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Le Programme Netra Infiltré s'est arrêté. Depuis qu'il s'est réveillé à Paradis, Declan est émotionnellement fragile après avoir passé plusieurs semaines sous le contrôle du PNI. Pour ne pas éveiller les soupçons de l'Agence, nous devons rapidement quitter les coupoles. Mais notre fuite n'est pas sans conséquences. Les faucheurs, bien plus forts et organisés que ce à quoi je m'attendais, nous traquent jusque dans le désert. Déjà loin de mes proches restés à Andromède, l'idée de riposter me tétanise. Jusqu'à ce que nos ennemis s'en prennent à ceux que j'aime.
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Seitenzahl: 700
Veröffentlichungsjahr: 2024
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« Mon émission ne fera pas aimer la prog aux enfants. En revanche, s’ils ont des affinités avec le langage de Tuni, ils vont l’adorer, car la symphonie des symboles est un art aussi puissant et délicat que l’amour. » — Jo Bénédict, 2542 —
Epigraphe
1. Orion
2. Clair de lune
3. Raconte-moi
4. Programmatrice
5. Pierre et Gyna
6. Tournois
7. Boostée
8. Flirt et rencard
9. Départ mouvementé
10. Les nuits sans toi
11. Perdre le contrôle
12. Garde mouvementée
13. Le cœur du Prince
14. L’âme de la prog
15. Electrochoc
16. Revendication
17 . Vers Bois Noir
18. Poursuite
19. À cinq
20. Le lac
21. Bois Noir
22. Mutation
23. Piège
24. Équilibre
25. Bienvenue à Hydre
26. Questionnaire
27. Trésor
Les Étoiles de Wax – Tome 3
Stories bonus :
Le faire taire
La garde
À vous
Assise à la table du restaurant Gulliver, au deuxième de la tour 48 d’Orion, je souffle sur mes doigts pour les réchauffer. Cette coupole dortoir n’a rien à voir avec Andromède. Malgré une opulence de technologies multiples, la température basse qui y règne nous oblige à utiliser des vêtements thermorégulateurs dès que nous sortons dans la rue.
Hier soir, aussitôt arrivés, Declan a donné rendez-vous à son contact dans une communication brève et incompréhensible. Pourtant, ce midi, personne ne s’est présenté.
— Il n’est pas là. Simon avait conseillé de rejoindre Andromède. Pourquoi on ne suit pas son avis ?
— Je te l’ai déjà dit. Si on rentre à Andromède, ils vont nous tomber dessus.
— Mais pas à Orion ? Les faucheurs enlèvent des gens ici aussi.
— Ne parle pas d’eux si fort ! Surtout pas en public !
— Où, dans ce cas ? Tu refuses d’aborder le sujet !
Il se rembrunit et s’avachit sur sa chaise en se mordillant nerveusement la lèvre. Depuis qu’il a court-circuité mon Programme Netra Infiltré et notre départ précipité de la coupole de Paradis, la communication est difficile. Il refuse de me faire part des événements qui ont eu lieu pendant sa disparition, si l'AGRCCP est responsable de l'Opération Netra qu'il a subie ou non. Il ne répond jamais quand j’avance le sujet de Joan Fill et de son programme sur la puce de simulation que nous devions trouver. Il ne me parle pas non plus de l’extérieur des coupoles, théorique désert que je pensais encore invivable la semaine dernière, d’où il s’avère que son ami Simon et lui sont originaires. En bref, il ne m’adresse pas beaucoup la parole et lorsqu’il le fait, c’est rarement de façon agréable. Difficile de lui en vouloir après ce qu'il vient de traverser. Ces dernières semaines, il s'est senti spectateur de sa vie, subissant en toute conscience l’influence du PNI que j’ai conçu et installé en lui. Malgré tout, j’ai du mal à contenir mon impatience et les questions qui se bousculent.
Parce qu’à côté de sa froideur apparente, il a parfois des attentions ou des regards qui me font rougir.
Les faucheurs, auteurs de l’attentat d’Andromède qui a coûté la vie à toute mon équipe de travail il y a quelques mois, ne sont pas les seuls à sévir. Nous sommes parvenus à démanteler Unik, un de leurs réseaux à la coupole de Capricorne. Malgré cette petite victoire, d’autres organisations du même acabit existent, disséminées dans diverses coupoles, comme ici, à Orion. En suivant Declan, j’espère autant réussir à me réconcilier avec lui qu’à mettre une raclée dévastatrice au groupe malveillant qui a mis fin à de nombreuses vies auxquelles je tenais, et qui représente désormais une menace pour mes proches que je ne peux plus ignorer. Pour cela, il faut que nous réussissions à partir avant dimanche. Declan m’affirme qu’il ne pourra pas envoyer le rapport hebdomadaire que nous devons communiquer à la Sécurité Intercoupoles et à l’AGRCCP, ni via mon boîtier, ni par le réseau du Fil, à cause d’un cryptage de sécurité que seul l’agent du PNI connaissait. Or, sans rapport, ils vont rapidement soupçonner que le programme de personnalité est défaillant et intervenir. Il faut donc partir avant.
Je tapote la tasse de café encore brûlante. Le serveur sort pour nous déposer des serviettes propres et désactiver les panneaux de commandes des tables vides d’à côté. Mon coéquipier lui adresse un regard mauvais et s’emporte :
— C’est ma femme ! Arrête de la reluquer comme ça !
Je sursaute. Non seulement à cause de son ton, mais aussi parce que c’est la première fois qu’il fait allusion à notre mariage depuis qu’il a fait taire le PNI. Le serveur décampe sans demander son reste.
— Qu’est-ce qui t’a pris de l’agresser ? Il faisait son travail.
— Se balader avec son contact en surbrillance sur sa montre, c’est son boulot ? On ne peut pas se permettre d’attirer l’attention.
— Je n’ai rien demandé ! Je ne l’ai même pas vu !
Il ferme les yeux et serre les dents. Exaspérée par son silence, je regrette de ne pas pouvoir le calmer à coup de rectifications de codes de Tuni et de décharges contrôlées d’endorphines. Mon café toujours trop chaud, je pose la tasse et joue avec mon alliance. Qu’il invoque notre mariage me tord le ventre. D’un côté, je me sens mal d’avoir perdu l’agent dont je suis tombée amoureuse. De l’autre, je ne voyais que Declan. Mon Declan, le même que j’ai devant moi maintenant, de toute désagréable humeur qu’il soit.
Prise d’un malaise grandissant, je bois mon café d’une traite, me brûle la langue et le pharynx. Tout vaudra mieux que rester ici dans cette ambiance tendue. Masques de purification sanitaire opaques sur nos visages, il m’emboîte le pas, nos mains enfoncées dans nos poches de manteaux. Plus nous nous approchons de l’hôtel et plus le froid se fait intense. Malgré le tissu intelligent qui me couvre, je grelotte.
— Je ne comprends pas pourquoi il fait si froid. Les turbines tournent à fond.
— Soit il fait très froid à l’extérieur, soit ils ont un problème avec leur gestion de l’énergie. Vu la saison et les antécédents de pannes ici, il s’agit sans doute d’une défaillance du programme régulateur.
Je crois que c’est le plus long discours qu’il ait prononcé calmement depuis notre arrivée. Plus surprenant encore, il passe son bras dans mon dos pour me réchauffer. Je m’empresse de compléter son geste. Il ne dit rien, continue son chemin droit devant lui. Serait-il finalement de bonne humeur ?
— Je n’ai pas dragué le serveur. Je ne sais pas pourquoi il a tenté de me refiler son contact.
— Je sais. J’ai eu peur qu’il nous identifie sans nos masques. Laisse tomber.
***
Demain midi, ce sera notre dernière chance. Aujourd’hui encore, personne ne nous a rejoints au Gulliver. Mon partenaire se laisse lourdement tomber sur le lit situé derrière la porte de notre chambre. Je vais m’asseoir sur l’autre, séparée de lui par quelques centimètres à peine. L’Escale du Lilliputien porte bien son nom. Tout y est minuscule, surtout la salle de bain. Je ne m’en soucie guère. Ce qui m’importe, c’est d’être avec Declan.
Il se redresse face à moi. Nos genoux se touchent presque. J’en ai douloureusement conscience jusqu’à ce qu’il prenne mes mains dans les siennes. J’ose à peine bouger, de peur qu’il recule face à une quelconque tentative de ma part.
— Wax, si Flo ne vient pas demain non plus, il faudra que tu rentres à Andromède avec tes parents, Umy et Val.
— Tu as dit que ce serait trop risqué de retourner là-bas pour sortir de la coupole.
— Je sortirai ici, moi. Pas toi. Sans la désactivation de nos puces de géolocalisation, ce sera trop dangereux. Avec de la chance, je réussirai à m’en débarrasser avant qu’ils ne l’activent.
— Non. J’ai pris ma décision. J’ai conscience de ce que ça me demande de sacrifier. On reste ensemble. On est partenaire, tu te souviens ?
— Ce n’est pas moi, ton partenaire.
Nous y revoilà… Encore. De nos tentatives de discussions avortées ressort qu’il considère que tout ce qu’on a vécu ensemble quand le programme tenait les rênes de son corps, ce n’était pas avec lui. Je n’arrive pas à trouver les mots pour le convaincre du contraire. Accablée par les souvenirs de notre relation qu’il rejette, je doute même que les bons mots soient efficaces s’ils viennent de moi. Et s’il décidait de m’abandonner sans prévenir ? De s’enfuir seul ? Je ne peux pas laisser une telle chose arriver, pas sans m’être excusée.
— Tu ne veux pas que je vienne, et c’est compréhensible. Sache tout de même que je regrette et que je suis sincèrement désolée de… Tu sais… De t’avoir forcé, à Paradis.
— De quoi tu parles ?
— De nous. De la dernière journée là-bas, en particulier. Je suis désolée de ne pas avoir été à la hauteur, de ne pas avoir vu que tu étais déchiré en deux et de t’avoir forcé à être intime avec moi. Je m’en veux. J’aurais dû…
— Je t’interdis de penser que tu m’as forcé à faire quoi que ce soit !
Il me lâche, passe une main sur sa bouche en calant l’autre sur sa hanche. Declan inspire en baissant les yeux. Incapable de suivre sa logique, je bredouille :
— Tu m’as reproché de l’avoir laissé me toucher avec tes mains.
— Non, le reproche ne t’était pas adressé. C’était à moi que je parlais. Je sais que c’est bizarre. J’étais confus, les émotions étaient brutes. Les souvenirs revenaient par blocs entiers… J’ai dit des trucs sans réaliser que c’était à voix haute. Tu n’as rien forcé. À Paradis, je ne voulais pas que l’agent te touche parce que…
Il s’interrompt et se ronge la lèvre inférieure. Sa main vient à nouveau à la rencontre de la mienne.
— Parce que je ne voulais pas qu’il le fasse à ma place.
Le soulagement est colossal. Une pression dont je n’avais pas vraiment pris l’ampleur soulage ma poitrine. Il me fixe d’un air impassible, guettant ma réaction. J’ose poser ma paume sur sa joue.
— C’était toi. Tu étais là. Tu m’as appelé ton étoile, ta muse, comme dans l’article de l’Indépendant. C’était toi, même si tu ne contrôlais peut-être pas tout ce que tu disais ou faisais. C’est avec toi que j’ai fait l’amour ce jour-là parce qu’entre le programme et toi, je ne voyais plus les limites. Tu les as effacées jusqu’à revenir. Je n’ai jamais vu de « il ». Je n’ai jamais vu que toi, Declan.
Son souffle se fait court. Il a toujours du mal à gérer ses émotions, même si cela s’améliore progressivement. Je recule et attends qu’il se reprenne. Ses doigts se resserrent encore sur les miens quand il murmure :
— Je voudrais que tu viennes avec moi. Néanmoins, tu seras plus en sécurité avec Val et Umy.
— Je pars avec toi, avec ou sans puce activée. Je reste avec toi. Tu es mon mari.
— Je n’en suis pas sûr.
Son genou se met à trembler contre le mien. Je n’aurais peut-être pas dû m’aventurer sur ce terrain-là, toutefois, quitte à y être, je me lance :
— Qui a choisi ma robe de mariée ?
— C’est moi. Nos alliances aussi.
Il caresse l’anneau autour de mon doigt sans me quitter des yeux. Mon cœur bat la chamade. Tout ce qui était dans le contrat de l’AGRCCP n’était pas faux de bout en bout ? Quelque part, je suis soulagée. Ça veut dire qu’il a tout de même eu un certain poids dans sa rédaction. Il faut que je reste prudente.
— Démétri, c’est ton vrai prénom ?
— Non, je m’appelle Declan. Démétri Lebon était mon identité lors de mon séjour ici, il y a quelques années.
— Le contrat que j’ai signé, c’est toi qui l’as paraphé ?
— Oui. Et Rivage Blanc, c’est vraiment… Je veux dire… C’était chez mes parents, avant, il y a longtemps. D’une certaine façon.
— C’est ton identité d’emprunt qui a été utilisée. J’ai signé ce contrat avec toi. J’ai porté ta robe, je porte ta bague. Tu es là, tu l’as toujours été. Si tu as besoin de temps pour savoir comment considérer notre mariage, d’accord. Sache tout de même que pour moi, quelle que soit ta décision, tu resteras mon partenaire.
Ses bras se referment autour de mes épaules. La sensation familière de son corps contre le mien et l’odeur de sa peau me donnent envie d’oublier toutes ces histoires de puces. Il y en a trop, que ce soient celles de géolocalisation, celles implantées dans nos hanches ou celle de simulation, perdue avec Joan Fill. Et encore, c’est sans compter les implants sous-cutanés de mes avant-bras pour les transactions de la vie courante ou l’exosquelette de ma montre, ISC devenus communs sous les dômes de verre CARP ces dernières années. Trop tôt à mon goût, il met fin au câlin. Néanmoins, il m’adresse un petit sourire.
— Merci.
***
De sombres silhouettes enserrées dans des combinaisons de lanières rouges me poursuivent sur un sol glissant jusqu’à ce que je me rende compte que c’est du sang et pas de l’eau qui m’éclabousse à chaque pas. La faucheuse aux cheveux rouges m’attrape, porte un doigt à ses lèvres : « Dors, sucre d’orge »
Je me réveille en sursaut. Declan dort sur le ventre, une jambe pardessus sa couverture. De son lit, nous sommes tellement proches qu’il lui suffit de tendre le bras pour m’atteindre.
— Je suis là. Dors, princesse.
Je calle sa main sous ma joue pour me rassurer. Plus je fais ce cauchemar et plus j’acquiers la certitude que cette faucheuse qui apparaît dans mes rêves est celle qui a enlevé Declan avant son Opération. Néanmoins, c’est trop tôt pour aborder le sujet. Pour une fois, il va falloir que je retienne ma curiosité.
Tout ce qui importe aujourd’hui, c’est que nous sommes ensemble, et en vie.
***
Il fait moins froid aujourd’hui, mais suffisamment pour que nous soyons les seuls à nous installer à la terrasse du Gulliver. Depuis le câlin inattendu de la veille, Declan évite soigneusement tout contact. Même s’il parle plus facilement, c’est oppressant. Sans grande conviction, je lui demande :
— Tu crois que les tagliatelles au saumon sont bonnes ?
— Elles ne pourront pas être meilleures que celles de Val.
— À quel moment mon prince a-t-il osé cuisiner des tagliatelles au saumon sans que je sois présente pour en manger ? Il va m’en devoir une !
Ma tentative d’humour tombe à plat. Elle semble même le déstabiliser. Sans réponse de sa part, je commande un gratin de pommes de terre aux lardons et salade, de l’eau et le dessert du jour : une mousse au chocolat. Quand je désactive l’écran, il chuchote en jouant avec son couteau.
— C’était en juin, l’année dernière. On s’était fait mettre à la porte par le personnel parce qu’on avait dépassé les heures de visite à l’hôpital. Val nous a préparé ça en deux temps trois mouvements, chez lui.
Il fixe obstinément le couvert qui tourne sur place sous l’impulsion qu’il lui donne. Je n’arrive pas à croire ce qu’il vient de m’avouer.
— Pourquoi tu n’es pas plutôt venu me voir une fois que j’étais réveillée ?
Il relève les yeux vers moi, visiblement étonné.
— Tu ne m’en veux pas ? Tu ne me connaissais pas.
— Toi non plus, pas plus qu’à l’interview.
Il se mord la lèvre et détourne les yeux. C’est un signe de nervosité chez lui, nullement une tentative de séduction. Je l’ai vite compris, bien que je n’arrive pas à cerner ses autres réactions. Il se redresse tandis qu’un homme avec un imperméable gris attrape une chaise et s’installe avec nous. Les bras croisés sur la table, son cou est crispé. Rides aux coins des yeux et cheveux comptant quelques rescapés bruns dans une masse grisonnante, son allure générale laisse penser qu’il doit être dans la cinquantaine. Par-dessus son masque, l’homme me lance un regard rapide et murmure :
— Elle ne passera pas. Déjà pour toi, ça va être compliqué.
— Elle vient avec moi où on se débrouillera sans vous, Flo.
— Aucun de vous ne passera avec les mouchards.
— Alors, on se fera arrêter.
— Tu as perdu la tête ? S’ils mettent la main sur toi… Elle aussi ?
— Non. Je dois rentrer. Vous êtes avec ou contre moi ?
De quoi ils parlent ? Le type recule, glisse la main dans son imper pour en sortir un papier sur lequel il griffonne.
— Nous sommes du même côté. Malgré cela, faire bouger tout le réseau en si peu de temps, c’est très risqué. Dono pourrait t’aider, c’est un des meilleurs ici.
— Surtout pas ! Laisse-le en dehors de ça. Protégez-les et ne leur dites pas que nous sommes là.
— Ça m’aurait étonné. Faites-vous discrets. Dans deux semaines, c’est jouable.
— Je t’ai dit qu’on a une date limite. Il faut qu’on s’en aille ce soir. Flo secoue la tête, rature son papier avant de le donner à Declan.
— Vous êtes cinglés.
Ce sont ces derniers mots avant qu’il ne s’en aille. L’entrevue a duré à peine une minute de bout en bout. Declan jette un coup d’œil au mot avant de sourire. Le serveur sert nos plats. Après son départ, mon partenaire se lève, vient dans mon dos et fait tourner la bague de prise de vue à ma main :
— Souris, ma princesse. C’est notre photo d’adieu aux coupoles.
Ses lèvres sont douloureusement proches des miennes. Je crève d’envie de franchir les quelques millimètres qui nous séparent lorsqu’il se penche pour effleurer ma bouche. Il enclenche la prise de vue et recule. Il se moque de moi ? Je passe une main derrière sa nuque pour lui rendre son baiser. Il saisit ma taille et me colle à lui. C’est si intense et soudain que j’en oublie de respirer. Quand il s’éloigne, il semble mesurer chaque mouvement.
— Ça va ?
— Oui. Je… C’est encore dur de gérer les contacts physiques.
La gêne me fait perdre la voix. Patience. Il rejoint sa place et le silence règne entre nous tout le long du repas, jusqu’à ce que mon dessert arrive. Declan reluque mes deux coupes en grimaçant.
— Je vais enfin tenter ce drôle de mélange. Écœuré ?
— Justement, non.
Il paraît contrarié de ne pas l’être. Je plonge ma cuillère dans les deux récipients et dois me retenir de rire face au regard partagé entre l’envie et l’agacement de mon partenaire. Il épie chacun de mes gestes et ma réaction dès lors que la glace, froide et à la saveur intense de fraise, se mêle à la mousse chocolatée trop ferme et trop sucrée à mon goût. C’est sans aucun doute son dessert préféré, agent ou pas.
— Ce n’est pas aussi bizarre que ce que j’imaginais. Ce serait certainement meilleur avec la mousse au chocolat de mamie Lili.
Declan détourne les yeux vers la rue pour scruter les passants. Les gens continuent leur chemin sans prêter attention à nous tandis que je déguste mon dessert. Enfin, je soupire et repousse mes coupes à moitié pleines. Mon partenaire me fusille du regard.
— Ne fais pas exprès. J’ai bien compris ton petit jeu.
— Quel jeu ? Je n’ai plus faim, c’est tout. Tu veux finir ?
L’innocence même. Tu parles d’une comédienne ! Comme si je lui imposais la corvée de tout terminer, il s’empare des deux coupes et gémit de satisfaction lorsque la mousse au chocolat lui effleure le palais. Cette fois, je ris.
— Ce truc aura ma peau. S’il y a bien quelque chose qui va me manquer, c’est ça. Le chocolat n’est pas aussi bon à la maison. J’ai avalé des tonnes de mousse quand j’habitais ici. Ça nous est même arrivé de n’avoir que ça à manger pendant toute une semaine. Je ne m’en lasserai jamais.
Il sourit, l’air nostalgique. Qui désigne le « nous » ? Je dois me mordre la langue pour ne pas lui poser la question.
***
De retour à l’hôtel, Declan me demande l’accès à ma montre sous cutanée. Comme il fait glisser ses doigts sur mon avant-bras, je peux profiter béatement de sa proximité. Ce n’est que lorsqu’il matérialise l’écran et ouvre une fenêtre sur le Fil intercoupoles que je m’étonne :
— Je croyais que son accès était restreint, ici aussi ?
— Quelques hacks suffisent pour y accéder. C’est tellement simple que je ne sais même pas si on peut appeler ça du hack !
Il sélectionne la photo prise au Gulliver et y ajoute un bandeau : « Jusqu’aux étoiles… »
— Tu veux publier ça comme ça ? C’est un peu osé, non ?
— Ça l’aurait été si c’était une photo du baiser qui a suivi.
Le sourire discret, il valide l’envoi alors que sa réflexion enflamme mes joues. Immédiatement, des commentaires de lopistes s’amoncellent sous la publication : « Vous êtes dans quelle coupole ? #Wax&Declanforever ; — Complètement fan #Lovin’Wax ; — Où sera la prochaine démo de prog ? #ProgAFond ; — C’est beau de vous voir vous aimez comme ça ! #Wax&DeclanDansLesEtoiles »
Les messages affectueux des lopistes, ceux qui suivent autant mon travail que ce que je laisse voir de ma vie privée, submergent les mécontents d’une telle démonstration d’affection sur le réseau. Declan indique que nous sommes encore en repos pour quelques jours. Puis, il annonce que nous révélerons bientôt les détails de démonstrations de programmation dans de nouvelles coupoles. C’est difficile de le voir décrire un futur qui n’aura jamais lieu.
Un message s’affiche en surbrillance car venant de contacts favoris : « Tu nous manques, princesse #PasdEtoilesSansWax ».
Umy et Val sont rentrés à Andromède depuis longtemps. Comment ont-ils fait pour se connecter au réseau ? Sans doute comme nous, en contournant le système de restrictions. Declan tape une réponse : « Vous me manquez aussi. Declan aurait encore voulu des tagliatelles aux saumons. #OnVousAime #EtoilesDeWax » Je m’interpose avant qu’il ne réponde.
— Tu veux essayer de leur faire comprendre ?
— S’il te plaît… Ce sont mes amis aussi. Je vais les laisser derrière moi autant que toi.
Attendrie, je valide le message. Declan ferme les yeux en soupirant. Aussitôt, la réponse apparaît : « Mousse au chocolat en dessert ? » Cette fois, je réplique : « La mousse au chocolat, il n’y a que ça de vrai ! ; — Pas de blague sur Mars, vous arrivez quand ? #Impatients #Umy&ValOfficiel.
Declan rédige en serrant les dents : « Ensemble aussi vite que possible. Pas encore de date. #LopiTour #Wax&DeclanOfficiel »
Il nous déconnecte et ferme la fenêtre avant de voir une éventuelle réponse. J’ai la gorge nouée. C’était peut-être la dernière communication avec nos amis.
— Il est temps d’y aller. On a une bonne demi-heure de marche pour atteindre le lieu de rendez-vous.
— On doit apporter quelque chose avec nous ?
— Rien de plus que ce qu’on a habituellement. Ça va être assez compliqué de passer de l’autre côté, il ne faut pas s’encombrer d’objets inutiles.
— Ça va être si difficile que ça ?
Declan se tourne vers moi, la main sur la poignée de la porte.
— Dans un sens ou dans l’autre, oui.
Flo nous a donné rendez-vous dans une maison au milieu d’un quartier étonnamment déserté. Une petite femme aux cheveux d’un noir de jais et aux traits fins se tient devant moi. Elle s’appelle Henoï. Joker, un homme à la musculature impressionnante, dans un costume ajusté, se tient en face de Declan. Flo, toujours avec son imper, a révélé la barbe sous son masque et occupe le bout de table pour nous exposer leur solution pour nous faire sortir.
Mourir. Ils veulent nous faire mourir aux yeux de tous. Ils veulent faire croire à mes parents, à Umy et à Val que nous sommes morts lors d’un nouvel attentat. Sous le choc, je me masse les tempes. Je n’avais manifestement pas pris l’ampleur des conséquences de notre sortie de la coupole.
— Mais pour les corps… Il va falloir des corps…
— Wax, s’il te plaît. C’est déjà assez compliqué, me coupe Declan. Ne t’inquiète pas des détails.
— Des détails ? Entre disparaître et passer pour morte, il y a plus qu’un détail !
— Oui, admet Flo. Dans le premier cas, même si vos puces sont désactivées, ils vont se lancer à votre recherche. Dans le second, ils ne le feront pas, ou à moindre échelle. Pour les corps, nous remplacerons les humatronics grimés pour vous ressembler par des cadavres de corpulences similaires aux vôtres quand Joker aura mis les caméras hors service et que la rue sera enfumée.
Je quitte la table. J’ai envie de vomir. Dans la pièce voisine, vide, je me laisse glisser contre le mur. C’est dur à encaisser. Les autres continuent d’exposer les détails de notre évasion à Declan. Parce que c’est de ça qu’il s’agit : ils voient la coupole comme une prison, pas comme un refuge. Nous allons nous enfuir pour ne plus jamais revenir. Ils vont utiliser des cadavres pour ça. Est-ce que c’est vraiment ce que je veux ? Est-ce que je suis réellement prête à tout laisser derrière moi, de façon irrémédiable, pour le suivre, lui ?
Je me fais peur. Parce que la réponse est toujours oui.
Declan me rejoint au bout de quelques minutes. Accroupi en face de moi, il chuchote :
— Tu peux encore rester.
— Non. Je te suis. Arrête d’essayer de me faire changer d’avis.
— D’ac… J’ai besoin de ta bague, dans ce cas.
Je lui donne ma bague de prise de vue et il pince les lèvres.
— Oui, celle-là aussi.
— Tu veux mon alliance ? Et puis quoi encore ? Pour les payer ?
— Bien sûr que non. C’est pour simplifier notre identification, pour accélérer la saturation du réseau et détourner l’attention.
— Je ne vois pas comment nos alliances pourraient aider à nous identifier !
Declan retire sa bague. Il a encore la trace du bronzage de notre séjour à Capricorne. Il me tend l’anneau pour me faire voir l’inscription à l’intérieur : W&D. Je n’ai pas enlevé la mienne une seule fois, m’empresse de le faire et y lit : D&W.
— Je veux encore moins la donner, maintenant. Umy et Val… Mes parents… Ils vont nous croire morts, eux aussi.
— Oui, ma douce. C’est nécessaire pour nous en sortir vivants.
Une oppression lourde dans la poitrine, j’ai la voix qui tremble. Devant moi, il écarte les mains pour m’inviter dans ses bras. Je me réfugie contre le battement régulier de son cœur, trouve réconfort et soutien dans ce geste partagé. Au bout d’un temps interminable à retenir mes larmes, je dépose nos alliances dans sa main.
***
Nous marchons dans la rue, au treizième de la tour. Il fait moins froid, ici. Nous portons toujours des vestes thermorégulatrices, quoique plus légères. À côté de moi, Declan est tendu. Malgré de nouveaux masques filtrants plus couvrants, il a peur que quelqu’un nous reconnaisse à cet étage, avant l’instant fatidique. Nous n’avions pas le choix : nos puces de localisation ont une sphère de précision de sept mètres. Il a fallu retirer tous mes ISC. Je n’ai pas demandé pourquoi, de peur de connaître déjà la réponse morbide. La cellule chirurgicale n’était pas aussi performante que celle dans laquelle je me suis fait implanter ma montre, à Andromède. J’ai dû m’efforcer de ne pas regarder ma peau se faire scalper à travers la vitre non opacifiée, sous le regard rude de Declan qui me l’interdisait. Pour terminer, il n’y avait pas suffisamment de baume cicatrisant dans l’engin. Henoï m’a enduit les doigts d’un reste de crème réparatrice. Elle a terminé de refermer mes avant-bras avec des points de suture, technique sommaire et barbare impliquant fils et aiguilles.
Flo a également récupéré mon boîtier de régulation. Lorsqu’il a demandé si nous n’avions aucun autre objet qui pourrait aider à nous identifier, Declan a répondu par la négative. Depuis, je suis rongée par le doute. Nous avançons d’un pas mesuré dans un quartier résidentiel qui débouche sur une rue plus commerçante, et une question me brûle les lèvres quand Declan me demande :
— Tu es prête ?
— Non. Où est ma chaîne ? Celle d’Umy, avec le pendentif que Matt m’a offert.
Il devient blême et fuit mon regard.
— Pourquoi tu me demandes ça maintenant ?
— Parce que c’était sans doute l’élément d’identification le plus évident et tu as dit à Flo que tu ne l’avais pas.
— Vraiment, ce n’est pas le moment.
— Tu sais à quel point elle compte pour moi. Dis-moi que tu ne l’as pas laissée…
Le sol se met à trembler sous nos pieds. Les murs vibrent autour de nous dans un nuage de poussière blanchâtre. En panique, je m’accroche à mon partenaire. Le son me renvoie cinq mois en arrière.
Du sang. Du sang partout. Des bouts de chair, de la poussière et les yeux vides de mon ami Matt. L’explosion de l’étage du dessous, qui devait être inoffensive, a fait des victimes jusqu’ici. Je hurle en me sentant décoller du sol avant de me retrouver plaqué contre un mur. Les faucheurs nous avaient repérés, ils étaient déjà là ! Je me débats aussi bien que je peux avec ce que j’ai appris ces dernières semaines, mais celui qui me tient ne cesse de réussir à parer mes coups. Ils nous ont eus. Où est Declan ? Terrorisée, je suis plongée dans un silence sifflant et bourdonnant. L’explosion m’a rendue sourde, comme à Andromède. Une vive douleur dans la mâchoire m’atteint. L’audition me revient.
— Wax ! C’est moi ! Laisse-toi faire !
— Si elle n’arrête pas de remuer, je ne vais pas réussir à hacker le traceur ! grogne une femme.
— Ma princesse, regarde-moi. Arrête de bouger. Il faut désactiver la puce de géolocalisation.
— Calme-la, Démétri ! On n’a plus que quelques secondes ! invective encore la voix féminine.
Démétri ? Je panique encore plus. Une main puissante saisit mon poignet tout en évitant mon pansement frais. Un baiser doux et familier se pose sur mes phalanges, arrête l’ascension fulgurante de mon angoisse et délie mon poing fermé. Ma paume rencontre sa joue et glisse vers ses cheveux.
— Declan ? Les faucheurs sont là. Ils nous ont trouvés.
— Il n’y a pas de faucheur, ma douce. Nous sommes dans l’ascenseur, tout se déroule comme prévu. Respire, ouvre les yeux.
Paralysée par la peur, je ne bouge pas un cil. Il vient lentement poser sa joue contre la mienne. Je perçois son odeur rassurante et son souffle contre mon oreille.
— Tout va bien, mon yin. On reste ensemble.
À ses mots, ma peur refoule. Les taches de sang disparaissent de sous mes paupières et j’enlace Declan au cou.
— Mon cœur, j’ai cru t’avoir perdu.
Choquée, j’observe la femme ronde aux cheveux blancs qui tient un épais boîtier jaune collé contre le tatouage du yin sur ma hanche. Deux leds rouges clignotent et passent au vert, fixe. Elle se réjouit alors même que les portes s’ouvrent :
— C’est bon !
— Merci. Je te revaudrai ça, lui assure Declan.
— J’y compte bien ! Dépêchez-vous, avant qu’ils ne condamnent toutes les issues.
Mon homme lui sourit, puis il passe une main sous mes genoux et dans mon dos.
— Accroche-toi.
J’obéis. Il me soulève du sol de l’ascenseur qui débouche dans un large couloir sombre et bas. Au premier angle, il me lâche et pose un doigt sur ses lèvres pour me signifier de me taire, le regard à l’affût de tous les côtés. Il a l’arcade sourcilière gauche ouverte et le début d’un œil au bord noir. Sa lèvre supérieure est coupée. Qu’est-ce qui s’est passé ?
Derrière nous, un charriot élévateur passe. Dès que l’engin est suffisamment éloigné, il m’entraîne jusqu’à deux larges portes automatiques. Il pose une carte magnétique sur la borne qui sonne et déclenche l’ouverture du sas. Après un ultime regard tendu autour de nous, mon partenaire m’emmène à l’autre bout du compartiment dont les portes se referment. Ensemble dans le couloir d’accès assez grand pour accueillir un camion à multiples remorques, il me protège en m’enveloppant de ses bras.
— Ça va être très froid. Retiens ta respiration !
Un courant d’air glacial se met à tourbillonner autour de nous en laissant une couche de givre sur nos vêtements. Après quelques secondes qui me semblent de longues minutes, le souffle s’arrête et l’autre porte s’ouvre. L’extérieur.
Declan se précipite dehors. Je n’ai pas le temps de me poser de questions. Nous sommes sans combinaison, sans protection. Je m’attends à manquer d’air et suffoquer sur place, à voir ma peau se mettre à fondre, à brûler sous les radiations, à ce que mon corps se dématérialise dans d’atroces souffrances. Je réalise seulement maintenant que je me suis préparée à mourir avec lui en passant cette fichue porte.
Il n’en est rien. Nous courrons à perdre haleine sur la ligne droite de deux cents mètres, encadrée de murs mesurant trois fois notre taille. Il faut que nous remontions l’allée avant que quelqu’un d’autre n’utilise le passage. Je me félicite d’avoir exigé que Prisci ait veillé sur moi et m’apprenne à courir lorsque je rédigeais le PNI. Sans son soutien, je n'aurais jamais pu tenir un tel rythme aujourd’hui. Elle aussi, elle va me penser morte.
Une lumière rouge clignotante illumine le couloir. Elle vire à l’orange et Declan accélère encore. Au moment où il plonge se réfugier dans l’angle du mur, j’ai le temps de la voir passer au vert. Il me tire brusquement et je m’écroule contre lui sur le sol, me tordant le poignet au passage avec un cri étouffé. Il m’aide à me relever et saute d’un mouvement fluide sur ses pieds pour nous cacher dans un recoin sombre, contre le mur extérieur. Un camion à cinq remorques passe dans un souffle d’air tonitruant, à quelques centimètres de nous. Accroupis dans les hautes herbes, je tremble de tous mes membres. Pour le courage, je repasserai ! À côté de moi, Declan inspire à fond et sourit.
— C’était moins une.
— Tu peux le dire, tu es tout amoché ! Qui nous a attaqués là-haut ? Les faucheurs ?
— Pas du tout. Tu as dû avoir un genre de flash-back de l’attentat de décembre et tu as paniqué. C’était une illusion.
Stupéfaite, je me souviens vaguement m’être débattue. Je n’ai pas eu l’impression de porter de coups aussi violents.
— C’est moi qui t’ai fait ça ? Declan, pardon ! J’ai vraiment cru…
Il y avait du sang partout… Pourquoi tu ne m’as pas immobilisé ? Tu n’aurais pas dû me laisser te faire mal.
— Figure-toi que tu as un coude assez difficile à éviter.
Il sourit toujours. Il plaisante ? C’est cet effet qu’à l’extérieur sur lui ? Je signe tout de suite ! Malgré tout, nous avons encore du chemin à faire avant d’être en sécurité. Declan me prend la main pour partir, mais je la retire pour lui donner l’autre, mon poignet tordu me faisant souffrir. Il m’adresse un dernier sourire avant que nous ne nous mettions à avancer dans le crépuscule.
***
Chaque fois que nous croisons un véhicule, nous devons nous planquer. À jouer à cache-cache avec les engins, atteindre notre objectif nous demande plus d'une heure. Quand nous arrivons au bosquet ciblé, la nuit est complètement tombée.
Pendant que Declan cherche une trappe sous une large masse de feuillage, j’ai le temps de comprendre pourquoi la nuit n’est pas totalement sombre. Un ovale déformé entouré d’une multitude de points lumineux éclaire le ciel au-dessus de nos têtes. Une fois que mon partenaire a trouvé le passage souterrain que nous allons emprunter, il vient s’installer à côté de moi.
— C’est la lune. Les points lumineux autour, ce sont les étoiles.
— On y est vraiment. En vie et sous les étoiles. C’est magnifique.
— Tu auras tout le temps d’en profiter une fois à la maison. Viens, il nous reste un bon bout de chemin à faire dans le passage.
C’est peu dire. Nous y marchons un temps infini. Dans le tunnel, le noir est total et le silence absolu en dehors de nos pas. Une angoisse pèse lourd sur ma poitrine. Nous passons plusieurs chemins adjacents jusqu’à bifurquer sur la gauche. La douleur dans mes avant-bras cousus se réveille, l’anesthésiant cessant de faire effet. J’avance jusqu’à ce que je n’en puisse plus.
— C’est encore loin ? Je ne me sens pas bien.
— Il doit rester une demi-heure. Ça va aller ?
Je m’arrête, à bout de souffle et avec la tête qui tourne. Une demi-heure, ce sera trop. Declan s’immobilise dès que je lâche le dos de son manteau.
— Qu’est-ce qui se passe ?
— Je me sens mal. J’ai des vertiges.
Son silence m’inquiète. Ses mains viennent à la rencontre des miennes et remontent le long de mes poignets.
— D’ac. Je vais te porter.
— Quoi ? Mais non…
Il ne me laisse pas le temps de finir et je me retrouve – encore – dans ses bras.
— Garde bien tes mains autour de mon cou. Ne le lâche pas, ne t’endors pas, d’ac ?
— Heu… Oui. Declan, c’est grave ?
— Non. Fais ce que je te dis, on arrive bientôt.
Je me concentre pour garder les mains autour de sa nuque et ne pas tourner de l’œil, mais ça devient compliqué à peine dix minutes plus tard. Il marchait déjà vite, maintenant il court. J’ai conscience que quelque chose cloche lorsque de l’air frais me ramène vaguement à moi. Une voix s’exclame :
— Vous voilà ! On n’y croyait pas…
— Vite, elle a perdu beaucoup de sang.
— Merde ! On n’a que le minimum avec nous ! C’est quoi ta tête ? Vous avez rencontré une équipe de faucheurs ?
Je reconnais cette voix. Le froid me saisit. On m’a enlevé ma polaire. Ça me fait ouvrir les yeux. Le monde tangue. Je ne capte que des bribes de phrases jusqu’à ce que la voix, que je reconnais sans parvenir à la remettre, crie :
— Declan, regarde-moi ! Concentre-toi, sinon, elle va y passer !
C’est Simon. Il est là, sous les étoiles. Il n’avait pas menti. Declan est en sécurité, il va rentrer chez lui. Je souris et perds connaissance, réconfortée : mon étoile est en sécurité.
***
Je reprends conscience à l’arrière d’une voiture basse, la tête sur les genoux de Declan, les jambes surélevées par Simon de l’autre côté de la banquette. Il me sourit et m’adresse un signe de la main. Declan me caresse le visage.
— Tiens bon, ma douce, on est à la maison. Vic est partie chercher Peps.
Vic ? Peps ? La maison ? Les conséquences de notre fugue de la coupole me prennent à la gorge et je réalise ce qu’il s’est passé. Nouveau vertige. L’air me manque sous la poussée de stress et mes doigts accrochent dans le tee-shirt de Declan. Ma poitrine est oppressée comme jamais, serrée dans un étau invisible. Mes parents, mes amis… Et Loukas. Mon tout petit Loukas. Je n’ai même plus pensé au fils de mon défunt collègue et ami Matt, jusqu’ici.
— Umy et Val… Ils pensent que nous sommes morts… Loukas… Comment Paola va pouvoir lui dire qu’une personne de plus autour de lui est morte ? Declan, on a fait une erreur. On n’aurait pas dû partir…
— On le devait. Pour nous tous, notre sécurité et la leur. Fait attention, tes points ont sauté, tu as beaucoup saigné. On a arrêté l’hémorragie, mais ne force pas. Et ne t’inquiète pas, on est sur le coup pour Val, Umy, tes parents, et même le petit bonhomme. Calme-toi, ma douce, ça va aller. On est à la maison. Je m’occupe de tout.
— Tu te vantes ! se marre Simon. Jamais tu n’arriveras à les faire sortir sans moi.
Contre toute attente, sa remarque nous arrache un soubresaut de rire simultané. Je tends la main pour qu’il me donne la sienne.
— Tu es vraiment là, à l’extérieur.
— Et vous aussi. Bienvenue à la maison, Princesse.
Princesse ? Deux coups contre le carreau. La porte qui s’ouvre, l’air frais qui s’engouffre dans l’habitacle. Je crois avoir une hallucination quand s’exclame cette voix familière et éternellement de bonne humeur :
— Ma tortionnaire préférée ! J’ai failli attendre !
— Priscilla ?!
— Surprise ! Tu as une sale tête. Presque aussi mauvaise que le jour de ton anniversaire.
— Vous étiez ensemble ce jour-là ? s’étonne Declan.
Elle l’ignore totalement et se penche pour me préciser :
— Ici, on m’appelle Peps. Priscilla, c’est mon identité publique aux coupoles. Derrière moi, c’est Vic. Elle va m’aider à te déplacer. Ça te va ?
Je hoche la tête, ébahie et soulagée. En voilà au moins une qui ne me croira pas morte à Orion ! Declan bouge de façon à me soutenir. Je m’insurge :
— Tu ne vas pas me transporter dans un lit !
— Ici, c’est moi que les malades écoutent, madame Lopi. Ce soir, c’est brancard. La course sera pour plus tard.
Je cède. Elle décompte et je suis installée, impuissante, sur un lit à roulettes dont mon ancienne coach remonte des barrières sur les côtés. Elle et Vic, qui conduisait la voiture, me poussent jusque dans un bâtiment. Je ne quitte pas des yeux Presci. Enfin, Peps. Declan nous suit de près jusqu’à ce que mon amie s’adresse à lui d’une voix raide.
— Tu ne vas pas pouvoir la suivre dans la salle d’examen.
— Je vais là où elle voudra de moi.
— Pas en salle d’examen ! Pas pendant que je travaille. C’est trop… bizarre.
Une double porte s’ouvre et nous entrons dans une pièce illuminée par des néons à la lumière crue. Un hublot sur chaque battant, le visage de mon partenaire nous observe par celui de droite. Tandis qu’elle défait mes bandages de fortune, Peps râle :
— Il ne va pas partir. Toujours aussi têtu, même version Netra.
— Non… C’est Declan. Le programme de personnalité s’est arrêté.
Peps se fige. Elle me fixe intensément avant de regarder vers la porte. Je crois qu’elle va me laisser en plan avant qu’elle ne demande confirmation à Vic qui opine : il le leur a dit dans la voiture. Je suis un brin vexée qu’elle ne me croie pas directement, mais je suppose qu’à l’extérieur, je vais devoir devenir aussi prudente et suspicieuse qu’elle à l’annonce d’une telle nouvelle. Abasourdie, Peps insiste auprès de Vic :
— Tu es sûre ? C’est bien lui ? Tu te rends compte à qui tu affirmes une telle chose ?
— Évidemment ! Il voulait qu’on attende que tu aies terminé de t’occuper d’elle pour te le dire.
Leur échange me rend nerveuse. Non, il me stresse carrément. Jusqu’à ce que tout s’emboîte. Elle est de l’extérieur, comme lui. Elle est venue s’occuper de moi quand Declan a disparu, alors qu’elle était déjà une célèbre coach aux coupoles, à l’époque. Ce travail ne devait être qu’une façon de justifier sa présence à Andromède. Elle le cherchait, lui, et à entendre l’espoir dans sa voix, il n’est pas qu’un simple ami pour elle. Un trou profond se creuse dans ma poitrine. Elle se retrouve avec une seringue et tout un tas d’instruments pointus ou tranchants dans les mains qu'elle utilise sur moi. Son labeur terminé, elle me sourit.
— Merci de me l’avoir ramené.
Vic reste avec moi tandis que Peps le rejoint. Elle se jette si brutalement à son cou que mon homme vacille sous son poids. Il la garde contre lui sans broncher, l’étreint avec force, le visage plongé dans ses longs cheveux blonds. Lorsqu’il la repousse, c’est avec tendresse, tout sourire. Plus grande que lui, elle colle son front au sien. Encore des mots échangés avec complicité. C’est douloureux de le voir aussi détendu avec elle. Enfin, il me regarde, plus apaisé qu’il ne l’a été depuis que le PNI s’est arrêté. Tenu par la main, il suit Peps qui le fait entrer dans la salle.
— Tu lui as donné quoi ? Tu n’as pas trop chargé, au moins ?
— Ne t’inquiète pas. Tout va bien aller maintenant, Cookie.
— Vingt-quatre heures, grince-t-il des dents. Après, je ne réponds plus de ma réaction à ce surnom ridicule.
Il sourit encore. Cookie ? Ça ne lui va pas. On dirait le nom d’une peluche. Mon Declan est tout sauf une peluche. Engourdie, je voudrais lui demander pourquoi il ne m’a pas parlé d’elle avant, sans y parvenir. Une larme m’échappe. Il efface la manifestation de mon chagrin de le perdre si brutalement d’un coup de pouce.
— Tu es entre de bonnes mains, les meilleures. De celles à qui je confie ma vie. Ne pleure pas, je viendrai te voir plus tard, dès que tu te seras reposée. Là, tu vas pouvoir dormir. Récupérer. Nous ne craignons rien, ici.
Il m’embrasse sur le front. Je voudrais lui tendre les lèvres. Lui dire que je l’aime, de me choisir, moi. Mais c’est trop tard. Il avait déjà fait son choix quand il a décidé de revenir ici. Dans le couloir, Declan nous regarde. Ses yeux qui pétillent de joie sont la dernière image qui s’imprime sur ma rétine avant que je ne sombre.
C’est un sommeil profond, sans rêve. Non. Ce n’est pas exactement dormir. C’est comme être prisonnier du moment où vous plongez dans le sommeil. Vous ne vous en rendez pas compte et vous avez parfois un sursaut incontrôlé. Oui, c’est cette sensation-là. Le bruit m’atteint en premier : un bip régulier. Ensuite, sentir une main dans la mienne. Puis, des draps contre ma peau. Enfin, des patchs sur ma poitrine. Le lit bouge.
Serrer la main, avoir une réponse en retour. Ce n’est pas la voix de Declan qui s’élève à côté de moi. Simon ? Mon mouvement de recul n’est pas plus efficace qu’un frémissement. Des lèvres se posent sur mes phalanges.
— Je reviens, princesse. Je vais prévenir Doc.
Soulever les paupières. La faible lumière est aveuglante, trop blanche. Un bruit sourd. Une porte ? J’ouvre les yeux plus doucement, à peine de quoi voir entre mes cils. Ma voix est enrouée.
— Declan ?
Je tousse. La porte s’ouvre à nouveau, se referme. Un type immense et à la peau la plus noire que toutes celles que j’ai pu voir dans ma vie s’approche de mon lit et éteint les machines qui sonnent. Il sourit, ses dents légèrement jaunies se révélant trop écartées. Je ne sais pas ce qui me choque le plus : qu’il semble gigantesque dans la chambre ou qu’il porte une blouse de médecin et pas une veste de videur de bar ? Le timbre de sa voix, lui, se révèle doux et étonnamment grave.
— Bonjour, Wax. Bienvenue parmi nous. Je suis Tibber, plus couramment appelé Doc, le médecin référent d’Hôpital.
— Où… Declan.
Je gémis et tente de me relever. La tête me tourne.
— Il est à Hôpital, ne t’inquiète pas. Pour commencer, si tu veux bien, je vais t’ausculter. Au lieu de dormir une douzaine d’heures suite aux soins de Peps, tu es restée inconsciente presque cinq jours. Sans doute une réaction disproportionnée aux calmants. Nous avons refermé tes plaies d’ISC pendant ce temps. Il n’y a plus de marques grâce aux baumes.
Cinq jours ? Je le laisse faire son travail. J’ai une sonde urinaire, l’enlever fait un mal de chien. Une fois mes perfusions de micronutriments retirées, Doc semble satisfait de me voir tenir assise dans le lit et conclut que je vais bien.
C’est bien joli tout ça, mais celui qui m’importe le plus n’est pas dans cette pièce et je me racle méticuleusement la gorge pour demander à nouveau où se trouve Declan. Le médecin pince les lèvres. L’air sérieux, il tire un tabouret à pied pour s’installer à côté du lit.
— Pendant que tu dormais, il nous a fait un rapport de ce que vous avez vécu aux coupoles, de son Opération Netra. Du PNI. De la façon dont il est revenu à lui. Hôpital est un endroit à part. Nous devons obéir à de nombreuses règles qui nous permettent de rester ici sans nous faire repérer. L’une des plus basiques est la suivante : ce qui se passe aux coupoles reste aux coupoles.
Je cherche mécaniquement la bague à mon annulaire sans la trouver. L’attitude de Declan avec Peps. Il est venu pour la retrouver, elle. J’avale douloureusement.
— Mariage ?
— Les mariages contractés au sein des coupoles ne sont pas reconnus dans le désert, pour de nombreuses raisons.
Mes yeux s’embuent. Je retiens mes larmes de toutes mes forces et hoche la tête. Le point est déjà fait, il est venu retrouver Peps et ne m’a ramenée ici que pour les aider à combattre les faucheurs. Le docteur se lève, immense masse dans la petite pièce.
— Il est bientôt vingt heures. Je te suggère de rester manger ici. Il serait fatigant de te déplacer jusqu’au réfectoire.
— D’accord. Voir Declan.
— Ce n’est pas possible ce soir. Nous nous verrons tous demain matin, sans faute. Je te fais porter à dîner.
***
Simon entre avec un plateau-repas dans les mains. Je tente de cacher mes yeux rouges tandis qu’il dépose la nourriture sur une tablette qui glisse au-dessus de mon lit.
— Pas envie de te voir.
— Ouille, ça fait mal !
Il fait mine de recevoir un projectile en pleine poitrine. Sans se départir de sa mine amusée, il s’assoit sur mon lit et désigne le plateau avant de soulever la cloche. Mon ventre grogne. Agacée par le réveil de ma faim, je me jette néanmoins sur le plat et interroge Simon entre deux bouchées.
— Pourquoi toi et pas Declan ?
— Ça a été tendu, pendant que tu dormais. Il essaie d’apaiser la situation en suivant les règles de nos référents, Doc, et sa femme, Imanna.
— Ce qui implique qu’il ne vienne pas ce soir ?
— Malheureusement pour toi, oui. Te voilà obligée de te coltiner le remplaçant. Doc et Imanna ont découvert qu’il avait enfreint beaucoup de règles à Andromède, dont celle de ne pas entrer en contact avec toi.
— Il n’avait pas le droit de venir me parler ?
— Non. Declan m’a rejoint à Andromède pour enquêter sur les faucheurs. Il avait entendu parler d’une Programmatrice qui aurait été capable de faire fonctionner tout ce qui peut être équipé d’une puce, et qui aurait pu être leur cible.
— Il ne faut pas exagérer. Ma spécialité, c’est la prog Netra.
— Qui te dit que je parle de toi ? Prétentieuse.
Interloquée, j’en oublie de mâcher alors qu’il sourit.
— Je te fais marcher, bien sûr que c’était toi. C’était il y a bientôt deux ans.
— Vous étiez à Andromède tout ce temps ?
— Et oui ! Plus précisément, j’habitais T14, 3754, rue Vendetta. Quand Declan m’a rejoint, sa principale préoccupation était de déterminer si les faucheurs t’avaient déjà approchée. Il te suivait partout.
Ils habitaient à quelques maisons de chez moi. Comment j’ai fait pour ne jamais les voir ? Il y a deux ans, ma vie se résumait à mon travail et aux courses du jeudi. Pas d’amis, pas de sortie. Le vide.
— Il a dû drôlement s’ennuyer.
— Pas dans mes souvenirs, non ! s’amuse Simon. Je te dis qu’un inconnu a enquêté sur toi, t’a suivi durant des mois, et ce qui t’inquiète, c’est qu’il se soit ennuyé ?
Ah. Oui, bon, vu comme ça…
— C’est Declan, pas un inconnu.
— Il l’était, à l’époque. Mais restons dans les grandes lignes : il avait une théorie. Pour mettre en circulation des Netras non répertoriés, les faucheurs devaient passer par un réseau complet, du poseur des neuro-électrondes jusqu’aux Programmateurs de personnalités. Dans une telle configuration, t’avoir à leur service aurait été le jackpot. Il a donc continué à te filer même après avoir établi que tu n’avais pas de liens avec les faucheurs, pour être sûr qu’ils ne t’approcheraient pas. Je l’aidais dès que je pouvais. C’est grâce à sa théorie que nous avons trouvé Unik et Laura, l’été dernier, lorsqu’il est rentré voir Peps.
Après être venu me voir pendant mon hospitalisation. Je comprends mieux son malaise lorsque nous avons abordé cette période à Orion. Simon m’adresse un sourire empreint de nostalgie. Pourquoi il me raconte tout ça ? Il poursuit :
— À votre arrivée aux Ménades, je n’avais pas eu de contact avec l’extérieur depuis six mois. Que votre présence soit le résultat d’une coïncidence ne m’a pas effleuré l’esprit. J’ai toujours du mal à y croire. La règle en mission, c’est que le dernier arrivé donne le signal pour un contact. Au hammam, j’ai essayé d’esquiver, mais Lau… Une fois qu’elle a quelque chose en tête…
— Elle n’y va pas par quatre chemins ! dis-je sans me retenir.
— Ça, c’est bien vrai ! Et aussi, je veux t’expliquer… À la soirée, au moment où tu m’as embrassé, j’ai compris que toi et Declan étiez vraiment ensemble. C’est pour ça que je t’ai suivi dans le salon. Je voulais que tu saches que ce baiser m’a sauvé, en un sens, car après, Unik a été démantelé et j’ai pu rentrer.
Il marque un arrêt plus long en baissant les yeux, les doigts jouant avec le dessus-de-lit. C’est plus fort que moi, je pose une main sur les siennes.
— Devoir côtoyer des faucheurs, cacher ton identité… Tu étais seul, tout ce temps. Cette mission a dû être une épreuve terrible pour toi.
— J’ai fait mon boulot. Il fallait que je le fasse. Même si ce n’était qu’un petit réseau... Ils ont bien arrêté tous les faucheurs ?
— Oui, ils ont arrêté tout le monde. Même les clients.
— Tant mieux. Et toi, ça va ? Je veux dire, le PNI s’est arrêté.
— Je gère. L’important aujourd’hui, c’est Declan. Il faut l’aider à se recentrer sur ses émotions, sa gestion du stress. C’est difficile pour lui, depuis l’arrêt du programme. Je ne sais pas ce qui est bon à faire ou non. À ma connaissance, ce n’est jamais arrivé qu’un Opéré se soit réveillé avec tous ses souvenirs.
— Oui… Aussi… Son Opération est confidentielle, autant parce qu’il l’a demandé que parce que c’est plus simple de ne pas en parler. Vu votre intervention à Capricorne, la version officielle se limite à dire que vous y étiez en mission spéciale et que tu as rallié notre cause contre les faucheurs. Il n’y a que Doc, Imanna, Vic, Peps et moi qui sommes au courant. Ils t’en diront plus demain.
Il ramasse le plateau vide. Je le retiens.
— Bonne nuit, Simon. Et merci.
— De quoi ?
— De tout ! D’avoir veillé sur moi avec Declan, d’avoir aidé à arrêter Unik, de m’avoir cru pour son Opération à l’hôtel. Merci de m’avoir parlé, ce soir.
— C’est normal, c’est notre histoire. Bonne nuit, princesse.
— Pourquoi tu m’appelles comme ça ?
Le regard plein de douceur, il m’embrasse le front comme l’aurait fait Valentin.
— À demain.
***
Le lendemain, je saute de joie dans les bras de Declan qui se trouve déjà dans le bureau de Doc. Ses mains tremblantes se pressent dans mon dos, à la fois tendres et puissantes. Soulagée de le voir enfin, je murmure :
— Tu m’as manqué.
— J’étais inquiet.
— Tu as des nouvelles d’Umy, de Val et de mes parents ?
— Une équipe de volontaires rentre d’Andromède aujourd’hui. On en saura plus avec eux.
Nous nous asseyons. La pièce est organisée de façon simple. Au centre trône un bureau en bois foncé rectangulaire sur lequel s’alignent des puces mémoires soigneusement rangées. Trois chaises et deux grands meubles aux portes et aux tiroirs fermés occupent entièrement le mur du fond. En face de nous, Doc joint ses mains.
— Nous sommes ici pour faire un point ensemble. Wax, Simon m’a confirmé que tu es au courant des agissements des faucheurs et que tu désires t’opposer à eux.
— C’est vrai. Il est hors de question que des innocents continuent à être enlevés et opérés de force. Je veux aider à arrêter ça.
— Nous sommes heureux que tu aies pris cette décision. Avant de te lancer, il faudra que tu te familiarises avec notre mode de vie. Hôpital est un endroit inconnu des coupoles et très protégé. Simon t’expliquera et te fera visiter la structure cet après-midi.
— Je préférerais que Declan s’en charge.
Les poings de mon compagnon se crispent, son regard se fait fuyant.
— Je ne peux pas. Il faut qu’on prenne nos distances, toi et moi. J’en ai besoin.
— Besoin. De distance.
— Oui. Tu as été ma Programmatrice. Je n’arrive pas à… à faire la différence entre le passé du PNI et moi. Ça se mélange. Je ne sais même plus si j’ai rêvé certains souvenirs ou s’ils sont réels. C’est plus difficile quand tu es là. Parce que tu ne connais que l’agent, tu comprends ?
— Pas du tout. Tu identifiais de mieux en mieux ce que tu ressentais à Orion et tu n’as jamais eu de problème de mémoire…
— Wax, m’interrompt Doc. Il faut que tu l’écoutes. Ce que vous avez vécu est déstabilisant pour lui. Il a besoin de prendre du recul. Declan, j’aimerais vraiment que tu lui poses la question. Maintenant.
Oppressée de partout, j’ai l’impression de me noyer. Ils se dévisagent mutuellement quelques secondes et mon partenaire souffle :
— Est-ce que le programme peut reprendre le contrôle ? Se relancer tout seul ?
— Non.
— Tu es sûre ? Parce que, théoriquement, je n’aurais jamais dû pouvoir me réveiller en me souvenant de toute ma vie d’avant l’Opération.
— Certaine. Le PNI ne s’est pas simplement mis en veille. Il s’est arrêté, d’où le message de réinitialisation. Et aucune autre personnalité ne pourra être installée à sa place. C’était ta demande, dans le contrat.
Enfin, il me regarde et esquisse un sourire. Doc intervient :
— Parfait. Tu peux sortir, Declan.
Mon partenaire déglutit avant de hocher la tête. Il se lève et part sans un mot. Je serre les dents pour ne pas pleurer. De quoi il se mêle, ce Doc ? Pourtant, une fois seuls, le médecin s’adresse à moi d’un air compatissant.
— Simon va arriver. Saches que nous avons tous un rôle ici, autant les gens de passage que les jeunes qui y vivent. Si tu veux bien, nous nous reverrons demain matin pour étudier les options qui s’offrent à toi à Hôpital.
Je hoche légèrement la tête, la poitrine dans un étau.
— Si je peux me permettre, tu sembles affectée que Declan demande à établir certaines limites entre vous.
— Il n’a pas émis ce genre de souhait jusqu’à aujourd’hui, alors, oui.
— Votre arrivée ici marque un nouveau départ pour vous deux. N’oublie pas : ce qui se passe aux coupoles reste aux coupoles.
— Un programme de personnalité a régulé ses hormones et sa chimie interne pendant plusieurs semaines. Ses émotions sont encore affectées et peuvent connaître des fluctuations violentes, car son corps réapprend à les gérer seul. Il a bien progressé à Orion, mais il va avoir besoin de temps et de bienveillance pour se stabiliser.
— Ne t’inquiète pas, nous ferons de notre mieux pour prendre soin de lui en attendant que la situation soit plus claire entre vous. Si tu as besoin d’en parler, n’hésite pas à venir me voir.
C’est là que je réalise vraiment. Notre mariage ne compte pas et je viens de me faire plaquer en beauté. Ici, Declan a Peps. Heureusement, Doc ne reste pas traîner sur le sujet. Il me confie ma veste nettoyée, puis, dans un sac en toile marron, une seconde tenue à quelque chose près identique à celle que je porte maintenant : un débardeur et un pantalon avec des poches partout le long des jambes. Comme j’ai une paire de chaussures en bon état, je devrais m’en contenter. Trois culottes, deux paires de chaussettes et une brassière me sont offertes en plus de ce que j’avais sur le dos. J’ai aussi le droit à un tee-shirt et un pantalon de pyjama trop grand, mais qui devrait tenir en serrant la ceinture à fond.
***
