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Louis, un jeune universitaire paumé, est hanté depuis quelque temps par le rêve étrange d'une jeune femme aux yeux d'émeraude qui semble l'appeler au secours. Alors que le professeur Armitage lui demande de traduire un papyrus trouvé dans une momie récemment mise au jour, Louis voit sa vie basculer par la mystérieuse Kharikléa et par le Livre de Thot aux pouvoirs terrifiants suscitant bien des convoitises. Un thriller fantastique et haletant. Une histoire d'amour et de mystère par-delà les abîmes du temps.
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Seitenzahl: 565
Veröffentlichungsjahr: 2021
Il ne faut pas regretter qu’une chose ait pris fin, mais se réjouir plutôt qu’elle ait eu lieu.
F. Jackson
Prologue
Première partie: Le papyrus
Chapitre un
Chapitre deux
Chapitre trois
Chapitre quatre
Chaptre cinq
Chapitre six
Deuxième partie: Kharikléa
Chapitre sept
Chapitre huit
Chapitre neuf
Chapitre dix
Chapitre onze
Troisième partie: Le Rituel
Chapitre douze
Chapitre treize
Chapitre quatorze
Chapitre quinze
Chapitre seize
Chapitre dix-sept
Chapitre dix-huit
Égypte, IIIe siècle av. J.-C.
Le Nil. La nuit. Une barque s’avance lentement. Les coups de rame des esclaves viennent à peine troubler le silence nocturne.
Au centre de la barque, un homme est assis, la tête baissée. Il regarde Celle qu’il aime. Celle qu’il aime et qu’il n’a pas su protéger.
L’esquif navigue vers une île où se trouve un temple dont on aperçoit la masse sombre et majestueuse, éclairée çà et là.
⎯ Te voilà arrivée, mon Aimée, murmure-t-il. Là où tu devais te rendre si les Moires n’en avaient pas décidé autrement…
L’homme se mure à nouveau dans le silence, la tête toujours penchée sur Celle qu’il aime et qui n’est plus.
La barque accoste l’île. Des prêtres au crâne rasé attendent sur l’embarcadère. Ils attendent torche à la main, silencieux.
L’homme prend la femme dans ses bras et se lève. Il pose pied sur l’embarcadère. Les prêtres s’écartent sur son passage. Il s’avance, monte un escalier flanqué de part et d’autre de colonnes aux chapiteaux en forme de tête de la déesse Isis, maîtresse des lieux. Il avance toujours, Celle qu’il aime dans les bras, comme un jeune marié portant son épouse vers la chambre nuptiale. Cependant ce n’est pas lui qu’elle va épouser, mais le terrible dieu chacal, maître des embaumements, le dieu Anubis.
Il arrive à présent sur une vaste esplanade entourée de portiques. En face de lui le premier mur d’enceinte du sanctuaire. Il ne prête pas attention à la majesté intimidante du lieu ni aux colossales représentations d’Isis, d’Horus son fils et d’Hathor. Ses pensées vont vers ce sourire radieux, ce regard d’émeraude de Celle qu’il aime et qui s’est éteinte à jamais. Il devait la protéger, il n’a pas su.
Deux statues majestueuses de lion gardent l’entrée de l’édifice. Il franchit l’imposante porte et arrive dans une cour à ciel ouvert où l’attendent le grand prêtre et ses serviteurs. Il fait encore quelques pas puis s’arrête. Le grand prêtre le regarde et lève lentement la main en guise de salut. Il porte une tunique d’un noir profond et, sur les épaules, une peau de léopard dont les taches sont les reflets des étoiles sur la terre.
⎯ Tu as fait un long voyage, jeune étranger, dit-il, et par la grâce des dieux tu es parvenu jusqu’ici.
⎯ Oui, mais elle est morte… Alors que j’avais promis de veiller sur elle.
Ce sont les dieux qui décident quand doit cesser notre vie sur terre, étranger. La mort n’est pas la fin. Elle n’est qu’un passage. Tu l’as conduite là où elle devait se rendre. Maintenant tu dois nous la confier afin que nous puissions préparer son corps… Un autre voyage l’attend vers Ro-Séatou où elle vivra, bienheureuse, une vie nouvelle.
Deux serviteurs s’approchent alors du jeune étranger, emportent délicatement Celle qu’il aime et la déposent sur un lit en forme de barque solaire. C’est sur cette embarcation qu’elle pénétrera à l’intérieur du temple. Là le grand prêtre pratiquera des rites sacrés afin que son âme puisse rejoindre en paix les délices du Champ des Roseaux.
⎯ Ta mission est presque terminée, jeune étranger, reprend le prêtre. Avant de partir, tu dois rendre le médaillon.
⎯ Mais c’est un présent ! C’est elle qui me l’a donné et c’est tout ce qui me restera d’elle…
⎯ Ce médaillon ne t’appartient plus, rétorque le prêtre. Seul le Protecteur peut le porter. Tu ne peux le garder. Il doit rester auprès d’elle, à jamais.
Le jeune homme hésite. Ses yeux croisent ceux du grand prêtre qui le regarde fixement. Il semble sonder son âme au plus profond d’elle-même. L’étranger ôte alors le médaillon de son cou et le contemple une dernière fois. Une lune y est gravée, et en son centre, un ibis. Il ne peut détacher son regard qui est comme prisonnier. Le médaillon soudainement se trouble et laisse paraître le visage de Celle qu’il aime. Ce visage lui sourit.
⎯ Le médaillon, étranger. Tu dois le rendre.
Le jeune homme sort de sa torpeur et voit que tous les serviteurs du grand prêtre l’entourent. Leur visage est menaçant. Il comprend qu’il n’a pas le choix. Il s’approche de la barque solaire et passe le médaillon au cou de Celle qu’il aime. Il voudrait rester là, auprès d’elle, jusqu’à ce que, lui aussi, Anubis vienne le prendre, mais déjà les serviteurs saisissent la barque et pénètrent dans le temple, le grand prêtre à leur tête. Il la regarde s’éloigner dans le silence et la nuit qui désormais règne sur l’esplanade.
⎯ Adieu, mon aimée. Mais sache que je vais te rejoindre bien vite. Ô toi que j’aime ! Ma belle Kharikléa !
Paris, octobre 2016
Louis se réveilla en sursaut. Son cœur battait à tout rompre. Il mit quelques secondes à se souvenir de l’endroit où il se trouvait. Sa salle de classe. Il s’était endormi alors qu’il corrigeait des copies. Il jeta un coup d’œil à sa montre : treize heures vingt-cinq. Dans trente minutes, les fauves qui lui tenaient lieu d’élèves débarqueraient en faisant un vacarme qu’il aurait toutes les peines à calmer. Il regarda le paquet de copies. Il n’avait guère diminué. Il s’était pourtant promis de le corriger durant son heure de pause afin de ne pas avoir à le faire plus tard chez lui. La grande joie du métier de professeur, le travail le soir, après une harassante journée de cours, comme si ses élèves ne le quittaient jamais vraiment et venaient le hanter jusque dans le havre de paix de son appartement. Hélas, dès le troisième devoir, son esprit s’était mis à vagabonder puis, sans s’en apercevoir, il s’était assoupi.
Il avait encore fait ce rêve étrange.
Un petit sifflement d’oiseau se fit entendre. Son téléphone l’avertissait qu’il avait reçu un mail. Son cœur battit fort à nouveau. Il attendait une importante nouvelle de la part d’une prestigieuse revue scientifique à laquelle il avait proposé un article. Il ouvrit la messagerie en retenant son souffle. C’était bien le courrier qu’il espérait. Cette fois-ci, c’est la bonne !
« Monsieur,
Nous vous remercions pour votre proposition d’article qui d’après votre présentation est tout à fait intéressante, mais qui malheureusement ne semble guère entrer dans les problématiques de notre revue… »
Louis ne lut même pas la fin du mail. Il savait que la suite ne serait qu’une succession de justifications aussi vagues qu’hypocrites. C’était le dixième article qu’il proposait. C’était le dixième refus qu’il essuyait. Louis sentit une grande vague de découragement l’envahir. N’y arriverais-je donc jamais ?
Titulaire d’un doctorat en langues et civilisations antiques, Louis consacrait toutes ses forces à la rédaction d’articles scientifiques et les soumettait à différentes revues des quatre coins du monde dans l’espoir d’une publication qui lui permettrait à terme d’obtenir un poste à l’université, ce dont il avait toujours rêvé. En attendant, il enchaînait les petits boulots et les emplois temporaires, serveur dans un fast-food, livreur de pizza (qui s’était conclu par un accident de mobylette où il avait failli y laisser la peau), magasinier dans une grande enseigne de bricolage… Le dernier en date était professeur remplaçant dans un collège parisien. Louis était loin d’avoir la fibre enseignante, particulièrement avec les plus jeunes, et il tentait du mieux possible de s’en sortir au milieu des cours à préparer, des montagnes de copies et des élèves pas vraiment coopératifs, tout en tâchant de trouver du temps pour ses travaux scientifiques.
Jusqu’à présent, chacune de ses propositions s’était soldée par un échec. Il savait que le monde de la recherche était impitoyable, semé d’embûches et de revers cuisants. Il s’attendait donc à ce que ses premiers articles ne soient pas acceptés. Il ne s’était pas découragé et s’était remis au travail avec une ardeur encore plus grande. Hélas, les refus succédaient aux refus et les perspectives d’un poste à l’université s’éloignaient inexorablement. Peu à peu, le doute, le découragement s’étaient insidieusement immiscés en lui et, depuis quelques mois déjà, même s’il n’osait pas tout à fait se l’avouer, il n’y croyait plus ; et ce dernier refus risquait fort de mettre fin à l’ultime étincelle du feu qui l’animait.
Cela ne sert à rien de se voiler la face… Je ne suis pas fait pour ça, un point c’est tout.
Pour tenter de conjurer ce sentiment angoissant de n’être bon à rien, il mit un peu d’ordre dans son bureau et décida de se rendre en salle des profs. Un petit café me fera du bien. En tout cas, ça ne pourra pas me faire de mal…
Son téléphone sonna. Louis reconnut le numéro du laboratoire du professeur Armitage.
⎯ Allô ? articula-t-il, la bouche encore hésitante et engourdie par le sommeil.
⎯ Dorfé ! Comment allez-vous ? Cela fait un moment que je n’ai pas eu de vos nouvelles. Je ne vous dérange pas, j’espère.
La voix du professeur Armitage était légèrement nasillarde. Elle semblait plus enjouée que d’ordinaire. Louis sentit même comme une pointe d’excitation, chose qu’il avait rarement rencontrée chez cet homme. Il répondit :
⎯ Pas du tout, professeur… J’étais plongé dans mon travail.
⎯ Venez me rejoindre tout de suite à l’institut ! J’ai quelque chose à vous montrer ! Je vous attends dans une heure au laboratoire !
⎯ Une heure ? Mais voyons professeur, ce n’est pas possible, j’ai cours toute l’après-midi et…
Ses derniers mots furent inutiles. Armitage avait déjà raccroché. Louis avait l’habitude du caractère plutôt excentrique du vieux scientifique. C’était d’ailleurs pour cela, entre autres, qu’il l’avait choisi comme directeur de recherche pour son doctorat, et pour les connaissances infinies qu’il possédait. Le professeur maîtrisait à la perfection le grec, l’égyptien hiéroglyphique, l’akkadien et une bonne demi-douzaine d’autres langages anciens et oubliés. Le cliché du vieil universitaire un peu fou tout craché, qui aurait parfaitement sa place dans un film fantastique ou d’aventures de série B.
Armitage était à peu près le seul soutien de Louis dans le monde universitaire. Il avait foi dans le potentiel du jeune homme et Louis avait tâché de se montrer à la hauteur de cette confiance, car le professeur n’avait pas pour habitude de l’accorder facilement. Il savait qu’Armitage serait très déçu et même vexé s’il ne pouvait pas venir au rendez-vous. Mais qu’y puis-je ? Je ne vais pas laisser mes élèves en plan, comme ça !
Louis prit ses affaires et sortit de la salle de classe. Son téléphone sonna à nouveau. Ce doit être le professeur qui a oublié de me dire quelque chose.
— Allô, monsieur Armitage, je suis désolé, mais je ne pourrai vraiment pas être là dans une heure…
Louis s’interrompit. Il n’y avait personne au bout du fil.
— Allô ? répéta-t-il. Qui est à l’appareil ? Allô ?
Aucune réponse. Il allait raccrocher quand il lui sembla percevoir un bruit de vent. Il régla le son du téléphone. C’était bel et bien un bruit de vent. Il resta plusieurs secondes à écouter ce son mystérieux, quand soudain il entendit une voix de femme prononçant des mots étranges, dans une langue qui lui était inconnue. C’était une voix magnifique et envoûtante. Les mots qu’elle disait étaient incompréhensibles et pourtant Louis les trouvait familiers comme un souvenir oublié refaisant brusquement surface.
Tout à coup, la voix se tut et le bruit du vent disparut.
On avait raccroché.
La chaleur du café lui fit du bien. Louis avait encore à l’oreille la belle voix mystérieuse. Elle l’apaisait et même le consolait de la cruelle déception qu’il avait ressentie pour son article refusé.
La salle des profs était déserte. Il s’en réjouissait. Il avait du mal à supporter ses collègues. Ils s’étaient pourtant montrés très accueillants avec lui, le petit nouveau. Ils l’avaient pris sous leur aile, lui offraient leur aide et prodiguaient de nombreux (et souvent bons) conseils. Mais ils pouvaient aussi être très intrusifs et curieux, et Louis n’aimait pas ça. Il était d’un tempérament solitaire. Il parlait peu de lui, sauf à ses amis, au nombre de deux, à qui il vouait une confiance absolue.
Il s’approcha d’une des grandes vitres de la salle. La pluie qui tombait depuis le matin avait redoublé d’intensité. L’automne gris et humide avait pris ses quartiers. Louis vit le reflet de son doux visage fin dans la vitre. Il avait l’air vraiment crevé. Comme passé à l’essoreuse. Cela faisait plus d’une semaine qu’il dormait mal. Il était littéralement hanté par un rêve, qui toutes les nuits, depuis dix jours, revenait troubler son sommeil. Cela était d’autant plus bizarre car Louis ne rêvait plus. Alors que, depuis sa plus tendre enfance, il se souvenait avec une très grande précision de ses songes, ceux-ci avaient soudain déserté ses nuits. Depuis plus d’un an, elles étaient devenues de sinistres trous noirs dans lesquels il s’enfonçait lourdement, dans une chute inconsciente et sans fin. Au début, Louis en fut troublé, puis il s’en fit une raison et, finalement, sous le poids des mille et un tracas du quotidien, il n’y pensa plus.
Il n’aurait pas su dire avec exactitude depuis quand il avait cessé de rêver, même s’il avait l’impression que cela avait commencé peu de temps après sa rupture avec Marjolaine.
Mais depuis dix jours, il rêvait à nouveau. Toujours le même songe qui le faisait se réveiller le cœur à cent à l’heure, en sueur, avec un sentiment pressant de malaise et d’urgence. Chaque nuit, il se retrouve dans ce lieu inconnu et vague. Il sait juste qu’il est au bord d’une étendue d’eau très calme et, qu’au-dessus de lui, le ciel est d’un bleu intense, presque agressif. Il sait aussi qu’il devrait se sentir bien dans cet endroit. Pourtant, il est inquiet. Pas pour lui, mais pour elle, pour cette femme qui se tient face à lui. Elle est incroyablement belle. Elle porte une longue tunique blanche, légèrement décolletée. Ses cheveux sont noirs et délicatement bouclés. Un diadème d’or couronne sa tête. Les traits de son visage sont dessinés avec une perfection presque irréelle. Elle le fixe de ses yeux verts et transparents, et son regard d’émeraude est plein de confiance en lui. Elle lui sourit. Ce sourire est beau, simple et vrai. Puis elle tend ses bras nus vers lui et lui parle.
Mais il n’entend pas ce qu’elle dit, comme si aucun son ne sortait de sa bouche. À la place, rugit un bruit strident qui se fait de plus en plus fort. Elle continue à lui sourire et à lui parler. Elle ne semble pas percevoir le vacarme horrible qui se fait plus fort. Il essaie de lui dire qu’il ne l’entend pas, mais il ne peut pas. Le bruit l’en empêche. Il lui martèle le crâne et lui cisaille les tympans. Le son strident augmente encore et encore, rendant la douleur insupportable. Il voudrait crier à l’aide, il voudrait bouger, mais il n’y arrive pas. Ses yeux implorent la jeune femme qui continue à lui parler en souriant comme si de rien n’était. C’est impossible qu’elle n’entende rien ! pense-t-il. Ma tête ! Mon Dieu… J’ai mal !
L’horrible son augmente encore ainsi que la douleur. Louis est sur le point de s’évanouir. C’est alors que la jeune femme repose les bras le long du corps et vient à lui. Elle tend son visage toujours illuminé par son merveilleux sourire vers le sien. Elle approche ses lèvres au creux de son oreille. Elle lui murmure quelque chose. Le bruit strident est trop fort et il a trop mal pour comprendre quoi que ce soit. Mais il sent au fond de lui que c’est important, vital même.
Et c’est là qu’il se réveille.
⎯ Ah, monsieur Dorfé, vous tombez bien, je vous cherchais !
M. Ladingre, principal du collège, venait d’entrer dans la salle des profs. C’était un homme de petite taille, aux yeux gris froid. Sa coupe en brosse très courte, presque militaire, faisait ressortir ses oreilles décollées. Louis avait ressenti une répulsion instinctive et immédiate pour cet homme dès la première poignée de main. Les plaintes continuelles de ses collègues à son encontre semblaient donner raison à son aversion.
⎯ Alors, comment il va, monsieur Dorfé ? dit le principal en tendant la main.
⎯ Bien. Et vous ? demanda froidement à son tour Louis.
Il détestait cette façon que M. Ladingre avait de s’adresser à lui en employant la troisième personne, à la manière de certains animateurs de télé et de radio qui manifestent une sympathie feinte et condescendante à l’égard de leur public. Il ne manquerait plus qu’il m’appelle « ma p’tite beauté » comme Cyril Hanouna. Des rumeurs couraient dans l’établissement que M. Ladingre avait le rêve secret de devenir présentateur à la télévision, mais que tous ses castings avaient été de véritables fiascos.
⎯ Monsieur Dorfé, reprit le principal, vous savez ( il ajoutait à la fin des mots une sorte de « ch » assez perturbant ) que samedi prochain aura lieu la journée portes ouvertes du collège.
⎯ Oui, monsieur le principal, je vous avais d’ailleurs envoyé un mail à ce propos. Comme je ne fais que quelques heures de remplacement ici et que j’ai une importante conférence prévue de longue date ce jour-là, je me suis dit que ma présence n’était pas forcément indispensable.
Ses paroles manquaient de force de persuasion. Louis le sentait. Mais les petits yeux gris-bleu reptiliens de M. Ladingre avaient l’art de le rendre mal à l’aise.
⎯ Comment ça, pas forcément indispensable ? Mais à quoi il pense, monsieur Dorfé ? La journée portes ouvertes est un événement majuscule pour notre établissement, et j’ai besoin de tous les personnels ressources, voyons !
⎯ Certes, je comprends, mais…
⎯ Si vous comprenez, c’est parfait ! Il me faut un volontaire pour servir le pot d’accueil aux parents et j’ai immédiatement songé à vous !
⎯ Mais…
M. Ladingre adressa à Louis l’un de ses sourires faussement amicaux et en lui mettant la main sur l’épaule il ajouta :
⎯ Je savais que je pouvais compter sur votre collaboration !
Le principal quitta la pièce, laissant Louis seul et estomaqué. Collaboration, tu parles ! Il m’a bien eu… Quel enfoiré ce type ! Ma conférence, fait chier !
Plusieurs professeurs entrèrent dans la salle. Louis comprit que la sonnerie de cours avait retenti sans qu’il s’en aperçoive depuis plusieurs minutes. Je suis en retard, merde !
Il prit ses affaires et monta les trois étages qui le séparaient de sa salle de classe en toute hâte. Elle se trouvait au bout d’un couloir peint d’une couleur jaunâtre déprimante à souhait et Louis pouvait déjà entendre le boucan que faisaient ses élèves. Ceux-ci, bien sûr, n’avaient pas attendu qu’il soit là pour entrer et se rendre maîtres des lieux. Il ralentit le pas puis s’arrêta.
Il hésitait à rentrer. Non par peur, mais par lassitude. Devoir imposer son autorité, lui qui était d’un tempérament plutôt réservé, devoir se torturer les méninges pour tenter de transmettre un savoir dont les gamins n’avaient de toute façon rien à faire. Il en avait la nausée, rien que d’y penser. Il soupira et lâcha son cartable.
La porte de la salle adjacente à la sienne s’ouvrit.
⎯ Dites donc, le nouveau ! Il faudrait peut-être apprendre à tenir votre classe !
Cette phrase au ton discourtois et autoritaire avait été prononcée par l’une des collègues de Louis, Mme Leprévault, crainte à la fois par ses élèves et par les autres professeurs. Ses cent kilos et son mètre quatre-vingts constituaient les arguments massue de sa force de persuasion.
⎯ Oui, euh, pardon… je suis désolé.
Mme Leprévault le toisa avec mépris puis referma brutalement la porte de sa salle. Louis avait échappé à la colère de cet ogre redoutable, mais ce qui l’attendait à quelques mètres de là était bien pire. Il se risqua à jeter un bref coup d’œil à l’intérieur. Un bazar épouvantable. Les élèves couraient, criaient, chahutaient, se battaient pour pouvoir dessiner ou écrire au tableau. Plusieurs d’entre eux étaient debout sur les tables. D’autres, enfin, écoutaient de la musique ou regardaient des vidéos sur leur téléphone portable.
C’était au-dessus de ses forces, il ne pouvait pas entrer. Il avait l’impression d’étouffer. Son article refusé, les abus de pouvoir de son chef, et maintenant ça ! Il songea alors au rendez-vous du professeur Armitage, à ce qu’il tenait tant à lui montrer et qu’il ne pourrait pas voir, car il était coincé ici. Pour quoi faire ? Du gardiennage ?
Sans réfléchir davantage, Louis reprit son cartable et partit.
Égypte, site archéologique d’Oxyrhynchos, le même jour
Malgré les deux ventilateurs qui fonctionnaient à plein régime, il faisait sous la tente une chaleur étouffante. Le professeur Lisa Legrâce travaillait avec la plus grande concentration à son bureau de fortune — une table rudimentaire —, mais qui suffisait amplement. Sur cette table, des piles de documents, de relevés, une carte du site et un ordinateur. Le parfait équipement de l’archéologue moderne.
Un jeune homme entra dans la tente, l’air très satisfait.
⎯ Professeur ! Bonne nouvelle, le « colis » est arrivé à bon port ! Il a été remis ce matin même au professeur Armitage.
⎯ Bien ! dit Legrâce avec soulagement. Ce type de transport est toujours délicat. Merci de m’avoir prévenue, Pierre.
⎯ Mais de rien, professeur. Avez-vous encore besoin de moi ?
⎯ Non. Vous pouvez rentrer à El-Behnesa pour vous reposer. Les prochains jours vont être chargés…
⎯ Comme d’habitude ! remarqua Pierre en souriant. Tâchez de prendre quelque repos vous aussi !
⎯ Je vais y songer ! répondit le professeur souriant elle aussi. À demain Pierre.
Il s’en alla. Le professeur travailla encore quelques minutes puis se leva et sortit de la tente. C’était une femme d’une quarantaine d’années belle et élégante. D’origine anglaise, elle avait fait ses études supérieures en France et était tombée amoureuse de Paris. Elle avait demandé la nationalité française et travaillait depuis plus de dix ans pour l’institut d’Égyptologie de la capitale. Elle avait conservé de ses origines britanniques un léger accent qui la rendait encore plus charmante. Elle plaisait aux hommes et avait conscience de son pouvoir de séduction, pouvoir dont elle jouissait pleinement, même si celui pour qui son cœur chavirait et qu’elle allait revoir dans quelques jours semblait y être insensible.
Elle contemplait à présent le site d’Oxyrhynchos qui était désert. Les fouilles étaient terminées depuis plus d’une semaine et seul Pierre, son premier assistant, était resté avec elle ces derniers jours. Elle aimait le calme qui régnait dans ces ruines chargées d’histoire. C’était comme si ce site lui appartenait et qu’elle était la reine d’un royaume englouti. Mais demain, l’agitation reprendrait. Les ouvriers et ses assistants reviendraient dès l’aube pour démonter et remballer le matériel de fouilles. Puis ce serait le retour à Paris. Elle ressentit un pincement au cœur à l’idée de quitter ce lieu magique, véritable porte vers le Passé, mais elle était également très excitée de pouvoir étudier de plus près le fameux « colis » comme avait dit Pierre, une momie présentant des caractéristiques tout à fait originales.
Sans s’en rendre compte, Lisa Legrâce s’était dirigée vers l’endroit où la momie avait été découverte. Les fouilles avaient débuté depuis un mois, ils exploraient ce qui avait dû être une banale maison de potier qui ne se distinguait en rien des autres demeures de l’ancien quartier des artisans d’Oxyrhynchos. Alors que des membres de l’équipe étaient chargés de faire des relevés et de prendre des photos zénithales du lieu, le sol s’était soudain effondré, mettant au jour une cave secrète où une grande caisse de bronze, qui avait servi de sarcophage à la momie, avait été enterrée. Pas une seule peinture, pas un seul ornement, ni aucune inscription. Juste un symbole gravé sur le couvercle : une lune ayant en son centre un ibis. Il y avait de quoi étonner le plus chevronné des égyptologues.
Dans le cadre d’un partenariat entre la France et l’Égypte, la momie et les autres trouvailles intéressantes avaient été envoyées en France afin d’y être étudiées et éventuellement restaurées, en attendant l’ouverture du nouveau musée que le gouvernement égyptien souhaitait construire sur le site même des grandes pyramides, en remplacement de l’ancien, au centre du Caire.
Je me demande ce que le professeur Armitage pensera de tout ça… se dit-elle, les yeux perdus dans l’horizon. Au loin s’étendait la ville d’El-Behnesa dont l’agitation formait un bruit sourd, confus et lointain, comme un rappel du monde réel au milieu de ces vestiges des temps passés. Bon, assez rêvassé ! J’ai encore bien du travail ! La nuit ne va pas tarder… En Égypte, royaume éternel du dieu Soleil, les soirées sont courtes et les ténèbres du dieu Seth se répandent vite.
Le professeur retourna vers sa tente-bureau. Elle n’était plus qu’à quelques mètres lorsque, soudain, elle s’arrêta : elle voyait, par l’entrebâillement, deux hommes en train de fouiller dans ses documents. Elle analysa rapidement la situation. Face à deux hommes, elle ne pouvait rien faire. Le mieux était de rebrousser chemin et d’appeler des secours. Elle porta sa main à la poche arrière droite de son pantalon. Pas de portable. Merde ! Je l’ai laissé à l’intérieur ! Elle ne céda pas pour autant à la panique. Je sais ! se dit-elle. Le plus discrètement possible, elle se dirigea vers la tente où l’on entreposait le matériel et qui se trouvait à une dizaine de mètres de la sienne. Elle y entra sans un bruit. À l’intérieur la pénombre régnait déjà. Elle fouilla du regard la tente remplie de caisses et d’outils. Où est-ce qu’elle est… ? Vite ! Elle chercha encore quelques instants. Elle ne distinguait pas grand-chose. Ça y est ! La voilà ! Elle avait enfin trouvé. Il s’agissait d’une mallette métallique. Elle l’ouvrit et en sortit un pistolet de détresse calibre 4. Ce n’était pas une arme à proprement parler, mais à courte distance, la fusée pourrait faire de gros dégâts et dans la pénombre ambiante, il y avait des chances pour que les intrus la prennent pour une vraie arme. Elle vérifia que le pistolet était bien chargé et respira un grand coup en fermant les yeux. Le plus discrètement possible, elle s’approcha de la tente que fouillaient les deux inconnus et s’y faufila comme un chat.
Il faisait tout à fait nuit maintenant. Le professeur Legrâce vit deux faisceaux de lampe torche braqués sur son bureau. Les deux hommes ne l’avaient pas entendue entrer. Un bon point pour elle. C’est le moment ou jamais ! Et elle pointa le pistolet en direction des deux individus.
⎯ Je ne tenterais rien de déraisonnable si j’étais vous… dit calmement une voix derrière elle.
⎯ Lisa Legrâce sentit le canon d’un révolver presser sa nuque. Les deux faisceaux de lampe se braquèrent instantanément sur elle.
⎯ Lâchez donc votre arme, professeur, continua la voix tout aussi calmement.
Le ton était presque cordial, mais d’une fermeté lourde de menace. Le professeur obéit et le pistolet fit un bruit mat en tombant sur le sol. Ses jambes tremblaient. La pression du canon se fit plus forte, la forçant à pénétrer plus avant à l’intérieur.
⎯ Mais j’en oublie mes bonnes manières, professeur. Prenez donc une chaise et asseyez-vous.
Elle fut alors poussée par l’individu qui était derrière elle. Et immédiatement, ses deux complices la saisirent par les épaules et l’assirent de force. Le troisième homme alluma sa lampe torche et la dirigea sur elle. Lisa Legrâce voulut mettre les mains devant son visage pour se protéger du rayon lumineux qui lui agressait les yeux. En vain. On lui maintenait fermement les bras.
⎯ Professeur Legrâce… Enchanté de faire votre connaissance, même si, croyez-moi, j’aurais préféré que ce soit dans d’autres circonstances.
Il s’exprimait dans un français impeccable qui laissait percevoir cependant une pointe d’accent égyptien. Malgré la lumière qui l’éblouissait, Lisa Legrâce pouvait tout de même distinguer la silhouette de l’homme qui lui parlait : grand et mince, il portait un costume sombre très élégant. Son visage, tout en longueur, aux traits très durs, mais réguliers, semblait taillé à la serpe. Deux yeux noirs perçants, un fort nez aquilin achevaient de rendre l’individu plus qu’inquiétant.
⎯ Mais merde… ! Qui êtes-vous ? demanda-t-elle d’un ton de défi. Et qu’est-ce que vous me voulez ?
⎯ Pardonnez-moi, mais je préfère garder l’anonymat, répondit l’homme. Quant à ce que nous voulons, je pense que vous le savez.
⎯ Hein ? Mais qu’est-ce que vous me racontez ? Comment voulez-vous que je le sache ?
⎯ Voyons, professeur Legrâce, ne cherchez pas à me mentir. Vous avez expédié à Paris, il y a douze jours de cela, une momie et son sarcophage, je ne me trompe pas ?
⎯ Oui… oui ! répondit Lisa surprise. Mais tout a été fait dans les règles ! Nous avons reçu l’aval des autorités et du ministère des Antiquités et je…
⎯ Je sais tout cela. Et je sais également qu’il y avait dans le sarcophage un manuscrit. Un rouleau de papyrus. Or, d’après mes sources bien informées du ministère, aucun papyrus n’est mentionné sur la liste des objets que vous avez envoyés à Paris. C’est donc que vous l’avez gardé pour vous, n’est-ce pas ?
⎯ Mais de quoi parlez-vous ? Il n’y avait pas de papyrus ! Vous racontez n’importe quoi ! Vous êtes cinglés !
Un coup de poing à la figure, puis un second. La tête de Lisa Legrâce valsa en arrière. Immédiatement, l’homme la saisit par les cheveux et approcha son visage du sien.
⎯ Ne me prends pas pour un imbécile, sale connasse, et cesse de me mentir ! Ce manuscrit, où est-il ?
Lisa n’eut pas le temps de répondre. Un nouveau coup de poing s’abattit sur elle puis un autre. Elle était sur le point de perdre connaissance. Elle qui était d’un naturel aventureux et qui n’avait jamais eu peur de rien comprit qu’elle allait mourir, que ce type s’acharnerait sur elle pour obtenir une réponse qu’elle ne pourrait pas lui fournir. Elle songea au professeur Armitage qu’elle se réjouissait tant de revoir et qu’elle ne reverrait probablement plus jamais. Et qui ne saurait jamais. Elle se mit alors à pleurer sous les questions, les insultes et les coups répétés.
Louis descendit du bus. En marchant vite, il pourrait arriver à temps au rendez-vous, prévu à 14 h 30. Le vieux professeur ne supportait pas que l’on soit en retard.
La pluie n’avait pas cessé et tombait toujours aussi fort. Comme d’habitude, il avait oublié de prendre son parapluie. Il utilisa donc son sac pour se protéger un peu de l’intempérie.
Pendant tout le trajet, il pensa à ce qu’il venait de faire. Abandonner ainsi ses élèves lui vaudrait un renvoi immédiat et sans doute l’interdiction d’enseigner dans tous les établissements de France et de Navarre, mais, s’il ressentait quelque appréhension à l’idée de se retrouver sans emploi, il n’éprouvait en revanche ni scrupule ni regret. Sa place était dans les laboratoires, les bibliothèques, pas dans l’arène qu’on appelle salle de classe.
Il n’était plus qu’à deux minutes de l’institut. Il pressa encore le pas. C’est là qu’il l’aperçut.
Marjolaine.
Marjolaine, brillante universitaire en littérature anglo-saxonne. Fille d’une famille de la haute bourgeoisie parisienne qui tombe amoureuse de l’étudiant timide venu de province. Leur histoire avait été un vrai cliché de cinéma : coup de foudre, passion puis incompréhensions, tensions et disputes de plus en plus fréquentes. Et pour finir la rupture. Elle l’avait quitté. Louis reconnaissait volontiers — quoique avec une certaine amertume — qu’il ne s’était jamais senti véritablement à la hauteur face à elle, elle qui connaissait tous les codes du grand petit monde parisien, elle qui était née dans cet univers et s’y mouvait comme un poisson dans l’eau. Dans ce monde, Louis n’avait jamais été à l’aise. À l’ambiance pseudo-intellectuelle, guindée et franchement hypocrite des soirées étudiantes, il préférait celle des bibliothèques, avec leur lumière tamisée, leurs tables noircies par le verni, leur plancher ancien et leurs rayonnages regorgeant de livres aux dos de multiples couleurs. Mais il avait voulu croire que la belle Marjolaine, la fille de Paris, pouvait vraiment l’aimer alors qu’il se jugeait indigne d’elle. Il avait voulu y croire et il n’aurait pas dû.
Leur rupture remontait à plus d’un an, mais le chagrin de Louis ne s’était pas adouci. Il n’avait plus aucun contact avec elle. Seule restait une photo d’elle posant devant Notre-Dame, qu’il ne s’était jamais résolu à effacer et qu’il avait même mise en fond d’écran de son téléphone.
La revoir fut comme un choc. Il sentit son pouls s’accélérer et ses mains devenir moites. Autant de signes qui ne trompaient pas et qui ne signifiaient, selon lui, qu’une chose. Ses sentiments pour elle étaient toujours là, bien vivants, et il n’avait pas tourné la page.
Elle se trouvait sur le trottoir en face du sien, à une cinquantaine de mètres. Elle semblait attendre à la porte d’un immeuble. Elle était toujours aussi belle. Grande et élancée, tout en elle indiquait la femme active et sûre d’elle. Son visage était constellé de discrètes taches de rousseur et elle portait de grosses lunettes rondes, inspirées des seventies, qui lui donnaient à la fois un air sérieux et un tantinet mutin. Elle ne semblait pas l’avoir remarqué, concentrée qu’elle était sur son smartphone. La porte de l’immeuble s’ouvrit et Louis vit sortir un charmant jeune homme, mince, aux cheveux en bataille et à la barbe longue et impeccablement taillée. Le parfait hipster. À sa vue, le visage de Marjolaine s’illumina et elle se précipita sur lui pour l’embrasser et l’abriter de son parapluie.
Louis fut anéanti. Il n’y avait rien de bien surprenant à ce que Marjolaine soit avec quelqu’un. C’était tout à fait normal. Elle était jeune, belle et intelligente. Et surtout, elle l’avait quitté car elle n’avait plus de sentiments pour lui. C’est ce qu’elle lui avait dit la dernière fois qu’ils s’étaient vus. Il était parfaitement conscient de tout cela et s’était même mentalement préparé à la croiser, un jour, aux bras d’un autre. Mais au fond de lui, il avait espéré. Il se disait, avec cette confiance folle des gens épris qu’en fait elle l’aimait toujours, malgré son silence total depuis leur rupture. Il s’était imaginé que, comme lui, elle se morfondait à cause de son amour perdu. Sauf qu’elle n’est pas comme toi, mon vieux. Elle ne s’accroche pas à une histoire qui, de toute façon, ne pouvait pas marcher.
Le couple traversa la rue dans sa direction et passa devant lui sans même un regard. Puis les deux amoureux s’éloignèrent peu à peu de son champ de vision. Elle ne l’avait même pas remarqué.
Louis fut tenté quelques instants par l’idée stupide de courir les rattraper. Et après ? Pour lui dire : « Salut, c’est moi ton ex ! On ne s’est pas parlé depuis plus d’un an et tu viens de passer devant moi avec ton nouveau mec sans me voir. À part ça, ça va ? » Il se mit à rire intérieurement en imaginant cette scène ridicule. Il inspira profondément et, même si ce dernier coup du sort allait faire de cette journée une des plus merdiques de sa vie, il reprit son chemin en direction de l’institut.
De l’extérieur, l’institut d’Égyptologie ne payait pas de mine. Il s’agissait d’un immeuble tout à fait ordinaire, situé dans une petite rue du 5e arrondissement, dans lequel il était plus facile d’imaginer des cabinets de dentiste qu’une riche bibliothèque et des laboratoires équipés d’un matériel hypersophistiqué. Il présenta son accréditation et sa carte d’identité au vigile à l’entrée. Il devait aller à l’étage -2 où se trouvaient les laboratoires dans lesquels les artefacts ou autres reliques inestimables de l’Égypte ancienne étaient étudiés ou restaurés.
Il regarda son téléphone, 14 h 32 s’affichaient sur le visage souriant de Marjolaine. Il avait un peu de retard. Il savait qu’il aurait droit à une remarque piquante du professeur Armitage. Il arriva devant l’ascenseur. Avec un peu de chance, il serait au rez-de-chaussée. Sixième étage, indiquèrent les LED au-dessus des portes. Pas de bol… Décidément ! Il regarda à nouveau son téléphone, 14 h 33. Passé cinq minutes de retard, la remarque piquante se transformerait en reproche. Passé dix minutes, le reproche ferait place à un mutisme boudeur ou, pire, à un refus de le voir tout simplement. Louis en avait fait l’expérience… Si généreux que pût être ce cher Armitage dans son enseignement, ses colères pouvaient être homériques, et arriver en retard le rendrait à coup sûr furieux.
Il emprunta les escaliers, dégringola les marches de béton, puis se dirigea presque en courant vers le laboratoire qui se trouvait au fond d’un couloir blanc et gris, éclairé de néons. Avant de frapper, il jeta un coup d’œil une dernière fois à son téléphone. Toujours 14 h 33. Ouf… ! Il lui sembla que le sourire de Marjolaine avait quelque chose de moqueur. Tu es vraiment comme un gamin quand tu es face à Armitage ! avait-elle l’habitude de lui dire quand elle parlait de ses rapports avec le professeur Armitage. Un petit gamin de sixième qui n’aurait pas fait ses devoirs et qui craindrait les foudres du prof ! ajoutait-elle en riant. Elle avait raison. Comme souvent. Mais il n’y pouvait rien. Armitage l’impressionnait. Mais à vrai dire, il impressionnait tous ses étudiants – et un bon nombre de confrères ! Louis avait beau le lui répéter chaque fois, mais elle ne l’écoutait pas vraiment et continuait à rire.
Faudra vraiment que je supprime cette photo, se dit-il dans un soupir d’agacement. Et il glissa son portable dans la poche, non sans l’avoir mis sur vibreur : les coups de téléphone intempestifs avaient aussi le don de mettre le professeur de mauvais poil. Il frappa à la porte.
⎯ Entrez ! fit la voix d’Armitage.
⎯ Bonjour professeur ! dit Louis en pénétrant dans le laboratoire. Pardonnez mon retard, mais je n’ai pas trouvé tout de suite un taxi alors…
⎯ Ce n’est rien, mon cher Dorfé ! Venez vite. Venez voir ça ! le coupa le professeur.
Pas de remarque sur mon retard… Ce qu’il a à me montrer le met particulièrement de bonne humeur. Armitage était au centre de la pièce. Son grand corps élastique était littéralement plié en deux au-dessus d’une table d’opération où reposait ce qui avait l’air d’être des restes humains. Ce n’est que lorsque Louis fut tout à côté de lui qu’il leva enfin la tête.
⎯ Alors, qu’en pensez-vous ?
Ses yeux bleu acier pétillaient à la fois d’excitation et de malice. Louis connaissait ce regard. Il signifiait que le professeur était face à une énigme et que son cerveau avait carburé à plein régime et fourmillait d’hypothèses.
⎯ C’est une momie… répondit Louis.
Armitage fixait son étudiant avec un sourire espiègle.
⎯ Croyez-vous ? dit-il.
Louis examina de plus près le corps. C’étaient les restes d’un homme, d’à peu près sa taille. De part et d’autre, les bandelettes de lin qui avaient servi à l’emmailloter et qu’on avait ôtées avec soin.
⎯ Je ne suis pas un spécialiste, loin de là, mais on dirait bel et bien une momie. En très mauvais état certes.
⎯ Et pourquoi est-elle en si mauvais état d’après vous ?
⎯ C’est difficile à dire professeur, je ne l’ai sous les yeux que depuis cinq minutes, mais c’est peut-être à cause de l’endroit où elle a reposé pendant des siècles ou du transport d’Égypte jusqu’ici… D’ailleurs, d’où vient-elle ?
⎯ Non, non, dit Armitage sans prêter attention à la question de Louis. L’endroit où elle a reposé, quoique inhabituel, n’y est pour rien et son transport s’est passé sans encombre. La réponse est comme souvent la plus simple et, vous l’avez remarqué vous-même, on dirait une momie.
⎯ Je ne suis pas sûr de vous suivre, professeur.
⎯ C’est pourtant évident, Dorfé. Qu’est-ce qui peut faire qu’une momie soit en si mauvais état ? Soit elle a été abîmée à cause des ravages du temps, ce qui n’est pas le cas ici, soit…
⎯ Soit on ne l’a pas vraiment momifiée ! Mais ces bandelettes, là ? Elles ont bien servi à empaqueter le corps ?
⎯ Vous avez tout à fait raison. Les bandelettes ont effectivement servi. Mais cela ne signifie pas que notre défunt ait été momifié en bonne et due forme. Vous n’êtes pas sans savoir que la momification était un processus long et complexe, un rituel précis que les Égyptiens accomplissaient afin que leurs défunts puissent accéder à la vie éternelle dans l’au-delà. Ils prélevaient le cerveau et les viscères du défunt qu’ils déposaient, après les avoir asséchés, dans des vases canopes, puis ils traitaient le corps avec du natron pour en retirer toute l’humidité.
⎯ Et donc ?
⎯ Eh bien, les premières analyses au scanner ont révélé qu’aucun des organes n’a été ôté. Et d’ailleurs, aucun vase canope n’a été retrouvé dans la tombe non plus. Ce qui est tout à fait inhabituel. Autre anomalie : normalement, on coud des amulettes protectrices sur le tissu enveloppant le corps. Il n’y en avait pas. Or, ces amulettes étaient indispensables. Elles étaient placées à des endroits précis et censées aider l’âme du défunt, le ba, à passer dans l’au-delà sans encombre et notamment à triompher de la pesée des âmes, cette épreuve redoutable où le dieu Anubis sondait la pureté de l’âme du défunt !
⎯ Attendez, attendez, dit Louis. Vous voulez dire que le rituel de l’embaumement n’a pas été pratiqué sur notre homme ? Pourtant ce sont bien des bandelettes de momie que je vois à côté du corps…
⎯ Je veux dire, répondit Armitage d’un ton soudain plus sérieux, que l’on fait croire à un embaumement, que l’on a fait semblant d’embaumer cet homme.
Ils restèrent un petit moment silencieux à regarder le corps posé sur la table.
⎯ D’accord, je veux bien vous suivre dans votre hypothèse, reprit Louis. On a fait semblant de momifier cet homme. Mais dans quel but ?
⎯ Je l’ignore… pour l’instant du moins, mon cher Dorfé. Mais j’ai autre chose à vous montrer. Venez avec moi, je vous prie !
⎯ Le professeur conduisit Louis dans une salle attenante, qui ressemblait comme deux gouttes d’eau à celle où ils se trouvaient. Mêmes ordinateurs, même matériel, même table d’opération sur laquelle trônait une grande caisse en bronze de couleur sombre que l’oxydation avait tachetée par endroits de vert légèrement bleuté. Louis s’approcha pour l’observer de plus près. Les parois de la caisse étaient parfaitement lisses.
⎯ Mais qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il.
⎯ Le sarcophage de notre pseudo-momie, répondit le professeur. Voilà qui est fort curieux aussi, hein ? De toute ma vie de chercheur, je n’ai rien vu de tel. Pas une inscription, pas un ornement, aucun dessin, à l’exception de ce symbole sur le couvercle.
⎯ Une lune et un… on dirait un ibis, fit Louis en examinant le symbole. Qu’est-ce que cela signifie ?
⎯ Je n’en sais rien non plus. Ce mystérieux défunt va nous donner du fil à retordre ! répondit Armitage avec entrain. Vous m’avez demandé tout à l’heure d’où venait cette momie. Là non plus, ce n’est pas banal. Elle nous a été envoyée, il y a de cela dix jours, par Lisa Legrâce, qui a mené des fouilles à Oxyrhynchos en Égypte, et qui devrait revenir ces jours-ci à Paris. Vous la connaissez ?
⎯ Oui, dit Louis avec une certaine impatience.
Il ne la connaissait pas en réalité, mais il savait que s’il disait la vérité, le professeur se lancerait dans un interminable portrait, bien éloigné du récit de la découverte de la momie.
⎯ Lisa Legrâce, reprit Armitage, menait des fouilles à Oxyrhynchos, dans le quartier des artisans. Et, alors que son équipe travaillait dans une maison de potier, le sol s’est affaissé brusquement et a révélé un emplacement secret dans lequel se trouvait le sarcophage.
⎯ Et dans cet emplacement, a-t-on retrouvé autre chose ?
⎯ Non, absolument rien, à part cette caisse. Tout est dans le rapport de Lisa Legrâce ou plutôt de son assistant Pierre Traver. Vous le connaissez ?
⎯ De vue… répondit Louis d’un air évasif (encore un mensonge !). Mais, à moins que je ne me trompe, les Égyptiens n’ensevelissaient pas les défunts dans leurs habitations. Cela aurait été perçu comme un sacrilège.
⎯ Vous avez tout à fait raison ! Ce qui me fait dire que l’on a délibérément cherché à cacher ce mort et qu’on lui a refusé les sacrements funèbres, châtiment des châtiments pour des gens aussi religieux que les Égyptiens d’alors, car cela revenait à le priver d’aller dans l’au-delà et à condamner son âme à errer éternellement sur terre.
⎯ Mon Dieu… Qu’a pu bien faire notre homme pour être traité de la sorte ?
⎯ Ce qu’il a fait, je n’en sais rien, dit une voix grave, presque caverneuse, venant de l’autre pièce, mais ce qu’on lui a fait, ça, je sais !
Cette voix, c’était celle du professeur Charles Wardt, que tout le monde à l’institut surnommait le Doc. Tout le monde à part Armitage, qui détestait ce genre de familiarité. Wardt était, comme il aimait le dire, un médecin des morts, un légiste spécialiste ès défunts antiques. Il savait, comme personne, faire parler les moindres ossements, les plus petites traces, les plus minuscules indices pour révéler la cause d’une mort datant de plusieurs dizaines de siècles. Aussi sa renommée était-elle mondiale.
⎯ Ah, Louis, vous êtes là ? Ravi de vous revoir ! dit le Doc en lui serrant vigoureusement la main : Wardt était un vrai colosse à la force phénoménale, mais d’une gentillesse et d’une bonhomie à toute épreuve.
⎯ Bonjour Doc, répondit Louis (il essayait de ne pas trop faire la grimace, car la main de Wardt broyait la sienne comme un étau). Je faisais connaissance avec votre nouveau patient. Un cas tout à fait spécial !
⎯ C’est peu de le dire… Et ce que j’ai découvert ne fait que le confirmer. L’analyse des restes de tissus musculaires a révélé la présence en forte quantité de ciguë, un poison mortel.
⎯ On l’aurait donc empoisonné ? Voilà qui est intéressant, dit Armitage d’un air songeur.
⎯ Oui, mais ce n’est sans doute pas cela qui l’a tué.
⎯ Comment ça ? demanda Louis.
⎯ Eh bien, répondit le Doc en enlevant ses lunettes pour les nettoyer, j’ai aussi découvert que notre homme s’était pris un violent coup d’épée à la poitrine, ce qui a dû le tuer avant que le poison n’agisse.
⎯ De plus en plus intéressant, murmura Armitage. De plus en plus intéressant…
⎯ Un vrai casse-tête vous voulez dire ! répliqua le Doc. Bon, je retourne bosser. Dès que j’aurai de nouveaux éléments, je vous tiens au courant, professeur. Les analyses au carbone 14 permettant de dater la momie seront sans doute terminées demain dans la matinée. À bientôt en tout cas !
⎯ Au revoir, mon cher Wardt ! répondit Armitage. Merci pour vos précieuses informations. Grâce à vous, notre spécimen est devenu tout à fait fascinant !
Le Doc ne répondit pas et quitta la pièce d’un pas vif. Louis regarda le professeur Armitage. Ses yeux brillaient comme jamais et il esquissait un sourire qu’il connaissait bien : le professeur savait quelque chose que le Doc ignorait et cela l’amusait énormément.
⎯ Voyez-vous, Dorfé, Wardt est un homme extrêmement compétent, mais il est trop dépendant de la chimie et de tous ses appareils ultramodernes. Moi, je sais de quand date notre momie. Sans appareil aucun !
Il fit un clin d’œil à Louis. Dans un coin de la pièce se trouvait une sorte de grand vidéoprojecteur sur lequel étaient posées plusieurs feuilles de papyrus couvertes d’écriture. Il le mit en marche et la lumière fit ressortir très nettement les caractères. C’était du grec ancien.
⎯ Qu’est-ce donc ? demanda Louis.
⎯ Les papyrus que vous voyez là ont été découverts dans le sarcophage. En fait, pour être exact, ils se trouvaient sur la momie, sous les bandelettes qui les protégeaient. C’est pour cela qu’ils n’apparaissent pas dans le rapport de Lisa. Elle va être surprise quand je vais lui annoncer la nouvelle ! Allez-y, lisez le début de la première page !
Louis se pencha. Les lettres, malgré les siècles passés, étaient parfaitement lisibles. Certaines pages cependant étaient très abîmées créant des lacunes plus ou moins importantes. Louis commença à déchiffrer le mystérieux document.
⎯ Hypomnèmata… tou Damidou… Journal de Damis. Damis… C’est un nom grec ça ! C’est ainsi que s’appelle notre homme et ces feuilles seraient son journal. Mais c’est fantastique !
⎯ N’est-ce pas ? répondit Armitage avec le même enthousiasme que son étudiant.
Louis continua à déchiffrer le papyrus. Il comprit pourquoi le professeur n’avait pas besoin de la datation au carbone 14. Comme tout journal intime, il y avait une date.
⎯ « Au cours de la première année du règne de Ptolémée Philadelphe, le neuvième jour du mois de Khoiak… »
⎯ Oui, dit Armitage, ou si vous préférez le 26 octobre 284 avant Jésus-Christ… Il y a exactement deux mille trois cents ans. Nous avons sous les yeux ce qui constitue sans doute le plus ancien journal intime du monde occidental et je veux que ce soit vous qui le traduisiez.
L’après-midi touchait à sa fin lorsque Louis prit le bus pour rentrer chez lui. Il ne revenait toujours pas de ce que le professeur lui avait demandé. Traduire le plus ancien journal intime du monde ! C’était comme découvrir une vieille carte au trésor oubliée dans un grenier. Certes, il n’y aurait pas de coffre débordant de pièces d’or et de pierres précieuses à la clé, mais un trésor d’une autre nature : un écrit d’un homme du passé, son journal, comme surgi des abîmes du temps, frappant à la porte de notre époque constamment avide de changement et frappée d’amnésie chronique. Il prit conscience de la chance qu’il fallait, de la succession prodigieuse de hasards favorables pour qu’un tel document traverse plus de vingt siècles et parvienne jusqu’à nous. Il songea alors aux millions de messages électroniques, de textos qui étaient envoyés par jour dans le monde. Des millions de témoignages fragmentaires de vies ordinaires. Combien d’entre eux traverseraient le temps comme le journal de Damis ? N’étaient-ils pas, pour l’immensité d’entre eux, condamnés à la destruction et à l’oubli à plus ou moins brève échéance ? Lui-même, après sa rupture, n’avait-il pas effacé tous les textos échangés avec Marjolaine ? Il l’avait fait pour pouvoir tourner la page et aller de l’avant, sans grand succès comme l’avait prouvé la malheureuse rencontre de tout à l’heure. Mais il avait aussi supprimé tout un pan de sa propre histoire.
Quoi qu’il en soit, ce papyrus était un don du ciel. Sa traduction et sa publication seraient un tremplin pour sa carrière scientifique. Il y avait fort à parier que les revues s’en disputeraient l’exclusivité.
Après une grosse demi-heure de trajet, Louis descendit du bus. Il sentit son téléphone vibrer. Il avait reçu un texto. Le numéro qui s’afficha fit instantanément grimper son rythme cardiaque, comme un tour de grand 8. Il ne connaissait que trop bien cette suite de chiffres, même s’il l’avait effacée depuis longtemps de son répertoire. Marjolaine !
« Désolée d’avoir fait comme si je ne t’avais pas vu.
Je ne savais pas trop quoi faire et la situation était plutôt gênante.
Bref, j’ai paniqué. »
Surprise totale. Un message après tant de mois de silence complet. Pas de « bonjour » ni de « comment ça va ? ». Toujours droit au but. Du Marjolaine pur sucre.
Il hésita à répondre. Il en mourait d’envie, mais il savait que c’était le meilleur moyen de refaire saigner des blessures déjà bien mal refermées. Ce n’était pas le moment. Il avait besoin de toute sa concentration pour le travail qui l’attendait. Échanger des textos avec elle, ne serait-ce que pour se dire des banalités, le ferait espérer. C’est ainsi qu’il fonctionnait.
Son téléphone vibra de nouveau.
« Tu me manques Louis… »
Louis lut plusieurs fois le texto. Il n’arrivait pas à y croire. Le pire était peut-être les points de suspension. On aurait dit une espèce de soupir, plein de sous-entendus et d’ambiguïtés. Il ne savait pas comment il devait interpréter ce message. Il craignait par-dessus tout de comprendre ce que lui désirait comprendre et non ce qu’elle voulait dire. La joie initiale de voir que Marjolaine pensait à lui avait fait place au doute odieux et à sa copine, la non moins odieuse incertitude.
Il leva les yeux au ciel. Il savait qu’il ne devait pas répondre. Que c’était mieux pour lui de tourner définitivement la page. Et puis merde !
« Toi aussi… »
Louis habitait dans une petite rue tranquille du 10e arrondissement, au-dessus d’une librairie appelée Le Chat curieux en colocation avec deux amis, Fred — l’heureux propriétaire de la boutique — et Svan, qui achevait sa thèse en mathématiques, dont le titre suffisait, à lui seul, à vous coller un gigantesque mal de crâne.
Il parcourut d’un pas rapide les quelque deux cents mètres qui séparaient l’arrêt du bus du Chat curieux. La pluie n’avait pas cessé et un vent glacial s’était joint à elle pour former l’éternel duo des journées d’automne qui sont déjà si semblables à l’hiver. Ce fut donc avec un certain soulagement qu’il ouvrit la porte de la boutique et qu’il entendit la clochette signalant l’arrivée d’un client. Louis aimait cet endroit. Le Chat curieux était une librairie tout ce qu’il y a de plus remarquable pour peu que vous soyez passionné d’ésotérisme, d’occultisme, de paranormal, d’activité extraterrestre en tout genre, de jeu de rôles, de science-fiction, d’heroic-fantasy ou de tout autre « mauvais genre » littéraire. La boutique pouvait également s’enorgueillir de proposer un nombre conséquent d’ouvrages consacrés à la culture du cannabis, ultime reliquat du passé de fumeur de joints du propriétaire. Le Chat curieux occupait un ancien caveau et pour y accéder, il fallait descendre quelques marches de pierre. L’intérieur était rempli de rayons qui formaient une sorte de labyrinthe qu’éclairaient de multiples lampes disposées çà et là, offrant à l’endroit une lumière inégale, mais chaleureuse.
Au fond de la boutique, un comptoir, et derrière celui-ci et les vapeurs d’encens, Fred, le maître des lieux, assis en train de consulter quelque volume ancien ou de poursuivre la traduction d’un écrit ésotérique oublié. Il était grand, plutôt mince et, bien qu’il ait à peine dépassé la trentaine, ses cheveux d’un noir de jais commençaient à grisonner. Il était, été comme hiver, habillé d’une veste et d’un pantalon de tweed. Aux pieds, une coûteuse paire de Weston. Seul luxe que Fred se permettait mais auquel il tenait comme à la prunelle de ses yeux. Louis avait encore en tête la première fois où il avait vu Fred glisser à l’intérieur de ses chaussures un embauchoir. Ce qu’il faisait immanquablement chaque soir, comme un rituel. Louis n’avait jamais vu un tel objet et ignorait à quoi cela pouvait servir. C’est pour éviter que le cuir ne plisse et que la chaussure ne se déforme, avait expliqué son ami en regardant amoureusement ses Weston.
En entendant sonner la clochette, Fred releva la tête, salua Louis de sa voix grave et douce puis se replongea dans sa lecture. Louis s’approcha du comptoir.
⎯ Captivé on dirait ! Qu’est-ce que tu lis de beau ?
⎯ Le Livre des mensonges d’Aleister Crowley. Une référence ! Une bible dirais-je.
⎯ Ouvrage ésotérique ? demanda Louis.
⎯ Un classique du genre ! répondit Fred en souriant. Je te le conseille !
⎯ Tu sais, moi, ce n’est pas trop mon truc…
⎯ Je sais, je sais. Tu vas me dire que l’ésotérisme est une montagne de fariboles toutes plus farfelues les unes que les autres, et moi je tenterai en vain de te prouver que tu as tort !
⎯ Parce que j’ai raison, mon Fred ! répliqua Louis en riant. Prends garde ! Avec tes livres mystiques, ton costume en tweed et tes cheveux grisonnants tu me fais de plus en plus penser à Giles le bibliothécaire…
⎯ Qui ça ?
⎯ Tu sais bien ! Giles le bibliothécaire de Buffy contre les vampires ! C’est tout à fait toi ! Je suis sûr que lui aussi met un embauchoir dans ses chaussures…
Fred soupira. Il ôta ses lunettes et nettoya les verres avec un mouchoir blanc immaculé qu’il sortit de sa poche.
⎯ Bonjour les références ! fit-il d’un ton un peu bougon. Une série de vampires romantiques pour ados attardés…
⎯ Là, c’est moi qui t’arrête ! Je connais par cœur tes critiques contre cette série et pour le coup, c’est moi qui essaierai vainement de te convaincre du contraire !
⎯ Parce que c’est tout bonnement impossible, rétorqua Fred avec un large sourire. Cette série ne vaut pas un clou. Et j’ai raison !
⎯ Inculte ! lança Louis en montant à l’appartement. Au fait, ne ferme pas trop tard ce soir ! J’ai quelque chose à fêter !
Il faillit ajouter : « Et en plus Marjolaine m’a écrit ! ». Mais il s’abstint. Il savait que Fred ne la portait pas dans son cœur. Il n’avait jamais paru l’apprécier et le chagrin qu’elle avait causé à son ami n’avait rien arrangé. Louis avait mis des mois à remonter la pente.
Les trois amis habitaient au deuxième étage de l’immeuble. Le premier faisait office de réserve à la librairie. Louis entra dans l’appartement et pénétra dans un vaste séjour. Il vit la chevelure noire et bouclée de Svan dépasser du canapé qui trônait au centre du salon. Un mur entier de la pièce était occupé par de larges étagères pleines à craquer de livres, de DVD de films hollywoodiens des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix qu’ils connaissaient par cœur, de jeux vidéo et de jeux de plateau. Quelques disques vinyle également, propriété de Louis, même s’il n’avait pas de platine pour les lire. Un concentré de culture geek et surtout un refuge pour ces trois trentenaires, encore adolescents, protégeant des attaques et des épreuves que sait si bien imposer « la vie d’adulte ».
Svan ne remarqua pas que Louis était entré et il ne lui prêta aucune attention lorsqu’il vint s’asseoir à côté de lui sur le canapé. Il jouait à la console, complètement happé par sa partie. Ses beaux yeux d’un gris bleuté fixaient l’écran avec la plus grande intensité. Des trois colocataires, Svan était le plus accro aux jeux vidéo, particulièrement le retrogaming. Cette passion engloutissait une part non négligeable de ses maigres revenus car il était constamment à l’affût d’une pièce vidéoludique rare pouvant constituer le joyau temporaire de sa collection.
Louis ne fut absolument pas choqué par l’attitude de Svan. Les jeux vidéo, tout comme les problèmes de mathématiques, pouvaient monopoliser complètement l’esprit de son ami au point de le rendre totalement étranger à la fois à des besoins aussi naturels et vitaux que manger, boire et dormir qu’au monde et aux gens qui l’entouraient. Louis resta à contempler l’écran. Après l’après-midi riche en émotions qu’il venait de passer, se laisser aller à regarder son ami réaliser ses prouesses de gamer avait quelque chose d’apaisant.
Fred les rejoignit un quart d’heure plus tard et ne put s’empêcher de sourire en voyant ses deux colocataires scotchés devant l’écran.
⎯ Tu es incroyable Svan, s’exclama-t-il. Tu étais déjà devant ce jeu quand je suis parti au boulot ce matin… et je m’aperçois que c’est contagieux !
⎯ Je plaide coupable ! répondit Louis en riant, regarder Svan jouer a quelque chose de fascinant. D’hypnotique, même.
⎯ Laissons notre nerd terminer son Ghost’n Goblin et parle-moi de cette bonne nouvelle.
⎯ Pour faire vite, le professeur Armitage m’a demandé de le rejoindre de toute urgence cette après-midi à l’institut. Il voulait me montrer une momie qu’il venait de recevoir d’Égypte et qui présentait plusieurs caractéristiques fort inhabituelles.
⎯ Une momie étrange, le coupa Fred en souriant, tu nous fais du Gautier ou du Lovecraft, dis-moi !
⎯ Tu ne sais pas à quel point tu as raison, mon cher !
Louis se saisit de son cartable et sortit, avec un air de triomphe, une épaisse pochette renfermant le papyrus protégé avec soin.
⎯ Waouh ! Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda Fred.
⎯ Mon bon ami, tu as sous les yeux ce qui est sans doute le plus ancien journal intime du monde occidental !
⎯ La vache ! Comment tu as eu ça ? Il est à vendre ? Il serait du meilleur effet pour ma boutique !
