Irrigation - Jean-Marc Strubin - E-Book

Irrigation E-Book

Jean-Marc Strubin

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Beschreibung

« On l’avait retrouvée sur la plage, à moitié nue, comme dans les séries pour la télévision, comme dans tous les romans où une femme est retrouvée morte sur une plage, comme dans tous les films. Elle était blonde, avait une trentaine d’années, même morte elle était belle. Il y avait une justice, ce n’était pas seulement les moches qui trinquaient. »

Johan Bahlberg est inspecteur de police à Copenhague. Il doit mener de front trois enquêtes qui n’ont apparemment aucun lien entre elles. La partie est loin d’être gagnée. 

À PROPOS DE L'AUTEUR

Jean-Marc Strubin est né le 29 février 1956 à Genève. "Irrigation" est son premier roman.

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Seitenzahl: 103

Veröffentlichungsjahr: 2024

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Jean-Marc Strubin

Irrigation

© 2024, Jean-Marc Strubin.

Reproduction et traduction, même partielles, interdites.Tous droits réservés pour tous les pays.

ISBN 9782889820634

« On peut très bien accepter son sort comme le cactus accepte la caillasse où il pousse. »

Driss Chraïbi

1

L’histoire débute le 4 avril 2024. On ne sait pas quand elle se terminera. L’auteur ne le sait pas. Le personnage principal ne le sait pas. Personne ne sait. Il est dix heures du matin et Johan Bahlberg descend du train, longe le quai, prend l’escalator qui va lui permettre de sortir de la gare. Il est maintenant dix heures dix. Il va pouvoir rentrer chez lui, sans passer par son bureau. Il était allé en train à Osterbuck auditionner un boulanger qui ne voulait pas se déplacer. Ses collègues lui avaient dit de procéder par voie de commission rogatoire mais il ne voulait pas, il voulait l’entendre personnellement, ce qui n’avait pas servi à grand-chose, le boulanger refusant de répondre à ses questions. Ce n’était pas une grosse affaire, le dossier faisait mention de farine trafiquée. Le pain livré par le boulanger, Oskar Wilderaam, avait quand même indisposé une quinzaine de personnes à Osterbuck. Mais personne n’était mort. Il avait passé une nuit difficile à Osterbuck dans un petit hôtel du centre-ville, pas en raison du bruit mais, depuis un certain temps, en fait depuis plusieurs semaines, il dormait mal, faisait des rêves saugrenus et incompréhensibles ; il se réveillait souvent à trois heures du matin et avait toutes les peines du monde à se rendormir. Et ce soir c’était rebelote, il devait à nouveau dormir à l’hôtel, car son fils, Ingmar, voulait fêter son anniversaire, ses dix-huit ans, avec des copains dans son appartement et il avait été gentiment prié de ne revenir que le lendemain. Il s’entendait bien avec Ingmar, c’était un gars bien dans sa peau, généreux, ouvert. Un peu le contraire de lui, pensa-t-il. En revanche, avec sa fille les contacts étaient plus conflictuels. Lunde lui reprochait d’avoir quitté sa mère, alors que les torts lui semblaient partagés, c’est du moins ce qu’il se disait. Il avait choisi un petit hôtel pas cher près de la gare. Que l’hôtel soit cher ou pas, cela n’avait pas vraiment d’importance, il dormirait mal. Son portable sonna. C’était Christina, son ex-femme. Il ne répondit pas.

2

Le divorce, prononcé il y a dix ans, n’avait pas été simple. Un divorce, ce n’est jamais simple, surtout s’il y a des enfants et une maison. Certains l’affirment pourtant, mais ce n’est pas vrai, il y a toujours des conflits, et les lois et les procédures n’arrangent rien. Donc son divorce aussi avait été conflictuel et personne n’avait vraiment gagné. Avec le divorce on regagne sa liberté, mais pour le reste on perd, on culpabilise, on est culpabilisé et le temps n’arrange pas toujours les choses. Christina avait refait sa vie, mais elle persistait à croire à l’existence d’un lien sacré que le prononcé du divorce par le juge n’avait pas réussi à détruire. Il devait relire son dossier, celui de la farine trafiquée, et il n’avait pas envie d’entendre les éternels reproches de son ex-femme. Il approcha de l’hôtel, monta les trois marches qui le séparaient de la porte d’entrée. Celle-ci s’ouvrit automatiquement. Il s’annonça, remplit les formalités, demanda sa clé et se rendit directement dans sa chambre. Il était onze heures dix.

3

On l’avait retrouvée sur la plage, à moitié nue, comme dans les séries pour la télévision, comme dans tous les romans où une femme est retrouvée morte sur une plage, comme dans tous les films. Elle était blonde, avait une trentaine d’années, même morte elle était belle. Il y avait une justice, ce n’était pas seulement les moches qui trinquaient. La police scientifique était déjà sur les lieux. Il était quatre heures dix de l’après-midi, Johan Bahlberg n’avait pas quitté son hôtel. Son portable sonna, c’était le commissaire Niels Larsen, son supérieur, il voulait lui confier l’affaire, car lui-même était trop occupé par un cas de corruption dans l’adjudication de travaux publics. Il fallait qu’il se rende tout de suite sur la plage de Surseeveet, la police scientifique l’attendait.

 

La plage de Surseeveet était à une quinzaine de kilomètres de Copenhague, il fallait qu’il prenne le train puis un bus ou un taxi, il ferait sûrement nuit, ou en tout cas sombre quand il arriverait, bien que les jours avaient tendance à prendre le pas sur les nuits. Il abandonna le feuilleton qu’il regardait sur le petit écran de télévision de l’hôtel. Il s’habilla, pris son portefeuille, son portable et sa montre. Celle-ci était à quartz avec une aiguille des secondes qui avait la particularité de tourner de façon continue, on aurait pu croire à un mouvement mécanique. Il se dirigea vers la gare, espérant qu’il ne devrait pas attendre un train trop longtemps.

 

Le voyage ne fut pas simple mais le raconter était fastidieux. Il fallait directement se diriger vers la scène de crime, car à l’évidence, la femme retrouvée sans vie sur la plage de Surseeveet le 4 avril 2024 ne s’était pas suicidée. C’est vrai que la femme morte était belle, elle était encore belle. Selon la police scientifique, la mort ne remontait pas à plus de vingt-quatre heures. Johan Bahlberg posa quelques questions, mais tout semblait avoir déjà été fait par la police scientifique. La femme morte ne présentait aucune trace de sévices. Son corps allait être emporté à la morgue où un médecin légiste établirait les circonstances de sa mort. À onze heures dix Johan Bahlberg était de retour à l’hôtel, il n’avait rien pu avaler, la morte de la plage lui rappelait une femme qu’il avait connue par le passé, mais le passé vaut mieux parfois l’oublier.

4

C’était étonnant, il avait bien dormi. Des rêves il en avait fait, mais pas d’insomnie à trois heures du matin. Il déjeuna avec appétit puis se rendit à son bureau après avoir payé la note de l’hôtel. Cette note, il ne pourrait pas se la faire rembourser, mais il s’en fichait un peu. Son fils lui avait laissé un message avant de se coucher pour lui dire que la fête de son anniversaire avait été très réussie. Il entra dans l’hôtel de police et croisa Niels Larsen qui lui demanda des nouvelles de l’enquête. Johan Bahlberg lui dit qu’il fallait attendre l’autopsie. Sur son bureau, il trouva une note : Oskar Wilderaam, qui avait refusé de répondre à ses questions, avait agressé la vendeuse de la boulangerie. Suite à l’affaire de la farine trafiquée, la boulangerie avait été fermée sur ordre de la police. La vendeuse avait été soignée aux urgences, mais elle avait pu rentrer chez elle. En revanche, Oskar Wilderaam semblait avoir quitté Osterbuck. C’était un peu surprenant, comment un homme qui venait d’être interrogé et qui avait fait preuve de sang-froid en refusant de répondre s’en était pris à la vendeuse. Christina l’appela sur son portable, il ne répondit pas. Il avait autre chose à faire.

Johan Bahlberg rentra chez lui à cinq heures dix. Ingmar avait tout rangé. Il avait laissé un mot pour dire qu’il passerait la nuit chez un copain, il devait réviser avec lui pour ses examens. Johan Bahlberg se fit à manger, puis il s’affala devant la télévision. À l’écran, le présentateur expliquait que la police n’avait pas encore pu établir l’identité de la jeune femme retrouvée sans vie sur la plage de Surseeveet.

5

Devant la glace, Johan Bahlberg trouve qu’il a mauvaise mine. En vérité il a une sale gueule. Il a mal dormi. Il dort souvent mal. Il se réveille durant la nuit et n’arrive pas à se rendormir. Il a des insomnies. Des pensées embrouillent son esprit. Elles vont dans tous les sens. Le souvenir d’enquêtes non élucidées, l’ennui qui guette avec Lena, sa compagne, le refus de sa fille de le rencontrer. Il se demande aussi pourquoi il n’est pas parvenu à tirer les vers du nez de Wilderaam. Ce boulanger lui cachait des choses, c’était certain ; pourquoi n’avait-il pas insisté ? L’enquête sur la farine trafiquée piétinait et il ne comprenait pas non plus pourquoi son chef, le commissaire Niels Larsen, montrait si peu d’empressement à mettre les bouchées doubles pour résoudre cette affaire. Quinze personnes intoxiquées, ce n’était pourtant pas rien. Les choses allaient cependant prendre une autre tournure dans la matinée, car une des personnes intoxiquées était décédée.

 

Devant sa tasse de café, Johan Bahlberg ne le sait pas encore. Sa mine est triste, il rumine alors qu’il devrait être content que le jour se lève et le délivre de ses insomnies. C’était pourtant un bon flic Bahlberg. Il avait du flair. Par le passé, il avait résolu des affaires difficiles qui lui avaient valu des félicitations de sa hiérarchie. Dans la police de Copenhague, il était connu pour sa clairvoyance et son opiniâtreté. Mais depuis quelque temps, une année ou peut-être deux, il était sans flux. Sa vie suivait son cours, de l’extérieur on ne voyait aucun changement, mais il était comme absent de lui-même. Le jour se levait plus sérieusement. Bahlberg avala son café et se rendit à son bureau.

6

Le rapport d’analyse des pains, petits pains et tresses retrouvées au domicile des personnes intoxiquées était sur son bureau. S’il l’avait ouvert, il aurait appris qu’aucune substance nocive n’avait été décelée. Et il aurait pu étendre l’analyse aux autres produits vendus par la boulangerie d’Osterbuck, aux pâtisseries ou aux autres petites pièces salées. Mais Johan Bahlberg avait la tête ailleurs, il est perdu dans ses pensées, il se demande quel est son rôle, à quoi il sert. La nuit avait été mauvaise et le jour ne serait pas bon. Pauvre Bahlberg, à 58 ans il était sur la pente descendante ; il fallait impérativement qu’il arrête de se poser des questions et qu’il fasse son boulot. Il perdait de la consistance, c’était un peu dramatique. Heureusement, personne autour de lui ne s’en rendait compte, ni dans sa vie, ni au commissariat. En tout cas personne ne lui disait rien, il semblait toujours jouir de sa bonne réputation. Ou alors tout le monde se rendait compte de la situation mais personne ne disait rien : à quoi ça sert d’ailleurs de dire à un homme qu’il décline ? Il était arrivé au sommet de sa courbe de compétence il y a trois ou quatre ans. Il était maintenant sur le chemin du déclin. Il ne pouvait cependant pas se plaindre, il avait un travail, un salaire, un bel appartement, et il était encore en forme physiquement. Il était encore pas mal. Pourtant il déprimait au point de ne pas ouvrir le rapport d’analyse essentiel qui se trouvait sur son bureau. Il ne comprenait pas pourquoi sa vie s’étiolait, ni pourquoi le socle de son être semblait vaciller. Le téléphone sonna et vint ainsi à son secours, le libérant de ses réflexions stériles. C’était le médecin légiste ; la femme retrouvée sans vie sur la plage de Surseeveet n’était pas morte noyée. Elle avait été transportée morte sur la plage. Selon ses premières constatations elle était morte étouffée.

7

– Et il y a autre chose, ajouta le médecin légiste.

– Quoi ?

– Il semblerait que…

À ce moment, Niels Larsen débarqua dans son bureau. Le boulanger Oskar Wilderaam avait été arrêté et Bahlberg devait se rendre sur le champ à Osterbuck pour l’interroger. Il n’avait pas une seconde à perdre. Bahlberg dit au médecin légiste qu’il le rappellerait. Il quitta son bureau et se dirigea rapidement vers la gare. Il se souvint qu’il n’avait pas lu une ligne du rapport sur l’analyse des pains. Ce n’était pas sérieux pour un enquêteur de sa trempe. Tant pis, il se débrouillerait. Il prit le premier train pour Osterbuck. Il essaya de rappeler le médecin légiste mais il ne trouva pas son portable, il avait dû l’oublier chez lui ou au bureau, comme il oublierait encore une multitude de choses avant de mourir.

8

Elle avait sorti ça sans raison apparente :

– Je n’aime pas les vieux.

– Pourquoi ?

– Les vieux coûtent trop cher à la société, ils occupent des appartements trop grands pour eux, et ils croient tout savoir.

Décidément sa fille ne faisait pas dans la demi-mesure. Elle devenait de plus en plus radicale dans sa façon de penser. Elle aurait pu ajouter qu’à la fin, sur le tard, les vieux sentaient la pisse.