Jeu de massacre à Berlin - Elisabeth Herrmann - E-Book

Jeu de massacre à Berlin E-Book

Elisabeth Herrmann

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Beschreibung

Dans un lycée chic de Berlin, les évènements étranges se succèdent...

Joachim Vernau, avocat désabusé et sans le sou, est invité à donner des cours de plaidoirie dans un des lycées les plus chics de Berlin pour arrondir ses fins de mois. Mais quelques jours après sa prise de fonction, l’une des élèves disparaît dans des circonstances obscures. Au même moment, il s’aperçoit que tous les élèves s’adonnent à des jeux macabres, et commencent à recevoir de mystérieux SMS d’une certaine « Reine noire ». Joachim va se retrouver à enquêter, bon gré mal gré, sur cette disparition et sur ces pratiques estudiantines pas si bon enfant...

Un thriller psychologique angoissant, qui vous tiendra en haleine jusqu'à la dernière page !

EXTRAIT

C’était un immeuble en préfabriqué, typique de la RDA des années 1970, avec des façades gris délavé, des encadrements de fenêtres orange et des ruisselets
noirs de crasse qui se déployaient sous les corniches et les rebords de fenêtres. les plates-bandes mal entretenues et ensauvagées étaient jonchées des restes de déchets qui avaient été jetés là, et sur l’escalier en béton qui menait aux portes d’entrée en verre, des jeunes se saluaient en poussant des braillements incompréhensibles. Des adultes désespérés se faufilaient au milieu de cette cohue, à la recherche de leurs enfants qui fumaient une dernière cigarette en cachette. Un groupe de filles enjouées faillit me renverser. Je décidai de suivre le mouvement et atterris finalement, avec quelque trois cents élèves et parents, dans un grand amphithéâtre. Je regardai autour de moi dans l’espoir de trouver de l’aide.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Entre Gossip Girl et Connelly, Jeu de massacre à Berlin satisfera votre appétit de détective pendant ces longues soirées d’hiver. - Blog Collibris

C’est La Vague revisité par Connelly. - RTL

Ce récit est un thriller psychologique très original, aux accents parfois gothiques, dont l'intrigue souvent touffue flirte parfois avec le fantastique, sans jamais vraiment tomber dans le surnaturel ou l'invraisemblable. - Norbert Spehner, LaPresse.ca

À PROPOS DE L'AUTEUR

Élisabeth Herrmann a travaillé comme journaliste de radio et de télévision. Elle a réalisé des documentaires pour la télévision. Elle est l’auteur de plusieurs romans policiers dont certains ont reçu de prestigieux prix outre-Rhin. Hier ou jamais, son premier roman, est paru en France en 2016 chez Slatkine & Cie.

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Clinique psychiatrique Berlin-Niederschönhausen

2 décembre 1907

« Non, petite demoiselle. Mais non ! »

L’infirmier se veut rassurant, mais la jeune femme a une force colossale. Bien qu’elle soit attachée et qu’il la cravate, il craint à chaque fois de lui briser la mâchoire.

« Ouvrez la bouche ! C’est peine perdue, de toute façon ! »

L’infirmière se tient à côté, le verre contenant le liquide blanchâtre à la main, sans savoir qui mérite le plus sa compassion. D’un côté la patiente qui, sachant exactement ce qui l’attend, se défend avec tant de véhémence. Et de l’autre, l’infirmier, un homme musclé et costaud, qui a la stature d’un charbonnier : il fait son travail, mais on voit bien que ça le met mal à l’aise.

« Maintenant ! », hurle l’infirmier.

Il lui desserre les mâchoires de force, et l’infirmière lui déverse le contenu du verre dans le gosier. La patiente s’étrangle et en recrache la moitié. Elle se cabre et ressent la douleur qui parcourt ses muscles ; ils sont contractés par ses tentatives infructueuses de rébellion contre les sangles en cuir qui étreignent ses bras et ses jambes – tentatives si vaines, si désespérées que ce n’est pas tant la douleur que l’acceptation de son éternel retour qui fait jaillir ses larmes.

« Ah, petite demoiselle. Petite demoiselle ! »

L’infirmier la lâche progressivement. Il échange un bref regard avec l’infirmière et libère la patiente de son étreinte en la laissant doucement glisser dans son lit.

« Et c’est comme ça tous les soirs ? »

De l’autre côté de la pièce, une silhouette grande et mince sort de l’ombre. Le médecin est nouveau, cela fait quelques jours qu’il travaille dans le service, et ce cas semble l’intéresser tout spécialement. Il feuillette attentivement le dossier médical et s’approche de quelques pas.

L’infirmière acquiesce et pose le verre vide sur la table de nuit. « Chaque soir. À chaque fois qu’elle reçoit du véronal. »

Son regard tombe sur la patiente qui s’est affaissée dans son lit et fixe le plafond d’un regard vide. La bouche de cette dernière est entrouverte, ses cheveux sombres, mouillés par la sueur, collent à son front. Ses bras et ses jambes tressaillent, sous l’effet de l’effort surhumain qu’elle fournit pour échapper à tout ce qui l’attend ici.

Le médecin continue d’examiner le dossier. « Et si vous arrêtez le véronal ? »

« Dans ce cas, elle ne dort pas », répond l’infirmier. « Elle erre dans le bâtiment jusqu’à s’écrouler de fatigue et elle rend tout le monde fou. »

Il n’aurait peut-être pas dû dire ça.

Le médecin lève brièvement les yeux. Il porte des lunettes rondes dont les verres reflètent la lumière trouble de la lampe à gaz, si bien qu’on ne distingue pas lequel des deux employés il est en train de regarder.

« Le Docteur Bispinger a diagnostiqué une démence paranoïaque évolutive. » L’infirmière fait un bref signe de tête en direction du dossier que le médecin est en train de refermer et de poser sur la table de nuit. « Le traitement moral1 est pour l’instant sans effet. Les laxatifs, la cocaïne ainsi que les autres médicaments habituels, qu’il s’agisse des antidouleurs ou des remèdes contre la fièvre, se sont révélés inadaptés. La codéine et le véronal sont les seuls moyens de la calmer. Mais ce calme… »

Elle jette un regard à la patiente.

Ses muscles se détendent lentement. Une sorte de sourire glisse sur son visage ravagé par les problèmes, semblable à celui d’un malade à l’agonie. C’est à ce moment que la drogue atteint son cerveau, et que cette roue qui tourne de manière insensée dans la tête de la jeune femme va s’immobiliser quelques minutes. Un court instant, son âme s’arrête dans ce passage en douceur qui mène de la folie au réel, elle peut se reposer des effroyables caricatures surgies de ses étranges visions, avant de revenir à la réalité.

Le médecin s’approche de la malade et prend son pouls. Puis il se penche sur son visage et la regarde dans les yeux. De grands yeux sombres et cernés qui ne le reconnaissent pas et ne perçoivent sans doute pas grand-chose de ce qui se passe autour d’elle.

« Elle n’a que dix-sept ans », dit-il doucement. « Et elle revit tous les soirs la même horreur. N’est-il pas de notre devoir suprême de montrer un peu de compassion ? »

Il pose sa main sur l’avant-bras de la malade ; il est parsemé de crevasses mal cicatrisées, provenant des sangles en cuir contre lesquelles elle livre, soir après soir, le même combat sans issue.

L’infirmier et l’infirmière échangent un regard derrière le dos du médecin. Comme pour dire : travaillez d’abord quelques années dans cette clinique. La sangle en cuir deviendra alors votre seul collègue vraiment fiable. Certaines âmes doivent être protégées d’elles-mêmes. Toutes ces nouvelles thérapies et tous ces succès pionniers dont on entend parler ne servent à rien pour ce genre de personnes.

Une respiration, profonde et rauque, s’échappe de la maigre poitrine de la malade. L’infirmière s’avance vers la table de toilette, prend une serviette qu’elle plonge dans une bassine remplie d’eau.

La jeune femme se met à respirer plus fort. Une lueur de vie réapparaît dans ses yeux, elle voit le médecin, reconnaît la pièce, ses doigts s’incrustent dans le drap, et elle ouvre la bouche. Un cri profond et inhumain surgit de sa gorge, tel un démon, et se répercute sur les murs. Il ne veut pas cesser.

Saisi d’effroi, le médecin recule d’un pas et cherche l’infirmière des yeux, d’un air désemparé. Elle accourt vers le lit et pose le tissu humide sur le front de la patiente.

« Ça va commencer », dit-elle. « Vous allez voir – »

« Non ! »

Ce mot, presque méconnaissable tant il est distendu, retentit à leurs oreilles et se transforme en un nouveau cri dans lequel on perçoit à la fois un effroi abyssal et l’imploration de la délivrance. Il s’évanouit ensuite dans un râle, la patiente tousse et suffoque. Puis elle serre les mâchoires et les poings. Ses paupières palpitent, et son visage reflète d’un seul coup la prise de conscience que quelque chose d’effroyable est en train de se passer, qu’un nouveau cauchemar l’a assaillie, un cauchemar qui n’est pas une vision, mais la plus grande douleur qu’un être humain puisse connaître.

L’infirmière éponge doucement le front mouillé de sueur.

La question. La même, tous les soirs, qui lui déchire à chaque fois le cœur.

« Où… est… mon enfant ? »

L’infirmière laisse retomber la main qui tient la serviette. L’infirmier baisse les yeux.

« Qu’avez-vous fait de mon enfant ? »

La jeune femme a dû être une très jolie fille. Bien avant que l’alcool et la folie n’entament leur œuvre de destruction. On entrevoit un faible reflet de cette beauté tandis que ses yeux se remplissent de larmes et qu’après avoir posé cette question implorante, elle éclate en sanglots.

« Mon enfant, mon petit. Où est-il ? Que s’est-il passé ? »

L’infirmier sautille d’un pied sur l’autre. Le médecin s’éclaircit la voix, enlève ses lunettes, souffle sur les verres et les essuie avec la manche de sa blouse.

« Que lui répondez-vous ? C’est-à-dire… que lui dites-vous à ce moment-là ? »

L’infirmière se redresse et entraîne le médecin un peu à l’écart.

« Nous avons testé différentes réponses. Certaines fois, on lui dit qu’il est en de bonnes mains, d’autres fois, on lui dit… »

Elle se retourne et jette un regard à la patiente qui, secouée par une crise de larmes, agite la tête dans tous les sens.

« … qu’il est mort. »

Le médecin acquiesce. « Vous lui dites aussi la vérité ? »

« La vérité ? »

L’infirmière jette un œil à ce petit être ligoté qui n’est plus qu’un tas de désespoir. Elle baisse alors la voix. « C’est à peu près la seule vérité dont nous disposons. »

Le médecin remet ses lunettes et retourne près du lit. La patiente le regarde fixement et tire sur ses liens.

« Où est mon enfant ? Je veux rejoindre mon enfant ! »

Il s’assied près d’elle. « Votre enfant n’est plus en vie. »

La femme écarquille encore plus les yeux. Sa peau se teinte d’une pâleur blafarde, les cheveux mouillés et les traits émaciés lui donnent d’un seul coup l’air d’un oiseau malade. Sa voix n’est plus qu’un chuchotement rauque.

« Que lui est-il arrivé ? »

« Vous l’avez assassiné. »

L’infirmière retient son souffle. Ce n’est pas bien ce qu’il fait là. Si c’est ça, les nouvelles méthodes de Vienne – eh bien, c’est pas son truc. Elle se dirige doucement vers la table de toilette et humecte à nouveau la serviette.

Le médecin observe la malade et attend sa réaction.

Elle pince ses lèvres rugueuses, mordues jusqu’au sang, et lui lance un regard de défi.

« Ce n’est pas vrai. Je n’ai pas assassiné mon enfant. »

Le médecin saisit le dossier médical, l’ouvre et pointe du doigt un passage du certificat d’internement.

« Pourtant, c’est écrit ici. Noir sur blanc. Et il faut bien que je croie ce qui est écrit ici, n’est-ce pas ? »

« Ce n’était pas moi », répète-t-elle.

« Et qui était-ce alors ? »

Elle s’affaisse sur l’oreiller et regarde le médecin un long moment. Puis elle sourit. C’est un sourire entendu, d’une telle intensité qu’il fait froid dans le dos.

« La reine noire. »

Elle fixe alors l’infirmière qui abaisse la serviette sous l’effet de ce regard et s’aperçoit d’un seul coup qu’une terrible peur, une peur froide, s’empare d’elle. La malade se redresse autant que ses liens le lui permettent. Elle regarde l’infirmier qui recule encore d’un pas face à ce regard. Un silence de mort règne dans la pièce.

« Et elle viendra tous vous chercher. »

1. En français dans le texte. Le Traitement moral – parler avec douceur, compatir avec le patient – a été présenté par Philippe Pinel (1745-1826) dans son Traité médico-psychologique de l’aliénation mentale.

I.Les règles du jeu

1

C’était une journée de fin d’été, l’air était indolent, et je l’entendis arriver avant même de la voir pour la première fois.

Le staccato rapide de ses talons résonnait sur les murs de la cour intérieure. Ce martèlement se détachait sur le grincement traînant des gonds de la porte, lequel s’enfla lentement, déchirant le silence de midi, jusqu’à ce que la porte se referme dans un claquement sonore. Ce pas cadencé au rythme retentissant atteignit notre cage d’escalier située dans l’arrière-cour, avant d’être absorbé, sur deux étages, par les murs épais du bâtiment ancien. C’est alors qu’elle sonna.

Je jetai un coup d’œil à ma montre. Une heure trente. Comme personne, à part moi, ne se trouvait au cabinet, je me levai, gagnai lentement le couloir et ouvris.

Face à moi se tenait une femme de taille moyenne, d’âge moyen, vêtue dans les tons beige moyen, portant des lunettes moyennement élégantes, sous le bras un sac de taille moyenne ; elle fixait, l’air troublé, la plaque de notre porte. Elle me dévisagea alors d’un air étonné.

« Mme Hoffmann ? », demanda-t-elle.

Je la regardai avec un grand sourire, en secouant la tête. « Je suis Joachim Vernau. »

Je pointai du doigt le « & » qui figurait sur la plaque de notre porte. « Son associé. En quoi puis-je vous être utile ? »

« Peut-on lui parler ? »

« Mme Hoffmann est encore au tribunal, mais elle ne saurait tarder. Désirez-vous attendre son retour ? »

Ses cheveux mi-longs étaient châtain moyen, mais lorsqu’elle releva la manche de son tailleur pour regarder sa montre, je fus frappé par ses mains. C’étaient de belles mains qu’elle bougeait avec grâce. Et elle portait une belle montre. La montre ne lui allait pas. Les vêtements qu’elle portait non plus. Cette femme était manifestement séduisante, mais elle semblait se donner beaucoup de mal pour le dissimuler.

Je reculai d’un pas pour la laisser entrer. Elle hésita un instant puis hocha la tête, passa devant moi et s’avança dans le couloir. Je fermai la porte et me tournai vers elle.

« Et vous êtes… ? »

« Katharina Œttinger. Avec o-e liés. Et un double t. »

Elle me tendit une main sèche et fraîche à la poigne vigoureuse, en me regardant pour la première fois vraiment dans les yeux, un sourire distant aux lèvres. C’était le sourire de quelqu’un qui a l’habitude de saluer beaucoup de monde dans sa vie professionnelle. Je me demandais quel pouvait bien être son métier. Et son problème.

« Vous pouvez attendre dans le bureau de Mme Hoffmann. Désirez-vous boire quelque chose ? »

Elle acquiesça, et j’espérai vivement que Marie-Luise avait profité du week-end pour juguler, au moins un peu, son désordre. Un coup d’œil dans la pièce suffit à me persuader du contraire. La moindre surface plane était recouverte de papiers, de dossiers et d’ouvrages de référence.

« Il vaut peut-être mieux que vous veniez dans mon bureau. »

Elle acquiesça à nouveau. « Je prendrais volontiers un verre d’eau minérale. »

Lorsque j’entrai dans mon bureau, le verre à la main, elle avait pris place sur la chaise de bureau de Kevin, les jambes chastement croisées. Elle prit le verre, en hochant sagement la tête, et but à petites gorgées. Je m’assis face à elle, à mon bureau.

« Cela fait du bien. L’air, ici, est aussi lourd que chez nous. »

Elle but encore une petite gorgée. « À l’école. Je suis la sous-directrice du lycée Herbert Breitenbach de Pankow. »

Elle me regarda, et, pour lui faire plaisir, je fis comme si je savais de quelle école il était question. « Et qu’est-ce qui vous amène chez nous ? »

Elle sourit aimablement. « J’aimerais vous recruter. »

« Nous ? Vous voulez dire Mme Hoffmann ? »

« Non. » Elle posa le verre. « Vous, Monsieur Vernau. »

À ce moment-là, j’entendis par la fenêtre ouverte Marie-Luise qui arrivait. C’était le pas pressé de quelqu’un qui porte des chaussures plates et qui n’a pas de temps à perdre, car quoi qu’il arrive, il sera toujours et partout en retard.

« Moi ? », lui demandai-je. « Au… »

« Au lycée Herbert Breitenbach de Pankow. C’est cela. Marie-Luise m’a parlé de vous, et je crois que vous êtes la personne idéale pour cette mission qui n’est certes pas facile, mais qui constitue un poste à responsabilité extrêmement gratifiant. »

« Quel poste ? », demandai-je.

J’étais juriste. Pas prof. Ni concierge. Ni vendeur de lait.

« Marie-Luise ne vous en a pas encore parlé ? »

À cet instant précis, mon associée fit irruption dans le couloir, nous lançant « Salut ! Je suis de retour ! », puis catapulta sa serviette – à en croire le bruit qui retentit – depuis le fond du couloir jusque dans son bureau, sur une distance de cinq mètres. Elle apparut alors dans l’embrasure de la porte et se figea en plein mouvement :

« Katharina ! »

Mme Œttinger se leva et tendit la main droite à Marie-Luise qui, ignorant superbement cette main, serra vigoureusement Mme Œttinger dans ses bras et l’embrassa plusieurs fois sur les joues – traitement qu’elle subit, le buste raide et avec le même sourire distant que celui qu’elle esquissait en guise de bonjour. Marie-Luise la libéra enfin de son étreinte fraternelle, mais avec une telle fougue, que Mme Œttinger fit un pas en arrière en chancelant.

« Je suis contente de te voir. » Elle rajusta sa coiffure. « Et j’ai déjà fait connaissance avec M. Vernau. »

« Vous avez discuté ? »

« Oui, mais… »

« Et qu’en dit-il ? »

« Rien, pour l’instant », dis-je en interrompant leur petite conversation à mon sujet, laquelle avait sans aucun doute débuté bien plus tôt. Mme Œttinger s’assit à nouveau, et Marie-Luise alla chercher la vieille chaise posée à côté de l’armoire à dossiers.

« Katharina et moi avons fait notre scolarité ensemble, à l’École polytechnique de Lichtenberg. C’est de là que nous nous connaissons. Ça fait donc un sacré bout de temps. Et lorsque Katharina m’a fait part de son problème, j’ai pensé que tu serais la personne idéale. »

Je dévisageais les deux dames assises en face de moi. J’avais rarement vu de couple plus mal assorti. Marie-Luise dans son ensemble froissé, qui, d’un geste vif, écartait de son visage ses cheveux ébouriffés rouge henné, le teint échauffé et rougi par le stress qu’elle créait elle-même ainsi que par une désorganisation pathologique ; et en face d’elle, cette beauté distante, polie, presque totalement enfouie à force de convenance.

« Le candidat idéal pour quoi, si je puis me permettre ? »

Mme Œttinger me considéra à travers les verres de ses lunettes à correction moyenne, en posant sur moi ses beaux yeux d’un brun moyen. Elle semblait désormais concentrer son attention sur ma personne, ce qui donnait à son regard quelque chose de presque impérieux.

« La semaine prochaine, c’est la fin des vacances d’été et le début de la nouvelle année scolaire. Et nous n’avons personne qui puisse encadrer le Teen Court pour nos bacheliers. »

« Le quoi ? » Il m’était arrivé, une fois, de tomber sur ce terme dans je ne sais quelle revue juridique. Mais à ce moment précis, même avec la meilleure volonté du monde, je ne parvenais pas à me figurer ce qu’il pouvait bien signifier. Ni d’ailleurs le lien qu’il pouvait avoir avec un établissement privé berlinois.

« Le Teen Court désigne un atelier de travail optionnel qui traite des infractions légères au sein de la communauté scolaire. Une idée qui vient des États-Unis. Et un projet par ailleurs très intéressant, surtout pour les élèves désireux d’entreprendre des études de droit après leur bac. Nous cherchons quelqu’un qui soit prêt à assumer l’encadrement juridique de cet atelier de travail, moyennant une rémunération sous forme d’honoraires. Il se réunit de manière hebdomadaire, après les cours obligatoires. »

Elle se taisait. Marie-Luise se taisait. Je me taisais.

« Je sais, ma demande est un peu soudaine. Mais… un enseignant nous quitte de manière inattendue. »

Elle baissa les yeux.

J’avais assez souvent vu ce geste pour savoir qu’il dissimulait quelque chose.

« Madame Œttinger », dis-je. « Je ne sais pas ce que Mme Hoffmann vous a raconté à mon sujet, mais si je vous facture mon tarif horaire – trajets aller-retour compris – les services administratifs chargés de l’enseignement vont lancer la cour des comptes à vos trousses. Et par ailleurs, je suis avocat et non professeur auxiliaire. »

Marie-Luise laissa échapper un grognement et, comme toujours, me poignarda dans le dos. « Tu es aussi fauché que moi. Écoute au moins de quoi il s’agit avant de parler ! »

Le fait de discuter ainsi de notre situation financière devant des clients potentiels me déplaisait au plus haut point. Même si elle avait raison. Les affaires marchaient mal, et nos clients étaient de mauvais payeurs. Le contrôle technique de notre Volvo de fonction arrivait à échéance le mois prochain, nous étions en retard pour le paiement du loyer ; et avec notre dernière rentrée d’argent, je m’étais procuré, par précaution, un portable prépayé de manière à rester opérationnels – au cas où on nous couperait à nouveau le téléphone. De nos jours, travailler en indépendant revenait à s’empêtrer dans la fatalité de la faillite personnelle. Si les deux dames en face de moi n’avaient pas déjà décidé, à mon insu, du reste de ma carrière, j’aurais même été prêt à balayer la cour de l’école. À condition qu’on me paye. Et qu’on me le demande.

Mme Œttinger semblait à tout le moins avoir suffisamment de tact pour ignorer Marie-Luise.

« Votre tarif horaire ne devrait pas poser problème. Nous sommes un établissement privé et négocions honoraires et salaires en dehors des grilles tarifaires. En cas d’imprévu, nous sommes par ailleurs épaulés par une association de soutien d’une grande générosité. Et dernière chose : nous ne sommes pas à la recherche d’un professeur auxiliaire. »

« Mais encore ? »

« Nous attendons de nos collaborateurs qu’ils disposent de compétences au-dessus de la moyenne, qu’ils fassent preuve de sensibilité pédagogique et de discrétion. Les parents qui nous ont confié leurs enfants peuvent prétendre à ce que ceux-ci reçoivent une formation d’excellence qui leur permette de s’aligner sans peine sur les standards internationaux. C’est la raison pour laquelle nos enseignants sont les meilleurs. C’est la raison pour laquelle je me suis tournée vers vous. »

Elle m’adressa alors un sourire du type « j’embobine le premier venu » et elle s’y prenait vraiment bien. Je remarquai que mes réticences étaient en train de s’évanouir.

« Mais ce n’est pas la dernière semaine des vacances que vous dénicherez quelqu’un d’envergure internationale. Vous n’auriez pas dû vous en préoccuper un peu plus tôt ? »

J’ouvris mon agenda de manière qu’elle ne puisse pas voir à l’intérieur, puis je fronçai les sourcils en examinant les pages presque vides. « Et la semaine prochaine… »

Je le refermai. « Désolé. »

L’expérience m’avait appris qu’un certain degré d’hésitation tactique n’avait jamais nui à mon travail.

Katharina Œttinger échangea un rapide regard avec Marie-Luise qui lui adressa un sourire d’encouragement.

Sur ce, elle ouvrit le fermoir de son sac en bandoulière. Une fois qu’elle eut trouvé ce qu’elle cherchait, elle eut un instant d’hésitation. Puis elle en sortit une enveloppe qu’elle me tendit par-dessus la table. Elle contenait une feuille de papier pliée en quatre.

Je me mis à lire à haute voix : « Cher Monsieur Kladen, Chère Madame Œttinger, des événements imprévus me contraignent à solliciter mon congé immédiat. Je ne serai plus à votre disposition au début de la nouvelle année scolaire. J’en suis désolé. Frank Se… »

« Frank Sebald », expliqua Mme Œttinger. « Nous venons de recevoir, il y a quelques jours, cette démission quelque peu singulière. M. Sebald est injoignable. Et nous ne pouvons pas nous permettre d’annuler les cours. L’atelier du Teen Court est extrêmement apprécié. »

Elle se mordillait nerveusement la lèvre inférieure. Elle était dans l’eau jusqu’au cou et n’avait pas l’habitude de supplier.

Je lui rendis l’enveloppe et la lettre.

« Cette ville est pleine de pédagogues au chômage. »

Marie-Luise laissa échapper un soupir d’exaspération. « Ils ne cherchent pas de pédagogues. Du moins pas ce qu’on entend couramment par ce terme. »

Elle se pencha vers moi et me chuchota à l’oreille : « La Volvo ne passera plus le contrôle technique. Je reviens tout juste du garage. Fini ! »

Cela changeait tout. Brusquement.

« Que – ou qui – cherchez-vous donc ? »

Katharina sirotait à nouveau son eau minérale. Elle retira ensuite ses lunettes et, de l’autre main, se frotta la racine du nez, à l’endroit où la monture avait imprimé deux vilaines marques. Puis, elle tourna les yeux vers moi.

L’effet de ce regard au naturel était phénoménal. Il faudrait interdire à cette femme de reporter des lunettes. D’un seul coup, son visage présentait des contours bien plus doux. Ses yeux paraissaient beaucoup plus grands et donnaient un aspect juvénile à ses traits. Elle avait un air charmant et elle avait remarqué que je l’avais remarqué. Selon toute apparence, elle se fiait désormais davantage à son charme qu’à ses arguments peu convaincants.

« Je sais que vous n’avez pas toujours travaillé dans de telles conditions. – Excuse-moi ! Tu sais ce que je veux dire. »

La transformation qui affecta les traits de mon associée m’indiqua qu’elle ne le savait justement pas. Ou qu’elle ne voulait pas le savoir. Mais elle se taisait. Du moins pour le moment.

« Nous vendons une marchandise rare : la culture. L’homme que nous cherchons doit nous correspondre. Le parcours qui est le sien doit le rendre inattaquable. »

« Je ne comprends toujours pas. »

« Vous avez, naguère, fréquenté les meilleurs cercles. »

Je suivis son regard jusqu’au mur d’en face. Les armoires à dossiers étaient bonnes pour les encombrants. Nos classeurs provenaient encore de la zone d’occupation soviétique. L’auréole noire qui entourait l’interrupteur aurait permis à des spécialistes chevronnés d’archéologie du présent de déterminer, au mois près, à quand remontait le dernier coup de pinceau.

« Je les fréquente toujours. Tout est question de point de vue. »

« Pardonnez-moi. » Deux petites taches rouges se formèrent sur son cou. « La diplomatie n’est pas mon fort. »

Elle remit ses lunettes. « Nous cherchons juste quelqu’un qui soit sans parti pris vis-à-vis de nos élèves. Certains de nos enseignants ont du mal à accepter que leur salaire soit moins élevé que l’argent de poche de leurs bacheliers. Mais il ne faut pas oublier que ce sont des élèves. Des enfants. Avec exactement les mêmes qualités et les mêmes faiblesses que tous les autres enfants. »

Je m’étonnais que Marie-Luise ne dise rien. Je me serais attendu, tout au moins, à une allusion décente aux jeunes roumains qui tapinent et aux orphelins nigériens atteints du sida, susceptibles d’embrasser une opinion divergente sur le sujet. Mais mon associée semblait se découvrir une tendresse soudaine pour les ados de la haute société; elle se contenta en effet de hocher la tête en direction de Katharina Œttinger, l’air compréhensif.

« Cela vous poserait problème ? »

« Non », répondis-je. Cette dame se trompait sur la nature de mes vrais problèmes. « Que prévoit votre réglementation sur l’argent de poche délivré aux enseignants ? »

« 400 euros par unité d’enseignement. Le mercredi après-midi. »

Je pensais d’abord avoir mal entendu. Je scrutai alors son visage souriant qui m’apprit trois choses : elle voulait m’acheter. Elle parviendrait à ses fins. Et elle ne plaisantait pas.

Je hochais la tête. « Je pourrais m’organiser. Mais auparavant, j’aimerais bien me faire une opinion des élèves. »

« Aucun problème. »

Katharina Œttinger se leva et lissa sa jupe. « Notre fête de rentrée a lieu samedi. Je serais très heureuse si vous pouviez être des nôtres. Votre classe sera là. Ainsi bien sûr que M. Kladen, notre directeur. »

Mon futur chef me tendit la main. À mon contact, elle baissa les yeux.

« Au revoir. »

« À samedi », susurra-t-elle.

Puis elle se retourna et suivit Marie-Luise. Tandis que les deux femmes prenaient congé dans le couloir, je sortis mon agenda pour cocher les mercredis après-midi suivants. Je m’arrêtai au bout de la quatrième semaine, et Marie-Luise revint.

« Tu ne me trouves pas super ? »

Je repoussai mon agenda. « Tu es le meilleur maquereau que j’aie jamais eu. Qu’est-ce qui t’a pris de me vendre à cette femme, à mon insu ? »

Elle passa devant moi, se dirigea vers la fenêtre et regarda dehors, dans la cour. La nuit dernière, quelqu’un avait déposé, en plus des deux vieux réfrigérateurs, un vélo de femme cabossé aux pneus crevés. Ça ressemblait lentement à un dépôt d’ordures illégal, là en bas.

« 1 600 euros. Au moins. Tous les mois. Dis-moi juste que je me débrouille bien ! »

« Et pourquoi la Volvo ne peut subitement plus passer le contrôle technique ? La semaine dernière, on parlait encore de… »

« La semaine dernière, la semaine dernière. »

Marie-Luise me frôla pour aller vers la porte. « Qu’est-ce que j’y peux si mon mécanicien polonais a élu Adenauer2 comme modèle d’éloquence ? »

Elle disparut dans son bureau. La porte d’en bas claqua, et on entendit le bruit retentir dans toute la cour intérieure.

2. Konrad Adenauer (1876-1967), chancelier de la République Fédérale de 1949 à 1955, artisan de la reconnaissance de l’Allemagne après-guerre. Orateur réputé, il a été élu en 1957 sur le fondement d’une fausse promesse électorale qu’il a lui-même récusée quelques mois plus tard.

2

Les vacances d’été finissaient tard cette année-là.

On était déjà à la mi-septembre lorsque, le samedi suivant, je pris le U-Bahn pour Pankow, en espérant ne pas me faire pincer sans ticket.

Il était prévu que la fête commence à onze heures. Une demi-heure plus tôt, je sortis à la station Schlosspark Niederschönhausen et je m’acheminai vers le Majakowskiring.

Avant la guerre, ce coin de Pankow était considéré comme le quartier de la bourgeoisie aisée. De petits parcs privés et des maisons à trois étages, conçues dans le style pittoresque anglais, caractérisaient l’architecture du quartier. Au tournant du XXe siècle, des diplomates et des industriels s’étaient installés à proximité du château, ainsi que l’élite montante des politiciens, des fonctionnaires et des intellectuels. À l’époque de la RDA, de nombreuses ambassades emménagèrent dans le secteur et, pour certaines, y demeurèrent même après la chute du mur. Notamment celles qui n’avaient pas les moyens de s’offrir des bâtiments neufs et onéreux dans le quartier de Dahlem ou de Tiergarten.

Au-delà de ce territoire de la haute bourgeoisie, on entrait dans le royaume de la piétaille. Ce furent d’abord les officiers et soldats de l’empereur qui s’y installèrent, rejoints, plus tard, par les artisans et les petits commerçants. On continuait de lire les différences de rang dans la structure du bâti. Les fastueux immeubles de la bourgeoisie laissaient assez vite la place aux étroites casernes locatives de l’Empire wilhelminien.

Les abords du parc du château étaient encore tranquilles. Plus je m’approchais de mon but, plus les rues s’animaient. Des véhicules tournaient à la recherche d’une place pour se garer, des hordes entières d’adolescents pouffant de rire se pressaient à la sortie des bus. Des parents, remorquant des adolescents fraîchement coiffés, tournaient le coin de la rue. Aucun doute : il y avait une école dans les environs.

Au moment de bifurquer dans le Paradeweg, je m’immobilisai, stupéfait. Ce n’était pas un chemin, mais une large rue à quatre voies. La guerre et la reconstruction y avaient laissé leurs traces. De nouvelles constructions, plus ou moins réussies, s’étalaient entre les immeubles cossus de la fin du XIXe siècle. Le bâtiment qui se trouvait de l’autre côté de la rue attirait de nombreuses personnes, mais il n’avait vraiment pas l’air d’une école privée. C’était un immeuble en préfabriqué, typique de la RDA des années 1970, avec des façades gris délavé, des encadrements de fenêtres orange et des ruisselets noirs de crasse qui se déployaient sous les corniches et les rebords de fenêtres. Les plates-bandes mal entretenues et ensauvagées étaient jonchées des restes de déchets qui avaient été jetés là, et sur l’escalier en béton qui menait aux portes d’entrée en verre, des jeunes se saluaient en poussant des braillements incompréhensibles. Des adultes désespérés se faufilaient au milieu de cette cohue, à la recherche de leurs enfants qui fumaient une dernière cigarette en cachette. Un groupe de filles enjouées faillit me renverser. Je décidai de suivre le mouvement et atterris finalement, avec quelque trois cents élèves et parents, dans un grand amphithéâtre. Je regardai autour de moi dans l’espoir de trouver de l’aide.

Une jeune femme se trouvait à l’entrée, l’air un peu dépassé par la situation, les cheveux blonds ébouriffés. Elle portait une jupe descendant jusqu’aux chevilles, qu’elle semblait avoir elle-même tissée, et serrait un porte-bloc contre sa poitrine comme pour se protéger.

Je l’accostai : « Pardon, où puis-je trouver M. Kladen ? »

« Kladen ? », répéta-t-elle. Projetant promptement son bras devant moi, elle agrippa par la manche un garçon d’une douzaine d’années qui faillit disparaître dans sa veste à capuche. « Ça fait un bon moment que tu devrais être dans les coulisses », le réprimanda-t-elle. « Allez, file ! »

Le garçon pivota sur ses talons et disparut.

« Joachim Vernau. Je suis le nouveau professeur auxiliaire. »

Elle sourit d’un air stressé. « Ah oui, pour la chimie. Les classes de dixième, n’est-ce pas ? »

« Non, je – »

« Tarkan ! »

Elle harponnait un nouveau garçon. « Où sont Sami et Sascha ? »

« Ils sont encore dehors », bafouilla un élève de huitième, le visage pâle, bourgeonnant d’acné prépubère. Il portait une grosse chaîne en argent autour du cou et, aux pieds, des baskets de marque, d’une blancheur éclatante. Un nouveau régiment d’élèves traversa notre îlot de conversation et repoussa Tarkan trois rangs plus loin. Dans cet amphithéâtre, le niveau sonore était aussi fort que lors du décollage d’un avion à réaction. Il semblait régner une confusion épouvantable ; la femme blonde et son porte-bloc avaient disparu. Quelqu’un me tapota l’épaule. Je me retournai, elle se trouvait juste derrière moi.

« Allez dans la salle des profs, les emplois du temps y sont affichés. – Sandra ! Salut ! – Excusez-moi. »

Elle se faufila dehors et disparut. Je la suivis. Elle semblait la seule personne au milieu de cet incroyable tohu-bohu à vaguement s’y retrouver.

Je la revis devant le bâtiment. Elle houspillait un groupe d’élèves qui finit par se mettre en marche, en râlant. Dotée de la poigne d’un pâtre irlandais, elle entraîna également le reste de la meute vers l’amphithéâtre.

« Sami ? »

Le garçon auquel elle s’adressait restait posté sur les escaliers sans toutefois se tourner vers elle.

« Ne te donne pas tout ce mal. Je l’ai vu. »

Sami se déhancha nonchalamment et leva les yeux au ciel, l’air indifférent.

« Donne-moi ça ! »

« Eh, qu’est-ce que vous m’voulez ? J’suis clean, ok ? »

Sami se retourna et leva les deux mains. La femme tendit le bras droit en battant impatiemment du pied. « Tu connais les règles. »

Sami laissa retomber ses mains, fouilla dans les poches géantes de son pantalon, en sortit quelque chose qu’il lui donna. Elle l’envoya à l’intérieur, d’un bref mouvement de tête.

« File ! »

Le garçon tourna les talons et chaussé de baskets, immaculées et hors de prix, il monta l’escalier quatre à quatre. Son enseignante ouvrit la main et souleva brièvement l’objet. Un couteau de poche. Elle ouvrit la lame puis, d’une main habile, referma l’engin.

Suivant du regard Sami et ses amis, je résolus à cet instant précis de prendre le prochain U-Bahn pour rentrer chez moi. Pendant ce temps, celle qui était chargée de l’inspection des armes sur mon futur lieu de travail se tournait vers les derniers fumeurs, leur confisquait deux paquets de cigarettes puis accompagnait personnellement, jusqu’à l’escalier, les fautifs pris en flagrant délit ; une fois la tâche accomplie, elle promena alentour un regard satisfait. La cour était vide ; les élèves, à l’intérieur du bâtiment. Elle sortit une cigarette d’un des paquets, l’alluma, se retourna et me vit debout près du portail de l’école. Elle sourit soudain.

« Gare à vous si vous cafetez ! »

Les mains dans les poches de mon pantalon, je descendis les marches en sa direction.

« Qu’est-ce que vous m’offrez en échange de mon silence ? »

Elle s’assit sur les marches et me regarda avec un sourire engageant : « Asseyez-vous, je vous en prie. »

Après m’être assuré que les taches sombres n’étaient pas du chewing-gum, je m’installai à côté d’elle. Elle tira deux bouffées en clignant des yeux dans le soleil chaud du matin. Quelques mèches frisées dansaient au-dessus de son nez. D’un geste énergique, elle les dégagea de son front.

« Je suis Dagmar Braun. J’enseigne l’anglais, l’allemand, le français. »

« Je suis avocat. »

Elle me regarda d’un air surpris. « Avocat… en chimie ? »

Je secouai la tête. « En droit pénal. Je suis censé assurer le Teen Court dans cet établissement. En principe. »

Je jetai un coup d’œil par-dessus mon épaule. Sami était parti. D’un seul coup, l’école avait l’air calme et donnait une impression de sécurité. Mais Dagmar Braun tenait toujours le couteau de poche dans sa main.

« Vous confisquez souvent ce genre d’objets ? »

Elle brandit le couteau. « Une à deux fois par semaine. Sans compter la quantité habituelle de Shurikens, de tournevis et de poinçons. Il y a deux mois, on a même eu un pistolet d’alarme chargé. Récemment, j’ai eu un garrot. Je ne savais pas du tout que ça revenait à la mode. »

« Bon », dis-je en regardant ma montre, « j’étais ravi de faire votre connaissance, Madame Braun. Malheureusement, je dois y aller. »

Mon intérêt pour les armes à la mode était limité. Elle le remarqua et me sourit, l’air amusé.

« Pas si vite. Alors comme ça, vous êtes avocat. Quelqu’un de chez nous a fait des bêtises ? »

« Pas que je sache. Si j’en crois l’état actuel de mes informations. »

Elle sourit alors malicieusement. « Je peux peut-être vous aider à le rafraîchir. »

« Non merci. »

Je me levai. Mme Braun me plaisait. Même si elle fumait des cigarettes volées. « Je crains que vous ne deviez chercher quelqu’un d’autre pour votre Teen Court. »

« Pour le quoi ? »

« Le Teen Court. C’est bien le lycée Herbert Breitenbach ? »

« Ça ? »

Elle rejeta la tête en arrière et se mit à rire. Ses cheveux dansaient autour de ses épaules, elle se pencha en avant et s’esclaffa. « Oh, non. Vous vous êtes trompé. Complètement trompé. »

Je regardai ma montre. Onze heures cinq. Je ne m’étais certes pas battu pour avoir ce boulot, j’avais même été à deux doigts de le laisser tomber, mais l’idée d’une banale erreur changeait soudain radicalement la donne.

D’un geste nonchalant de la main, elle montra le bâtiment dans son dos.

« Cette baraque, c’est Alma-Mahler-Werfel, un collège d’enseignement technique. Herbert Breitenbach, c’est en face. »

Avec sa cigarette, elle pointa l’autre côté de la rue où se dressait un grand bâtiment blanc, au fronton pointu, qui semblait tout droit sorti d’un roman d’Erich Kästner3.

« Vous êtes du mauvais côté de la rue. »

Elle écrasa la cigarette en secouant la tête et la jeta dans les buissons. « Dommage. »

Elle se leva. Elle se tenait une marche au-dessus de moi et avait désormais presque ma taille. Je remarquai qu’elle avait les yeux violets. Et des taches de rousseur. Et de petites rides du sourire au coin des yeux et une bouche qui continuait de sourire malicieusement. De son index, elle tapota doucement la cravate en soie que je m’étais offerte pour célébrer cette journée.

« Vous seriez le premier de cet établissement à porter un nœud Windsor. »

Je lui tendis la main. « Madame Braun, ce fut un plaisir de faire votre connaissance. »

Sa main était rêche et vigoureuse. Elle inclina un peu la tête sur le côté.

« Monsieur… ? »

« Vernau, Joachim Vernau. »

« Au plaisir. On se recroisera peut-être un de ces jours. Pendant la grande récréation. »

Je lui souris. On entendit soudain, derrière le gazouillis des oiseaux et le bruit de la rue, le son assourdi d’un orchestre qui provenait de l’autre côté de la rue et rappelait vaguement L’Hymne à la joie. Elle fit un petit mouvement de tête dans cette direction.

« Allez-y ! Les noms des retardataires sont consignés dans le registre d’appel. »

Je lâchai sa main et descendis les marches. Au moment même où j’atteignais le milieu de la rue, l’hymne à la joie fut transpercé par un impitoyable accord de guitare électrique, suivi, quelques secondes plus tard, d’une basse sourde. Je me retournai. Dagmar Braun avait déjà disparu, et la porte en verre se refermait doucement derrière elle. Le collège Alma-Mahler-Werfel débutait apparemment la nouvelle année par un hommage à Jimi Hendrix. Un coup de klaxon furieux retentit. Je m’empressai de traverser.

3. Eric Kärstner (1899-1974), auteur pour la jeunesse, notamment du best-seller Emil et les détectives.

3

Cinq minutes passées au collège Alma-Mahler-Werfel avaient failli faire de moi un déserteur. La vue du lycée Herbert Breitenbach me persuada en quelques secondes que le monde n’était pas si mauvais et qu’il existait toujours des écoles qui avaient l’air de vraies écoles : sûres et solides, animées par l’esprit d’une pédagogie stricte, inculquant normes et valeurs avec sagesse ; des écoles qui reposaient sur un fondement solide, dont les murs étaient aussi puissants que la conviction que les pulsions foisonnantes et désordonnées de la jeunesse réclament structures et repères.

À ce moment précis, le lourd battant de l’immense portail en bois s’ouvrit, et un couple s’avança sur le large perron en pierre qui s’étendait devant l’entrée. Tous deux vêtus de noir, ils avaient une bonne tête de moins que moi. L’homme céda le pas à la femme et me tint la porte durant quelques instants pour que je puisse me glisser à l’intérieur. Elle tenait un bouquet à la main, des asters et des marguerites. Elle s’arrêta à la moitié du perron et posa le bouquet par terre. Exactement au milieu de la marche en pierre. Son mari la rejoignit et se retourna encore une fois. Il jeta un long regard sur le fronton qui surplombait les colonnes doriques des deux côtés de l’entrée et où le nom de l’école étincelait en lettres dorées.

« Puis-je vous aider ? »

Ils semblaient tous deux étonnés que je me tienne toujours dans l’encadrement de la porte à observer leur étrange manège.

« Les fleurs, voulez-vous que je les… ? »

Je m’interrompis. Ils avaient à nouveau tourné les talons et poursuivaient leur chemin. La femme s’accrocha au bras de son mari ; au bout de quelques pas, ils avaient déjà disparu de mon champ de vision.

Je fixai les fleurs d’un regard perplexe avant de pénétrer dans le bâtiment.

4

L’école semblait presque encore plus imposante vue de l’intérieur. Une agréable fraîcheur m’enveloppa et, une fois que mes yeux se furent habitués à la pénombre obscure, un spacieux hall d’entrée s’ouvrit devant moi. Les hautes fenêtres ovales étaient ajourées de délicates dentelures, dessinant, sur le sol de pierre luisant, des ombres ornementales semblables à des silhouettes en papier découpé. Sur les côtés, des escaliers conduisaient à une galerie où se trouvait vraisemblablement une partie des salles de classe. La main-courante des balustrades était si large qu’on aurait pu les utiliser comme toboggan. Ce que des générations d’élèves n’avaient visiblement pas manqué de faire, car elles semblaient fraîchement lustrées. Devant moi s’étendait un couloir long et large. Il menait à une immense porte à deux battants, qui, à en croire le niveau sonore, devait abriter le lieu des plaisirs élyséens. Je me dirigeai vers la porte, l’ouvris doucement et me glissai à l’intérieur, aussi discrètement que possible.

Personne ne tourna la tête, pas même d’un millimètre. Toutes les oreilles étaient tendues, avec ferveur et ravissement, vers l’orchestre de l’école aux prises avec la difficile partition. Les parents, frères, sœurs et élèves du lycée Herbert Breitenbach qui m’entouraient étaient tous sur leur trente et un. Ces derniers se reconnaissaient à l’uniforme scolaire qu’ils portaient : haut blanc, pantalon ou jupe vert foncé. On avait l’impression que les plus jeunes d’entre eux venaient d’être coiffés avec une brosse en chiendent. Les plus âgés enfreignaient le code vestimentaire en s’autorisant des coiffures plus décontractées et le port de baskets. Je m’assis. La fille sur ma gauche en profita pour taper des textos pressants. Fiévreusement penchée sur l’écran, elle paraissait imperturbable. Elle ne leva brièvement les yeux qu’au moment où l’orchestre, après une apothéose fulminante, culmina dans un déchaînement presque harmonieux de trompettes et timbales, déclenchant alors une salve d’applaudissements.

Je fus surpris par sa beauté. C’est ainsi que je m’imaginais Grace Kelly à l’âge de seize ans. Ses cheveux blonds, séparés par une raie stricte, étaient rassemblés en queue-de-cheval sur la nuque. Elle avait des yeux limpides, bleu clair, un nez quasi aristocratique et le port d’une danseuse de ballet. Sa tenue répondait au code vestimentaire du lycée Herbert Breitenbach. Elle portait pour seul bijou de minuscules perles aux oreilles. Et son portable avait dû coûter une fortune.

Elle envoya le texto. Deux rangs devant moi, un jeune homme se retourna vers elle. Elle lui sourit. Elle reçut, peu après, un message sur son portable, et ce petit manège se prolongea encore l’heure suivante. Ces deux-là, au moins, ne semblaient pas s’ennuyer. Moi, je manquai de m’endormir.

Après plusieurs discours, deux morceaux de piano et un dernier intermède orchestral, la fête s’acheva. Les invités se levèrent, entamant à mi-voix des conversations policées. Je me faufilai vers la scène, cherchant des yeux Katharina Œttinger.

Elle se trouvait en compagnie d’un monsieur d’un certain âge. Il devait s’agir du directeur, car il saluait et prenait congé de chaque hôte de manière personnelle et efficiente. De grande taille, coiffé d’une crinière gris argenté, il répondait entièrement au cliché de l’intellectuel vieillissant qui porte beau. Les traits anguleux, une physionomie alerte, assortis d’une voix agréable et pleine – pas étonnant que Katharina lève les yeux sur lui avec un air d’humilité presque dévot. À ma vue, elle quitta cet état de recueillement et vint vers moi.

« Je vous souhaite la bienvenue. » Ces paroles avaient à nouveau une intonation un peu hautaine. « Je vous avais gardé une place. Vous êtes arrivé en retard ? »

« Je ne voulais pas déranger. »

« Venez ! J’aimerais vous présenter notre directeur. »

Kladen, en pleine discussion avec un couple de parents, prit aimablement congé.

« Monsieur Kladen. Voici Joachim Vernau. »

« Enchanté. Mme Œttinger m’a déjà un peu parlé de vous. » Il me serra lui aussi la main. « Vous allez donc nous épauler durant cette année scolaire ? Nous vous sommes extrêmement reconnaissants de bien vouloir, dans cette situation… »

Il se retourna. Le couple s’était de nouveau approché.

« Nous ne croyons pas qu’il s’agisse d’un cas unique », dit l’homme. « On devrait peut-être en informer l’association régionale des parents d’élèves. »

Kladen nous regarda d’un air désolé. « Madame Œttinger, je vous serais reconnaissant de bien vouloir faire visiter les lieux à M. Vernau. – Suivez-moi s’il vous plaît », dit-il au couple. « Il vaut mieux ne pas parler de ça ici. »

Katharina m’entraîna dans le couloir. La fête touchait à sa fin. Des parents étaient rassemblés en petits groupes, des élèves grimpaient les escaliers en courant ; d’autres passaient devant nous en se ruant dans la cour.

J’ouvris la bouche pour raconter à Katharina mon aventure de l’autre côté de la rue. Et puis j’y renonçai. Dans cette école, tout le monde était bien habillé et parlait allemand sans accent. Personne ne portait de ces chaînes en argent qui auraient pu servir à remorquer des voitures. Et on y considérerait sans doute la garrotte comme une formation de danse du Moyen Âge. Dagmar Braun et ses frisettes rebelles, la jupe qu’elle s’était elle-même tissée, le couteau de poche et la cigarette volée : tout cela me semblait soudain d’un autre monde.

Tandis que Katharina saluait personnellement quelques parents en passant et se laissait entraîner dans une brève conversation, j’en profitai pour faire un petit tour sur le seuil de la porte.

Le bouquet avait disparu. De l’autre côté de la rue, au collège Alma-Mahler-Werfel, la fête de l’école semblait également achevée. Une nuée bruyante de jeunes gens se précipita dehors. Il y avait bien moins d’adultes pour les accompagner que de ce côté.

C’est alors que Dagmar Braun passa la porte. Elle cligna brièvement des yeux dans le soleil, et lorsqu’elle me vit, salua joyeusement de la main. Je lui répondis à mon tour d’un signe de la main. Le bus apparut à l’angle de la rue, et elle se mit à courir pour l’attraper.

« Ce n’est pas vraiment le voisinage rêvé. » Katharina se tenait soudain de nouveau près de moi. « Mais nous n’avons rien pu faire contre. »

« Contre quoi ? »

« Après 1989, le bâtiment d’en face a abrité des services administratifs. Plus tard, après la fusion des districts, il est resté vide. Puis, on a détecté de l’amiante au collège Alma-Mahler-Werfel. Toute l’école a dû déménager. Et il fallait précisément que ce soit ici. Alors qu’en fait, elle est rattachée à Wedding. L’administration nous a assuré que ça ne serait que provisoire. Mais en attendant, c’est du provisoire qui dure déjà depuis deux ans ! Et cela commence à poser de sérieux problèmes. »

« Pourquoi ? »

Mais Katharina détourna soudain le regard, en arborant un air rayonnant. « Au revoir, Madame Schmidt. Dommage que votre mari n’ait pas pu venir ! »

Une femme d’environ quarante-cinq ans, tout en cachemire et poils de chameau, prenait congé. Elle tendit la main à Katharina, puis d’un air un peu hésitant, me la tendit aussi.

« M. Vernau. Il est juriste et va se charger du Teen Court. »

Un sourire de soulagement balaya le visage de Mme Schmidt. « Enchantée ! Cela me soulage au plus haut point. On vous a certainement informé de la situation, mais aussi des mesures qui ont été prises. »

Le sourire d’au revoir de Katharina se figea.

« Euh, oui », répondis-je.

« Alors, parfait, je vous souhaite bonne chance. »

Elle descendit l’escalier ; sur le trottoir, son fils, tout de vert et blanc vêtu, l’attendait déjà.

« Quelle situation, Madame Œttinger ? Et quelles mesures ? »

Katharina rajusta ses lunettes, en évitant de me regarder. « Je pense que nous aurons le temps d’en reparler plus tard. Ou bien voulez-vous parcourir sur-le-champ l’ensemble des dossiers du Teen Court, ici même, sur cet escalier ? »

« Non, bien entendu. » Songeur, je regardais s’éloigner Mme Schmidt.

5

Katharina m’invita, d’un geste de la main, à regagner l’intérieur du bâtiment. « Avant toutes choses, j’aimerais bien vous montrer la salle de cours. » Nous montâmes au premier étage. Un couloir, moins large que celui du rez-de-chaussée, reliait la galerie au corps principal du bâtiment. À travers les portes ouvertes, j’aperçus des salles claires et accueillantes où de petits groupes d’élèves étaient en train de rire et de discuter.

« Cette aile rassemble le second cycle, c’est-à-dire les classes de la dixième à la douzième. Nous n’avons plus de classe de treizième4. Nous aimons bien devancer la législation scolaire de quelques années. Nos cursus accélérés étant très prisés, les élèves de notre établissement peuvent désormais passer le bac dès la classe de onzième. Nous avons trois classes de onzième. Mais une seule de douzième. Elle réunit les élèves qui ont besoin d’un peu plus de temps. »

Un sourire d’excuse aux lèvres, elle me devança pour passer la dernière porte à gauche, au bout du couloir.

« Oh. »

La jeune Grâce Kelly et son « partenaire numérique » s’éloignèrent brusquement l’un de l’autre, effrayés. Katharina restait postée dans l’embrasure de la porte en considérant les deux jeunes gens, d’un air désapprobateur.

« Vous ne vous attendez quand même pas à ce que je frappe avant d’entrer ? »

« Non… Je vous prie de nous excuser. »

Grace Kelly rougit. Dieu merci, son ami n’avait pas même une vague ressemblance avec Bing Crosby. Il la dépassait d’une tête, me semblait très musclé pour son âge, et son visage anguleux arborait un large sourire, un sourire américain. Grace Kelly passa son bras autour des hanches du garçon en regardant Katharina avec calme, d’un calme presque provocateur. Il se dégagea et fit un pas de côté.

« Puis-je vous demander ce que signifie cet accoutrement ? »

Le garçon portait un sweatshirt décontracté et un jean. Le sweatshirt était noir, et le jean bleu.

« Ce sont encore les vacances, Madame Œttinger », dit-il en glissant avec aplomb les mains dans ses poches. Katharina le considéra de la tête aux pieds.

« Vous vous trompez, Mathias. Aujourd’hui, c’est le premier jour de classe. J’attends de vous que vous respectiez les règles. Et vous, Samantha, vous devriez inciter vos camarades de classe à observer lesdites règles. »

Samantha pinça les lèvres en évitant son regard. Mathias lui sourit toutefois, et j’aurais bien aimé en prendre de la graine, car avec un tel sourire, dans une vingtaine d’années, ce garçon pourrait poser sa candidature au poste de président des États-Unis.

Cela perturba manifestement Katharina. Avant que l’affaire ne prenne un tour désagréable, je m’avançai d’un pas et tendis la main aux deux jeunes gens.

« Mon nom est Joachim Vernau. Je suis le successeur de M. Sebald. »

Mathias prit soudain un air sérieux et, après un court moment d’hésitation, me serra la main.

« Mathias Zöllner. Je suis le délégué de classe. Est-ce que cela veut dire que…, le Teen Court reprend ? »

Il échangea un bref regard avec Samantha qui semblait aussi étonnée que lui.

« Bien entendu », dit Katharina. « Tant que je serai là, le Teen Court aura lieu. Car enfin, il en va de votre avenir. Et de celui du lycée Herbert Breitenbach. » Katharina prononça ces paroles d’une voix presque triomphante.

Samantha se faufila dans le couloir. Mathias sembla réfléchir un court instant à la manière dont il devait réagir. Puis il opta lui aussi pour une retraite silencieuse.

Katharina alla vers la fenêtre qu’elle peinait à ouvrir. Une brise d’air frais envahit la pièce, charriant le bruit assourdi de la rue, le gazouillis des oiseaux et le bruissement des feuillages drus. Elle se retourna vers moi, et je découvris à nouveau des taches rouges au niveau de son cou.

« Cela vous a permis de faire la connaissance du clown de la classe. »

Elle se dirigea vers une chaise et s’assit. Elle portait un ensemble bleu foncé qui était de toute évidence trop chaud pour la journée. Elle devait cuire, car les taches rouges se diffusaient désormais sur ses joues.

« Chaque classe d’âge en compte un comme lui. Ils se prennent pour de parfaits leaders. Personne ne les contredit. Ils détiennent une autorité naturelle qui n’a jamais connu de limites. Et il nous incombe de redéfinir ces limites. »

« L’uniforme scolaire est-il obligatoire ? », lui demandai-je.

« Tout aussi obligatoire que l’observance du règlement intérieur. Demandez-en, s’il vous plaît, un exemplaire au secrétariat. – Je vous prie de bien vouloir m’excuser. »

Son portable sonna doucement. Elle le porta à son oreille et écouta d’un air tendu.

« Bien entendu. J’arrive. »

Elle se leva. « M. Kladen a besoin de moi. Vous vous en sortirez tout seul ? »

« Bien sûr. »

Elle quitta précipitamment la pièce. Après avoir abaissé puis relevé le tableau plusieurs fois, je fis le tour du cercle de tables et comptai les chaises. Douze. Douze chaises pour la classe de douzième. Mon regard tomba sur un proverbe inscrit au-dessus de la porte. L’apprentissage dure toute la vie. H. Breitenbach.

Ce fut seulement en tirant la porte pour la fermer derrière moi que je remarquai la treizième chaise. Elle était posée contre le mur, l’air un peu esseulé. Un ruban noir était noué à son dossier. En m’approchant, je reconnus soudain ce dont il s’agissait : un crêpe de deuil. Un élève de la classe était mort.

Je remarquai alors le silence subit qui s’était fait autour de moi. Tout l’étage semblait mort. Je sentis un picotement dans la nuque et mes cheveux se hérissèrent : je n’étais pas seul. Quelqu’un se tenait à proximité et m’observait.

« Il y a quelqu’un ? »

Je m’avançai dans le couloir, en jetant des regards de part et d’autre. Il était vide. Tandis que je m’acheminais vers le rez-de-chaussée, j’entendis un bruit dans mon dos. Instinctivement, je me retournai.

Une porte se referma à l’autre bout du couloir.

Je me dépêchai de redescendre. Une fois parvenu dans la cage d’escalier, je perçus enfin de nouveau des bribes de conversation, mais comme elles étaient répercutées par les hauts murs épais, je n’en comprenais pas un mot. En descendant les marches, je reconnus la voix de Katharina qui tentait de calmer quelqu’un. Je me penchai par-dessus la balustrade. Kladen et le couple auquel il s’était consacré peu après notre premier contact se trouvaient dans le hall d’entrée. Katharina, qui les devançait de quelques pas, les conduisait manifestement vers la sortie.

Mais le couple ne voulait pas partir.

« Je ne suis pas complètement satisfait. Je voudrais que ces questions soient également discutées au sein du corps enseignant. »

« Nous en avons déjà discuté. » Katharina était la serviabilité en personne. « Le responsable a été exclu. Nous avons émis des interdictions claires. Nous ne pouvons pas faire davantage. »

L’homme était d’un autre avis. Son ton devenait plus incisif. « De telles interdictions sont inefficaces. Tout cela continue en cachette. Si rien ne devait changer, attendez-vous à ce que mes versements soient considérablement… »

Il leva le regard vers moi. J’avais descendu quelques marches d’un pas nonchalant, faisant comme si je m’intéressais exclusivement aux ornements des fenêtres de l’architecte Schinkel. Kladen en profita pour venir à ma rencontre, l’air réjoui.

« Monsieur Vernau. Je vous prie de m’excuser. Mais les parents ont la priorité ! »

J’acquiesçai et m’approchai du groupe. L’homme avait une petite cinquantaine, il portait une cravate classique et des lunettes sans monture. Sa femme avait une demi-tête de moins que lui ; ce qui me frappa surtout chez elle, c’étaient ses jambes incroyablement fines et le fait qu’elle porte des collants foncés, même par un jour de fin d’été aussi lourd. En me voyant, ils résolurent tous deux de ne pas approfondir la conversation.

« Comme je vous le disais. » L’homme salua en s’inclinant légèrement. « Je compte sur vous pour en tirer les conséquences. Sinon, c’est nous qui les tirerons. »

M. Kladen glissa la main sous mon bras. « Puis-je encore vous –. »

« Bonne journée ! »

Ils sortirent tous deux.

« Tout va bien ? », demandai-je.

Kladen et Katharina me regardèrent d’un air radieux. « Tout va pour le mieux », s’exclamèrent-ils à l’unisson.

4. Là où les élèves français font leur scolarité de la 6e à la Terminale, les élèves allemands la font de la 6e à la 12e. L’âge idéal d’un élève français est calculé en additionnant le numéro de sa classe à son âge, de manière à toujours obtenir le chiffre 17 : 11 ans en 6e, 12 ans en 5e… 16 ans en 1re et 17 ans en Terminale. En Allemagne, il suffit, pour connaître l’âge idéal d’un élève, d’ajouter le chiffre 5 au numéro de sa classe. Ainsi, en 8e, l’élève allemand a 13 ans (8+5 = 13) quand l’élève de 4e en France aura 13 ans (4+13 = 17). Dans le collège d’élite que visite Vernau, l’enseignement se fait de la 10e (15 ans) à la 12e (17 ans), équivalent des Seconde, Première et Terminale françaises. La classe supprimée, la 13e, correspond à une sorte de Terminale bis non obligatoire.

6

Une fois dans la rue, je levai à nouveau les yeux sur cette façade, belle et sévère. On m’avait aimablement congédié en prétextant que les tâches administratives exigeaient une multitude d’heures supplémentaires qui ne sauraient être différées si bien que je n’étais pas parvenu à interroger Kladen et Katharina sur la signification de la treizième chaise.

Je jetai à nouveau un coup d’œil sur l’escalier, là où les fleurs avaient été déposées. Un petit objet blanc scintillait sous les rayons du soleil. Personne d’autre n’y aurait prêté attention, mais curieux de découvrir en quoi le bouquet s’était métamorphosé, j’examinai l’objet plus méticuleusement.

C’était un objet bizarre. Je le soulevai, le tournai et le retournai, sans vraiment comprendre de quoi il s’agissait. C’était un morceau de bois presque arrondi, de la taille d’une bille moyenne. On l’avait taillé à facettes, et un chiffre figurait sur chacune des surfaces polies. Je n’avais jamais rien vu de pareil: un dé à trente-six faces.

Après m’être demandé ce que je pouvais bien faire de mon étrange trouvaille, je la glissai dans la poche de ma veste. Cet établissement était une école normale, une bonne école. Fréquentée par de gentils élèves, on ne peut plus normaux. Seuls leurs jeux étaient sensiblement différents. Et leurs parents aussi.

7

Quant à notre Volvo, Marie-Luise me tenait régulièrement informé de l’état d’avancement de sa décrépitude. Cela ne tenait pas tant à un intérêt soudain qu’elle aurait eu pour les arbres de transmission à cardan et les démarreurs, cela tenait à Jazek.

Lorsque Jazek Zielinski découvrit pour la première fois la ville, il avait dix-sept ans et vendait des saucisses polonaises fumées, avec son oncle et son cousin, sur un terrain vague dénommé Potsdamer Platz. Derrière lui, on finissait de démanteler le mur, et d’ingénieux compatriotes fractionnaient les derniers morceaux de béton en fragments de la taille d’une pièce de cinq marks ; avec l’argent que cela leur rapportait, ils pourraient nourrir, pendant de longues années encore, leur famille élargie au fin fond des voïvodies de Pologne. Devant lui, les habitants de la ville pataugeaient dans la boue jusqu’aux chevilles pour se procurer du beurre à bon marché et du véritable cristal de Bohême dont l’autocollant « made in China » avait vite été retiré à l’abri d’un hayon ouvert. Ils faisaient de bonnes affaires, mais après avoir été pincé pour la seconde fois à la frontière et s’être fait confisquer sa marchandise par un douanier inexorable, Jazek se demanda s’il n’y avait pas moyen de profiter de cette ambiance de ruée vers l’or autrement qu’en vendant des saucisses. Comme il n’avait pas l’intention de commettre de graves délits, il entreprit un apprentissage de mécanicien dans un garage près de Custrin. On y maquillait essentiellement les voitures d’Allemagne de l’Ouest pour répondre aux besoins des Polonais, après les avoir acheminées en longue file depuis la Bavière orientale jusqu’à Slubice. Il apprit tout ce qu’il était nécessaire de savoir pour rajeunir les compteurs de vitesse et augmenter les puissances fiscales. Fort de ce savoir, il revint des années plus tard dans la ville où travail et salaire ne se firent pas attendre. Comme Jazek était non seulement habile de ses dix doigts, mais également bien fait de sa personne, il s’installa dans une arrière-cour, près de la Rosa-Luxembourg-Platz, et sa jeunesse et son charme prolétaire firent rapidement le tour de l’intelligentsia aisée qui ne cessait de se déployer autour de la Volksbühne5. Ce furent d’abord les stagiaires-dramaturges et les apprentis acteurs qui lui confièrent leur Wartburg6 décrépite ; puis sa réputation se propagea parmi ces dames de l’administration du théâtre, avant de finalement parvenir jusqu’aux régisseurs généraux et aux metteurs en scène. Jazek, très doué de ses mains, fut plusieurs fois appelé à la rescousse pour l’installation de la scène ; il gagna bien sa vie et, de fil en aiguille, se retrouva impliqué, sans le vouloir, dans une mise en scène d’Anderlechner, Crucifixion : soir après soir, sur scène, muni d’un marteau de forge, il fracassait une nouvelle épave de voiture. Cela lui garantit, outre les applaudissements du public, de faire pendant des mois de bonnes affaires avec l’entreprise de casse automobile qui l’approvisionnait : l’entreprise Kasimiercz était, jusqu’à cette mémorable razzia – qui n’eut lieu, Dieu merci, qu’une fois la pièce finie –, l’une des principales pépinières à former les voleurs de voitures.