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XIe siècle. Atlantique Nord. En découvrant un poste avancé vidé de tous ses occupants, les Vikings décident d’abandonner leur colonie du Vínland. Des trois navires survivants, celui conduit par Björn et Ari refuse de retourner au Groenland et prend une tout autre route qui le fait dériver vers le sud…
De nos jours. La journaliste Calypso est envoyée au Mexique pour enquêter sur la Santa Muerte, un culte macabre dont plusieurs cartels se réclament. Elle rencontre par hasard un professeur spécialiste des Vikings qui disparaît mystérieusement… Au cours d’une plongée en caverne, Ludo, guide et plongeur, découvre un cadavre décapité dans un cénote… Pour l’inspecteur Gómez de la police fédérale, cela ne fait aucun doute : le meurtre est signé par les cartels dont les règlements de comptes entachent la vie idyllique de la Riviera Maya. Ces personnages, que rien ne destinait à se rencontrer, vont à leur façon s’engager dans une enquête qui les conduira dans la jungle du Yucatán, sur la piste de la légende de Kukulkan, dont le secret millénaire changera l’histoire du Mexique.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Grégory Cattaneo est un médiéviste et écrivain français. Docteur en histoire et philologie de la Scandinavie ancienne et médiévale, il mène depuis plusieurs années une entreprise de vulgarisation scientifique tout en poursuivant ses recherches universitaires. Il vit à Hafnarfjörður en Islande.
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Seitenzahl: 597
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Grégory Cattaneo
Kukulkan
Le secret du Cénote oublié
Thriller historique
ISBN : 979-10-388-0272-8
Collection : Rouge
ISSN : 2108-6273
Dépôt légal : janvier 2022
© couverture Martin Broen pour Ex Æquo
www.martinbroen.com
©2022 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de
traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays
Toute modification interdite
Éditions Ex Æquo
6 rue des Sybilles
Furðustrandir (Rivages mystérieux) 1009
L’étrave du navire en bois scindait l’étendue grisâtre en deux. L’été touchait à sa fin et les frimas de cette région se faisaient sentir. Les collines de la côte avoisinante, habituellement recouvertes d’un tapis de mousse vert bleuté, arboraient déjà des reflets argentés annonçant la saison prochaine. Le ciel prenait sa teinte rosée, caractéristique des fins de journées sous ces latitudes arctiques. Heureusement, l’équipage était proche de son but : on accosterait les rivages mystérieux avant la tombée de la nuit. Celui qui semblait être le chef de l’expédition se dirigea vers la forme élevée et courbée de la proue pour y enlever la sculpture ornementée d’une frise d’entrelacs dont les motifs évoquaient vaguement un serpent. Quand on approchait des rivages amis, les figures de proue qui protégeaient les navires des mauvais esprits et des ennemis n’avaient plus lieu d’être. On réduisit alors la voilure, puis on affala la voile et l’embarcation se faufila ensuite à la rame entre l’îlot des naufragés et le rocher plat avant de longer la côte qui menait à l’anse des Furðustrandir. Ce petit détour par le sud-ouest était la seule manière d’atteindre le quai sans prendre le risque de fracasser la coque du bateau sur les récifs bordant la partie nord de la baie. Les membres de la colonie l’avaient compris la saison précédente en perdant un esquif dans le fjord. Le navigateur posté à tribord maniait l’aviron-gouvernail pour atténuer le choc de l’accostage tandis que deux hommes, l’un à l’étrave, l’autre au maître-bau se tenaient prêts. Alors que l’inertie du bateau poussait l’équipage vers le rivage, les deux marins sautèrent par-dessus le bastingage et amarrèrent le navire à quai.
Personne dans les environs. Le chef de l’expédition semblait se méfier et donna ses ordres. Tout le monde s’équipa à la hâte avant de s’avancer sur la berge. Quatre hommes munis d’arcs et de flèches se détachèrent de la troupe pour partir en éclaireurs vers l’arrière-pays tandis que le chef menait son groupe, secondé par le navigateur qui avait abandonné son gouvernail. Les hommes avançaient en silence et faisaient en sorte de couvrir le cliquetis métallique de leurs scramasaxes attachés à la ceinture et de leurs chemises en mailles. La plupart portaient des haches, d’autres des épieux et le chef une épée au pommeau de tortue. Ils progressaient en ordre de marche vers des petites éminences de quelques mètres de hauteur et de forme rectangulaire qu’on distinguait dans la lande. De loin, ces monticules auraient pu être pris pour des reliefs naturels si les éléments en bois incorporés dans ces structures n’y laissaient deviner la main de l’homme. En s’approchant, on observait sans ambiguïté des embrasures en bois dénotant l’entrée d’habitations parfaitement protégées des aléas du climat. Une palissade composée de poteaux d’environ un mètre soixante-dix et espacés les uns des autres de quinze centimètres, ceignait l’ensemble du campement. Le site, abrité par des rochers calcaires gris en bordure du rivage, se composait de maisons en tourbe, reproduction de leurs habitats d’origine, là-bas, sur l’île boréale. Le camp avait été établi près de la côte, le long d’un ruisseau. Le bâtiment le plus proche était un petit abri ouvert qui se tenait sur la gauche. Il était recouvert d’une toiture en rondin et protégé du vent par deux murs en tourbe et découpé au fond par une fenêtre étroite qui laissait entrer un peu de clarté et offrait une vue sur l’arrière du site. L’enclume et le four en pierre qui se dressaient au centre témoignaient du rôle de ce bâtiment au sein du groupement humain et expliquaient la proximité du cours d’eau.
La troupe s’approcha de la bâtisse la plus imposante, une maison longue entièrement recouverte de tourbe. Un homme monta sur le toit tandis que le chef et le navigateur se tenaient chacun face à une ouverture chapeautée d’un triangle finement ouvragé. Les deux hommes pénétrèrent ensemble dans la demeure, sans dire un mot. La lumière du crépuscule perçait difficilement par les ouvertures du toit et l’intérieur restait dans la pénombre. Quelques tas de cendres, au milieu de la grand-salle, indiquaient que le feu n’avait pas été allumé depuis des lunes. Les bancs de chaque côté de la salle étaient vides. Les coffres contenaient encore les affaires des habitants du lieu. Seules les armes et les armures avaient été emportées.
— Halló ! lança le chef en direction de la pièce à vivre. Son écho lui répondit, résonnant le long des piliers sculptés.
Vide. Le camp était vide.
— Qu’en penses-tu, Björn ? demanda le navigateur d’une voix qui laissait transparaître son inquiétude.
Björn, un géant barbu, à la tête de l’expédition, haussa les épaules et sa réponse n’allait pas rassurer son fidèle ami.
— Après l’avant-poste de Kjalarnes déserté par nos compagnons, j’étais persuadé de trouver une trace de Þorhallr ici, à Furðustrandir.
— Nous aurions dû nous en douter en ne voyant pas de navire au mouillage, renchérit le navigateur, en essayant de donner sens à une situation qui n’en avait pas.
— Non Ari. Tu sais bien que Þorhallr aurait dû laisser des hommes en retrait pour garder le camp. Trente-cinq hommes ne disparaissent pas ainsi sans laisser de traces ! ajouta le géant.
Ari le Navigateur acquiesça et se dirigea vers la pièce qui servait de cuisine :
— À en juger par l’état de putréfaction des restes de doubeurre, rapporta-t-il à Björn, cela fait déjà plusieurs lunes que nos compagnons sont partis précipitamment.
Dans l’alimentation des hommes du nord, la doubeurre faisait partie des rares denrées locales qui périssaient rapidement. Les colons étaient habitués à saler leurs viandes et leurs poissons pour les conserver le plus longtemps, notamment en préparation de l’hiver. Face à ce constat, le chef de l’expédition, Björn, demeura pensif. Après avoir découvert le camp de Kjalarnes désert, il comptait vraiment retrouver la trace de Þorhallr aux Furðustrandir. Il déciderait bientôt de la conduite à adopter. Björn sortit pour retrouver le reste de l’équipage qui attendait dans l’enceinte de l’avant-poste des Furðustrandir et guettait en direction des collines plates au loin. L’obscurité commençait à poindre sur la colonie et Ari s’occupait à rallumer le feu dans le foyer de la pièce principale. La lande était battue par les vents et les maigres arbres n’offraient pas beaucoup de protection.
Grímr de Kjalarnes, un homme plus âgé que les autres membres de la troupe, revint le premier de la forêt voisine. Il s’approcha de Björn en remuant sa tête blonde :
— Aucune trace du Chasseur et de nos compagnons là-bas, Björn. Ce n’est pas le manque de gibier qui les a fait fuir, ajouta-t-il en brandissant trois oies qu’il avait réussi à tirer dans les bois.
Les hommes se mirent à l’abri dans la maison-longue et le feu d’Ari réchauffa les membres endoloris des marins qui avaient dû ramer une bonne partie du voyage. On prépara les volatiles et sortit du poisson séché des cales du bateau pour le dîner. Des quatre éclaireurs, Gunnar le Borgne, une brute taciturne qui était presque aussi imposante que Björn, fut le dernier à revenir du massif montagneux qui se dressait à l’arrière du camp. La nuit était alors tombée sur le site vidé de ses occupants.
— Personne, annonça-t-il.
Björn regarda ses marins et déclara :
— Pas d’indices de la présence de Skrælingjar{1}, les sauvages qui peuplent cette contrée, aucune trace de combat ni de tertres funéraires. C’est comme si Þorhallr et nos compagnons s’étaient volatilisés dans le vide du Ginnungagap…
À l’annonce du profond abîme des légendes, Ari esquissa un sourire. Il songea que malgré le vernis du baptême, qui favorisait le commerce avec les chrétiens, Björn était resté fidèle à l’ancien culte. Peut-être devrait-il commencer par lui au lieu de tenter de convertir les Skrælingjar… Il toucha sa croix en bois et se tourna vers Björn :
— Que faire maintenant ?
Le chef poussa un soupir. Il contemplait les bâtiments vides et l’effroi qui se lisait sur le visage de certains de ses compagnons. Il devrait se montrer rassurant et calme. Þorhallr et lui avaient côtoyé la mort à plusieurs reprises. Þorhallr avait suivi Eiríkr le Rouge au Groenland puis était revenu en Irlande combattre contre les royaumes celtiques. C’est là qu’ils servirent ensemble dans la drótt, la suite armée du roi de Dyflin. Þorhallr avait gagné son surnom de Chasseur à la cour du souverain irlandais quand il mit à mort un énorme sanglier, muni seulement de son scramasaxe. Þorhallr disparu, il n’y aurait plus que lui et Ari pour tenir tête à Karlsefni… Björn déclara d’une voix puissante :
— Nous partirons demain à la première heure pour Leifsbúðir faire notre rapport à Karlsefni. Il est chose confortable d’avoir un navire à quai, mais les navires ne sont pas bâtis pour cela.
***
Cénote Tajma Ha
Ludo adorait la première plongée de la journée. Tout jouait en sa faveur : impressions, spectacle et clarté. Cet exercice lui procurait un sentiment de liberté et les cénotes du Yucatán, la sensation d’évoluer au milieu d’un paysage fantasmagorique ou d’une cité perdue. Et le matin apportait ses variations de jeux de lumière. Oui, il adorait sa première plongée. Cela faisait plusieurs années maintenant qu’il avait quitté la France pour parcourir les plus beaux sites du monde, de préférence dans les mers chaudes. Rien ne le prédestinait pourtant à devenir moniteur. Ses parents l’avaient poussé dans des études de commerce et de marketing, mais quand il eut l’âge de prendre son destin en main, il décida qu’il ne voulait pas finir comme ses camarades et le goût de l’aventure lui dicta une tout autre voie. Après des expéditions dans les mers et océans du globe, il porta son attention sur la Caraïbe avant de s’installer au Yucatán. Aux clients qui lui demandaient son pedigree de plongeur et le choix de cette région, il répétait sa sempiternelle litanie où les cénotes tenaient le beau rôle. À ceux qui le connaissaient mieux, un chagrin d’amour lui aurait fait poser ses bagages au Mexique. Peu importe. Ludo s’était acclimaté à la Riviera Maya et ne se voyait pas vivre ailleurs ou faire autre chose de sa vie. Il aimait se rendre à un travail qui n’en était pas un. Il appréciait l’avantage de faire un métier passion dans un lieu paradisiaque. Chaque nouvelle journée constituait une aventure singulière, loin de la routine et de la monotonie. Il rencontrait des gens de toute origine et de tout milieu, partageant son goût de la plongée. Le couple de touristes américains qu’il accompagnait ce matin était aussi aguerri que sympathique. Ils avaient exploré quatre cavernes avec lui et la relation qui liait le moniteur à ses élèves grandissait au fur et à mesure qu’il leur faisait découvrir des lieux uniques.
— Chaque cénote est singulier, leur avait expliqué Ludo dans le pick-up qui les menait au site de Tajma Ha. Mais quitte à me répéter, celui-ci est vraiment différent. Il gara le véhicule, sortit et continua sa réunion préparatoire alors qu’ils s’équipaient devant le Hilux encore chaud. Ce n’est pas le plus profond. À peine 12 m au point le plus bas. Non, c’est son halocline qui vous surprendra. Mais je n’en dis pas plus. De son œil aguerri, Ludo connaissait désormais par leurs noms les divers arbres qui bordaient les cénotes, notamment les arbres fruitiers, respectés par les Mayas pour leurs vertus nourricières. Il avait compris que le Yucatán faisait partie de lui le jour où l’amas de verdure informe de la forêt tropicale avait commencé à prendre des aspects familiers. Il se souvenait des premiers mois où il s’était aventuré pour plonger dans le labyrinthe d’émeraude entourant les gouffres immergés : la multitude de végétaux grossiers formait un tout incohérent pour lui. Il ne s’y promenait que pour se rendre dans les puits naturels et regagnait son studio du littoral où le bruit des vagues sur l’étendue de sable blanc le confortait dans son ordinaire. Sans avoir l’expertise des descendants des Mayas, il pouvait se vanter aujourd’hui de connaître les moindres recoins de la jungle qui entourait les dolines principales de la Riviera Maya. Le chemin qui menait au cénote Taj Maha arborait dans ses futaies plusieurs éléments représentatifs de la forêt yucatèque. Bordant le parking de graviers et reconnaissable à son tronc d’une vingtaine de mètres de haut, avec son écorce grise et lisse marquée par les cicatrices annulaires des vieilles ramures, mais aussi par ses longues feuilles pennées et arquées pouvant mesurer jusqu’à six mètres de long, le cocotier s’avérait le plus facile à identifier dans cette verdure. Dominant les frondaisons, les sapotiers culminaient ici à une trentaine de mètres et leurs ramures portaient des fruits prisés des locaux : le mamey à la pulpe de couleur rouge. Ludo souriait en pensant à plusieurs de ses amis qui suivaient la mode et plantaient dans leurs jardins en ville des sapotiers à des fins ornementales sans savoir que l’arbre pouvait pousser à quarante-cinq mètres. Juste en dessous, très identifiable avec son tronc de deux mètres de diamètre, sa hauteur de vingt-cinq mètres et ses branches formant un large triangle vert, le Guanacaste surplombait de son feuillage le sentier de pierres blanches, cachant la luminosité du soleil au fur et à mesure que les plongeurs progressaient vers le cénote. Un peu à l’écart, on observait un quenettier, dont le fruit, la quenette, était proche du litchi en goût, mais ressemblait à un citron vert : allongé et rond. La saison s’était finie en juin et en août, mais Ludo reconnaissait au sol des restes de fruits pourris qui avaient échappé à la gourmandise des singes araignées de la région. Arrivé devant l’entrée du cénote, Ludo s’amusa à embarrasser ses clients en leur demandant d’identifier l’arbre de taille moyenne qui se tenait sur leur droite, avec ses cabosses, semblables à des petits ballons de rugby et poussant directement sur le tronc et les tiges les plus anciennes. Si le monde entier consomme les graines contenues dans les grosses baies allongées de cet arbre, peu de gens savent reconnaître le cacaoyer, dont le cacao donne le chocolat.
Ils descendirent les escaliers et s’enfoncèrent en direction de la gueule béante de la cavité qui offrait une étendue d’un azur parfait. On fixa les bouteilles de nitrox sur le côté, en sidemount, et les trois plongeurs disparurent sous la surface. Ludo guidait et nageait en premier, suivi de près par ses élèves. Au détour d’une inclinaison de la paroi, l’eau refléta la clarté du jour. Les formations calcaires de cette caverne se divisèrent en un méandre de tunnels et de grandes chambres reliant un système de grottes. Ils survolaient maintenant une structure tridimensionnelle où les faisceaux de lumière générés par les lampes dessinaient un clair-obscur à couper le souffle. Stalactites, stalagmites, colonnes de karst. Tout y était.
Arrivé dans un boyau, Ludo fit une pause pour leur indiquer avec sa torche la fameuse halocline, cette limite où l’eau douce de la surface se mélange à l’eau de mer des profondeurs. Il ne leur avait pas menti. L’effet était surprenant pour des plongeurs habitués des cénotes et d’un passage vertical de l’halocline. Mais le phénomène, même horizontal, restait le même : l’eau se troubla pendant quelques centimètres, puis redevint claire. Les touristes sentirent dans leur combinaison étanche une sensible différence de température. L’eau de mer étant toujours un peu plus chaude que l’eau douce de la surface. Le léger trouble passé, la visibilité du conduit présentait aux explorateurs un univers singulier. Ludo gardait un dernier effet de surprise. Il les amenait en promenade au fond de la grotte qui se finissait par le Chinese Garden, une ouverture laissant pénétrer la lumière du jour. Les lianes et autres parures végétales qui descendaient dans l’onde offraient à cet endroit de la cavité une couleur jade qui lui donnait son nom de jardin chinois. Le jeu des teintes était particulièrement vivant le matin, faisant bouger les branches et les éléments organiques au sein de la structure stable en calcaire blanc.
Ils étaient arrivés en vue du Chinese garden et la lumière du jour ajoutait une clarté naturelle qui complétait celle des trois lampes. Le vert sembla surprendre les deux Américains qui suivaient Ludo et arrêtèrent leur progression pour contempler le spectacle et son caléidoscope bigarré. C’était l’une des meilleures parties de son job, pensait Ludo. Lire à travers les yeux de ses clients la même passion qui l’animait. En s’immergeant dans ce spectacle silencieux, il communiait avec eux et c’était comme s’il redécouvrait cette plongée pour la première fois. Mais cette fois-ci, le regard que lui lançaient ses partenaires était différent. Oui. Ils semblaient terrifiés. L’un d’eux pointa son doigt tremblant dans sa direction. Ludo se retourna et vit, entrelacé dans les branches au fond du Chinese Garden, un cadavre sans tête.
***
Playa del Carmen
— ¡Jefe, teléfono{2} !hurla la secrétaire de l’autre côté de la paroi du mur qui séparait leurs bureaux voisins. Le poste de la police fédérale de Playa del Carmen était quasi désert à l’heure du repas, les agents en service, partis à la taquería voisine pour déjeuner. Avec ses couleurs bigarrées, ses chaises en plastique flanquées de marques de soda et son brouhaha constant, le restaurant de tacos apportait une certaine vie à ce quartier peuplé de maisons vides durant la journée et dont le poste semblait le seul endroit fréquenté. Deux fois par jour, les employés transformaient le lieu en une annexe animée, en échangeant avec les travailleurs du voisinage sur leur quotidien. On y parlait fort et on y mangeait des plats simples et copieux, servis sans cérémonie dans des assiettes en papier et avec des couverts en plastique. La barrière que l’uniforme bleu imposait aux habitants du quartier semblait s’estomper le temps du repas. Les plaisanteries et la bonne humeur faisaient même oublier l’autorité qui émanait des manches gauches des chemises des agents où trônait fièrement le drapeau vert, blanc et rouge avec en son centre l’aigle posé sur un cactus, mangeant un serpent. La bière, grand unificateur social, diminuait les angoisses du travail, déliait les langues et permettait de lutter contre la chaleur pesante de la mi-journée.
Comme à son habitude, Fernando s’était fait livrer ses trois tacos par sa secrétaire et mangeait dans la pénombre de son bureau, tout en continuant de pianoter sur le clavier de son ordinateur. Le ventilateur, posé à un mètre de son visage, soufflait dans ses cheveux argentés un air sans fraîcheur. Le bureau était à l’image de son occupant : austère et ordonné. Ce lieu de travail aurait pu se trouver dans n’importe quelle partie du monde si ce n’était pour un élément de décoration qui trahissait l’identité mexicaine de l’inspecteur : un crâne en céramique peint de diverses couleurs chatoyantes, posé sous les deux écrans. Souvenirs de voyage ou cadeaux, on trouvait ces objets kitch partout dans le Yucatán. Ils renvoyaient pour certains à une tradition ancestrale oubliée et participaient au panel des éléments folkloriques mis en avant pour promouvoir la culture du pays et l’artisanat local. Seule la voix suave de Laura Léon, qui sortait de la petite radio, troublait le silence du bureau et accompagnait le déjeuner en solitaire de l’officier : « Para tener por siempre tu amor, Suave, suave, suavecito ! »
La ligne du téléphone clignota et Fernando cliqua sur le logo qui s’affichait au bas de son écran. Il était deux heures passées et l’inspecteur se demandait qui pouvait bien l’appeler à l’heure sacrée de la comida, du déjeuner. Il s’empressa d’avaler la bouchée de taco au poulpe et se racla la gorge à deux reprises avant de lancer d’une voix rauque : Gómez.
— Jefe, officier Hernández, de la police fédérale de Tulum. Nous avons découvert un cadavre entre Playa et Tulum, dans le cénote Taj Maha. Je pense que vous devriez venir voir.
— Et pourquoi ? demanda d’une voix désabusée l’inspecteur en chef. Derrière un décor de carte postale, le Quintana Roo connaissait hélas son lot de morts violentes. Ce n’était pas le travail qui manquait, mais les tire au flanc sous la direction d’Hernández passaient plus de temps à faire tourner leur marijuana qu’à protéger et servir. Tous les motos{3} de la police, ces consommateurs de Marie-Jeanne, se faisaient muter à Tulum, ce petit coin de paradis pour touristes en manque d’exotisme. D’autres étaient simplement des criminels, des petites frappes se servant de leur uniforme pour racketter les malheureux étrangers qui croiseraient leur chemin à une heure tardive. Lassé des divagations de son subordonné, encore plus, car il troublait son repas, Gómez ne prêtait pas vraiment attention à la voix criarde à l’autre bout du téléphone et reprit une bouchée.
— Chef. Vous n’avez pas saisi, insista l’officier qui ressentait le manque d’intérêt de son supérieur, dans le cénote Taj Maha. Une lueur de curiosité s’anima dans les yeux de Gómez tandis qu’Hernández poursuivait, certain de son effet : le cadavre n’a pas de tête !
Cénote Taj Maha
La Ford Lobo descendait l’autoroute 307 en direction de Tulum. Deux voies de chaque côté reliaient Cancún à Chetumal. Axe principal de communication au sein du Quintana Roo, cette route était empruntée par tous. Les 4x4 remplis de touristes côtoyaient les camionetas, ces camionnettes servant aux transports en commun et utilisées par les locaux pour se rendre au travail. La ligne droite d’asphalte séparait la côte, avec ses villes, ses plages et ses complexes hôteliers, de la jungle épaisse qui s’étendait plus loin dans l’État voisin du Yucatán. À ce moment de l’après-midi, la Carretera Federal 307 était, fort heureusement pour la Ford Lobo qui dépassait de beaucoup la limitation de vitesse autorisée, peu fréquentée. Les arbres qui bordaient la chaussée avaient perdu toute leur singularité et se fondaient désormais dans un long mur de verdure au fur et à mesure que le véhicule progressait. Si un animal venait à traverser la voie, comme c’était malheureusement souvent le cas, la Ford ne lui laisserait aucune chance.
Arrivé dans la zone de Puerto Aventuras, le pick-up diminua sa cadence, dépassa la ville et porta plus d’attention aux signes qui bordaient le bas-côté. Avec sa marina luxueuse qui hébergeait de nombreux yachts et autres navires de plaisance, Puerto Aventuras était la capitale de la vie nautique de la Riviera Maya. Mais l’épaisse forêt qui se dressait sur la gauche de la Carretera Federal ne permettait pas de distinguer une quelconque activité nautique. La route 307 avait le don d’uniformiser le paysage qu’elle traversait, ne s’ouvrant perpendiculairement que sur des voies privées, abritant des hôtels, des haciendas ou des cénotes. Au bout de quelques minutes, il reconnut le panneau qu’il guettait et se déporta brusquement sur la droite. La transition entre l’asphalte et la terre battue le fit chanceler légèrement et il freina machinalement en s’engageant sur la piste menant au gouffre. Le site de Taj Mahal, avait été rebaptisé par les locaux Taj Maha, ha signifiant « eau » dans le dialecte maya du Yucatán. D’après ses indications, il devrait s’enfoncer sur trois kilomètres dans la jungle avant d’y arriver.
La chaussée soulevait son lot de poussière et l’inspecteur se décida à fermer les vitres, inspirant la fumée de son cigarillo. Contrairement à toute attente, le lieu était bien entretenu. La plupart des avens étaient privés et tenus par des propriétaires fonciers qui faisaient louer le site aux nombreux centres de plongée qui les développaient. Certains possédaient de véritables monopoles sur les cénotes. Des clubs de loisirs peu scrupuleux s’arrangeaient généralement avec les locaux dans des transactions en liquide qui échappaient à tout contrôle. L’un voudrait étendre les heures d’ouverture des cénotes pour organiser des visites de nuit, un autre, plus dangereux, tenterait de passer outre les qualifications de ses riches clients pour les faire descendre sans certification contre quelques Benjamins ou une liasse de billets de vingt euros.
Un parking poussiéreux, grossièrement dégagé pour la venue abondante des touristes, s’ouvrait au milieu de la jungle et marquait l’entrée du cénote. Un petit homme, dont l’aspect ressemblait à celui des nombreuses gravures rupestres qui ornaient les sites archéologiques de la région, lui fit signe de venir se garer près d’un autre pick-up marqué Policía federal. Gómez gara sa Ford Lobo à côté de celle de son collègue, près de l’écriteau indiquant le nom du site Taj Maha en lettres bigarrées. Une camionnette blanche, estampillée Servicio Medico Forense, le médecin légiste, était stationnée le coffre ouvert, face aux escaliers qui serpentaient dans la jungle luxuriante pour s’arrêter devant la gueule béante de la caverne en contrebas. Gómez coupa son moteur, sortit un nouveau cigarillo et l’alluma tout en descendant de son véhicule. Il tira une bouffée puis demanda au petit homme venu l’accueillir :
— Alors ?
— Hola, Jefe, répondit Hernández, apparemment habitué au manque de civilités de l’inspecteur-chef. Les plongeurs viennent de remonter le corps et sont maintenant à la recherche de la tête. Le médecin légiste est en bas avec eux.
— Aucun de vous n’a vu le site ?
— Eh non Jefe, vous savez bien que personne dans l’équipe ne sait plonger.
— Des photos ? s’impatienta Gómez.
— Un de mes hommes est en train de les transférer sur le portable. Un plongeur a pris des photos avant de remonter le cadavre, répondit Hernández, fier de moucher l’inspecteur-chef sur son sens de l’organisation.
En contemplant les escaliers qui se tenaient devant lui, Gómez expira profondément. Il faudrait non seulement descendre, mais remonter les marches sous ce soleil de plomb. Scène de crime fichue pour fichue, autant que le cadavre soit déjà dans le coffre de la camionnette, cela lui aurait évité un exercice qu’il jugeait non-nécessaire. Il étira son corps imposant et commença à descendre péniblement les paliers, suivi par Hernández qui sautillait les marches deux à deux d’une manière féline.
Sur la dalle en béton, coulée en bordure de la caverne, à l’endroit généralement utilisé pour placer les bouteilles de plongée, l’inspecteur aperçut une forme inerte, allongée sur une couverture mortuaire sombre. Le spectacle contrastait avec le bleu profond du puits et l’environnement paradisiaque qui l’entourait. Une jeune femme était penchée sur le corps et ses gants d’exhumation s’affairaient sur le dos de la victime. Arrivé sur le dallage, Gómez se baissa légèrement pour reprendre sa respiration. Il balança son mégot dans l’aven devant le regard surpris de la femme en blanc qui leva la tête en entendant un souffle bruyant dans son dos. Elle vit face à elle un quinquagénaire imposant et courbé, qui inspirait avec peine. Il ne ressemblait pas aux habitants de la région. Grand par rapport aux Mexicains du Yucatán, qui descendaient directement des Mayas, il mesurait dans les 1m75 et sa corpulence était intimidante. Ses cheveux poivre et sel étaient plaqués sur la droite formant une raie que la chaleur faisait briller. Son front était découpé par quelques rides reflétant l’expérience. Une moustache bien entretenue trônait fièrement sur un visage calme et posé. Oui, cet homme dont le style semblait échappé d’un western des années 70 avait définitivement l’allure latine du nord du pays. Elle vit aux galons sur son uniforme qu’il était inspecteur-chef dans la police fédérale. L’homme la fixa puis demanda :
— Où est Santamarina, le médecin légiste ?
— Il a pris un congé sabbatique pour s’occuper du cancer de son épouse, répondit la femme, surprise par le manque de bavardage de l’inspecteur.
— Et c’est vous, je présume, qui le remplacez, dit-il sans dissimuler la déception qui se lisait sur son visage.
Décidément, en plus de l’incompétence des agents de Tulum, sa hiérarchie attendait peut-être de lui qu’il se montre pédagogue et forme cette ingénue aux ficelles du métier. Tout respirait la bleusaille chez la jeune fille rondelette qui se tenait au-dessus du cadavre : chaussures à plate-forme non réglementaires, mallette médicale qui portait encore le plastique de l’emballage sur sa fermeture éclair, sourire candide et ornementé de rouge à lèvres posé à la va-vite et regard interloqué qui avait soif d’apprendre.
Hernández, devinant les pensées de son chef, décida de s’interposer et de faire les présentations de son attitude joviale.
— Docteur Vera Rosaldo, de l’Université Autonome du Yucatán, l’inspecteur-chef Fernando Gómez, de la police fédérale de Playa del Carmen, puis ajouta à l’attention de son supérieur : Rosaldo a été affectée temporairement au poste du Docteur Santamarina à Tulum. Le secrétariat du commissaire à Cancún a envoyé un courriel à tous les services fédéraux du Quintana Roo pour annoncer le remplacement, en début de semaine. Pour une première mission, on a touché le gros lot !
Gómez maugréa quelque chose d’inaudible qui confirmait le jugement hâtif formulé à l’égard de sa collègue inexpérimentée puis lui demanda :
— Que pouvez-vous dire, Docteur ?
La jeune femme, visiblement agacée par le ton condescendant de l’inspecteur en chef, répondit en prenant bien soin d’employer son jargon de médecin légiste :
— Nous n’avons pas affaire à un cas de noyade vitale et je n’ai pas pris la peine de rechercher des diatomées pour ce type de décès. Quand l’eau inonde l’arbre respiratoire, les derniers battements du cœur de la victime diffusent des diatomées dans les organes, via la circulation sanguine.
Hernández l’interrompit :
— Des diatomées ?
Le médecin légiste n’eut pas le loisir d’étaler sa science nouvellement acquise à la faculté, car l’inspecteur la coupa dans son élan en s’adressant directement à son subalterne :
— Des microalgues présentes dans le milieu aquatique d’eau douce, utilisées pour déterminer un cas de noyade vitale. Puis se tournant vers le scientifique : j’aurais pu parvenir à la même conclusion en regardant n’importe quel cadavre sans tête.
— En effet, répondit Véra, toujours irritée par le ton que prenait le gradé. Pour le reste, vous attendrez, inspecteur, je procéderai à l’autopsie au labo.
— Entendu, mais vous ferez cela au poste de Playa del Carmen. Les facilités de Tulum laissent à désirer.
Le fond du cénote se troubla tout à coup, attirant le regard des trois employés du gouvernement. Des bulles se dessinèrent à la surface, puis une forme sombre. Ludo était remonté.
— Vous allez être contente Véra, lança-t-il. Après vous avoir fait perdre la tête avec mon charme, voilà que je vous aide à la retrouver. Et il nagea vers la dalle en béton pour y déposer quelque chose qu’il tenait à la main.
C’était une tête tuméfiée.
***
Tulum
Assise sur la balançoire du bar, la jeune fille savourait lentement son mojito, les yeux vagabondant dans le décor immaculé du club de plage. Perchés au-dessus du sable blanc de la Caraïbe, ses pieds oscillaient avec nonchalance. Le bruit des vagues l’apaisait. Elle respirait à pleins poumons l’odeur d’iode qui flottait dans l’atmosphère humide de cette journée de fin octobre. Dire qu’il y a quelques jours encore, elle s’entassait dans la grisaille du métro parisien, emmitouflée dans sa parka de mi-saison, avec bottes et écharpe en guise d’ornement. Elle sourit en remuant avec satisfaction ses doigts de pieds nus, confiés à la chaleur de l’après-midi.
Le réceptionniste lui avait conseillé plusieurs activités typiques : pérégriner le long des ruines mayas de Tulum, explorer la jungle à la découverte de communautés locales, aller se détendre dans la fraîcheur d’un cénote ou même partir en balade palmes et tuba pour observer les poissons colorés, les tortues et les raies qui foisonnaient dans la Mer des Caraïbes. Si elle ne regrettait pas les deux dernières options, la visite des zones archéologiques maya lui aurait plu, mais le ronronnement du flux et du reflux la confortait dans son choix.
Non loin d’elle, un groupe hétéroclite se tortillait sur le sable, adoptant tour à tour la position du triangle étiré, celle de l’arbre ou celle de la demi-lune en torsion pour les plus hardis. Leur coach, la cinquantaine bien tassée, récitait les noms des postures tel un mantra sacré, sur fond de musique zen. Il la regardait parfois et lui faisait signe de venir les rejoindre, ce qu’elle déclinait, levant son verre en guise d’excuse.
Cela faisait trois jours maintenant qu’elle était arrivée au Mexique pour son reportage. Après avoir recueilli quelques témoignages sur la Santa Muerte, elle avait décidé, cet après-midi, de profiter enfin de la plage de son hôtel pour se reposer. La police locale ne l’avait pas beaucoup aidée et refusa même de lui parler ; les agents de Tulum semblant plus intéressés par ses formes que par son sujet. Elle frissonna de dégoût en repensant au regard vicieux de l’officier qui avait feint d’écouter le thème de sa mission pour TCM et reprit une gorgée de ce breuvage exotique. Il lui faudrait pourtant parvenir à approcher les Feds pour obtenir l’angle qui lui manquait pour boucler son reportage et repartir à Paris.
Tout à coup, elle vit arriver au bar un homme approchant la soixantaine. Son accoutrement trahissait qu’il n’était pas à sa place : pantalon baggy marron avec des poches sur le côté, chemise verte, gilet multipoches qui regorgeait de gadgets et chapeau en feutre épais du même beige que la veste. On aurait dit Indiana Jones en moins cher. Affublé de la sorte, il ne pouvait être que prof et qui plus est américain à en juger par son accent prononcé lorsqu’il commanda un bourbon au comptoir. Mais ce qui retint son attention fut l’attitude inquiète qui se lisait sur son visage. L’homme ne semblait pas tranquille et vérifiait en permanence derrière lui, en direction des bâtiments, comme si quelqu’un le suivait. En croisant le regard de la jeune fille assise de l’autre côté du bar, il parut se calmer un peu et sourit en levant son chapeau dans un geste qu’elle trouva désuet, mais charmant. Des gens de l’hôtel s’employaient à retirer les algues sargasses qui, depuis quelque temps déjà, gâchaient la beauté du littoral.
— C’est triste, une si jolie plage ! Il y a quelques années, aucune de ces algues ne venait s’échouer ici. Il n’y avait que du sable blanc partout. Un vrai pays blanc, dit-il en direction de la journaliste.
— C’est ma première fois au Mexique, je ne savais pas, répondit-elle, avant d’ajouter, la curiosité et l’ennui l’emportant sur une quelconque timidité : puis-je m’asseoir avec vous ?
— Avec plaisir, Mademoiselle, à qui ai-je l’honneur ?
— Calypso, et vous ?
Un large sourire et un regard rêveur inonda le visage de l’homme qui dit, comme se parlant à lui-même :
— Calypso ! Ce nom est un programme à lui tout seul. La nymphe de la mer, chantée par Homère, courtisée par Ulysse et vivant dans l’île mythique d’Ogygie.
— Monsieur est connaisseur, répondit la jeune femme en rougissant. Eh oui, mon père enseignait les lettres classiques.
— Il n’y a pas de sot métier, plaisanta-t-il avant d’ajouter : je suis le professeur Richard Ian Morisson.
Encore une fois, son intuition ne l’avait pas trompée. Grandir avec un père enseignant aidait aussi.
— Qu’enseignez-vous, professeur ?
— Oh, un sujet qui me passionne depuis toujours : l’histoire et l’archéologie médiévale.
— Aux États-Unis ? interrogea Calypso, surprise qu’un Américain s’intéresse à une période en général plus prisée des Européens que de leurs cousins d’outre-Atlantique.
— Oui, à UCLA. Et pour répondre à votre étonnement, j’enseigne les études scandinaves et plus précisément la période viking et les sagas que je traduis en anglais.
Calypso laissa échapper un sifflement qui en disait long avant d’ajouter :
— C’est très pointu, je ne savais pas qu’on étudiait les Vikings en Californie !
— Oh, mais nous nous intéressons à tous les sujets Mademoiselle, le syllabus de chaque département est assez vaste et dans l’Institut d’archéologie où je sévis, le spécialiste de la poterie romaine côtoie le paléoanthropologue, tandis que l’épigraphiste chinois fréquente l’anthropologue des civilisations précolombiennes. Alors un chercheur spécialiste des Vikings ne détonne pas dans ce paysage disparate, expliqua-t-il avec un regard mutin. Les Scandinaves étaient nombreux à venir s’installer au XIXe siècle, notamment autour des Grands Lacs et constituent le groupe ethnique le plus présent dans l’État du Minnesota par exemple.
— Go Vikings ! lâcha Calypso enthousiaste, comprenant tout à coup le choix de la mascotte du club de football américain de Minneapolis.
Amusé, le professeur cru toutefois bon d’ajouter :
— Enfin, la NFL utilise ici le mythe de la Pierre runique de Kensington, un ouvrage de faussaire qui prétendait que les Vikings y auraient fondé une colonie. Puis ne voulant pas assommer sa charmante interlocutrice avec des débats hermétiques, il demanda :
— Qu’êtes-vous venue faire au Mexique, chère Calypso ?
La jeune fille expliqua brièvement la raison de son séjour :
— Je suis ici pour faire un reportage. Je travaille pour Terra Cognita Media, un site de média en ligne français qui publie également son contenu en anglais et en espagnol. Nos enquêtes parlent aux Milléniaux, avec des thèmes abordant la diversité, l’environnement ou encore le droit des femmes.
— Fascinant ! s’exclama le professeur.
— On peut dire ça, reprit Calypso en souriant. En tant que rédactrice de la rubrique autour du monde, j’ai la chance de couvrir des sujets de société touchant à l’international aux quatre coins du globe. C’est un travail-passion, comme le vôtre, je présume, qui occupe tout mon temps.
— Puis-je vous demander votre thème de reportage ?
— Le titre provisoire porte sur « la Riviera Maya : entre villégiatures et Santa Muerte ».
À l’annonce du sujet, le visage du professeur se rembrunit, comme s’il était préoccupé par quelque chose, avant de reprendre, de la manière la plus neutre qui soit :
— C’est le mouvement religieux à la progression la plus rapide, pas seulement au Mexique, mais sur tout le continent américain.
— Vous connaissez la Santa Muerte, professeur ? ajouta Calypso, de plus en plus impressionnée par la culture de son compagnon de fortune.
— Dites-moi si je me trompe, mais il s’agit du culte morbide de la grande faucheuse, assaisonné de mode latine, non ? Calypso acquiesça et Morisson continua : croyance non officielle, cette spiritualité obscure se fonde sur un syncrétisme précolombien, le folklore catholique et le mouvement New Age.
— En effet, ajouta Calypso avant de compléter : il agite divers milieux, allant de la narcocultura, la culture des barons de la drogue, au grand public. On trouve un peu partout des effigies de Notre-Dame de la Sainte Mort au Mexique avec des autels et des églises temporaires qui lui sont dédiés.
— Comme toujours, cette croyance instrumentalise les pauvres et les non éduqués, déplora l’archéologue.
— L’angle que j’utilise dans mon reportage touche à la dualité même de la Riviera Maya qui, sous couvert de tourisme international, cache une réalité plus criminelle.
— Vous tenez-là un sujet prometteur, dit le professeur en finissant son breuvage de couleur foncée.
Le serveur suivait de l’œil ses clients et d’un geste discret resservit la même chose à Calypso et au savant. Les balançoires du bar étaient maintenant vides. Plongés dans leur conversation, ils n’avaient pas remarqué que les autres clients avaient quitté la plage au fur et à mesure que l’après-midi progressait, probablement pour se préparer pour la longue soirée qui se profilait. Si la vie nocturne à Tulum était moins intense que dans d’autres stations de la Riviera Maya comme Playa del Carmen ou Cancún, l’avenue Tulum où se tenait l’hôtel, était la voie principale de la ville et offrait des alternatives « débranchées », plus axées sur le yoga, les restaurants et les bars lounge. Mais en octobre, basse saison touristique, plusieurs de ces lieux étaient fermés et les clients lassés d’une journée de lecture à la plage et en mal de vie nocturne plus bruyante poussaient vers le nord jusqu’à Playa del Carmen. On se préparait donc en fin d’après-midi pour atteindre, après une petite heure de taxi, les bars de cette méga station balnéaire qui affichaient encore leurs tarifs d’happy hour. Après un silence, le professeur confia quelques banalités d’usage touchant à la région et à l’hôtel où ils résidaient. Situé sur la Carretera Tulum, la voie littorale qui séparait la plage et les complexes hôteliers des restaurants et autres échoppes d’art ou centres de remise en forme zen, l’hôtel Coco Playa Tulum était caractéristique par l’architecture de ses cabañas, chambres indépendantes qui épousaient le style des cabanes des villages mayas de la jungle, avec un toit en palapa, ces feuilles de palmier séchées.
— Hélas, dit Richard, que ce lieu est bruyant le soir ! Ma chambre donne directement sur le club de plage.
— Vous ne savez pas qu’il existe deux options ? Devant l’air étonné du professeur, Calypso ajouta : la partie où vous logez, celle du Beach Club est destinée à une clientèle type Spring breakers, comme dans les complexes hôteliers de Playa del Carmen ou Cancún. Mais il existe aussi une partie zen, réservée à une clientèle qui vient ici dans une quête plus spirituelle. Elle lui tendit un fascicule de l’hôtel qui était posé sur le bar.
— Ah, je comprends mieux, je vais demander à la réception de me changer de chambre. Ma faculté m’aura fait cette réservation sans savoir. Puis, tournant le papier il vit que le clou de l’option zen était un temazcal. Ah, si en plus il y a un authentique temazcal, plaisanta le professeur.
— On dit que ce sauna maya purifie le corps et l’esprit de toutes ses toxines. Je ne l’ai pas encore essayé.
— Écoutez, n’y voyez pas malice, mais laissez-moi vous inviter à dîner ce soir, pour vous remercier de notre conversation et pour célébrer ma future nouvelle chambre.
Calypso accepta l’offre du savant dont l’érudition lui rappelait avec tendresse les moments passés avec son père. Peut-être que le professeur aurait des informations sur la Santa Muerte et si ce n’était pas le cas, sa compagnie lui était agréable. Elle se trouvait souvent bien solitaire quand elle partait au bout du monde pour ses reportages. Et celui sur la Santa Muerte n’allait pas s’écrire tout seul.
***
Institut Cotsen, UCLA
Il appuya sur l’interrupteur du bureau laissé dans la pénombre alors qu’il refermait la porte sur lui. À cette heure-ci, les couloirs étaient déserts. Le gardien de nuit l’avait autorisé à entrer par la grande porte arquée du bâtiment menant au Musée d’Histoire culturelle Fowler et il avait dû descendre au rez-de-chaussée pour parvenir à son Institut.
Depuis 1990, l’Institut Cotsen d’archéologie avait connu une belle expansion, forçant l’université de Californie Los Angeles à le déplacer du petit Kinsey Hall au bâtiment Fowler. Cette impressionnante structure en briques rouges offrait à l’Institut son propre étage où dix-sept laboratoires, chacun dédié à un domaine spécifique de recherche, se côtoyaient. Il avait passé les salles de classe, le coin des ordinateurs, le laboratoire d’enseignement, le bureau des publications universitaires, l’administration et arrivait enfin au long couloir où les bureaux des membres de la faculté se situaient. On lisait sur l’écriteau à côté de la porte : « Prof. Richard Ian Morisson, Scandinavian Section ». Il avait peu de temps pour trouver ce qu’il était venu chercher et grappiller quelques heures de sommeil. Son avion partait le lendemain à 7h15 pour Cancún, puis il se débrouillerait pour retrouver la trace du professeur à Tulum. Il ne savait pas par où commencer…
La poussière abondait sur les rayonnages de la bibliothèque. En bas, les magazines, les classeurs contenant les cours et divers papiers plus ou moins bien ordonnés selon un système mélangeant ordre alphabétique et dates. En haut les ouvrages, essentiellement des reproductions en fac-similés de textes médiévaux, glanés pour la plupart en Scandinavie. Les encyclopédies laissaient place aux éditions complètes des sagas, fleuron de la littérature scandinave du Moyen Âge. Le jeune chercheur s’était promis de s’offrir un jour l’intégrale de la collection Islenzkt fornrit, l’édition scientifique de référence et la plus complète à ce jour. De son voyage d’étude en Islande, il avait bien rapporté une demi-douzaine de volumes. Encore un peu plus d’une vingtaine à acheter, pensa-t-il, avant de revenir à sa tâche. Devant les livres, on trouvait parfois un bric-à-brac rappelant les divers séjours de son directeur d’études : souvenirs de conférences ou bien de missions de fouilles.
— Que des reproductions, se dit le jeune homme rassuré, voyant l’estampille au dos d’une figurine de divinité précolombienne emplumée qu’il reposa aussitôt. Il ne trouvait pas ce qu’il était venu chercher. Il restait le bureau. Les tiroirs étaient ouverts et contenaient divers documents, mais rien qui attira son attention. Sauf le petit tiroir en haut à droite, qui était fermé. Il souleva machinalement le tapis de bureau en velours vert, sans succès. S’il espérait trouver quelque chose, c’était probablement dans ce tiroir. Encore fallait-il trouver la clé. Le clavier de l’ordinateur n’était pas creux. Aucun globe ou autre fourniture de bureau où cacher le précieux sésame. Les tiroirs ouverts n’avaient pas de double fond. Il s’arrêta un instant pour penser.
L’antre du professeur Morisson avait tout d’un musée miniature. Le paradis pour un étudiant en études scandinaves comme lui. S’il l’avait choisi pour directeur de thèse, puis de recherches, c’était pour son aura au sein de ce microcosme. Il était allé partout. Étudiant en Sorbonne, puis à Yale pour sa thèse, Richard I. Morisson était devenu au début des années 80 un chercheur reconnu et apprécié de ses collègues. Il maîtrisait à la perfection son sujet et s’illustra dans l’interprétation qu’il faisait des sagas. Il était parvenu à donner une certaine authenticité à ces récits autrefois considérés comme des œuvres de fiction grâce à divers chantiers de fouilles qui s’avérèrent corroborer les informations contenues dans les sagas. Il s’était attiré la jalousie d’une certaine école historiographique qui rejetait la validité de ces textes comme sources historiques. Mais les résultats des fouilles parlaient d’eux-mêmes. Au cours de sa longue carrière, il était devenu un grand spécialiste de la zone Nord-Atlantique, de l’Islande et des expéditions des Vikings au Groenland.
Mais surtout, il avait eu la gentillesse de croire en lui, ce jeune étudiant qui venait d’arriver à peine dégrossi de son Missouri natal grâce à une bourse pour faire des études supérieures à UCLA. Après une thèse réussie sur la ferme viking dans les sagas et de nombreux chantiers de fouilles sur l’archéologie du bâti dans la zone Nord-Atlantique et l’Islande en particulier, il avait eu la chance de poursuivre ses recherches en faisant un postdoc à l’Institut Cotsen, aux côtés de son directeur d’études. Empli de gratitude envers son bienfaiteur, le jeune homme réalisa soudainement qu’il s’était introduit dans le bureau de son mentor sans en avoir reçu l’autorisation. Honteux de briser cette confiance, son éducation puritaine le poussait à s’en aller et à oublier cette chasse aux indices. Mais s’il voulait découvrir un semblant de piste pour retrouver son maître, il devait bien comprendre sur quoi il travaillait et pourquoi il était reparti au Mexique pour plonger avec son ami Eduardo Fiera Agorero et son équipe d’archéologues. Il avait rencontré à plusieurs reprises le vieil ami de son professeur. Promu par la société National Geographic, cet archéologue plongeur était le spécialiste des Mayas du Yucatán et il avait suivi son séminaire d’archéologie sous-marine à UCLA. Il venait toujours avec une pléthore d’objets traditionnels qu’il offrait de bon cœur à ses collègues de l’Institut. Les universitaires d’ici se targuaient d’honorer le potlatch des sociétés primitives qu’ils étudiaient, en adoptant ce comportement culturel basé sur un système de dons et de contre-dons dans un cadre de partages symboliques. Mais qu’Eduardo Fiera avait un goût prononcé pour le morbide, pensait-il en s’arrêtant sur la tête humaine en os ornée d’inscriptions mayas qui trônait fièrement sur le bureau. Il se rappelait son professeur lui assurer qu’il s’agissait d’os véritables, transformés en une pâte qui était ensuite moulée pour prendre la forme d’une boîte crânienne. Il se souvint qu’il fit remarquer non sans humour que c’était une couverture parfaite pour qui souhaitait faire disparaître un corps sans laisser de trace ! « Parfaitement caché, puisqu’à la vue de tous », disait Morisson en riant.
— Bon sang ! s’exclama soudain l’étudiant en retournant le crâne. Creux ! Il passa son doigt à l’endroit du cou et ressortit une petite clé en métal. La clé lui permit d’ouvrir le tiroir. Il y trouva une clé USB, entourée d’un Post-it jaune retenu par un élastique bleu. Voilà ce qu’il était venu chercher ! Il mit l’ensemble dans sa poche et regarda l’heure déjà bien avancée. Il profiterait du vol puis du transport jusqu’à Tulum pour étudier tout cela. La fatigue le gagnait et il devait absolument avoir au moins ses huit heures de sommeil s’il voulait se montrer performant dans sa quête.
***
Playa del carmen
Le commissariat de Playa del Carmen était neuf et bien pourvu. Le gouvernement du Quintana Roo avait mis un point d’honneur à développer ce poste avec l’afflux des touristes ces dernières années. Cancún, située à une quarantaine de minutes ne suffisait pas et Playa del Carmen était bien vite devenu un centre pour l’annexe de Tulum, un peu plus au sud.
On conduisit le médecin légiste au sous-sol, dans la chambre d’autopsie et les deux agents López et Pérez descendirent le cadavre et sa tête de la camionnette. Vera Rosaldo fut surprise des méthodes de l’inspecteur en chef qui avait fait entrer dans la salle d’autopsie son premier témoin. Cette procédure bafouait les règles élémentaires qu’on lui avait apprises à la faculté de médecine.
— Je gagne du temps et il n’y a rien que ce Français n’a pas déjà vu, expliqua Gómez comprenant les questions qui agitaient la jeune légiste.
En effet, le plongeur avait non seulement découvert le cadavre, mais était retourné, à la demande des hommes d’Hernández, prendre en photo la scène du crime. Il avait ensuite rapporté le corps de la victime à la surface avant de partir chercher la tête. Recouverte de sa combinaison blanche imperméable et réutilisable, Vera Rosaldo procéda à une autopsie détaillée du cadavre et décrivit ce qu’elle observa à voix haute, s’enregistrant méticuleusement dans le petit microphone posé à côté de la table.
— Le corps appartient à une victime mâle d’une trentaine d’années. Il a été retrouvé entre 8h10— 8h15 par Monsieur Ludovic Esposito, citoyen français expatrié au Mexique depuis 2005, fondateur et co-dirigeant de Dive in the Jungle, un club de plongée et d’exploration caverne situé dans la région de Puerto Aventuras. Monsieur Esposito était accompagné de Madame Caroline Carstensen et de son époux Monsieur William Carstensen, citoyens américains en vacances sur la Riviera Maya. Ludo acquiesçait de la tête. Elle poursuivit en examinant les plaies : le corps était nu et décapité. On observait plusieurs lésions de charriage sur son ensemble. Elle continua : le lieu d’émersion ou de réapparition du corps n’est pas le lieu de précipitation du cadavre.
Gómez, qui observait les photos de la scène du crime prises par le plongeur, coupa le médecin légiste dans son examen en apportant un complément :
— Exact, Rosaldo. On a vraisemblablement mutilé le cadavre à un endroit inconnu. Puis il a été transporté en haut du puits pour finir balancé dans le gouffre. Puis s’adressant à Ludo : le site est bien fréquenté, non ?
— Relativement, oui. Le cadavre n’a pu être jeté que le soir après la fermeture du cénote vers 21h00, ou alors la nuit puisque le site est fermé à la descente nocturne. Nous étions pour sûr les premiers visiteurs de la journée.
— Alors l’endroit que les plongeurs appellent Chinese Garden est par défaut le lieu de réapparition du corps, la végétation formant un obstacle aquatique le bloquant.
— C’est sans compter la tête, ajouta Vera.
Ludo reprit :
— Je l’ai trouvée coincée dans une petite cavité bordant une stalagmite, sous l’halocline. Voyant que l’inspecteur ne devait pas avoir d’expérience en plongée. Il s’empressa d’ajouter, avec la finesse du pédagogue qui le caractérisait : quand deux volumes liquides ne se mélangent pas, la surface de séparation s’appelle l’halocline… Ce phénomène se produit dans les cénotes où l’eau douce et l’eau salée ne se mélangent pas. L’eau salée, qui est plus lourde que l’eau douce, reste en dessous. Si nous n’avions pas retrouvé la tête rapidement, elle aurait fini par être attaquée par la salinité.
Satisfait, l’inspecteur-chef annonça à ses collègues :
— Comprenez-vous l’utilité du Français ? Peu importe le protocole. Dans toute affaire d’homicide, nous jouons avec le temps.
Vera reprit son inspection des marques de lésions de charriage sur le corps de la victime. Elle savait que la flottaison du cadavre et son parcours plus ou moins accidenté dans les flots du cénote pouvaient avoir occasionné diverses agressions. Ces traumatismes étaient généralement mineurs, dus à des frottements, à des chocs contre des pierres, des rochers ou bien des graviers au fond de l’eau. Mais là, c’était différent.
— Le corps a été mutilé avant d’être jeté dans l’eau.
Hernández, qui n’avait encore pas pris part à la conversation, ajouta :
— Bien entendu puisqu’il a été décapité.
— Je ne parle pas de la découpe au niveau des épaules, Officier Hernández, dit Vera Rosaldo. Je parle des nombreuses coupures dans son dos qui ne correspondent pas à des lésions de charriage ordinaires. Elle examinait le dos de la victime puis s’arrêta : attendez un peu… Délicatement, Vera glissa ses doigts au sein d’une des nombreuses entailles du dos lacéré et en ressortit un objet pointu. Qu’est-ce que… laissa échapper Vera pensivement en retournant l’objet dans sa main comme pour le jauger. L’objet n’était pas en métal ou en pierre, mais semblait d’origine organique.
— On dirait une épine de cactus, lâcha Gómez, familier de ces plantes qui poussaient partout dans le paysage épuré de sa région d’origine, au nord du Mexique.
Pensive, Vera continua son analyse :
— Ici, ce serait de l’agave qui pousse, et plus précisément du maguey.
— Il n’y a pas de maguey autour du cénote Taj Maha, il faut aller plus loin dans le Yucatán, ajouta Ludo qui, par son métier de guide, connaissait décidément bien la région.
— Le Français connaîtrait notre pays mieux que nous ? releva Hernández, apparemment jaloux de l’attention que lui portait Vera et de son inutilité dans cette autopsie.
— Au moins, cela confirme mon hypothèse, reprit l’inspecteur sans se soucier du ton de son collègue : le corps n’a pas été mutilé devant le puits. Les hommes n’ont pas retrouvé de trace de lutte autour du lieu de précipitation. On avait déjà affaire à un cadavre quand les bourreaux l’ont apporté à la doline.
Hernández en conclut :
— Ce meurtre porte la signature de la Santa Muerte, Jefe. Ce n’est pas le premier cas de décapitation au Quintana Roo.
Son collègue était simple, mais avait sûrement raison, pensa Gómez. Il se tourna alors vers le moniteur :
— Esposito, je vous veux joignable à tout moment. Vous pouvez vous souvenir de quelque chose et j’aurai probablement besoin de votre expertise en plongée. Comme vous l’entendez à ma respiration, ce milieu m’est entièrement étranger.
Ludo acquiesça en souriant, salua la belle Vera et quitta la salle d’autopsie, escorté par l’agent López.
— Hernández, tonna l’inspecteur-chef, nous déploierons les hommes sur la trace de la Santa Muerte. Je veux une équipe d’investigation sur Tulum, une autre sur Playa et je vais suivre la piste de la jungle.
L’officier s’excusa et alla appliquer les ordres de son supérieur. Si Gómez s’était rangé à l’avis de son collègue, son instinct de flic lui faisait sentir qu’il y avait autre chose. De son expérience de ces rituels atroces, jamais encore on avait utilisé un cénote et encore moins un lieu si touristique pour se débarrasser d’un cadavre. L’auteur du meurtre voulait faire passer un message. Revenant à la situation présente, il se tourna vers le médecin légiste et lui dit :
— J’attends les résultats de votre autopsie, Rosaldo. Vous travaillerez désormais au poste de Playa del Carmen. N’écartez aucune piste, même celles qui semblent les plus bizarres. Nous ne sommes pas devant un cas ordinaire de règlement de comptes entre cartels sous couvert de Santa Muerte.
***
Tulum
Calypso, bien détendue après cet après-midi de farniente, se préparait à aller dîner. L’avantage de ces hôtels, en tout cas pour un voyage de travail, était de tout avoir sous la main : ambiance zen et festive, bar, restaurant et options de relaxation, comme le temazcal ou le spa. On était fin octobre et le temps en ce début de soirée était devenu nuageux et humide. Cela lui rappelait ses vacances de jeunesse en Martinique, dans sa famille paternelle. La cabaña qui lui servait de chambre était identique aux autres dans cette partie de l’hôtel : maison inspirée du design maya avec une toiture en palapa, composée d’une charpente en bois et de feuilles de palmier séchées, posée sur des murs en béton peints en blanc. Les matériaux étaient typiques, disait la brochure de l’hôtel et l’ensemble respirait la propreté pour ce deux étoiles très correct. Mais derrière la zénitude ambiante et le cadre paradisiaque, Calypso savait que Tulum traînait une mauvaise réputation, comme beaucoup de hauts lieux de la Riviera Maya. Elle avait lu sur Trip Advisor de nombreux témoignages d’agressions de touristes par des locaux et même par des membres des forces de l’ordre. Les victimes, sans recours, devaient s’en remettre à leur ambassade, souvent située à Mérida, plus loin, dans l’État du Yucatán. Dans ces circonstances, elle appréciait encore plus le petit cocon de tranquillité que lui offrait l’Hôtel Coco Playa Tulum.
Sortant de sa cabaña, elle entendit la voix du savant derrière elle :
— Bonsoir, chère amie ! Nous sommes devenus voisins. Êtes-vous prête pour dîner ?
— Bonsoir, professeur, oui, allons-y.
Ils descendirent en direction de la plage. Le restaurant était constitué de planches en bois et formait une structure continue au bar, avec sa propre salle de réception, où on s’asseyait sur des coussins posés à même le sol. Cela ne sembla pas gêner le vieil homme qui attendit que sa compagne d’un soir s’installe pour en faire de même.
— Avez-vous profité du reste de l’après-midi pour nager un peu dans la mer des Caraïbes ?
Calypso parut troublée par la question anodine et dit :
— Je refuse de nager en mer.
Le professeur, voyant le trouble de la jeune fille, ne savait pas s’il devait poursuivre dans cette direction.
— Oui, ce n’est pas pour tout le monde, se contenta-t-il de dire.
Calypso décida de se confier :
— Quand je pense à quel point la mer est vaste, sombre et profonde, mon estomac se noue et je commence à ressentir de l’effroi. Je nage bien en piscine, mais tout ce qui est eau vive provoque chez moi une sensation d’étouffement.
Semblant comprendre son problème, l’Américain demanda :
— Dès que vos appuis disparaissent, à savoir ceux des pieds à terre, ressentez-vous une sensation de vide qui s’accompagne parfois d’une forte panique ?
— Oui, c’est cela, répondit Calypso. Le professeur Morisson venait de mettre des mots sur sa peur. Il continua de dresser une liste de symptômes qui ressemblaient étrangement à un diagnostic :
— Avez-vous déjà fait des cauchemars du type : vous êtes sur une plage, vous surveillez vos propres affaires lorsque, tout à coup, vous levez les yeux et réalisez qu’une grosse vague s’élève au-dessus de votre tête ? Ou alors : vous flottez en surface, regardez jusqu’au fond de l’océan et le sentiment d’altitude se transforme petit à petit en vertige, surtout si vous imaginez les choses qui se trouvent dans les abysses ?
— Comment le savez-vous ? lâcha Calypso surprise.
— Eh bien, chère Calypso, l’ironie du sort vous a donné le nom d’une nymphe de la mer et vous souffrez de thalassophobie, la peur de la mer.
— Thalassophobie… reprit Calypso pensive.
— Oui, ce mal de mer est un désordre psychologique reconnu dont la science n’a pourtant pas encore identifié la cause directe. L’existence même de la mer ou d’une étendue d’eau vive, obscure et mouvante, provoque un sentiment de panique inexpliqué.
Calypso hocha la tête en signe d’acquiescement avant de dire :
— Professeur, vous êtes vraiment surprenant. Vous avez réponse à tout !
Le professeur sourit puis ajouta :
— Je n’ai pas de mérite, je plonge depuis toujours et c’est probablement le trouble psychologique que nous rencontrons le plus dans ce milieu.
— Ah vous plongez ! Voilà la raison de votre séjour ici. J’avoue, je vous ai recherché tantôt sur la toile et je me demandais ce qu’un savant mondialement reconnu des Vikings faisait au Mexique.
