Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Nouvellement promue cheffe de police, la sergente-détective Rébecca Laurin décide de rouvrir le dossier concernant la disparition de cinq femmes de la région quelques années auparavant.
À l’analyse de certains éléments, la policière en vient à croire qu’il ne s’agit pas de disparitions, mais bel et bien d’enlèvements ; voire même de meurtres. Pour confirmer les doutes de Rébecca, une nouvelle disparition dans la région est signalée. L’assassin a-t-il repris du service ?
Dans le même temps, un agresseur de femmes sévit sur la piste cyclable de Lavallée. Les enquêteurs doivent rapidement trouver le coupable avant de semer un vent de panique auprès des cyclistes des alentours.
Dans les deux enquêtes, un suspect est dans la mire des policiers, mais les preuves sont minces dans un cas comme dans l’autre. Existe-t-il un lien entre l’agresseur et le tueur en série ?
À PROPOS DE L'AUTEUR
Plusieurs fois publié, l’auteur à succès Pierre Cusson, de Sainte-Martine en Montérégie, a depuis toujours été habité par des personnages et des histoires fortes qu’il s’empresse de mettre sur papier. Tantôt ce sont des récits d’horreur, tantôt des histoires fantastiques, mais surtout des intrigues policières et de suspense.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 530
Veröffentlichungsjahr: 2023
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:



Pierre Cusson

Éditions Lo-Ély
www.editionsloely.com
Facebook : Éditions Lo-Ély
Auteur : Pierre Cusson
Facebook : Pierre Cusson
Correction: Mylène Arsenault
Mise en page et direction littéraire : Tricia Lauzon
Graphiste pour la couverture : Véronique Brazeau
www.trifectamedias.com
Imprimerie :CopiExpress enr.
Dépôt légal –
Bibliothèque et Archives nationales du Québec 2023
Bibliothèque et Archives Canada 2023
Toute reproduction, intégrale ou partielle, faite par quelque procédé que ce soit, photographie, photocopie, microfilms, bande magnétique, disque ou autre, est formellement interdite sans le consentement de l’éditeur.
Subventionné par :

Imprimé au Canada
ISBN PDF : 978-2-925237-43-3
ISBN EPUB : 978-2-925237-44-0
Du même auteur : Pierre Cusson
Nuages de rêves, ( Recueil de poésie, 2001 )
Le Damier 3, ( Collectif, Recueil de poésie, Éditions France-Europe, 2001 )
Sous la poussière des ans, ( Polar, Éditions Bellefeuille, 2012 )
Le Prédateur du fleuve, Le marinier ( Polar, Éditions Pratiko, 2014 )
Le Prédateur du fleuve, L’artiste ( Polar, Éditions Pratiko, 2014 )
Lédo, ( Polar, Éditions Pratiko, 2015 )
Garok, (Horreur, Éditions Pratiko, 2016 )
Le Copieur, (Polar, Éditions AdA, 2019 )
Le Presbytère de l’horreur, (Horreur, Éditions AdA, 2019 )
Jeu d’indices, (Polar, Éditions Lo-Ély, 2021 )
L’Ange purificateur, ( Polar, Éditions Lo-Ély, 2023 )
La journée est magnifique. Il faut avouer que juillet apporte chaque année son lot de soleil ainsi que de chaleur intense. D’ailleurs, au début du mois, la région a connu une période de canicule qui a considérablement grugé l’énergie des citoyens. Il est donc à prévoir qu’avec une température un peu plus clémente, les gens se bousculeront sur les pistes cyclables pour refaire leurs forces. D’autant plus que le temps des vacances pour les travailleurs de la construction approche à grands pas. Cette période aura pour effet d’augmenter l’achalandage dans les rues et dans les commerces des villages concernés. C’est une manne qui profite à toute la population; les maires des cinq municipalités environnantes en sont comblés de joie.
Cependant, les résidents de ces villages ne voient pas tous d’un bon œil la vague de touristes qui viendra bientôt déferler sur leur domaine. L’immense terrain de camping chevauchant la frontière entre Lavallée et Mont-Arpin attire à lui seul des centaines de vacanciers. Un second lieu de ressourcement semblable, plus modeste toutefois, a aussi un taux d’occupation appréciable à La Barrière. Tous ces étrangers chambarderont sans doute les habitudes bien incrustées dans le mode de vie des villageois. Heureusement, ce ne sont pas tous les citoyens qui pensent de cette façon ; beaucoup d’entre eux attendent avec impatience ce moment de l’année où ils pourront se faire de nouvelles connaissances. Créer des liens avec des inconnus, c’est toujours fascinant en soi.
Pour d’autres, cette période de l’année ne change en rien leur quotidien ; ils vaquent à leurs occupations sans se préoccuper davantage des éventuels visiteurs.
*
Il n’est que sept heures lorsque Michèle Brisebois, une femme de ménage en congé de maladie à cause d’une dépression, s’engage sur la piste cyclable. Celle-ci passant à proximité d’un petit dépanneur à la sortie du village de Lavallée, elle y fait un bref arrêt. L’établissement, tenu par Léon Tellier, est le rendez-vous idéal pour les adeptes de vélo de l’endroit, surtout durant les fins de semaine.
À l’intérieur, une aire de repos est aménagée pour accommoder la clientèle. Bien entendu, monsieur Tellier n’a pas créé ce coin détente dans l’unique but de rendre service ; il l’a fait principalement pour attirer davantage d’acheteurs dans son commerce. Cependant, lorsqu’on le félicite pour cette brillante idée, il ne se gêne pas pour affirmer qu’il a réalisé ce projet par pur altruisme.
— Michèle est-elle déjà sur la piste? demande Mario Lebrun, un trentenaire aux cheveux blonds et aux yeux bleus.
— Oui, elle a pris un café en vitesse, puis elle a enfourché son vélo. Tu le sais bien qu’elle passe tôt le matin, ajoute le propriétaire de l’endroit. Elle prévoit repasser par ici un peu plus tard. Tu devrais l’accompagner de temps en temps. Elle est toujours célibataire, tu sais.
— Ça pourrait bien se produire à un moment donné. Nous sommes du même âge. De plus, elle est très gentille, du moins autant que je me souvienne.
— Dépêche-toi avant que Damien Brunet lui mette la main dessus. Il passe son temps à la reluquer. Je dirais plutôt qu’il la regarde comme un chasseur qui épie sa proie.
Mario secoue la tête pour signifier à quel point il trouve ridicule les agissements de Damien, ce beau parleur qui ne cesse jamais de courtiser toutes les femmes du village et de ceux des alentours. « Ce n’est pas parce qu’il a une belle gueule que ça fait de lui quelqu’un d’intéressant », se dit-il.
— Je ne crois pas que Michèle se laisse duper par cet imbécile, se décide à ajouter Mario après une gorgée de café. Depuis sa peine d’amour avec son ex-partenaire, on ne l’a pas aperçue souvent en compagnie d’un autre homme. Si tu veux mon avis, c’est une femme désabusée. Son ex lui en a fait voir de toutes les couleurs, alors je ne pense pas qu’elle se prenne dans les filets de qui que ce soit de son acabit.
Au moment où son interlocuteur s’apprête à formuler un commentaire désobligeant concernant Brunet, la porte du dépanneur s’ouvre pour livrer passage à ce dernier.
— Quand on parle du loup, marmonne Léon.
Damien est accompagné d’un jeune de dix-huit ans, Raphaël Dupuis, et celui-ci s’empresse d’aller s’installer à une table au fond de l’aire de repos.
— Bonjour, se reprend le restaurateur, quelque peu soulagé de s’être retenu à temps.
— Salut vous deux!
Mario se contente de hocher la tête avant de tremper les lèvres dans son café, s’efforçant de ne pas regarder le nouvel arrivant. Il n’a jamais apprécié la compagnie de cet homme. Il le connaît depuis plusieurs années, mais sans le côtoyer de près, car il le considère trop arrogant et superficiel à son goût.
Damien revêt aujourd’hui son costume de cycliste du dimanche, des cuissards noirs ornés de bandes jaunes réfléchissantes.
— Tu n’es pas encore sur la piste, Lebrun? Le temps est idéal pour pédaler, tu ne penses pas?
— Peut-être plus tard.
— Eh bien, moi je me lance dans quelques minutes. Tu devrais faire de même, si tu veux garder la forme.
— À chacun sa recette pour demeurer en bonne santé, s’empresse de répondre Mario. Dis-moi, Brunet, as-tu cessé de fumer?
Cette fois, le fanfaron maugrée quelques mots que ni Mario ni Léon ne comprennent. Ceux-ci sourient en voyant le comportement de l’arrogant personnage. Une flèche décochée avec une telle précision le blesse littéralement dans son orgueil et il ne trouve rien à redire, compte tenu de la réalité du fait.
Pendant les minutes suivantes, le silence règne en maître dans le petit dépanneur. Damien Brunet se limite à déguster sa boisson gazeuse à petites gorgées en compagnie de Raphaël, tandis que Mario feuillette le journal du matin essayant de démontrer un quelconque intérêt pour ce qu’il considère comme des tonnes de stupidités.
— Bon! Je vous laisse à vos importantes occupations, dit tout à coup Damien Brunet en se levant de sa chaise. Moi, je vais rejoindre la jolie Michèle qui doit sûrement déjà être sur la piste.
En prononçant ces paroles, il jette un œil en direction de Mario qui se borne à arquer un sourcil en signe d’indifférence. Il est bien évident que son homologue a fait cette déclaration dans le but de le narguer. Il veut peut-être lui lancer un défi ridicule : lequel des deux sera le premier à conquérir Michèle Brisebois !
— En effet, elle s’est engagée sur la piste immédiatement après avoir bu son café, dit Léon.
— Toi, Lebrun, tu as un message pour Michèle.
Mario se contente de dodeliner négativement de la tête avant de replonger son regard dans le journal.
— Allez, Lebrun ! Un petit mot pour la belle! insiste l’homme, qui a repris confiance devant le silence de son concurrent.
— Dis-lui de se tenir loin de toi!
Interprétant cette courte phrase comme de la simple jalousie, Damien Brunet sourit à la réaction du blondin frisé. Au bout de quelques secondes, avant de quitter l’endroit, il salue le propriétaire de la place et le jeune Raphaël Dupuis, resté à sa table.
Par la fenêtre, Mario voit le prétentieux enfourcher son vélo puis, après s’être coiffé de son casque de sécurité aux couleurs aussi vives que le reste de son équipement, prendre la piste à toute vitesse.
— Il va sûrement pédaler à fond de train pour rattraper Michèle, fait remarquer Léon à voix basse tout en épiant le faciès de son client.
— C’est une femme beaucoup trop intelligente pour se laisser embobiner par les belles paroles de cet imbécile, se renfrogne le principal intéressé.
— Elle est fragile, tu sais. Contrairement à ce que tu penses, je la crois vulnérable.
— Je ne suis pas de ton avis!
Tellier fait la moue avant de retourner derrière son comptoir, considérant qu’aucun de ses arguments ne pourra décider Mario à sauter sur sa bicyclette pour tenter de devancer Damien Brunet.
Ce n’est qu’au bout de dix minutes que Mario repousse son journal pour enfin se lever de sa chaise. Après s’être étiré un court instant, il salue de la main le propriétaire du dépanneur et sort sans même prononcer un seul mot de courtoisie.
*
Mario Lebrun admire le décor qui l’entoure depuis plus d’une demi-heure. Il n’a pas l’énergie nécessaire ce matin pour arpenter la piste cyclable à vive allure. Il se contente donc de rouler à une dizaine de kilomètres à l’heure.
Après avoir bien réfléchi, il ne considère pas opportun pour l’instant d’approcher la belle Michèle. Si un jour l’occasion se présente, il lui demandera peut-être de l’accompagner au cinéma ou au restaurant. Histoire de la connaître un peu plus.
Mario secoue la tête. Cette femme a déjà affirmé qu’aucun homme ne rentrerait plus jamais dans sa vie. Alors, il ne lui sert à rien d’espérer une relation de quelque nature avec elle. Sa mauvaise expérience du passé sera toujours un obstacle pour quiconque tentera de créer un lien au-delà de l’amitié avec Michèle. Mario en est parfaitement conscient. Cette pensée l’incite à ralentir davantage son allure. Bientôt, il immobilise son vélo en bordure de piste. Le temps d’une courte réflexion, il évalue la distance qui lui reste à parcourir pour atteindre la prochaine aire de repos par rapport à celle qu’il a déjà effectuée. Il fait la moue et renonce à rattraper Michèle. Il manœuvre donc son véhicule de façon à rebrousser chemin. Il pourra la voir en après-midi lorsqu’elle reviendra au petit dépanneur, comme à son habitude, pour boire un autre café.
*
Vers dix heures, Michèle Brisebois, un peu fatiguée par sa randonnée malgré qu’elle ait fait plusieurs pauses depuis son départ, emprunte l’étroit embranchement qui mène à une aire de repos. C’est une véritable oasis de quiétude au cœur de la forêt. Cette dernière s’étend sur une grande partie du territoire de Lavallée, frôle la limite de Roussinville, pour s’arrêter au pied du Mont Arpin s’élevant dans le village du même vocable. C’est d’ailleurs à environ cent mètres de la frontière de cette petite localité que se trouve l’endroit si enchanteur que l’on appelle L’esplanade de la paix. Pour faire plus bref, les gens de la région le nomment tout simplement L’esplanade.
Une fois son vélo bien ancré dans le support prévu à cet effet, Michèle extirpe un récipient d’eau de la sacoche accrochée à son vélo. Elle prend place sur l’un des bancs au-dessus desquels un toit a été érigé dans le but de protéger des rayons solaires les cyclistes en pause. Après s’être épongé le front à l’aide d’une serviette, elle ingurgite avec délice une lampée du liquide désaltérant, puis soupire de satisfaction.
Elle demeure les yeux clos de longues secondes afin de s’imprégner des chants des oiseaux qui fusent d’un peu partout. Avec délectation, elle capte les effluves des plantes indigènes qu’un vent léger fait virevolter autour d’elle. Michèle est consciente de la chance qu’elle a de pouvoir bénéficier d’un tel plaisir; un plaisir des sens qui aide grandement à garder le moral. Elle se dit que si le paradis existe, il est, sans conteste, ici. C’est dans des lieux et des moments pareils que l’on peut se ressourcer pour contrer la monotonie des charges quotidiennes que la vie se fait un devoir de nous imposer.
Les mois passés ont été assez difficiles à traverser et elle est en congé de maladie de son travail de femme de ménage à cause d’une dépression. Son ami de cœur l’a trahie avec une femme rencontrée par hasard dans un bar. La blessure a été suffisamment lourde de conséquences pour qu’il faille un semestre complet avant une cicatrisation appréciable. Ce n’est que depuis peu qu’elle parvient enfin à respirer la joie de vivre et à oublier son ancien amoureux. Malgré tout, le fait d’être seule, ou du moins de n’avoir personne dans sa vie, la rend quelque peu nostalgique à certains moments. Elle sait très bien que les amies sont importantes, mais l’amour l’est tout autant, sinon davantage.
Michèle secoue sa chevelure brune en souriant comme pour se moquer de ses pensées qui n’ont rien à voir avec sa réalité. Ce n’est vraiment pas l’endroit pour être triste ou s’apitoyer sur son sort.
Un bruissement de feuilles attire soudain son attention. Après avoir déposé sa bouteille d’eau sur le banc, elle tourne la tête pour inspecter nonchalamment le sous-bois, espérant y repérer un tamia ou un gros écureuil en quête de nourriture. Même en scrutant minutieusement les alentours, elle ne réussit pas à déceler l’intrus. Ce qui se traduit par une déception évidente sur son visage avant qu’elle reprenne sa position initiale sur le banc.
Tout à coup, un craquement de branche résonne dans son oreille alors que simultanément, une ombre passe devant ses yeux. La surprise de Michèle est totale. La lame brillante d’un couteau vient se coller à sa gorge, puis une voix quelque peu chevrotante lui ordonne de ne faire aucun geste.
La jeune femme est terrifiée. Elle est envahie par une intense chaleur, partant du bout des orteils et se répandant à une vitesse fulgurante jusqu’à son cerveau. Elle est sur le point de défaillir lorsque le souffle de son assaillant se fait sentir à la base de sa nuque.
— Tu émets le moindre cri, le moindre son, et tu es morte, murmure la voix haletante d’un homme.
Tremblant de tous ses membres et se cramponnant désespérément au banc, la femme hoche imperceptiblement la tête.
— Bonne fille, susurre l’agresseur tout en caressant tout doucement le cou de Michèle de sa main libre.
Elle craint le pire, car les intentions malsaines de l’individu sont sans équivoque. La jeune femme sait d’ores et déjà que les prochaines minutes seront insoutenables, qu’elle est impuissante face à ces attouchements. Des larmes se pointent aussitôt pour glisser sur ses joues jusqu’à atteindre le coin de ses lèvres. L’espace d’un instant, elle se culpabilise! Qu’a-t-elle bien pu faire pour attiser le désir de cet homme, pour l’aguicher, pour le provoquer? Rien, bien sûr! Tout émane du cerveau malade de cet individu; c’est un pervers!
La main avide de l’inconnu s’infiltre à l’intérieur du maillot de sa proie pour s’employer à palper un à un les seins de cette dernière. Les gestes s’effectuent au début avec une certaine délicatesse, voir même avec une réelle retenue, mais très rapidement, ils se transforment en une véritable agression brutale.
Dans son corps, Michèle sent tous ses organes frémir de peur et surtout de dégoût. L’odeur quelque peu poivrée de son parfum ayant un fond de tabac demeurera également gravée en elle jusqu’à sa mort.
Derrière elle, la respiration de l’ignoble lâche se fait de plus en plus bruyante et pressante à mesure que croît son excitation. Pour augmenter son plaisir, l’odieux personnage ne cesse de murmurer des insanités à l’oreille de la femme, la qualifiant des plus dégradantes dénominations, utilisant des mots d’une vulgarité inouïe pour décrire ses gestes. Et surtout, il insiste sur le fait que si elle s’était arrêtée à cet endroit, c’était pour s’offrir à lui. Dans le fond, il n’est que l’instrument qu’elle a choisi pour réaliser ses fantasmes!
Les yeux révulsés par l’horreur qu’elle subit silencieusement, Michèle est prise de nausée. Elle doit faire des efforts considérables pour ne pas vomir. Elle craint ce que pourrait faire ce sadique si elle interrompait son plaisir en se vidant la vésicule biliaire. Se contenir et endurer cette torture jusqu’à la fin est la seule solution envisageable, selon elle.
Les halètements de l’agresseur se font entendre de plus en plus. Sa main, délaissant la poitrine de Michèle, s’extirpe du maillot rapidement pour glisser aussitôt sur le ventre de sa proie jusqu’à atteindre son entrecuisse, qu’il s’empresse de palper rageusement. Sa joue maintenant collée à celle de sa victime, le pervers souffle bruyamment, laissant deviner que son excitation prend des proportions telles que dans peu de temps elle parviendra à son apogée. Vingt secondes plus tard, les râles de l’homme, provoqués par un orgasme d’une intensité évidente, viennent troubler la quiétude de la forêt qui était sourde aux cris silencieux de la victime. Michèle sent encore pendant quelques secondes la lame du couteau frémir sur sa peau, puis tout s’arrête enfin.
— Ne te retourne pas! ordonne d’une voix étouffée le sale individu tout en retirant son arme.
Tremblant de tous ses membres, Michèle hoche timidement du chef en signe d’approbation. Elle décèle quelques bruissements dans son dos lui indiquant que l’agresseur s’enfuit à toute jambe. Même en étant toujours sous le choc, Michèle tourne légèrement les yeux pour apercevoir, à travers un rideau de branches, un cycliste qui, ayant atteint la piste et son vélo, s’éloigne à toute vitesse. Les couleurs qu’affiche son maillot s’imprègnent alors dans sa mémoire.
Elle secoue la tête frénétiquement avant de fondre en larmes, frappant le banc de bois de ses poings pour tenter de calmer sa rage, son dégoût, sa honte!
Après avoir refusé le poste de lieutenante de la police de Lavallée et après de longues discussions avec son commandant, Rébecca Laurin a accepté de devenir temporairement la cheffe d’équipe du groupe d’enquêteurs de l’endroit. Ce faisant, elle aura à gérer les activités de ses collègues ainsi que la paperasse qui en découle, tout en œuvrant sur le terrain comme sergente-détective. Un compromis auquel la policière a consenti avec enthousiasme. Elle acquittera cette tâche jusqu’à ce que quelqu’un soit nommé lieutenant.
Anxieuse d’entreprendre sa nouvelle fonction, la sergente-détective s’enquiert du développement des dossiers dont s’occupent ses subalternes. Elle constate qu’aucune nouvelle affaire importante n’a été rapportée depuis un certain temps. C’est à croire que les citoyens des cinq municipalités desservies par le corps policier de Lavallée se sont donné le mot pour vivre en toute quiétude. Très peu de vols à l’étalage, pas beaucoup d’excès de vitesse, aucun cas de rage au volant, sans compter l’absence presque totale de tout autre délit.
Cependant, plusieurs dossiers stagnent dans le classeur de son prédécesseur depuis beaucoup trop longtemps. Elle n’a intégré le poste qu’un peu plus d’un an auparavant (sa carrière ayant débuté en tant qu’agente dans les Laurentides avant d’occuper un poste de sergente-détective à Lavallée). Elle n’a donc pas enquêté sur les disparitions de personnes survenues lors de ces années passées dans ce coin de pays.
À son arrivée, un drame était survenu et avait nécessité toute son attention. Après le malheureux épisode Aucoin-Genois, où une adolescente avait été enlevée par un clown maudit1, la région a bénéficié d’une certaine accalmie du point de vue criminalité. L’occasion est donc idéale pour que Rébecca Laurin se replonge dans de vieilles affaires non résolues. Elle veut s’occuper de ces dossiers elle-même, en remplacement du sergent-détective Daniel Dubois, qui avait enquêté sur ces cas. Atteint d’un cancer, les jours du pauvre homme sont maintenant comptés.
La rouquine aux yeux verts dépose devant elle cinq dossiers indépendants n’ayant en commun que le sujet lui-même. Elle prend une courte pause avant d’ouvrir le premier. Bien entendu, elle a déjà, dans le passé, jeté un œil rapide sur ces affaires mystérieuses. Mais compte tenu des efforts de son prédécesseur qui n’ont absolument rien donné, ainsi que du fait qu’elle était accaparée à d’autres causes, elle ne s’y était pas attardée outre mesure. Maintenant qu’elle peut se le permettre, elle est résolue à éclaircir au moins une de ces disparitions : cinq femmes. La dernière remontant à une quinzaine de mois, c’est-à-dire peu de temps avant son arrivée à Lavallée.
Pendant environ une heure, la sergente-détective se limite à lire les rapports établis par les policiers qui ont à l’époque investigué sur ces disparitions. Elle constate que trois sergents-détectives différents s’étaient occupés de ces cas. Cela n’a pas vraiment d’importance à ses yeux. Rien ne prouve qu’il s’agisse d’affaires criminelles puisqu’aucun détail, aucun témoin, aucune trace n’indique que ce sont des enlèvements. Toutefois, rien dans la vie de ces femmes ne permettait de supposer qu’elles auraient tout simplement mis les voiles pour quitter leur mari, leur famille, leur quotidien!
Disparition ou rapt de personne, c’est ce que Rébecca Laurin tient mordicus à éclaircir. Elle espère élucider ce mystère pour clore ces dossiers une fois pour toute. C’est une promesse qu’elle se fait!
Avant d’entrer dans le dépanneur, Mario Lebrun jette un œil en direction des supports à vélos pour localiser celui de Michèle Brisebois. Ça fait maintenant trois jours que la célibataire n’a donné aucun signe de vie, ce qui intrigue les habitués de la place. Mario est déçu. Il escomptait bien qu’à un moment donné pendant ses deux semaines de vacances, dont l’une tire bientôt à sa fin, il aurait le courage de l’inviter à prendre un repas au restaurant. Ce sont sa timidité et son manque d’assurance qui l’ont empêché jusqu’ici de proposer à Michèle une simple sortie entre amis.
Aussitôt à l’intérieur de l’établissement, Léon Tellier secoue la tête pour signifier à Mario qu’encore ce matin, Michèle ne s’est pas présentée. La situation est inhabituelle. Même Damien Brunet est moins volubile qu’à son habitude.
Vêtu de son maillot noir agrémenté de bandes vertes phosphorescentes, Mario s’approche du comptoir du propriétaire. Ce dernier peut lire de l’inquiétude dans le regard azur de son client. Il l’accueille d’une moue empathique.
— Sers-toi un bon café et relaxe un peu. Elle est peut-être partie en voyage ou chez quelqu’un de sa famille. N’oublie pas qu’elle aussi a le droit de profiter du beau temps pour s’évader.
— Elle l’aurait signalé à quelqu’un, il me semble!
— Michèle n’a de comptes à rendre à qui que ce soit, tu le sais bien! C’est une femme indépendante.
— C’est très bien ainsi! N’empêche que je trouve bizarre qu’elle n’ait parlé de rien à personne. Ce n’est pas brimer son indépendance d’informer son entourage lorsqu’on a l’intention de quitter la région pour des vacances! Je suis persuadé qu’il y a autre chose!
— As-tu peur que quelqu’un de plus dégourdi que toi ait pu la charmer et qu’ils soient partis faire un voyage d’amoureux?
Mario se retourne pour faire face à Damien Brunet, qui a lancé cette boutade. Ayant suivi la conversation des deux hommes à leur insu, il se tient derrière, le visage souriant. L’ironie de ses paroles n’est peut-être que pour cacher sa propre angoisse, mais il n’en reste pas moins que celles-ci affligent Mario davantage. Cependant, même choqué par l’horrible supposition de Damien, il garde le silence, se contentant de faire un geste désabusé de la main pour indiquer l’insignifiance dont fait preuve l’intrus. Sans plus s’en préoccuper, Mario se rend au réfrigérateur et en retire un contenant de lait, puis revient au comptoir pour payer.
— Tu n’as sûrement pas revêtu ton ensemble de cycliste pour venir te procurer du lait, fait remarquer Léon d’une voix laissant paraître sa désolation.
— J’ai tout simplement changé d’idée.
— Tu ne vas pas tenter de la retrouver?
— Rien à dire là-dessus, réplique Mario tout en se retournant vers Damien. Je ne voudrais pas que mes paroles soient mal interprétées. Il y a des imbéciles dans le coin!
Sans rien ajouter, devant l’air ahuri de son rival, Mario file vers la sortie. Il enfouit son achat dans une des sacoches de son vélo, puis s’empresse d’enfourcher celui-ci pour s’éloigner aussitôt du dépanneur.
*
Après avoir roulé un demi-kilomètre, Mario délaisse la piste pour emprunter la rue De Lorimier, puis tourne à gauche à la première intersection sur la rue Lévesque. Il longe celle-ci sur une centaine de mètres tout en gardant les yeux fixés sur la route, ne se laissant aucunement distraire par les enfants jouant sur les trottoirs.
Le cycliste fronce les sourcils alors que le condo qui l’intéresse apparaît devant lui; celui-ci fait partie d’une série de six immeubles en copropriété nouvellement construits. Il ralentit son allure et explore du regard les alentours de l’habitation en question. Il aperçoit, à son grand soulagement, la Chevrolet Equinox bourgogne de Michèle. Après mure réflexion, il en conclut que même si le véhicule de la ménagère est garé chez elle, ça ne prouve pas qu’elle y soit également. Michèle est peut-être partie en voyage, comme le supposait Léon un peu plus tôt. Une autre éventualité serait qu’elle soit alitée à cause d’une grippe, ou ne désirant voir personne après l’annonce d’une mauvaise nouvelle. Peut-être qu’elle n’a pas eu le temps de faire sa promenade journalière.
Mario ne sait plus quoi penser de l’absence de Michèle ces derniers jours. Il ne croit pas qu’elle sauterait volontairement un exercice qui lui fait tant de bien sans raison valable. L’inquiétude bien ancrée en lui ne veut tout simplement pas le quitter, son malaise est bien réel. Il cherche un moyen d’y remédier. Il ne peut tout de même pas aller sonner à sa porte pour s’enquérir de sa situation. Il se dit qu’il pourrait tout mettre sur le dos de cette fameuse inquiétude en se nommant délégué du gang à Léon Tellier pour prendre de ses nouvelles.
Mario laisse filer un long soupir d’entre ses lèvres. Il n’a pas le courage de se présenter ainsi devant Michèle. Il songera à une autre solution! Détournant son regard de l’édifice à condos, il augmente progressivement la cadence jusqu’à atteindre une vitesse de croisière respectable, soit d’une quinzaine de kilomètres à l’heure. Rapidement, il fait le tour du quartier et il tourne vers la gauche pour prendre la direction du petit centre commercial. En passant en face du seul concessionnaire automobile de l’endroit, où il évolue comme mécanicien depuis quelques années déjà, il envoie machinalement la main au jeune préposé à la préparation des véhicules. Celui-ci, tout sourire, lui répond par de grands gestes, fier d’être reconnu par Mario.
Ce dernier continue sa route, puis au bout de deux cents mètres, il s’engage sur la rue principale qui le mènera à son domicile, un kilomètre plus loin. Celui-ci est situé dans la portion du village où se trouvent les maisons les plus anciennes de la région. Ce secteur est d’ailleurs appelé le vieux village.
Après avoir rangé son achat au réfrigérateur et ayant constaté que ce dernier se trouvait assez vide, Mario quitte la maison. Enfourchant à nouveau son vélo, il file vers le boulevard Des Sourciers, qui le conduira au centre commercial où il pourra s’acheter quelques provisions.
Un peu avant d’atteindre sa destination, il jette un œil à sa montre et constate qu’il est presque onze heures. Sans hésiter, il bifurque vers l’entrée du restaurant Au ventre creux. Dans le stationnement, une demi-douzaine de véhicules s’aligne. Il est un peu tôt pour le dîner, mais le temps de s’envoyer une bière ou deux derrière la cravate et ce sera l’heure idéale pour le repas. Deux autres vélos sont cadenassés au support prévu à cet effet, non loin de la porte principale. Curieux, l’homme examine les deux bicyclettes pendant un instant puis, comme un enfant découvrant la teneur du cadeau que lui a apporté le père Noël, son visage s’éclaire d’une joie intense. C’est le vélo de Michèle!
Sans perdre une seconde, Mario pénètre dans l’établissement, explorant du regard la salle dans laquelle une quinzaine de personnes sont attablées. Il a un soupir de soulagement lorsqu’il repère une dame aux cheveux châtain parsemés de mèches blondes. C’est Michèle qui s’entretient avec une femme qu’il ne connaît pas. Léon lui avait dit que la sœur de la ménagère s’était installée à Lavallée. C’est peut-être elle, suppose-t-il.
Mario s’en veut de ne pas avoir pensé à l’éventualité que Michèle soit partie à vélo, ce qui explique la présence de l’Equinox près de son condo. Quoi qu’il en soit, il est véritablement soulagé de constater qu’il ne lui est rien arrivé de fâcheux.
En voyant le blondinet, la ménagère esquisse un léger sourire tout en le saluant du chef. Elle a toujours trouvé fascinante la timidité de cet homme qui, même s’il met tous les efforts pour ne rien laisser paraître, lui tourne autour depuis un bon bout de temps. C’est peut-être le genre de gars qu’elle aimerait avoir à ses côtés; un homme discret et facile à vivre. Elle est persuadée qu’il serait prêt à tout pour lui plaire. Ce dernier, affichant un air gêné, osant à peine lui jeter un regard, vient prendre place à la table voisine.
Une ombre s’immisce dans les pensées de Michèle, ou plutôt un monstre : le monstre de L’esplanade. Un dégoût soudain s’empare d’elle, faisant disparaître du même coup son intérêt pour Mario.
La ménagère reporte son attention sur la femme aux yeux marron qui l’accompagne. Catherine, sa sœur aînée, est venue la rejoindre pour discuter sérieusement.
La conversation entre les frangines reprend de plus belle. Par les quelques bribes que Mario réussit à saisir, il en conclut qu’elles ne sont là que depuis quelques minutes. Comme pour confirmer ce fait, une serveuse s’approche de leur table en leur présentant le menu, qu’elles mettent de côté pour commander plutôt des consommations. Ce sera une bière pour Michèle et un verre de vin pour Catherine. En passant, la serveuse dépose un menu devant Mario, qui le repousse également pour, à l’instar de Michèle, demander une bière.
Les échanges qui se veulent légers au début entre les deux femmes se transforment peu à peu en une discussion animée. Mario n’arrive pas à tout entendre, mais il comprend qu’il est question de la piste cyclable et d’un inconnu avec lequel Michèle a eu certaines difficultés. Étrangement, elle est quelque peu évasive sur le terme, utilisant à un certain moment incident, puis la minute d’après, c’est le mot agissement, suivi par mésaventure. Cependant, le dernier terme employé vient supplanter tous les autres en leur attribuant un sens moins important : agression.
Les traits de Mario se glacent instantanément. Serait-ce possible qu’un sale individu s’en soit pris à la belle de son cœur? Il doit sûrement mal interpréter les petits bouts de phrase qu’il est parvenu avec peine à saisir. Même s’il est conscient qu’il couve une colère latente, il ne peut permettre à celle-ci de s’extérioriser sans avoir la certitude que c’est réellement ce qu’il a compris de la conversation. Il n’y a que Michèle qui puisse lui donner l’heure juste. Si seulement il n’était pas affligé de cette maudite gêne! Le problème, c’est qu’il n’est pas toujours ainsi, cela vient plutôt du fait que Michèle l’intimide! Elle est en quelque sorte son mal, mais également sa panacée.
En fin d’après-midi, la piste cyclable se voit prise d’assaut par une meute d’adeptes venus des villages environnants. Il en est ainsi chaque fin de semaine, des amis se donnent rendez-vous pour se consacrer à leur sport avant de faire un saut au resto-bar de Lavallée,L’Ancrage. C’est quasiment une institution incontournable dans la région avec sa décoration sortie tout droit de l’antiquité. Du moins, des années cinquante, sauf bien sûr pour la douzaine d’appareils de loterie vidéo qui ne sont bons qu’à appauvrir les gens. Nonobstant ce malheureux détail, l’endroit est chaleureux et accueillant ; jeunes et moins jeunes s’y retrouvent avec plaisir. Bien entendu, ce sont les femmes et les hommes du premier groupe qui ferment les portes de l’établissement, ce qui se produit la plupart du temps vers deux heures du matin. Heureusement, c’est un lieu calme dans lequel il est peu fréquent que des esprits s’échauffent, chaque petite bande de fêtards se mêlant de ses affaires. Certains soirs, l’effervescence que provoque l’alcool lors d’événements spéciaux engendre un tohu-bohu de rires. Ces derniers sont souvent accompagnés de cris à défoncer les tympans de ceux qui aspirent à plus de tranquillité. Toutefois, il n’y a que rarement des débordements pouvant choquer les usagers du bar. En outre, Hugo Anger, l’un des policiers de Lavallée, est un fidèle client de l’endroit, donc en mesure d’intervenir au besoin, même en n’étant pas de service.
Il n’est que vingt heures au moment où Mario Lebrun fait son entrée à L’Ancrage. Plusieurs personnes en sont à terminer leur repas alors que quelques-unes se font dévaliser par les machines de loterie-vidéo. D’autres encore, accoudés au bar, s’emploient à vider leur bière avec délectation ou simplement par habitude.
Mario fait un rapide tour d’horizon. Ses yeux s’illuminent alors qu’il reconnaît la femme aux cheveux bruns assise au comptoir. Il vient aussitôt s’assoir à sa droite. Sporadiquement, Catherine échange quelques mots avec son partenaire de gauche, sans toutefois paraître trop intéressée par celui-ci, préférant s’amuser avec la branche de céleri de son Bloody Caesar.
Sans que Mario en fasse la demande, la barmaid s’empresse de déposer devant lui un grand verre de bière. Il est de toute évidence un habitué de la place. C’est d’ailleurs là qu’il gaspille très souvent une partie de ses soirées à s’entretenir de choses et d’autres avec les différentes serveuses se relayant au comptoir. Mais parfois, lorsque le bar est peu moins achalandé, il se commet dans des conversations plus sérieuses, voir même personnelles, avec ces femmes de bonne écoute.
Pendant de longues minutes, Mario reste muet, se contentant d’ingurgiter à petites gorgées son liquide ambré, se limitant à dire quelques banalités à des connaissances qui passent près de lui. Il jette néanmoins de temps à autre un coup d’œil à sa voisine de zinc tout en cherchant intérieurement les mots adéquats pour l’aborder. Il l’entend tout à coup refuser une consommation offerte par l’homme de gauche, prétextant avoir promis à sa sœur de rentrer tôt.
Le fait de savoir que sa voisine doit quitter aussitôt son verre terminé déstabilise Mario quelque peu. Sa respiration s’accélère légèrement. Il est angoissé. Conscient qu’il n’y a plus de temps à perdre s’il espère avoir une conversation avec cette femme, il doit se lancer au plus vite!
— Excuse-moi, réussit-il à balbutier. Est-ce que nous pourrions discuter tous les deux?
La femme se retourne vivement en direction de l’intrus, puis, avec indifférence, elle s’en détourne et reprend son verre.
Mario ne sait plus où donner de la tête. Il est tout à fait hors de question qu’elle s’en aille avant d’avoir discuté avec lui. Il doit absolument savoir!
La main quelque peu hésitante de Mario effleure l’épaule de sa voisine pour attirer son attention. Elle se retourne vivement et lui fait face, l’air sévère, en apparence réticente à ce geste déplacé.
— Pardon! Je suis vraiment désolé de t’importuner de la sorte. Il faut que je te parle! C’est important!
Le ton employé par Mario ne laisse aucune équivoque. Sa façon d’aborder sa voisine de comptoir n’a rien à voir avec la manière habituelle de séduire une femme. Cette dernière s’en trouve intriguée au point où, cette fois, elle décide d’acquiescer à la demande de l’inconnu tout en adoucissant ses traits.
— Je peux faire quelque chose pour toi?
Mario se penche et étire le cou légèrement pour constater que l’homme de gauche est tout ouïe, voulant de toute évidence ne rien manquer de la conversation qui s’apprête à débuter. Il jette donc un œil vers le fond de la salle dans le but de dénicher un endroit plus tranquille; plus intime.
— Je n’ai pas beaucoup de temps, dit la femme qui, devinant le désir de Mario, descend de son tabouret pour filer sans attendre vers une petite table en retrait.
D’un geste discret, Mario indique à une serveuse de leur apporter d’autres consommations, puis emboîte le pas à la femme.
— De quoi s’agit-il au juste? J’espère que ce n’est pas simplement pour accaparer mon attention!
— Je ne me serais pas permis de te déranger si ce n’était pas important.
— Moi c’est Catherine! Toi?
— Je sais, j’ai entendu ton nom ce midi. Moi c’est Mario! Désolé, j’aurais dû me présenter dès le début.
— Mario! Oui, oui, le gars que nous avons vu, ma sœur et moi, au restaurant? Je ne t’avais pas reconnu. Elle m’a dit quelques mots sur toi, mais sans plus.
— Exact. En vérité, je cherchais Michèle. Je voulais prendre de ses nouvelles.
— Dans quel but?
Catherine pose les coudes sur la table et appuie son menton sur ses mains en forme de coupe. Tous les traits de son visage se sont brusquement figés alors que Mario y décèle de la méfiance, ou pire, un certain mépris. Son attitude déclenche un malaise chez le mécanicien qui se blâme d’avoir commis une maladresse dans sa façon d’entreprendre le dialogue.
Heureusement, l’arrivée de la serveuse vient désamorcer la situation alors que Catherine doit reculer pour lui laisser le chemin libre.
— Je t’ai pourtant dit que je n’avais pas beaucoup de temps, souligne Catherine lorsque la serveuse s’éloigne d’eux.
— Oui! Désolé, tu n’es pas obligée de le boire. J’ai cru que… enfin ce n’est pas grave si tu n’en veux pas.
La nervosité bien évidente dont fait preuve Mario intrigue la jeune femme. Elle le catalogue immédiatement dans la catégorie des gars coincés qui n’ont aucune idée de la manière appropriée pour aborder une inconnue.
— Écoute, finit-elle par dire. Je ne sais pas au juste ce que tu attends de moi, ni pourquoi tu tiens absolument à ce que notre conversation soit secrète. Je dois te prévenir dès le début que je ne suis aucunement intéressée par une quelconque relation avec toi. Cela dit, sans vouloir te vexer!
— Tu n’y es pas du tout, enchaîne Mario tout en secouant la tête. Il ne s’agit pas de nous deux. Ce n’est pas un prétexte! Je désire réellement te parler de Michèle.
— Tu lui veux quoi, à ma sœur? Dépêche-toi de m’éclairer sinon je vais croire que tu es le salaud qui…
Mario fronce instantanément les sourcils, attendant avec impatience la continuité de la phrase lancée avec colère par Catherine. Elle s’abstient cependant d’ajouter quoi que ce soit. L’homme devine alors que quelque chose de grave est arrivé à Michèle.
— Je suis inquiet! Contrairement à son habitude, Michèle ne s’est pas présentée sur la piste cyclable depuis trois jours. La dernière fois que je l’ai vue, après y avoir roulé plusieurs heures, elle filait à toute allure vers chez elle, sans même venir nous dire un petit bonjour au dépanneur Tellier. Elle ne déroge que très rarement à cette habitude. Et ce midi, je n’ai pu m’empêcher d’entendre des bribes de votre conversation. Encore là, j’ai eu l’impression que quelque chose n’allait pas. Je n’ai malheureusement pas tout saisi. À toi de m’éclairer! S’il te plaît!
Catherine semble songeuse un long moment, se contentant d’avaler quelques gorgées de sa consommation. L’étrange couple s’épie du coin de l’œil, analysant la réaction de son vis-à-vis.
De son côté, Mario est fin prêt à attendre qu’elle soit décidée à se confier. Il comprend très bien l’hésitation de Catherine si Michèle lui a fait promettre de ne pas parler de ce qui lui est arrivé plus tôt dans la semaine. Ce qu’elle a qualifié de mésaventure. Néanmoins, le mot agression qu’il a entendu ne cesse de résonner dans sa tête. Il n’aura de répit que lorsqu’il connaîtra la vérité.
— Ça ne te regarde pas vraiment, dit Catherine d’un ton de voix qui laisse supposer une certaine déception à devoir garder le silence sur l’événement en question.
— Elle a été agressée! C’est ça? C’est ce qu’elle t’a raconté ce midi, n’est-ce pas? Si c’est le cas, j’apprécierais que tu me le dises!
— Il s’est en effet passé quelque chose sur la piste cyclable, mais Michèle ne tient pas du tout à ce que cet incident se rende aux oreilles de qui que ce soit. Mis à part moi, bien sûr.
— Si ça peut la rassurer, je n’en dirai mot à personne. À moins qu’elle en fasse le vœu elle-même. Toutefois, j’aimerais avoir plus de détails. Je voudrais l’aider! Je ferai tout pour trouver celui qui l’a…
— Ce n’est pas à moi de te révéler ce qui lui est arrivé. J’en suis désolée, tu peux me croire. Si tu désires en apprendre davantage, tu n’as qu’à l’interroger toi-même.
Le visage de Mario s’assombrit. Il n’est pas convaincu d’avoir le courage d’approcher la belle Michèle.
— Je suis certaine qu’elle acceptera de te parler, ajoute Catherine après un moment alors qu’elle se lève de sa chaise. Tu m’as l’air d’un bon gars. C’est ce qu’elle pense en tout cas. Je lui en glisserai un mot.
Mario regarde la jeune femme se diriger vers la sortie. Sans l’avoir dit clairement, elle a confirmé ses craintes concernant une possible agression subie par Michèle. Son cœur s’en trouve meurtri et il éprouve une rage incommensurable envers l’odieux personnage qui a commis ce geste. Que lui a-t-il fait au juste, ce salaud?
*
L’esprit trop accaparé par les hypothèses concernant l’agression de Michèle, Mario préfère marcher près de son vélo plutôt que de l’enfourcher. Son domicile se trouvant dans le vieux village de Lavallée, il y sera dans moins de trente minutes. Il est un peu plus de vingt-et-une heures et la noirceur s’est déjà installée, le soleil s’étant couché une vingtaine de minutes auparavant. Ce n’est sûrement pas la venue des ténèbres qui donne des idées sombres à Mario. C’est sans contredit le scénario qu’il s’est inventé dans la tête; celui d’étrangler le monstre qui a fait du mal à sa bien-aimée.
Il lui arrive très souvent de croire que Michèle est véritablement son amie de cœur, tous deux formant un couple heureux, débordant d’affection. Quand on aime une personne, il est tout à fait normal de vouloir la protéger au maximum, allant même jusqu’à commettre des gestes inavouables. Malheureusement lorsqu’il entre chez lui, seul, il se perd la plupart du temps dans d’utopiques rêveries, finissant par sombrer dans un sommeil qui lui fait vivre son pire cauchemar: celui d’être rejeté par sa belle!
Ayant parcouru une centaine de mètres sur la rue Principale, Mario lève la tête lorsqu’il entend le bruit ténu d’une porte qui se ferme. Vingt mètres devant, il aperçoit une forme humaine se déplaçant sur l’étroite allée de ciment en provenance du presbytère. L’inconnu s’immobilise un court instant et semble regarder en direction de Mario, qui continue de marcher. L’ombre s’empresse d’atteindre le trottoir et augmente aussitôt la cadence de ses pas.
Intrigué par le comportement de l’individu, Mario accélère aussi. Compte tenu de son attitude, il croit que ce mystérieux personnage est peut-être un quelconque voleur qui vient de s’en prendre aux biens de monsieur le curé DeGrandmaison.
Après s’être retourné à plusieurs reprises, ayant dépassé l’église, l’homme traverse la rue Principale pour emprunter une petite rue transversale qu’il longe sur une bonne distance, puis tourne à gauche à la première intersection.
Mario grimace de déception en mettant la main dans sa poche pour se saisir de son cellulaire. Celui-ci n’y est pas. Il l’a sûrement oublié chez lui avant de se rendre à L’Ancrage. Donc, étant dans l’impossibilité de joindre le 911, il enfourche son vélo pour foncer à la suite de l’ombre. Alors qu’il a parcouru une centaine de mètres sur la rue Chénier, il aperçoit quelqu’un qui marche dans sa direction. Peut-être que le promeneur a pu voir l’inconnu qui s’enfuyait à toute jambe. Il immobilise sa bicyclette à la hauteur de l’homme.
— Bonsoir, Mario.
— Bonsoir, monsieur le curé ! bredouille le mécanicien un peu mal à l’aise en remarquant que le prêtre semble quelque peu essoufflé.
— La soirée est magnifique pour une balade, n’est-ce pas? Je constate que tu arrives d’une randonnée à vélo. J’irai peut-être en faire autant demain.
— Oui… bien sûr! Monsieur le curé…
— Ghislain! je t’en prie. Nous ne sommes plus au Moyen-Âge.
— Oui… si vous le désirez. Ce que je voulais vous dire, monsieur le curé, c’est que j’ai aperçu tout à l’heure quelqu’un qui quittait à la hâte le presbytère. Son attitude m’avait l’air louche. J’ai pensé que ça pouvait être un voleur. Vous avez sûrement dû le croiser.
— Je n’ai vu personne. Tu ne l’as pas reconnu?
— Il faisait trop sombre, je suis désolé.
— En réalité, il n’y a pas grand-chose de valeur dans ma demeure. Rien qui mérite de risquer la prison. Je regarderai s’il manque quoi que ce soit. S’il y a effectivement eu vol, j’alerterai les autorités. Mais tu sais, il arrive que j’invite des sans-abris à passer la nuit au presbytère pour adoucir quelque peu leur vie. Il s’agit peut-être de l’un d’eux qui est venu demander le gîte.
Mario reste un peu perplexe face au détachement que semble avoir le curé DeGrandmaison concernant ses effets personnels. De plus, son léger halètement a de quoi provoquer des questions. Était-ce lui l’inconnu qui s’enfuyait? Ou a-t-il simplement un problème respiratoire? C’est un homme qui est seulement au début de la quarantaine, il devrait pourtant avoir la forme. À moins qu’il ait effectué une certaine distance au pas de course.
Mario fait une moue qu’il étire en sourire avant de souhaiter bonne nuit au représentant de Dieu. Considérant qu’il est inutile de continuer sa chasse au fantôme, il décide de marcher près de son vélo pour poursuivre sa route.
Une fois revenu sur la rue Principale, Mario fait une pause puis, se dissimulant derrière un arbre ornant le terrain d’une vieille maison, tente de repérer le curé. Ce dernier s’est volatilisé. Prenant toutes les précautions pour ne pas être vu, Mario refait en sens inverse le trajet effectué sur la rue Chénier. Il s’arrête à la première intersection pour explorer du regard les trottoirs de la rue Dupré dans le but de localiser le prêtre. Il y a quelques promeneurs, mais DeGrandmaison brille par son absence. Mario s’y engage et longe celle-ci jusqu’au chemin Saint-Paul. Un peu plus loin, il distingue le curé qui s’éloigne d’un pas rapide. Contre toute attente, il emprunte une ruelle pour disparaître aussitôt.
Pendant de longues secondes, Mario essaie de détecter la présence de l’
