Inavouables secrets - Rose Lorente - E-Book

Inavouables secrets E-Book

Rose Lorente

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Cette histoire nous plonge au cœur d’un drame familial bien lourd qui ronge l’amour de deux sœurs, Abby et Luna. Fâchées depuis vingt ans, chacune livre, tour à tour, sa version, ses ressentis. Peu à peu, le voile va finir par se lever : des vérités seront lâchées, des blessures mises sur la table. L’amour fraternel triomphera-t-il de tous ces silences, ces non-dits ?

A PROPOS DE L'AUTEUR

Née en 1963 à Mazamet (Tarn), Rose Lorente est d’origine espagnole et a grandi en France, c’est tout naturellement que s’est fait le choix d’études linguistiques. Elle exerce depuis 1997 un emploi administratif dans son Tarn natal.
Elle est l’auteur de Et si on faisait un bout de chemin ensemble ? paru en janvier 2018 (Éditions St Honoré). Elle signe son nouvel opus Inavouables secrets inspiré de nombreux faits réels.

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Rose Lorente

Inavouables secrets

Roman

© Lys Bleu Éditions – Rose Lorente

ISBN : 979-10-377-0204-3

Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant aux termes des paragraphes 2 et 3 de l’article L.122-5, d’une part, que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective et, d’autre part, sous réserve du nom de l’auteur et de la source, que les analyses et les courtes citations justifiées par le caractère critique, polémique, pédagogique, scientifique ou d’information, toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite (article L.122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

Luna

On dit qu’avec le temps tout s’en va, tout s’atténue, tout passe…

Mais ce n’était pas vrai pour Luna ; non, elle, elle aurait affirmé tout le contraire. Elle pouvait dire qu’il y avait des douleurs, des blessures, qui, au lieu de cicatriser, semblaient se faire plus vives et plus perfides au fil du temps comme si elle s’approchait d’un feu trop ardent, un feu qui aurait dû s’éteindre tant qu’il était encore temps, mais non ! On avait méprisé ce feu, on l’avait négligé, minimisé, oublié… Sa colère avait été étouffée. Pendant ce temps, les mois et les années passaient.

Et puis un matin, elle s’était réveillée, et tout s’était embrasé, l’incendie s’était répandu tout autour d’elle. Comme une explosion, sa colère avait ressurgi avec une violence qui l’étouffait, elle ! Elle ne savait plus comment l’exprimer, mais elle ne pouvait la taire sans se détruire. N’était-elle pas devenue cette femme cartésienne que tout le monde respectait ? Elle s’était construit une petite vie bien à elle : elle avait eu une belle carrière, un mariage réussi, trois beaux enfants… On la voyait « solide », elle se croyait « solide », elle se disait forte ! Sa corpulence l’était bien, elle, un peu forte ! Mais à présent, en dedans, elle était en miettes. Qui s’en souciait ? Qui s’en doutait ? Toutes ces années, elle s’était contenue. Elle s’était menti à elle-même ; elle avait tenté, et était parvenue, sans doute, à donner le change, à faire comme si elle ne s’était jamais brûlée… Par amour pour ses parents ? Pour éviter des drames qui auraient éclaboussé tant d’êtres aimés ? À quoi bon, puisque tout cela l’avait finalement rattrapée ?

Oui, Luna avait toujours eu une vie bien remplie, rien n’était nouveau, mais, aujourd’hui, plus rien n’était pareil.

Avec son caractère bien trempé, elle avait toujours mené son père et sa mère par le bout du nez. Du moins, c’est ce qu’il semblait aux yeux des autres. Luna en était moins convaincue…

*

Nolan Miller, le père de Luna, était arrivé tout droit d’Amérique au milieu des années cinquante. Ce passionné d’histoire avait décidé de débarquer en France pour y finir ses études et toucher du doigt ces terres lointaines qui avaient tant souffert. Il avait prévu de faire une thèse sur l’entre-deux-guerres. Il raconta plus tard à sa fille aînée comment il nourrissait ce rêve secret de rencontrer un jour une jolie Française : s’il avait une liaison, il aurait une raison de revenir au pays… Et voilà que la belle Hélène Cousinié croisa son chemin. Mais elle piqua son cœur bien plus fort qu’il ne l’eût cru possible. Il ne lui proposa même pas de le rejoindre aux États-Unis, c’est lui qui vivrait ici, chez elle. Le mariage eut lieu en France, les parents de Nolan firent le déplacement ainsi que sa sœur unique, Suzy, et quelques copains de fac, dont Kyle, son ami d’enfance, qui avaient pu et voulu ne pas manquer pareille occasion. Hélène était la troisième d’une famille comptant cinq enfants ; l’arracher aux siens, à son pays, cela n’était ni imaginable ni équitable.

Nolan était courageux et volontaire. Il trouva le moyen d’enseigner l’histoire dans un collège puis dans un lycée tout près de la famille de sa bien-aimée. Peu de temps après leur mariage, ils eurent leur première fille, Luna. Ce prénom fut choisi par Nolan au dernier moment du fait qu’il fixait nerveusement la lune et les étoiles ce soir-là. A l’époque, le père n’était pas encore admis au chevet de son épouse pendant qu’elle donnait la vie. C’était un soir de pleine lune comme il n’en avait jamais vu. Quand on lui montra sa fille, il se sentit encore plus émerveillé qu’il ne l’avait été devant sa contemplation lunaire quelques instants auparavant. Il se mit à bafouiller, et au milieu de son charabia nerveux, Hélène entendit distinctement le mot « Luna ». Les explications de son mari ne firent que convaincre la jeune maman que tout cela était un signe. Sa fille devait s’appeler Luna.

Luna n’était qu’un bébé quand Nolan dut prendre quelques semaines de congé pour se rendre à Baltimore où vivaient ses parents. En effet, sa mère venait de faire une mauvaise chute et avait été hospitalisée. Il voulait s’assurer que tout irait bien, mais également soutenir son père et sa sœur dans cette épreuve, leur prouver que la distance n’avait pas coupé les liens et son attachement. Des complications retinrent Nolan encore quelques semaines loin de son épouse et de son enfant. Hélène comprenait, mais son absence lui parut durer une éternité.

Quand Nolan revint, les retrouvailles furent bien ardentes, et, neuf mois plus tard, une deuxième fille vit le jour. On la baptisa Abigaïl, qui était en fait le deuxième prénom de la mère de Nolan, mais l’usage voudrait qu’elle soit toujours appelée « Abby ». Des mois paisibles s’écoulèrent ainsi.

L’année suivante fut marquée par le retour de Kyle. Ce dernier avait signé un contrat avec une société française pour une durée de deux ans, renouvelable à l’identique si nécessaire. Hélène et Nolan l’hébergèrent pendant près de six mois, le temps qu’il trouve un appartement décent non loin de son lieu de travail. Kyle, déjà très proche de Nolan, se lia avec l’un des frères d’Hélène, Bernard. Ce fut une période très mouvementée dans la maisonnée.

Kyle passa finalement un peu plus de trois ans aux côtés de son ami, il dut interrompre sa mission avant la fin du second contrat pour raisons « personnelles », expliqua-t-il, et dut repartir pour New York.

La tante Suzy rendit plusieurs visites à son frère Nolan. La dernière fois eut lieu peu avant le départ de Kyle, elle était venue, accompagnée de son mari et de ses fils Tom et Zach, mais ceux-ci, quasiment adolescents, n’avaient guère prêté attention à leurs cousines françaises.

Peu de temps après, Nolan avait bien tenté d’emmener sa petite famille à la découverte de son pays. Il était si désireux de partager ses souvenirs d’enfance, d’assouvir sa nostalgie ! Or, Luna tomba malade à quelques jours du départ. Aussi, sur l’insistance des parents d’Hélène pour leur garder la petite, le voyage se fit malgré tout, à trois, mais pas comme il l’espérait ! D’ailleurs, ce dernier fut écourté.

Le retour en France fut néanmoins difficile pour Nolan. Il revenait avec un sentiment de « frustration » : il n’avait pas réussi à revoir son ami Kyle ; la santé de ses parents, surtout celle de sa mère, laissait entrevoir des faiblesses qui ne le rassuraient pas. Sa sœur Suzy s’était éloignée et n’était pas vraiment disponible pour eux… Il se mit à douter de l’avenir ; celui-ci pouvait aussi réserver de mauvaises surprises. Hélène tenta de faire de son mieux pour atténuer cette période de blues subie par son époux ; elle proposa quelques solutions, comme celles d’élargir leur cercle d’amis, d’inviter ses frères et sœurs plus souvent, notamment Bernard qui s’était tant rapproché de Nolan depuis son amitié avec Kyle, dont lui aussi était sans nouvelles.

Aussi, quand son mari avoua qu’il avait contacté plusieurs universités américaines – sans trop y croire – et que deux d’entre elles lui avaient proposé un poste, l’une pour enseigner le français, l’autre plus en adéquation avec ses compétences en histoire, Hélène ne sut comment réagir. Elle ne voulait pas s’opposer à son désir et mettre leur couple en péril, il avait déjà tant fait pour elle ! Si c’était son souhait, elle préparerait sa famille, ses parents, ses frères et sœurs, à ce départ et elle le suivrait. Il était tout pour elle. Peut-être était-ce son tour à présent de tout quitter pour lui ?

Mais, avant de décider quoi que ce fût, contre toute attente, le couple Miller choisit d’en discuter en famille. On convoqua les deux petites, mais, comme toujours, on s’adressa à Luna. Du haut de ses huit ans, il faut dire que la petite en imposait. Petite ? Déjà ce qualificatif n’était plus approprié. Luna avait deux fois la taille de sa cadette quand seulement deux années les séparaient.

— Tu comprends, continua Hélène, papa est né là-bas, l’Amérique c’est aussi son pays. Il a ses parents là-bas, vos grands-parents ! Ça pourrait être chouette aussi de vivre un peu comme il a vécu, on découvrirait un autre monde… Qu’est-ce que tu en dis Luna ?

— Et partir ? Laisser mes amies du quartier ? De l’école ? Nos cousins d’ici ? Pourquoi les grands vous faites toujours ça ? Vous décidez toujours de tout pour nous ! Pourquoi tu demandes, puisque c’est déjà décidé de toute façon ?!

— Non ma chérie, reprit son père. Rien n’est décidé. Je voulais d’abord voir si l’idée vous enthousiasmait… On pourrait peut-être essayer pour un an et…

— Non non non ! coupa Luna, tandis qu’Abby ouvrait de grands yeux ronds, réagissant par instinct et voulant se rallier à l’avis de son aînée.

Manquant de mots, elledécida qu’il fallait se mettre à pleurer.

— Et puis quoi encore ? s’enhardit Luna encouragée par la réaction de sa cadette. Tu dis ça, qu’on part que pour un an, et même si c’était vrai, quand on revient, plus rien n’est pareil. J’ai une amie qui en a marre de ça, son papa il change tout le temps de travail, jamais elle peut rester au même endroit, eh bien elle est tout le temps triste ! Il faut toujours qu’elle se fasse de nouveaux amis, et les autres, elle les perd, ça la rend malheureuse et elle dit que ses parents s’en fichent !

— Voyons Luna ! reprit son père, tu veux sans doute parler de ton amie Laurence, son papa est militaire, c’est son métier qui veut ça ! Il n’y peut rien, ça ne veut pas dire qu’il se moque de sa fille, juste que sa famille doit le suivre là où on l’envoie, sinon, ça ne serait pas une famille ! Oh, Abby, ma chérie, faut pas pleurer comme ça ! (Hélène avait pris la petite dans ses bras et séchait tendrement ses larmes). On ne va pas vous obliger à bouger sans arrêt, on vous propose de faire un test, même moi je ne suis pas sûr de vouloir rester là-bas pour toujours, j’ai pris goût au rythme français, tu sais…

— Alors je ne comprends pas pourquoi on discute. On n’y va pas et puis c’est tout. Mon pays, c’est ici et je veux pas partir d’ici moi, et Abby non plus, t’as qu’à voir !

Nolan et Hélène échangèrent un regard médusé, pris de court. Le débat familial n’irait pas plus loin, ils tirèrent tous deux rapidement la conclusion qui s’imposait. Nolan savait que sa femme serait capable du sacrifice que cet éloignement demandait, mais il n’avait pas le cœur de l’imposer à ses filles, et la volonté de Luna avait été très claire.

Ainsi, il n’y eut pas de départ. Les lettres des universités restèrent sans réponse à la date butoir. Luna avait gagné son premier combat face à ses parents. Était-ce vraiment le premier ?

*

Luna se réveilla en sursaut ! Encore ce vieux cauchemar qui la hantait ! Cela ne cesserait donc jamais !

Elle essuya une larme persistante d’un geste rageur et se dirigea d’un pas décidé vers la salle de bains, comme si une bonne douche pouvait effacer les images de ce lointain passé… Une ombre avait toujours plané dans le ciel azuré de Luna ; elle doutait désormais que quoique ce fût puisse un jour y mettre un terme.

Elle s’enroula dans une serviette et se frotta énergiquement.

Toute sa petite famille allait être réunie dans quelques heures, elle n’avait pas de temps à perdre et devait au contraire s’affairer pour que tout soit en ordre et se passe le mieux du monde. Le remède à ses maux avait toujours été l’action, le mouvement, l’absence de « temps mort ». On fêtait les dix-neuf ans de la petite dernière, Mélanie, c’était un jour de fête, il était hors de question que des ombres fantômes viennent gâcher le beau tableau qui se profilait !

Quand elle fit son entrée dans la cuisine, son mari reposa son journal sur la table et lui proposa un café encore fumant, tandis qu’il se servait une deuxième tasse.

— Melly dort encore. J’imagine qu’elle est rentrée tard de sa fête entre copines. Pas trop contrariée de son choix pour la fac de lettres finalement ?

— Contrariée, non. Surprise, oui. J’imaginais qu’elle prendrait encore plaisir à être en opposition avec moi… Cette école artistique dont elle me parlait, ça me fichait tellement la trouille… Et plus j’avais la trouille, plus elle semblait ravie ! J’avais le sentiment que plus je m’y opposerais, plus elle foncerait ! C’en était si épuisant que j’ai fini par lâcher prise !... Donc oui, pour le coup je suis plutôt soulagée même… Je m’autorise à penser que sa décision finale, on la doit plutôt à l’influence de ses amis, certainement pas à la mienne !

— Tu es trop sévère avec toi-même. Tes remarques et ton avis ont sans doute fini par peser, ceux de ses amis auront fait écho ! Et c’est tant mieux si elle a le sentiment d’avoir fait son choix par elle-même, non ?

Luna hocha la tête et termina son petit déjeuner. Peu de temps après, elle s’affairait en cuisine tout en donnant des ordres à son mari dès qu’elle le voyait en mode « pause ».

*

Mélanie finissait de dresser la table dans la salle à manger, tandis que sa mère jetait un dernier coup d’œil à son gigot dans le four, quand les premiers invités arrivèrent : Thomas, le fils aîné vint embrasser sa mère, suivi de son épouse Cécile, et de leur petit Théo à peine âgé de quatre ans. Puis, il brandit fièrement une bouteille de vin, et lança, en s’imprégnant de l’odeur régnant dans la cuisine : « Nickel avec le gigot, ce petit rouge ! ». Ensuite, ce fut le tour de Bruno, un bouquet de fleurs à la main, qui précéda son épouse Anne, laquelle portait leur bébé de deux ans dans les bras, la petite Aurore.

Luna commença à s’agiter et ordonna à son mari, Yves, de servir l’apéritif sur la terrasse tandis qu’elle posait son tablier tout en s’assurant que tout était en ordre.

La maisonnée était au complet, tout n’était plus que brouhaha et éclats de rire ; les petits-enfants jouaient ensemble de leur côté sous l’œil vigilant des mamans, les frères et sœurs échangeaient les derniers potins recueillis ici au boulot, là dans le quartier… On passa à table puis, avant que Mélanie ne souffle ses dix-neuf bougies sur une superbe pièce montée, on déballa ses cadeaux : beaucoup de livres, dont un en version originale, Wuthering Heights d’Emily Brönté, des bijoux fantaisie et une nouvelle coque pour son Smartphone.

Après une longue promenade dans les bois, profitant du soleil encore chaud de cette fin d’été, on prit des rafraîchissements, puis les femmes se retrouvèrent à ranger et papoter dans la cuisine, tandis que les hommes commentaient le match de rugby à la télé.

Enfin vint l’heure où les aînés quittèrent la maison non sans taquiner goulûment la petite sœur et lui faisant moult promesses, histoire de souligner que c’était « sa » journée.

Luna devina dans les yeux de sa fille combien elle se sentait gâtée, et honteuse sûrement d’avoir parfois songé qu’on ne l’avait jamais désirée, parce qu’elle était arrivée par accident, près de quinze ans après son frère Bruno, qui n’avait, lui, pas même deux ans d’écart avec son aîné, Thomas. Eux avaient grandi ensemble et étaient restés très proches. Bien sûr, elle était la seule fille de la maison et on l’avait bien gâtée. Mais il ne fallait pas se mentir, elle avait grandi avec un grand décalage, ses frères avaient plus été pour elle des baby-sitters que des frères au sens propre du terme. C’était un détail auquel personne ne pensait quand ils se félicitaient plutôt de son arrivée… Tout n’avait pas toujours été simple ; le couple en avait eu parfaitement conscience dès le départ. Mais à l’époque, ils étaient encore jeunes, Luna n’avait pas encore la quarantaine quand la petite vint au monde. Ils assumeraient, s’étaient-ils dit.

Le fait est que l’arrivée de ce bébé à ce moment-là de l’existence de Luna n’était pas véritablement un hasard. Il n’était pas anodin de penser que cette grossesse était apparue pour combler un manque, un trop grand vide, ce vide laissé par la perte de ses parents. (Maudit soit ce jour !) Ce vide que son mari et ses fils n’auraient pu combler à eux seuls, pas après que sa sœur aussi soit partie… Là, c’était trop. Combien de fois lui avait-on dit qu’elle n’y était pour rien, mais, elle ne pouvait s’empêcher d’éprouver un douloureux sentiment de culpabilité, c’était plus fort qu’elle.

Ainsi, à l’heure du coucher, malgré une journée qui l’avait comblée, Luna eut du mal à s’endormir.

Le même cauchemar de la veille, tant de fois répété.

« Viens petite, n’aie pas peur, viens ! » disait cette grosse voix qui la faisait trembler. Elle voulait reculer, mais déjà une main ferme attrapait un coin de sa jupe et la tirait vers lui… Quel âge avait-elle donc ? Cinq ans, six ans ? « Juste un baiser sur ma bouche et je te laisserai partir », répétait-il… La gamine fit une grimace exprimant tout son dégoût, mais, malgré sa réticence, elle vint poser ses lèvres sur celles de son bourreau.

Elle ouvrit les yeux soudainement. Pour chasser ce cauchemar si familier, mais pesant, elle tenta de repenser à ses enfants échangeant des blagues quelques heures auparavant… Cependant, l’apaisement fut de courte durée. Quand le sommeil la rattrapa, des images incontrôlables défilèrent dans sa tête : après celles du cauchemar, ce fut le tour des visages de son père, de sa mère… Puis vint l’écho des mots qu’elle voulait crier, qu’elle articulait, mais rien n’était audible, pauvre pantin désarticulé !... Bien qu’inconsciente, elle tenta de chasser le chagrin montant, de retrouver le visage heureux de Mélanie ; à celui-ci se superposa soudain, comme cela arrivait si souvent étant donné leur ressemblance, celui d’Abby… Comme une épée dans le cœur ! La douleur fut cinglante, et elle laissa échapper une larme. Elle aurait tant voulu que tout cela s’estompe, mais cela se faisait plus vivant et plus fort à chaque fois. Elle serra les poings : vingt ans déjà, elle n’avait jamais cessé de compter…

 

 

 

 

 

Abby

 

 

 

L’été touchait à sa fin. Abby rentrait de ses derniers jours de vacances passés chez sa fille.

Elle adorait les belles soirées d’été où elle prenait le temps de s’asseoir au bord du lit de sa petite fille pour lui conter une histoire. Parfois, elle ouvrait les pages d’un ouvrage magnifique qu’elle lui lisait, puis elles s’attardaient toutes deux devant les illustrations, les commentant avec beaucoup de sérieux : ces images étaient-elles proches ou non de ce qu’elles imaginaient ? Abby aimait aussi pousser le sens critique de sa petite fille, sans l’influencer. D’autres fois, et la fillette adorait ça, sa mamie inventait une histoire de toutes pièces, scrutant son visage amusé, et toutes deux échangeaient le même sourire espiègle ; ou alors, elle se plongeait dans ses souvenirs et lui contait quelques épisodes d’une autre époque ; c’était important de prendre conscience, dès le plus jeune âge, que notre monde était en constante évolution ! La petite-fille comblait de joie et de fierté sa grand-mère.

Abby ne tarissait pas d’éloges non plus sur sa fille Éva et son compagnon, Logan. Ces quelques jours passés auprès d’eux lui procuraient toujours la même sensation de repos, d’apaisement, le meilleur antidote contre sa solitude ! Elle leur était si reconnaissante de partager avec elle leurs plus grands événements : d’abord leur rencontre, leur aménagement ensemble, les projets professionnels de l’un et de l’autre, leur déménagement, l’achat de cette jolie villa en bord de mer, la naissance de leur petite Mélodie. Éva n’hésitait pas à lui en confier la garde dès qu’elle était disponible, le noyau familial n’en était que plus serré, plus uni.

Cet été, il avait été question d’un projet (qui ne verrait peut-être pas le jour), mais, autour d’une tasse de thé, chacun avait pu s’exprimer librement sur cette simple idée : Éva souhaitait se remettre à la peinture, d’abord comme un loisir, mais si possible, elle ambitionnait plus que ça à vrai dire : peut-être ouvrirait-elle une sorte d’atelier, comme un « bonus » qu’elle pourrait apporter à certains de ses élèves, elle leur montrerait quelques astuces, quelques techniques, etc. On n’en était pas là, encore fallait-il trouver un local ! Elle avait déjà pris pas mal d’espace dans la maison et voulait séparer son foyer de cette activité annexe. Secrètement, mais Abby l’avait deviné, sans doute espérait-elle acquérir une sorte d’indépendance, une liberté qu’elle n’avait pas toujours en tant qu’enseignante ! Abby voyait bien que sa fille était une espèce d’électron libre qui aspirait à plus ! Mais les choses devaient évoluer selon un rythme bien construit, elle était contente que sa fille ne se précipite en rien, tout comme elle voyait la complicité parfaite entre elle et son compagnon.

 

Non, jamais Abby ne se serait doutée qu’elle ressentirait un jour une telle sensation d’apaisement, de bien-être, après ce qu’elle avait traversé. Longtemps, elle avait pensé que sa vie ne serait faite que d’embûches et de drames. Son envie ou son besoin d’être aimée l’avaient trop souvent menée sur des terrains pareils à des sables mouvants, elle y laissait trop de plumes à chaque fois.

 

*

 

À dix-huit ans à peine, Abby en eut assez de sa vie de petite provinciale, de ses envies d’amitié fraternelle sans cesse repoussées ou mal perçues par son aînée avec laquelle elle ne savait plus comment se comporter. Celle-ci pouvait se montrer tantôt très chaleureuse, tantôt odieuse. Les raisons de ces humeurs changeantes étaient sans fondement pour Abby. Aussi, après une énième dispute avec sa sœur, elle choisit de partir aux États-Unis pour y parfaire ses études – comme pour imiter son père jadis –. Abby s’installa chez ses grands-parents paternels avec l’idée de mieux les connaître, eux, et le pays d’origine de son père. Mais à peine s’était-elle attachée à eux que leur grand âge et une santé depuis longtemps fragile les emportèrent, l’un après l’autre, assez rapidement… La tante Suzy habitait à l’autre bout du pays et elles ne s’étaient croisées qu’à de rares occasions. Pour autant, Abby n’en décida pas de rentrer en France, car, entre-temps, elle avait rencontré un certain Jason, un garçon plein de charme dont elle tomba follement amoureuse. C’était lui qui lui avait appris à aimer ce pays, lui qui la faisait rire et vibrer dans ses moments difficiles. Elle aménagea donc chez lui tout naturellement, et vécut pendant quelque temps une ardente passion, pleinement !...

La suite fut plutôt macabre. Des infidélités, des coups… des tentatives de fuite, des remords de part et d’autre, des demandes de pardon auxquelles elle croyait et qu’elle finissait par accepter.

De fait, elle n’osait pas en parler à ses parents qui la croyaient heureuse et épanouie… Elle redoutait de les effrayer. Pourquoi leur faire de la peine ? Le temps mis à réfléchir et à agir, voilà qu’elle espérait à nouveau. Elle y crut encore plus fort lorsqu’elle tomba enceinte. Elle se rendit en France, seule, plusieurs fois – des séjours de courte durée où elle put assister au mariage de sa sœur avec Yves, entre autres –. Ses parents lui rendirent visite quelquefois, mais pas sa sœur… Abby retourna en France une fois avec sa petite Éva, pour y passer un Noël entourée de toute sa famille. C’est à cette occasion qu’elle pût découvrir ses deux neveux, Thomas et Bruno. Ce dernier venait d’avoir deux ans, Éva avait dix mois. Une fois, son père vint la voir seul, en profita pour revoir son vieil ami Kyle, qu’Abby avait retrouvé grâce à sa tante Suzy. Par chance, pas d’incident avec Jason lors de toutes ces visites. Cette période fut la seule accalmie qu’elle connut du temps où elle vivait en couple. À son dernier retour, elle retrouva un Jason volage et violent. Pour Éva, elle songea longtemps qu’elle devait faire face, qu’elle pourrait faire face. Mais un soir qu’il avait sans doute trop bu, la gifle avait visé l’enfant ! Heureusement, la petite avait pu l’esquiver : pour Abby, ce fut le déclic. Elle trouva la force d’assommer son conjoint déjà titubant. D’abord désemparée et totalement paniquée, elle ne sut plus que faire jusqu’à ce qu’elle l’entendît ronfler au bout de quelques minutes. Aussitôt, elle en profita pour empaqueter l’essentiel et quitter le domicile, l’enfant dans ses bras, sans un mot, sans se retourner.

Un mois plus tard, elle rentrait en France, penaude.

Ses parents les recueillirent, elle et sa petite Éva, acceptant les explications qu’Abby leur fournit sans émettre la moindre contestation. Les larmes de leur fille étaient plus qu’ils ne pouvaient en supporter. Ils les protégeraient. Ils leur procureraient, à elle et son enfant, le plus grand des réconforts. Jason se manifesterait une fois auprès d’eux, mais ceux-ci feraient mine de paraître abasourdis, laissant un Jason pantois qui ne donnerait plus jamais signe de vie… Un soulagement qui n’atténua en rien la douleur intérieure d’Abby. Comme elle s’était sentie naïve, abusée, trahie, trompée ! Autant Abby put-elle avouer ses mésaventures à ses parents, autant l’aveu de ses déboires serait-il minimisé quand elle s’adresserait à sa sœur : elle avait honte et ne savait jamais que répondre « aux attaques » ou au mépris de Luna (ainsi percevait-elle les remarques acides de celle-ci). Elle devait passer à autre chose, aller de l’avant.

Elle retrouva un emploi, put s’installer avec Éva dans un petit appartement non loin des siens. Elle aurait bien voulu que la vie poursuive ainsi son cours, sa petite grandissait entourée d’amour, de ses cousins : ils formaient un beau trio, et ses relations avec sa sœur semblaient pouvoir évoluer de manière plus saine, même si, souvent, Abby se persuadait qu’elle devait calmer le jeu, estimer que son aînée n’était ni trop directe, ni brutale, mais juste maladroite… Parfois, elle laissait faire par habitude, par lassitude… La famille au sens large était réunie, c’était ce qui comptait. Ses parents étaient formidables, ils avaient souffert de son éloignement, elle n’allait pas reprendre la mouche pour si peu ! Qu’on lui crie dessus n’était-il pas d’usage ? Elle essaya de prendre de la distance avec ce détail qui continuait de la blesser, de le voir autrement, considérant qu’on ne changeait pas la nature des gens… qu’elle-même était trop émotive ! Après tout, elle ne vivait pas avec sa sœur : si besoin, les visites s’espaceraient…

Elle ne posait de regard triste sur sa vie que la nuit venue, la solitude pouvant être pesante. Mais elle se méfiait trop des hommes ; elle avait essayé, après Jason, mais cela avait très vite avorté. Elle manquait trop de confiance en elle pour « tenter le diable » à nouveau.

Et puis survint l’accident qui emporta son père et sa mère… l’accusation de Luna, ses mots assassins. C’en fut trop !

Les réunions de famille n’avaient plus rien de plaisant, plus de sens ; pourquoi, de quoi devait-elle sans cesse se justifier ? Pourquoi sa sœur avait-elle toujours cet esprit malsain qui la mettait à mal ? Abby finit par ne voir en Luna qu’une personne vraiment toxique. Plus rien ne l’obligeait à accepter, à courber le dos. Elle ne se laisserait plus rabaisser, maltraiter de la sorte. De là-haut, ses parents jugeraient.