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Dans "L'enfant du naufrage", Samuel White Baker nous entraîne dans une aventure palpitante à travers les océans, mêlant exploration et survie. Ce roman, écrit dans un style clair et dynamique, expose les défis auxquels sont confrontés les protagonistes après un naufrage, où les thèmes de la résilience humaine et de la lutte contre les forces naturelles sont prévalents. Dans un contexte de grande exploration du XIXe siècle, Baker s'inspire de ses propres voyages en Afrique, intégrant des éléments de réalisme et d'exotisme qui captivent le lecteur. Samuel White Baker, explorateur et écrivain, est connu pour ses expéditions en Afrique, où il a découvert plusieurs lieux emblématiques. Son amour pour l'aventure et son désir de découvrir les mystères de l'inconnu transparaissent dans ses écrits. L'expérience de Baker, tant personnellement que professionnellement, illustre sa capacité à mélanger fiction et expérience vécue, enrichissant ainsi son récit d'une profondeur et d'une authenticité indéniables. Ce livre est vivement recommandé aux amateurs d'aventures maritimes et de récits d'exploration. Loin d'être un simple divertissement, "L'enfant du naufrage" pousse le lecteur à réfléchir sur la condition humaine face à l'adversité, et sur le pouvoir de la nature. C'est une œuvre qui, par son intensité et sa richesse narrative, mérite sa place dans le panthéon des classiques de la littérature d'aventure. Dans cette édition enrichie, nous avons soigneusement créé une valeur ajoutée pour votre expérience de lecture : - Une Introduction succincte situe l'attrait intemporel de l'œuvre et en expose les thèmes. - Le Synopsis présente l'intrigue centrale, en soulignant les développements clés sans révéler les rebondissements critiques. - Un Contexte historique détaillé vous plonge dans les événements et les influences de l'époque qui ont façonné l'écriture. - Une Analyse approfondie examine symboles, motifs et arcs des personnages afin de révéler les significations sous-jacentes. - Des questions de réflexion vous invitent à vous engager personnellement dans les messages de l'œuvre, en les reliant à la vie moderne. - Des Citations mémorables soigneusement sélectionnées soulignent des moments de pure virtuosité littéraire. - Des notes de bas de page interactives clarifient les références inhabituelles, les allusions historiques et les expressions archaïques pour une lecture plus aisée et mieux informée.
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Veröffentlichungsjahr: 2021
L’Enfant du naufrage de Samuel White Baker est un roman d’aventures du XIXe siècle centré sur un garçon survivant d’un désastre en mer. Jeté par les flots sur un rivage qu’il ne connaît pas, il doit faire face à l’isolement, au froid, à la faim et à l’incertitude, avec pour seules ressources l’ingéniosité et la ténacité. Le récit adopte une progression linéaire, attentive aux gestes concrets de la survie comme aux questionnements moraux naissants. À mesure que le récit se structure autour de ce départ forcé, l’ouvrage met en place une double dynamique: trouver un abri immédiat et comprendre ce qu’implique d’être « l’enfant du naufrage ».
Au sortir de l’épreuve initiale, le protagoniste découvre un littoral à la fois rude et généreux, où quelques rencontres déterminantes orientent ses choix et modulent son regard. L’apprentissage commence par la maîtrise du milieu: lire la côte, reconnaître les signes du temps, tirer parti de ce que la mer laisse à portée. Les épisodes soulignent aussi la fragilité d’une existence dépendante des marées et des saisons. S’esquisse alors un enjeu central: au‑delà de survivre, il faut s’inscrire dans des usages communs, gagner confiance et respect, et éprouver la valeur du travail honnête face aux tentations d’une facilité dangereuse.
Le livre introduit progressivement des figures plus âgées qui servent de repères: des adultes expérimentés dont l’expérience éclaire les règles tacites du monde côtier. Sous leur influence, le jeune héros acquiert des compétences élémentaires liées à l’orientation, à la gestion du matériel et à la prudence en mer. Mais l’auteur laisse filtrer un autre fil conducteur, tout aussi décisif: un mystère plane sur son passé, entretenu par des bribes de souvenirs et quelques traces matérielles. Cette énigme intime nourrit la curiosité du lecteur sans invalider le présent du récit, où l’épreuve concrète reste le moteur de l’action.
Le cadre s’élargit ensuite. La côte n’est plus seulement refuge mais point de départ d’itinéraires plus ambitieux, qui exposent le protagoniste à d’autres paysages, d’autres usages et d’autres risques. Ces déplacements mettent en balance le confort relatif d’un port d’attache et l’appel d’une liberté aventureuse. La mer, omniprésente, est tour à tour alliée et menace, et impose ses lois de patience, d’anticipation et de courage. Une décision prise après un événement marquant entraîne le personnage hors de sa zone de sécurité et relance la trame, tout en replaçant la question de l’identité au cœur de ses motivations.
La recherche de vérités sur le naufrage et sur sa propre origine gagne alors en intensité. Le récit fait affleurer des indices lacunaires, des récits contradictoires et des silences éloquents, de sorte que l’orientation de l’enquête reste toujours précaire. Les dilemmes éthiques se multiplient: faut‑il remuer le passé au risque de blesser ceux qui aident, ou préserver un présent construit patiemment? Le protagoniste apprend à jauger les paroles, à interpréter les gestes, à choisir ses alliances. Cette progression intérieure fonctionne comme un pendant à l’aventure extérieure, donnant au roman sa dimension de formation sans altérer le mouvement romanesque.
Un épisode d’envergure, lié à une entreprise maritime ou à un trajet hasardeux, cristallise ces fils narratifs. Les éléments se déchaînent, la technique et le sang‑froid priment, et le jeune héros doit agir avant tout calcul pour protéger des vies et sauver ce qui peut l’être. L’épreuve vérifie la solidité des apprentissages et met à nu la hiérarchie des valeurs qui le gouvernent. Sans révéler l’issue, l’auteur resserre le cadre sur l’essentiel: la responsabilité, la loyauté et la capacité d’endurer. La tension atteint un sommet qui éclaire, sans la dissiper complètement, l’ombre qui entoure l’origine du naufrage.
Dans sa portée, L’Enfant du naufrage s’inscrit dans la tradition victorienne du roman maritime et d’apprentissage, que Baker, écrivain et voyageur britannique, nourrit d’observations concrètes et d’un goût pour l’utile. L’ouvrage interroge la place de l’effort, du courage et de la fidélité dans la construction d’une identité née de l’accident et non de l’héritage. Il montre comment la mer éduque, récompense et sanctionne. Cette combinaison d’aventure, d’éthique pratique et de quête de soi explique la résonance durable du livre, qui continue de parler à ceux qu’attirent les récits de formation affrontant la nature et l’inconnu, sans dépendre d’un dénouement spectaculaire.
Publié en 1868 à Londres sous le titre Cast Up by the Sea, L’enfant du naufrage est l’œuvre de Sir Samuel White Baker (1821‑1893), explorateur et administrateur britannique. Le roman paraît en plein règne victorien (1837‑1901), quand l’Empire britannique est à l’apogée de sa puissance et que l’édition populaire pour la jeunesse prospère. La diffusion de bibliothèques paroissiales et la baisse du prix des livres élargissent le lectorat. Baker, déjà célèbre pour ses récits de voyage, apporte une autorité réaliste à la fiction d’aventures. L’ouvrage s’inscrit ainsi dans une culture qui valorise l’initiative et la ténacité, tout en interrogeant les risques et inégalités de son temps.
Le XIXe siècle britannique est dominé par la mer: la marine marchande irrigue un commerce mondial, tandis que la Royal Navy assure la protection des routes. Malgré les phares de Trinity House, les cartes améliorées et la philanthropie de la Royal National Lifeboat Institution (fondée en 1824), les naufrages restent fréquents sur des côtes dangereuses. La météorologie est balbutiante et la navigation à voile demeure exposée. Ce cadre maritime, familier au public victorien, fournit au roman son ressort initial et une atmosphère de péril constant. Il permet aussi de mesurer la fragilité des existences côtières que la fiction met en lumière sans en déflorer l’intrigue.
Les littoraux britanniques ont longtemps connu la contrebande, particulièrement aux XVIIIe et début XIXe siècles. Le corps des garde-côtes, réorganisé en 1822, et la baisse progressive des droits de douane au milieu du siècle réduisent ces trafics, sans effacer leurs traces sociales et culturelles. Le droit de l’amirauté et le Merchant Shipping Act de 1854 encadrent le sauvetage d’épaves et la propriété des biens rejetés à terre, via le Receiver of Wreck. Ces institutions, omniprésentes sur les côtes, nourrissent la tension entre survie locale et loi nationale. Le roman puise dans cet héritage pour interroger l’autorité et la moralité publiques.
À la veille de l’ouverture du canal de Suez (1869), les liaisons vers l’Inde et Ceylan passent encore majoritairement par le cap de Bonne-Espérance. La transition de la voile à la vapeur et l’essor des coques en fer bouleversent la navigation, sans supprimer les dangers. Le réseau télégraphique s’étend, mais la mer impose toujours ses délais. Cette mondialisation accélérée forme l’horizon d’attente du lectorat de 1868, friand d’itinéraires lointains et d’exotisme. Dans ce contexte, l’ouvrage de Baker mobilise la mer comme espace d’épreuve et de mobilité sociale, emblématique d’un empire confiant mais conscient des limites techniques et humaines de sa maîtrise du monde.
La Grande-Bretagne victorienne vit une véritable fièvre géographique. La Royal Geographical Society (1830) promeut cartes, expéditions et débats scientifiques. Baker s’illustre en 1864 en confirmant le lac Albert dans le bassin du Nil, exploits largement médiatisés. Ses récits naturalistes et ses compétences d’observateur nourrissent ensuite son écriture romanesque. Pour le public, l’aventure littéraire prolonge la découverte du globe et la curiosité pour les milieux, faunes et techniques. Le roman bénéficie de ce capital d’authenticité: sans dévoiler ses péripéties, on y reconnaît le goût victorien pour l’exactitude matérielle et la pédagogie implicite, contrepoint à l’enthousiasme parfois imprudent de l’expansion.
Le milieu du XIXe siècle est aussi celui des réformes sociales. La Poor Law (1834) redéfinit l’assistance, tandis que les Ragged Schools (années 1840) offrent une instruction élémentaire aux enfants pauvres. Les Reformatory et Industrial Schools Acts (années 1850) encadrent l’accueil des mineurs en difficulté. La presse sensibilise l’opinion à la vulnérabilité des orphelins et «waifs». Dans un tel cadre, la figure d’un enfant rescapé d’un naufrage prend une résonance morale et civique. Le roman s’inscrit dans ces préoccupations: il valorise l’éducation, la discipline et l’entraide, tout en rappelant le rôle ambivalent des institutions et des communautés locales.
Sur le plan international, la Grande-Bretagne abolit la traite en 1807 et l’esclavage dans l’Empire en 1833, puis maintient des patrouilles navales contre la traite atlantique. Pourtant, les réseaux esclavagistes est‑africains perdurent. Baker sera chargé, entre 1869 et 1873, d’administrer l’Équatoria au service du khédive d’Égypte, mission officiellement tournée contre la traite. Ces combats humanitaires structurent la morale publique victorienne et diffusent une rhétorique de libération et de progrès. Sans imposer un programme, l’ouvrage reflète ce prisme: le courage individuel et la condamnation des abus y résonnent avec les engagements et controverses contemporains de son auteur.
La littérature d’aventures pour la jeunesse connaît un âge d’or avec R. M. Ballantyne, Mayne Reid ou le capitaine Marryat. On y retrouve autodiscipline, observation de la nature et modèle de formation morale. Baker, écrivain-voyageur, s’inscrit dans cette veine tout en y apportant son expérience technique du terrain. L’enfant confronté aux éléments et aux règles sociales incarne la pédagogie victorienne par l’exemple. Le roman reflète l’optimisme impérial, la foi dans la science et l’initiative, mais laisse affleurer une critique des précarités côtières et des rigidités légales, rappelant que le progrès proclamé demeure inégalement partagé.
Depuis la publication de l’Albert N’yanza et des Tributaires du Nil en Abyssinie, j’ai reçu des lettres nombreuses de jeunes gens qui me sont connus seulement par leur correspondance. Encore sous l’impression des livres où je racontais toutes les difficultés de mes courses en Afrique, ils m’ont écrit pour m’exprimer leur juvénile admiration.
Comme preuve du prix que j’attache à ces témoignages d’un intérêt enthousiaste, je dédie aujourd’hui à la jeunesse de huit à quatre-vingts ans un récit où la fiction se combine avec des faits réels. Peut-être ces aventures feront-elles passer agréablement quelque longue soirée d’hiver. J’ai fait tous mes efforts pour rester dans les limites de la vraisemblance; mais, je le confesse ici, et j’en demande pardon, j’ai pris avec l’astronomie une liberté un peu grande, car on trouvera dans cette histoire une éclipse de soleil qui ne se rencontre pas dans l’almanach.
S. W. BAKER.
Sur la terrible côte de Cornouailles, au milieu de cette falaise inhospitalière contre laquelle l’Atlantique vient briser ses flots furieux, on voyait, à la fin du siècle dernier, un petit hameau formé de deux ou trois groupes de huttes presque toutes construites avec des barques hors de service et simplement sciées par le milieu. La quille, recouverte d’une couche épaisse de goudron, abritait maintenant ceux qu’elle avait portés sur les eaux pendant leur vie aventureuse de pêcheurs et de contrebandiers.
L’emplacement était admirablement choisi: une fissura profonde s’ouvrait dans le mur à pic qui se dressait à plus de cent mètres au-dessus des flots, et par cet étroit passage, large de quelque cent cinquante pieds, on pénétrait dans une crique de très-petite dimension, le diamètre du fer à cheval ne dépassant pas deux cents mètres.
Cette petite baie, entourée de roches abruptes, formait un amphithéâtre caché au reste du monde, et son existence ne se révélait au voyageur que sur le bord même du précipice; le paisible bassin sommeillait à ses pieds, et, par la brèche taillée dans la falaise, son regard contemplait le vaste horizon de la mer. Le reflux découvrait les sables sur une grande étendue; mais, à l’heure de la pleine eau, le clapotis des vagues retentissait sur les cailloux de la berge où étaient rangées les barques du petit port, tandis que les filets et les divers engins pour la pêche des crabes et des homards séchaient étalés sur les pierres.
De tous côtés la grève était jonchée de nombreuses épaves, lugubres débris que le flot apportait dans la baie: douves et cercles de tonneaux, éclats de planches et restes de bordages attestaient que plus d’un bon navire était venu se perdre avec sa cargaison contre la ceinture de fer de Cornouailles. Bien peu de personnes échappaient au naufrage pour en raconter l’histoire. Sur une longueur de plusieurs lieues, aucun autre port que l’Anse aux Sables ne s’ouvre dans la redoutable falaise. Certaines portions de l’immense muraille, plus exposées que les autres à l’action des flots, avaient croulé dans la mer, et par le beau temps, et à marée basse, ces roches glissantes, couvertes d’une longue chevelure d’algues et de varechs, offraient un dernier et périlleux refuge au nageur que sa lutte avec la tempête jetait sur ce cruel rivage. Mais de sourdes rumeurs accusaient les mariniers d’être encore plus barbares que leur inhospitalière demeure; on se disait tout bas qu’à la pêche et à la contrebande ils ajoutaient encore la sinistre profession de naufrageurs.
Le village de l’Anse aux Sables se composait d’une vingtaine de huttes, semées çà et là, au hasard de la convenance de leurs propriétaires: la plupart de ces cabanes, placées à vingt ou vingt-cinq mètres du niveau de la haute mer, sur les plateaux étroits formés par les éboulis de la falaise, s’appuyaient contre le roc puissant dont la cime se dressait à bien des centaines de pieds au-dessus de leur toit. Devant la porte, un petit jardinet clôturé de débris de bordages témoignait presque toujours des soins et du goût de la famille, et les brillantes fleurs qui s’épanouissaient dans ce coin chaud et abrité, contrastaient singulièrement avec la teinte noire du vieux bateau devenu maisonnette.
Autour de chaque cabane, des bâtons fourchus plantés en terre et blanchis par un long usage soutenaient des lignes de chanvre d’où flottaient au vent les vareuses bleu foncé, les chemises de laine, les bas gris des pêcheurs, entremêlés avec les cottes des femmes et les jupons bleus s’arrondissant à la brise.
Toutes ces demeures se dissimulaient si bien sous l’abri de la falaise, qu’une pierre jetée d’en haut pouvait tomber d’aplomb sur leurs toits; le village n’avait avec le reste du pays d’autres voies de communication que les petits sentiers serpentant en zigzag sur la roche escarpée. Une seule habitation, située à quelque distance, ne paraissait pas chercher l’ombre et montrait au voyageur que la côte n’était pas absolument déserte: à soixante mètres environ du niveau de la baie, sur une terrasse naturelle qu’on ne pouvait atteindre que d’en bas, et par un étroit chemin taillé dans le roc vif, s’élevait une jolie maisonnette construite en poutrelles goudronnées, arrachées à quelque vieux navire, et dont les interstices étaient remplis d’argile soigneusement passée au lait de chaux; elle s’adossait à la haute falaise de marbre rouge qui la dominait encore de plus de trente mètres; la verveine de Louisiane en tapissait les murs, et d’épais buissons de myrte embaumaient le jardin.
De ce poste avancé, le regard, franchissant le goulet de la baie, se perdait sur l’immensité sans bornes de l’Océan ou revenait plonger bien au-dessous du mur de l’enclos, sur le petit port et ses bateaux amarrés au rivage. Au milieu de ces embarcations, on distinguait du premier coup d’œil la Jeune-Marie, joli lougre[1] tout neuf d’environ quarante tonneaux.
C’était le 19 août 1791: une lourde et chaude soirée succédait à la plus accablante des journées d’été, un silence de mort régnait sur les eaux, et une brume jaunâtre assombrit l’horizon au moment où le soleil disparut derrière les vagues; de longues et minces stries de nuages pommelés, nuancées encore de pourpre par ses derniers rayons, prirent soudain des teintes d’un noir livide. Les hirondelles rasaient le sol et les mouettes poussaient des cris sauvages en suivant les marsouins qui chassaient le maquereau à l’entrée de la baie. Il ne pleuvait plus depuis bien des semaines, et une température torride avait desséché le pays.
La nuit allait commencer, la mer et l’atmosphère se confondaient tellement dans ce morne crépuscule qu’on ne pouvait rien distinguer sur les flots; un calme effrayant s’étendait sur ces ténèbres croissantes.
Une très-vieille femme, aux allures masculines, essayait pourtant de pénétrer de son regard la. brume mystérieuse qui cachait l’horizon. Accroupie sur la muraille basse qui dominait la mer, elle se dodelinait à cette vertigineuse hauteur, son menton pointu et semé de poils blancs appuyé sur ses genoux, pendant que, pour assurer sa position, ses mains longues et nerveuses se rejoignaient autour de ses chevilles. Sans bas ni souliers, elle portait un jupon de serge bleue tout en loques, et une grande vareuse de même étoffe; un vieux surouâ, bonnet de marin en peau huilée, couvrait sa tête et descendait sur ses maigres épaules, laissant échapper des mèches de cheveux gris que le peigne ne connaissait plus depuis bien des années; sa figure, brunie par la vieillesse, le hâle et la bise, était décrépite, cadavéreuse et n’avait plus rien de féminin; un nez osseux, long, mince et recourbé descendait jusqu’à ses lèvres serrées; il eût été difficile de dire son âge qui paraissait flotter entre soixante-quinze et quatre-vingt-dix ans. Dans le silence du soir, elle fixait un regard intense sur les flots sombres, en murmurant a voix basse: «Sud-ouest! sud-ouest! La bonne chance vient du sud-ouest. Ha! ha! ha! Voici la tourmente!»
L’obscurité croissait toujours; la noire silhouette de la vieille sorcière disparaissait dans les ténèbres; sa pré sence ne se révélait plus que par un gloussement joyeux à chaque bouffée du vent, qui se levait par intervalles, quoique l’air fût encore calme comme la tombe.
Une lumière brilla derrière la vitre de la maisonnette à une vingtaine de pas du mur.
L’intérieur de cette demeure offrait un singulier mélange de soin et de désordre. Les filets de pêche étaient suspendus au plafond; des morceaux de liége et des plombs de rechange, enfilés sur des cordes minces, retombaient en festons des chevilles fichées dans les parois. En travers des soliveaux, des rames et des gaffes soutenaient des planches formant une sorte de grenier où s’empilaient confusément nombre d’engins de pêche ou d’objets de ménage; une couche de fin sable blanc recouvrait le pavé de briques, et des géraniums plantés dans des vases vernissés en rouge égayaient les fenêtres en treillis. Une grande horloge de bois, au-dessus de laquelle le roi Georges[4] s’étalait dans son cadre noir, occupait la première place sur la cheminée, garnie en outre d’une jolie collection de coquillages et surmontée d’un grand sabre et d’une demi-douzaine de mousquets. Plusieurs portraits de navire décoraient les murailles; un seul d’entre eux, flanqué de pistolets d’abordage, avait les honneurs d’une resplendissante monture de cuivre: c’était un lougre toutes voiles dehors et filant vent arrière; on y lisait en lettres dorées: «La Jeune-Marie, quarante tonneaux.»
L’habitation se composait d’une salle à manger d’une chambre à coucher et d’une petite arrière-cuisine dont la falaise formait le mur d’appui. La pendule vint à sonner.
«Est-ce neuf ou dix heures? demanda une voix mâle et fortement accentuée, sortant de la pièce voisine.
— Je n’avais guère le cœur à compter, répondit une femme; mais je le vois, il est dix heures.»
Un instant après, un homme jeune encore, type magnifique du marin anglais, entrait dans la chambre et s’approchait de la table où était assise celle qui venait de parler.
«Ne sois donc pas si triste, ma bonne Marie, dit-il d’une voix rude quoique sympathique; c’est un malheur, mais qu’y pouvons-nous faire? Tes sanglots ne le rappelleront pas à la vie! Il faut se résigner et attendre de meilleurs jours. Pauvre enfant! bien des nuits de tempête lui seront épargnées!»
Loin de consoler la pauvre femme, ces paroles causèrent une nouvelle explosion de larmes; elle ensevelit sa figure dans ses mains, et, le front appuyé contre une vieille Bible ouverte sur la table, elle s’abandonna sans réserve à sa douleur.
Fille d’un bon fermier du voisinage, mariée depuis un an à Paul Grey, dont les manières franches et la fière tournure avaient emporté le prix couru par bien d’autres amoureux plus riches ou mieux posés, Marie, avec sa taille élégante et admirablement bien prise, son teint éblouissant, ses grands yeux profonds, sa chevelure blonde, simplement tordue derrière la tête, tombant en lourdes masses au-dessous de sa ceinture, pouvait certainement passer pour une des plus jolies fleurs des beautés rustiques de son pays. Depuis le jour de ses noces, elle s’était trouvée heureuse entre toutes les femmes; et la joie indicible de la mère, pressant son premier-né sur son cœur, avait mis le comble à sa félicité. Mais la mort venait de passer dans cette demeure; elle avait emporté le petit enfant; à peine ce fils, image charmante de son père, avait-il appris à sourire, qu’il s’endormit du froid sommeil de la tombe!
«Pourquoi si vite reprendre, ô mon Dieu! ce que tu m’avais donné ?»
Et vainement la jeune mère cherchait la réponse dans sa Bible, elle ne savait que pleurer!
Paul Grey regrettait son enfant, mais sa rude vie de mer luttait victorieusement en lui contre un chagrin trop prolongé ; l’avant-veille, il avait porté lui-même le petit cercueil au cimetière, et les larmes qu’il laissa tomber dans la fosse furent les dernières qu’il versa pour son fils. «Nous aurons peut-être meilleure chance une autre fois!» répétait-il à sa femme avec la philosophie optimiste du marin.
Paul était, nous l’avons dit, d’une beauté remarquable; il avait vingt-huit ans tout au plus, mais son teint bronzé par le soleil et les tempêtes lui en aurait fait donner davantage; sa taille, bien au-dessus de la moyenne, ne paraissait cependant point trop haute, tant elle était proportionnée à la largeur herculéenne de ses épaules. A son mariage il avait employé toutes ses ressources, voire même emprunté quelque peu, pour faire construire le lougre neuf, maintenant amarré dans le port; ce petit navire était la perle de ses yeux, et, avec celle dont il portait le nom bien-aimé, il occupait la première place dans le cœur du marin. Sur toute la côte de Cornouailles, on n’eût pu trouver embarcation plus coquette ou femme plus jolie que les deux Maries de Paul Grey.
Le lougre ne naviguait que depuis une année, et il s’était déjà fait une réputation de fin voilier; mais de vagues rumeurs, se rattachant à ses soudaines disparitions ou a ses rapides retours, excitaient les méfiances des gardes-côtes, et dans le village voisin plus d’un pêcheur insinuait que la Jeune-Marie était une rusée commère qui la baillait belle à la douane. Certes les mariniers de l’Anse aux Sables méritaient leur double renommée de contrebandiers et de pilleurs d’épaves; on les accusait même d’aider la mer dans son œuvre sinistre et d’attirer le navire en perdition sur les rocs où il venait se briser, mais personne n’aurait pu prouver la connivence directe de Paul. Les matelots du petit lougre se recrutaient tous parmi les gens du lieu, et telle était l’influence du jeune capitaine et le respect qu’il savait inspirer, que bien peu d’agents du fisc se seraient aventurés à lui faire l’insulte d’une visite domiciliaire. Du reste, disait-on, il comptait parmi les gardes-côtes des amis qui fermaient volontiers les yeux sur les allées et venues de la Jeune-Marie. Le commandant du poste, placé à huit kilomètres de là, lieutenant de vaisseau qui avait perdu le bras gauche dans un combat contre une frégate française, se trouvait être un ancien camarade d’école de Paul Grey. Joe Smart, comme le nommait familièrement celui-ci, était un brave marin, à la physionomie franche et ouverte. Agé de trente ans environ, et possesseur d’une fortune assez rondelette en dehors de ses appointements, il avait soupiré pour la jolie fermière, et quoique les refus de Marie Dale eussent déchiré son cœur honnête, il se consolait en songeant qu’elle avait fixé son choix sur son ancien ami. Sur un simple billet, il lui avança même cinq mille francs pour armer son navire, et comme cette transaction n’était connue que des parties contractantes, les visites du capitaine Smart à la maisonnette blanche équivalaient pour Paul à un certificat de bons rapports avec la douane. Ce jour-là même, le commandant, descendu à l’Anse aux Sables pour embrasser le petit matelot qui devait être son filleul, venait d’apprendre la triste nouvelle, et, voyant la douleur de la jeune mère, il n’avait su que lui presser la main avec une profonde sympathie et s’en retourner au poste presque aussi désolé que si cette perte lui eût été personnelle.
La soirée s’avançait: Paul, assis près de sa femme, soutenait sa tête charmante sur son épaule et essuyait les larmes de ses grands yeux bleus, lorsqu’un coup sec fut frappé sur la fenêtre; ils se tournèrent vers la croisée, et aperçurent la face hideuse de la vieille mégère qui venait de quitter sa faction sur le parapet du jardin. — Son nez mince s’aplatissait sur la vitre, et une expression de joie féroce éclairait sa physionomie sinistre.
«Viens donc! criait-elle. Il fera bon cette nuit. Entends-tu la cloche?
— Bah! répondit Paul. Il ventera grand frais, je le sais bien! mais la Jeune-Marie est en sûreté, mouillée sur deux ancres, et ne risque pas de chasser dans le port!»
L’instant d’après la figure avait disparu, et la vieille, ouvrant la porte, clopinait sur le plancher.
«Ah! la belle nuit! nuit noire comme le goudron, brume épaisse sur la mer! pas un souffle de vent au large, mais là-haut, écoutez-le râler comme un agonisant. Ce sera la dernière nuit de quelques-uns; mais pour d’autres, ah! quelle chance! Encore la cloche!
— Que dites-vous là, mère Lie? Du bas de la falaise on ne peut entendre la cloche de l’église!
— De l’église! Ha! ha! ha! La cloche de l’église! C’est le glas qui tinte pour les trépassés de cette nuit. L’église, c’est le brouillard de mer! Ils sonnent leur cloche! et le navire vient se jeter à la côte. Ah! la belle, nuit! Alerte, Paul! tu auras les bons morceaux!»
Mère Lie était la veuve d’un certain Étienne pendu quelque cinquante années auparavant pour crime de piraterie: d’aucuns prétendaient qu’elle aurait mérité le même sort, et, de mémoire du plus ancien habitant du village, elle avait été le mauvais génie de l’Anse aux Sables. Vivant d’aumônes, s’affublant au hasard des guenilles abandonnées par ses voisins, elle couchait dans un vieux bateau renversé et se chauffait l’hiver avec des débris de naufrages. De longues et patientes observations l’avaient tellement familiarisée avec la marée, les vents, les courants et autres phénomènes locaux, que les ignorants pêcheurs du village avaient la plus grande confiance dans ses pronostics et la croyaient en relation avec les puissances de l’enfer: ils lui attribuaient le pouvoir de soulever les tempêtes et de jeter un sort sur le navire poussé vers les côtes. — Un «bon» naufrage étant pour eux une bénédiction suprême, la vieille prophétesse devenait, naturellement, un personnage de première importance, et toute haïe qu’elle était, nul n’aurait eu la hardiesse de lui rien refuser. Marie Grey seule osa manifester hautement son incrédulité complète, mais les imprécations que la sorcière murmura contre elle ayant été bientôt suivies de la mort de l’enfant, on ne manqua pas d’y voir une preuve nouvelle de la puissance occulte de mère Lie. En dépit de la violente répulsion de la jeune femme, la mégère avait maintenant choisi pour observatoire le jardin de Paul Grey, et là, comme un vautour en sentinelle, elle perchait des heures entières sur le mur de la terrasse, sans souci du précipice qui s’ouvrait sous ses pieds à une profondeur de plus de soixante mètres.
Paul n’ignorait pas que l’horrible joie de la sorcière annonçait la tempête; se levant de son siége, il écarta doucement sa femme, qui se suspendait à son bras, comme fascinée par le regard fixe de la vieille, et ouvrit la porte pour regarder la mer: une bouffée soudaine éteignit la lumière, et Marie, seule dans les ténèbres, se sentit glacée jusqu’à la moelle des os en écoutant le sinistre refrain de la sorcière qui marmottait sur le seuil: «La chance vient du sud-ouest! le glas des trépassés tinte dans le brouillard!»
Une nouvelle rafale ébranla la maisonnette: un pâle éclair illumina l’obscurité brumeuse; la profonde basse du tonnerre se fit entendre et une violente bourrasque d’air froid balaya la falaise; puis succédèrent quelques instants de morne silence pendant lesquels le bruit de la cloche frappa distinctement l’oreille du marin. Plus de doute! un navire égaré dans les ténèbres, fuyant devant la tempête qui venait du sud-ouest, était entraîné hors de sa route par le fort courant; il portait droit sur le dangereux promontoire qui, s’avançant au loin dans les eaux, formait un rempart de fer, à moins d’un kilomètre de l’Anse aux Sables. La cloche tintait toujours: la brise soufflait de mer, et, d’après l’intensité du son, Paul put juger que le bâtiment était encore éloigné de près de deux kilomètres. — Les terribles coups de vent, interrompus par des accalmies plus effrayantes encore, furent bientôt suivis d’une rafale violente qui fit voler le sable et les petits cailloux contre les vitres où la lumière brillait de nouveau. Un long roulement de tonnerre résonna dans le lointain comme une décharge de grosse artillerie; le rugissement de la tempête et la colère des vagues grondant sur la berge rocheuse finirent par dominer tous les autres bruits.
Paul rentra chez lui et ferma promptement la porte.
«Où est cette femme? demanda Marie, encore toute tremblante; certes, je crois bien plus à sa méchanceté profonde qu’à son pouvoir surnaturel, mais tout mon sang se fige quand elle me regarde comme elle l’a fait ce soir!
— Elle est en train de déguerpir de la falaise; comment? je ne m’en soucie; mais bien habile elle sera, si elle ne se laisse pas enlever comme une plume et jeter en bas par la bourrasque qui m’a presque renversé. Mais elle ne se trompait point, Marie: un navire est en perdition tout près d’ici, et un miracle pourrait seul le sauver, par ce terrible ouragan qui le pousse à la côte!
— Oh Paul! c’est affreux! Pauvres créatures, elles vont être broyées sur les rochers! Si nous allumions un fanal pour les avertir!»
Marie Grey ne savait point encore quelle fête c’était qu’un naufrage pour les pêcheurs de l’Anse aux Sables; elle n’eût guère compris la joie cruelle qui les animait en ce moment. Paul lui-même, endurci par une longue habitude, ne considérait plus ces terribles sinistres que comme la suite naturelle et inévitable de l’imprudence ou des fausses manœuvres de l’équipage.
«Nos voisins te seraient médiocrement reconnaissants de ta pitié, Marie. Il n’arrive pas souvent que la mer leur jette une si belle curée. Tout n’est qu’heur et malheur, et la perte du navire sera pour eux une fameuse aubaine. Mais tu tiens à ton idée? Soit, allumons un feu. Cela donnera peut-être au pilote une dernière chance de salut. Apporte une brassée de copeaux pendant que je roule le vieux baril de goudron qui est sous le hangar: nous aurons bientôt une belle flambée. Bien, voilà l’affaire. N’approche pas du mur! C’est à peine si je puis moi-même résister aux coups de vent. Assieds-toi sur la pierre, près de la fenêtre. Je vais chercher le feu.»
Peu d’instants après, une flamme vive et claire, activée par le souffle puissant de la brise, s’élançait par l’ouverture de la futaille et montait fièrement dans les airs, illuminant la blanche maisonnette et la falaise qui la surplombait. Le marin s’occupait sans relâche à l’entretenir en y jetant des éclats de planches goudronnées.
«Si seulement, dit-il, le brouillard voulait bien s’élever! Du reste, il ne résistera pas longtemps à une semblable tempête!»
Une lueur subite brilla sur la mer, et fut bientôt suivie d’une forte détonation.
«Ils ont vu notre feu! s’écria Marie. Grâce à Dieu! ils pourront encore se sauver!
— C’est un signal de détresse! Ils sont entraînés vers les rocs. Le feu les a avertis, mais il n’y a d’autre espoir pour eux que dans leurs câbles et leurs ancres.»
Le rideau de brume se déchira soudain: la lune, voilée jusqu’alors, étincelait par intervalles entre les nuages noirs qui passaient sur elle, menaçants et rapides. Un magnifique navire, serrant au plus près le vent, les huniers au bas ris, essayait de lutter contre la tempête et le courant, dont les forces réunies le poussaient à la côte. La flamme brillante allumée sur la falaise venait de révéler aux marins l’imminence du péril; en toute hâte, ils avaient jeté deux ancres, et, le navire tourné maintenant vent debout, ils serraient les voiles et filaient les câbles jusqu’à leur plus grande longueur.
La violence de l’orage augmentait toujours; le rugissement de la mer furieuse se brisant contre les rochers, le bruit des galets qu’elle roulait dans ses vagues le cédait à peine au fracas du tonnerre, dont les sourds grondements se répercutaient sur les eaux: le puissant navire n’était plus que le jouet des ondes déchaînées. Les lames gigantesques s’avançaient vers la baie, menaçant d’ensevelir le noble vaisseau sous leurs cataractes écumantes; chaque coup de mer en balayait les ponts, mais il se relevait vaillamment et reprenait son équilibre assez tôt pour résister à la vague suivante.
La tempête devenait ouragan; les flots énormes battaient sans relâche sur la falaise, lançant leurs blanches fusées à une centaine de pieds au-dessus du niveau de la mer. Il était environ deux heures. Paul et sa femme avaient longtemps contemplé cette terrible scène, et alimenté le feu jusqu’à ce que leur provision de combustible fût à peu près épuisée: la flamme jetait encore quelques mourantes lueurs.
«Va te reposer, Marie, nous n’avons plus rien à faire maintenant; si les ancres tiennent quelques heures encore, la mer se calmera peut-être et le navire pourra échapper.»
Une ombre passa sur le mur de la maisonnette; on entendit le ricanement de la mère Lie; elle s’approcha du feu et réchauffa ses vieilles mains ridées.
«Ha! ha! ha! marmottait-elle. La chance vient du sud-ouest! Quelle corde de chanvre pourrait résister à nos braves rochers de Cornouailles! Tout cassera avant le matin! Au lit, au lit, Paul! tu t’éveilleras frais et dispos pour la récolte! Au lever du soleil, il y en aura pour tous.»
Frappée d’horreur à cette sinistre prophétie, Marie rentra chez elle pour fuir la présence de la sorcière, se jeta tout habillée sur sa couche et, en dépit de son anxiété, s’endormit bientôt d’un lourd sommeil. Paul, à tout événement, faisait provision de câbles et de cordages. La vieille, rassemblant les braises fumantes, y jeta le peu de copeaux qui restaient encore et s’assoupit auprès de la flamme, sans souci de l’ouragan qui à chaque rafale jetait des ondées d’étincelles contre le mur de la maison.
Cette nuit-là, il y eut à l’Anse aux Sables bon nombre de veilleurs. Mère Lie avait fait sa ronde et annoncé partout «la chance du sud-ouest».
Il était cinq heures du matin, Paul venait de terminer ses préparatifs et se laissait aller au sommeil, lorsqu’il fut réveillé en sursaut par la vieille qui ouvrait la porte en criant:
«Debout! debout! et vivement! Un des câbles a cassé ; le mât se brise; viens vite!»
Il s’élança au dehors, suivi de sa femme qui jetait à la hâte son manteau sur ses épaules.
«Que Dieu leur soit en aide!» murmura-t-elle en arrètant ses yeux sur la mer bouleversée.
Le navire n’était plus dans la même position; il avait chassé sur ses ancres et se trouvait maintenant à moins d’un kilomètre de la côte, juste à l’entrée de la petite baie dont le goulet étroit, mesurant tout au plus cinquante mètres d’ouverture, avait échappé à l’attention des malheureux marins. Le bout du câble, scié par le roc aigu, traînait paresseusement dans les eaux, pendant que l’aussière, encore solide, se tendait comme une barre d’acier à chaque coup de mer qui venait frapper les bossoirs. Les chaînes de fer, qui depuis ont sauvé tant de bâtiments et d’équipages, étaient fort rares alors, et les cordes de chanvre se limaient bientôt sur ces roches tranchantes. La situation du navire, secoué par la mer furieuse à l’extrémité d’un seul câble, devenait toujours plus désespérée. C’était un beau trois-mâts de douze cents tonneaux, appartenant sans doute à la Compagnie des Indes[2]. Son mât de misaine, rompu à quelques pieds du pont, flottait maintenant sur les eaux, et les marins se hâtaient de couper le grand mât pour alléger le navire et diminuer la tension de l’aussière.
Cette manœuvre irritait au plus haut point la fibre nautique de Paul Grey.
«Imbéciles! criait-il, frappant du pied la terre et gesticulant aux malheureux matelots comme s’ils avaient pu le voir ou l’entendre, carguez donc le grand foc! filez le câble et mettez le cap sur la rive; dégagez la voile de misaine et droit sur l’Anse aux Sables.»
Certes, si les excellents marins qu’employait la Compagnie des Indes eussent soupçonné l’existence de ce havre, il ne leur aurait pas été difficile d’y pénétrer et de sauver ainsi leur navire; mais ils ne connaissaient pas la côte et ne pouvaient distinguer l’étroit passage au milieu des brisants qui heurtaient sur les rocs leurs crêtes blanchissantes. La petite baie, si paisible d’ordinaire, était elle-même une mer houleuse. Les grandes lames, arrêtées dans leur élan, balayaient le goulet et venaient rouler sur la grève, inondant d’écume la proue de la Jeune-Marie; mais les écoutilles en étaient soigneusement fermées, et, mouillé sur un câble long, le joli lougre n’avait rien à craindre.
Les matelots continuaient leur œuvre désespérée. L’un après l’autre, les derniers mâts tombèrent à la mer. Paul suivait avec son télescope toutes les opérations, et les expliquait à sa tremblante compagne.
«Ils font un radeau avec les espars, dit-il, mais comment s’en servir au milieu de ces brisants! Ah! il y a des enfants et des femmes! Pauvres malheureux! Ils sont là, sur l’arrière, se serrant les uns contre les autres!
— Ah Paul! cher Paul! ne pouvons-nous plus rien pour eux?» s’écria Marie en proie à la plus douloureuse émotion. Son deuil récent éveillait dans son cœur une indicible sympathie pour les mères et les enfants qui sous ses yeux allaient être séparés pour toujours!
Le marin abaissa sa longue vue:
«Le câble vient de casser; ils sont perdus!»
En effet, le navire, qui jusque-là avait sa proue vent debout et sa poupe dirigée vers la côte, bondit soudain sur le flot, et, malgré un coup de mer qui l’ensevelit quelques secondes sous une avalanche d’écume, commença à tourner sous l’effort de la tempête, et, précipité dans l’entre-deux des lames, présentait maintenant le flanc à la rafale. Une vague monstrueuse, déjà prête à déferler, arrivait sur lui; à peine se relevait-il pour la rencontrer, que le terrible flot le couchait sur le côté et balayait ses ponts sous son écroulement formidable; un instant, on ne vit plus qu’une masse confuse d’écume bouillonnante, roulant quelque chose de noirâtre au milieu de ses tourbillons, puis la carcasse désemparée se montra de nouveau; seulement le tillac, jusque-là encombré par la foule, était presque désert: plusieurs matelots se cramponnaient vigoureusement aux cordages encore solides; un autre coup de mer en diminua le nombre, et maintenant, couché sous chaque lame, le malheureux navire, jouet du courant et de la tempête, était entraîné au large du goulet de l’Anse aux Sables, vers la Roche de Fer[3], l’écueil redouté qui, à trois cents mètres environ du rivage, montrait de temps à autre sa tête menaçante au-dessus des flots qui venaient se briser sur elle en formant un épouvantable ressac.
Paul pointa son télescope sur le navire naufragé, il était maintenant à peu de distance du récif.
«Ils mettent le canot à la mer! Quelques femmes sortent des cabines. Bien! le canot est paré ; on les y descend! Au large! Bravo! Nage ferme vers le goulet! Attention, voici une lame! Couchez-vous tous à l’arrière! Ah! malheur! la barre se brise! Mon Dieu! ils sont perdus! »
Une vague furieuse s’effondrait sur l’embarcation, qui disparut dans l’abîme après avoir o cillé quelques instants: Marie sanglotait.
Le pauvre navire, tantôt soulevé par le flot, tantôt enseveli dans le ressac, dérivait pesamment vers la Roche de Fer. Une lame puissante l’entraîna enfin dans sa course irrésistible, et, le chargeant sur sa croupe énorme, le laissa soudain retomber sur l’écueil avec un fracas qui retentit au loin sur la côte; il y resta fixé, gisant par le travers, la vague déferlant sur lui comme s’il eût fait corps avec le récif, et l’embrun rejaillissant en fusées, pendant que la mer roulait entre ses ponts.
Il n’était plus possible d’espérer que personne eût survécu au naufrage. Paul voulait renvoyer sa femme à la maison, mais elle ne pouvait se résoudre à quitter ce terrible spectacle, et prit avec son mari le sentier en lacets qui conduisait à la berge. Hommes, femmes, enfants, tout le village était rassemblé, attendant que la mer démolît le navire et en jetât la cargaison à la côte; par une semblable tempête, on ne songeait pas à descendre au pied des falaises battues par l’Océan furieux, mais la marée basse allait bientôt découvrir un étroit ourlet de grève, où échouerait sans doute une bonne partie des épaves; pour le moment on attendait celles que les flots ne pouvaient manquer de pousser dans la petite baie.
