K.fantôme de l'opéra - Bruno Catier - E-Book

K.fantôme de l'opéra E-Book

Bruno Catier

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Beschreibung

Krunoka est un rat mélomane et voyageur, qui observe discrètement le monde des êtres humains. Au gré de ses voyages, il va faire différentes rencontres, et trouvera refuge dans le sous-sol d'un opéra. Là, il va observer d'une manière plus précise les humains qui y travaillent, mais surtout les spectacles qui y sont donnés, et ainsi en apprendre beaucoup sur l'humanité... Relations entre les humains, problèmes actuels liés à l'écologie ou l'économie, etc... Une fresque colorée et tragi-comique s'offrira ainsi à ses yeux, jusqu'à ce qu'il découvre l'amour.

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Seitenzahl: 264

Veröffentlichungsjahr: 2019

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Que de rats, queue de rat !

Les personnes qui passent devant ce théâtre sont toujours surprises de voir une telle statue. Elles ne savent pas si cette œuvre est de type réaliste, ou si c'est la sculpture d’un artiste quelque peu fantaisiste. On y voit en effet un homme âgé de grande taille, légèrement bossu, qui arbore un signe religieux sur le revers de sa veste, et qui tient une longue queue entre les mains.

Sommaire

Chapitre I

Chapitre II

Chapitre III

Chapitre IV

Chapitre V

Chapitre VI

Chapitre VII

Chapitre VIII

Chapitre IX

Chapitre X

Chapitre XI

Chapitre XII

Epilogue

I

Il était une fois un rat, nommé Krunoka. Il naquit un dimanche matin d’été d’une année bissextile, dans une grande ville près de la mer où il y avait beaucoup de rats. Il vécut là ses premières années, se rendait dans des lieux où l'on est censé apprendre des choses, aimait dessiner et avoir des amis, menant ainsi une vie bien rangée.

Un peu plus tard, il découvrit la nature car ses parents décidèrent d’aller vivre à la campagne, à côté d’un petit village. Etre à présent un rat des champs lui plaisait beaucoup aussi, vagabonder dans les prés, apercevoir d’autres animaux, tout cela était un émerveillement quotidien.

Ce séjour à la campagne ne dura pas longtemps, et il repartit avec ses parents dans une ville plus petite, très ancienne, et loin de la mer. Cette ville était jolie, mais bien différente de la grande, et on pouvait rapidement en sortir, la nature étant proche, mais vivre ici ou là ne changeait pas grand-chose à vrai dire, après tout on pouvait se plaire un peu partout, pensait le jeune rat, qui aimait rêvasser, imaginer.

D’ailleurs, la plupart de ses congénères ne comprenaient pas toujours cette manière d’être, eux avaient des préoccupations plus courantes, comme manger, dormir, se reproduire, etc…

Quoi qu’il en soit, Krunoka devait s’adapter à ce monde qui était contrôlé par des êtres sur deux pattes, appelés les « humains ». Le monde de ces bipèdes était curieux, rythmé par une agitation quasiment incessante, du bruit presque en permanence, et peuplé de machines de toutes les tailles qui se déplaçaient un peu partout.

Ces humains produisaient énormément de choses plus ou moins utiles, dont une quantité incroyable de nourriture, et l’immense gaspillage qui en résultait était très favorable aux rats. Mais les humains n’aimaient pas beaucoup ces derniers, et ils essayaient toujours de les piéger ou de les empoisonner, car ils les considéraient comme des animaux « doués d’intelligence ». Ce qui les amenait à concevoir que ces rongeurs pouvaient représenter une menace potentielle pour le monde, et remettre ainsi en question leur domination autoproclamée. Il existait beaucoup d’autres espèces également, dont d’autres créatures à quatre pattes aux dimensions variées, que les humains nommaient chats, chiens, chevaux, vaches, girafes, etc…

Cela dépendait si les rats vivaient en ville ou à la campagne. On ne voyait pas souvent ces espèces, sauf les chiens, présents partout, et considérés comme les « meilleurs amis » des humains. Au sujet des chats, ils étaient souvent dans les mêmes parages que les rats, et si Krunoka gardait un peu de distance avec eux, il était souvent tombé amoureux de l’espèce féline féminine, car il raffolait de la grâce des jolies chattes.

Mais ses amours étaient toujours demeurées platoniques, et surtout impossibles car il n’était qu’un rat, timide de surcroît. Ces félines l’inspiraient, les rattes ayant moins de charme pour lui, et une fois de plus il n’avait pas les mêmes aspirations que ses semblables.

Il y avait quelque chose également qui fascinait le jeune rat, c’était le domaine des sons. Il avait souvent aperçu des humains en produire avec différents instruments, dans la rue ou dans des espaces fermés où il s’introduisait parfois. Cela allait de bruits effroyables qu’ils faisaient en s’agitant et en hurlant à travers des « systèmes d’amplification », à des sons plus agréables qui faisaient penser au chant des étoiles dans le ciel. Les humains appelaient cela « musique », et c’était très intéressant pour lui d’en entendre parfois.

Un jour, il récupéra dans une poubelle une grosse boite en bois, avec des fils de fer tendus par-dessus que les humains nomment « guitare », mais qui était trop grande pour lui, aussi l’arrangea-t-il pour l’adapter à sa taille. Evidemment, il ne savait pas s’en servir, mais en explorant les possibilités de l’instrument, il put au fur et à mesure en tirer des sons. Et il s’aperçut que cela l’aidait beaucoup à vivre, émettre des petits bouts de mélodies était déjà une merveilleuse expérience, comme un genre de voyage.

Un peu avant d’arriver à l’âge adulte, Krunoka perdit ses parents, qui se firent broyer dans une benne à ordures alors qu’ils cherchaient de la nourriture. Eux qui avaient pourtant l’habitude de faire les poubelles, ils se laissèrent surprendre par l’un de ces engins qui ramassent les déchets et les pulvérisent aussitôt. Orphelin, le rat fut donc obligé de se débrouiller tout seul, et il commença ainsi à « vivre sa vie ». Il changea de lieux souvent, vécut dans des villes où il y avait plus ou moins de soleil, de pluie ou de vent.

L’instrument de musique qu’il s’était fabriqué le suivait partout, et il appréciait vraiment ce qu’il arrivait à en sortir, tout en étant attiré par d’autres possibilités sonores. Il pouvait confier ainsi nombre de ses émotions à cette guitare, et se sentait parfois transporté par des petits airs qu’il imaginait. Mais bien-sûr, il fallait survivre, et donc sans cesse chercher à manger et trouver des endroits où s’abriter. Cela était souvent difficile, les humains avaient si peur des rats qu’ils se montraient impitoyables envers eux, les pourchassaient, ou avaient toujours cette obsession de les empoisonner.

La vie n’était donc pas aisée tous les jours, et il fallait constamment se méfier des autres, des humains, des chiens qui se mettaient subitement à vous courir après, des chats un peu fourbes, et même des autres rats. Krunoka se terrait ici et là, vivant le plus discrètement possible, et même sur sa guitare il essayait de ne pas attirer l’attention, en jouant le plus doucement possible.

Il vécut ainsi des moments difficiles, sans rien trouver à manger et rejeté par ses semblables. Ceux-ci s’affairaient souvent en bandes organisées à la tombée du jour pour chercher de la nourriture, et le repoussaient parfois violemment quand il se trouvait sur leur territoire. Alors, même s’il rentrait bredouille, ces escapades nocturnes avaient néanmoins du charme, comme voir la lune dans le ciel, se balader dans les rues…

Sa vie se passa ainsi pendant longtemps. Un jour il fit la connaissance d’une ratte, mais celle-ci comprit rapidement qu’il ne ferait pas un « bon père de famille », c’est juste un doux-rêveur et avec lui l’avenir était incertain, pensait-elle. Il l’était d’ailleurs tout autant pour lui-même, qui ne savait pas comment se comporter dans la vie, même s’il estimait avoir fait tous les efforts pour s’intégrer dans la communauté des rats.

Alors, cela commençait à lui occasionner pas mal de tourments, le temps passait, l’amour demeurait absent, et les conditions de vie n'évoluaient pas beaucoup. Il se mit à penser qu’il faudrait peut-être chercher encore ailleurs, voyager pour de vrai et pas seulement dans sa tête, vivre d’autres choses, mais il ne savait pas comment s’y prendre.

Un soir, il lui vint l’idée de retourner dans sa ville natale, cette grosse cité au bord de la mer où les rats abondent. Certains arrivaient, ou partaient dans les cales d’énormes bateaux chargés d’humains ou de marchandises venant de pays lointains. Alors pourquoi ne pas embarquer à son tour ? Krunoka se dit qu’il n’avait rien à perdre, et il fit le choix de partir dès le lendemain.

Sa guitare enroulée dans un baluchon, il se rendit à la gare le matin tôt, se faufila entre les voies ferrées, et prit place dans un wagon contenant des gros sacs remplis de papier pliés. Il se cacha entre eux et fit le voyage ainsi, sans bouger, tandis que le train avançait en émettant toutes sortes de bruits métalliques. A un moment donné, alors qu’il commençait à s’assoupir, il entendit des voix humaines au loin et sentit que le train ralentissait, en produisant encore plus de sons métalliques. Le convoi s’immobilisa, la porte du wagon s’ouvrit, et deux humains apparurent dehors sur le quai de la gare. L’un d’eux était perché au volant d’une machine roulante, et criait des ordres à l’autre qui commença à extirper les sacs du wagon, pour les poser ensuite à l’avant de la machine. Krunoka songea qu’il fallait vite déguerpir, et il sauta sur le quai de la gare en même temps qu’un sac était sorti par un humain, qui poussa une exclamation en le voyant passer. Il traversa à toute allure plusieurs voies ferrées, et trouva refuge dans un hangar à proximité, où étaient alignés de vieux wagons. Le cœur battant et son baluchon toujours arrimé à l’épaule, il était content d’être arrivé à destination, il faisait encore jour et il attendrait que la nuit tombe pour ressortir.

Le soir venu, il repartit en direction de la mer et aperçut au loin les gros bateaux qui s’approchaient du port, et d’autres qui en sortaient. Il trottina un bon moment, en humant cette odeur iodée qui lui rappelait sa jeunesse, et il arriva dans la « zone portuaire ». Sur le port, Krunoka se mit à observer des machines roulantes qui descendaient de l’un des bateaux, il s’en approcha le plus possible, et pendant que les véhicules se dirigeaient vers la sortie, il courut sur la grande passerelle qui menait dans le ventre du bateau. Une fois à l’intérieur, il galopa encore et trouva rapidement une cachette. C’était un peu comme dans le wagon mais en plus grand, et il dénicha même des restants de nourriture dans un coin, cela tombait bien car il n’avait rien mangé depuis un moment. Recroquevillé là, le rat se mit à déguster ces mets qui semblaient encore frais, sans doute jetés à la hâte par un occupant de l’une des machines roulantes. Tout allait pour le mieux, et on verrait plus tard au moment de quitter les lieux. Une fois les véhicules tous descendus, d’autres montèrent et Krunoka se demanda un instant s’il était dans un bateau ou un parking. Ce ballet dura un certain temps, rythmé par des humains vêtus de couleurs fluorescentes qui parlaient fort en bougeant les bras.

Quand le calme fut revenu, le rat avait fini de grignoter son repas, mais il était plongé dans l’obscurité car le bateau avait refermé son ventre, et tous les humains avaient quitté les lieux. Puis il s’assoupit pendant un long moment, et en se réveillant un peu plus tard, il lui sembla que la température avait nettement baissé. Il décida alors de bouger et de partir explorer les lieux. Un peu plus loin, il s’aventura dans un « escalier de service », et arrivé sur un palier, entendit des voix derrière une porte qui s’entrouvrait. Quelques humains apparurent, il fila alors comme une fusée entre leurs jambes, en entendant au passage crier l’un d’eux, puis il galopa dans un long couloir bien éclairé. Quand soudain, son museau se mit à frétiller, car de merveilleuses odeurs parvenaient à ses narines.

Il comprit alors qu’il était proche des cuisines du bateau, et se souvint que certains humains étaient très doués pour préparer la nourriture, mélanger des aliments, les faire chauffer, les refroidir, les mettre dans des boites, etc…

Un instant, l’image de l’un des endroits où il avait vécu lui revint. C’était dans la cour d’un vieil immeuble où il avait jadis élu domicile, et où étaient entreposées des poubelles. Il se postait souvent sur le rebord d’une fenêtre qui donnait sur cette cour, et observait un humain avec un grand nez et un gros ventre qui préparait à manger. Cet humain chantait en tournant un bâton dans un grand récipient, et outre les merveilleuses senteurs qui s’en dégageaient, le rat appréciait les airs que cette personne fredonnait, tout cela était très agréable !

Mais à présent, Krunoka avait déniché les cuisines du bateau, et il s’introduisit subrepticement dans l’une d’elles, puis se dissimula sous un gros buffet à l’aspect métallique. Il vit qu’il y avait là beaucoup d’humains habillés en blanc qui s’affairaient, préparaient des plats, d’autres qui les emportaient, mais il fallait maintenant attendre qu’ils soient tous partis pour sortir de sa cachette et faire des provisions. Quelques heures plus tard en effet, ils éteignirent les lumières, rangèrent les ustensiles et quittèrent la cuisine. Le rat sortit de dessous son buffet, fit le tour des lieux, repéra un sac en plastique inutilisé, et le remplit de toutes sortes de victuailles qu’il prit ici et là. Puis il quitta à son tour la cuisine, longea le couloir désert, et redescendit au parking. Il se dit qu’il pourrait rester là longtemps avec de telles provisions, et plus que satisfait, il piocha dans son sac et se rassasia de choses délicieuses. Une fois bien repu, il déballa sa guitare du baluchon pour émettre quelques sons et exprimer sa joie.

Il n’y avait personne dans le parking, on entendait seulement le ronronnement des moteurs du navire, et il pourrait jouer sa musique tranquillement. Le temps passa ainsi, il ne savait pas combien de jours et de nuits, puisque le ventre du bateau était toujours plongé dans l’obscurité. Mais ce qui était sûr, c’est qu’il faisait de plus en plus froid, et il s’interrogeait sur la destination. La réponse ne tarderait pas à venir, car à un moment donné, il entendit des bruits partout et vit des humains qui arrivaient dans le parking. La plupart montaient dans leurs véhicules, pendant que d’autres, à nouveau vêtus d’habits fluorescents, agitaient leurs bras en criant.

Puis, des files de machines roulantes se dirigèrent lentement vers la grande porte du bateau qui s’ouvrait, pour s’en aller vers l’extérieur. La fumée produite par tous ces engins était épouvantable, aussi Krunoka rassembla vite ses affaires et se dirigea à son tour vers la sortie. Il courut puis dévala la grande passerelle par où les véhicules descendaient, et se retrouva rapidement dehors.

II

Ici, il pleuvait et faisait nettement plus froid, alors il prit la direction d’une grosse bâtisse en bois sur le port pour s’abriter. En passant, il entendit des humains parler, mais leurs voix ne produisaient pas les mêmes sons que ceux qu’il avait l’habitude d’entendre, de plus, leur apparence physique était différente, ils étaient bien plus grands…

Mais, bien évidemment, pour un rat, tous les êtres sur deux pattes paraissaient toujours plus grands !

La porte de la bâtisse était grande ouverte, à l’intérieur se trouvaient des machines roulantes à l’arrêt, et quelques humains étaient assis dans un coin avec des petites bouteilles de forme rectangulaire à la main. Ils parlaient fort, et portaient souvent à leurs bouches ces bouteilles, pour avaler un liquide transparent comme l’eau. Ils ne virent pas le rat passer, quand il se faufila pour prendre place sous l’une des machines.

De là, Krunoka se mit à les observer, quand l’un d’eux prit un engin bizarre qui était à ses pieds, et le posa sur ses genoux face à lui. C’était une grosse boite avec des touches noires et blanches comme un piano, et avec un genre d’éventail au milieu. Puis l’humain posa une main de chaque côté, et ses doigts actionnèrent les touches tout en ouvrant et en refermant l’engin. Des sons sortirent de cet appareil, et les autres humains se mirent à chanter. Leurs voix semblaient un peu brisées, et tout en chantant, ils buvaient à même le goulot de leurs bouteilles. Krunoka se dit que c’était bizarre de boire de l’eau tout le temps avec cette pluie et ce froid, et il en déduit qu’à force leurs voix devaient se rouiller ! Il les écouta néanmoins attentivement, et apprécia ces airs qui différaient de ce qu’il pouvait entendre habituellement. Tout cela était très « chargé d’émotion », ces voix mêlées au son de ce curieux instrument, et il regretta presque de ne pas être un humain, il aurait pu se joindre à eux avec sa guitare, mais il n’était qu’un rat, guère aimé par l’espèce humaine…

Un petit moment de tristesse l’envahit, et il ferma les yeux en écoutant la musique. Les humains se désaltéraient de plus en plus, et chantaient aussi de plus en plus faux, constata-t-il quand il rouvrit les yeux. Lui aussi buvait de l’eau, mais surtout quand il faisait chaud, décidément le comportement des humains était difficile à comprendre…

Il séjourna plusieurs jours et plusieurs nuits dans cette bâtisse, après le départ des humains. Un jour, les chanteurs buveurs d'eau laissèrent leurs bouteilles vides à même le sol, mais ne revinrent pas les jours suivants. Alors, l’envie de s’aventurer reprit le rat, et il s’en fut visiter les alentours, mais ne trouva rien de bien extraordinaire, ce port et ses abords ressemblait à celui où il avait embarqué. Puis il se mit en quête de trouver des morceaux de tissus pour se confectionner de quoi se couvrir, car la température devenait quelque peu glaciale. Dans les poubelles avoisinantes, Krunoka trouva une vieille serpillère qui conviendrait parfaitement à la couleur de son pelage, et il se fabriqua un genre de manteau avec des grandes poches. Le résultat fut concluant, et il pourrait ainsi reprendre la route sans trop se faire remarquer, car son envie à présent était de quitter ce port, cette ville, et de se diriger vers la campagne.

Il fit un brin de trajet à pied, bien emmitouflé dans son nouveau vêtement, le baluchon sur l’épaule qui contenait sa guitare et des victuailles prises sur le bateau. Au bout de quelques kilomètres, il aperçut un camion qui stationnait au bord de la route, et dont le chauffeur semblait trifouiller à l’avant du véhicule. Il en profita pour s’introduire à l’arrière de celui-ci, en se glissant sous la bâche qui fermait plus ou moins. Il y avait là des caisses remplies de légumes qui occupaient tout l’espace, et Krunoka resta près bien à l’arrière afin de pouvoir sortir à tout moment. Il entendit ensuite le chauffeur maugréer, puis faire redémarrer le véhicule. La tête sous la bâche, le museau dehors, le rat pouvait maintenant contempler le paysage qui défilait, et il fut satisfait de voir que le camion sortait à présent de cette banlieue grise, pour se diriger vers des espaces verdoyants.

La route était bordée des deux côtés de rangées d’arbres au mince tronc blanc, et dont les feuillages prenaient naissance plus haut. Entre ces arbres, on apercevait parfois des maisons entièrement construites en bois qui laissaient échapper de la fumée au-dessus de leurs toits.

C’était charmant, et surtout très dépaysant pour le rat voyageur, qui avait déjà presque oublié sa vie d’avant. Mais au travers de la cloison qui séparait son espace de celui du chauffeur, lui parvenait un « boum-boum-boum » musical, qui lui rappelait ce qu’il entendait dans les machines roulantes de sa ville. Cela devait être une habitude pour les humains de s’assourdir en conduisant leurs machines… Et il se dit qu’il descendrait dès qu’il le pourrait. Cette occasion ne tarda pas à se présenter, car arrivé à un croisement de routes, le conducteur freina puis immobilisa le véhicule quelques secondes, et Krunoka eut juste le temps de sauter sur le bas-côté de la route. Il pleuvotait encore, une agréable odeur de sous-bois humide parvint à son museau, et il s’enfonça dans la forêt toute proche, tous les sens en éveil.

« Comme c’est beau ! » songea-t-il, en voyant tous ces grands arbres longilignes à perte de vue. La couleur claire de leurs troncs donnait une teinte lumineuse à la forêt, et le sol, quoique mouillé en ce moment, était un véritable tapis herbu, doux sous les pattes. Mais il fallait penser à trouver un abri pour se mettre au sec car le baluchon n’était pas imperméable, et Krunoka tenait beaucoup à son contenu. Il trottina un moment, puis vit au détour d’un chemin une petite maison en bois, apparemment inoccupée.

Il s’en approcha, poussa avec précaution la porte qui était à moitié ouverte, et entra. Il y avait là, dans l’unique pièce, un poêle rouillé, un matelas troué posé à même le sol, et quelques bouteilles vides entassées dans un coin. Quel bonheur ce serait de vivre ici, en pleine nature !

Le rat déposa son baluchon, déballa sa guitare en vérifiant qu’elle n’avait pas souffert de la pluie, et sortit les victuailles du sac. Puis Il entreprit de débarrasser l’intérieur de la maisonnette des bouteilles, qui étaient semblables à celles des buveurs-musiciens du port. Son odorat lui fit comprendre que ce n’était pas de l’eau, car l’odeur qui se dégageait de ces bouteilles était à la fois aigre et douce, et comme il restait un fond de liquide dans l’une d’elles, il le lampa.

L’effet produit par quelques gouttes seulement de ce liquide fut immédiat, et il fut pris aussitôt d’un léger vertige, sa tête tournait un peu… Comment les humains pouvaient-ils boire ça ? Il s’installa ensuite près de la fenêtre, et tout en regardant tomber la pluie, se rassasia encore de bonnes choses, en estimant que c’était très positif de s’être ravitaillé dans les cuisines du bateau. Il y avait là d’excellents mets, les humains avaient du talent pour cuisiner, et cela lui fit pardonner, l’espace d’un instant, leur comportement à l’égard des rats.

Dehors, la pluie qui continuait à tomber se transformait maintenant en flocons de plus en plus compacts, et une légère couche blanche commençait à se former sur le sol. Le froid s’installait également dans la maisonnette, et il faudrait bientôt faire fonctionner le poêle. Après son repas, et avant que la nuit ne vienne, Krunoka sortit ramasser du bois, et trouva derrière la maison quelques brindilles et des bouts de branches relativement secs. Et après plusieurs essais pour faire démarrer le poêle, il réussit à l’allumer, et une douce chaleur commença à se répandre dans la pièce. Bien au chaud, l’estomac plein, le rat joua une petite improvisation à la guitare, puis se mit à bailler, posa son instrument, et il ne tarda pas à s’endormir.

Le jour pointait lorsqu’il se réveilla, et il vit par la fenêtre que les arbres étaient revêtus à présent d’un joli voile blanc. Apparemment, c'était déjà le début de l’hiver dans cette région, et Krunoka décida d’aller visiter les environs. Il mit son manteau, sortit de la maison, ses pas laissaient des empreintes sur la couche de neige qui recouvrait désormais le sol, et ces traces lui seraient utiles pour retrouver le chemin du retour. Il s’éloigna de la maison, et au bout d’une petite heure de marche, découvrit une autre habitation avec des machines roulantes garées devant. Sur le côté de cette maison, il y avait une remise, et Krunoka savait d’expérience que c’était le genre d’endroit où sont stockées des denrées alimentaires. Le rat s’en approcha, il ne courait aucun danger car il était très tôt ce matin, et les humains devaient encore dormir à cette heure-ci.

Et il ne s’était pas trompé, il pénétra dans la remise où il vit du foin, des réserves de céréales, des légumes dans des caisses, ainsi que des sacs de riz. Il savait désormais où venir pendant l’hiver, pour « faire ses courses » en quelque sorte… Donc, il prit ce qu’il put, le mit dans les grandes poches de son manteau, et repartit comme il était venu. Mais entretemps, le vent s’était levé, et faisait à présent tournoyer les flocons de neige, ce qui rendait le retour plus ardu. Il chemina difficilement dans le sens inverse, en tâchant de suivre ses traces de l’aller qui commençaient à s’effacer, et le vent, et le poids de ses poches gonflées de provisions ralentissaient tellement sa course, qu’il arriva exténué chez lui !

Dans les jours et les semaines qui suivirent, le rat commença à organiser sa nouvelle vie. Krunoka sortait quotidiennement aux alentours de la maison pour ramasser du bois, et hebdomadairement pour aller faire les courses à l’habitation voisine. Il emmenait désormais son grand sac en plastique pour le remplir au maximum, mais il était toujours surpris de ne croiser aucun humain chez ses voisins, pas même un chien… Peut-être qu’ici les humains étaient comme ces animaux dénommés les « ours », et qu’ils hibernaient tout l’hiver ?

Puis, un après-midi, alors qu’il grattait sa guitare bien au chaud près du poêle, il entendit un « toc-toc-toc » sur les carreaux de la fenêtre. Celle-ci était embuée par la chaleur de l’intérieur, mais il distingua à travers elle une silhouette de… rat ! Il fut très étonné, et s’approcha de la fenêtre : oui, un de ses semblables était là, et il sortit aussitôt pour faire signe à l’inconnu de venir.

Celui-ci était plus grand que lui, avait un collier de barbe grise, piquetée en l’occurrence de flocons de neige, et portait un vieux manteau usé. Il lui dit « bonjour » avec un accent que Krunoka ne connaissait pas, et ce dernier l’invita à rentrer. Puis il se présenta : « je m’appelle Inkrustine, et en me promenant dans la forêt, j’ai aperçu de la fumée qui sortait de la cheminée de cette maison, qui est depuis longtemps inoccupée, alors je suis venu ».

« Enchanté, je suis Krunoka », lui répondit son hôte, qui lui proposa d’ôter son manteau et de venir s’asseoir près du poêle. Les deux rats firent connaissance en racontant chacun un peu de leur vie, et ils discutèrent ainsi une bonne partie de l’après-midi. Inkrustine fut surpris du caractère aventureux de son hôte, tandis que Krunoka apprenait que son invité habitait non loin de là, avec un ami à lui. Les deux rats s’entendirent bien tout de suite, et décidèrent de rester en contact. « Je repasserai te voir, là je dois partir avant que la nuit tombe » dit le visiteur, et Krunoka le raccompagna à la porte.

Une fois celle-ci refermée, le rat se dit qu’il avait beaucoup de chance depuis son départ : aucun humain ne l’avait incommodé, il avait trouvé de quoi s’alimenter royalement sur le bateau ainsi qu’à la maison voisine, il avait un logement merveilleux, et peut-être maintenant un ami. Même s’il supportait assez bien la solitude, c’était quand même bien de ne pas rester seul tout le temps. Il reprit sa guitare, se cala près du poêle et égrena quelques notes. On n’était qu’au début de l’hiver, qui durait longtemps dans cette région, à en croire les dires de son nouvel ami. Il faudrait donc trouver de quoi s’occuper, alors le rat pensa que c’était le bon moment pour se consacrer davantage à la musique.

III

Le temps passa, les jours étaient courts car la nuit tombait tôt, et désormais la forêt était parée d’un somptueux manteau blanc. Le silence régnait, seulement rompu parfois par le cri d’un animal que le rat ne pouvait pas toujours identifier, ou bien par des paquets de neige qui tombaient des branches des arbres. Krunoka avait bien planifié son emploi du temps, aller chercher du bois dans les alentours, le faire sécher près du poêle, aller au ravitaillement chez ses voisins invisibles, gratter sa guitare… Il s’était aussi bricolé divers outils en bois, dont une pelle pour ôter la neige qui s’accumulait devant la maison ou sur le toit, et il coulait ainsi des jours paisibles.

Nous étions vers le milieu de l’hiver, lorsqu’un jour, en fin de matinée, l’ami Inkrustine revint taper à sa porte. Il avait un sac en bandoulière, et tenait une bouteille à la main, remarqua Krunoka en lui ouvrant. Ils se saluèrent chaleureusement, et l’arrivant sortit de son sac des victuailles ainsi que deux verres, en lui disant : « on va se faire un festin, mon ami ! ».

Puis il déboucha la bouteille, « tu dois aussi goûter ça, c’est typique de la région ! », et il versa ce liquide dans les verres. Son hôte reconnut ce breuvage à son aspect transparent et à son odeur, et il eût un léger mouvement de recul, « c’est ce que boivent tout le temps les humains ici ? », lui demanda-t-il. Inkrustine lui répondit : « oui, mais celui-ci est très bon, les humains qui boivent tout le temps, boivent n’importe quoi ! ». Krunoka était quand même un peu méfiant, mais pour faire plaisir à son ami, il trinqua avec lui et avala sa dose. « Alors ? » questionna l’autre rat, « effectivement, c’est bon, mais c’est fort ! » répondit Krunoka en plissant légèrement les yeux. Les deux compères se mirent ensuite près du poêle et se rassasièrent allègrement, fromage, pain, fruits, et arrosèrent le tout de ce que l’on appelle ici la « petite eau », lui précisa Inkrustine.

Et c’est ainsi qu’avec le ventre bombé, au coin du poêle, les deux amis continuèrent à bavarder après le repas. Inkrustine loua les avantages de la région, sa nature magnifique quoique un peu hostile en hiver, et sa faible population d’humains. A ce sujet il tint à prévenir son ami : « tu sais, nous approcherons du printemps bientôt, et en général les humains sortent davantage aux beaux jours, ils risquent donc de revenir dans les parages… ». Il se resservit un verre, puis continua : « au printemps dernier, ils venaient souvent dans cette maison, ils mangeaient et buvaient beaucoup. Ils faisaient beaucoup de bruit aussi, l’un d’eux avait amené une machine à sons qui faisait un tel vacarme, que même les oiseaux de la forêt avaient déserté les lieux ! Une fois, il en vint deux, un humain mâle et un autre femelle, ils buvaient de la petite eau toute la journée, ôtaient ensuite leurs habits et se mettaient l’un sur l’autre ou dans diverses positions, puis poussaient des cris. Cela dura plusieurs jours et plusieurs nuits, dans la maison ou même dehors, puis ils repartirent dans leur grosse machine roulante… Alors tu ne pourras pas rester longtemps ici, et je te propose donc de venir chez moi, ma maison est plus grande » et d’ajouter : « je vis là avec un ami, il s’appelle Choupiko ».

Krunoka réfléchit un instant, et il accepta la proposition de son ami. Il lui dit de repasser le voir avant l’arrivée du printemps. Son nouvel ami fut content de sa décision raisonnable, et il remplit à nouveau les verres. Sur ce, ils trinquèrent une fois de plus, et Krunoka trouva que cette « petite eau » était décidément fort agréable.

L’hiver se déroula tranquillement, rien de spécial ne se passa, c’était une autre routine à laquelle le rat s’était habitué, et il estima même avoir fait de véritables progrès en musique, en pouvant jouer un peu tout ce qui lui passait par la tête. Mais à ce moment-là de son existence, il prit aussi vraiment conscience du temps qui passe, notamment en voyant sur son pelage gris l’apparition de poils blancs. Jeune rat, maintenant au milieu de sa vie, et bientôt vieux rat… La vieillesse approcherait bientôt, et la solitude serait peut-être moins facile à vivre. Krunoka se souvint alors de ce que lui avait proposé Inkrustine, et cela le consola un peu de savoir qu’il irait bientôt habiter chez un ami. Quelque temps après, les premiers signes du printemps se