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« C'est une avancée exceptionnelle que nous vous proposons de découvrir aujourd'hui ! » Depuis la petite télévision encastrée dans un meuble richement décoré de breloques en faux cristal, la présentatrice d'un quelconque journal télévisé s'égosillait devant une incroyable découverte : un vaccin qui allait bouleverser l'humanité.
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Seitenzahl: 162
Veröffentlichungsjahr: 2017
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Epilogue
« Si vous voulez vous débarrasser de la souffrance, débarrassez-vous d'abord du plaisir. »
Svami Prajnanpad
Maude s’empara de sa valise et marcha d’un pas lourd vers la sortie de la gare de Certy. L’illusion d’une vie plus tendre se brisait un peu plus à chaque claquement de semelle contre le carrelage blanc du hall. La foule l’entourait de sa masse grouillante et bruyante. L’odeur que dégageait une boulangerie à sa droite attirait nombre de passants. Elle lui souleva le cœur. Certains voyageurs se précipitaient en courant sur le quai du départ, d’autres en descendaient et tournaient fébrilement la tête pour repérer un visage familier. Il n’y avait personne pour elle. La jeune femme avançait seule, le regard dans le vague, sans prendre garde à ceux qui s’écartaient précipitamment de son chemin en crachant des injures.
Elle avait cru qu’elle pourrait tout recommencer, qu’elle aurait sa revanche sur le passé, qu’elle valait mieux que ça. Mieux qu’eux tous. Elle avait voulu se reconstruire loin de ses parents et de leur vie taciturne, loin de ce quartier où chacun croyait devoir marcher sur l’autre pour exister, loin de ces habitants qui ne voyaient en elle que la pauvre petite Maude.
Pauvre petite Maude ! Ici, elle n’était que la petite fille qui s’enfermait chaque soir dans sa chambre pour ne pas entendre ses parents hurler, pour ne pas voir leur visage se déformer sous la colère. La petite fille qui venait à l’école les yeux rougis et qui, pourtant, s’appliquait tellement à faire ses devoirs. Elle était un canard noir dans un enclot d’oies piailleuses.
Cela faisait deux ans qu’elle n’était pas rentrée. Deux longues années où elle avait profité de chaque instant pour étudier, rêver, rencontrer de nouvelles personnes, découvrir de nouveaux lieux. Elle allait devenir infirmière. C’était sa voie, son destin. Tout le monde le lui disait : elle était douée, elle était douce, elle savait trouver les bons mots pour se faire apprécier des patients, elle avait de l’autorité et de l’intuition. Tout le monde le lui disait, sauf ses parents : son père scandait que c’était un métier de propres à rien, seulement bon à doucher des vieux déglingués ; sa mère se lamentait sur le luxe intolérable de réaliser trois longues années d’étude au lieu de travailler.
Pourtant, Maude s’occupait de tout : loyer, repas, loisir. La jeune femme était parvenue à se faire héberger par un couple âgé contre quelques heures de ménages. De mobilité réduite, l’aide de Maude et sa bonne humeur leur permettaient de vivre un peu plus agréablement. Comme ils ne tarissaient pas d’éloges sur sa gentillesse et son savoir-faire, la voisine lui avait confié la garde de ses enfants certains soirs de semaine. Ces heures supplémentaires lui avaient permis d’être indépendante financièrement. Maude s’était alors crue hors d’atteinte. Elle avait coupé le cordon, elle s’était détachée de sa famille, elle était libre. Libre de vivre sa vie comme elle l’entendait, comme elle en rêvait depuis si longtemps.
Mais le passé finissait toujours par vous retrouver.
Les temps étaient durs. Pour tout le monde. Les journaux télévisés ne cessaient de clamer l’explosion du taux de chômage, surpassant tous les chiffres historiques. La crise financière touchait tous les niveaux, tous les secteurs, toutes les personnes. Les entreprises fermaient, d’autres se délocalisaient pour une bouchée de pain, les licenciements s’enchaînaient, les débouchés étaient bloqués. Les pauvres devenaient encore plus pauvres, les riches ployaient sous les impôts. Le pouvoir d’achat se réduisait, chacun resserrait la ceinture. Les associations d’aide humanitaire se trouvaient submergées de demandes tandis que les dons se réduisaient inexorablement. L’économie mondiale tournait au ralenti et s’enrayait : l’affaissement d’un pays entraînait inexorablement la chute de ses voisins. Le monde basculait doucement dans un gouffre sans fin.
A cela, s’ajoutait l’amplification des violences. Les idées radicales se démocratisaient et propageaient la peur et la suspicion, créant d’infernales tensions. Les émeutes dans les villes devenaient courantes et les confrontations avec les forces de l’ordre routinières. Les attentats se multipliaient dans les lieux communs pour de quelconques revendications politiques ou religieuses. La nuit dernière, une bombe avait causé une cinquantaine de morts dans un métro. Celle d’avant, l’explosion d’une voiture piégée devant l’entrée d’une banque avait tué cinq passants. Il devenait rare de ne pas connaître quelqu’un qui avait perdu ou failli perdre un proche dans ce genre d’incidents. C’était une nouvelle sorte de guerre, sans véritable ennemi : les hommes contre l’Homme.
En quelques mois, Maude avait subi tous les désagréments de cette société gangrenée. Après des années de pleurs et de cris, ses parents s’étaient enfin séparés. Ils avaient grossi les rangs toujours plus nombreux des couples divorcés. Durant la procédure, ils s’étaient disputés chaque meuble et chaque euro. Chacun avait tenté d’arracher à l’autre ce qu’il aimait en essuyant de fausses larmes devant le juge. Ses parents s’étaient quittés comme on se déchire, enfouissant les beaux souvenirs pour ne garder qu’une rancœur tenace. L’important était de dépouiller l’autre, de récupérer la plus grosse part du gâteau. Qu’importait si le conjoint aurait ensuite les moyens de vivre.
Sa mère, Adriana, s’était retrouvée sans argent. Elle n’avait jamais travaillé, « pour s’occuper de ses enfants » affirmait-elle. Pour être proches d’eux, pour passer du temps à les élever. Mais ça, c’était la théorie. Adriana n’avait jamais eu un instinct maternel très développé et ses finances étaient au plus bas. Sans diplôme, elle n’avait aucune chance d’améliorer sa situation dans l’économie actuelle. La sentence du divorce avait pourtant été le partage équitable des biens : mais malgré la flambée de l’immobilier et l’estimation considérable du prix de leur demeure, sa mère n’avait pas voulu quitter sa grande maison. Elle avait gardé un toit sous lequel elle était incapable de vivre.
Elle rappela Maude.
Adriana supplia sa fille, appuyant là où cela faisait mal, pour qu’elle revienne habiter à ses côtés. Une jeune femme vive et intelligente n’aurait pas de soucis pour trouver un emploi contrairement à elle qui était si fatiguée !
Son père n’avait été d’aucun secours. Il avait disparu le lendemain du divorce, sans laisser de mot. Il avait rayé sans scrupule sa fille de sa vie, sans même l’informer de ses projets. Elle n’existait plus pour lui. Alors Maude n’avait pas pu dire non : il lui restait une responsabilité. Un point d’ancrage dans son passé. Une douleur qui ne l’avait pas quittée pendant ses deux années d’absence. Un remord, une source d’amour qu’elle n’était pas parvenue à protéger, qu’elle avait abandonné pour ne pas se perdre elle-même.
Sa petite sœur de 12 ans, Clara.
A elle, Maude devait une vie sans privation, sans peur de ne pas manger le soir. Elle lui devait une vie avec un avenir. Elle était prête à renoncer au sien pour le lui offrir. C’était ça le rôle d’une grande sœur. Pour ça, elle voulut s’endetter pour soulager leur situation financière mais son banquier lui refusa un prêt. La jeune femme apprit qu’elle avait été proclamée caution de sa mère ; elle était devenue un client trop fragile pour bénéficier d’une aide bancaire. Elle entrait dans le cercle infernal de ceux qui ont besoin d’argent et qui ne peuvent pas en demander, contrairement à ceux qui en possèdent déjà.
Maude n’avait plus le choix, elle devait travailler. Maintenant. Malgré ses bonnes notes, elle abandonna sa troisième année d’étude d’infirmière. Elle avait une famille qui comptait sur elle. Une famille estropiée, bancale, mais tout de même une famille. Et puis, Maude savait que Fredis, le patron de la supérette rue des Fauvettes, l’embaucherait. Il avait toujours eu un faible pour elle. Ses rêves et ses espoirs lui échappaient une nouvelle fois.
Elle était partie.
Elle était revenue.
— Maman ! cria Maude en pénétrant dans la maison.
En descendant du taxi, la jeune femme avait trouvé le portillon du jardin ouvert. Elle s’était faufilée entre les buissons laissés à l’abandon pour atteindre la porte. Chaque pas lui avait rappelé des souvenirs qu’elle avait crus oubliés.
Au premier pas, ses yeux s’étaient arrêtés sur le lierre qui s’accrochait aux murs d’un beige terreux. Elle se souvenait du jour où elle avait tenté de grimper avec jusqu’à sa chambre pour éviter le salon dans lequel se disputaient violemment ses parents. Elle s’était écorchée les mains et était retombée à terre. Un deuxième pas l’avait mené à l’arbre sous lequel elle avait trouvé un chaton qu’elle avait nourri en cachette. Sa mère, qui n’en voulait pas, clamait haut et fort qu’elle était affreusement allergique aux poils d’animaux. Pourtant, Adriana portait des manteaux en fourrure. Un troisième pas, et Maude était parvenue sous le porche sous lequel elle s’abritait les jours de pluie, sans oser rejoindre l’arrêt de bus à 10 minutes de là. Ses parents, endormis, ne souhaitaient pas se réveiller expressément pour l’emmener à l’école. Un autre pas et un coup d’œil à droite sur le jardin, et Maude avait aperçu les traces de l’ancienne balançoire sur laquelle elle s’amusait à pousser Clara sous ses éclats de rires. Elles étaient bien alors, coupées du monde. Son cœur s’était gonflé d’amour et lui avait donné le courage de franchir la porte d’entrée.
— Maman ! insista Maude en tentant de percevoir un mouvement dans la maison.
La jeune femme posa sa valise près de l’escalier et se déchaussa. L’odeur qui régnait à l’intérieur n’avait pas changé : un mélange de renfermé et d’encens à la fleur d’oranger. Maude se rendit dans le salon à pas de loup, une habitude qui visiblement ne l’avait pas quittée.
— Maman ? répéta-t-elle une nouvelle fois.
Une tête jaillit derrière le canapé, la regarda sévèrement et s’exclama :
— Chut, j’écoute !
Et sa mère refixa son attention sur la télévision qui grésillait dans la pièce. Ses paroles lui firent l’effet d’un coup de poing dans le ventre. Maude se mordit l’intérieur de la joue pour retenir un cri d’indignation. Elle ne s’attendait pas à des pleurs de joie ni à des embrassades infinies, mais un minimum d’attention lui aurait réchauffé le cœur. Elle avait tout quitté. Elle avait abandonné ses amis, ses études et ses rêves. Son sacrifice ne lui valait pas même un merci, pas même un regard. La jeune femme eut envie de retourner sur ses pas, de s’emparer de sa valise et d’oublier une fois pour toute cette vie grise et triste.
Au lieu de ça, Maude avança dans le salon et s’accouda sans un mot au canapé.
« C’est une avancée exceptionnelle que nous vous proposons de découvrir aujourd’hui ! » Depuis la petite télévision encastrée dans un meuble richement décoré de breloques en faux cristal, la présentatrice d’un quelconque journal télévisé s’égosillait devant une incroyable découverte. Elle parlait de bouleversement de l’ordre mondial, de fin de guerres et de temps de paix. Elle vantait sans discontinuer cette petite révolution capable de mettre de l’ordre dans la cacophonie actuelle des marchés. Les chercheurs s’étaient surpassés, leurs heures d’études n’étaient pas vaines. Tout allait redevenir normal. Un temps nouveau commençait, une nouvelle ère de sérénité et de sécurité allait s’installer. Ils étaient parvenus à créer un vaccin contre les sentiments néfastes qui détruisaient petit à petit la Terre. Un vaccin capable de prohiber les envies de conquêtes, de gloires et de domination.
Adriana poussa un soupir d’extase devant sa télévision, sa fille laissa échapper un sifflement perplexe derrière elle. Puis vint l’explication du procédé.
Le vaccin ne réduisait pas seulement les mauvais sentiments mais toutes les perceptions émotionnelles. Il atténuait de ce fait les peurs et les chagrins, permettait de mener une vie commune sans trouble et sans fausse ambition. Selon la présentatrice et son sourire plaqué, il était la solution miracle contre cette société corrompue. Il résolvait le problème du chômage : les salaires seraient plus stables puisqu’ils suffiraient qu’ils assurent une vie tranquille à leur bénéficiaire pour qu’il en soit satisfait. Il était la réponse aux divorces : chacun serait plus confiant envers l’autre et moins attiré par la chair extérieure. Il signerait l’abolition des attentats : les causes individuelles et extrémistes s’évanouiraient sans la source de haine à leur départ. De façon générale, ce vaccin permettait de faire disparaître les sept péchés capitaux du monde : la paresse en rendant la routine agréable, l’avarice en inhibant les désirs personnels, la colère en permettant de porter un regard calme sur les évènements, l’orgueil en se désintéressant du jugement d’autrui, la gourmandise en ne veillant qu’à ses besoins primaires, l’envie en ne souhaitant que la quiétude universelle.
Des essais cliniques avaient été réalisés avec succès sur des souris. Après traitement, le rythme cardiaque des animaux s’apaisait, même en situation stressante. Les souris vaccinées vivaient sereinement en communauté et ne présentaient plus de caractère dominant-dominée. Un signe évident de bonheur. Fiers de leur réussite, les scientifiques avaient choisi de viser plus haut. Réunissant en secret dix volontaires, ils leur avaient injecté le vaccin et les avait observés pendant deux longs mois. Selon eux, l’essai avait été transformé. Un but en pleine lucarne. Les volontaires faisaient preuve de plus de calme, étaient plus souriants et augmentaient leurs actes de sympathie au quotidien. Ils ne se disputaient plus avec leur conjoint, s’occupaient mieux de leurs enfants et n’étaient plus en retard au travail. Une autre preuve évidente de bonheur. Un des volontaires prénommé Etienne était interviewé à la télévision.
— Vous sentez-vous plus heureux depuis ces deux derniers mois ? questionna un journaliste rondouillard.
Son micro tremblait d’émotion ; en quelques heures, Etienne était devenu l’incarnation de la bonté divine. L’interrogé tourna un regard paisible à la caméra.
— Sans hésitation, dit-il d’une voix détachée.
— Ressentez-vous des effets secondaires désagréables ?
— Aucun.
— Si vous deviez le refaire, feriez-vous le même choix ?
— Oui.
Un argumentaire implacable qui ravit toute la population.
La présentatrice termina son programme en annonçant avec fierté que le gouvernement, enthousiasmé par cette découverte, avait pris une grande décision. Un référendum « pour ou contre » une vaccination générale de la population aurait lieu ce week-end. Maude secoua la tête de dépit redoutant d’avance les résultats. Les référendums étaient devenus monnaie courante ces dernières années. Les gouvernements, incapables de proposer des solutions efficaces face aux dégradations que subissait leur nation, en appelaient au peuple à la moindre occasion. Cela leur permettait de ne pas porter tout le poids de l’échec si la mesure adoptée venait à échouer, ce qui était majoritairement le cas. Le problème, c’est qu’ils plaçaient par la même occasion le pouvoir dans des mains inaptes. Ils l’offraient à des pauvres gens effrayés et affamés, incompétents à se projeter à long terme.
Et ce vaccin, cette décision, pouvait changer le monde plus que toute autre.
La poignée de la porte d’entrée claqua et Clara déboula dans la pièce, le cartable accroché à son dos et un immense sourire au visage. Elle évita à Adriana et Maude un premier face-à-face gênant.
— J’ai vu ta valise dans l’entrée, tu es là ! s’écria Clara avec excitation avant de sauter dans les bras de sa grande sœur.
Maude la fit tourner dans les airs avant de la serrer très fort contre elle. Mon dieu qu’elle avait grandi en deux ans ! La petite sœur qui s’accrochait sans cesse à sa jambe lui arrivait maintenant à la poitrine. Ses cheveux étaient plus courts et ses joues avaient perdu la candeur et la rondeur de l’enfance. En revanche, ses yeux n’avaient pas changé. Ils étaient restés aussi vifs et aussi joyeux que dans son souvenir. Maude l’écarta légèrement et la fit pivoter sur elle-même pour poursuivre son examen.
— Très belle, prononça-t-elle d’un ton professionnel. Je vous fais miss des petites sœurs mademoiselle, félicitation !
Clara éclata de rire et se jeta de nouveaux dans ses bras.
— Tu m’as manqué, lui murmura-t-elle à l’oreille ; et Maude sentit les larmes lui piquer les yeux.
Les deux sœurs se séparèrent sous l’œil désintéressé de leur mère qui s’était déjà emparée du téléphone pour discuter du fabuleux vaccin avec Mimi, la vieille voisine d’en face. Maude en profita pour attirer Clara vers la cuisine et lui demander de lui retracer tout ce qu’elle avait manqué. Loin de lui en vouloir pour son absence et juste à la joie simple de la retrouver, sa petite sœur débuta son récit. Elle lui raconta tout, du divorce de leurs parents à son premier chagrin d’amour. Maude regretta de n’avoir pas pu la protéger de ces douleurs qu’elle avait elle-même connu. Elle aurait dû être là pour partager ses expériences, ses doutes et ses apprentissages. Alors quand enfin sa petite sœur se tût, elle lui relata sa propre histoire, son sentiment d’étouffement, sa peine à l’abandonner et la nouvelle vie qu’elle avait découverte.
Le lendemain, Maude accompagna Clara au collège et fut émue de la fierté qui rayonnait sur le visage de sa sœur quand elle la quitta devant les grilles de son établissement. Elle lui souhaita une bonne journée, la serra dans ses bras, et avec un pincement au cœur, partie rejoindre la supérette du quartier qui se trouvait deux rues plus loin.
Maude pénétra dans la boutique qui regorgeait d’étagères surchargées de boîtes de conserves et de petits pots en verre. Rien n’avait changé. Ni le désordre ambiant que chaque habitué connaissait par cœur, ni les vieux cadis qui, déjà il y a deux ans, grinçaient sans discontinuer. Ces gens-là ne savaient pas évoluer et perdaient avec l’âge le bonheur simple d’apprendre, de changer, de s’améliorer.
Maude tourna à droite, traversa l’allée des produits d’entretien et trouva sans surprise le comptoir qui l’attendait. Fredis était en train de discuter avec madame Guerin, une vieille folle pas méchante qui affirmait communiquer avec les esprits. Elle s’avança à leur rencontre.
— Bonjour Fredis, bonjour madame Guerin, lança-t-elle comme si elle n’était jamais partie.
Les deux interpelés se tournèrent d’un même mouvement et la fixèrent bouche-bée. Un sourire se dessina sur les lèvres de Fredis qui quitta sa caisse pour venir la saluer.
— Ma petite Maude ! s’exclama-t-il. Ta mère ne nous avait pas dit que tu revenais ! Comment va notre grande infirmière ?
Maude grimaça.
— Elle doit refaire le plein pour pouvoir terminer ses études, répondit-elle avec un sourire contrit.
Parfois, un mensonge valait mieux que la vérité.
Fredis hocha la tête, comprenant immédiatement l’allusion. Il fit mine de réfléchir tout en jouant avec son alliance.
— Mmmh, peux-tu repasser demain ma belle ? Nous en discuterons ensemble. Je te trouverais bien quelque chose à faire, il ne faudrait pas que notre vedette s’arrête en si bon chemin !
— Tu es mon sauveur ! lui répondit-elle.
Maude serra Fredis dans ses bras. L’odeur de sueur de l’homme, camouflé par un déodorant trop fort, piqua le nez de la jeune femme. Ne voulant pas s’attarder, Maude lui acheta un paquet de chewing-gum et quitta la boutique. Dès le pas de la porte franchit, ses muscles se relâchèrent. Elle n’avait pas eu conscience d’être aussi tendue. Elle s’accouda à une rambarde et respira calmement. Pour la première fois depuis un an, l’envie de fumer une cigarette se fit pressante. Au lieu de ça, elle attrapa un chewing-gum et le mastiqua sauvagement.
Le lendemain, Maude revint au magasin. Fredis lui donna un vieil uniforme vert, et la jeune femme commença à ranger le stock de l’arrière-boutique dans les rayonnages. Ces dernières années, Fredis se débrouillait avec sa femme pour effectuer ce travail, mais il lui assura qu’un peu de repos ne leur ferait pas de mal. Pendant qu’elle portait, déballait et ordonnait chaque produit, il la couva d’un regard douteux.
