Irresponsable - Guillaume Muringa - E-Book

Irresponsable E-Book

Guillaume Muringa

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Beschreibung

S'il y'a un principe de droit difficile à réaliser, c'est bien"Nul n'est censé ignorer la loi". Qui peut prétendre connaitre l'ensemble des milliers de lois régissant un pays? Pourtant, ce principe est indispensable au bon fonctionnement du système juridique, sinon les lois n'auraient aucune efficacité. Toute personne poursuivie pourrait se dédouaner facilement de sa responsabilité en invoquant son ignorance de la loi. Par conséquent, ignorer la loi peut coûter cher. C'est l'une des leçons que Jean Claude, un homme en train de se battre contre une maladie incurable sur son lit d'hospitalisation, tire de sa vie en Norvège. À deux reprises, il ignore la loi aux deux sens du terme. La première fois, il fait fit de la loi pour protéger sa femme rencontrée de façon héroïque après l'avoir sauvée d'un terrible accident de noyade au fond de la mer. La deuxième fois, il est loin d'imaginer que l'acte qu'il pose lors d'une rencontre d'un soir est puni par la loi. L'avenir lui réserve une série de surprises qu'il va découvrir à sa sorti de prison.

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Veröffentlichungsjahr: 2017

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« Ce livre est une œuvre de pure fiction. Les personnages et les évènements étant imaginaires, toute ressemblance avec des personnes en vie ou des situations existantes ou ayant existé ne serait que simple coïncidence.»

À ma femme Alice ; pour tout ce tu es et fais pour moi À mes enfants Bettina, Samuel et Daniel ; parce que je dois grignoter sur votre temps

« La liberté suit toujours le sort des lois, elle règne ou périt avec elles.»

Jean-Jacques Rousseau, Pensées d'un esprit droit, 1826.

Sommaire

Prologue

Nuit au grand jour

PREMIÈRE PARTIE Ma vie avant la prison

CHAPITRE 1 Qui suis-je ?

CHAPITRE 2 Épine dans la chair

CHAPITRE 3 Rencontre avec ma première femmes

CHAPITRE 4 Début ensoleillé

CHAPITRE 5 Visite salée

CHAPITRE 6 Salaire de rêve

CHAPITRE 7 Rue Paradis, Stavanger

CHAPITRE 8 Soixante-dix bougies

CHAPITRE 9 Au-delà des préjugés

CHAPITRE 10 Deux surprises en une journée

CHAPITRE 11 Tunnel sans fin

CHAPITRE 12 Saison éphémère

CHAPITRE 13 Retour dans le passé

CHAPITRE 14 Rien ne fut plus pareil

CHAPITRE 15 Joie dans l’angoisse

CHAPITRE 16 Rencontre avec ma deuxième femme

DEUXIÈME PARTIE Ma vie en prison

CHAPITRE 17 En attente du jugement

CHAPITRE 18 Maintenant tu le sais

CHAPITRE 19 Bracelet électronique, prison ambulante

TROISIÈME PARTIE Ma vie après la prison

CHAPITRE 20 Premiers faux pas

CHAPITRE 21 Seconde chance

Épilogue

Prologue

Le verdict tombe...

Au bout de prises de sang interminables, le docteur s’installa dans le fauteuil à côté de mon lit. Voulant se détendre, il posa le dossier volumineux sur la table et prit appui sur les accoudoirs.

Bras croisés, je le regardais sans le voir, tel un accusé attendant son verdict. Aucun indice dans ses yeux. Juste un homme impassible, ayant l’expérience d’annoncer des mauvaises nouvelles aux patients.

- J’ai deux nouvelles pour vous, commença-t-il.

- Toutes mauvaises ?

- L’une est bonne, l’autre moins bonne.

- Commencez par la meilleure !

- La bonne nouvelle, nous avons finalement trouvé la maladie qui vous complique la vie depuis quelques mois.

- Vous êtes sûr ?

- Tout à fait. La moins bonne, cette maladie est incurable au jour d’aujourd’hui.

- Au moins, vous savez ce que j’ai !

- Mais nous ne savons pas ce qu’il faut faire !

Sur un bout de papier, il écrivit le nom de cette peste : sclérose latérale amyotrophique, SLA. Je n’en avais jamais entendu parler.

La maladie s’était manifestée six mois auparavant, quelques semaines après mon second emprisonnement lorsque ma famille s’apprêtait à jouir du bonheur d’être enfin réunie.

Tout avait commencé lors d’un match de basket quand, sans raison apparente, je trébuchai sur moi-même. Ce fut impossible de continuer à jouer, je me dis que la défaillance était due à de simples crampes.

Très vite, je compris qu’une maladie grave rongeait mon corps. Marcher devint difficile, je devais me servir de béquilles puis d’une chaise roulante. Mes mains ne m’obéissaient plus et tout d’un coup, ne servirent plus à rien. Comme un bébé, on devait me nourrir. m’habiller, me laver et me gratter, faire tout pour moi !

En ce moment, quatre ans plus tard, mon corps est presque complètement paralysé. À travers la couverture, les os de mon squelette sont visibles. De mes 110 kg, il ne m’en reste plus que cinquante.

Néanmoins, ma tête est claire et fait la part des choses comme toute autre personne normale. Je ne peux plus parler, mais j’entends comme avant. Ne pas parler me fait mal, ma femme et mes trois enfants n’arrêtent pas de me dire combien ma voix leur manque.

Mon seul moyen de communication est un écran d’ordinateur que j’actionne par le mouvement de mes yeux. C’est étrange, j’utilise mes yeux à la fois pour voir et pour parler. De la sorte, je peux surfer sur internet, regarder des films et lire des livres. Je reste cloué au lit toute la journée et toute la nuit. Ma vie ne tient qu’à un fil. Plus exactement, une machine qui me fait respirer. Mon diaphragme est fichu depuis longtemps et ne peut pas être remplacé. Si l’on débranche le respirateur, ma vie s’arrête à la même seconde.

Chaque minute est un combat, je suis totalement dépendant des autres. Je suis conscient que ma vie et ma mort ne sont plus séparées que par un mur en carton. Je dois être constamment sous surveillance, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Je ne peux pas rester seul plus de 30 minutes, car j’ai besoin d’être aspiré. Sinon, les secrétions de muqueuses dans ma trachée m’étoufferaient.

Mes nuits sont des calvaires, car je ne peux pas me retourner. Combien de temps peut-on dormir dans une même position ? La plupart du temps, je ne dors que sur mon dos, en position semi-assise. Par conséquent, ma peau est morte sur une hanche laissant place à une grande plaie béante.

***

Nuit au grand jour

A ujourd’hui. 20 mars 2015, un évènement fait la une de tous les médias : une éclipse de Soleil s’est produite sur une grande partie de l’hémisphère nord. Elle a été totale pendant plus de deux minutes à Svalbard, l’archipel norvégien. Le soleil et la lune se sont confondus, comme deux âmes qui se disent oui. Des milliers de touristes sont venus de près et de loin pour assister à ce phénomène exceptionnel. Une légende de mon pays dit qu’une éclipse solaire annonce une grande catastrophe. Inutile de chercher à savoir laquelle.

Le point culminant de la journée a été la célébration d’anniversaire de mon fils ainé. Dix ans déjà ! Je me souviens du jour de sa naissance comme si c’était hier. Je suis parvenu à ne pas pleurer. Je me suis juré de ne plus pleurer devant mes enfants, je ne veux pas leur laisser un souvenir d’un père malheureux.

Je le sais depuis longtemps. L’une de mes plus grandes faiblesses, c’est de ne pas oser montrer mes faiblesses. Mais aujourd’hui, j’ai failli me trahir. Quelque chose me dit que cet anniversaire est son dernier que j’ai célébré. Je suis fatigué, je veux tout lâcher pour être enfin libre. Mais la voix de ma femme me ramène à la raison : « On ne saute pas d’un train en marche, surtout pas dans un tunnel. Il faut attendre qu’il s’arrête. En plus, la mort est une question de temps pour tout le monde ! »

Comme elle aime le faire, ma femme m’a fait une douche avec un torchon. Seul avec elle je peux pleurer. Elle se penche vers moi et me regarde dans les yeux.

- T’es mon héros et ma salade préférée, je resterai toujours à tes côtés quoi qu’il arrive !

- Ma famille est ma motivation. En vous regardant, je me sens un peu mieux. L’amour est plus fort que la vie, il voit les choses qui ne sont pas comme si elles étaient, répondit mon cerveau en silence.

À 20 h 15, ma famille doit quitter l’hôpital. Le cœur lourd, je souris intérieurement quand chacun me fait la bise. Cette sale maladie peut briser mes muscles, mais elle n’atteindra jamais mon esprit de père qui aime sa famille.

Le plus dur, c’est quand la porte se ferme. Seul face à ma maladie. Je sais qu’à tout moment, je peux actionner le bouton rouge si j’ai besoin d’aider. Pourtant, sa vue est insupportable. Il me rappelle que je ne suis capable de rien, que je suis juste un grand bébé.

Mon plus grand souhait serait de voir mes enfants assez grands pour leur expliquer ce qui m’est arrivé et leur dire ce que j’ai appris de la vie. Mon cœur me dit qu’il est temps de dormir, mais ma tête ne tient pas en place. Mes pensées tournent en boucle, sans trouver de remède à mes préoccupations. Je sais que c’est parfois difficile de faire face au passé, mais moi, c’est mon futur qui me fait mal.

Et comme un film au ralenti, ma vie antérieure commence à défiler dans ma tête. La plupart des plaies de mon passé se sont cicatrisées, mais certaines ont laissé des marques indélébiles. En images, je vois des moments trop beaux pour être oubliés, d’autres trop beaux pour être vrais, mais aussi des étapes moins belles.

Entre autres, j’ai un trou dans ma vie ; une période de quatre ans dont je ne suis pas fier. J’aurais aimé faire demi-tour pour aller l’effacer ou tout simplement la sauter. J’aurais bien voulu commencer par la fin, mais ma tête décide de commencer par le commencement et choisit elle-même la séquence : comment j’ai échoué en Norvège, comment j’ai survécu à un vol à main armée, comment j’ai été marié deux fois et comment j’ai survécu à deux emprisonnements.

Surtout, je m’entends dire à mon fils de 10 ans :

« Fiston, promets-moi de ne pas commettre la même erreur que moi. Veille à ne pas te heurter à la loi. Surtout, sache que personne n’est censé ignorer la loi ! »

PREMIÈRE PARTIE

Ma vie avant la prison

CHAPITRE 1

Qui suis-je ?

Souvent quand je n’ai rien à faire, je me pose cette question. Qui suis-je finalement? Suis-je seulement un père, un fils, mon nom, mon passé, mon présent, mes sentiments ou ma profession? Je suis arrivé à la conclusion que je suis la somme de tout cela, parce que c’est la somme qui compte à la fin, pas les détails. Une chose est sûre, je ne suis pas seulement ce que j’ai. Mon être ne dépend pas de mon avoir.

Je suis originaire d’un petit pays appelé Burundi, situé en Afrique centrale selon certains, en Afrique de l’Est selon d’autres. Cela est sans importance pour moi. Disons simplement qu’il est situé entre les deux géants plus visibles : la RDC (République démocratique du Congo) et la Tanzanie. Ensemble avec la RDC et le Rwanda, mon pays fut une colonie belge, raison pour laquelle j’ai hérité le français.

Mon nom complet est Jean Claude Miracle Butoyi, JCMB en abrégé. Mon nom de famille Butoyi signifie « le plus jeune jumeau». Mon grand-frère jumeau, né seulement vingt-trois minutes avant moi, s’appelait Bukuru « le jumeau aîné ». Lui et papa furent tués dans un accident de voiture lorsque je n’avais que onze ans. Nous (papa, Bukuru et moi) avions passé la nuit à Bukeye, village natal de papa, où nous étions allés participer aux cérémonies de mariage de notre oncle Stanislas, petit-frère à papa. Maman était restée à la maison à Bujumbura, la capitale du Burundi. Elle avait jugé le trajet en voiture très fatigant pour une femme enceinte de sept mois.

L’accident eut lieu à environ 30 km de Bujumbura. Dans un tournant, notre voiture dérapa, fit une demi douzaine de tonneaux, mais fut immobilisée par un grand rocher. J’apprendrais plus tard que papa et mon frère jumeau furent tués sur-le-champ. Peut-être qu’ils n’auraient pas été éjectés de la voiture s’ils avaient mis leurs ceintures de sécurité. Je m’en sortis avec deux côtes cassées, une jambe fracturée et une bosse au front dont je porte toujours la cicatrice. Rien, ni personne n’est parvenu à m’expliquer comment je fus le seul survivant, un miracle sans doute. D’où mon deuxième prénom « Miracle » donné par ma mère après l’accident.

Depuis ce jour, je suis persuadé que je n’ai pas échappé à la mort pour rien. Je me considère rescapé pour accomplir une mission sur cette terre. Je ne la connais pas encore, mais quelque chose me dit qu’elle me sera révélée un jour et que je ne mourrai pas sans l’avoir accomplie. Chaque jour que je trompe la mort me rapproche davantage de la révélation et l’accomplissement de ma mission.

Ma mère et moi fûmes dévastés les années suivantes. Tout d’un coup, je n’avais plus mon frère jumeau avec qui j’avais été habitué à tout faire ensemble. À l’époque, je ne comprenais pas les implications de la perte de papa sur maman. Mais actuellement, je comprends ce qu’elle a dû endurer et les sacrifices qu’elle a faits pour nous élever : moi et mon petit-frère Emmanuel qui naquit le jour de Noël cette même année.

Quelque temps après, elle décida de ramasser les morceaux et continuer à affronter la vie. C’est ainsi qu’elle jura de ne plus se remarier et d’aller à la messe tous les dimanches. Un soir, assis devant la porte de notre maison et ne prêtant pas attention aux moustiques qui me piquaient, j’essayais de tuer le temps. La tête entre mes genoux et complètement perdu dans mes pensées, je sursautai lorsqu’une main douce se posa sur mon épaule.

- Mon trésor, je sais que notre situation n’est pas facile pour toi non plus. Mais je te jure, rien ne changera, vous ne verrez jamais un seul jour sans pain !

Les années suivantes ont beaucoup influencé ma personnalité. J’appris à vivre avec amertume et vivre avec des questions sans réponses. J’appris très tôt à me battre contre la vie et à ne laisser rien m’intimider. J’appris également à ne compter que sur moi et me battre jusqu’à la dernière goutte de sueur ou de sang s’il le faut.

Au fur et à mesure que les années passaient, je m’habituai à penser de moins en moins à notre accident. Cependant, une préoccupation ne cessait de hanter mon esprit Je me demandais si l’alcool avait joué un rôle dans notre accident. J’essayai de me persuader le contraire même si je savais que papa avait bu plus de trois litres de bière. De peur de salir sa mémoire et par respect aux morts, j’ai décidé de ne plus me laisser tourmenter par cette hypothèse.

Des années passèrent, je réappris à sourire et à mener une vie tranquille avec les deux autres membres de ma famille : maman et mon petit-frère Emmanuel. Ceux qui ont dit que la foudre ne frappe pas au même endroit deux fois n’ont pas tout à fait raison. Le malheur frappa notre famille une deuxième fois et même une troisième. Mon petit-frère s’enrôla dans l’armée parce que, disait-il, il voulait lutter contre l’injustice mondiale. Cela s’avéra ne pas être une bonne idée, il fut tué au combat deux années plus tard. Son corps, même pas un doigt, n’a jamais été retrouvé pour être enterré avec dignité. Je devins enfant unique, vivant avec une mère célibataire, chef de famille.

Je n’étais pas préparé à ce qui allait suivre. La gifle finale survint quelques mois après, quand ma mère mourut subitement d’un cancer de pancréas qu’elle avait ignoré depuis longtemps. Pendant des années, elle s’était plainte d’une douleur à l’abdomen, tantôt du côté droit, tantôt du côté gauche. Parfois, celle-ci se faisait sentir aussi au dos. Et pourtant, après tant d’examens et tant d’argent dépensé, les médecins n’avaient rien trouvé.

Je me recroquevillai sur moi-même, riais très rarement et avais très peu d’amis. Je finis par être convaincu qu’une malédiction cachée voulait exterminer notre famille. Je continuai de vivre tant bien que mal en attendant mon tour. Mais au lieu de baisser les bras, je choisis de me battre et faire face à la mort que je croyais me guetter. À ma grande surprise, elle ne vint pas et elle n’est pas encore venue. J’espère de tout mon cœur qu’elle prendra très longtemps. Et si cela ne dépendait que de moi, je souhaiterais qu’elle ne vienne jamais.

CHAPITRE 2

Épine dans la chair

Depuis deux ans, mon bateau de la vie avait finalement accosté en Norvège. Mon avenir devenait de plus en plus moins sombre même si j’étais au chômage. Le seul boulot que j’étais parvenu à décrocher avait été être remplaçant d’été, notamment dans une boutique de station de service Shell.

Après des études de comptabilité, j’avais essuyé de multiples rejets d’embauche. Raison souvent avancée : je ne parlais pas assez bien le norvégien. J’aurais dû choisir un métier manuel ne nécessitant pas l’usage de la parole. Autre raison, manque d’expérience en comptabilité. Comment pouvais-je acquérir une expérience alors que personne ne me donnait la chance de travailler ?

Pourtant, j’avais travaillé pendant 5 ans comme avocat en Afrique, comme certains aimaient dire. J’avais beau leur répéter que l’Afrique est un continent et pas un pays, que tous les Africains ne se ressemblent pas, qu’ils ne savent pas tous danser, qu’ils ne courent pas tous vite ou qu’ils ne sont pas tous pauvres, les gens ramenaient ces stéréotypes dans les conversations.

La fin de l’été signifiait la fin de mon contrat dans cette boutique à la sortie de l’autoroute E39, à Stavanger. Un jeudi qui s’était bien passé tourna au cauchemar. À 22 h 30, ma collègue Nina faisait les décomptes du jour. Je l’appréciais beaucoup, elle était l’une des rares personnes qui me parlaient avec intérêt au travail.

- T’es pas à moitié endormie aujourd’hui, contrairement aux autres jours à cette heure-ci ? Elle sursauta.

- C’est sans doute les cuisses de grenouille que tu m’as offertes cet après-midi !

- Content que tu les aies aimées !

- Tu bosses après demain ? me demanda-t-elle subitement.

- J’en sais rien encore, tu sais que je suis un bouchetrou.

- Tu viendras donc à mon annif ?

La sonnerie du détecteur de mouvement ne me laissa pas le temps d’y réfléchir. Une personne poussant une poussette bébé venait d’entrer.

- Vous deux, les mains en l’air ! vociféra l’homme, pistolet collé sur ma tempe. Un autre homme cagoulé fit irruption.

- Toi, grand noir, face à terre ! Et toi blondine, ouvre le coffre !

Immédiatement, les consignes apprises pendant mon service militaire s’imposèrent dans ma tête. Ne pas résister, garder mon sang-froid, pas de mouvement brusque, pas de remarque provocatrice et surtout ne pas essayer de jouer les héros.

Malheureusement, Nina n’avait pas lu mes pensées. Profitant d’une seconde d’inattention quand les deux hommes vidaient le coffre, elle courut vers la porte. Je tentai de l’attraper à la volée, mais deux détonations assourdissantes déchirèrent la pièce.

À l’hôpital, les médecins réussirent à retirer la balle de 9 mm de ma cuisse droite. Les premiers jours, mon corps était tellement en douleur qu’il faillit se désintégrer. Les jours suivants, tout mon être était traumatisé. Nina fut moi chanceuse. Elle mourut le lendemain, la balle à la poitrine avait fait des dommages irréversibles. Quelle ironie du sort, elle décéda la veille de son anniversaire !

Ça me fait de la peine de savoir que les deux dingues qui avaient failli me tuer ne furent jamais arrêtés. Les appels à témoin et les empreintes digitales laissées sur la poussette utilisée pour dissimuler leurs armes ne donnèrent aucun résultat.

CHAPITRE 3

Rencontre avec ma première femme

Vivre seul commençait à me déranger et y remédier commençait à sembler impossible. De ma véranda, la vue était à couper le souffle. Souvent le soir, j’y restais des heures à méditer en contemplant au loin le coucher du soleil sur la ville de Sandnes, de l’autre côté du fjord Gandsfjorden.

Je louais un joli appartement dans le complexe de Sandvikbakken en périphérie de Sandnes, compté de Rogaland dans le sud-ouest de la Norvège. Elle est la ville sœur de Stavanger, située à moins de 20 km. Certains disent qu’un jour, elles vont finir par fusionner. Nos appartements étaient perchés sur le flanc d’une falaise. Parfois, je me demandais ce qui arriverait en cas de tremblement de terre. Je n’avais d’autre choix que faire confiance aux ingénieurs et architectes qui avaient étudié le terrain et construit ce complexe.

Comme je le faisais une fois les deux semaines, je venais de nettoyer soigneusement mon appartement. J’en étais fier, ça sentait la propreté partout. Depuis 30 minutes, mon ventre ne faisait que protester contre la longue attente que je lui avais imposée. Heureusement, j’avais toujours une pizza au congélateur ou des nouilles quelque part dans une armoire de cuisine. Après le repas, rien de prévu. Peut-être dormir, peut-être regarder un film ou peut-être lire un livre. À vrai dire, je m’ennuyais à mourir ce samedi d’automne. On sonna à la porte.

- Ça va kompis, t’attends quelqu’un ou quoi? Ça brille ici ! Qu’est-ce que t’as prévu de faire ce soir ?

- Euh... rien de spécial.

- Alors, enfile un jeans et on va secouer la petite Sandnes comme d’hab !

- Mauvaise idée kompis, j’ai une migraine, mentis-je.

- Ou bien, t’as une autre raison que tu ne veux pas me dire ? Tant pis pour toi, j’allais te présenter des dames charmantes. Faut s’amuser quand on est célibataire !

Charmantes ou pas, je m’en fichais éperdument. Ce que je voulais moi, c’était du travail. Je voulais gagner mon pain à la sueur de mon front. Certes, la charité sociale me donnait assez pour vivre, mais je voulais me nourrir moimême, par le travail. De mes propres mains et de mon propre cerveau ! Qui a dit que l’oisiveté est mère de tous les vices ? C’est facile de succomber à des tentations si tu n’as rien à faire. C’est de cette façon que j’avais commencé à abuser de l’alcool.

Au départ, je sortais sans raison, juste parce que je ne voulais pas rester à la maison. Des gens comme Magnus, l’ami qui voulait me présenter de charmantes dames ce soir-là, m’avaient vite adopté dans leurs groupes. Ensuite, ma vie devint tout autre. On s’enivrait jusqu’à perdre le sens de l’équilibre. Après la fermeture des bars à deux heures du matin, on vagabondait dans les rues de Sandnes jusqu’au petit matin. Magnus n’avait pas grand-chose à perdre. Il avait dépassé la cinquantaine, avait deux grands enfants, avait divorcé deux fois et vivait dans son propre appartement. Mais qu’est-ce que j’avais accompli, moi ?

Lorsque j’avais réalisé que consommer l’alcool était devenu un moyen de noyer mes soucis, je m’étais rappelé les mots de mon père : « Méfie-toi de l’alcool. N’essaie pas de noyer tes problèmes dans l’alcool, ils referont surface peu après, ils savent bien nager. Aussi, on peut facilement passer de l’usage à l’abus sans s’en rendre compte. » Depuis ce moment-là, je pris la résolution d’éviter la mauvaise compagnie.

Depuis quelque mois, je jouais à la loterie pour maximiser mes chances de gagner de l’argent. J’aimais la devise de l’une des sociétés de loterie : « Tu ne joues pas, tu ne gagnes pas. » Bien évidemment, j’aurais mieux aimé « Tu joues, tu gagnes». Jusque-là, je n’avais rien gagné. Il me manquait toujours un petit chiffre. Si un jour je gagnais un million, que ferais-je de cet argent? Sans doute, finir avec les petites dettes et oublier le calvaire de chercher du travail pendant au moins une année. Bien sûr, je m’offrirais des vacances dignes de ce nom. La sonnette de ma porte m’arracha de mes rêveries. Surtout pas Magnus qui revenait m’importuner.

- Je peux entrer? demanda la femme dans l’embrasure de la porte.

- Bien sûr.

- J’espère que je ne dérange pas.

- Pas du tout. J’étais là à ne rien faire, juste perdu dans mes pensées.

- Désolée de te demander à la dernière minute. Un collègue célèbre son anniversaire ce soir. Au départ, je ne voulais pas y aller. Par après, j’ai appris que tous les autres y seront, sauf moi. Je ne veux pas être taxée d’antisociale. Pourrais-tu garder ma fille juste deux heures, de 17 h à 19 h ?

- T’as pas besoin d’insister, je suis libre toute la soirée. Tu peux rester jusqu’à la fin. Je pourrai la mettre au lit et attendre ton retour.

- Merci beaucoup, mais promets-moi de me dire si j’abuse de ta gentillesse.

Leanne était canadienne et travaillait chez Statoil, une compagnie pétrolière norvégienne. Elle venait de Toronto, parlait anglais, mais parlait aussi bien français. Sa famille avait déménagé d’un village du Québec quand elle avait 6 ans. Elle était ingénieure en exploration et production du pétrole. Son poste était au siège de Statoil, Forus à Stavanger. J’avais fait sa connaissance une année avant, à la cantine de Statoil où j’avais travaillé pendant deux mois comme remplaçant d’été. Je m’apprêtais à lui servir de la soupe lorsqu’elle me demanda en français :

« Pas de lait dedans ? »

Elle m’avait entendu parler à un Français deux minutes auparavant. Une semaine plus tard, je la croisai à l’entrée de notre complexe à Sandvikbakken.

- Je crois vous avoir rencontrée avant? avais-je demandé en fouillant dans ma mémoire.

- Je crois aussi, Statoil peut-être ?

- Probablement, habitez-vous ici ?

- Oui, troisième étage. Et vous ?

- Deuxième étage.

Elle vivait avec Zoe, sa petite fille de 5 ans. Elle n’avait jamais dit un mot à propos de son père. Je n’avais jamais cherché à savoir. J’avais vite sympathisé avec Zoé, elle n’hésitait pas de toquer chez moi pour me demander de l’accompagner promener leur chien Jeko. Ce samedi, je lui fis la proposition de faire une petite promenade en prenant des photos, direction Sandnes. Elle sauta instantanément de joie. C’était un bel après-midi d’automne. Le temps était plutôt doux. Avec un peu de chance, on allait jouir, pendant une heure, des derniers rayons du soleil de ce jour. Progressivement, les couleurs flamboyantes des arbres firent disparaître ma mélancolie.

Elle marchait lentement, en grande partie parce qu’elle n’arrêtait pas de me poser des questions : « pourquoi les chiens ne portent pas de chaussures, pourquoi le soleil netombe pas du ciel... » J’essayais de lui donner les réponses les plus raisonnables possibles, mais à la plupart de ses questions, je répondais « tu comprendras quand tu seras grand. »

Le virage devant nous nous empêchait de voir plus loin. Le long de la route, des yachts privés étaient amarrés. Ils appartenaient sans doute à des personnes plus fortunées que moi. La grande circulation de voitures était anormale pour un samedi soir. La limite de vitesse était 60 km à l’heure, mais visiblement, certains ne respectaient pas les panneaux de signalisation. Surtout, ceux qui écoutaient leur musique trop fort. Je pensais particulièrement à une BMW qui venait de nos dépasser lorsqu’un grand boum se fit entendre au-delà du virage. Je pressai le pas.

Ma stupéfaction fut grande une fois là-bas. Aucun véhicule en vue. Je ne vis rien qui puisse expliquer le boum. Ou presque rien. À part une chaise en bois au bord de la route. Avait-elle un rapport avec le boum? Impossible de dire. En regardant à droite, je pus voir des traces de pneus.

Oh non ! Une voiture avait échoué dans l’eau. La belle BMW qui avait capté mon attention se trouvait au fond du fjord. Heureusement, à quelques mètres du bord. À en juger par la couleur de l’eau, le véhicule devait être à une profondeur d’un peu plus de deux mètres. Température de l’eau ? Je misai sur 5 °C, il en faisait 12 à l’air libre. Je n’avais pas de brevet en sauvetage aquatique, mais j’avais appris les principes de base. De toutes les façons, je n’avais pas de choix. Assistance à personne en danger obligeait.

- Zoé, assois-toi et ne bouge pas d’ici. Je vais sauver quelqu’un. Je reviens dans quelques minutes. OK ?

- Ok.

Et si la personne était très lourde ? Et s’il y avait plusieurs passagers ? On verrait bien. Pour ne pas être lourd dans l’eau, je me débarrassai de ma jaquette et mes chaussures. Et hop, plongeon ! Un coup d’œil dans les pédales suffit pour me rendre compte que la jeune fille en mini-jupe était sur le point de geler complètement.

La portière refusa de s’ouvrir. Est-ce que c’était l’eau qui l’en empêchait ou bien elle était verrouillée ? Pas d’eau dans la voiture et je ne vis qu’une seule personne. Je tirai sur la poignée trois fois sans succès. La passagère tourna sa tête vers moi avec un air terrifié. Je lui indiquai d’utiliser la ResQMe sur le porte-clés de la clé de contact, mais elle ne semblait pas comprendre. Tout d’un coup, une sensation de compression derrière ma tête et d’étourdissement me prit. Je compris que j’étais à court d’oxygène. En gesticulant, je lui indiquai que je montais, mais que je reviendrais sous peu. Une grande déception se dessina sur son visage.

Quarante-cinq secondes plus tard, j’étais de retour sous l’eau et armé d’une pierre pour casser la vitre. J’avais beaucoup d’obstacles à surmonter. Je faisais face au siège passager, plus proche du bord de la route. Contourner pour aller sauver la jeune femme du côté chauffeur présentait beaucoup de risques : manquer d’oxygène en cours de route ou être entrainé par la voiture au ventre du fjord. J’étais conscient que je disposais de très peu de temps. L’eau ne tarderait pas à envahir la voiture une fois la vitre cassée. Sans mentionner la vie de la passagère qui serait en danger.

À ce moment précis, je réalisai que la passagère n’était pas tout à fait seule. Sur le siège arrière, un garçon d’environ 3 ans tenait sa poupée Mickey et me regardait avec de grands yeux effrayés. La situation devenait compliquée. Par qui fallait-il commencer ? La jeune femme serait tuée par l’eau envahissant la voiture. Je pris une décision à risque : sauver tous les deux en même temps. La vitre vola en éclat. Je libérai d’abord l’enfant et le plaçai sur les genoux de la passagère. À l’aide du petit appareil ReSQme, je coupai la ceinture de sécurité et trois bonds plus tard, nous étions à l’air libre. Dix secondes de plus et mes poumons explosaient.

Zoé était toujours assise au même endroit et fut troublée à la vue des deux corps à même le sol. En quelques mots, je lui expliquai la situation et elle fut d’accord d’essayer d’alerter les passants. Je savais qu’il ne faut jamais faire vomir la victime, plutôt s’assurer qu’elle respire. La cage thoracique de l’enfant se soulevait faiblement. Par contre, celle de sa mère, je supposais, ne donnait aucun signe de vie. Un bouche à bouche d’urgence s’imposait Tête en arrière, menton soulevé, je couvris sa bouche par la mienne en lui insufflant de l’air. Rien ne se passa. Je repris l’exercice et je vis sa poitrine faire de petits mouvements de bas en haut.

Zoé avait réussi à alerter un homme qui avait immédiatement appelé les secours. Il fallait qu’ils arrivent vite sinon, on risquait de mourir de froid. Nos habits étaient tous mouillés. La jeune femme grelottait déjà. Je la couvris de ma jaquette restée à terre, lui fit porter mes chaussures et me permis de masser légèrement ses mains. Le pauvre enfant ne faisait pas de progrès. Je le pris dans mes bras pour le mettre sous la jaquette à côté de sa mère, mais me rendis compte qu’il ne se respirait plus. C’était impossible de maintenir tous les œufs en l’air. Je m’apprêtais à lui faire un bouche-à-bouche lorsque les secours arrivèrent enfin.

L’ambulance emporta tous les deux à l’hôpital. La jeune femme survécut tandis le garçon succomba en cours de route. En plus de l’hypothermie, il avait eu un choc à la tête lorsque la voiture avait freiné brusquement. Il n’était pas son enfant, mais celui d’une amie. Elle avait l’habitude de le garder lorsque sa mère travaillait les week-ends.

Ce samedi-là, elle le ramenait à sa mère. Elle devait passer par une boutique acheter des couches. Au moment de l’accident, elle essayait de lui envoyer un SMS pour lui demander quelle taille acheter. Elle avait les yeux fixés sur l’écran de son téléphone lorsqu’une chaise tomba de la remorque devant elle. Son permis fut confisqué pendant 3 ans et deux ans pour celui du chauffeur du véhicule avec remorque. Dommage, la jeune femme n’avait pas eu le temps de jouir de son permis, elle l’avait acquis seulement huit mois auparavant. Elle n’avait pas encore acheté sa propre voiture, la BMW appartenait à la mère de l’enfant. Ce qui expliquait peut-être son ignorance de l’utilisation de l’appareil ResQMe.

Elle mit très longtemps avant de se pardonner de cette erreur qui avait emporté la vie d’un être humain. Pourtant, sa mère ne cessait de la rassurer. « L’erreur est humaine, c’est persévérer dans l’erreur qui est diabolique. »

CHAPITRE 4

Début ensoleillé

Depuis six ans, je menais une vie paisible à Stavanger, cette jolie et exceptionnelle ville portuaire que certains surnommaient « capitale pétrolière de la Norvège » et qui à ce titre, hébergeait beaucoup d’étrangers.

J’étais marié à la jeune femme que j’avais repêchée du fjord huit ans auparavant. À peine sortie de l’hôpital, elle avait cherché à rencontrer son sauveteur. Loin d’être un hasard, je crois que le destin l’avait placée sur mon chemin ce samedi. Déjà le soir, ce fut clair pour moi que quelque chose s’était passé dans ma vie. J’avais la sensation d’avoir tourné une page. Elle m’avait sauvé d’un trou noir. J’avais commencé à me demander si je serais un jour heureux, si j’avais droit au bonheur comme tout être humain.

Peu de temps après, j’avais trouvé du travail et nous avions déménagé de Sandnes à Stavanger. Nous avions un garçon adorable de 5 ans.

Ce jour-là et comme nous le faisions souvent, nous revenions de notre tour familial autour du lac Mosvatnet, ce beau petit lac, d’environ 3 km de circonférence, situé au centre de Stavanger. C’était le dernier jour du mois d’août et nous profitions du beau temps ; ciel dégagé et une température juste au-dessus de 10 °C. Pour moi, le temps était idéal pour faire du jogging.

Juste avant l’arrivée, un joggeur surgit d’un tournant. Avec un signe de la main, je lui dis « Hei ! »

- Pourquoi tu le salues, le connais-tu ? demanda ma femme.

- Ai-je besoin de le connaitre pour le saluer? Je pensais que c’était l’une des règles principales de politesse.

- Combien de fois t’ai-je dit que la politesse ici a d’autres règles ? Être poli ici, c’est ne pas déranger l’autre. Saluer, c’est déranger. Cela peut être perçu comme une intrusion dans l’espace privé !

- Come on, il comprend ! question de solidarité entre joggeurs. Nous sommes compagnons en douleur, non !

- Peut-être qu’il est timide ou tout simplement de mauvaise humeur !