutes de trajet avaient été reposantes. Autour d’elle, Miriam reconnut plusieurs hommes en costumes, croisés ce matin. Eux aussi rentraient à la maison, c’était marqué sur leurs visages.
Cigarettes roulant désespérément entre leurs doigts, attendant l’autorisation d’être allumées à leurs bouches. On devinait cependant à leur gestuelle que le pouvoir de cette longue tige blonde n’était plus le même qu’au petit matin. La cigarette « réveil » avait laissé place à la clope récompense bien méritée après ce dur labeur, et véritable sas de décompression entre le travail et la maison.
Leur allure aussi n’était plus la même qu’à l’aller. La mine fatiguée, les yeux tombants, le gel dans leurs cheveux avait perdu de son éclat, laissant apparaître épis pour certains et pellicules pour les plus stressés.
« La nature reprend toujours ses droits », se dit Miriam. Se regardant dans la vitre miroir de son iPhone, elle s’aperçut qu’elle n’était pas en reste. Son fond de teint n’avait pas résisté aux premières chaleurs de mai, laissant apparaître de vieilles blessures de guerre, une acné juvénile qui avait légué de légères cicatrices, complexant encore aujourd’hui la jeune femme. Miriam effleura l’une d’elles. Le visage de Florian lui apparut, lui qui embrassait chacun de ces stigmates, murmurant à son oreille que ces souvenirs la rendaient encore plus belle.
Secouant la tête pour chasser sa nostalgie grandissante, Miriam entreprit de sortir du métro. Tout en marchant, elle déverrouilla son portable. Un tour sur Facebook lui occupa l’esprit et permettait d’esquiver les dragueurs très lourds du centre-ville lyonnais, qui n’attendaient qu’un regard pour ne plus te lâcher sur cinquante mètres, avant de se lasser et de trouver une nouvelle proie seule et plus docile à aborder. Le Smartphone était pour cela une bonne alternative, car au contraire d’avancer en regardant ses pieds, il donnait l’impression d’une vie sociale bien chargée et d’une certaine assurance.
Arrivant sur la page d’accueil, elle y découvrit le nouveau tatouage de Vanessa qui méritait bien un « like ». Se faufilant à travers la foule, Miriam balayait, impatiente, l’onglet du regard. Une seule actualité l’obsédait : le profil de Florian. Cliquant sur le lien l’y emmenant, son cœur se serra. Mais rien de nouveau sur la page, rien depuis deux semaines et le partage du clip d’un groupe de rap, qui le suivait musicalement partout.
La jeune femme continua son chemin et son espionnage par le biais du profil des amis de Florian, inquiète et énervée de ne pas connaître, de ne pas contrôler les faits et gestes de son ex-petit copain.
« Namasté, jeune fille », lança alors une voix rauque et assez mystique.
Interloquée par cette apostrophe, Miriam leva brièvement la tête de son portable, suffisamment pour reconnaître les chaussures trouées fluorescentes du SDF croisé le matin même. À ses jambes, un treillis d’une saleté qui aurait tenu debout. L’homme semblait être assis sur un gros sac à dos de randonnée. De peur de la marginalité qui marquait cet individu, Miriam se refusa à le regarder dans les yeux et l’ignora tout simplement, continuant son chemin avec une certaine nonchalance qui la protégeait.
« Qu’est-ce que c’est que ça, Namasté ? Il a dû abuser de la boisson ce vieux débris ! J’ai pas envie de faire du caritatif aujourd’hui ! » rumina-t-elle, tout en arrivant aux escaliers.
Bizarrement, plus l’Escalator sur lequel elle était montée grimpait, plus une onde positive prenait possession de son être, relâchant ses trapèzes. Elle souffla pour lâcher prise. Une unité naissait entre son corps et son cœur. Miriam sentit une sorte d’alignement la traverser, comme si, à cet instant, elle se savait à sa place, peu importe l’avenir, peu importe le passé. Une quiétude la gagna instantanément, une sorte de compassion entre chacune de ses cellules. Un écho résonna en elle.
Namasté, Namasté, Namasté.
Peu habituée à cette harmonie nouvelle, Miriam chercha à se débattre de cette emprise en se retournant férocement pour essayer de voir le visage du mendiant.
Trop tard, l’Escalator était bientôt à la surface, elle n’aperçut rien de plus que le treillis charbonneux et les baskets trouées déjà connus.
Miriam buta sur la rainure qui marquait la fin de l’Escalator. La lumière extérieure l’aveugla.
Elle fit rapidement le tour de la rambarde et descendit les marches, retournant à la station, deux à deux, en quête de réponse à ce qu’elle venait de vivre. Arrivée en bas, elle chercha du regard, sans trouver trace du SDF. Les changements répétés de luminosité l’ayant éblouie, cela ne facilitait pas la tâche. Un métro bondé s’élança le long des rails. Résignée, Miriam devina que l’étrange homme s’éloignait à l’intérieur de ce dernier.
La réponse à ses questions s’était elle aussi engouffrée par le tunnel emprunté par le wagon. De retour à l’air libre, rue de la République, la jeune femme prit quelques secondes pour reprendre son souffle.
Quel était cet éclair de plénitude qui l’avait parcourue ? Qui était cet homme ?
« NAMASTÉ.
Mon âme reconnaît ton âme, je fais honneur à l’Amour, la Lumière, la Beauté, la Vérité et la Bonté à l’intérieur de Toi, parce que c’est aussi à l’intérieur de Moi.
En partageant tout cela, il n’y a plus de distance ou de différences entre nous. Nous sommes pareils. Nous sommes UN.
NAMASTÉ. »
Miriam rangea son iPhone dans son sac et s’adossa au banc sur lequel elle s’était assise un peu plus tôt.
Il faisait lourd en cette fin d’après-midi et la pollution environnante n’arrangeait en rien les choses.
« Namasté, pourquoi ? » pensa-t-elle.
La jeune femme but une gorgée de son soda avec la fervente intention de faire descendre ses maux et plus particulièrement ce mot encore coincé dans sa gorge.
Était-ce une technique pour attirer l’attention et obtenir la charité ?
Si c’était le cas, l’air hautain employé par Miriam n’était sûrement pas l’offrande attendue par ce mystérieux ermite.
Mais pourquoi cette étrange sensation ? Pourquoi, en dépit de la journée, non, de la semaine de merde nauséabonde dans laquelle elle nageait d’une brasse maladroite, une éclaircie si soudaine s’était présentée ? Pourquoi, malgré ce nuage de fumée asphyxiant tout espoir naissant, Miriam avait pu humer ce doux parfum enivrant qu’est la plénitude ?
Assise sur ce banc, plongée dans ce questionnement, aucun début de réponse ne lui venait.
Bizarrement, cette rencontre éclair avec ce vieux « sorcier » avait changé le fil de sa journée. D’habitude si casanière, Miriam avait cette fois, à la sortie du métro, couru se réfugier aux antipodes de son appartement. Elle s’était cachée comme un enfant se cache pour contempler le butin qu’il vient de trouver. Comme on se cache pour protéger, profiter de ce moment magique, ce moment unique, ce moment secret qui n’appartient qu’à nous et le rendre éternel l’espace d’un instant avant de le laisser s’envoler et devenir banal à la vue de tous.
Le souffle court et des papillons plein le ventre après cette course contre ses habitudes, Miriam avait alors pris son portable et cherché le secret de cette formule magique avec l’espoir d’un pirate à quelques mètres du trésor qui changera sa vie. Mais le soufflé était vite retombé au vu de la définition, les papillons s’étaient envolés. La description trouvée sur Internet était plus proche du discours commercial d’une secte que de la pierre philosophale tant recherchée.
« Nous ne sommes qu’un », repensa la jeune femme. Cette phrase l’agaçait, la révoltait. Elle ne voulait pas se fondre dans la masse, elle voulait être elle-même et seulement elle-même, indépendamment de sa famille, de sa religion, de sa couleur de peau, de la Terre entière, de Florian… Elle s’imagina à ses côtés, mais cette vision l’irrita, étrangement. Peut-être que finalement si elle ne l’avait pas présenté à sa famille, c’était qu’elle n’acceptait pas cette union, ce castrateur de sa personnalité. Donner sa virginité avait déjà été, au début de leur relation, une étape difficile à passer pour Miriam. Accepter qu’un homme rentre dans son intimité, s’approprie son être, était déjà une communion physique extrême, mais à la fin de l’acte, elle reprenait possession de son corps. Les quelques premières fois avaient été vécues comme une agression. Puis, petit à petit, ce sentiment d’oppression s’était atténué laissant place au plaisir de la chair. Mais comme elle était traumatisée par les dogmes qui l’avaient forgée, présenter Florian à ses parents était d’un autre acabit. Pour la jeune femme, cela revenait à accepter d’être transmise du père à un futur mari tel un animal ne pouvant vivre sans l’homme qui le nourrit et le loge. Florian n’était certes pas misogyne, mais, blessée dans sa fierté de femme, Miriam voyait tous les hommes comme tels. Et puis lorsqu’on se donne en amour, on accepte d’être possédée, que l’autre soit gardien de notre cœur. Mais est-ce alors notre gardien ou notre geôlier ? La jeune femme se demanda si l’amour n’était pas une cage dorée qui était vécue selon les aléas de la vie en cocon ou cellule. Miriam s’imposa cette amertume quant à l’amour et se répéta qu’elle ne voulait pas de cette prison jusqu’à ce que cela devienne vérité. C’était la meilleure chose à faire pour ne pas craquer.
Un groupe de touristes asiatiques arrivant en masse la ramena sur ce banc proche de la place de la fontaine Gailleton devant son nom à un docteur qui fut, jadis, maire de Lyon.
Un guide touristique agitait, au-dessus de sa tête, un drapeau chinois pour attirer les derniers retardataires et ainsi pouvoir débuter son exposé. Au vu des visages des vacanciers surexcités et des gestes mimant un coup de poignard, Miriam comprit vite que leur hôte était en train de conter l’histoire du docteur Gailleton qui avait connu son heure de gloire, au xixe siècle, en assistant à l’assassinat de Sadi Carnot, alors président de la République. Le talentueux chirurgien avait alors tenté de secourir le chef de l’État agonisant, mais ses gestes ne furent pas suffisants et le président décéda un 25 juin, non loin de là.
Emporté par cette histoire et le ton solennel employé par leur guide, le groupe de touristes commença à se battre avec amusement, pour se prendre en selfie devant la fontaine : main sur le cœur et le regard rempli de patriotisme.
Miriam, se passionnant pour l’histoire et le patrimoine du centre lyonnais, vit ses poils se hérisser et ses poings se serrer lorsque ces mêmes vacanciers commencèrent à grimper sur la statue trônant au milieu de la fontaine, avec cette fois les gestes de couteau, comme une compétition à la photo la plus glauque.
« C’est pathétique, c’est l’odeur du sang qui les attire », pensa la jeune femme. Ce docteur avait sûrement sauvé mille vies en l’espace d’une, et des décennies plus tard, ce qu’il restait c’était cette mort qu’il n’avait pu empêcher.
Est-ce que la mort d’un homme public valait plus que la vie de centaines d’anonymes ? En tout cas, au vu de l’excitation ambiante, le sang semblait plus vendeur que l’eau qui coulait en cascade dans cette magnifique sculpture…
Une des femmes, qui était debout sur le monument, dégaina son portable de sa poche, faisant au passage glisser et tomber de son pantalon un mouchoir dans le bassin. Elle le regarda flotter l’espace de quelques instants, puis commença à se filmer avec son Smartphone, comme si de rien n’était.
« Trop c’est trop, je rentre », murmura Miriam.
Ses épaules crispées laissaient apparaître l’énervement provoqué par cette horde de sauvages.
Elle aimait cette fontaine, cette statue. Commençant sa traversée en direction de chez elle, la jeune femme contempla la sculpture : ces lions majestueux, gardiens du couple au milieu du sanctuaire. Un sentiment de force émanait de ce tableau. Une larme coula sur sa joue. Elle avait beau s’obliger à considérer le couple et Florian comme un frein à son autonomie, un manque se faisait ressentir. À cet instant, elle aurait aimé plonger dans ses yeux, se réfugier dans ses bras, lui dire qu’elle l’aimait. Mais tout cela n’était plus et aujourd’hui elle ne pouvait se résoudre à regarder ces inconnus violer ce lieu si précieux à ses yeux, dénuer ce symbole de tout sens, détruire la magie de cet endroit laissant apparaître de simples pierres et morceaux de métaux là où un jour Miriam y avait vu une promesse en l’amour.
Non loin du groupe, un vieil homme asiatique assis, les mains posées sur sa canne, la dévisagea avec compassion pendant qu’elle continuait d’avancer. Exaspérée par la scène à laquelle elle venait d’assister, Miriam le regarda avec réprobation, le rendant responsable de l’incivisme du reste du groupe. Le vieux monsieur ne broncha pas, bientôt la jeune femme fut loin. Alors, il ajusta sa chemise avec souplesse puis se leva à l’aide de sa béquille.
D’un parfait français, le vieil homme dit alors : « L’amour est partout et en tout temps, mais seul l’œil en paix peut le contempler. Le cœur en feu, lui, ne voit que de quoi attiser la colère nécessaire à le raviver. Accepte qu’il n’y ait d’autre responsable que toi-même face à ta douleur, et que le monde que tu vois ne soit que le reflet de toi-même. Rancunes ou Amour, nous ne sommes qu’un face au miroir qu’est le Monde. »
Après avoir terminé, il prit la direction du Rhône et disparut.
Miriam était déjà rue de la Charité lorsqu’une légère brise lui caressa la joue avec le désir de lui chanter ce message.
Un SMS arriva au même moment. C’était sa mère.
« Coucou ma mimi, j’espère que ta semaine se passe bien. Mamie a fait une rechute pulmonaire dans la nuit. Les médecins ont pratiqué une ponction pleurale pour la dégager au maximum. Ce serait bien que tu passes la voir… Elle est toujours dans la même chambre. Je t’embrasse. »
Le lendemain, Miriam se rendit donc à Grange Blanche où séjournait sa grand-mère. Dans l’ascenseur la menant au cinquième étage, la jeune femme repensa au visage enjoué de sa mamie une année plus tôt, assise dans sa véranda chez elle à Grenoble avec en toile de fond le massif de Belledonne.
Un Alzheimer grandissant avait amené ses quatre enfants à prendre la décision de la rapatrier à Lyon afin de pouvoir la voir plus souvent. Sa villa avait été vendue pour payer la maison de repos, là où elle avait vécu jusqu’à février dernier. Une angine pulmonaire mal soignée l’avait contrainte à déménager de nouveau, direction la chambre 508 du service pneumologie.
L’ascenseur arriva à destination :
Les portes s’ouvrirent sur un étrange univers
Lumières blanches sur mine grise,
l’atmosphère est austère
Balade en blouse pour les plus téméraires
Croisant au gré des allées : arrivants, endeuillés,
infirmières
Bienvenue dans la jungle hospitalière
Le client ici n’est pas roi mais esclave du cathéter,
Concert de toux grasse chanté par Cancer,
Le silence en devient mortuaire
Alors la volonté se doit de fer
Dans les couloirs, chacun y va de sa prière
Croire en la vie, ne pas plier genou à terre
Drôle d’endroit où certains naissent
pendant que d’autres partent au cimetière
L’odeur est aseptisée mais la mort rôde dans l’air
Miriam inspire, sort de l’ascenseur et part en guerre,
Contre ses peurs, contre la mort, pour sa grand-mère.
SERVICE PNEUMOLOGIE
« J’aurais dû fumer une clope avant de monter », se dit la jeune femme tout en avançant dans le couloir directement à gauche, laissant sur sa droite une salle d’attente tristement vide. Elle passa devant le bureau des infirmières sans un regard et continua son chemin. Le passage était désert, seuls quelques bips de machines cassaient le silence ambiant. 501, 502, la plupart des portes étaient fermées. La jeune femme continua sa route lentement. Elle appréhendait les retrouvailles avec sa grand-mère, de peur du vide qui s’installait de plus en plus avec la maladie. Chambre 503, 504, un chariot bloquait l’accès à la chambre 505. À son bord, un bac jaune estampillé d’un sigle aux formes nucléaires la fit frissonner, elle le contourna d’un bon mètre en retenant sa respiration au moment de le dépasser, de peur d’être contaminée. L’hôpital la terrifiait et lui rappelait des souvenirs douloureux.
Elle y avait vu mourir son grand-père d’un cancer sans pouvoir l’aider quelques années plus tôt.
506, 507, et voilà le numéro 508.
La porte entrebâillée laissait apparaître un bouquet de fleurs vieillissant sur la table de chevet. Une lumière d’un jaune très artificiel éclairait le sol bleu délavé de la chambre. Miriam avança, à tâtons, pétrifiée par ce lieu aseptisé et ce qu’il représentait dans sa psyché : le tribunal de la mort.
La télé beuglait le jingle météo. Miriam dépassa la salle d’eau sur la gauche et ne put qu’apercevoir les nombreux appareils et tuyaux présents autour du lit. Puis, la jeune femme dut déglutir sa salive en apercevant la hanche dénudée de sa grand-mère pourtant si pudique jadis.
Après une grande inspiration, elle se décida à faire son entrée et briser la peur qui lui tétanisait les jambes.
« Coucou Mamie, comment ça va ? »
Absorbée par son écran, la grand-mère ne se retourna pas tout de suite et fit signe de la main pour prévenir de l’attente. Miriam esquissa un sourire, la maladie ne lui avait pas pris ses vieilles habitudes, pensa-t-elle.
« Demain, il fera 28 °C à Grenoble, le temps sera lourd et la pollution à son maximum. Limitez vos déplacements. »
C’était le signal.
La grand-mère chercha la télécommande du bout des doigts sous la couverture. Une fois trouvée, elle baissa pression par pression le volume de la télévision jusqu’au niveau 0.
« Luna, c’est toi ? Mais tu ne travailles pas aujourd’hui ? demanda la vieille dame tout en se détournant de la TV.
— Non, Mamie, moi c’est Miriam ta petite-fille, et le mercredi je termine le boulot à seize heures donc j’en ai profité pour venir te voir », répondit Miriam avec calme tout en lui embrassant le front.
Elle s’était habituée à entendre de plus en plus sa grand-mère, sous l’effet d’Alzheimer, la confondre avec Luna, sa grand-tante partie quelques années plus tôt.
« Oh, ma Miriam, désolée, vous vous ressemblez tellement, il me semblait bien que Luna travaillait cette semaine. En tout cas, tu es toute belle, s’excusa la mamie, tout en caressant la main de sa petite-fille qui acquiesça d’un signe de tête avant de plaisanter :
— Tant que tu ne me confonds pas avec l’infirmière, boutonneuse, myope, qui vient te donner ton traitement le matin, ça me va. »
La grand-mère sourit et fit mine de loucher pour imiter l’infirmière en question. La jeune femme rigola, heureuse de retrouver sa grand-mère en forme malgré tout et soulagée de voir le sujet « Luna » s’éloigner. Il était toujours difficile pour elle de faire un choix entre mentir ou expliquer que la grand-tante n’était plus de ce monde.
Dès son plus jeune âge, on lui avait souvent répété qu’elle était le portrait craché de sa tatie. Toutes les deux avaient les mêmes yeux clairs, la même intensité. Cependant, à part son physique, Miriam ne connaissait pas grand-chose de la sœur de sa grand-mère. Elle l’avait vue petite, mais ne s’en rappelait pas. La vie de Luna était un sujet tabou dans la famille. Cette dernière, attirée par le mystique, s’était recluse partant vivre en montagne, incomprise et rejetée par la famille religieuse qu’était la sienne. Le père de Miriam refusait d’aborder le sujet, prétextant qu’elle était une offense à Dieu et qu’il fallait prier deux fois plus pour absoudre les liens qui les retenaient à cette pécheresse. Seuls la grand-mère et son frère Hatif voyaient encore leur sœur Luna et la défendaient contre le reste de la famille. Mais lorsque la petitefille leur demandait davantage d’informations sur la grand-tante, elle se confrontait toujours à la même chanson : « L’heure n’est pas venue de parler de ce sujet. »
Luna était morte il y a une dizaine d’années, seule et sans cérémonie funéraire, et Miriam avait arrêté de poser la question, lassée d’entendre toujours la même réponse.
La jeune femme s’assit délicatement sur le rebord du lit pour se rapprocher de sa grand-mère et lui demanda :
« Alors, Mamie, comment tu te sens ? Il paraît que tu nous as fait une frayeur lundi soir ? »
La vieille femme souffla pour montrer son exaspération avant de répondre :
« C’est plutôt ces médecins qui me font des frayeurs. À chaque problème, on me rajoute un tuyau ou un cachet. Ce n’est pas une solution ! J’étais seulement un peu prise. Vivement que je rentre à la maison et qu’on me laisse tranquillement me soigner avec mes tisanes au thym.
— Mamie, je sais que ce n’est pas facile, mais il faut prendre ton traitement si tu veux que ça aille mieux. Est-ce qu’au moins les repas sont bons ? Il faut que tu reprennes des forces ! fit remarquer la petite-fille.
— Repas ? C’est un bien grand mot, disons simplement que les rations sont chaudes et complètes. En temps de guerre, cela aurait été un luxe. Mais là, je suis sûre qu’avec un bon méchoui d’agneau, je serais sur pied beaucoup plus vite », bougonna la grand-mère.
Une quinte de toux la fit redresser son lit médicalisé avant que la vieille dame ne reprenne d’une voix enrouée :
« Peux-tu me mettre un peu de Pulco et de l’eau dans mon verre, s’il te plaît ? Je n’ai plus l’habitude de parler autant et avec ces intubations à répétition, j’ai la gorge tout irritée. »
Miriam s’exécuta et porta le verre aux mains tremblantes de sa grand-mère qui en but une gorgée avant de le rendre. Derrière la fenêtre, le soleil entamait sa descente et commençait à faire effet de serre dans la pièce. La jeune femme décida donc de se lever et d’aller baisser le store.
Se retournant, son regard croisa celui de sa grand-mère. Des années étaient passées, mais elle sentait toujours la même intensité dans les grands yeux bruns de sa mamie, transperçant son âme.
Miriam eut un sourire béat. Le magnétisme qui émanait de cet échange silencieux la renvoya à l’apogée de son enfance. Les rires de ses grands-parents dans la force de l’âge et le parfum de la tarte Tatin fraîchement sortie du four dansèrent dans sa tête. Elles n’étaient plus dans cette chambre morbide. L’espace d’un instant, le monde se transforma en amour. Il n’existait plus qu’elles.
C’est fou comme le mythe que l’on porte aux héros de notre enfance ne peut être ébranlé ni par la mort ni par la maladie. Les tuyaux et autres sondes qui maintenaient la vieille dame en vie étaient invisibles pour Miriam.
Certes, elle s’en voulait de ne pas assez venir à l’hôpital, mais en même temps elle savait que chaque visite fissurait l’image idyllique qu’elle s’efforçait de garder de sa grand-mère. La maladie est une érosion de la vie et il n’est jamais facile de voir un monument de son enfance s’effondrer sans pouvoir agir.
Miriam reprit sa place et embrassa sa mamie sur la joue, dissipant la nostalgie qui prenait le pas.
« Je suis contente que tu sois là, ma chérie, dit la grand-mère en caressant la joue de sa petite-fille. Je voulais te demander quelque chose. »
Elle releva encore un peu plus son matelas avant de reprendre :
« Je me fais du souci pour Papi. Comment ça se passe pour lui ? Il n’a jamais eu à faire la cuisine et j’ai peur qu’il mette le feu avec la gazinière. »
Un silence suivit. Comme pour Luna, Miriam n’avait pas la force ni l’envie d’annoncer à sa mamie qu’il ne restait rien de sa vie passée. Que son mari, sa maison n’étaient plus, et que cette chambre était maintenant sa seule demeure.
Qui était-elle pour briser le rêve illusoire d’un retour ? Ne souffrait-elle déjà pas assez de cette prison chimique qu’était l’hôpital ? Devait-elle supporter encore et encore ces piqûres de rappel d’une triste réalité ? Qui peut prétendre avoir la force nécessaire de surmonter ce foutu Alzheimer ?
Apprendre encore et encore la mort de ceux que l’on a aimés jusqu’à n’avoir plus de larmes à verser. Voir sa mémoire s’effacer, son âme s’effriter jusqu’à ne plus être. Non, si l’esprit se refuse à accepter un vécu trop douloureux, quitte à en devenir malade, c’est sûrement que l’espoir et la lumière sont permis même dans l’obscurité la plus profonde, pensa Miriam.
Sa grand-mère avait le droit à cette lueur la guidant vers un futur imaginaire construit sur les ruines d’un passé heureux.
Confortée par cette idée, la jeune femme cassa le silence grandissant d’une voix enthousiaste :
« Maman et tonton apportent des petits plats cuisinés pour la semaine tous les samedis à Papi. La gazinière est condamnée, il ne peut utiliser que le micro-ondes. »
Puis, en prenant la main de sa grand-mère, Miriam lui glissa malicieusement :
« Ne t’inquiète pas, nous ne le laisserons pas détruire ta belle cuisine. »
